XI-LA FOIRE
ya à Gray un iiportant marché de céréales. De quinze et même de ultivateurs y amènent les grains et leurs récoltes, atvirent un nombre considérable d'étran.
dabituellement très-calme, un mouvement,
— Après-demain jeudi, c’est jour de foire à Gray, dit un soir Rouvenut aux ? 3 ?
; il faudra mettre dans les Sacs tout ce qui reste de blé dans
Je ue pourrui Jamais te rendre ce que tu as mA pauvre mère ; tu allais me dire quelque tait norte à l'hôpital, trois
on n'a pas eu l'air de me comprendre ;
Ed
Sat Si Em
les greniers ; on chargera les chariots duns la soirée et on se mettra en route à une heure du matin afin d'arriver sur le champ de foire avant dix heures, Est ce bien compris ?
— Oui, Monsieur Rouvenat. Est ce que vous viendrez avec nous?
— Non, je ne partirai qu'à quatre heures, pour arriver à Gray une heure ou une demi-heure avant , ous; j'aurai le temps suffisant pour choisir ma place sur le marché, pour voir les marchands, et le grain sera probablement vendu quand vous arriverez.
Blanche avait entendu. Le mot foire sonna agréablement àkon oreille ; pour elle, il disait : amusement, plaisir... Cela se comprend, elle sortait si peu et les distractions étaient si rares au Seuillon ! jh Uninstant après, se trouvant seule avec Rouvenat, elle s’assit sur ses genoux et lui dit tout bas, d’un voix câline :
— Parrain, je ne suis pas encore allée à Gray. Si tu étais bien gentil, tu m'emménerais avec toi.
— Heu, heu, fitil en souriant, voyager la nuit n'est pas gui.
— Je t'assure que j'aime beaucoup la nuit.
— Oui, lorsque tu dors.
— Oh! tu es méchant !
— “/ela te ferait donc plaisir de venir avec moi.
— Oui, bien plaisir.
— Allons, je ne sais rien te refuser, c'est convenu, je t'aumènerai,
Deux gros baisers retentirent sur les joues de Rouvennt.
— Il n'y à pas moyen, se dit il, il faut qu'on fasse ce qu'elle veut ; je crois
vraiment que si eile me demandait la lune, j'essayerais de la lui donner, p Nous sommes à Grav. Il est deux heures de Paprès-midi ; c'est le plus beau moment de la foire. Attiré de le bruit des tambours, des cymbales, des clarinettes et des trombones, la foule se porte sur la place réservée aux amusements ; elle entoure les jeux divers: manéges des chevaux de bois, tir au pigeon, tir à l’arbalète, loteries, tourniquets, billards anglais, marchands de pain d'épice et de sucreries ; elle se pousse et se presse devant les baraques des saltimbanques.
Il y a l'hercule des Vosges, lutteur fameux: les fisures de cire, tellement ressemblantes, qu'on croirait voir des personnes naturelles : la belle Ecossaise, jeune fille de dix-huit ans pesant ISO kilogrammes ; le prince et la prin cesse Colibri, un nain et une naine qui n'ont pas à eux deux un mètre de hauteur : le veau à deux têtes ; Mile Panéla, somnambule lucide ; enfin, occupant un côté de la place, le théâtre de maitre Croquefer, qui donnait ce jour-là plu sieurs grandes représentations d’un drame superbe: Victor ou L'Enfant de la far É.
C’est surtout deviuit la tente de. Croquefer que la par une afliche-mirobolante, se bouseulait, s'entassait, Le drame était sans doute pour quelque chose dans cet empressement ; mais ce qui piquait au plus haut
du publi ic crédule et bon enfant, c'est que l'attiche lui pro sauvage et anthropophage, la
foule curieuse, alléchée
point la curiosité mettait ethicCort }a vue a: une Vi: ‘rituble ferme grande reine des Okanda, nouvellement arrivée en France,
En attendant l'ouverture de la salle de spectacle, le pître de la troupe, un successeur de Jérôme Greluche, par ses grimaces et ses contorsions faisait pren: dre patience à lu foule ; trois musiciens, vêtus de vieux uniformes de hussards, soufaient à pleins poumons l’un dans un trombone, l’autre dans une clarinette,
le troisième dans une trompe, Un grand nègre, qui paraissait bon teint, frap-
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LA MALÉDICTION D'UN PÈRE 119 pait à tour de bras sur la peau d'une grosse caisse, 1 costume court, bariolé de couleurs vives et brodé cloche,
C'était une musique étourdissante, atroce, charivari infernal,
Croquefer, vieilli et engraissé, le visage Vermillonné, superbe dans sa défroque de marquis de la cour de Louis XV, les mains jointes sur son large abdomen, promenait sur la foule son regard radieux et satisfait.
Au milieu de cette foule compacte, qui s'extasiait plus à voir les singeries du bobèche, qu'ellé n'éprouvait de satisfaction à entendre le son rauque du trombone et les couacs de la clarinette, se trouvait Pierre Rouvenat accompagné de Blanche et d’une autre jeune fille, Celle-ci était la fille de l'aubergiste chez lequel Rouvenat descendait chaque fois qu'il venait à Gray ; elle avait facilement obtenu de ses parents l'autorisation de se promener avec Blanche sur le champ de foire, .
Blanche exprima le désir de voir la femme sauvage, C'était un ordre Rouvenat, Et ils attendaient, comme tout le monde, le moment d’e la salle de Croquefer.
Les deux jeunes tilles prenaient un vif plaisir : le nègre et le pître grimaçant les amusuient beaucoup ; elles riaient jusqu'aux larmes,
Tout à coup, sur un signal de Croquefer, le charivari cessa de se faire entendre ; une dernière giffle résonna sur la figure du paillasse, et un silence relatif s'établit,
Alors, prenant son air le plus majestueux, Croquefer débita son boniment au public.
—Je n'ai plus à vous faire mon éloge, messieurs et dames, il y a longtemps que les honorables habitants de cette noble ville ont été à même de m'apprécier, et ils m'ont toujours rendu cette justice que je ne promets rien que je ne puisse tenir, Donc, aujourd'hui vous allez avoir une grande représentation de l'Enfant de la forét, drame en cinq actes et huit tableaux, du célèbre, Ducray-Dumesnil, dans lequel vous applaudirez des artistes d'élite, dont plusieurs, oui, messieurs, plusieurs ont appartenu aux principaux théâtres de la capitale,
“ Après le drame, et pour terminer le spectacle, j'aurai l'honneur de vous présenter moi-même la grande reine des Okanda, que j'ai fait venir, par terre et par mer, de plus de trois milles lieues d'ici.
* Onlaminilili est une véritable reine, une reine pays, à elle seule, depuisqu'elle est au monde, elle fants, pas un de plus, pas un de moins.
Vorera un plat de viande crue :
ne jeune fille, portant un d'argent faisait sonner une
un vacarme épouvantable, un
pour ntrer dans
anthropophage, Dans son à mangé soixante petits en- .. Devant vous tout à l'heure, elle dévous la verrez, Ja grande reine des Okanda !
“Allons, entrez : c’est cinq sous pour les grandes personnes, trois sous pour es enfants... Ne vous culbutez pas, il ÿ à de la place pour tout le monde... Cinq sous, cinq sous... Entrez... entrez... En avant la grosse caisse !.. Boum, boum
Et le tapage recommença pendant que la foule se précipitait Prenant d'assaut toutes les places.
La pièce, jouée par les artistes d'élite si Peut-être pas un succès aussi vif qu'on pouvait le désirer, mais ja recette était Magnifique ; cela suflisait pour que maître Croquefer passât sur bien des choses,
Maintenant on attendait l'exhibition de la reine des Okanda, que Croquefer avait promis de présenter lui-même à la société,
Entin, la toile se leva, et dans une sorte de cage
dans la salle,
PoMpeusement annoncés, n’obtint
ouverte, près de laquelle se »] 1
se tenait le salti nbanque, on vit une femme qu'à son regard étonné, presque farouche, on pouvait prendre facilement pour une sauvage. Elle était vêtue d'une tunique de laine blanche, pincée à la taille, sur laquelle tombait, flot. tante, sa longue chevelure noire,
Son visage, ses jambes et ses bras nus étaient couverts de dessins bizarres qui ressemblaient assez à un tatouage. Ses jambes et ses bras étaient en outre ornés de bracelets et de perles bleues, et son costume chargé de verroteries de toutes les couleurs. De grandes boucles d'or ou de cuivre pendaient à ses oreil. les et à son nez.
L'il usion paraissait aussi complète que possible: des gens, d’ailleurs peu difficiles, pouvaient très bien s'y tromper et voir dans cette malheureuse créa. ture une véritable femme sauvage.
Elle sortit de sa cage, qui n’était évidemment qu'un objet de mise en see, et S'avança timidement sur le devant du théâtse. Pendant une minute, elle promena lentement ses yeux eflarés sur l'assistance, On aurait dit qu’elle cherchait à y reconnaître quelqu'un.
Soudain, son regard s'arrêta, un tremblement convulsif secoua ses membres et ses yeux hagards, effrayés, restèrent fixés devant elle sur le banc occupé pau Rouvenat et les deux jeunes filles qu’il accompagnait.
À ce moment, Croquefer s'approcha d'elle et lui présenta un p'ateau sui lequel il y avait de la viande crue.
D'un mouvement brusque elle le repoussa.
Le saltimbanque devint pâle de colère, car il tenait à ne rien changer à son programme, Il grommela avec animation quelques paroles qu’on ne put entendre, et dardant sur la femme sauvage son regard impérieux, cruel, il lui présenta de nouveau la viande crue,
Ii y eut dans la salle un mouvement de curiosité inquiète,
— Parrain, dit Blanche vivement émue, que regarde-t-elle done ainsi ?
Je ne sais pas.
— On dirait que c'est toi.
— Quelle idée ! Je crois plutôt qu’elle ne regarde rien,
La femme sauvage repoussa encore le plateau avec horreur et dégoût,
Cette fois Croquefer ne fut plus maître de lui ; il poussa un grognement sourd, et leva sur la pauvre femme une cravache qu’il tenait à la main.
Aussitôt un murmure d’indignation courut parmi les spectateurs. Rouvenat se dressa debout, l'œil enflammé, menaçant, le poing tendu.
Mais sous un regard terrible de la femme sauvage, le saltimbanque eut peur et recula. Alors la malheureuse fit entendre un cri perçant, bondit en arrière et disparut.
Certes, les spectateurs ne s’attendaient pas à ce dénoûment aussi étrange qu'imprévu. Ce fut pour Croquefer un coup affreux ; terrifié, il chance comme un homme ivre, tourna ses yeux glauques d’une façon lamentable et laissa échapper le plateau, qui roula sur les planches du théâtre.
Un formidable éclat de rire retentit dans toute la salle. Alors on s'empressa de faire tomber la toile, pendant que le publie, mis en belle humeur, battait des mains, trépignait, se pâmait de rire et criait de toutes ses forces : Vive la femme sauvage !
Le spectacle était terminé,