XX VITI—LE VICOMIE DE BUSSIÈRES
La violente émotion, produite, par les événements dramatiques que nous avons racontés à Frémicourt, a Civry et plus loin à Sueure, à Terroise, à Saint- [run, à Artemont, conimençait à se calmer.
Pendant quelques jours tous les habitants de ln contrée avaient été dans la consternation. La nuit, leur sommeil était troublé par d’effroyables cauchemars.
Mais, enfin, tout s’oublie, tout s’efface.
Après quinze jours écoulés, la belle vallée de la Sableuse avait repris son aspect paisible et riant.
On avait terminé les foins et on préparait les fauciles pour couper les seigles. C'est le commencement des moissons.
On avait appris avec un grand étonnement que Lucile Mellier, disparue depuis tant d'années sans qu'on n'ait plus entendu parler d’elle, était revenue au Seuillon,
La curiosité des paysans fut vivement excitée ; mais ils ne purent pénétrer un secret Connu seulement des: personnes intéressées à le garder. Ils ne surent jamais pourquoi Lucile avait quitté la ferme, quelle avait été son existence depuis dix neuf ans, ni comment elle était rentrée chez son père, ;
D'autre part, les hommes qui avaient entendu la confession de Jacques Mellier
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gardèrent sur ce fait un silence absolu. Pour tous les autres, les événements de l’année 1850 et une partie de ceux de 1869 restèrent les mystères du Seuillon,
Jean Roblot, le vieux Mathias et les autres faucheurs avaient fait à Rouvenat le récit de ce qui s'était passé à Vesoul dans le cabinet du procureur impérial, Du reste, déjà prévenu par Jean Renaud, Rouvenat savait qu'un avocat de Paris du nom de Dumoulin s'était mis à l’œuvre pour obtenir la réhabilitation de l’ancien condamné.
Pour Lucile et Blanche, ces quinze jours qui suivirent la mort de Jacques Mellier furent tristes et leur parurent longs comme des siècles.
Elles ne se quittaient plus ; constamment ensemble, elles parlaient sans cesse d'Edmond et s'encourageai :nt à prendre patience.
Jean Renaud, contiant dans les paroles de l'avocat, avait dit : “Il reviendra,” Elles attendaient.
Mais, pour toutes deux, comme il tardait à venir |
Lucile avait ses inquiétudes, ses craintes ; la jeune fille avait aussi les siennes.
— Mon Dieu, se disait Ja mère, si on me trompait, si on ne voulait pas me rendre mon tils !
— S'il à un grand nom, comme Lucile le croit, pensait la jeune fille, il à Peut-être déjà oublié la pauvre Blanche ; ec je l'aime, moi, je l'aime !
Un jour, Rouvenat voulut parler à sa maîtresse de sa fortune, faire des comptes aves elle.
— Phs tard, mon ami, plus tard, lui répondit-elle : j'attends mon fils; tant que je ne l'aurai pas serré dans mes bras, contre mon cœur, je ne veux penser qu'à lui.
— Il est bon, pourtant, ma chère Lucile, insista Rouvenat, que vous sachiez exactement la somme qui se trouve dans la caisse.
— Je vous ai fait connaître les dernières volontés de mon père, mon ami; Yous compterez cette Somme vous-même ; c’est la dot de votre filleule. La fortune de Blanche et de Jean Renaud.
Rouvenat avait compté et trouvé dans 12 caisse du vieux fermier, en valeurs diverses, deux cent quatre-vingt mille francs.
C'était un samedi, Les deux vieilards et les deux jeunes femmes venaient de déjeuner. Tisin’étuient pas encore sortis de la salle à manger. Ils causaient d'Edmond, sujet ordinaire de toutes leurs conversations.
— Je compte les jours, dit Lucile tristement ; c'est aujourd’hui le seizième depuis votre retour de Paris, mon bon Rouvenat,
— Oui, répondit le vieux serviteur, et nous ne savons toujours rien.
Blanche poussa un soupir,
— Le moment de son retour est proche, dit Jean Renaud en regardant sa fille avec tendresse. :
— Î me croit morts, reprit Lucile. Il ne sait pas que je suis ici, que je l’attends. jue je meurs d'anxiété ; sans cela il serait déjà venu, aucune puissance
raonde n'aurait pu le retenir.
— W'iline nva pas oubliée, si on lui a appris que mon père n’est pas le meur-trier du sien, pourquoi ne m’a-t-il pas écrit ? se demandait Blanche.
Or, pendant qu'ils causaient, deux hommes venant de Frémicourt entraient à la ferme,
L'un deux, s'adressant à Séraphine, lui demanda si Mardoche était au Seuillon.
Elle répondit aftirmativement,
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— En ce cas, nous pouvons le voir ?
— Les maîtres viennent de déjeuner ; ils sont encore là, dans la salle à mauger.
— Eh bien, mon enfant, voulez-vous dire à Mardoche que l'avocat de Paris, M. Dumoulin, désire lui parler.
— Ah ! monsieur, s’écria la servante, soyez le bienvenu, on vous attend avec ‘ämpatience !
Et, ouvrant la porte de la salle à manger, elle dit :
— Monsieur Rouvenat, monsieur Jean Renaud, madame Lucile, c'est M. Durmoulin qui demande à vous parler.
Les quatre personnages se leverent en même temps.
— Séraphine, priez M. Dumoulin d'entrer, dit Lucile.
‘Le célèbre avocat entendit ces paroles. ‘
-— J’entre le premier, n'est-ce pas ? dit-il vivement à son compagnon.
-— Oui, oui.
‘M. Nestor Dumoulin entra dans la salle à manger et salua gravement.
Le la main Rouvenat lui indiqua un siège.
— Merci, dit-il en souriant, je n’ai que quelques mots à dire à M. Jean Remaud.
Le père de Blanche s’approcha de l'avocat.
La jeune fille, tremblante, s'appuyait sur Lucile non moins émue qu'elle,
— Jean Renaud, reprit M. Dumoulin, je vous avais promis que vous me ‘reverriez bientôt ; me voici.
Il'tira un papier de sa poche et, le tendant au veillard, il ajouta :
— Jean Renaud, condamné au bagne à perpétuité pour un crime que vous m'avez pas commis, vous avez été gracié il y a quelques mois ; aujourd’hui, Jean Renaud, vous êtes réhabilité ! Ce papier, que j'ai l'honneur de vous remettre, “en est la confirmation officielle,
Jean Renaud voulut parler, l'émotion lui coupa la parole.
‘Blamche, poussant un cri de joie, s'était jetée dans ses bras.
M. Dumoulin se tourna vers Lucile et Rouvenat :
— Madame Lucile Mellier, monsieur Rouvenat, dit-il, je ne suis pas venu
‘seul au Seuillon, voulez-vous me permettre d’appeler la personne qui m’azcomqagne !
— Qui, monsieur, répondit Lucile.
L’avoçat ouvrit la porte et fit un signe.
Son compagnon parut aussitôt.
— Mon bienfaiteur ! exclama Jean Renaud.
Et se précipitant aux genoux du comte de Bussières, il saisit une de ses mains et la porta à ses lèvres.
—Monsieur Jean Renaud, dit le comte d’une voix vibrante d'émotion, en l’ai- :
dant à se relever, avec le précieux concours de mon ami, M. Nestor Dumoulin, j'ai eu le bonheur d'obtenir votre grâce et de vous faire revenir en France. Je viens aujourd’hui vous demander quelque chose.
— Ah! monsieur, dites-moi ce que je puis faire pour vous témoigner ma re- “Connaissance.
— Monsieur Jean Renaud, j'ai honneur de vous demander la main de Mlle Blanche. Renaud, votre fille, pour mon petit-fils Edmond, vicomte de Bussières! Puis, se tournant vers Lucile, le comte ajouta en lui tendant la main :
— Votre ‘enfant, madame, — Monsieur le comte, monsieur le comte, balbutia.t-elle,
Des sanglots l'empêchèrent de continuer.
Blanche pleurait silencieusement, la tête appuyée sur l'épaule de Rouvenat.
— Lucile, reprit le comte! votre fils vous aime, il vous aime, nous vous ai. mons tous. Le vicomte de Bussières vous aime bien aussi, mademoiselle Blanche : mon enfant, venez et permettez-moi de mettre un baiser sur votre front,
Pour tous c'était la joie, le bonheur suprême !
Il semblait qu’un rayon du ciel éblouissant, merveilleux, fût entré tout à coup dans la maison,
Cependant, au bout d'un instant, Lucile parvint à vaincre son émotion.
— Monsieur le comte, demandat-elle d’une voix entrecoupée, où est-il ? Quand aurai-je le benheur de le revoir ?
— Îl va venir, répondit le comte.
Lucile se laissa tomber sur un siège et mit sa main sur son cœur comme pour en arrêter les battements précipités.
Pendant que le comte de Bussières et M. Nestor Dumoulin, aussitôt descendus de la voiture qui les avait amenés de Vesoul à Frémicourt, prenaient à pied le chemin de la ferme, la comtesse de Bussières et Edmond se dirigeaient lentement vers le cimetière.
Ils y entrèrent,
La comtesse s’appuyait sur le bras d’Edmond.
Au bout d'un instant, ils s’arrêtèrent.
Edmond, montrant une pierre à la comtesse, Prononça ces deux.mots :
— C’est là !
La grande dame se mit à genoux, le jeune hemme s'agenouilla près d'elle,
Pendant quelques minutes, silencieux, recueillis, le front courb4 vers la terre, ils prièrent tous deux.
Quand ils se relevèrent, Mme de Bussières avait mouillé son mouchoir de larmes.
Pour sortir, ils marchérent de nouveau au miiieu des tombes et des croix.
Soudain, pressant doucement le bras de Ja comtesse, Edmond s'arrêta en disant :
— Regardez !
Ils étaient devant un petit montieule de terre fraîchement remuée.
Sur cette terre, on avait planté provisoirement une croix de bois, peinte en
noir, Elle portait ce prénom et ce nom écrits au pinceau avec de la couleur blanche,
‘{JACQUES MELLIER ”
Pendant une minute, Edmond resta pensif,
Puis, relevant la tête, il dit d’une voix triste :
— Là, dans ce coin du cimetière, repose mon père ; ici mon grand-père maternel : — Edmond de Bussières, J “cques Mellier, la victime, le meurtrier !
La comtesse répondit :
— Il s’est repenti, Dieu lui a pardonné !
Elle ajouta :
— Laïssons dormir les morts. Venez, mon fils, venez ; nous allons, maintenant, embrasser votre mère,
Us rejoignirent la voiture qui les attendait devant l'auberge du village. Ils
y prirent place. Edmond dit un mot au conducteur, qui lança son attelage dans la direction du Seuillon,
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Le comte de Bussières avait à peine répondu aux questions de Lucile par ces mots: ‘Il va venir, ” qu'on entendit le roulement d’une voiture,
M. Dumoulin se pencha à la fenêtre.
— C'est Mme la comtesse, c'est M. le vicomte, dit:il,
Lucile bondit hors de la salle à manger en criant :
— Mon fils! mon fils ! ion fils.
Rouvenat, Jean Renaud, M. Dumoulin la suivirent,
Blanche restait immobile, apuyée contre un meuble,
— Ma chère enfant, lui dit le comte, à mon br vant de votre fiancé,
Lucile, éperdue, folle de joie, les br qui venait de s'arrêter dans ]z cour.
Edmond sauta lestement à terre et tomba d
Ce fut une étreinte délic
Rouvenat, s'étant av cendre,
— Merci, monsieur, lui dit elle avec un gracieux sourire ; monsieur Pierre Rouvenat, n'est-ce pas ? ,
— Oui, madame la comtesse, Pierre Rouvenat, le vieux serviteur du Seuillon.
Des bras de sa mère Edmond passa dans ceux de Jean Renaud, à qui il dit :
— Vous êtes aussi mon père!
Rouvenat s’approcha,
— Mon jeune maitre, à qui je dois la vie, dit-il, permet-il au vieux domestique de sa famille de lui baiser la main ?
Edmond l’entoura de ses bras et lui répondit en l’embrassant :
— Je vous rends les baisers que vous avez donnés au petit Edmond, il y a. plus de treize ans, dans la chambre d’auberge de Saint:.[run.
La comtesse disait à Lucile :
— Vous ne quitterez plus votre fils, c’est convenu ; Vous aurez votre appartement à Arfeuille, comme à Paris à l'hôtel de Bussières.
— Je remercie de tout mon cœur madame la comtesse, répondit Lucile ; mon. intention est de vivre dans une retraite absolue ; cette retraite est ici, au Seuillon. Mon fils vous appartient maintenant plus qu’à moi, madame, je ne le retiendrai pas, il vous suivra. Je le verrai partir sans faiblesse, Pour le bonheur de mon enfant, j'aurai du courage pour tous les sacrifices. Mais le Seuillon est à lui, madame, il y reviendra quelquefois, je l'espère, pour embrasser sa. ère.
— Ma chère Lucile, répliqua la comtesse, je ne veux point contrarier votre volonté. Mais sans quitter complètement cette belle vallée, où j'aimerais aussi. à passer quelques jours, vous pourrez venir voir notre Edmond et sa jeune femme à Arfeuille. Nous sommes deux irères qu avons souffert, nous nous comprendrons, nous nous aimerons, et ensemble nous parlerons du passé.
Sur ces mots, la comtesse ouvrit ses bras et. elles s'embrassèrent avec effusion.
Pendant ce temps, Edmond, quittant Rouvenat, s'était avancé à la rencontre. de Blanche,
La jeune fille, émue et rougissante, baissait timidement les yeux.
— Edmond, dit le cointe, votre fiancée est au bras de votre grand’père ; de-vant moi, mon fils, vous pouvez lui donner le premier baiser.
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4s ouverts, se précipitait vers la voiture
ans les bras de sa mère.
ieuse, passionnée, un instant de soie délirante, ancé, tendit sa nain à la comtesse pour l'aider à des-
Blanche tendit son front candide sur lequel Edmond, non moins ému qu'elle, posa ses lèvres,
Et tout bas il murmura :
— Vous êtes et serez toujours la douce fée de l'espérance !
La voix de Jean Renaud dit derrière lui :
— La bonne étoile est au ciel.
— Oh! l'adorable enfant, disait la comtesse à l'oreille de Lucile, comme nous allons la chérir !