‹ La Maltéide; ou, Le siége de MalteChapitre 3 sur 8 · Ï.-M. EBERHAJRT, IMPRMEUR DU COLLÈGE ROYAL DE FRANCE · texte numérisé non relu

Ï.-M. EBERHAJRT, IMPRMEUR DU COLLÈGE ROYAL DE FRANCE

RUE DU FOIir SAINT-JACQUES y V« 12,

SOMMAIRE

SoLiMAïf BVn|ba;i^qq,e ejt se dirige vers Malte. — Rencontre qu^il fait pendant sa navigation. — Combat livre par lui. — Sa générosité envers •es ennemis. — Le siège du fort Saint-£lme continue. — Acharnement des Turcs et dévouaient ^s Cavaliers. — Les assiégés sont réduits à la dernière extrémité. <— BeHe résolution du grand-maitre pour les secourir. '— Ce qui se passe entre lui et plusieurs de ses Chevaliers. — Arrivée d^un des assiégés, qui apporte d'heureuses nouvelles. — - Récit qu'il fait du succès inattendu des Chrétiens. — Le redoutable Dragut, taé sur les murs, demeure au pouvoir des vainqueurs.

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HiLViRfi n'était plus : son triste sacrifia Du cruel Mahomet assurait l'artifice; Et Soliman , forcé de venger son tré()as , Aux crimes de l'etifer allait prêter son braSi

L'ombre disparaissait, et la ùature entière Avec ravissement revoyait la lumière.

Le sultan , l'œil frappé des premiers traits du jotir , Près d'Élvire est conduit par soii fatal amour. Là, déplorant sa perte, il prévenait l'aurore; Là, devançant la nait, il la pleurait encore. Mais il cède an devoir; son cœur s'est résigné, Et du plus prompt départ le signal est donné. Sur la rive aussitôt tout se meut , tout s'empresse De fuir ces monts hideux , siège de la tristesse.

4 LA MALTilDEy

C'est pour servir le prince et flatter son tourment. Que la plus vive ardeur éclate en ce moment.

La voile est déployée; on s'affranchit des câbles^ Et la flotte a le ciel et les vents favorables : Au bruit que fait entendre et prolonge l'airain y Part et vogue à son gré l'illustre souverain. Tout annonçait encor sa douleur pour Elvire.

Un lugubre appareil distinguait son navire :

A ses mâts qui fendaient les airs avec orgueil , Flottaient superbement les marques de son deuil. Trois fois, de ses vaisseaux les bronzes retentirent, Et trois fois à leurs sons les échos répondirent : Ils attestaient l'honneur et l'hommage éclatant Qu'au monument d'Elvire on rendait en partant. C'était pour ce tombeau laissé sur le rivage , Des regrets du Sultan le dernier témoignage.

Il naviguait , l'esprit de vengeance occupé , Lorsqu'un léger brouillard tout-à-coup dissipé Laissa voir un vaisseau , dont la course rapide Servait l'empressement d'une troupe intrépide : Il menait aux combats de valeureux Chrétiens. Ces Chevaliers partis des bords Siciliens , Allaient, poussés d'audace, et dans la fleur de l'âge, Sous un chef plein d'honneur attester leur courage.

Des défenseurs de Malte ils couraient à la foià Partager et la gloire et les sanglans exploits. Leur pavillon qui flotte au Sultan les décèle. Mais , pareil à l'oiseau fuyant à tire d'aile La serre du vautour qui le poursuit en vain, Leur navire est déjà dans l'espace lointain ; Il allait échapper , sans une main puissante Qui seule captiva sa voile impatiente.

Mahomet , par l'enfer servi dans ses desseins , L'avait fait échouer sur des sables voisins ; Tandis que du Sultan redoublant la vitesse , 11 livrait l'équipage au fer de sa Hautesse.

Contre lui Soliman dirige ses vaisseaux; Il l'atteint , l'investit , l'assiège sur les eaux. Pour le réduire , en vain sa flotte foudroyante Croit porter dans les coeurs la crainte et l'épouvante. Le navire assailli, que rien ne peut mouvoir,

Oppose à l'infortune un puissant désespoir.

courage inoui ! deux fois sa résistance

Du sort en sa faveur fait pencher la balance ;

Et deux fois Soliman, trompé dans ses efforts.

Laisse de son courroux échapper les transports.

Les Chrétiens toutefois , constans à se défendre ,

Au grand nombre , au destin sont forcés de se rendre ;

6 LA HALTEIDE,

Ils sont pria et coaduits au monarque irrité ,

Qu'étonne tant de ^tèle et d'intrépidité.

Furieux il leur dit : « Chevaliers tém^aires ,

» Qui couriez partageif le crime de vos frères ,

» Quelle était votre audace ? et quel aveuglement

» Osa vous inspirer un tel acharnement ?

» Me braver jusqu'ici par ta];it de résistance !

» Est-ce assez de vos cœurs témoigner l'imprudence ?

i> £t quel espoir si vain vous armait contre moi ,

» Quand mon nom sur ces mers a tout rempli d'effroi }

» Insensés ! veniez-vous, lorsque Afalte succombe ,

» Provoquer n^a vengeance et creuser votre tombe?

» Parlez , je vous l'ordonne; et par d'heureux détours,

» Chrétiens ) n'espérez point de prolonger vos jours.»

Le chef des Chevalifers , outré d'un tel engage , Librement y répond, fijer de son esclavage :

<c A ces jeunes guerriers qu'en tput guide rhonneur, »Quel reprocha, dit-il^ peut-on &ire, seigneur? » Objet y ainsi que moi , de vos gaines cruelles , » Conduits par le devoir , à l^up? serment fidelles , » Chevaliers et soldats, il est vrai, brûlaient tous » D'aller sur np^ remparts s'illustrer contre vous. » Aux yeux d'un ennemi, s^w doute, c'est un crime; »Mais si dans un courroux, injuste ou légitiipe,

CHANT SEl^TiinÈ. 7

» Jusqu'à vous la raison fait entendre sa Voit ,

w Admirez leur cburage et respectez leurà Ibis.

» Ce sont elles, seigneur, qui dirigent leurs àtiiies:

» Des qu'elles ont parlé , tous brareht les alâiroes»

» Prince , je ravdûrai , dût ma siiibêrîté

» Avancer mon trépas , quoique pfeil mérité ,

» Si le ciel eût servi leur généreuse envie ,

» Ils allaient ou mourir ou sauver leur pairîë.

» Rien, sans l'injuste sort, n'eût pu leà retenir;

»Et de leur liberté, s'ils pouvaient Tobtèhir,

» Tel est l'unique etnplôi qu'ils vaudraient cncor faire.»

Un murmure , à ces mots , le force de se taire.

Tout le conseil ému par le Ressentiment,

Demande qu'il subisse un soudain châtiment;

Que d'une téméraire et superbe insolence

La mort soit , sans pitié , la digne récompense.

Tel était son arrêt. Mais à tant de rigueut* Le sultan plus humain s'oppose avec grandeur. « Comme vous, mes amis, sa liberté m'étonne, y> Répond-il , mais l'honneur veut que je lui pardonne. » Qu'il vive! nul de nous, sans avilissement, » Ne saurait condamner un pareil dévouaient.

» C'est au sein des combats , que mon ame terrible » Doit s'armer d'un courroux justement inflexible;

8 LA MÀLTilDE,

» Mais que j'attente aux jours d'un ennemi vaincu !

» Qu'à le frapper alors j'abaisse ma vertu !

» Trop de honte suivrait une action si lâche :

» A mon ressentiment donnons quelque relâche ;

» Et , sans perdre le tems à l'assouvir ici ;

» Sans me déshonorer en me vengeant ainsi ,

» Courons , volons aux lieux, où, fumant de carnage ,

» Mon bras ira punir le plus sanglant outrage. »

Il dit , et partageant ce noble sentiment ,

La flotte fend le sein de Fhumide élément.

Mais quel bruit , quel fracas dans Malte me rappelle ? Que d'audace y renaît! que de sang y ruisselle ! Le démon des combats redoublant de fureur , Y répand l'épouvante , y sème la terreur :

U s'y nourrit de meurtre , et , toujours plus avide , S'y feit du sang qu'il verse un plaisir homicide. Muse! hausse mes sons; inspire-moi des chants Dignes de célébrer tant d'assauts éclatans:

A la voix d'un mortel prête un accent sublime ; Échauffe mon esprit du beau feu qui t'anime ; £t que ta main sur-tout, dirigeant mes pinceaux, Donne un ton vigoureux à leurs mâles tableaux.

En vain des assiégés les troupes réunies Avaient tenté vingt fois de nouvelles sorties.

L'imposant ravelin qu'elles avaient perdu ,

Etait par l'ennemi constaniment défendu :

Déjà même élevant de terribles machines ,

A force de travaux , d'instrumens de ruines ,

Il avait des remparts excédé la hauteur

Et du fort assiégé battu Fintérieur.

De ses foudres d'airain les bouches meurtrières

Recevant , exhalant d'infernales matières ,

Jusqu'au sein de leurs murs écrasaient les Chrétiens ,

Et ravissaient au fort ses plus fermes soutiens.

Avec quel zèle alors , triomphant de son âge ,

Mustapha court des siens gourmander le courage !

Nul relâche pour eux. De sa bouillante ardeur ,

Il échauffe^ ranime, enflamme leur valeur:

Il veut, pour assurer, pour hâter sa conquête,

Franchir dans sa largeur le fossé qui l'arrête.

Et prêt à le servir, un intrépide effort

Va lui faire un chemin jusqu'au sommet du fort.

Aussitôt mille bras y transportent des chênes ,

De pesans madriers et de longues antennes^

Dont le prompt assemblage y fait un large pont^

Où l'Ottoman déploie un redoutable front.

La foule au même instant , avide de carnage , Y court jusqu'aux remparts se frayer un passage :

lO LA MALTilDE^

Elle.y fond plus rapide et sans ordre de rang, Que les flots mutinés d'un superbe tdrreiit , Qui j grossi par la pluie et dégageant sa source , Rompt tout ce qui s'oppose au progrès de sa couràe. Rien ne peut résister à l'effort de ses eaux : Du riche laboureur il détruit les travaux.

Le berger qu'il surprend avec peine l'évite, Et croit trouver la mort dans le chalmp qu'il habite.

A la faveur du pont , l'ennemi furieux Sur le mur se répand à flots tumultueux.

Tout cède en cette attaque à sa rage guerrière ; Tandis que de l'airain la grêle meurtrière ^ Sans relâche pleuvant du fatal ravelin , Dans l'enceinte du fort porte un trépas^x^ertafin. Cependant les Chrétiens qu'un tel danger menace, N'y cessent d'opposer une invincible audace : Assaillis, mais d'un front que rien ne fait pâlir. Sous leurs murs foudroyés tous vont s'enseveïiï ; Ils affrontent la mort , ils bravent le carnage. Leur espoir, leur salut n'est plus qu'en leur courage; Ils n'écoutent que lui. Chefs, officiers, soldats, Tous vers les assiégeans précipitent leurs pas. Quelle image autour d'eux des horreurs de la guerre ! Des cadavres sanglans jonchent ici la terre;

CBAUfT SEPTIÈME. II

Là gissent de leurs corps des membres séparés. Plus loin sont des guerriers, hâves , défigurés, Brûlés par le soleil , tout couverts de poussière , Et que soutient encore une vertu guerrière.

Qui le croirait? Plusieurs, à leur dernier soupir, Font à Tenvi paraître un généreux désir.

La mort seule interrompt , finit leur résistance : Tous livrent au trépas un reste d'existence, Abel de la Gardampe>, atteint d'un coup mortel , Tombe , et se traîne encor jusqu'au pied d'un autel. En vain on le supplie, en vain on le conjure De ne point refuser qu'on ferme sa blessure : « Nobles guerriers , dit-il , et vous, braves servans ! (a) » Cessez de me compter au nombre des vivans.

» Portez , portez vos soins à tous ceux de nos frèi*es » Qui seuls pourront survivre à nos destins contraires. » A ces mots il leur fait un éternel adieu :

Il invoque le ciel , se recommande à Dieu ; Puis il expire, heureux de perdre ainsi la vie Pour la foi, ses amis, rhonneur et la patrie.

Cependant répandus sur les débris fumans, Se grossissent encor les flots des Musulmans.

(a) Les frères seryans de TOrdre.

la LA MALTilDB,

Us voudraient dans le sang , dont s'abreuve leur rage

Du dernier des Chrétiens éteindre le courage.

Ce fort , de FOrdre entier devenu le tombeau ,

N'offre plus dans ses murs qu'un effrayant tableau.

Le sort des assiégés , leur fin triste et cruelle

Afflige de leur chef l'amitié paternelle.

Mille fois il se plaint qu'avec tant de pouvoir

A ses désirs s'oppose un rigoureux devoir,

Et que 9 loin des périls , une vaine prudence

Ait jusqu'en ces momens captivé sa vaillance.

On accourt , on s'assemble au sein de son palais. La plus sombre douleur se peint dans tous les traits. Partout avec le deuil règne un morne silence : En des cœurs interdits , fermés à l'espérance , Qu'il se montre expressif, et qu'il est alarmant ! La Valette le rompt , dit , d'un ton véhément : « Guerriers! voici le jour, où chacun de sa vie » Doit payer le tribut qu'impose la patrie^ » Dans leurs constans efforts trahis par le malheur , D Nos frères combattans , mourans au champ d'honneui » Veulent que nous allions, poussés d'un saint courage » Des périls avec eux faire un noble partage : » Avant que nos remparts ne perdent leurs secours , » D'un torrent ennemi j'arrêterai le cours !

CHAirr SEPTIÈME. i3

2> Ici, loin des assauts , que rien ne nous retienne ! » Que Malte, le devoir , nos vœux , la foi chrétienne, » Dans le fort assiégé prompts à guider nos pas , 2> Ne nous inspirent plus que l'amour du trépas ! » Chevaliers ! suivez-moi ; volons à la victoire ; » Courons y mériter une éternelle gloire , » De tant d'assauts sanglans accélérer la fin , » Mourir ou triompher des rigueurs du destin. »

Disant ces mots, il prend ses redoutables armes. Déjà , d'un pas rapide , il volait aux alarmes. lîs^ Mais par les Chevaliers dans sa course arrêté, rat C'est en vain qu'il recoure à son autorité.

Une foule à ses pieds , d'une voix suppliante , Oppose à ses desseins une prière ardente :

On s'assemble , on se presse autour de ce guerrier ; On prie, on le conjure, au nom de l'Ordre entier. D'épargner une vie à l'Europe si chère :

« C'est à nous de fléchir sous un destin contraire , r, » Lui dit'On , mais qu'un chef, notre unique soutien, met » Et l'exemple et l'honneur de l'Empire Chrétien , jLiâf » Des plus affreux hasards affrontant la tempête,

» Aux caprices du sort aille livrer sa tête ! irs, » C'est en lui nous ravir jusqu'au dernier espoir! » En vain l'honneur veut-il commander au devoir.

l4 LA MALTilDE,

» Le besoin, nos dangers, tout, seigneur , vous supplie » D'user mieux du pouvoir que le ciel vdus confie. j> Eh! qui pour nous aurait tant de soins paternels! » Avec vous emportant nos regrets étemels , » A quelle extrémité voulez- vous nous réduire ? 2> Quelle ardeur si funeste a donc pu vous séduire ? » Avant de prodiguer vos précieux secours, » Souffrez que les destins disposent de nos jours. . » Le Dieu qui nous défend , qui pour nous vous conserve, » A de plus grands travaux vous-même vous réserve : » Un jour fatal approche , où d'insignes combats » Pour délivrer ces lieux , armeront votre bras. » Mais qu'aujourd'hui, seigneur, quand il vous reste encore » Des amis, des guerriers que leur courage honore, » Sans besoin , vous couriez à des périls certains ! » Nous , l'État , tout s'oppose à de pareils desseins. » Vivez : que Malte en vous espère et se rassure ! » La raison , le devoir , l'honneur vous en conjure. »

Par mille et mille cris ces mots interrompus ^ De la Valette alors sont à peine entendus.

Cependant vers ces lieux un Chevalier s'avance. Du puissant chef de l'Ordre il cherche la présence. On l'accompagne au bruit des applaudissemens, Présage inattendu d'heureux événemens.

GHAirr ftlEPTIÈME. l5

Il entre : à sop a&pQct renaît la confiance ;

Et ce guerrier , le front rayonnant d^espérance ,

Vient devant les Chrétiens , d'étonnement saisis,

Faire au nom de ses chefs d'incroyables récits.

Chacun d^s Chevaliers, aVant que de l'entendre,

Interprète à s^on gré ce qu'il brûle d'apprendre.

De leur£î derQ(iers inalheurs ils semblent moins touchés.

Mais sur liii tous les yçux demeurent attachés :

Et. , pres^ à^ céd^r à tant d'impatience ,

{j'illustre Cljievalier eu ces termes commence :

ce Déjà lea assi^geans , a force de travaux, » Par djçsçoup^ plus précisés, par des efforts nouveaux, ' » Qans l'excès d'une ardeur et d'une audace égale, » Avaient fait aux remparts une brèche fatale. » Ils s'y précipitaient , quand nos chefs , nos soldats » S'empressent d'accourir , de repousser leurs pas. » Serinés elj déptoyai^t un front plus redoutable , D I1& ptrésenten^t pariQut un mur impénétrable. » Ni le &r, ni le feu ne les. peut enfoncer; >) On les yoit à la lois atteindre^ renverser » Tous çeusi des Musulmanj» dp^t la rage obstinée D Ou précède QUi dirige une foule* acharnée.

D lie ip^ieiu^tre qui s'a^Qi^it dtevient coiitim^l. » Dans sQiiii farouche e$ppir ,. d^ns soit, dépit cruel ,

1 6 LA MÀLTilDE ,

» Sans cesse Tassiégeant devant nous se présente ,

» Donne ou reçoit la mort sans que rien l'épouyaiite.

» Furieux et toujours sur la brèche arrêté ,

» Il joint le désespoir à la témérité ;

» Et telle que Ton voit la vague mugissante

j> Fondre sur un navire , au sein de la tourmente ,

» Tels j'ai vu des bâchas les bataillons poudreux

» S'élancer vers nos murs avec des cris affreux.

» Leurs intrépides chefs s'avançaient à leur tête. i

» Prompts à tout hasarder pour saisir leur conquête, j

3) Ils allaient pénétrer au sein de nos remparts , j

y> Où déjà dans les airs flottaient leurs étendards.

i> Dragut est le premier dont l'étonnant courage

» A travers mille feux peut se faire un passage.

3) Mustapha , son rival ; Hascen et Piali

» Sur la brèche après lui gravissent à l'envi.

» Mais un nouveau combat au même instant s'engage. » Dragut, ses compagnons , fiers de leur avantage, » Excités par l'espoir d'un triomphe certain , » Prétendent plus avant se frayer un chemin.

» Dans leur impatience, ils devancent l'armée. r> C'était à la faveur d'une épaisse fumée , » Que , bravant des Chrétiens les bronzes meurtriers , D Ils voulaient dans leur choc renverser nos guerriers ;

» Mais outrés , n'écoutant que Thonneur qui les guide , » Les Chevaliers sur eux fondent d'un pas rapide. » De l'altière cohorte ils domptent la fureur , 3> Et dispersant ses rangs , la glacent de terreur. 2> Dragut demeure alors sans soldats et sans suite. S) La peur à tous fait prendre une honteuse fuite : 2) Il n'en est point troublé. Dai^s un péril si grand, » Il voit l'affreuse mort d'un œil indifférent. » Il combattait toujours ; et , jusqu'en sa défaite , » Il semblait dédaigner de faire sa retraite*

y> Enfin , au moment même où , du sein du trépas » Il sort , court tout sanglant rallier ses soldats , » L'impétueux Médran sur lui se précipite , » Et lui décharge un coup que ce héros évite : D Accepte le combat , lui dit ce Chevalier , » Et des bâchas toi-même expire le premier.

» Le fier Dragut repart d'un coup de cimeterre, » Dont le fer esquivé s'en va frapper la terre ; » Il redouble , et Médran , toujours plus excité , » Oppose et son courage et son agilité.

» Cent coups portés, parés avec la même adresse, » Annoncent de tous deux la force et la souplesse. » Tantôt, ces combattans se mesurent des yeux; » Tantôt , d'un geste altier , menaçant , furieux ,

l8 LA MALTJÉIDBy

» Ils font pleuvoir le £er sur leur brillante armure , .

» Dont Facier retentit avec un long murmure.

» Dragut inébranlable , est tel qu'un sanglier

» Qui rési&te à L'effiort d'un courageux limier.

»Sans cesse harcelé, cet aniiçal; terrible

» Présente à son attaque un front inaccessible.

]» De même le bâcha ^ dfun bras ferme et nerveux, D Soutient seul un assaut et long et périlleux. » L'adresse toutefois sur la force l'emporte : » Et prévenant les coups qu'en vain Dragut lui porte , y> Médran Vépie , attend , et saisit le moment 3» Où ce fier ennemi, dans un faux mouvement, » Lui découvre , au défaut de sa large cuirasse , D Un passage vingt fois tenté par son audace. » Son glaive au même instant étincelait dans l'air. » Du bâcha qu'il menace il aigage le fer, » Le détourne , et d'un coup, violent et rapide^ » Fait? tomber à ses pieds ce rival intrépide. » L'acier qui Fa frappé lui traverse le flanc ; » £t son ame s'exhale avec des flots de- sang^.

» De son corps , le vainqueur retire son épée : » Et la levant au cieP, de sang toute trempée, » Dieu ! s'écriait Médran , arbitre* des combats, » Qui m'as daigné prêter la force dfe ton bras ,

» Pour hommage reçois ce sang dd ta victiâlé;^ » Je te Toffre d'uû câeu^ que ta foi seule amine. » Fais qcxt les^ Mu^ùlittaâs , dans l^atB des^i^s trahis, DRe&oâçenf afu succès qu'ils ^'eû» étaient promis: » Ou ri , f&at éprouver plus kmg-tcms notte zîèlé, » Ta saiïïte volonté dans nos murs^ ks i^ap^le ^ » Entends ma voi*; permets que âotre dévoûtoeikt » Triomphe par toi seul de leur adhamement.

» A. peine a-t-il au ciel adressé sa prière , » Que vers lui du Croissant accourt Farmée entière. » Honteuse mais trop tard de son lâche abandon ,

» Elle en veut à l'instant mériter le pardon.

» Elle arrive... Elle voit, spectacle affreux pour elle!

» Un de ses chefs plongé dans la nuit éternelle.

» L'effroi , le désespoir s'empare des esprits.

» La douleur aux soldats fait pousser mille cris.

» Que d'accens de leurs cœurs expriment les alarmes !

» Pour la première fois leurs yeux versent des larmes.

DDragut leur était cher : cœur juste et généreux,

» Il témoigna toujours de tendres soins pour eux.

» Au bruit de son trépas, tous à la fois gémirent,

» Et pleins d'un noir dépit dans leur rage frémirent.

j> Cependant sur la brèche , au malheureux Dragut » Chacun de tout son sang veut payer son tribut.

âO LA MALTlilDE, GHANT SEPTIEME*

» Quel carnage renaît de tant de funérailles !

30 D'un côté ^ c'est Fardeur de sauver ses murailles;

» De l'autre j le désir de venger un guerrier

» Tombé sous le tranchant d'un homicide acier.

»Pour enlever son corps, à tout déterminée, ^

j> La foule envain déploie une audace obstinée.

» Le héros, digne objet de deuil et de fureur,

» Demeure dans le fort au pouvoir du vainqueur. »

EIW DU CHANT SEPTIEME

SOMMAIRE

Le àépaté de U place u^ié^ée continue ses rëcits. — ÂSiégreue dm Chevaliers dans leurs forts. <*- Affliction des Turcs après la mort de Dragut, un de leurs plus grands capitaines, et le plus cher aux soldats. Sélima, Tune de ses feipyies , fo|rqi« le proiel, ii^ec ses compagnes, d^aller demander son corps aux Chrétiens. — > Ce projet est exécuté. >• Ce qui se passe de leur part et de celle des Chevaliers. — Le grandmaître les admet au festin pompeux qu^il donne , en réjouissance de set succès. — Peinture de ce festin. — Un cheyalier prend une harpe, et chante les hauts faits des Héros, etc.

CHANT HUITÏÈME.

JLr'uNE voix par le zélé et lespoir soutenue ,

Le même GheTblier en ces mots continue :

a Mille et mille assailkns qui nous portaient la mort,

» Voulant veùger Dragut , en partagent le sort.

» Plus le danger s'accroît ^ plus la foule s'augmente.

» Des deux cotés pour yaincre ^ il n'est tien qu'on ne tente :

» Et les fiers Musulmans l'un par l'autre pressés ,

» Poussent jusque vers nous leurs flots embarrassés.

» Mais à peine en nos murs s'ouvrent-ils un passage ,

» Qu'au lieu de la victoii^e) ils trouvent le cainagè.

» Coupés par Un rempart qui trahit leur dessein ^

» Leurs rangs ^ bientôt rompus ^ nous menacent en vain.

» Sans défense et poiurtant armés du cimeterre ,

9 Us sotit par nos guen'iers vingt fois couchés pdr terre :

«Victimes du trépas, sous des traits différens»

» On ne voit plus chez eux que blessés, que mourans ,

«Dont les acceds plaintifs^ dont les voix lainantables

»Ne sauraient émouvoir des cœurs inexorables.

» Les chefs qui n'avaient pu , dans un trouble si grai »De cette multitude arrêter le torrent, » Confondus dans la foule , et maîtrisés par elle , \

» Frémissent de sa perte , et condamnent son zèle. i> Mais à peine avaient-ils de leurs fougueux soldats «Réprimé l'imprudence et suspendu les pas, » Que forcés d'éviter une entière défaite , » Ils vont criant , pressant de faire la retraite. » La trompette bruyante , en éclatant soudain , »Fait entendre dans Tair l'aigre son de l'airain. » On obéit : chacun , dans l'effroi qui l'agite , 9 Vers la brèche , à grands pas , vole , se précipite : » En un instant l'armée a regagné le pont.

»Mais tandis qu'elle y court nous cacher son affront > » Sur elle , dans sa fuite encor tumultueuse , » Fond de nos Chevaliers l'élite impétueuse.

»Rien ne peut l'arrêter. De son hardi projet » Le pont ressent alors le dévorant effet.

» Des torches , des brandons y sont lancés par elle, » Et la flamme partout sous les pieds étincelle. »A des bois desséchés, à des mâts résineux «S'attachent à l'envi d'insatiables feux, » D'où s'exhale un brouillard, tourbillon de fumée, » Qui dérobe à la vue et l'une et l'autre armée.

CHAirr HUITIEME. 20

»De tous cotés surpris, entourés du trépas, » Les assiégeans d'abord revoient sur leurs pas. S) Mais, en se grossissant, leur foule s'embarrasse; » Et nos jeunes guerriers, qu'emporte leur audace, » Servis par le hasard , tout sanglans , tout poudreux , 39 Redoublent de vigueur et s'acharnent contre eux. » Un désordre fatal se joint à ces alarmes.

» Les cris des combattans , le heurt , le choc des armes ; » Le fer , le feu , la mort , partout se déployant , » N'offrent plus en ces lieux qu'un spectacle effrayant. » L'assaut qu'on se livrait tout-à-coup recommence. » L'Ottoman rassuré rappelle sa constance , » Et devant les Chrétiens forcé de s'arrêter , » A leur troupe invincible il ose résister.

» Hascen , qu'en ce péril un zèle prompt engage , » Fait sentir par ses coups l'effort de son courage : » II rend et la valeur et la force, au soldat ; )}£t tout, à son exemple, avec ardeur combat.

» Alors , avec l'attaque , avec la résistance, » D'un si terrible assaut s'accroît la violence. » Mahométans , Chrétiens , à combattre obistinés , » Sont tous également à leur perte acharnés.

» Dans les cruels transports d'une fureur nouvelle, » Avec de cris aigus , on se presse , on se mêle.

26 LJL MALTÉIDX,

Y> Partsoat régnent le meurtre et la oonfosion. 3> Nul ordre dans les rangs , nulle distinction. » Parmi les combattans , le soldat , le chef même » Ne peut se reconnaître en ce tumulte extrême. » Une sombre vapeur qui s'étend autour d'eux NLes couvre tout-à-fait d'un voile ténébreux; » Et plus d'un renversé va , du pont , dans l'abîme » Partager en tombant le sort de sa victime.

» Peignez vous ces guerriers , tous , de sang altérés ; » Voyez-les furieux , tantôt désespérés , » Se saisir , se pousser au bord du précipice ; » Et là , sans le prévoir, trouver un prompt supplice. » Le vaincu dans sa chute entraine le vainqueur. » Un bruit affreux se mêle à ces scènes d'horreur : » Ou n'entend que des cris de douleur et de rage. » Mais un torrent de feux interrompt le carnage ; » Et Chrétiens , Ottomans , d'égale ardeur épris , » Sont par un tel obstacle au même instant surpris. »Le sort laissait flotter la victoire incertaine ; »Il les flattait encor d'une espérance vaine, «Quand la flamme irritée, avide d'alimens^ » A la fuite contraint Chrétiens et Musulmans. » L'assiégé , lassiégeant tout-à-coup se sépare. » Chacun fuit sans combat un élément barbare.

CHTAin' HUITIÈME. a 7

» Des deux <AïéB , enfin , tous se sont retirés D Epuisés de fatigue et de meurtre enivrés.

» Mais de combien d'entre eux une éternelle absence » N'a-t>^He pas été la triste récompense !

» Lies Musulmans , sans fruit , laissent parmi les feux » Des blessés^ des mourans, des cadavres nombreux: »£t de nos Chevaliers l'élite valeureuse, »£n déplorant des siens la perte douloureuse, » Sent au moins se mêler à ses justes regrets » Le consolant espoir que donne le succès.

» Ses désirs sont remplis. Le fatal pont s'écroule, » Et des morts dans l'abîme il engloutit la foule. n II tombe avec fracas dans un fossé profond, »Où, parmi ses débris, tout alors se confond.

» Cependant vers nos murs à pas lents on ramène » De généreux guerriers qui respirent à peine , » Adorne, Péyra, Laroche, Rivaros, D Guérare, Debridiers et tant d'autres héros, » Dont l'illustre malheur, les blessures sanglantes » Sont de leur dévoûment les marques éclatantes. » Arrivés dans le fort, des soins, d'heureux secours » Sont par nous prodigués au salut de leurs jours; »Et l'art, en leur faveur, disposant la nature, » Sur leur pénible sort nous calme et nous rassure.

a 8 LA HALTilDE,

» Mais pour nos compagnons sous le fer expirés,

» De quels chagrins encor nos cœurs sont déchirés !

» Guerriers , et vous, seigneur, souffirez qu'ici n^a bouch

» Exprime un sentiment qui m'anime et tous touche.

» Payons-leur nos tributs : oui, qu'il nous soit permis,

» Tout en les admirant , de pleurer nos amis.

» Broglio, Gonzalès ont terminé leur vie.

» Leur mort à d'autres chefs semblait digne d'envie:

ȣtMesquita, Guiral, Roble, Garzerantos-

» Ont aussi de leur sang versé les derniers flots.

» C'était peu de sauver et nous et nos murailles ;

» Ils voulaient hasarder de nouvelles batailles ,

))£t, par un noble orgueil, détruire, de leurs mains,

» L'espoir des assiégeans, trompés dans leurs desseins.

» Le ciel a couronné leur généreuse audace.

» Mais jusqu'en nos succès quelle insigne disgrâce !

» Victimes de leurs vœux si dignement remplis ,

» Sous des débris fumans ils sont ensevelis.

» Quel prix de leurs exploits et quelle sépulture !

» Faut-il que la valeur éprouve cette injure ? »

A ce discours , ses yeux se remplissent de pleurs.

L'assemblée en secret partage ses douleurs.

Tous les cœurs sont émus ; au trépas de leurs frères

Us donnent des soupirs et des regrets sincères.

CHAirr HUITIÈME. 29

Cependant le grand-maitre à leur juste chagrin, Dans sa discrète peine , oppose un front serein ; Et de ses Chevaliers exaltant la victoire :

« Ils sont tous morts , dit-il , au sentier de la gloire ! » Et loin de déplorer la fin de ces guerriers , » Amis! vantons plutôt l'éclat de leurs lauriers : » Ils ont pour nous rempli dignement leur carrière. 7) Qui n'envîrait leur sort, à son heure dernière ! )i Qui ne voudrait, comme eux, en d'illustres combats, » Vivre par sa mort même au-delà du trépas !

» Mais jouissons du fruit d'un si grand sacrifice : » Avec eux combattait un Dieu juste et propice. ^ Tant d'assauts par son bras ont été soutenus , » Vos efforts secondés et nos murs défendus : » Par lui nous triomphons. Sous sa main formidable, »Est tombé des bâchas le plus infatigable, nDragut, dont la valeur se faisait redouter, » Et la mâle vertu chérir et respecter.

» Que sa mort nous rassure. Amis ! avec sa vie , » Aux tristes Musulmans l'espérance est ravie. » D'un courage si fier l'anéantissement ; » La honte , le dépit , l'effroi , l'accablement , » Voilà tout le succès d'un sultan redoutable. »Loin de nous toutefois un sentiment coupable!

3o LA UALTÉIDB,

» En guerriers que désarme et touche le malheur, 9 Sachons, pour Tobteuir, mériter le bonheur. » Au lieu de n'écouter qu'une rage cruelle » Qui se fait un devoir d'une haine étemelle , » Respectons dans sa mort nn ennemi vaincu, » Et qu'à ses Musulmans il soit par noms rendu! «Telle est ma volonté. Que demain, dès l'aurore, » Le camp recouvre un chef aux ^ns si cher encore ; » Et là, que ses amis , dans le dueil et les pleurs, » Lui rendent à leur gré de funèbres honneurs. »Nous , pour qui son trépas est un heureux présage , » Veillons à conserver un puissant avantage; » Redoublons de constance, et que de prompts travaux » Rétablissent nos murs, détruits par les assauts. » Cependant qu'une prompte et soigneuse assistance h De nos frères blessés assure l'existbnce.

» Mon cœur souffre et respire également pour tous : » Que rendus au repos , ils reçoivent de nous ))Tous les soulagemens que leur doit ma tendresse, » Dans la noble pitié qui pour eux m'intéresse. »

Il dit , et commandé par un zèle divin , Il dirige ses pas vers le temple voisin.

Soudain le peuple accourt; soudain, surson passage, Mille cris des vainqueurs célèbrent le courage;

CBAITT HUITlàHE. 3l

Tandis que, d'un côté, les cloches dans les airs Joignent leur voix sonore à de mâles concerts. Dans l'enceinte du Dieu , roi dtes rois de la terre , Le cortège entre au bruit d'un belliqueux tonnerre. De ce temple sacré , que la foule remplit , D'un chant majestueux k voûte retentit; Chant auguste , porté par la reconnaissance Aux pieds de l'Étemel pour sa sainte assistance.

Ces hommages rendus à la divinité Par le zèle d'un peuple à la joie excité ; Ce transport , ces^ élians d'une bouillante ivresse Des esprits rassurés annonçaient l'allégresse. Pendant qu'ils éclataient , les Chevaliers blessés Par de nouveaux guerriers ont été remplacés : Ils arrivent du fort , dlans les bras de leurs frères Qui , par des soins toilchaos , des secours salutaires , De leur pénible sort corrigeant la rigueur , Dans leurs corps épuisés rappellent la vigueur.

Cependant, hors des> murs, interdite, alarmée^ Gémit des Musulmans la malheureuse armée.

Chefe et soldats, tout pleure^ en ce funeste jour, Un héros disparu sans espoir de retour.

La nuit, en ramena^nt et le silence et l'ombre , A tant d'affliction prêta son voile sombre ,

32 LA MALTIÉIB£,

Et du camp tout entier, plongé dans la douleur,

Accrut de plus en plus le deuil et la terreur.

Alors f de ses accens , une voix déchirante

Du plus cher des mortels fait retentir la tente.

La jeune Sélima la remplit de ses cris.

Quel sentiment commande à ses tristes esprits!

Dans un si grand revers , troublée , inconsolable ,

Elle accuse le ciel du destin qui l'accable :

Du reproche elle passe à de plus vifs transports ,

Veut revoir un amant , expirer sur son corps ,

Témoigner à Dragut , idole de son ame ,

Ses ennuis, ses tourmens, sa déplorable flamme.

A ses côtés , versant d'aussi sincères pleurs , Des compagnes en deuil partagaient ses douleurs. Dragut les chérissait : à toutes, sans faiblesse. Son cœur fier mais sensible exprimait sa tendresse. Tous les jours ce guerrier, au retour des combats, Plein d'un nouveau désir revoyait leurs appas. Héros ^ il les quittait; amant, par sa présence Il les dédommageait de sa trop longue absence ; Et quand, du champ pénible, ouvert à sa valeur, Il revenait poudreux, épuisé de chaleur, Quel tableau succédait à celui des alarmes !

L'une courait à lui , s'emparait de ses armes ,

Le soulageait du poids de son lourd bouclier Remis par elle aux mains d'un fidèle écuyer. Une autre décorait, d'une soie. éclatante, Le siège où ce bâcha reposait dans sa tente.

Celle-ci recevait son turban de sa main.

Il s'asseyait alors : et Sélima soudain De son front redoutable essuyait la poussière ; Tempérait de ses yeux l'étincelle guerrière, Et le faisait passer, quand finissait le jour, De l'horreur des assauts aux plaisirs de l'amour. Tel le terrible Mars , au sortir des batailles , Rassasié de meurtre et las de funérailles , Par sa flamme appelé dans les bras de Cypris , Souvent y revolait de ses charmes épris.

Sélima , d'un héros amante la plus belle , Egalait en appas cette aimable immortelle.

Son âge était celui que l'on donne aux amours , Age heureux des plaisirs , doux printems de nos jours ! La fraîcheur de son teint l'emportait sur la rose Pour Famoureux Zéphire en nos jardins éclose : Elle charmait sans art ; et ses attraits vainqueurs Au pouvoir de ses yeux asservissaient les cœurs.

Hélas ! loin de Dragut , plus de bonheur pour elle ! Dans ce triste penser, dans sa douleur mortelle,

36 LÀ MALTlélDE,

S'élance , et sur Dragut épuisant sa douleur , Tombe sans mouvement, sans force et sans chaleur. Aux côtés du héros ses compagnes tremblantes Sont de même sans voix, pâles et défaillantes. Un si touchant spectacle excite la pitié.

Chacun plaint de ces cœurs la trop vive amitié. On s'assemble; on s'empresse, en volant à leur aide, D'apporter à leurs maux le plus puissant remède.

Du fort, on les conduit vers l'antique cité.

Surpris et d'un saint trouble en secret agité, L'Ottoman respectable à chaque pas admire Des vertus des Chrétiens le généreux empire , Et le vif intérêt qu'inspire le malheur A des cœurs «n tout tems dirigés par l'honneur. Il arrive , on l'accueille ; et son illustre suite Dans un vaste édifice est d'abord introduite: Elle y voit, en entrant, des ornemens guerriers. Les bustes, les portraits des plus grands Chevaliers. Un somptueux festin dans ce palais s'apprête. C'est l'ordre du grand-maître : il veut qu'un jour de fëte Se mêle aux jours de deuil que tant d'affreux combats N'ont cessé d'amener dans ses tristes Etats ; Et que ses ennemis. sachent qu'il met sa gloire A ne point abuser du fruit de la victoire ;

A respecter sur- tout la vertu, le malheur, Comme des droits puissans et sacrés au vainqueur.

Déjà de mets exquis on a chargé les tables.

De jeunes Chevaliers , des vieillards respectables , Attentifs, pleins d'égards et d'affabilité, Sur de riches tapis font asseoir la beauté.

D'honneurs ils comblent tous leurs aimables convives, Dont le cœur, qui se peint dan& leurs grâces naïves. Eprouve on certain charme, un secret sentiment Et de reconnaissance et d'attendrissement

Enfin arrive l'heure où le festin commence..

Partout règne le faste au sein de l'abondance* Le grand-maître y préside , avec une candeur Qui toujours sur son liront s'allie à la grandeur. Quelle réunion! la grâce, la jeunesse, L'âge qui lui succède et la sage vieillesse!

Ils forment un contraste et piquant et nouveau , Of&ent à l'œil charmé le plus, heureux tableau.. Là, paraît la beauté plus fraîche que la rose : Ici, dans ce vieillard où la vertu repose, La majesté se joint aux ravages des ans.

A côté , quel air mâle et quels traits imposi '/Ç De la virilité c'est l'honorable image.

Près d'elle, à ta £raicheur dont brille son v

38 LA UALTÉIDE,

A ce léger duvet , épara sur son menton , Ce guerrier du bel Ige annonce la saison.

Dans tous la gaité rive est jointe à la décence. Nul trait, nulle équivoque où perce la licence. On mêle à ses récits des £iits intéressans, Dont l'importance éveille et l'esprit et les sens. De chacun cependant la coupe transparente Se vide, et se remplit d'une liqueur brillante, Dont le jus pétillant, dans sa vivacité.

Fait jaillir la saillie et régner la gaité.

Au sein de ces plaisirs qu'avouait la sagesse, Sélima goûta peu la commune allégresse.

Son esprit inquiet, distrait par le chagrin , Se nourrit de douleur pendant tout le festin. Ses compagnes en deuil partageaient ses alarmes. Un indiscret ennui se peignait dans leurs charmes. Le grand-maître, touché de leurs secrets tourmens, Veut que l'on s'y conforme en ces heureux momens : On cède à tant d'égard ; et bientôt le silence c — Ajg ^ jj gaîté, fille de l'abondance.

in Chevalier , disciple d'Araphion ,

i les assistans fixe l'attention :

par des acceiis qui s'emparent de l'ame,

er tout le feu du talent qui l'enflamme :

GHAirr HuiTiËi^rE. Sg

Il prélude ; et passant k des tdns plus suivis,

Il touche , étonne , émeut , tient tous les coeurs ravis.

La harpe sous ses doigts rend un accord sublime.

Lui-même , de l'honneur organe màgtianihie ,

A sa mâle harmonie il accôMe sa vbix ;

Et des héros il chante en ces mots tes ex{ildits:

Trésors, rangs, dignités, tout périt sur la terre.

Ces biens et ces grandeurs , De la fortune aveugle , inconstante et légère

Sont de frêles faveurs.

Mais sur leurs vains débris, cette immortelle gloire,

Ces superbes lauriers Que le héros moissonne au champ de la victoire ,

Demeurent tout entiers.

Que le tems destructeur , dans sa course rsipide ,

Dévore nos instans !

Contre l'ardent mortel que l'héroïsme guide,

Ses coups sont impuissans.

Il prend un noble essor vers la race future ; Et , le front radieux ,

4o LA MALTEIDE,

Il commande au destin , il triomphe et s'assure Un rang parmi les cieux.

Si , victime du sort , à ses coups il succombe ;

Tandis que pour jamais Sa dépouille repose au séjour de la tombe ,

Il vit dans ses haut faits.

D'une aile infatigable^ il vole d'âge en âge

A l'immortalité; Et des siècles d'oubli son nom et son courage

Percent l'obscurité.

Quel être si fameux , s'il n'a ceint de la gloire

Les rayons imposans , Prétendrait , après soi , soustraire sa mémoire

 l'attentat des ans ?

Roi , guerrier , citoyen , tout est flétri sans elle;

Et leur faste éclipsé , Périt avec leur nom , dans la nuit éternelle

A jamais effacé.

Dans nos champs désolés , que de cœurs magnanimes Affrontant les hasards ,

Se sont montrés du sort généreuses victimes Aux yeux de nos remparts !

Leur bras s'est illustré ; leur gloire est éternelle ;

Et leurs faits belliqueux Triompheront des coups de la Parque cruelle ,

Chez nos derniers neveux.

Guerriers ! que l'honneur suit aux ténébreux rivages ,

Inspirez-moi des chants Dignes de consacrer, en de pompeux hommages,

Tant d'efforts éclatans.

Loin de nous , d'une ardeur trop long-tems meurtrière

L'importun souvenir !

Chevaliers , nous savons , d'une ame grande et fière ,

Combattre et non haïr.

Dans ses rigueurs pour nous Dragut fut implacable ,

Mais il eut des vertus ; Et c'est brillant d'éclat, que, héros formidable,

Il nous a combattus.

Ici que tout lui paie un tribut légitime!

Objet de mes accens ,

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