LA MALTEIDE, CHANT HUITIEME
De tous nos Chevaliers que la justice anime ^ Il recevra l'encens.
« Chrétiens , s'écrie alors Sélima transportée ,
» Par quels charmes puissans m'avez-vous enchantée!
» Faut-il que je contemple, et que j'admire en vous
» Les vainqueurs d'un amant qu'ont fait tomber vos coups?
» Oui y la vertu commande , adoucit notre peine ,
» Et pour vous dans nos cœurs triomphe de la haine. »
Fiir DU cHAmr huitième:
SOMMAIRE
SÉLiMA et ses cflfftipagnes se séparent des Chevaliers : eHes emportent le corps de Dragut. •*- Leur arrivée dans le camp. •» UÉternel qui protège les Cbrétieus, éloigne de Malte Soliman, qui s'empressait d'y aborder. — Ce prince, battu de la tempête, aborde dans une île délicieuse , où la Nature, qui Vj reçoit, lui apparaît sous une forme terrible. — Secours qu'elle accorde à ce monarque et aux soldats de sa suite. •— Pendant que Soliman est retenu par un pouvoir suprême, Hascen , ardent ami de Dragut , demande à Mustapha qu'on lui rende des honneurs funèbres. — Réponse de ce dernier. — Querelle qui survient à ce sujeL "* Violence à laquelle se portent ces deux bâchas. — La Discorde souffle sa rage dans toute l'armée. — Entreprise de cette furie contre les Chevaliers et contre les Turcs. •-• Sélima, inspirée par Mahomet, sauve le camp des périls qui le menaçaient.
OJÉLiMA cependant se lève , veut revoir L'objet de son amour et de son désespoir.
Par égard toutefois pour l'auguste assemblée, Faisant rentrer le calme en son ame troublée : a Puissent les Dieux, dit-elle, illustres Chevaliers! » Suspendre de vos murs les assauts meurtriiers , » Et sur nos Musulmans exercer tout l'empire » De ces rares vertus qu'en vous l'Europe admire ! » Oui, puissent-ils enfin , après tant de malheurs, » Sur moi seule du sort épuiser les rigueurs , » Et dans nos cbefs^ vaincus par tant de bienveillance, » Eteindre pour jamais tout désir de vengeance ! »
Exprimant de son cœur la sensibilité , La Valette en ces mots répond avec bonté:
a Quoiqu'ici chaque instant nous rende le carnage^ » Madame , de vos vœux j'accepte le présage.
y> Puisse-t-il, quelque jour, en se réalisant, » Servir et notre gloire et celle du Croissant.
46 LA MALTilDB,
» Mais quel qu'en soit l'effet , favorable ou funeste ,
» Malte , nos Chevaliers , tout ici vous atteste
» L'intérêt tendre et vif que pour vous, dans nos cœurs ,
» Excitent votre zèle et vos justes douleurs.
» Que vos vœux soient remplis ! allez , beauté touchante,
3) Honorer d'un héros la dépouille sanglante :
ȣt vous, br^ve Ottoipau, moins injuste envers nous,
)> Dites à votre chef, qu'en secret mon courroux,
3>Trop justement fondé sur son ame inhumaine,
3) Ne veut point toutefois rendre haine pour haine:
» pites4ui qu'il se lait à la voix de l'honneur;
»Et que d'un ennemi respectant le malheur,
» Les Chrétiens, renfermés au sein de leurs murailles,
» N'iront point de Ik*agnt troubler les funérailles ;
» Qu'il peut, sans nulle crainte, y donner quelques jours;
» De tant d'affreux combats interrompre le cours,
» El veadre aux Musulmans un repos^ salutaire ,
» A lui-méxue aujourd'hui devenu nécessaire. »
Il cesse de parler. On se sépare... enfin Du fort des assiégés on repreitidi le ehemin. Là gissait de Dragut la dépouille mortelle.
Par un juste respect, om veillait auprès délie. De valeureux soldais^ placés à ses cotés.
Gardaient ces restes chers, d'eux-mêmes respectés;
CHANT ITEUVIÈME. 4?
Tandis que sous sa pompe un drap riche et funèbre Tenait caché le corps de cet homme célèbre.
Objet de tant de vœux, aux Musulmans rendu, On l'emporte au milieu d'un cortège éperdu :
Il part; et, l'œil baigné d'un long torrent de larmes, Chacun , en s'éloignant, exprime ses alarmes. . Dix esclaves portaient le héros expiré :
Ils suivaient tristement un étendard sacré Flottant entre les mains du guerrier respectable , Qui d'abord déploya ce signe inviolable.
Il guide le cortège, et, des remparts du fort. Morne , les yeux baissés , dans le même ordre il sort.
Au bruit des vains regrets qui troublent son silence , Vers son armée en deuil ce Musulman s'avance. On court le recevoir : un saint empressement Dans les cœurs affligés éclata en ce moment.
Chacun sur le héros, déposé dans sa tente.
Vient pleurer de son chef l'amitié bienfaisante. On n'entend que sanglots, qu'importunes clameurs. Le désespoir se mêle à ces tristes rumeurs, £t remplit tout le camp de cris, de voix plaintives. Chers et pieux garans des douleurs les plus vives. Mais le fils de la nuit, en descendant des cieux, Des Musulmans bientôt appesantit les yeux:
Il calma leurs chagrins jusqu'à l'heure où l'aurore Vint du poids de leurs maux les accabler encore. Cependant l'Éternel , qui des faibles humains Juge , condamne ou sert à son gré les desseins , De la céleste voûte, empire du tonnerre.
Daigne laisser tomber ses regards sur la terre : En les tournant vers Malte, il y voit, d'un côté. Des guerriers pleins d'honneur, de générosité, Dont la mâle vertu , la constante sagesse Le touche dès long-tems et pour eux l'intéresse. De l'autre, il aperçoit des êtres endurcis Que la haine a plongés dans les plus noirs soucis , £t dont le cruel chef, en son impatience, S'efforce d'assouvir une injuste vengeance.
Il découvre plus loin , sur la plaine des mers , Un monarque qui court réparer ses revers.
Mais à de tels projets ce puissant Dieu s'oppose : Des élémens contre eux aussitôt il disposa.
Seul il sait asservir la Nature à ses loix :
Alors qu'il lui commande , elle tremble à sa voix ; Et ce maître suprême , en réglant Ses caprices , De l'aveugle destin suspend les injustices.
Il veut , tout obéit : l'Aquilon sur les eaux S'élance, et du sultan repousse les vaisseaux.
CHAm? NEUVIÈME. 49
Détourné dans sa course y et battu par Forage , Soliman cherche en vain quelque prochain rivage. Sans espoir de salut , sur la vague en fureur Il erre , lui , les siens , victimes du malheur. Contre lui déchaînée , une affreuse tempête Mugissait sous ses pieds et tonnait sur sa tête.
Enfin de l'Éternel les décrets sont remplis : Et la Nature , émue à la voix de son fils ^ S'empresse de sauver des flots du vaste abîme Un sultan qu'elle sert et qu'elle-même opprime^ Alors , par des secours et prompts et merveilleux y Elle sait préserver des jours si précieux. Soumise toutefois au Dieu qui lui commande, Elle n'exauce point une injuste demande.
Mais 9 pour calmer son fils. , le séduisant Amour > Elle admet Soliman dans, un riant séjour.
Par elle ses vaisseaux , échappés du naufrage , Sont à l'instant poussés vers un poxnpeux rivage. On y touche, on arrive ^ on descend sur ces bords ^ Et des cœurs dans la joie éclatent les transports.
Qui ne se réjouit; en entrant dans cette île , De trouver un paisible et salutaire asile ?
Un doux calme s'y joint à la splendeur des cieux^^ Tout y flatte à la fois et le cœur et les yeux.
5o L^ MALTJÉIDE,
On s'avance , et le charme à chaque pas s'augmente ;
On y sent des Zéphyrs l'haleine caressante ,
Et l'œil partout y voit, sous la feuille éclatans,
Et les fruits de Tautomne et les fleurs du printems.
Là l'olivier , le myrte étalent leur parure.
Sous leur ombre serpente une eau tranquille et pure,
Dont les heureux détours, embrassant divers lieux,
Y vont entretenir un frais délicieux.
Le ciel de tous ses dons y montre l'assemblage.
De ces divers trésors la ravissante image
Brille à travers ces champs , parmi ces bosquets verts ,
Qui jamais n'ont connu l'QUtrage des hivers.
Tout y croît sans culture; et là, dans l'abondance.
Règne de l'âge d'or la première innocence.
Pour de tristes humains que poursuit le malheur,
Quel fortuné séjour! quel asile enchanteur!
Le sultan quHl séduit le contemple et l'admire;
Il cède, en s'fivançant, au pouvoir qui l'attire.
Le calme l'environne et renaît en son cœur ;
Où son revers le pousse il trouve le bonheur.
Là ce monarque enfin paie à la providence
Le juste et prompt tribut de sa reconnaissance.
Sur des tapis de fleurs il se livre au repos.
L'espoir qui le fuyait sourit à ce héros :
CHAm? NEUVlèME. 5ï
11 oublie, un moment, la perte qui l'accable, Et se confie aux soins d'un destin secourable.
Mais quel son tout-à-coup fait retentir les airs, S'élève jusqu'au ciel de l'abîme des mers ?
Au fracas de l'Etna ce son bruyant ressemble , Et , frappé de terreur , tout le rivage tremble. L'onde écume, mugit, s'entr'ouvre... et de son sein Sort un colosse énorme , imposant et divin.
Sa tête est un rocher , un mont inaccessible. Pour cheveux , des forêts chargent son front terrible. Ses yeux sont deux fourneaux d'où partent mille éclairs. Sa bouche pour haleine a le soufle des airs , Et de ses larges flancs, s'échappent les tempêtes Qui versent le désastre et la mort sur nos têtes. En lui circule un feu vivifiant et pur.
Sa main droite des cieux soutient le vaste azur ; Et l'autre , loin de-là , sur les flots étendue Indique sa puissance en tous lieux répandue.
Monstrueux dans ses traits, tel qu'un géant altier , Ce colosse étonnant semble être un monde entier. De ses pores ouverts jaillissent des fontaines; Et de fougueux torrens bouillonnent dans ses veines.
D'étonnement émus , d'épouvante saisis , Le monarque et les siens demeurent interdits :
Sa LA MALTÉIDE,
Ils sont toas prosternés. Mais le colosse immense Dit au sultan : «c Mortel ! reconnais ma puissance. y> Esprit , corps à la fois , je suis tout l'univers. » Moi même je commande à ces mondes divers ^ j) Qui y par ma main guidés , se meuvent dans l'espace, » Où d'un Dieu créateur chacun reçut sa place. » Vois la Nature en moi. Génie universel ^ » J'exerce en souveraine un pouvoir éternel.
» C'est par moi que tout vit, que tout être respire. » Peuples et Rois, tout est sujet de mon Empire. » Que sont auprès de moi les fragiles humains? » Des êtres impuissans, quoique pourtant si vains. » Mais calme ta frayeur, et sache, de ma houche, » Quel intérêt pour toi me prévient et me touche. » Tes vertus , tes revers t*ont valu mes secours. » Mes soins dans la tempête ont veillé sur tes jours. » Ecoute : quand ton bras , aux Maltais redoutable , » Fera tomber ses coups sur leur île coupable, D Sultan ! n'hésite point, obéis à la voix » Qui viendra f annoncer l'instant de tes exploits. » Toutefois loin des bords où le courroux t'appelle , » Reprends dans ce séjour une force nouvelle. » Je t'y veux prodiguer mes plus chères faveurs , » Et pour toi des destins tempérer les rigueurs. »
CHANT NEUVIÈME. S 3
Il dit et disparaît. A l'instant, ô merveille ! Est-ce un enchantement ? jamais scène pareille Du sultan satisfait n'avait charmé les yeux : Il voit d'objets nouveaux se peupler ces beaux lieux. Devant lui brille un chœur de beautés demi- nues ; Nymphes de ces bosquets, bergères ingénues, Dont le cœur simple, exempt de violens désirs. Sans cesse s'abandonne à d'innocens plaisirs. L'Amour guide leurs pas , sans qu'il ose sur elles Essayer le pouvoir de ses flèches cruelles.
Il parait sans bandeau, sans arc et sans carquois : Une lyre en ses mains résonne sous ses doigts ; Mais il donne l'exemple, et ses jeunes compagnes Se dispersent au sein de ces belles campagnes» Elles vont de Pomone y chercher les tributs ;
Y cueillir des trésors aux rameaux suspendus. Toutes , de fruits, de fleurs , emplissent des corbeilles. Tel on voit au printems un jeune essaim d'abeilles , Qui, dans les champs de Flore épars et voltigeant,
Y moissonne et la cire et le miel odorant.
Enfin des déités, reines de ces bocages,
L'Amour vient au sultan présenter les hommages. Les Nymphes à ses pieds déposent leurs présens , Des mets d'un goût exquis, des fruits rafraîchissans ,
54 liA. MALTÉIDE,
Dont l'aspect varié , dont Toffrande imprévue Du monarque surprend et réjouit la vue.
Ainsi, lorsque les Dieux, au sublime séjour, Du maître du tonnerre allaient grossir la cour , Pour céleste échanson la jeune Hébé choisie.
Leur versait le nectar et servait l'ambroisie.
Ces Nymphes au sultan , avec non moins d'appas , Présentaient un frugal et bienfaisant repas : Elles n'y versaient point cette liqueur traîtresse Qui porte dans nos sens et le trouble et l'ivresse ; Mais des sucs avec art exprimés par leurs mains, Capables d'arracher au trépas les humains.
Servis par ces beautés, soigneuses de leur plaire, Chefs , soldats , tous faisaient un festin salutaire.
Tant de précieux dons justement prodigués ivaient rendu la force à leurs corps £sitigués. D'étonnement , d'espoir, leur ame était ravie; Us bénissaient la main qui leur rendait la vie. Mais, pour flatter ces coeurs au-delà de leurs vœux, Quelle gaîté se mêle à de folâtres jeux ?
Avec l'heureux plaisir, enfant de l'abondance ^ Aux douceurs du festin a succédé la danse.
L'Amour reprend sa lyre , aussitôt cent beautés De partir en cadence , à pas précipités.
Leufs pieds , qu'iiix art èharmant gïiide^ agite at^cîgrâce, De l'herbe moite à peine effleut^ïit la surfade : Oii s^élève , ôii retombe , on bondit tonr^-tottr» Telle, d'un pas lég'er^, dansant avec i'Attiour, Psyché , sur notre scène à Terpsiehore égalé , Pour enchanter nos yt&ux ^ se montre àa rltsile.
Tandis que TEternel , par de puissans moy èn^ > Détourne Solimàii dés rivages chrétieifê, Hascén , que fait agir une amitié constante , Courte cherche Mustapha^ l'aborde dans sa tenté, Et tout ému lui dit i à Seigneur | po\ir nn àkni ^ » Que nos pleurs n'otlt énéî^tê honoré qu'à dèiili^ » Tout réclame la pompte et tes devoirs funèbréd » Qu'attendent des ttertus et ses trâTâûi célébrée; » T^otre camp les démande ; 4gt ^ durant i^tie^tîéà jours , D Veut à ses justes pleurs donner un libre cours.. i» a Est-ce à lui d'ordonner? réporld avec colère » L'impatient vieillard > à ses desîrS conti'airfe. » Que Dragut soit par v6us inhumé, j'y conseils : » Mais pour de vaifts hOnneuf"S perdre un pWcieux tems; » Laisser à l'ennemi , pendant ces funérailles ,♦ » Fortifier ses tours, relever ses iiiùràilles, » .C'est trop en exiger. Nul n'obtietidra de moi » Que des momens si chers n'aient point un autre emploi.»
56 LA MALTimEy
« Vieillard !.... et voilà donc tout le prix du courage ! D Repart Hascen , outré d'entendre un tel langage, » £st><ce ainsi que l'honneur reconnaît les travaux » D'un guerrier, dès long-tems chéri de vos égaux?
V On sait de son rival la basse jalousie,
» De quel dépit son ame est en secret saisie.
V Quil achève , l'ingrat ! que ^ jusqu'après sa mort ^ » Il poursuive un héros dont tout pleure le sort ;
2> Mais qu'il n'espère point, dans ses refus profanes, » D'outrager devant nous impunément ses mânes : a> J'en atteste à la fois le ciel et l'amitié, y Dragut ne sera point lâchement oublié.
V Moi, ses soldats^ les miens ^ armés pour sa défense, » Saurons ou prévenir ©u venger son offense. »
« Jeune homme ! réprimez de criminels transports, » Eéplique le vieillard; et, jusque dans ses torts , » Respectez un bâcha y dont le pouvoir suprême «Peut, s'il le veut ainsi, s'étendre sur vous-même»* ce Sur moi ! reprend Hascen , ardent et furieux , » Eh ! qui donc m'asservit à ton joug odieux? » Connais mieux ton égal, il rit de ta menace^ » Et rougit d'endurer un tel excès d'audace.
» En vain ta bouche allègue un souverain pouvoir ; » J'ai, pour le balancer, Dragut et mou devoir.
CHANT NEUVIEME. " Sy
» Que dans l'espoir honteux qui t'aveugle et te flatte, » Tout mon ressentiment sur l'heure même éclate. » « C'en est trop , dit le chef : soldats de Soliman I «Arrêtez, arrêtez ce superbe Ottoman; » Que pour lui nul égard à mes ordres s'oppose 1 » Son rang ne m'est plus rien après tout ce qu'il ose ; » ^isissez-le... x> Bientôt , craint autant que haï , Ce farouche vieillard allait être obéi ; *Mais le bouillant Hascen , transporté de colère , Sur lui, sur les soldats lève son cimeterre. La querelle est au comble , et Dieu , qui la permet , Veut confondre et punir l'orgueilleux Mahpmet. La Discorde, couvrant sa course d'un nuage, Dans le camp menacé fond pareille à l'orage^ La foudre la précède, et, parmi les éclairs , Sa présence à grand bruit s'annonce dans les airs. Tout fuit à son aspect. Sur sa rive sanglante , Malte voit augmenter son deuil et l'épouvante. L'implacable déesse, en ce triste séjour, Afflige la Nature et fait pâhr le jour.
Du courroux des bâchas , de leurs débats charmée , Elle en porte aussitôt la nouvelle à l'armée. Là sa bouche distille et vomit le poison :
Sa voix dans tous les coeurs étouffe la raison..
58 LA MALTEIBE)
Elle souffle , elle exhale uDé haleitie infectée : Ardente à tout cotTOixipn^, au carnage excitée , Elle accroît le désordre, elle sème rerrôur, Et dans tous les esprits fait entrer la terreur. Les enfers dééhatnés suivent cette furie :
Elle obsède la foule ; elle vole , s'écrie , Exagère partout , avec malignité ^ L'affront fait à Drâgut par un chef irrité.
Aux élans redoublés de sa voix infernale, Naît, fermente, s'annonce une audace brutale.
C'était peu d'enfanter, d'exciter ces rumeurs, D'oser dans tout le camp promener ses fureurs : Jusque sur les Chrétiens, par un noir artifice, Elle veut que sa rage à la fois s'as^uvisse.
Pour mieux exécuter son odieux dessein , Elle court dans un fort répandre son venin« Là venait d'arriver un neveu du grând-inaitre. Jeune et dans les combats avide de paraître « Sans cesse il ne songeait, n'aspirait qu'au bonheur De voler aux assauts , d'en affronter l'horreur. Un ami partageait son audace guerrière.
Appelé par son goût dans la même carrière , Le jeune Polastron, esprit non moins ardelil;. Etait de ses secrets le zélé confident.
CHANT NETTVIÈME. Sq
Excitant les esprits ; avec la confiance , Ils font passer en eux leur vive impatience.
Tous brûlent de partir, d'aller au champ d'honneur Signaler des Chrétiens l'indomptable valeur.
La Discorde s'agite, exhorte, anime , presse , Achève de séduire une ardente jeunesse.
Tout ce que la cruelle en ce moment lui dit Irrite son envie , au péril l'enhardit :
Et les chefs , tant leur âme est par elle abusée , Se promettent d'avance une victoire aisée.
Le trouble des hachas , le désordre croissant Entretient dans ces cœurs l'espoir le plus puissant. Tout les flatte , tout sert l'infernale déesse Qui colore les mots de sa bouche traîtresse , Et qui, pour mieux cacher à leurs yeux sa noirceur, Prend d'un génie heureux le noble extérieur.
Mais à l'instant les airs se couvrent de nuages. Dont les flancs sont tout prêts à vomir les orages. L'obscurité par eux sur les murs se répand , Et du haut des remparts dans la plaine s'épand. A la faveur de l'ombre et d'un profond silence , Vers l'armée en tumulte un bataillon s'élance: Il est par La Valette et Polastron conduit.
Sur leur tête quel son , quel effroyable bruit !
6o I^A. MALTEIDE,
Dans la nue embrasée éclate le tonnerre.
Des cris , des hurlemens épouvantent la terre. C'est d'un monstre odieux le triomphe fatal.
A sa rage applaudit un cortège infernal :
Et la Discorde prête à dévorer sa proie ^ Exprime , en la voyant , sa criminelle joie.
Le camp dans sa rumeur allait être surpris.
Vers lui marchaient, volaient des cœurs de gloire épris, Dont la soif des combats , l'approche inattendue y Menaçait son enceinte alors peu défendue : Et le tumulte encore y croît par le retour Du monstre qui prétend y fixer son séjour.
A sa vue , aux accens de sa voix redoutable , Dans les esprits l'emporte une fureur coupable. On veut venger Dragut et son illustre ami.
D'un tel désordre en vain l'amiral a frémi :
Il part , hâte ses pas , arrive dans la tente Où l'appelle à grands cris la Discorde sanglante.
Que devenait l'armée, en ces tristes momens, Si , pour ramener l'ordre au sein des Musulmans , Mahomet aux bâchas , auteurs de ces alarmes , N'eût lui-même opposé les plus puissantes armes ? Il descend dans le camp sous les traits d'un mortel > Aborde Sélima , dit , d'un ton paternel :
CHANT NEUVIÈME. 6l
(c O femme courageuse! au nom de la patrie;
D Au nom de ces vertus dont ton ame est nourrie ,
» Cours te jeter aux pieds de nos chefs divisés ,
» Calmer de leur courroux les transports insensés y
» £t leur offrant en toi la beauté suppliante ,
» Finir de ces guerriers la querelle sanglante^
» Va y cours, fais sans tarder ce que le ciel prescrit : »
Il disparaît , et laisse en elle soii esprit.
A l'éclat qui décèle et trahit le prophète , Sélima de son Dieu reconnaît l'interprète :
Elle cède à sa voix , et court , avec ardeur, De deux coeurs emportés appaiser la fureur.
Elle arrive , ô douleur ! Elle voit devant elle La Discorde écumante, insultant à son zèle, Ébranler les esprits , demeurés en suspens , Et lancer aux hachas ses livides serpens.
Dans la main de ces chefs brillait un fer impie. De quels maux leur querelle allait être suivie ! Sélima pousse un cri , s'élance au milieu d'eux , Va , vient, oppose à tous des efforts généreux.
Par ses vœux, ses discours, par son constant courage,
Elle seule commande, et conjure l'orage.
Hascen est attendri des accens de sa voix
Et son rival ému pour la première fois ;
62 LA MALTJÊIDE^
ce Ami de Soliman , dont la mâle vieillesse
» A si souvent^ dit-elle , attesté la sagesse,
)> Ne montrez point une ame insensible à mes pleurs.
» Je tombe à vos genoux sous le poids de douleurs.
» Que le ciel qui m'inspire en ce moment vous touche!
» Pour vous en supplier, il emprunte ma bouche ;
» Il vous conjure, au nom de vos brillans travaux,
D De ne pas oublier la cendre d'un héros ;
» De permettre, seigneur, qu'un juste et prompt homd
» D'un généreux guerrier honore le courage.
» Ne nous refusez point une telle faveur:
» Ou ce fer , de ma main , se plongeant dans mon cœur
» Préviendra d'un affront la trop funeste suite ,
» Et du sort contre moi finira la poursuite.
» Voyez où nous réduit un aveugle courroux ;
» Et sauvez des amis qui n'espèrent qu'en vous, »
De si pressans discours sont suivis de ses larmes. Sa résolution, le pouvoir de ses charmes.
L'ascendant que lui donne un si beau dévoûment. Servent de Mahomet l'heureux empressement.
Partout ses pleurs , ses cris maîtrisent la colère , Produisent sur les cœurs un retour salutaire r Ils triomphent dès-lors des esprits irrités , Et du fier Mustapha changent les volontés.
Ce vieillard désarmé garde un profond silence: Il s'étonne ; il admire avec quelle puissance Cette jeune mortelle a charmé son dépit, Ébranlé son courroux dont le feu s'assoupit.
Le calme enfin renaît; et la Discorde en fuite, De rage frémissant, s'éloigne avec sa suite.
De même parmi nous , au retour du printems , On voit les noirs frimas , les furieux Autans Fuir nos champs émaillés , et céder leur empire Au souffle caressant de l'aimable Zéphire.
FIN DU CHANT NEUVIEME
SOMMAIRE
SéouiT par les promesses ipsidieuses de la Discorde, un bataiUon , sous la conduite de LaValett» , neyeu du grand-maitre , et de Polastron son ami , sort d^un des forts de File , dans Tespoir de surprendre Famiëe turque. — H est prévenu et attaqué par Hascen. — Choc terrible des Chevaliers et des Musulmans. <^ Les jeunes LaValette et Polastron font des prodiges de valeur. — Dévoûment de ces deux amis. — ^ Leur fin généreuse et celle de leurs compagnons. -» Hascen rentre dans le camp. — Il presse les funérailles de Dragut. — Description de ces cérémonies funèbres et nocturnes. — Arrivée de Soliman dans Malte. • — Sa présence ranime les soldats , et fait craindre aux Chevaliers la perte de leurs forts. — Chagrins du grand-maitre. — La Gloire lui apparaît ,. lui révèle les destinées de Malte, et relève son courage dans le malheur dont il est menacé, etc.
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VJEPENDANT vcrç Iç ciçl ^'éUnç^ut mille cris : « Aux armes , çompagaons! voici les ennemis! » S'écrie, en succourant, ime garde avancée, D'étonnemçnt saisie , et de frayeur glacée.
A peine un faible jour qui trahissait les yeux, Luttait contre U niiit , répandue ea ces lieux. Une subite ardeur fait taire les alarmes.
On se presse, on s'agite , on court , on vole aux s^rmes. Tels sont sur un vaisseau les cris des matelpts , Quand les vents déebainés bouleversent les £Lots : On appelle, on commande, on s'excite au coiiirage; On s'épuise en e£Eorts contre ceux de l'orage.
Mais d^à Piali , dans la plaine accouru , Aux regains des Çlirétiens tel qu'un foudre ^ paru. £n vain , 9#dé d'Hascen , il fsç montre terrible. Animé d'wi? aud^ice k qui tout est possible , Quoiqu'en nombre inégal , ïe l)ataiUo>Q surpris Se défend , ts^s que jcien ébranle ses esprits.
•yO LA. HALTISIDE,
» Conlent d'une victoire où par tos coups f expire, 9 Epargnez mon ami... » «Qui ! moi , que je respire ! » Dit Tardent Polastron ^ lorsque tu m'es ravi ! » Non , non. De mon trépas le tien sera suivi. » Hascen , à ce discours , sent fléchir sa colère; Mais tandis qu'en son cœur ce baCha délibère , La foule qui s'accroît , de cent coups meurtriers , Sans pitié frappe, abat ces deux jeunes guerriers. Si ma muse avec vous doit prétendre à la gloire. Amis , qu'elle éternise un jour votre mémoire ! Qu'elle ajoute vos noms à ceux de ces mortels, Dont la rare amitié mérite des autels!
Alors, de quelle horreur s'augmente encor le trouble Autour de ces guerriers le carnage redouble.
Pour venger leur trépas, irrités, menaçans, Les Chrétiens réunis poussent des cris perçans. Et pleins d'une fureur qui veut être assouvie^ A leurs chefs expirés courent donner leur vie. La Discorde , témoin d'un si sanglant revers , De hurlemens encore épouvante les airs.
Mille cris de sa rage expriment l'allégresse. Son noir cœur s'applaudit de sa scélératesse ; Et, pour mieux contempler son horrible attentat, A la face du jour elle rend son éclat.
CHAITT DULIEXE. Jl
Mais l'intrépide Hascen , au sein d'un tel carnage , D'un vif attachement donne le témoignage.
« Laissons , dit-il , le soin d'ensevelir ces morts » Aux Chrétiens qui déjà les pleurent dans leurs forts : » Et pendant les honneurs qu'à Dragut on va rendre , » Ne craignez point, soldats, qu'ils nousvienbent surprendre. » vous pouvez, quand le deuil tient leurs cœurs abattus , » Inhumer votre chef, et pleurer ses vertus. » A ces mots il revole où l'amitié l'appelle.
A de pieux devoirs se livrant avec lèle , Il en prescrit la pompe , en presse les apprêts ; Et pour le saint convoi, chefs et soldats sont prêts.
La nuit avait au loin répandu les ténèbres4 Le calme et l'épaisseur de ses voiles funèbres Rendent plus imposant le lugubre appareil Du convoi qui s'avance et chiisse le sommeil. A la pâle lueur des torches funéraires; Parmi des sons plaintifs, des cris, des pleurs sincères, Sur un lit, par le zèle et le deuil apprêté.
L'infortuné Dragut est lentement porté.
Son front pale est orné d'une riche couronne. Jusqu'après son trépas, quel éclat l'environne! Des armes , des lauriers , emblèmes glorieux , Attestent sa vaillance et ses faits belliqueux.
Haseen , en lui donnant le juste et pieux gage D'un amour qu'en son coeur nul autre ne partage , Veut qu'avec les sanglots /la tristesse et les pleurs , Le £aste aussi domine en ces derniers honneurs. Mais sous quel sombre aspect tant de pompe ^t offerte ? D'un crêpe noir on voit chaque enseigne couverte. Et les coursiers du mort, le crin libre et i^ottant. Traîner le luxe vain d'un harnois éclaU^nt.
Naguère il les parait dans leur démat*chè altière ; Mais plus humble il sillonne aujourd'hui la poussière, Rampe , et gage expressif d'un véritable deuil , Dit le sort d'un héros si voisin du cercueil.
Dans ce triste convoi, par un saint privilège. Des ministres sacrés présidaient le cortège : Ils mêlaient à leurs chants des plaintes , des regrets, Et du vaillant Dragut honoraient les cyprès.
Dans leur grave maintien et leur démarche lente , Us donnaient de leur peine une preuve touchante. Du héros musulman tous pleuraient les vertus. . Après eux, consternés, les regards abattus, S'avançaient les bâchas , dont le profond silence De leur secret tourment taisait la violence.
A côté, par des cris qui déchiraient les cœurs,, La jeune Sélima déployait ses douleurs.
Ses compagnes, comme elle , avaient voilé leurs charmes, Et de leur tendre amour exprimaient les alarmes. Des guerriers les suivaient : mille et mille soldats , Encore tout émus de leurs derniers combats , Le front courbé , l'œil morne et fixé vers la terre, Déploraient en secret les malheurs de la guerre ; Ils cheminaient, au bruit d'un airain gémissant , Dont les échos plaintifs multipliaient l'accent. Tous en ordre avançaient. Dans sa marche imposante, L'armée était pareille à la vague dormante , Qu'un paisible Aquilon soulève mollement Dans les champs aplanis de l'humide élément long-tems , comme le flot qu'un autre flot précède, Le soldat au soldat à tout moment succède.
Trois fois , pleurant Dragut , enlevé sans retour, De l'enceinte du camp l'ennemi fit le tour ; Et trois fois , les rochers sourdement répondirent A cent bronzes tonnans, dont leurs antres gémirent. Tant de sons prolongés réveillaient les échos , Et du rivage, allaient expirer sur les flots. Enfin , dans un tombeau , d'une simple structure , Dragut , non loin du port , reçoit la sépulture. Là de mille flambeaux la funèbre clarté De la nuit sombre encor perçait l'obscurité»
74 l'A MALTélDE^
Au bâcha , sans tarder , on dresse une colonne Telle que des esprits la piété l'ordonne :
On Y place au«dessus l'image du héros , Plus bas quelques cyprès, des lauriers , des pavots, De frêles ornemens , des lys , des roses mêmes , De nos jours trop bornés vrais et tristes emblèmes. ' Ainsi , ce fier courage au tombeau descendu > Dans l'ombre et le néant demeure confondu.
Parmi les Musulmans règne un morne silence.
Mais, toujours maîtrisé par son impatience, Leur vaillant chef s'écrie : a Amis de Soliman! » Illustres défenseurs de l'Empire Ottoman ! «Compagnons de Dragut ! pleurez ici sa perte ; » Mais qu'à de vains regrets trop lâchement ouverte, » Votre ame n'aille point, au lieu de le venger, h Eviter des combats la gloire et le danger.
y> D'impérieux travaux dans Malte vous attendent.
» Dragut vous les prescrit, ses mânes les demandent. » Satisfait et comblé de vos derniers honneurs, » Lui-même il vous exhorte et commande à vos cœurs. » Soldats ! ne perdons point un moment favorable. » Pour calmer vos ennuis , qu'un sommeil secourable » De vos corps fatigués répare la vigueur, » Et de tant de guerriers ranime la valeur. »
Il dit, on se retire. Une garde puissante Veille auprès du tombeau sous une vaste tente ; Et tous les chefs, livrés à de nouveaux projets, Vont de Morphée aussi partager les bienfaits.
Mais avant qu'au bâcha , plongé dans les ténèbres , On prodiguât les pleurs et les accens funèbres , Chez les Chrétiens frappés d'un coup innattendu, Quel deuil avec l'effroi s'est déjà répandu ? Le rigoureux destin du jeune La Valette , Celui de Polastron, leur cruelle défaite; Tant de guerriers perdus par leur témérité ^ Tenaient dans ses remparts tout un peuple agité. Le grand-maître sur*tout, en proie à la tristesse , Donnait aux cris du sang des signes de tendresse : Il pleurait un neveu ^ mortel infortuné.
Mais toujours par Phonneur ce prince dominé Commande à ses chagrins , se livre à son courage , Et de son front écarte un douloureux nuage.
Quelque soin qui l'obsède , il ordonne d'abord D'inhumer les guerriers que lui ravit la mort. On accourt dans un cjtiamp , théâtre des batailles. On y fait des Chrétiens les tristes funérailles ; Et la terre , pour eux , en s'ouvrant au trépas , Recèle dans son sein de malheureux soldats.
Leurs vaillans chefs, comme eux ravis à la lumière, Non loin de là gisaient, couchés sur la poussière. Tous deux , brillans de gloire > étaient dans leur printemi Tous deux joignaient la grâce à la fleur de leurs ans : Et, dans un même jour, le cruel sort des armes  terni sans pitié Téclat de tant de charmes ! Leur corps avec le souffle a perdu sa chaleur. Sur leur front épandue, une froide pâleur Des voiles du trépas a couvert leur visage.
Leurs yeux d'un cœur ardent ne seront plus Fimage. Le feu dont ils brillaient s'est éteint pour jamais. La mort a sans retour moissonné leurs attraits : Et tous deux , dans le sang qui teint leur chevelure^ D'une vile poussière éprouvent la souillure.
Tel l'arbre de Vénus , atterré par les vents y Languit et perd l'éclat de ses rameaux vivans : Jadis l'objet des soins des Nymphes et de Flore, Il ne se ressent plus des bienfaits de l'aurore. Son front pâle et flétri, dépourvu d'aliment. Ravit à nos jardins leur plus bel ornement:
Il meurt , et dépouillé de son riant ombrage , De l'Aquilon fougueux il atteste l'outrage.
x\près les tristes soins et les devoirs sacrés Rendus dans la campagne aux Chrétiens expirés,.
On emporte leurs chefs au centre des murailles , Où tous deux les attend l'honneur des funérailles. Alors, quoiqu'il blâmât leurs imprudens projets, La Valette leur paie un tribut de regrets.
Qu'à son cceur paternel leur mémoire était chère ! Il plaignait , il louait leur audace guerrière.... Mais contre ce héros qu'assiège le malheur.
Que les destins encor vont s'armer de rigueur! Ils servent , sans obstacle , un sultan redoutable A qui ce jour promet un sort plus fskvorable. Muse*, pour le chanter, ranime tes accens, Et peins-nous sur les flots ses vaisseaux menaçans. D'abord l'ardenl monarque^ en son impatience, Regretta des momens perdus pour sa vengeance ; Mais soumis , et du ciel adorant les décrets , 11 avait su calmer ses déplaisirs secrets.
Toutefois, animé d'une valeur nouvelle, Il brûlait de voler où l'appelait son zèle , De tirer du repos ses fidèles soldats ,
Avides comme lui de courir aux combats.
Ses vœux sont exaucés* Enfin le Dieu suprême Qui du dernier malheur le menaça lui-même, Cesse sur ce héros d'appesantir sa main , Et l'abandonne aux lois de l'aveugle destin.
^8 LA MALT^mC,
La Nature aussitôt, par l'Amour implorée,
Commande aux habitans de la voûte azurée.
A sa voix, sur les flots sont accourus les vents»
Non pas ces fils d'£ole , Aquilons violens ,
Dont le souffle orageux, dont la bruyante haleine
Exerce «ur les mers une rage inhumaine.
Ce sont d'heureux Zéphyrs, d'invisibles esprits,
Enfans aériens, d'Amphitrite chéris.
Qui f du savant pilote abrégeant les voyages ,
Le poussent sans péril vers de lointains rivages.
Soliman sur les eaux est par eux emporte.
Il fend l'onde , il s'éloigne , il vogue en liberté. Vers Malte il est conduit. Dans sa course rapide. Il traverse les champs de l'élément liquide. L'espoir luit à ses yeux, enflamme sa valeur, Et lui montre le terme où tendait sa fiireur.
Enfin l'île parait.... à l'instant l'airain tonne. Aux plus joyeux transports la flotte s'abondonne : Et le riche appareil d'un monarque puissant Fait briller dans le port les signes du Croissant. A leur premier aspect, que de cris d'allégresse Succèdent dans l'armée à la sombre tristesse ! Un héros invincible arrive à son secours :
Il vient de ses chagrins interrompre le cours ;
CHAlfT DIXIEME. ^g
Réparer des malheurs , causés par son absence , Et des cœurs abattus relever l'espérance.
Ainsi ^ lorsque porté sur Taile des Zéphyrs, Le printems avec soi ramène les plaisirs , L'habitant des hameaux s'abandonne à la joie. Dans les champs réjouis la gaîté se déploie : Aux chants de la bergère , aux accords des oiseaux , Se mêle agrestement le son des chalumeaux'; £t ces bruyans concerts, qui montent dans la nue, De la belle saison annoncent la venue.
De même les soldats , à l'aspect d'un héros Long-tems par les destins poursuivi sur les flots ; Après avoir tremblé tant de fois pour sa vie, ' Exprimaient les transports de leur ame ravie.
Du port , de tout le camp les bronzes meurtriers
Ont joint leur voix tonnante à celle des guerriers.
Au-devant du monarque on court vers le rivage.
C'est à qui le premier lui rendra son hommage.
Mille et mille sujets, jusqu'au port avancés,
A recevoir leur chef se sont tous empressés.
Il débarque, et suivi d'une foule bruyante,
Il est conduit au sein d'une superbe tente.
Là le zèle avait &it les plus dignes apprêts ;
Là brillait par ses soins le luxe des palais.
8o LA MALTÉîDE,
De somptueux tapis, dans leur magnificence, Etalaient avec l'or une richesse immense.
Du faîte, qu'il ornait, s'élançait vers les cieux Un Croissant, dont l'éclat au loin frappait les yeux. Sept pompeux étendards en décoraient l'entrée. Du Prophète sur-tout l'enseigne révérée, Par un pieux respect , flottait séparément , Et faisait de ces lieux le plus bel ornement.
Là Soliman d'abord , l'ame en secret charmée , Applaudit à l'accueil de sa fidelle armée.
Mais bientôt, ô disgrâce! ô dépit douloureux! Il apprend de Dragut le destin rigoureux , Les revers du Croissant, et la vive défense D'un fort qui lui résiste et brave sa puissance. A ce fatal récit, un prorapt ressentiment S'éveille dans son cœur dont s'accroit le tourment. Il s'indigne, il frémit qu'on ait, en son absence. Terni sa renommée avec tant de constance.
Il parcourt tout le camp, l'examine, puis sort, Et , pensif, agité , court observer le fort De retour dans sa tente , il veut qu*â l'instant même On vienne y recevoir sa volonté suprême.
On s'assemble; et les chefs, troublés, irrésolus, Attendent du Sultan les ordres absolus.
GRAirr BIXIÈHE. 8i
Devant eux toutefois ce héros se modère :
U parle sans aigreur, quoique d'un, ton sévère. Dans son noble courroux qu'il prend soin de calmer, Au sort de ces bâchas il sait se conformer. Sérieux cependant, et montrant un visage Où se peint de son cœur l'impatient courage Il veut qu'avec le jour l'assaut recommencé Venge dans ses soldats son pouvoir offensé.
Du redoutable fort l'attaque est résolue , Et jusqu'au lendemain seulement suspendue.
Après tant de périls, tant de sanglans travaux, Pour les Chrétiens encor quels terribles assauts ! A peine Soliman aborde leur rivage, Que méditant leur perte , il s'excite au carnage; Qu'avec ses bataillons , indomptables renforts , D prétend foudroyer leurs plus superbes forts. Sur eux il veut, conduit, excité par la haine, Assouvir la fureur où son courroux l'entraîne. Le bruit d'un tel projet, du meurtre avant-coureur, Bientôt aux assiégés court porter la terreur. Mais la vertu triomphe; et, dissipant le trouble, Le zèle dans les cœurs se réveille et redouble. On oppose dès-lors à des périls certains Le désir de trouver d'honorables destins,
81 tA MALT£iDS,
De mourir sur la brèche , ou ^ contre toute attente , D'y cueillir des vainqueurs la palme triomphante.
L'ombre succède au jour. Le grand-mai tre inquiet , A des pensers divers s'abandonJie en secret.
Son danger tour à tour et l'occupe et l'agite : Assis dans son palais^ il réfléchit, médite, Et cherche en son esprit, par queU heureux moyens, Il pourra secourir les malheureux Chrétiens.
De mille soins son ame «st iong-tems obsédée. Vingt projets 4 la fois s'offrent à son idée. Pour vaincre ou détourner un danger si pressant, Aucun n'est assee prompt , nul n'est assez puissant; Mais il suffit qu'en Dieu constamment il espère. Le ciel , le ciel lui-même en ce moment l'éclairé. O merveille ! aussitôt son palais radieux D'un éclat incoonu brille devant ses yeux.
De cette pompe encor la richesse s'augmente : Et, parmi les rayons d'une nue éclatante, Le héros voit sortir une divinité , Qui réunit la grâce avec la majesté.
Dans ses ardens regards le génie étincelle.
L'honneur, le noble orgueil marchent à coté d'elle. Idole des graiwjs cœurs , à ses divins autels Elle attache, asservit les plus fameux mortels.
CHANT DIXlilME. 83
Sa taille est imposante ; et , de son front siiblime , Jaillit le feu sacré qui sans cesse Tanime.
Déesse de la gloire , elle est reine des cieux. Cest elle qui conduit l'illustre audacieux , Le héros et tous ceux, qui jaloux de lui plaire, S'élèvent dans leur vol au-dessus du vulgaire. Elle s'adresse et dit au grand-maitre surpris : <c Seigneur , dans ces destins , rassurez vos esprits. » Le ciel à votre sort lui-même s'intéresse.
j> En vain des Musulmans la vengeance vous presse : » Aux projets de leur prince, à son ressentiment 3> Ne cessez d'opposer un rare dévoùment.
» Ici , que de périls vous menacent encore !
» Quels assauts, quds combats doit éclairer l'aurore! » Demain^ pareille aux flots qu'un vent impétueux » Pousse contre les flancs d'un rocher sourcilleux , j> Jusque sur vos remparts^ une foule aguerrie D Viendra de ses torrens déchaîner la furie.
» Le nombre à la valeur joindra l'acharnement. » Partout vos yeux verront un spectacle alarmant; » Mais qu'il rallume en vous tout le feu du courage ! » Que le salut de Malte enfin soit votre ouvrage !
» Pour prix de ces travaux , de vos sanglans revers » L'Éternel, devant qui tremble cet Univers,
84 l'A. MALTÉIDE,
» Tout-à-coup changera le destin des batailles, » Pour fixer la victoire au sein de vos murailles. » Ces lieux, sauvés par vous, long-tems seront fameux: » L'histoire en parviendra chez vos derniers neveux. » Eh! qui mieux, ici bas, que la vertu constante, » Mériterait du ciel la faveur éclatante ?
» Elle seule le touche ; elle seule au héros » Assure les honneurs d'un glorieux repos.
» Levez ,. fixez les yeux vers la voûte éthérée, »Et contemplez, seigneur, le céleste empyrée. » A l'instant, ô prodige ! en l'absence du jour, Paraît au haut des airs un rayonnant séjour.
Là le grand-maître voit, dans des flots de lumière, D'un temple s'élever l'architecture altière.
Ce temple avait l'éclat du plus vif diamant : Il dominait lui seul le vaste firmament.
Cent colonnes l'ornaient, se montraient élégantes, Et des feux du rubis étaient étincelantes.
La pompe , le travail , un art délicieux , Faisaient de ce palais un chef-d'œuvre des cieux. A son faîte brillait un triple rang d'étoiles. Jamais la sombre nuit n'y déploya ses voiles. De l'air seul , en tout tems , les espaces lointains En dérobent la vue aux regards des humains :
Il se cache k la terre , et ce n'est qu'un miracle Qui peut à Toeil de l'homme en offrir le spectacle.
Sous son portique, on voit en foule se presser Des esprits , qu'un génie a soin de repousser. Ce sont des faux héros les âmes turbulentes Aux portes de ce temple, à toute heure, présentes : Leur essaim s'y grossit, y prétend aux honneurs D'un séjour qui n'est dû qu'aux vertus des grands cœurs. « Voyez, poursuit alors l'héroïque Déesse,] » Voyez de ces esprits comme chacun s'empresse, » S'obstine à pénétrer dans ce palais divin , » Et comme un fol espoir les y rappelle en vain. y> Peu doivent l'habiter; peu s'en sont rendus dignes » Par de glorieux traits , par des bienfaits insignes. » Aux plus parfaits héros ces lieux sont réservés : » Us y sont , à leur mort , sur mon aile élevés. » On y voit pleins d'éclat plusieurs de vos ancêtres, » De pieux Chevaliers , de généreux grands-maîtres : » Tel est Raymond, célèbre et par sa dignité » Et par son dévoùment envers l'humanité ; » Villiers-de-l'îlè-Adam , qu'un sublime c<îurage » Avant vous , illustra sur un autre rivage; » Guerrier sage , alliant à l'extrême valeur » La plus haute vertu dans le plus grand malheur.
86 LA HALTEIDE,
» Tous les héros, admis dans cette enceinte aaguste, 9 Ont mérité le nom de bienfaisant , de jaste*
» Mais ces esprits , tonjonrs en foule rebutés , » Sont ceux de ces mortels , superbes, redoutés , » Qui, pendant le long cours d'une importune vie^ )» Ont tout fait pour leur nom et rien pour la patrie. » Arrêtés sur le seuil de ce temple immortel , » Ils ne font qu'y porter un vol continuel.
» Un génie imposant veille sous son portique. » Admirez et sa taille et son port magnifique. » Ses ailes, qui du ciel ont emprunté l'azur, » A leur extrémité se couronnent d'or pur, ' 9 Tel qu'on brillant soleil , alors qu'il les déploie , 7> Il enflamme les airs des feux qu'il leur envoie. » Il est resplendissant : et la sérénité » Dans ses traits gracieux se joint à la fierté. » Doux , à la fois sévère , armé d'un fer terrible , » à l'essaim qui l'assiège il se montre inflexible. » Sans cesse il le repousse ; et ces fantômes vains 30 Sans cesse sont errans sur les parvis divins. » Tel est fheureox séjour que le ciel équitable » Destine , après la mort , au héros véritable. ' » Vous y devez, seigneur, occuper un haut rang. » Nul d'entre les mortels n'y paraîtra plus grand ;
CHANT DIXIÈME. Sj
3f> Et ceux qui ^ dominés par leur vertu guerrière, » Marcheront, après vous, dans la même carrière; » Grands-Maîtres , Chevaliers ^ admis dai)S ce palais, » Y cueilleront aussi le fruit de leurs h^uts faits* »
Ainsi prophétisait l'immortelle Déesse^ Le grand-maitre en silence admirait sa noblesse ;. Et ses esprits , frappés d'un saint étonnement , Demeuraient dans l'extase et le ravissement.
Du brillant sort de Malte il est instruit par elle. Son espoir s'en accroît : une force nouvelle Ajoute à son courage , et lui fait désirer Des périls où son cœur brûle de s'illustrer.
Aussitôt, déployant une aile étincelante, La Déesse au héros s'offre encor plus brillante, Hausse la voix, lui dit : «Seigneur ! dans vos travaux,. j> Comptez sur des secours au-dessus de vos maux. » Le ciel , pour vous aider en ce péril extrême , » D'un foudroyant secret vous armera lui-même. » C'est lui qui , par mes soins , daigne vous prévenir- » Des assauts que vos murs auront à soutenir. » Mais sachez profiter de l'avis qu'il vous donne. 3> En vain de toutes parts la mort vous environne. » Que prompts, que résignés à braver les hasards ,^ » D'intrépides guerriers veillent sur les remparts.
88 LA MALTilDE, CBANT DIXIÈME.
]> Voyez, Yoyez déjà, bouillant d'impatience , » Votre fier ennemi courir à la vengeance. »
En achevant ces mots , plus vîte que l'éclair. Elle part et franchit les vastes champs de Tair : Elle revole aux lieux , où , sans tache autour d'elle Brille de ses rayons la lumière étemelle.
VUSf DU GHAirr DIXIEME.
SOMMAIRE
DiSPOSiTiovf de Soliman pour FaMam qn'il Ta lirrer loi-même. ^ n donne la liberté aux Gherafien qifil a faits prisonniers snr les mers. — Discours qn'îl leur tient snr sa yengeance. ~- Périb des assiégés, et leur résignation a tout ce que le sort leur prépare. •» Leurs efforts et ceux des assiégeans. — Le sultan est lui-même forcé de faire sa retraite. — Dépit qu'il en ressenL — Avis merveilleux qui lui est donné : il 6te tout secours aux assiégés. ^ Mourel assaut qo*fl leur livre. — Perte des Chevaliers : ils se défendent jusqu'à la nuit. ^ Leur situation. — Tous ceux qui sont dans le fort Saint-£lme font un généreux sacrifice de leur vie.
i^*mf*^m^*^%j%àmj^/^^^^m^».^A^ji^jmjm,m^^jm^.'^m^m^m.mt^^.mjm/^^-%j^t.^j*^^é^^.,^j^jmt '^'%rk^ /-^ n^^j%/w\j-^-%.'W% r »i
jUt A nuit levait son crêpe : à peine un faible jour De la vermeille aurore annonçait le retour.
Soliman , réveillé par sa douleur constante , En vain cherche à calmer le soin qui le tourmente. Il se lève; et pour soi dédaignant tout repos, 11 reporte ses pas au sein de ses vaisseaux, lia , suivi de sa garde , il s'approche d'Elvire ; Et de son cœur pour elle exhalant le martyre : ce Ombre chère , dit- il , en cet affreux séjour, » Viens recevoir le prix du plus constant amour, » Elvire ! à mes fureurs connais sa violence ; » Jouis enfin , jouis d'une juste vengeance. »
Il veut qu'à l'instant même on tire de Iwrs fers Les prisonniers chrétiens , enlevés sur les mers ; Que dégagés du poids d'une inutile chaîne , Devant Elvire et lui sa garde les amène:
On obéit. Bientôt, fiers et respectueux.
Ses illustres captifs s'offrent devant ses yeux :
9^ LA HALTEIDE,
» Prisonniers , leur dit-il , d'une voix menaçante ,
» Voyez d'un criminel la victime innocente.
» De ce monstre en secret complices odieux ,
» Allez dire aux Chrétiens que, maître de ces lieux ^
«Soliman, jusqu'ici vainqueur en cent batailles ,
j> Ira dans ce jour même assiéger leurs murailles,
» Sur les chefs, les soldats assouvir son courroux,
» Sous leurs remparts fumans les ensevelir tous :
» Dites-leur que ce fer , avide de carnage ,
» Dans leurs flancs déchirés vengera mon outrage.
» Mais, poursuit-il, allez, cruels Chrétiens, allez
» Dire qu'à son amante ils seront immolés ;
» Qu'à ses mânes plaintifs inon bras les sacrifie;
» Que devant Soliman rien ne les justifie.
» Captifs, tel est mon ordre : allez, courez près d'eux
» Attendre ma vengeance et votre sort affreux.
» Combattez , je l'exige, et qu'alors tant d'audace
» De mes ressentimens n'espère aucune grâce.
Il dit ; ces Chevaliers , par leurs gardes conduits ,
Dans les murs des Chrétiens sont dès-lors introduits.
C'était l'heure où du jour l'aimable avant-courrière Précède le lever du dieu de la lumière :
Et déjà lui cédant le domaine des cieux.
Elle avait fui l'éclat de son front radieux.
CHANT OTfZrtME. gS
Un ciel pur souriait à ces tristes rivages.
Mais quel prélude encor des plus sanglans ravages ! A peine le jour luit, que des cris de fureur Vont du camp dans les murs promener la terreur ; Que Técho , réveillé par d'effrayans tonnerres , Annonce des mortels les tourmentes guerrières.
Dans leurs récits touchans sont alors entendus Les prisonniers chrétiens par Soliman rendus. On s'assemble autour d'eux : on s'étonne, on admire Des vertus du sultan le magnanime empire.
Un si glorieux trait de générosité Passe de bouche en bouche , est partout répété. Faut-il , dit et redit la voix qui le publie , Qu'à tant d^acharnement tant de grandeur s'allie ! Au trépas toutefois chacun s'est résigné :
On oppose au malheur un courage obstiné.
Chaque assiégé respire une ardeur intrépide; Et la valeur commande au cœur le plus timide. Dans un saint dévoùment , Chevaliers et soldats Brûlent tous de courir à de nouveaux combats ; D'y mériter encor l'honneur de la victoire, Ou d'y trouver leur perte en y cherchant la gloire.
Mais quel bruit , précurseur des cruels jeux de Mars , S'élève et retentit aux pieds de leurs remparts ?
g4 ^ ^^ SIALTEIDE,
C est des fiers Musulmans la trompette guerrière Qui des rudes assauts vient rouvrii^ la carrière. L'aigre accent de l'airain qui frémit dans les airs ; Les tambours, les clairons , cent instrumens diTers, Du soldat dans sa marche enflammant le courage, Portent leurs sons confus au-delà du rivage.
Bientôt, d'horribles cris , un tumulte effrayant Se mêlent au fracas du bronze foudroyant ; Et déjà du sultan la milice fidelle Yole avec lui partout où la gloire l'appelle. Des autres bataillons, pleins de la même ardeur, Elle anime l'audace , elle accroît la fureur. Sous leurs pieds les soldats font retentir la terre. Ils s'avancent pressés, tels qu'un bruyant tonnerre, Qui poussé par les vents , cruels enfans du Nord , Court porter aux humains le ravage et la mort.
Ces épais bataillons, ces hordes menaçantes Montraient une forêt d'armes étincelantes , De glaives, de croissans, dont le mâle appareil Hardiment défiait les rayons du soleil.
Tant de feux, réfléchis par toute cette armée. Faisaient de la campagne une plaine enflammée. D'un coté paraissaient, sous un aspect hideux, D'implacables soldats, Croates belliqueux,
CHANT OirZl£M£. 9 5
Dont l'abord menaçant, dont la vue effrayante Sème dans les combats la crainte et l'épouvante. ^ Leur bras était armé d'un redoutable dard.
Ils avaient pour turban la peau d'un léopard, Dont la forme , étalant cent taches variées , P<5rtait celle d'un aigle aux ailes déployées. Une barbe touffue ombrageait leur menton.
Sur leurs reins descendait une peau de lion, Et du long poil d'un ours leurs jambes revêtues, Sur un large étrier demeuraient suspendues.
Ces barbares semblaient, en iine telle horreur, Des monstres des déserts partager la fureur.
A côté s'avançaient, armés de leurs tonnerres, Ces superbes soldats , ces vaillans janissaires, Bataillons redoutés, qui, serrés et nombreux , Prolongeaient de leurs rangs le spectacle pompeux. La soie , avec l'acier de leurs armes brillantes , Mêlait diversement ses couleurs éclatantes.
L'or joint aux diamans brillait de toutes parts. A leur gauche , venaient d'impétueux hussards , Escadrons indomptés, prompts, dans une sortie, A réprimer l'essor de la foule investie.
Sur eux d'un léopard Pénorme peau flottait.
Celle d'un cruel tigre , où l'argent éclatait ,
96 LA MALTÉISE,
Couvrait leurs fiers coursiers , dont l'extrême vitesse De leurs jarrets nerveux déployait la souplesse. Un farouche désir excitait ces soldats , Ardens et dévorés de la soif des combats.
Mais quel est ce cortège où la richesse étale Tout ce qu'à de plus grand la pompe orientale ? C'est celui d'un héros, valeureux potentat.
Qu'environne des siens le formidable éclat.
Il paraît : que de faste! une superbe suite En foule autour de lui par le zèle est conduite. Des guerriers distingués parmi ses Musulmans , Compagnons de sa gloire, illustres Ottomans, Dans un luxe avoué de leur mâle courage, Donnaient de leur haut rang un brillant témoignage. Tant de faste sur eux offrait à l'œil surpris Et la pompe de l'or et l'éclat des rubis.
Mais combien l'emportait sur leur magnificence Celle qui du monarque annonçait la présence ! De ses armes sortaient et jaillissaient des feux , Qui , comme autant d'éclairs , éblouissaient les yeux. Tout son corps n'était plus qu'un foyer d'étincelles, De riches diamans lumières immortelles.
Devant lui cependant de glorieux drapeaux Déjà s'étaient ouverts le chemin des assauts.
m^l^mma^mmr^f^mm—
CHA.NT onzièmï:. 97
Alors se déployaient ces enseignes brillantes , Aux yeux de Soliman tant de fois triomphantes: Elles guidaient l'armée, appelaient ses regards, Et, superbes, semblaient commander les hasards. Mais , au gré des esprits brûlans d'impatience , P.ir cent foudres d'airain l'attaque enfin commence. La terre s'en agite, et l'air brisé frémit.
Par des globes en feu que le bronze vomit, Les murailles du fort sans relâche frappées , De terribles volcans semblaient enveloppées.
I^a foudre au loin volait, et, dans un long fracas. Atteignait , renversait et remparts et soldats. A tant d'efforts contre eux se joignaient les galères. Jusque sur les vaisseaux d'effroyables tonnerres. Dans leur effet cruel avec art dirigés.
Battaient et ruinaient le fort des assiégés.
De leurs murs assaillis la résistance est vaine. Le roc , le ciment cède au boulet qui l'entraîne ; Et des plus hauts remparts le sommet ébranlé , Sous l'airain foudroyant enfin s'est écroulé : Ils n'offrent bientôt plus que quelques faibles restes, Que d'énormes débris, que des brèches funestes, Où le fossé comblé permet aux assaillans De gravir, de monter^ de carnage bouillans.
qS la MALT£ID£y
Contre eux chaque assiégé combat avec furie.
Le courroux s'en accroît dans leur ame aguerrie : Et saisis, animés d'un farouche transport, En rivaux du monarque ils affrontent la mort. Au milieu des périls qu'avec eux il partage , Il soutient, il excite, enflamme leur courage. Tous sont à ses côtés ardens , impétueux ; Tous bravent le trépas qui s'offre devant eux , Pleins du noble désir d'acheter la victoire Au prix de tout leur sang prodigué pour sa gloire. Mais à leurs yeux lui-même atteste sa valeur : Il s'avance escorté, suivi de la terreur, A travers mille feux dirigeant son armée, Et franchissant des flots de sang et de fumée.
Cependant les Chrétiens , pressés de toutes parts , Non moins déterminés défendent leurs remparts; Ils y font de leurs corps un mur impénétrable. Alors , ô dévoûment ! ô courage incroyable !
Sans abri désormais, ces généreux guerriers Sur les débris du fort se montrent tout entiers : Ils arrêtent des Turcs la foule intimidée.
Par eux d'un triple rang chaque brèche est bordée. ' Chefs , Chevaliers , soldats , tous indistinctement Prouvent la même ardeur , le même acharnement.
CHAirT ONZIEME. 9^
Si l'assiégeant conlare eux au combat se présente , Aussitôt l'assiégé , dont la iralear «'augmente , L'attaque^ le poursuit, firàppe , à coups redoublés, Les Musulmans bientôt par le 1er accablés.
Mais le sullan paraît; et d^à sa préseoce De leur premier iranspoit leur rend la yuAeBCs. Tous chencfaeol; le péril, couvent, pleins ide Êireur, Porter aux Chevaliers le massacre et l'horreur. L'assaut devient terrible : une nouvelle rage Emporte les soldats., prolonge le carnage :
£t, Chrétiens , Ottomans , dans un tumulte a£(reux, Ne combattent qu'au sein d'un nuage poudreux. Là , sous l'afSSort des coups dont «lies sont frappées , Dans leurs avides imaia^ se brisent leurs épées. Le désespoir aocrok leur féroce désir.
Furieux , on les voit corps à corps se saisir ; Montrer dans ce combat une farouche ivresse, Et d'un bras, que dirige ou la force ou l'adresse, Déployer un poignard , dont le fatal acier Rend encor plus cruel cet assaut meurtrier.
C'est la vigueur enfin qui de leur sort décide. Armés de leur courage et d'un fer homicide, Les assiégés se font d'effiroyables abris Des cadavres sanglans qui couvrent leurs débris.
lOO LA MALTlélDC,
Dans ce pressant péril leur yaleur se surpasse : Excités, n'écoutant qu'une intrépide audace, Ils font céder partout l'effort des Musulmans^ Et commandent la fuite à des flots d'Ottomans. De nouTcaux bataillons , pour les rompre , s'avancent Mais les Chrétiens contre eux sur la brèche s'élancent, Les chargent à grands coups et repoussent leurs pas. Us sont, dans cet assaut , au milieu du fracas, Tels que ces tourbillons qui, du sein des nuages, Sur de vastes forets déchaînent leurs ravages. Sous l'indomptable essor de leur souffle orageux , Tombent déracinés des chênes monstrueux.
De même succombaient sous leurs fiers adversaires D'impétueux soldats, farouches janissaires.
Dont l'Éternel lui-même, en ces momens d'horreur, Surmontait et l'audace et la guerrière ardeur. Pour trouver leur salut, ils tentent la retraite. Soliman qui l'ordonne, outré de leur défaiite. Frémit, et leur promet de les venger du sort, Qui vainement s'obstine à défendre le fort Plein du nouvel assaut qu'alors même il médite, Ce sultan porte ailleurs le couroux qui l'agite : Il dirige ses pas vers le mont Salvador.
Là, guidé par l'espoir qui lui sourit encor,
GHAITT OirZijÈME. lOI
Il arrive, s'arrête , et gardant le silence ,
Il cherche en son esprit des moyens de yengeance.
Sur ses guerriers tués il fixe ses regards;
Et bientôt les tournant du côté des remparts^
Il s'indigne qu'un fort, pour lui sujet d'alarmes,
Ose aussi constamment résister à ses armes.
Mais , tandis que plongé dans un rêve profond , Il forme cent projets pour venger son afiront, Tout-à-coup sous ses pieds il sent trembler la terre. Un bruit sourd et pareil à celui du tonnerre , Jusque vers lui descend de la cime des monts; Et l'écho du rivage en prolonge les sons* La foudre, en un cietpor, roule, dans les airs tonne,. Eclate ; et Soliman qu'un tel miracle étonne , Est lui-même agité d'un secret sentiment Qui le tient dans l'extase et le saisisement. Attentif, il écoute : aussitôt, ô merveille!
Une éclatante voix vient frapper son oreille. Elle sortait du fond d'un antre souterrain , Que le mont Galcara renferme dans son sein.
De ses flancs ténébreux, elle dit au monarque : «Héros, que tant de fois a respecté la parque, » Qui , brillant de l'éclat des plus nobles travaux, )) Viens chercher en ces lieux des triomphes nouveaux ,
ICI LA UAViiWlEf
» Songe à les asisQrefr , pdr une prévoyance «Prompte à> dompter ce fort tpn hnve ta puissance: » Au pied de ses remparts, iatefromps les seeoors » Que du chef des Chrétiens il reçoit tous k^ jours; » £t que , yers la tranchée , uii important ouvrage » S'élève, et dans Finslant leur fentie tout passage. » Ya y cours , espère tout diii sort qui les trahit »
A cet ordre imposant le monarcpie obéît :
Il ne pense cpi'à vaincre instruit par ce prodige ; Et l'étonnant travail que lui-même il dirige , Autour du fort conduit^ poussé jusqu'à la mer, De tous côtés bientôt parvient à l'enfermer.
Alors plus de secoursi Uoe Ibrce puissante Ecarte de ces lieux tout ce qui s'y présente ^ Et le Chrétien , réduit à sa seule valeur^ Attend que le trépas terminée son malheur.
Déjà sur les remparts , autour de leurs mm^ailles, S'annonce aux assiégés le retour des batailles. L'air d'un fracas guerrier retentit de nouveau. Que d'Ottomans encor courent à leur tombeau!
Chacun des officiers, plein d'une ardeur égale, Fond avec le soldat vers la brèche fatale; Et tous par la vengeance au carnage exités , Portent sur les débris leurs pas précipités.
CHANT ONZIÈME. Io3
L'espoir*, la soif dii sang emporte leur courage. De la mort' dans leurs coups s'offre FafFteu^e image^ L'exemple des liachas, celui de Soliiïîati Semble faire un héros de chaque Musulman.
Vers le sommet' dès niUrâ oh gtiavit, on s'élance. En ce lieu quelle attaque et quelle résistance! Un furieux dëpit traflspofrte les Chrétiens^ Ils ont tous dans leurs chefs d^invittcibles soutiens^ Dont la rare valeur affrontant 'la tempête, Dirige, accroît leur zélé, et combat à leur tête. Mais contre eux dà sultan que n'osent les soldats! Us cherchent là victoire où setflestie trépas*
Jaloux de remporter un brillant avantage, Mustapha , dont l'ardeurtriomphe de son âge , Quoique pourtant chargé dtr lourd fardeau des ans^ Le dispute en vigueuraux plus forts combattans. Tel un coursier, vieilH'dansile champ des alarmes; Affronte les périls, court au-devant armes ; Et, fier de reparaître au sein des escadrons j Veut surpasser cncor ses jeunes compagnons.
Piali qui combat à côté dé son maître , En héros à ses yeux s'efforce de paraître* Hascen , plein de son deuil ; et non moins généreux y £n frappant les Chrétiens, venge Dragut sur eux.
I04 LA MÀLTJÊIDE,
Tel est un tigre altier, dont une arme cruelle A tué dans un bois le compagnon fidèle :
Rugissant de sa perte , il fond sur le chasseur, Et l'abat et Timmole à sa juste fureur.
Tel à Dragut Hascen, au plus fort du carnage, Donnait de son amour un sanglant témoignage.
Mais combien le sultan brillait dans ces combats l Il ne le cédait point en audace aux soldats.
Sur le roc , dans l'éclat d'une pompe suprême,. A travers la mêlée il pénètre lui-même.
Les assiégés par lui deux fois sont enfoncés, Et plusieurs à ses pieds dans leur sang renversés. Que de braves soldats par ses armes périrent! Des chefs mêmes atteints au tombeau les suivirent.. Irrité de leur mort, l'impétueux Médran S'élance , fend la foule , et fond sur Soliman. C'est l'illustre ennemi que choisit son auda^f e. O pour lui, pour les siens déplorable disgrâce! Levant le bras, à peine est-il prêt à frapper, Qu'un bataillon rapide accourt l'envelopper : Il se défend en vain. Sur lui cent janissaires Font pleuvoir le trépas de leurs mains sanguinaires» Au bruit qui s'en répand , on vole à son secours ; Mais qui de ce héros pourrait sauver les jours?
CHAirr owakxE. io5
jSous le fer il succombe , en témoignant encore Jusqu'à son dernier soufïle un courroux qui l'honore. Tels furent de sa fin l'éclat et la rigueur.
Delamotte, Yagnon, chevaliers pleins d'honneur, Par une résistance et vive et meurtrière , Ont glorieusement terminé leur carrière.
Pour venger leur trépas , de leur sort envieux , Demorgut se dévoue , et rend l'ame auprès d'eux.
Cependant Soliman, de sa conquête avide, Fait tomber les Chrétiens sous son glaive homicide. Ce jour même , en vainqueur , il s'emparait du fort, Si Chevaliers, soldats, par un dernier effort. N'eussent jusqu'à la nuit , à leurs vœux favorable, Tenté de prolonger leur perte inévitable.
L'ombre enfin qui s'accrut , força les assaillans D'interrompre l'attaque et leurs exploits sanglans. Les Chrétiens délivrés bénissent leur retraite. Si par là retardant une entière défaite , Us doivent au courage un instant de repos , Qu'il leur en a coûté de sang et de travaux ! De toutes parts déjà la grandeur de leur perte, Sous un hideux aspect, à leurs yeux s'est offerte. Quel effrayant tableau ! quels douloureux momens! La nuit se passe en deuil , en longs gémissemens ,
Pariiïi \h& cris? plàintife', lës^aiigoîss^s cttielleS?* Des malheuneu^ atteints'dè blessures moiteilesi Mais , ô comBietirlëurs cHefe^ie'déirouaietit pour eux ! Avec queV zèle* atttlèntf, et q;uel soin géuéEeux , Pour adoucir léum- maux, afmisf et- ttadk^s frères , Us leur portaient à^ ibus dës^secours'salùtairesl De Négrepont, Dumas', Eamirande*, Dunoii, Par des faits si' touchansont illustré leur nom. Chefs, soldats-^ sans'nur choisi, sans nulle préfénence, Recevaient^ de leurss mains l'honorable* assis t&ince.
Pour eux aucun relâche : on les voyait aions^ Secourir lès-vivans% faille inhumer lesmorts^- Ordonner*, surveiller ces ' tristes" funérailles , Et de divers- remparts^ relever lës^ murailles; Us ajoutaient' au fort des obstacles nouveaux; Us se préparaient! torus^ au retour des assauts. Ecartant le' sommeil' qui pressait leur paupière. Us attendaient du jour la* funeste lumière; Elle parut bientôt, nonsous Tàspect riant^ Où se montre aux humains le vermeil Orient', Lorsqu'avec les Zéphyrs, la matinale aurore Vient rendre son éclat à l'empire de Flore.
Un crêpe noir régnait sur le vaste horizon :
U voilait aux humains l'épouse de Titon ,
Signe de la doitleurv soisiibre et trop sùv présage Des plus crtfets assauts , dtf plus» affreux- cat»agei
Enfin les assiégés^ 9anis> espoii^ de secouvsy En chrétiten», en héros , vont teirminer leurs jours. Dans leur sang ^aisé par tant de résistance, Ils offrent tous aa eid un reste d'existence. O gage d^mitié ! rare et beaKi dévoûm^eiït !
Ces guerriers y arrivés à leur diernier moment, Se font un tendre adieu , courent brùlans de zèle , Où le sort les attend j oà la foè les appelle. C'est dans ce lit d'honnetnr qu'illustrant leur destin , Ils veulent tous mourir ^ les armes à la main. Ceux, qu'aïs sein des: remparts retiennent leurs blessures, Couverts, chargés enrcor dtt poids de leurs armures, Maîtrisant la douleur ,. fier» de loi résister , Jusqu'au bord de la brèche alors se font porter : Ils s'y tiennent assis. Là ces cœurs intrépides , De périls>, de combats, de gloire encore avides, S'arment d'un fer tranchant, attendent les bâchas. Et rhonneor de trouver un généreux trépas.
A peine un faible jour éclaire ces rivages , Que l'on voit s'avancer, se grossir des nuages, Qui, poussés vers le fort et dans la plaine épars, Viennent par tourbillons fondre sur les remparts.
I08 LA MATLilDB,
Prompt à gagner leur £aute, on torrent de poussière
Cache des assiégeans la foule meurtrière:
Ses flots d'un Yoile épais obscurcissent les airs.
Telles portant au loin la foudre et les éclairs ,
Des vapeurs où se forme , et d'où crève Forage^
Sur des rochers altiers précipitent leur rage.
Le sommet escarpé de ces rocs sourcilleux
Se couvre tout-à-coup et de soufire et de feux.
Un tonnerre effrayant gronde autour de leurs têtes,
Et leur cime devient le séjour des tempêtes.
De même autour des murs régnaient dans le fracas, Le tumulte , l'horreur , la nuit et le trépas. Sur la brèche, au milieu d'une épaisse fumée, Gravit de Soliman la redoutable armée.
Déjà même le fort tombait en son pouvoir.
Mais les Chrétiens se font de la mort un devoir r Tous , jaloux de périr , s'arment d'une constance Que soutiennent long-tems l'audace et la vaillance. Les uns précipitant des poutres, des débris, Ecrasent sous leur poids les Musulmans surpris : Ils sèment dans leurs rangs le trouble et l'épouvante. D'autres, en déployant une force étonnante, Par mille et mille efforts , repoussent le torrent Qu'à chaque instant la foule et ramène et leur rend.
GHA.irr oirziliME. 109
Partout croît le péril , et partout on le brave. C'est ainsi, quand Forage émeut Fonde batave, Que des remparts , vainqueurs de la fureur des eaux, Défendent la Hollande et ses riches travaux.
Mais dans leur dévoùment , quelle vertu guerrière Termine des Chrétiens l'héroïque carrière !
Ceux , dont quelque blessure a captivé les pas , Méprisant à la fois et donnant le trépas, Au plus fort de l'assaut, sur la brèche fumante, Font jouer les ressorts d'une arme foudroyante. Sous le plomb destructeur que le mousquet vomit, L'Ottoman tombe , et l'air d'un long fracas gémit. La mort vole partout et moissonne la vie.
La rage toutefois ne peut être assouvie.
Le désir de venger leurs compagnons mourans D'assiégeans vers les murs ramène des torrens. Nul effort , nul rempart alors ne les arrête. Sur eux des assiégés fond en vain la tempête. Leur audace redouble : et Chevalier, soldat Jusqu'à son dernier soufiQe et s'obstine et combat Cependant Lamirande, au sein d'un tel carnage. Du reste des Chrétiens relève le courage :
Il leur donne l'exemple, en courant le premier Affronter des vainqueurs le glaive meurtrier.
SOMMAIRE
SoLiMÀif entre triompliaiit dans le fort Saint-Elme. «• Vengeance qu^il exerce. — Consternation des assiégés. — La Charité descend da ciel, et fait donner la sépulture aux Chrétiens expirés. — Tableau de leiurs obsèques. — J^parition iiu I>ieu ou Génie qui f>réside aux traTaux de la physique «t de le chimie. — Armes crueHes qu'ail met entre les mains du grand-maitre pour sa défense. — Le sultan livre un assaut général. -— Disposition de son armée. — Piali , son amiral , allait par un moyen extraordinaire, se rendre maître d'un des forts assiégés. Elise, Osmand son frèie et Lascaris, dont il est parlé au lY^ Chant, forment le projet d^en informer les Chevaliers. — Protection éclatante que le ciel leur accorde. » Ils pénètrent dans le fort menacé , et préviennent le grand-maltre du dessein de Pamiral turc. — - Combat à la nage, livré par des soldats et matelots Chrétiens. >— Défaite des Musulmans sur les flou.
Xj'air au loin retentit. Les cris des MusQknans, Les sons de la trompette et de ;mille instnianens Vont parmi les -Chrétiens , plongés dans la tristesse , Annoncer des vainqueurs Finiportune allégresse. Au bruit de ces transports , au son majestueux De cent foudres guerriers^ tonnant de divers lieux , Soliman , que nul bras , nul obstacle n'arrête ^ Vient dans le fort réduit jouir àe sa conquête. Vainqueur de iCesTemparts, théâtre du trépas , Il entre , et la terreur y précède ses pas.
Il y paraît semblable au maître du tonnerre , Quand du haut <îe la nue il menace la terre.
Toutefois , triomphant, il demeure surpris Qu'un si «anglant exploit soit d'un si faible prix. Son ame est de dépit secrètement atteinte :
Il s'étonne <{u'iiii fort, dans son étroite enceinte, Ait , au mépris des siens , résisté si long-teras A tadt d'assauts livrés par tant de combattans.
Il6 LA MALTÉIDE^
Maître de ses débris , tantôt si formidables , Il admire en héros ses efforts incroyables.
Sur ses fiers défenseurs il fixe ses regards : Il ne voit que guerriers, couchés sur les remparts, Malgré lui pénétré, touché de leur carnage, Il plaint leur généreux et funeste courage.
Mais en lui quel contraste ! un si beau isentiment Au même instant fait place à son ressentiment. La haine dans son cœur plus vive se réveille. Tel un lion, piqué par le trait d'une abeille. Sort tout-àcoup du calme où, parmi les forets, Le tenaient assoupi ses désirs satisfaits :
Il rugit, bat ses flancs, agite sa crinière.
Et brûle d'assouvir sa rage meurtrière.
Ainsi le fier sultan éprouve tour à tour Le dépit , la fureur , la vengeance et l'amour. Impérieux tyran qui subjugue son ame, Son courroux ne voit plus qu'Elvire, que sa flamme. Un cruel souvenir égare son esprit.
Tout plein de son malheur , lui-même il s'applaudit Des maux qu'il a causés , des meurtres , des ravages Qui , depuis tant de jours , désolent ces rivages : Il veut que tous ces forts, sous son pouvoir réduits, Soient par un fer vengeur et frappés et détruits;
CHÂirr DOUZIEME. ÏÏ'J
Que l'on rase les murs; que l'île entière expie L'odieux attentat d'un traîire à sa patrie.
C'est alors qu'insultant à des guerriers défaits : « Jouis, dit-il, jouis de mes vœux satisfaits, » Elvire!... et vois enfin ces corsaires profanes » Par moi , par mon amour , immolés à tes mânes : » Assouvis avec moi tes long ressentimens ; » Yengeons-nous des auteurs de nos affreux tourmens> D Et que, devant nos yeux , leurs corps sans sépulture » De l'avide vautour deviennent la pâture. »
A ces mots , on s'empresse , on comble les fossés. Des malheureux Chrétiens les corps sont dispersés. Hors des murs, dans les champs, traînés avec outrage^ De leur rigoureux sort ils présentent l'image. Le furieux sultan veut qu'il n'aient pour tombeaux Que l'estomac impur des chiens et des corbeaux. Ainsi cruellement par lui déshonorée, Gît de tant de héros la dépouille sacrée.
Tandis que Soliman , poussé d'un tel transport, Epuise ses rigueurs dans l'enceinte du fort ; Qu'il ruine ses murs , qu'il détruit ses ouvrages^ La consternation , planant sur ces rivages y Y porte avec le deuil de funestes récits , Et court des Chevaliers effrayer les esprits.
llS I«A MALTÉIBE,
Dans k bourg ^ das» le& forts , dan&la cité notable , Elle dit du sultan la vengeance implacable :
Elle y sème le trouUe , et jette la terreur Dans tous les ooenrs glacés d'une secrète horreur. Des soldats éperdus, des Cfaeraliers en larmes , La Valette en secret partage les alarmes.
Mais ce chef devant eux sait les dissimuler.
Les chagrins , son malheur ,. rien ne peut l'ébranler : Aux revers qu'il éprouve opposant son courage , Il montre un front serein au milieu de Forage. Son exemple soutient , ranime ses guerriers , Et transmet sa grande ame au cœur des Chevaliers. Brillant d'un sadnt espoir, devant eux il s'écrie : a Oui , succomber ainsi , mourir pour sa patrie , » Amis , c'est triompher pluliot qu'être vaincu; » C'est pour la gloire enfin avoir assez vécu. » Du plus beau dévoument généreuses victimes, » Plusieurs de nous sont morts en guerriers magnanimes: » Ils n'ont cédé qu'au nombre. Eh ! combien leur valeur » N'a-t-elle point coûté de sang à leur vainqueur! D Que de travaux encor sur ces remparts lattendent ! » Songez qu'avec le ciel des héros les défendent. V Quel que soit son espoir, en ce jour malheureux, » Que pourra Soliman , si Dieu combat pour eux ?
CHAITT IX>UZIÈME. 11^
» "Ne nous effirayons point d'une menace vaine I » Encor q:uel<|ire5 comlxatd , et sa pevte est certaine. » Voyez de ses guerrievs les flofts diminiié^^ » Ses bataiHons monrans , ses Mitsahsaans tués* x> Déjà , tristes fléaux ^ la him ^ la. maladie , » Sont prêtes à pomrsnivre i/uie fbule enhordèe , )> Qui, cherchant ta victoire en de nouveaux basatds, » Viendra creuser sa tombe a)U pied de nos rempairts. »
Ce discours qu'il prononce a^ec h. noble audace D'un cœur inébranlable au fort de sa disgyace; Le feu vif et sacré qui brille dai»s ses yeux ; Sa constance, et s^v^tout Pexemple impérieux D'un courage eent fois vainqueur de Finfortune, Ecartent des écrits une crainte importune^ Us recouvrent soudain cette iatrépidité, Dont la vertu s'accroît avec l'adversité.
Dieu met en eux sa force invincible et: suprême. Aucun des Chevaliers , aucun des soldats, méme^ Qui , de leurs frères morts enviant le trépas,
Ne brûle de voler aux plus rudes conxbats.
Le sort de ces guerriers d'audace ks enflamme.
Un secret désespoir s'empare de leur ame.
Tous , en les imitant , jurent de les venger ;
Et tous, pour le braver, invoquent le danger.
laO LA. MALTEI9E,
Déjà, le front paré de l'éclat des étoiles, La nuit sombre venait de déployer ses voiles : Ils couvraient à la fois les villes , les hameaux. L'ombre régnait au loin sur la terre et les eaux. C'était l'heure où partout la Nature en silence D'un sommeil salutaire éprouve la puissance.
Tout reposait au sein d'un- calme assoupissant , Les Chrétiens dans leurs murs et les Turcs dan& leur campi Alors parut du ciel la fille bienfaisante , La Charité , déesse humble et compatissante , Qui seule des mortels pleurant l'adversité , âe plaît à secourir la frêle humanité.
Elle écoute : nul bruit ne frappe son oreille. Elle entre sous des rocs , de sa main touche , éveille De simples villageois, Maltais laborieux, \ Qui , pour fuir les combats , habitaient en ces lieux.
Chacun , voyant briller l'éclat qui l'environne , \
Pense que c'est un songe, et vivement s'étonne. Mais sa touchante voix, son œil , son front serein. Les calme , et sait fixer leur esprit incertain. Ils sont tous en extase : et l'auguste Déesse Leur dit, d'un ton mêlé de peine , de tendresse : a Habitans de ces bords , autrefois plus heureux , » Que l'humanité plaint votre sort rigoureux !
» Mais 9 aujourd'hui, combien est plus affeux encore
» Celui de ces héros que la guerre dévore !
» En se sacrifiant , ces illustres guerriers
» Défendent vos enfans , vos femmes , vos foyers :
» Et traînés , avilis sur ces sanglans rivages ,
» Leurs eorps éprouveront le dernier des outrages !
» Ils serviront de proie aux vautours affamés !
» Dans ces tombeaux impurs ils seront enfermés !
D Amis , n'endurons point une pareille injure.
» Tout est calme, tout dort : que la nuit vous rassure.
» A l'aide de son voile , allons les recueillir ;
s> Sauver leurs restes chers , et les ensevelir ».
La Déesse , à ces mots , fait passer dans leur ame
Une secrète ardeur , parcelle de sa flamme.
Dans la plaine , séjour qu'habite le trépas , Tous de leur guide saint accompagnent les pas. La lune secondant leur zèle charitable , Autour d'eux répandait un rayon secôurable :
Elle entr'ouvrait la nue ; et son pâle flambeau Ajoutait à l'effroi d'un si triste tableau.
Au sein d'un champ , creusé des mains de la Nature , Ils choisissent d'abord le lieu de sépulture ; Puis ils ouvrent la terre, airdens , encouragés Par l'auguste vertu dont ils sont protégés ,
Et préparent ces lieux à recevoir la cendre Des généreux guerriers, tons morts pour les défendre. De ces infortunés ils y portent les corps.
La Charité dirige et soutient leurs efforts.
Quel spectacle pour eux! un lugubre silence; Le calme de la mort et partout sa présence ; Ce néants cette nuit; une secrète horreur, Tout inspirait le deuil, le trouble et la terretsr. Mais dans leurs saints travaux rien n'arrête leur zèle : Il prend , loin qu'il faiUisse , une force nouvelle ; Et ces cœurs, animés d'un pieux dévoûment, Enferment les Chrétiens au sein du monument.
On ne les couvrit point de la pompe dm marbre. Leur unique ornement fut la cime d'un arbre , Dont le feuillage épaâis, en s'étendant sur eux, Devait leur tenir lieu d'emblème somptueux.
A quoi leur servirait un faste périssable ?
Le tems de son burin , sur un acier durable , A gravé les vertus et les. travaux guerriers De ces héros , par lui couronnés de lauriers.
La nuit allait finir sa paisible carrière.
A l'Orient brillait une &ible lumière.
La Valette éveillé cède aux soins dont l'excès L'agite, et sans espoir l'occupe en son palais:
GHAITT DOUZIÈME. tSkS
De bout il fait au ciel une prière ardente.
Tout prêt à soutenir une attaque sanglante,
11 sort avant le jour, et va sur les remparts,
Du destin qui l'attend prévenir les hasards.
A peine enseveli dans un profond silence,
Il roule en son esprit cent projets de défense ,
O surprise! o prodige! au milieu des éelairs.
Descend un être ailé , de l'empire des airs.
Son front est rayonnant et sa taille imposante.
Il porte dans ses mains la foudre et l'épouvante.
11 s'adresse au grand-maître et lui parle en ces mots :
(c Guerrier, dont le tourment, si digne d'un héros,
» Intéresse le ciel qui dans ces lieux m'envoie,
» Cessez à des chagrins de vous livrer en proie.
» Un Dieu juste çt puissant veille à votre secours.
j> De vos sanglans revers il a borné le cours.
» Par ses ordres sacrés , je viens dans cette enceinte
» Vous armer des carreaux de sa colère sainte.
y> De sa justice enfin je remplis les décrets.
» C'est moi, qui découvrant de merveilleux secrets,
» Ai d'objets précieux enrichi la science ,
» Et de trésors cachés enseigné l'existence.
» J'enfante tous les jours des miracles nouveaux.
» Du savant ici-bas conduisant les travaux,
I!i4 ^^ MALTEIDE,
» Je guide sa recherche au centre de la terre, » Où de tout ce qu'il voit j'explique le mystère» » Mon savoir, mon génie embrasse l'univers.
» Arbitre des mortels , je leur nuis ou les sers. j> Combien de fois déjà, dans leurs tristes querelles, » N'ont-ils point eu recours à mes armes cruelles ! s> Mais que ne feront pas celles-ci dans vos mains ? » Recevez-les, seigneur, pour changer vos destins. » La foudre n'eut jamais un effet plus terrible. » Ce composé fatal , mélange combustible , » Avec effort lancé dans les rangs ennemis, » Confondra, détruira leurs bataillons surpris. » Dans ces cercles de soufre enchaînez leur courage; » Qu'un bitume brûlant leur porte le carnage ! » Leur défaite est certaine i>... Il dépose, à ces mots. Le funeste présent dans les mains du héros :
Il lui révèle encor , pour qu'il les multiplie, Des secrets destructeurs , salut de sa patrie ; Et, remontant aux cieux d'éclat environné, Il laisse dans ses murs La Valette étonné.
Ce prince, dont le ciel relève l'espérance, Met en ses seuls bienfaits toute son assurance : Il vole vers les siens , les exhorte , et prescrit Des travaux que lui-même il surveille et conduit
On s'empresse , on déploie un zèle infatigable. Le salpêtre, le soufre, un mélange inflammable De matière visqueuse et de corps résineux, Dix fois sont appliqués sur des cercles nombreux, Dont le bois mince et sec autour de soi recèle Le désastre, l'effroi, la mort le plus cruelle.
Le jour en ce moment lançait ses premiers traits. 11 voit, à son lever, ces sinistres apprêts, Et les Chrétiens armés , du haut de leurs murailles , Défier les périls et le sort des batailles.
De plus d'espoir les cœurs ne brillèrent jamais. Cependant Soliman, tout fier de ses succès.
Sort de son camp , pareil à la vague bruyante Qui fond sur un navire ati sein de la tourmente. Il parait le premier, suivi de combattans.
Distingués et choisis parmi seâ Musulmans.
Des feux croissans du jour leur armure éclatante, Offrait dans ses reflets une pompe étonnante. Mille éclairs en sortaient, et ce vif appareil Se rallumait sans cesse aux rayons du soleiL
Mais avant que cet astre, en versant la lumière, Ait fourni dans les cieux sa course journalière, A la tête des siens , l'intrépide sultan Veut d'un nouvel assaut exécuter le plan.
126 liA. MALTEIDE,
Il commande , >et d^jà sa redoatable armée A son ordre SHprenae en tout s'est conformée. Ici c'est Mnstapha, qu'enflamme sa faveur,
Qui de ses escadrons guidera la valeur.
Plus loin sous Piali combattront ses corsaires.
Lui-même, le premier, avec ses janissaires,
Il veut franchir les murs , et sur ces fiers remparts
Lui-même du Croissant planter les étendards.
Hascen, jaloux aussi d'illustrer sa vaillance,
Témoigne pour l'assaut sa noble impatience.
Par ordre de ces chefs , vingt bataillons d'abord ,
Avancés vers la mer, investissent le port;
Et jusqu'au pied d'un mont prolongeant leur phalange,
Ils enferment le bourg et le château Sainft-Ange.
Là le salpêtre éclate avec un bruit affreux;
Là, vomissant l'effroi, la mort parmi les feux,
Tonnent contre les murs d'infernales machines ,
Non moins que de carnage avides de ruines.
Tant de foudres frappaient et remparts et guerriers. C'était peu d'exhaler tous ces feux meurtriers. PiaK veut encore y joindre la surprise :
D'une attaque imprévue il conçoit Tentreprise. C'est à l'aide des flots ^ q^e, dans un fort voisin, j
Il prétend en silence accomplir son dessein.
CHANT BOUZiiMC. 12^
L'onde était de ce fort la plus sure défense : Et se fiant en elle autant qu'en leur vaillance, Les Chevaliers ailleurs , peu nombreux , dispersés y Veillaient k garantir les seuls points menacés. Piali s'en prévaut. Ni la profonde mer Où , du haut du rempart, on pouvait l'abimer; Ni d'un mur périlleux la redoutable masse, Ne sauraient étonner, rébuter son audace.
Il résoud Pescalade , et , «ans que rien l'arrête , Il va tout préparer pour hâter sa conquête. . Dans ce péril , Osmand s'adresse à Lascaris.
Lui peignant tout l'effroi qui glace ses esprits : « Malte, dit-il , Seigneur, Malte aujourd'hui succombe. » Piali des Chrétiens y va creaser la tombe.
» Oui , ces forts céderont à son dessein fatal : » J'y vois le Musulman, l'Algérien Wutal, » Sur d'illustres guerriers , devenus ses victimes, » Exercer des fcorreoTS qu'il croira légitimes. » Au nom du sang^hj?étien qui vous donna le jour; » Au nom de vos vertus, au nom de cet amour » Qui vous anime encor pour îa loi de -vos pères , » Souffrez que non s volions au secours de nos frères. » Elise et tnoi , partons , courons au même instant » Prévenir ces héros du soit qui les attend ».
« Moi ! répond Lascaris , que je vous abandonné ! a Je vous suivrai. Le ciel , mon devoir me l'ordonne : » Soumis au Christ , j'irai laver mon déshonneur » Parmi vos Chevaliers , si grands dans leur malheur». Sans doute , cette fois , il sentit en lui-même D'un Dieu qui lui parlait la volonté suprême.
Mais dans un tel projet, que peut leur dévoûment? L'incertitude en eux jette un secret tourment. Tous trois, d'un pas timide , ils marchent au rivage. Au même instant du ciel se détache un nuage : Pour leur prêter son voile , il s'étend autour d'eux , Et , quoique diaphane , il les soustrait aux yeux. C'est peu d'un tel secours. Au sein de cette nue , Un esquif sur les flots apparaît à leur vue.
L'espérance en leur cœur renaît à son aspect. L'onde jusqu'auprès d'eux le porte avec respect ; Et, debout sur son bord, un pilote fidèle Les admet dans l'agile et brillante nacelle.
Ils partent : sur leur guide , ange envoyé des cieux, Ils fixent leurs regards , tous trois silencieux. Us admirent sa grâce et sa taille sublime.
Son front calme fait voir la bonté qui l'anime : Ses traits sont gracieux , ses yeux étincelants. Ses blonds et longs cheveux sont agités des vents ,
Et le lin virginal de sa robe flottante Efface la blancheur de la neige éclatante.
Avec sa suite enfin dans le fort introduit ^ Lascaris par le peuple au grand maître est conduit : On l'écoute. Frappé de ce qu'il lui révèle j La Valette avec calme applaudit à son zèle; Puis, adorant le ciel qui, pour sauver leurs jours, Accorde aux Chevaliers un merveilleux secours , Il rend à l'Éternel des actions de grâce , Et court parer les coups du bras qui le menace : Il s'avance conduit par un esprit divin.
Pour tromper l'ennemi , prévenir son dessein , Il rend du pied des murs l'approche impraticable. Profitant de la nuit , dont l'ombre favorable Avait déjà du jour suspendu les travaux , Il porte sa défense au fond même des eaux.
De pieux fixés dans l'onde il forme une barrière ; Heureuse invention , palissade guerrière , Dont le prompt assemblage et la solidité Opposent leur entrave à l'assaut médité.
Un travail si pressant dura jusqu'à l'aurore. Piali , dans l'espoir qui le séduit encore , Se lève , et , le cœur plein de son hardi projet , Vers la rive il accourt , pour en presser l'effet.
|3o LA MALTÉIDE,
Frémissant de Tobstacle , il veut que le courage Aille à travers les pieux se frayer uA passage. Par son ordre à llns^tant , la hache sur le dos, D'impétueux isoïdats se jettent dans les flots : Ils gagnent la barrière , ils se saisissent d'elle , Et là , d'uil bras hardi que dirige k «lëe , Ils font pleuvoir racier d'un fatal instrument, Dont le tranchant aigu sert leur empressement.
Au bruit que tarit de coups loin de là font entendre, L'alarme dans les-ftïtfrs est prompte à se répandre. On croit le fort surpris par lerinemi vainqueur. T«i qu'im ours , qui des monts s'est rendu la terreur, Aux regards des humains dérobant sa retraite, Pour asile a choisi quelque roche discrète; Entend-il dti «clairon l'accent rauque et bruyant, Dans son aiitre couché , tout à coup s'effrayant , 11 se lève... il regarde... il écoute en silence... Le bruit crôît*il, alors songeant à sa défense, Il sort de sa caverne, et fond sur le chasseur Qui fuit, pour l'éviter, emporté par la peur : Tels effrayés d'adôrd, mais surmontant la crainte, Accourent les Chtétièias pour 'Sauver leur enceinte. Le péril enhardit, rêiid les cœurs > plus ardens; Et matelots, soldats, Tépée entre les dents,
CHAirr DOUZIÈME. l3l
s'élancent dans les flots, se pressent , à la nage,
D'arriver où chacun médite le carnage.
Aux Musulmans atteints ils livrent un combat ,
Où de gloire à l'envi se couvre le soldat.
Contre eux on se défend : et cette résistance
Accroît et leur audace et leur impatience.
De l'avide coignée ils bravent le tranchant ;
Et tous\ pleins de fureur, aux poutres s'attachant,
Y gravissent bientôt, secondés par leurs armes
Dont l'acier frappe, et sème autour d'eux les alarmes.
Enfin les Ottomans, des pieux précipités^
Spnt partout mis en fuite et partout arrêtés.
Leur sang rougit les flots : on en fait un carnage,
Pour l'amiral déçu triste et sanglant présage.
Fllf DU CHAirr DOUZIEME.
SOMMAIRE
Les forts restés au pouvoir des Chevaliers sont attaques de toutes parts. — ' Effets terriblea de Fartillerie des assiégés et des assiégeans. -« Intrépidité de Soliman. — Efforts des Bâchas et des soldats. — Hascen fait une tentative à laqueUe Famiral Piali veut participer. — Belle défense des Commandeurs Gioux , Médina, Ruiz et Quincy , Chevaliers de Malte. >— Hascen a échoué dans son entreprise. *- Histoire de Fapostat Candélissa, son lieutenant. <— Suite des assauts. — L'Humanité y intervient sous les traits d'une vierge afligée. •— Prières qu'elle adresse aux combattans pour les désarmer. — Elle leur montre son sein déchiré par leurs coups. — Spectacle touchant de son corps meurtri et sanglant. — ' Il est sans effet. — Mahomet, sous la forme d'un visir, Faccable de ses coups.
iyi AiNTEKAKT qui dira ces travaux éclatans , Ces assauts ,.ces exploits de tant de combattans^ Quel pinceau tracera ces scènes de carnage , Ces spectacles sanglans , triomj^he de la rage , Où , tour à tour l'audace , un cruel dévoùment Attestent leur furie et leur acharnement?
Quand j'aurais une voix at^-rdessus du tonnerr^e; Pût-elle retentir aux deux bouts de la terre , Trop faiblement encpr , dans ces xécits d'^oii^eur , Je dirais des Chrétiens ^'hâ^oïque fureur.
Muse , tant de vertu n'est point en ma puissance, Et de tes seuls accens j'invoque l'assistance.
Cependant , sans relâche , assiégés , assiégeans Font à l'envi mugir leurs bronzes foudroyans. Sur les mure , hovs des murs, règne un fracas horrible. Les coups multipliés , l'irruption terrible De ces foudres tonnans et des monts et des forts , Semaient au loin l'effroi sur ces malheureux bords.
l36 LA MALTilDE,
Sons l'ardent aiguillon de la mèche allumée, S'exhalaient dans les airs des torrents de famée. L'île, de ses remparts, jusqu'au mont Calcara, N'était plus qu'un Vésuve, un autre mont Etna; Et sa longue tempête , organe de la guerre , Eternisait le bruit d'un effrayant tonnerre.
Pour s'ouvrir un chemin en des périls nouveaux,. Le sultan devant lui fait marcher ses drapeaux : Il précède avec eux sa formidable armée.
De sa guerrière ardeur la foule est enflammée ; Et par son ordre, Hascen et ses Algériens Courent, le long du port, attaquer les Chrétiens. Chaque assiégeant conçoit la plus haute espérance. On s'obstine, on poursuit avec plus d'assurance. Tandis que Soliman , dans ces sanglans assauts ^ Partout de ses soldats dirige les travaux.
Lui-même sur la brèche il paraît à leur tête y Y veut, par sou exemple, assurer sa conquête : L'œil en feu, commandant des bataillons al tiers ^ Il porte la terreur aux plus fiers Chevaliers. Le bruit de ses exploits court dans toute l'armée : Aux soldats, à leurs chefs, l'agile Renommée Dit et redit cent fois les rapides efforts Du sultan déjà prêt à réduire un des forts.
CHAKT TREIZIEME. l3'J
A ces bruits leur valeur, comme une flamme ardente Qu'excite encor des vents Thaleine impatiente, S'accroît et tout d'un coup transporte les esprits , Du succès de leur prince et flattés et surpris. Avec le zèle en eux la fureur se ranime.
Chacun , dans un élan qui devient unanime , A l'assaut acharné, redoublant de vigueur, S'efforce d'égaler le monarque vainqueur.
Cependant les hachas , avec non moins d'audace , Sans que nul en courage , en exploits se surpasse , Ne cessent de chercher, de tenter les moyens D'arracher la victoire aux armes des Chrétiens. Hascen dans cet assaut, lassé de leur défense. Court ailleurs du succès couronner sa vaillance. C'était au pied d'un roc , vers un golfe prochain , • Que l'appelait l'espoir d'un triomphe certain. En ce lieu resserré , la mer sombre et profonde Dans un calme trompeur laissait dormir son onde. Hascen , de qui ce golfe a séduit les regards , Se presse de gagner, d'emporter ses remparts : Il arme des esquifs , cingle vers le rivage , Y vole , et tout à coup , ô surprise ! ô carnage ! Dé la cime du roc, des bronzes meurtriers Coulent au sein des flots et barques et guerriers*
l38 LA MiXTlSlDEy
Mais , loin qu'il s'en étonne , il brave tout , arrive, Et , le premier des siens , il saute sur la rive. Là de tous ses guerriers d'éployant la valeur , Il s'efforce de vaincre en dépit du malheur.
Quel déluge de feux sans relâche il essuie !
Sur lui fond de l'airain une homicide pluie : Il l'affronte , il rallie aussitôt ses soldats , Et les force à marcher au devant du trépas.
Entre eux et les Chrétiens un long combat s'engage. Alors que ne font point le zèle et le courage ? Un fatal désespoir saisit les Musulmans , Les retient en ces lieux de salpêtre fumans.
Bravant le feu, le fer, sur le roc ils gravissent; Intrépides rivaux dans le sort qu'ils subissent, Jusqu'au sommet des murs ils brûlent d'arriver, Et tous , en s'immolant , prétendent l'enlever. Partout vole la mort; partout, avec le trouble, A l'égal du fracas le carnage redouble.
Le fort demeure en proie aux plus cruielfi hasards; Et des ruisseaux de sang coulent de ses remparts.
Là Piali survient, veut partager la gloire Du brave Hascen , tout prêt à saisir la victoire ; Mais , tandis qu'il débarque à la tête des siens. Animés par leur chef, les fiers Algériens,
CHAI7T TREIZIÈME. iSq
Jaloux de ne devoir qu'à lui seul leur conquête , Des murailles enfin escaladent le faîte.
L'ardeur des assiégés se rallume contre eux»
Guiméran, qui commande à ces cœurs valeureux, Résiste , mais en vain , à l'altière cohorte , Dont le ncmbre bientôt sur les Chrétiens l'emporte.
Les musuhnans vainqueurs couvrent ce boulevart,
Et leurs mains du Croissant y plantent Tétendart A ce honteux aspect les Chevaliers frémissent. Suivis de leurs^ soldats vingt chefs se réunissent; Et, sans être effrayés de leur nombre inégal, Rengagent un combat aux deux partis fatal.
Dans ce terrible assaut, les piques, les épées Sont d'un sang ennemi cruellement trempées.
L'audace en ce moment les dirige au hasard :
A leur défaut, bientôt on s'arme du poignard. * Plus sanglant il remplace et l'épée et la lance, Dont le fer qui se brise est alors sans puissance ; Il sert des deux côtés une assassine main , Et, frappant de plus près, donne un trépas certain. Le trouble est à son comble : on se mêle, cm se presse ; On se saisit, on lutte : et la force ou l'adresse. Décidant par ses coups du sort des combattans, Soutient seule en ce choc les Chrétiens haletans.
l4o LA MALTEIBE,
C'est à qui de son sang se montrera prodigue. Mais la mort qui les frappe , une extrême fatigue , L'épuisement déjà prêt à s'emparer d'eux, Allaient réduire enfin des coeurs si généreux. Sans espoir, mais au ciel adressant sa prière : « Dieu ! criait Guiméran , qu'une grâce dernière » M'accorde le salut de ces vaillans Chrétiens 1 » Défenseurs de nos murs , ils sont aussi les tiens. » Protège leurs efforts ; conserve à tous la vie, » Et qu'à ce prix , grand Dieu ! la mienne soit ravie, » Je t'en conjure... » A peine il proférait ces mots, Tel qu'on voit, quand des airs a cessé le repos > En butte à l'aquilon et jouet de l'orage , D'un vieux chêne ébranlé s'agiter le feuillage: Tel on sentit le roc'tout à coup se mouvoir Et céder à la main d'un souverain pouvoir.
Un long mugissement s'éleva de la terre.
Le ciel y répondit par des coups de tonnerre ; Et deux fois sur les murs l'éclair darda ses feux. Ce prodige aux Chrétiens est un présage heureux. D'un céleste secours leur donnant l'assurance, Il réveille dans tous leur première espérance. Le courage redouble et la force renaît.
Dans leurs nouveaux efforts la main de Dieu parait.
CHÀITT TREIZIÈME. ï^l
Au même instant Gioux^ vaillant chefs des galères , Vole des lieux voisins à l'aide de ses frères : Il menait avec lui Ruiz et Médina Et Quincy , que jamais nul danger n'étonna.
Ces Chevaliers, suivis de soldats intrépides. Vers le roc et ses murs portent leurs pas rapides.
Démonté qui les voit leur prête un prompt secours : Il veut ou triompher ou terminer ses jours.
Emporté par le feu de son ardent courage , Au sein des Musulmans il fond, s'ouvre un passage. Il les presse, les force, et saisit l'étendard, Dont la toile flottait au sommet du rempart.
Ils font tous, lui, les siens, des efforts incroyables. Gioux , Quincy , non moins hardis et redoutables , Chargent leurs ennemis avec tant de fureur, Qu'ils en sont ébranlés , et frappés de terreur : A ce vigoureux choc vainemeïit ils résistent. Dans leur premier assaut les Chevaliers persistent; Et les Algériens , par les destins trahis , Sont renversés des murs qu'ils avaient envahis. Hascen de tels combats supportant la tempête. Pour attaquer encore, à chaque pas s'arrête : Il redouble d'audace et d'intrépidité ; Mais, contraint de céder à la nécessité ,
l4& LA. HALTjéiDE,
Il laisse à Piali le soin de sa vengeance ^ Et court porter aiUeors sa funeste présence.
Candélissa demeure en ce dioc périU^iK.
Lieutenant du bâcha ^ qu'il remplace en ces lieux, Il se flattait encor, fidèle à sa promeB&e^ De remplir le serment qu'il fit à sa maij^sse. Grec et chrétien jadis , un jour que aon destin Le pressait d'entreprendre un voyage lointain , Il fut pris et traîné sur un crud rÎTage, Où tout mortel conduit gémit en esclavage.
Il était dans cet âge, où. l'homme à la vi^^ur Joint le charme imposant d'un noble extérieur. Nadzar le vit^ Faima : la plus ardente fla^mme Pour lui dès ce moment s'alluma dans son »me. Son image à jamais fut gravée en son cœur.
Tel , au tems des frimas , le pied du voyageur , Imprimé dans le sein de la neige nouvelle, Y laisse de ses pas une trace Êdetle.
Fille d'un amiral , elle sortait d'un sang Qui soumettait ses feux au devoir de son rang. Mais cette fois l'amour, prompt à triomphai d'elle, Lui fit porter le poids de sa chaîne cruelle : Au joug de son esclave il asservit son cœur, Et de tous ses efforts demeura le vainqueur.
CHAirr TREIZIÈME. i43
Long-tems elle voulut, fière de sa naissance, De cet étrange amour surmonter la puissance.
Il fallut obéir , et plier sous la loi D'un dieu , souverain maître et du pâtre et du roi.
Lasse enfin des combats d'un cœur qui dissimule, Nadzar, un jour, cédant au feu dont elle brûle. Commande à des soldats d'amener son captif.
Il paraît devant elle et confus et craintif.
Elle lui dit : « ô grec ! si la gloire t'est chère; » Si tu veux suivre un jour les traces de mon père , » Tu peux, en me servant, aspirer aux grandeurs » Que te vont préparer les plus rares faveurs. » Je t'aime, je l'avoue; et si ton cœur partage »Un amour qui pour toi dans ses liens m'engage, » Je t'accorde ma main, mes trésors, tous mes biens. » Mais il faut avant tout renoncer aux Chrétiens : » Abandonne leur secte, et qu'un serment te lie
yy Aux lois de ton amante, aux mœurs de sa patrie. »
Candélissa troublé tombe à ses pieds soudain. Tant de bonheur l'aveugle : il accepte sa main ; Il s'enivre d'espoir; il promet tout , le traitre! Et, tyran de l'honneur, l'amour devient son maître. Enfin il se relève, et, déjà Musulman, Dans l'instant même il veut jurer , sur l'Alcorau,
l44 ^^ MALTJÊIDE,
Aux Chrétiens qu'il trahit une haine mortelle^
A Mahomet sa foi, son amour et son zèle :
Il se résigne à tout. Mais l'infâme, au moment -
Qu'il fallut prononcer le coupable serment,
Entendit , dans le fond de son cœur infidèle ,
Un Dieu qui condamnait sa flamme criminelle :
Il s'efforçait en vain d'étouffer ses remords.
Dans son trouble secret; dans les premiers transports
D'une ardeur à la fois impie, illégitime,
Il subissait sa peine , il expiait son crime.
Mais son désir l'emporte : il promet, le cruel!
En jurant à Nada&ar un amour éternel,
De lui sacrifier et la loi de ses pères ,
Et la foi qu'il avait en nos sacrés mystères :
Il devient des Chrétiens l'implacable ennemi.
A cet affreux serment, dont lui-même a frémi,
Il ajoute : «Je jure, avant que l'hyménée,
» Madame, à vos grandeurs n'ait joint ma destinée,
» D'aller dans Malte, un jour, sur ses rochers fumans,
y> Assouvir, de ma main, vos longs ressentimens;
» D'y saisir son grand maître , et, fier de ma conquête,
» D'apporter à vos pieds l'hommage de sa tête.
»En délivrant les mers de son ambition»
» De tout son sang versé scellons notre union. »
CHAirr TAEIZtiME. t/^S
Il n'exécuta point ce projet détestable; Mais dans sa trahison il fut inébranlable.
Rien neput l'en distraire; et son cruel amour Lui fit tout affronter en ce funeste jour.
Sur les bords qu'il occupe, il prétend avec gloire Des mains des assiégés arracher la victoire.
Dans ce hardi dessein, pour forcer les soldats A vaincre le péril , à braver le trépas ; Pour ne laisser d'espoir que dans le seul courage, Il court faire éloigner tout esquif du rivage, a Soldats , dit-il aux siens , il faut vaincre ou mourir ». Tous au seul désespoir n'ont plus qu'à recourir. Lui seul est écouté ; dans l'effort qu'il excite, A travers les périls chacun se précipite; Et malgré les Chrétiens qui , sur le roc fumant, Combattent de ces cœurs l'avide acharnement, Leur intrépide audace , à tout déterminée , Oppose aux Chevaliers une rage obstinée.
Tandis qu'en ces assauts s'illustraient des guerriers , L'Humanité pleurait sur leurs tristes lauriers. En tout tems , des mortels douce et sincère amie. Elle est sensible aux soins qui consument leur vie. Combien de fois son ame a partagé nos maux, A gémi des erreurs qui creusent nos tombeaux !
lo
1^6 LA MALTiêlDE,
C'est là tout son pouvoir : l'iinpitoyable Guerre De ses barbares mains Fa détruit sur la terre. Sans le Crime farouche et ses noires fureurs » Elle devrait en reine habiter dans les cœurs. Mais par lui poursuivie, à toute heure offensée, Elle en est pour jamais cruellement chassée.
Loin d'eux elle a fixé son tranquille séjour.
Mais cette vierge en pleurs le quitte dans ce jour. Elle prétend marcher vers de sanglans rivages , Et d'un fer meurtrier arrêter les ravages.
Elle part, sous son vol disparaît le chemin.
Malte est le lieu choisi pour son pieux dessein. D'un long crêpe d'abord elle a voilé sa tête : Et , sans que la frayeur ni le danger l'arrête , Elle se hâte , approche , arrive dans les lieux Où luttent les Chrétiens et les Turcs furieux. D'un pas ferme aussitôt vers eux elle s'élance; Au sein des bataillons elle pénètre , avance, Arrête , avec les chefs , les soldats acharnés , Et devant eux s'écrie : « O cœurs infortunés ! » Quelle étrange fureur peut ainsi vous séduire? » L'honneur consiste-t-il à vous entredétruire ? 3> Voyez mon sein meurtri , mon corps défiguré, » Mon cœur de mille traits par vos bras déchiré.
GHAITT TREIZIÈME. 1^'J
X) Hélas! au nom du ciel, terminez ma souffrance, » Ou tranchez d'un seul coup ma pénible existence. » Elle dit, se découvre, et montre sur son sein Des traits, des coups frappés par un fer assassin. Une pâleur mortelle assiège son visage.
Tout son corps ne paraît, ô pitoyable image!
Qu'un mélange confus de blessures, de sang, De glaives , de poignards , enfoncés dans son flanc. Mais spectacle trop vain ! dans l'horreur qui l'anime , Mahomet fend la foule , et court à sa victime. Il avait d'un visir pris la taille et les traits , Homme dur, dont le cœur ne s'attendrit jamais. Il insultait au deuil, il se riait des larmes. Le sang , le meurtre seul avait pour lui des charmes. Sous le sombre dehors de ce chef inhumain , Le prophète imposteur , un poignard à la main , Fond sur l'Humanité , la frappe , la terrasse , Et contre elle des Turcs tourne toute l'audace.
Elir DU CHANT TREIZIÈME.
SOMMAIRE
L^umanitë allait succQinlMr souft les coups de Penfer, si FEtemely touché de son sort, ne Pavait sauvé d'an si giflnd péril. — Secours qu'il lui envoyé. — > Les combats continuent. — Déroute des troupes de Piali. <— Ce chef, entraîné dans leur fuite, s'efforce de les rallier. •— Secours qui lui prête le Démon des combats. *« Horrible carnage des Musulmans. «- Hascen a fait une nouvelle tentative-. -<- Ses succès. — - Quincy est blessé par lui. -^ Dévoûment de cet illustre Chevalier. — Il relève le courage des Chrétiens et succombe à sa blessure. — Hascen quitte le fort où il se maintenait par sa valeur , pour voler au secours de Soliman qu'un îva, bruit avait dit blessé.
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Ainsi, foulée aux pieds de l'enfer en courroux, L'Humanité cédait à l'effort de ses coups.
L'Eternel que son. sort vivement intéresse, Veut que le ciel lui-même à la sauver s'empresse : a Archanges! esprits-saints! partez, volez, dit-il, D Au secours d'une vierge en ce pressant péril. » Et près d'elle descend une troupe céleste y Qui dérobe à Tacier le souffle qui lui reste. Pour épuiser son flanc, l'enfer la cherche en vain : Elle échappe à ses coups par un pouvoir divin. De son sein palpitant la chaleur se ranime. Recouvrant ses esprits , cette tendre victime Rouvre l'œil , et sourit à la clarté du jour. C'est ainsi, quand l'été , dans les champs de retour, Répand de toutes parts son haleine embrasée,
Qu'une fleur se ressent des dons de la rosée : Prête à perdre la vie en perdant sa fraîcheur. Elle recouvre alors sa grâce et sa couleur.
l52 LA. MALTlSlDE,
Par ses libérateurs, la vierge infortunée Est jusqu'en sa retraite aussitôt ramenée.
Ils lui rendent l'espoir, et, prêt à la quitter : « L'enfer seul , dit l'un d'eux, a pu vous résister. i> Le ciel qui l'a souffert , veut dans un tel outrage D Avoir de son audace un dernier témoignage* » Rassurez vous, calmez de si justes douleurs; » Recourez à Dieu seul contre tant de rigueurs. Il achevait ces mots , et la troupe sacrée Part, revole au séjour du céleste Empyrée.
Cependant Piali, toujours plus valeureux, Commandant des soldats et vaillans et nombreux, Fond sur les Chevaliers qui , dans leur lassitude , Ont peine à soutenir une attaque si rude.
Us cèdent , un moment , à sa bouillante ardeur. Mais le péril en eux rappelant la vigueur, Ils font, animés tous d'une vertu soudaine , Des efforts au-dessus de la puissance humaine. Un violent courSux se mêle au dévoûipent :
Il accroît le péril. Dans son acharnement.
L'assiégé frappe, atteint, et renverse sans vie Tout ce qui lui résiste et brave sa furie.
L'amiral voit alors ses malheureux guerriers. Les uns foulés aux pieds des plus fiers Chevaliers ,
CHANT QUATORZIÈME. l53
Les autres s'échappant à leur bras implacable , Ou tombant sous les coups d'un fer inexorable.
Ils fuyaient les Chrétiens , quand leur chef belliqueux , Plein d'un cruel dépit, s'élance au milieu d'eux : Il court , suspend leurs pas , crie , exhorte , menace ; U s'arme contre tous d'une éloquente audace : Et pour le seconder , en cet instant fatal , Accourt avec sa suite un génie infernal.
Escorté de l'horreur, sa compagne constante, D'une aile meurtrière et de sang dégoûtante, II vole dans l'armée, en chasse la terreur, Et fait partout céder la crainte à la fureur. Sans entrailles jamais , ce Démon du carnage Souffle dans tous les cœurs le dépit et la rage. De sa voix formidable , il ranime , enhardit Le chef déconcerté , le soldat interdit Maître des Musulmans , il leur rend l'espérance ^ Et rallume en leur sein la soif de la vengeance. Ralliés à ses cris, la honte sur le front, Ils brûlent de venger leur perte et leur affront. Le courroux les saisit ; le zèle les transporte , Et contre les vainqueurs l'audace les emporte. Mais trois fois attaquant, et trois fois repoussés. Ils sont dans leur espoir constamment abusés.
l54 ^^ MALTÉIDE,
Plus obstinés encor, long-tems sur ce rivage. Us eussent du combat disputé Favantage , Si bientôt un renfoit qui vint fondre sur eux. N'eut terminé ce choc et sanglant et douteux. Corbinelti , Sada , tous deux nés dans Florence , Adorne le génois , Ferrier , natif de France , Arrivent y et poussant de redoutables cris, Chargent , à coups pressés , les Musulmans surpris. Là ces cœurs indomptés, de sang, de meurtre avides, Frappent tout ce qui s'offre à leurs bras intrépides.
Rien ne peut résister au fer des Chevaliers ; Tout fuit. L'amiral même a suivi ses guerriers. Nul chemin, nul obstacle alors ne les arrête; Us ont perdu chacun tout espoir de conquête, Pareils à des béliers , qu'un orage bruyant Met en ftiite aux éclats d'un tonnerre effrayant Vainement le berger, qui se trouble lui-même. Veut réprimer l'essor de leur frayeur extrême. Le timide troupeau ne connaît plus sa voix; U franchit, dans sa peut, et les monts et les bois.
Tels les Turcs égarés, pressés dans leur défaite, Loin des murs foudroyans cherchaient une retraite. Candélissa lui-même est frappé de terreur :
Avec l'espoir il perd tout à-coup sa valeur.
CHAliT QUATORZIEME. I 55
Pour fuir le châtiment d'un apostat , d'un traître , Il renonce au projet de saisir le grand-maître ; Et par lui les esquifs, repris honteusement, Servent de sa frayeur le lâche empressement.
Mais en vain ses soldats s'obstinent dans leur fuite. Le carnage et Thorreur volent à leur poursuite.
A peine rembarques, foudroyés par le fort.
Au fond de l'onde amère ils vont subir la mort. Quel spectacle ! Bientôt de leur poids surchargées , On ne voit sur les eaux que barques submergées. Rien ne peut rassurer les esprits éperdus.
Ceux qui sont demeurés , interdits , confondus , Dans l'espoir de fléchir le soldat en furie, Embrassent ses genoux et demandent la vie.
Le courroux à leur voix a fermé tous les coeurs : Ils sont sacrifiés par la main des vainqueurs.
En vain , épouvantés d'un si sanglant carnage , Plusieurs au sein des flots s'élancent du rivage. La crainte les aveugle ; et , pour fuir le danger, Dans le goufire des mers ils courent se plonger. La mort les y poursuit : l'airsûn qui sur eux tonne , Signale horriblement le trépas qu'il leur donne. La vague roule au loin mille débris épars , Des cadavres tronqués, des restes d'étendards,
l56 LA MALTÉIDE,
Des corps , des bras flottans , des jambes fracassées, Des têtes sur les eaux tristement dispersées. L'horreur s'offre à son comble en ce désastre affreux. Cependant , accablé d'un dépit douloureux , Piali qui ne peut survivre à sa disgrâce , Veut qu'au prix de son sang la honte s'en efface.
Mais Hascen plus heureux , affrontant les hasards, Avait d'un autre fort surpris les boulevarts. Ses murs dès ce moment tombaient en sa puissance, Si des remparts voisins, volant à sa défense, Démonté, Médina, Ruiz, Quincy, Gioux, Dans ce lieu menacé n'eussent porté leurs coups. Hascen ressent d'abord leur vigoureuse audace. Celle qu'il leur oppose en efforts la surpasse; Et par ses seuls exploits, fier de triompher d'eux, Il ne peut s'arracher à ce choc périlleux :
Osant tout, bravant tout, ce guerrier redoutable Devant les Chevaliers demeure inébranlable.
Quincy même est par lui frappé d'un coup mortel. Ministres du trépas dans cet assaut cruel y Turcs, Chrétiens , semblaient tous, à mille traits en but Ne pouvoir se lasser d'une si longue lutte.
On combattait toujours , et toujours l'ennemi Sur le mur emporté demeurait affermi.
CHAirr QUATORZIÈME. iS'J
Cependant les Chrétiens , et redoublant de zèle. Et déployant vingt fois une force nouvelle , Pour rompre et disperser ses flots tumultueux , Sans cesse lui livraient un choc impétueux.
Mais les Algériens , à tant de résistance , D'une indomptable audace opposaient la constance.' Assiégés, assiégeans ,de fatigue excédés, De plus d'ardeur encor se montraient possédés. D'un côté , dans l'espoir d'un brillant avantage, Hascen de ses guerriers relève le courage ; De l'autre, impatiens de sauver leurs remparts, Les Chrétiens à travers les flammes et les dards. Pour chasser l'ennemi toujours plus formidable , Font , sans se ralentir, un effort incroyable.
Non loin de là , Quincy sur la terre étendu , Cédait au coup du sort qui l'avait abattu.
Mais soit que sa blessure , ou plus ou moins cruelle, Ne dût point l'entraîner dans la nuit éternelle ; Soit qu'un transport subit , maître de sa douleur. De ses esprits alors ranimât la vigueur, Il soulève sa tête... Il voit sur les murailles Ce qu'a de plus affreux le destin des batailles : Il y voit ses amis^ haletans, harassés, Au milieu des mourans , au milieu des blessés ,
l58 LA MATL^IDE,
N'ayant d'autre soutien que leur vertu guerrière,
S'en faire en cette lutte une forte barrière.
Il soupire , il frémit , il cède à sa valeur :
Il se lève, et lui-même oubliant son malheur.
Il s'arme, court, s'éloigne; il fond dans la m^e,
Où le sort lui réserve une fin signalée.
Des cœurs, à son aspect, quel est l'étonnement?
Sa présence de tous accroît l'acharnement.
A son aide on accourt ; chacun veut le défendre ,
Veut lui donner son sang tout prêt à se répandre :
Et chefs, soldats, poussés d'une égale fureur,
Avec l'espoir enfin recouvrent la vigueur y
Ils respirent. Sans doute, en ce moment tenible,
Un Dieu les soutenait de son bras invincible.
Alors et fiomégas et Guiral , tant de fois
Attaqués et vainqueurs , font de nouveaux exploits.
Tous deux portaient plus loin la terreur de leurs armes;
Mais tous deux appelés par mille cris d'akrmes ,
Du plus proche rempart ils étaient accourus.
Leurs amis en danger sont par eux secourus:
Changeant en prompts succès tant de destins contraires^
Us rendent l'espérance et la vie à leurs frères.
Devant eux l'ennemi s'est enfiti ébranlé ,
Et , pour leur échapper , a déjà reculé.
CHA^ITT QUATORZIEME. l5g
Mais Quincy , dans un choc et si long et si riide, Tombe épuisé de sang , mourant de lassitude : Il n'est plus ; et la soif de venger son trépas D'un ardent désespoir enflamme les soldats.
Tous à ce Chevalier veulent donner leur vie ; Veulent que de leur mort la sienne soit suivie.
Mais quel bruit effrayant est d'Hascen entendu ? En naissant , incertain , bientôt plus répandu , Il confirme en son cœur une triste nouvelle.
Il n'en peut plus douter. Tourmenté par son zèle, Sûr qu'un fer meurtrier a blessé Soliman, Il ne balance point : dévoué musulman ,
Il interrompt l'assaut, renonce à sa conquête, Et de nouveaux combats court braver la tempête. C'est au sultan qu'il porte un généreux secours. Qu'il vient offrir son bras , qu'il vient donner ses jours. Un vain bruit cependant excitait tant de crainte. Soliman de nul trait n'avait senti l'atteinte. Seulement les Chrétiens , méditant son trépas , Osèrent jusqu'à lui précipiter leurs pas.
Mais à l'instant forcés par sa garde fidelle , Long-tems , pour se défendre , ils luttèrent contre elle.
SOMMAIRE
Des femmes partagent les périls des Chrétiens : elles défendent arec eux les murs- «saiég(ês. — Épiaode ée linna , nièce Aun oommandeur de rOrdre de Malte. — Soliman presse vivement les Chrétiens. — - Leur résistance. — • Le sultan en est ébranlé et reçoit une blessure. ^ Il est emporté sur son vaisseau , dans le lieu où sont les restes d^EIvire..-* Étrange événemenè qui- se passe derant lui. ««-Las usants continuent — Nouveaux effbrts des assiégeans. — >• Le grand-mattre fait lancer sur eui^ des cercles embrasés. — Effets terribles quUU produisent. <— Les Musulmans abandonnent la brèche. •>— La Valette les poursuit. — Bataille entre lui et les Turcs, etc.
iluEL empire n'a point sur le» plus faibles cœurs L'exemple du courage en butte à des malheurs! Des femmes , dont la force est plutôt dans leurs charmes, Affrontent du soldat et les feux et les armes. Mais, ô cruel Amour! en quels maux plonges-tu Ceux dont ta fièrre ardente égare la vertu ?
Quel sentiment aussi , quelle audace intrépide Ne sai#tti point donner au cœur le plus timide ?
Datns un' des forts vivait une rare beatifé, Portrait noble et touchant de la divinité.
Nièce d'un commandeur, à sa haute naissance Elle joignait l'éclat d'une heureuse opulence. . C'était l'objet des vœux des jeunes Chevaliers. Mais, tout en Tadmirant, ces illustres guerriers, Quand de jxrstes égards les appelaient près d'elle , De leurs* feus^ indiscrets modéraient l'étincelle. Un d'eux , sans le savoir , avait btessé son cœur : Et la tendre Linna^ par un rigide honneur,
l64 l'A MALTilDE,
Opposant aux désirs les vertus de son ame.
Avait su commander à sa puissante flamme.
Elle aimait , sans jamais que son cœur le trahit ; Et toujours au devoir son amour obéit.
De ses feux cependant l'insurmontable atteinte Lui faisait éprouver une dure contrainte :
Et plus son cœur épris savait dissimuler, Plus d'une ardeur secrète il se sentait brûler. D'un amour à ses yeux peint comme illégitime. Elle était à la fois et maîtresse et victime. Mais au sein des ennuis d'un penchant malheureux; Dans les soins, les combats d'un martyre amoureux, Que son tourment s'accrut , depuis qu'en ces murailles Chaque jour éclaira de tristes funéraillesf!*
Le plus cuisant souci l'agite et la poursuit De la pensée alors elle cherche , elle suit Le cher et digne objet, dont le jeune courage Se plaît en des périls qu'absente elle partage. Sur la brèche, où sans cesse il affronte la mort, Elle craint pour ses jours les caprices du sort." Peut-être , se dit-elle , une main meurtrière A l'instant, sans pitié, lui ravit la lumière.
Son cœur , à ce penser , de tourmens assailli D'amour et de douleur vingt fois a tressailli.
CHANT QUINZIÈME. l65
Loin d^un oncle, au moment qu'il va, par sa présence^ Des 'Chrétiens sur les murs diriger la vaillance, Linna, dans sa frayeur, dans son égarement^ Ne respire , «e voit , n'entend que son amant. Mais , pour le préserver du fer qui le menace , Que fera son amour ? et que peut son audace ? Elle seule, ira-t-elle, en ces hasards mortels. Emouvoir, attendrir, désarmer des cruels?
Dans le pressant effroi de son ame éperdue , Un spectacle étonnant vient s'offrir à sa vue. Des femmes qu'animaient la patrie et l'honneur Arrivaient, déployant une guerrière ardeur:
Elles couraient braver le sort et les batailles ; Elles couraient mourir pour sauver leurs murailles. Ou du moins partager, avec les Chevaliers, Tant de brillans travaux , tant de faits meurtriers. A leur aspect , Linna sent naître dans son ame Une valeur soudaine , un espoir qiii l'enflamme : Elle sort, et l'amour à sa timidité Donne alors tout le feu de l'intrépidité.
Elle-même conduit ces femmes généreuses Que le péril appelle et rend audacieuses :
Toutes pour les dangers attestent leur mépris Et le vaillant désir dont leur cœur est épris.
|66 LA MALTEIOE,
lienv nombre 9 en ^'augroenUat, en s'ouvrant un pasa Des assiégés ranime , enflanime le courage :
Ce renfort les soutient. Les unes avec eux Frappent d'un bras long-tenis et ferme et vigoureux; Les autres, dans l'horreur de l'attaque sanglante , Font sur les assiégeans pleuvoir une eau bouillante. Mais que devient Linna dans ce terrible instant ? Tremblante, encouragée, et, le cœur palpitant , Insensible aux périls où son amour l'expose, Craintive , audacieuse , elle s'avance , elle ose , Pour revoir un amant si cher, si précieux.
Pénétrer vers la brèche et le chercher des yeux : Elle ne voit d'abord qu'un torrent de fumée , Qu'une foule confuse au carnage animée.
Pâle , d'effroi saisie , elle suspend ses pas. Son désir toutefois ne l'abandonne pas :
Il dirige sa marche au fort de la tempête.
A combler son espoir la fortune était prête.
Elle allait voir l'objet à qui son tendre cœur Ne pouvait plus cacher sa malheureuse ardeur. Mais , ô revers cruel l.. dans son élan rapide , Fond sur elle en sifflant un boulet homicide : 11 lui brise le sein ; il lui ravit le jour; Il éteint dans son sang un déplorable amour.
GHÂirr QUINZIÈME. 167
O que si tu savais ^ jeune et raillant Sydnée , La fin , la triste fin de oette infortunée !
Ton cœur désespéré, déchiré de douleur, Ne pourrait désormais survivre à son malheur ; Tu voudrais, sur le sein de cette illustre amaute, Lui donner de tes feux une preuve sanglante; Lui prouver tes efforts par 1 amour excités, Combattre, la venger, mourir à ses côtés.
Dans Malte ce mortel, au printems de son âge, Faisait des jeux de Mars le dur apprentissage. La vertu, ses devoirs, motifs purs et puissans, Avaient su commander à Ses désirs naissans :
Il admirait Linna , sans prétendre à ses charmes , £t sans qu'il soupçonnât ses discrètes alarmes. Cependant les périls s'étaient encore accrus , £t s'annonçaient au. loin par mille cris aigus. As^égés, assiégeans, tous rivaux en courage, Dans un tumulte afireux se livraient au carnage. Mais avec quelle ardeur combattait Soliman !
La terreur précédait ce terrible Ottoman* A combien de Chrétiens, dans sa fureur guerrière, Ce valeureux sultan fait mordre la poussière ! Cependant, pour l'atteindre, on brave le trépas. Sur lui fondent encor d'impétueux soldats ,
l68 LA MALTÉIDE,
Dont les chefs dévoués, en volant à leur tête.
Au monarque vainqueur disputent sa conquête.
On se bat , on s'acharne ; et Soliman surpris
Est ébranlé du choc de ses fiers ennemis :
Atteint même d'un coup, frappé d'une main sûre,
Il pâlit , et le sang indique sa blessure.
Quel malheur pour les siens ! le bruit qui s'en répand
Ralentit le combat que la douleur suspend;
Et , du haut de la brèche , on porte dans sa tente
Le héros accusant la fortune inconstante.
Mais avant que le zèle , effrayé pour ses jours ,
Ait pu lui prodiguer de*rart tous les secours,
Soliman , dans son cœur dévorant son outrage ,
Veut que sur l'heure même on l'emporte au rivage.
Cependant par son ordre on revole à l'assaut.
L'indompté Mustapha commande à son défaut :
Il s'est joint l'amiral , dont le dépit extrême
S'empresse de venger et son prince et lui-même.
Porté par des guerriers qu'honore un tel fardeau , L'impérieux monarque arrive à son vaisseau.
Sans crainte pour sa vie , il veut qu'en ce navire On le dépose où gît la malheureuse Elvire.
Là , sur elle attachant ses yeux mouillés de pleurs , Il demeure plongé dans de sombres douleurs.
CHANT QUrNZliUE. 169
Mais son courroux éclate ; à l'instant il s'écrie : « O femme infortunée ! ombre auguste et chérie ! w Sois témoin de mon sort ; contemple dans mon sang » De tes cruels bourreaux l'attentat renaissant; » Reconnais leur audace, et vois mon impuissance! » Ton sang versé , le mien demande au ciel vengeance , » Et le ciel la refuse à ma juste fureur, y> Au cri du désespoir , à la voix de l'honneur ! » Des flots de mes guerriers , pour punir tant d'outrages , » Aurai-je donc en vain inondé ces rivages ? » Ainsi le fier sultan déplorait son malheur.
Jouet, dans son amour, d'une fatale erreur, Il accusait le ciel ; et le ciel équitable Enfin daigna répondre à sa plainte coupable.
Est-ce un songe? Soudain, froide devant ses yeux, Elvire, en s'animant, cède au pouvoir des cieux. O prodige inoui ! cette amante respire , S'adresse à Soliman , le regarde , soupire , Et de sa bouche alors laisse tomber ces mots : (c Le ciel a fait justice et vengé des héros. » Respectez ses décrets : c'est, pour vous les apprendre, h Un Dieu même , seigneur , qui fait parler ma cendre ». Elle dit , et soumise aux dures lois du sort , Retombe , en gémissant , dans les bras de la mort
170 LA VALTÉIDEy
Le trouble ,* la frayeur règne dans cette enceinte. Tous les cœurs sont glacés d'une épouvante sainte.
Mais vers son prince Hascen arrive haletant ; Il entre, et devant lui se prosterne à Tînstant Il gémit , il frémit de voir couler encore Ce sang si précieux que tout un peuple adore : Et le bouillant bâcha ^ d'un nouveau zèle épris, Du feu de la vengeance enflamme les esprits.
Lui, soldats^ officiers entourent le monarque. Redoutant pour ses jours les ciseaux de la parque, L'œil ardent de courroux^ la rage dans le sein, Au dessus du sultan ils lèvent tous la main : Et tous jurent sur lui , d'une voix menaçante , De punir par le fer une insulte sanglante.
De leur cruel serment la rapide clameur Vole, court dans l'armée accroître la fureur.
Enfin contre les forts l'attaque recommence.
Le désespoir accru , la haine , la vengeance , La soif du sang chrétien, d'affreux ressentimens Ramènent sur les murs des flots de Musulmans. Fiers vengeurs du monarque , agas et janissaires Chargent plus vivement leurs vaillans adversaires. Mais partout La Valette , au mépris du trépas , De son exemple anime , enflamme ses soldats.
Par son ordre , aussitôt de leui^ mains triomphantes j Fondent sur rennemi des flammes dévorantes , Des cercles embrasés , effroyables apprêts D'un génie, inventeur de ces cruels secrets.
Son invisible bras lui-même les dirige.
C'est par lui qu'opérant un terrible prodige , Des sommets de la brèche et du haut des remparts , Ces mortels instrumens pleuvent de toutes parts. Quel spectacle d'horreur! la résine enflammée, Le bitume bouillant couvre , assiège l'armée. Par le soufre et le feu de ces bois meurtriers , Sont en fdule assaillis d'infortunés guerriers. Dans ces ardens liens la parque les enchaîne , Et jusqu'au noir Cocyte à l'instant les entraîne.
Que d'accens douloureux , affreux et déchirans Ces malheureux poussaient dans la flamme expirans ! Des voix, des cris aigus, des plaintes lamentables Remplissaient tous ces lieux de sons épouvantables. Parmi les tourbillons autour d'eux répandus , Couraient les assiégeans , égarés , éperdus.
Les uns, demi*brulés, emportaient dans leur fuite Des feux qui s'acharnaient partout à leur poursuite : Ils allaient, de leurs cris effrayant les échos. Pour finir tant de maux , se plonger dans les flots ;
172 LA MALT]£lDE,
Les autres, hors des murs, emportés par la crainte, De ces feux dévorans fuyaient l'horrible atteinte. Que d'effroi , de désastre au sein de ces soldats ! Les cercles , dont la flamme aiguillonnait leurs pas y Entraînés avec eux sur ce triste rivage.
D'un cruel incendie offraient au loin l'image : Ils ne pouvaient s'éteindre une fois allumés, Et ceux qu'ils atteignaient en étaient consumés. Alors, en des tourmens non moins longs qu'effroyables, Expiraient ces guerriers , victimes déplorables.
Mais les chefs , dont l'audace affronte le trépas , Tentent de rallier ces malheureux soldats.
D'un noir dépit encor leur ame est animée :
Ils veulent à l'assaut ramener leur armée ; '
Ils exhortent cent fois et menacent en vain Les esprits effrayés de leur affreux destin.
Le^désordre de tous achève la défaite.
Cependant furieux, outré de leur retraite, Mustapha, dans l'excès d'un insensé courroux, Sur ces infortunés faisait pleuvoir des coups : A périr sur la brèche il voudrait les contraindre. Mais les feux des Chrétiens mille fois plus à craindre Que le tranchant aigu de l'homicide acier.
Commandent l'épouvante au cœur le plus altier:
A leur fatal aspect , fuyait le janissaire Et le plus intrépide et le plus téméraire.
Rien ne saurait calmer, rassurer ces esprits Des rigueurs de leurs chefs trop justement aigris. Le découragement, le tumulte redouble:
Et prompt à profiter d'un tel excès de trouble , Pour terminer enfin tant d'assauts meurtriers, Le grand-maître au combat mène ses Chevaliers. Il veut , par mille efforts , ce jour même , à leur tête , Oter à Soliman tout espoir de conquête.
Avec ses bataillons, il fond, le glaive en main, Sur Tennemi troublé, las, confus, incertain.
Copier qui l'accompagne , et que suit la victoire , Veut aussi partager ses périls et sa gloire.
Assuré du succès y l'audace dans le cœur, En soi-même déjà chacun se croit vainqueur :
On tente , on ose tout sous un chef invincible. Les Turcs sont ébranlés par un choc si terrible : Ils cèdent à la force ; et leurs rangs dispersés N'offrent plus que soldats , fuyans ou renversés. Partout l'abattement , la peur se manifeste : A leur suite s'acharne une terreur funeste.
Mais les chefs , recourant à des moyens heureux, Ramènent sur leurs pas ces guerriers tout poudreux.
174 ^^ MÂLTÉIBf,
Leur exemple 5 leur voir , une honte soudaine Réveillent dan» les cœurs le courage et la baine. Aussitôt déployant un front plus étendu , Ils en font res^ntir Teffort inattendu.
D'un rud« et long combat s'offre Faffreuse image. Deux mats vivans au loin vomissent le carnage. Le mimsquet meurtrier, par ses coup» redoublés , D'une sombre vapeur couvre les airs troublés. Des deux côtés toivnaient des bronze» homicides. Le sifflement , l'essor de cent globes rapides , Par le salpêtre en feu , poussés hors de l'airain , Prouvâîfent tout ce que peut un savoir assassin. On y voyait sur-^tout, instrument des batailles , La bombe, que l'obus chasse de ses entrailles, Tour à tour sur la terre et ramper et bondir, S'élever, reto«riber, tout-à-coup s'entrouvrir, Et, de ses flancs brisés avec tfn bruil horrible, Semer aulour de soi k mort la plus terrible , Multiplier sa rage autant que ses éclats^.
Mutiler, déchirer tes malheureux solda)tsv De tels dangers po<irtant affrontat^t la tempête , Les Chrétiens, doftt le chef part et vole à leur tête, ServeM leurs bataillons , pressent leurs motpvemens Et se jettent vainqueurs sur les fiers Musulmans.
Loin de fuir , les Turcs font , quoique sans avantage , Tout ce que peut oser un généreux courage:
Ils soutiennent le choc/Mais, trois fois enfoncés, . Ils couvrent divers lieux de morts et de blessés.
la
SOMMAIRE
SoLiMAH, qui n'a été que légèrement blessé, reprend ses armes et revoie aux combats. ^ Effet que produit sa présence sur ses troupes, -i- Il cherche le grand-maltre qui portait le carnage dans son armée.
— Combat de ces deux héros. — > Les soldats , Chrétiens et Musulmans , comme par un miracle, cessent tout à coup de se battre. — > Ils demeurent inactifs, et ne sont occupés que des efforts de leurs chefs. — Tentatives de Mahomet et de FAmour pour détourner ces chefs du combat qu^ils se livrent , et pctur mettre de nouveau aux prises les Turcs avec les Chevaliers.
— L'Éternel les confond. — Témoignage éclatant de sa puissance. — U fait rentrer dans le néant les ennemis des Chrétiens. — Soliman et La Valette en sont toujours aux mains. — Tableau de ces guerriers. -> Ils se livrent le plus violent combat. — > Action généreuse du grand-maître. — Intervention du Ciel, etc.
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I ELLE que s'écroulant des rocs de l'Helvétie i Fille des noirs frimas , par Taquilon durcie , Une énorme avalange écrase les troupeaux > Entraîne les forêts , emporte les hameaux ; Tel que ce long amas et de neige et de glace Rompt tout ce qui s'oppose au lourd poids de sa masse : Tel La Valette , ardent à guider ses guerriers , Ebranle , enfonce, abat des bataillons entiers.
Au travers de Tarmée il se fait un passage :
II s'élance sanglant dans un champ de carnage ; A tout ce qu'il rencontre il donne le trépas, Fait voler l'épouvante au devant de. ses pas. Qui ne l'eût redouté dans ce moment terrible ? Avec lui combattait un pouvoir invisible :
Il dirigeait ses coups, redoublait sa vigueur,
Et devant lui frappait l'ennemi de terreur.
En vain des chefs vaillans s'efforcent de l'atteindre.
Pressés par des guerriers pour eux non moins à craindre ,
l8o t'A MÀLTÉI0E,
Ils ne sont occupés que du soin valeureux De soutenir ailleurs un choc impétueux.
Contre eux tout combattait avec une furie Qu'excitait dans les cœurs l'amour de la patrie.
Mais bientôt, au fracas qui règne dans les rangs; Aux accens douloureux des blessés , des mourans , Soliman, dans sa tente, instruit de ces alarmes, Pour secourir les siens , veut reprendre ses armes. Du fer qui l'atteignît heureusement l'acier Trahit des assiégés le projet meurtrier:
Sa pointe détournée, en glissant sur l'armure, N'osa tenter sur lui qu'une vaine blessure; Et , par les soins d'un art aussi prompt que puissant, De la plaie aussitôt on étancha le sang.
Déjà le fier sultan , surmontant sa disgrâce , De dépit , s'est chargé du poids de sa cuirasse : Il s'arme en frémissant. Le cimeterre en main, Il court et se venger et changer son destin.
Tel qu'un rapide éclair, dans sa course imprévue, Il frappe les soldats de l'éclat de sa vue.
A son aspect , les coeurs se sentent ranimés. De l'ardeur qui l'embrase ils sont tous enflammés. L'audace en eux renaît et l'espoir avec elle. Sur leur visage altier le courage étincelle.
CHAIKT SEIZIÈME. l8l
Tous veulent devant lui mourir victorieux; Tous redoublant d effojts , acharnés , furieux , Etouffant dans leurs cœurs tout désir de retraite, N'aspirent qu'à venger leur dernière défaite* Des Chevaliers d'abord ils soutiennent le choc. Leur masse inébranlable est alors comme un roc Qui des noirs aquilons, déchainés sur sa tête, Supporte la furie et brave la tempête.
Mais de ces Musulmans quel que soit le rempart, Sur eux fond La Valette aussi vite qu'un dard. • En vain long-tems encor la foule lui résiste. Cet invincible chef datis son assaut persiste : Il force les soldats , se jette au milieu d'eux , Dans leur rangs enfoncés répand un trouble affreux, Y fait à chaque pas de terribles ravages , Et des flots de leur sang inonde ces rivages.
Mais l'ardent Soliman , poussé par sa valeur , Court , prétend arrêter son ennemi vainqueur : Il vole à sa poursuite, avec l'impatience D'un cœur bouillant de rage , altéré de vengeance. Tout ce qui lui résiste est par lui renversé. Le plus fier Chevalier est par lui terrassé.
C'est un lion sanglant que le carnage irrite : Au centre des Chrétiens il fond; se précipite,
l82 LA MALTIÊIDE,
Et bravant et donnant à la fois le trépas.
Il devance en vainqueur ses fidèles soldats.
De tous, par son exemple , il accroît la vaillance: Au plus fort de Forage à leur tête il s'élance. O que dans son courroux il semblait effrayant l Les éclairs de ses yeux ; son regard foudroyant ; Les coups multipliés d'un large cimeterre, De son vigoureux bras ministre sanguinaire ; Tout , dans l'emportement de son dépit cruel , Signalait ce terrible et superbe morteL
Ainsi y dans ces combats il se livre au carnage ; Ainsi, sur les Chrétiens il Tlbage son outrage. Au milieu du tumulte , à travers les hasards , Il s'avance pareil à l'homicide Mars.
Son adversaire enfin devant lui se présente : Il le voit et frémit. Tel aux rives du Xanthe , L'impitoyable Achille, au seul aspect d'Hector, A toutes ses fureurs donnait un libre essor.
L'impatient sultan part comme un trait rapide , Et dans sa course atteint sou rival intrépide. Musulmans, Chevaliers, chefs, soldats tout poudreux, Au massacre excités, combattaient autour d'eux. Cependant, qui l'eût dit? 6 divine sagesse !
Dieu veut: et tout d'un coup tant d'acharnement cesse.
CKkTUT SEIZIÈME. I 83
Turcs, Chrétiens ont les yeux sur les deux combattans, Et tous entre la crainte et l'espoir sont flottans* Le fer demeure oisif dans leurs mains sanguinaires. Chacun pour son parti craint les destins contraires.
Mahomet en frémit : par sa haine excité , Du ciel même il prétend changer la volonté.
Il va trouver TAmour qui, loin du bruit des armes, Dans un calme apparent déposait ses alarmes.
Ni les lieux fortunés où ce dieu tient sa cour, Où les plaisirs pour lui renaissent chaque jour; Ni le courroux du ciel que sou audace offense , Ne peuvent dans son cœur amortir la vengeance. Il voudrait de l'enfer servir les attentats.
Sur des bords enchantés, centre de ses états ^ Il reposait alors sous un vaste feuillage , De rameaux enlacés agréable assemblage.
Palais, riant bosquet, £siit pour la volupté ^ Il est dans tous les tems des frimas respecté. Si l'or n'y brille point , des roses immortelles , Ouvertes tous les jours ^ et tous les jours plus belles. Mariant leurs couleurs avec ses lailibrîs verts. En décorent l'enceinte, et parfument les airs. Partout , sans que jamais l'été les décolore, S'offrent dans ce séjour les doux présens de Flore.
x84 l'A MALTilDE,
Tout y montre, y conserve un éternel éclat De la grenade en fleur le brillant incarnat Y parait, des rameaux égayant la verdure, Tel qu'un rubis dont Tart nous fait une parure. Des myrthes odorans , des bois mystérieux Entrecoupent ces prés, ces champs délicieux.
Ici sont des bosquets , là de vertes prairies. Plus loin, baignant l'émail de ces rives fleuries, Autour d'elles serpente et règne le cristal D'une eau tranquille au sein d'un superbe canal. Des cygnes, plus brillans que la neige éclatante, Réfléchis au miroir de l'onde transparente , Glissent^ en se jouant, sur l'immobilité De ce beau lac par eux et le calme habité.
Là préside le dieu qui se rit de nos peines , Qui fait tout son pouvoir des faiblesses humaines. Pour suite , il a les ris , les jeux et les plaisirs , Les regrets importuns , les volages désirs ; Pour sujets , des amans sans foi pour leurs amantes^ Dont lui-même entretient les flammes inconstantes; Peuple vain et léger, occupé tout le jour De l'art de feindre un teudre et véritable amour. Au sein des voluptés que sans cesse il respire, Là le tyran des cœurs exerce son empire.
CHAKT SEIZIÈME. l85
Sur un trône , tantôt on le voit triomphant.
Libre*de son carquois , tantôt c'est un enfant
Qui se mêle aux Amours et folâtre sur Fherbe :
Tantôt, changeant *de traits, c'est un maître superbe^
Qui , jaloux de ranger sous ses lois l'univers ,
Aux plus fiers des mortels voudrait donner des fers.
Mahomet, revêtu d'une pompe éclatante,
Arrive, et, l'œil en feu , devant lui se présente :
« Des affronts , lui dit- il , et des çevers nouveaux
» Seront-ils les seuls fruits qu'attendent nos travaux?
« » Notre ennemi triomphe! ... Est-ce donc sa puissance
»Qui nous doit commander ici l'obéissance?
» Ce fier Amour , n'aguère à sa perte acharné ,
» N'est-il plus qu'un enfant pour l'esclavage né ?
» Qu'est devenu son zèle à servir notre cause ?
» Est-ce assez qu'en ces lieux mollement il repose ?
» Ah! plutôt, qu'au moyen d'un prompt déguisement,
» Il sache de deux chefs vaincre l'emportement.
» En vain de leurs soldats l'ardeur s'est ralentie;
» Il faut, en les tirant de leur lâche inertie,
y> Que d'Elvire vivante il imite les traits,
» Et devant le sultan retrace -^ses attraits. »
L'Amour comprend ces mots ; et , cédant au prophète ,
Il quitte au même instant sa tranquille retraite :
l86 LA MALTÉIDE,
Il dirige son vol vers les funestes bords , Où gisent la sultane et tant d'illustres morts# D'Elvire il prend les traits, le maintien, la stature^ Et compose avec art une adroite imposture.
Brillant de tout l'éclat qu'avait cette beauté , Il s'offre .à Soliman soudain déconcerté :
A peine apperçoit-il cette image touchante, Qull croit voir, retrouver sa malheureuse amante. Elle approche de iui ,*s'arrête , tend les bras Aux deux héros frappés de ses puissans appas : a Guerriers, qu'à votre perte un vain délire excite, y> Renoncez au courroux qui tous deux vous agite, » Dit-elle , c'est le ciel qui m'amène vers vous , » Pour fléchir votre haine et retenir vos coups. » A ce discours ses yeux se remplissent de larmes : La beauté dans les pleurs triomphe alors des armes. Chacun des deux héros sent son cofiur désarmé. Soliman tout ensemble interdit et charmé, Deux fois vers le fantôme avec transport s'élance , Et deux fois l'objet feint trahit son espérance : Il s'éloigne , l'entraîne et suspend le combat.
Loin de lui Mahomet poursuit son attentat.
Prenant d'un vieil aga la taille et le visage , Il va , vient , court pousser ses soldats au carnage :
CHAWT SEIZIÈME. 187
Et déjà la fureur est prête à les saisir.
L'enfer réveille en eux un féroce désir ; Il comunique à tous son projet homicide.
Mais rÉternel , en qui toute force réside , Qui d'un geste^d'un mot, fait trembler l'univers. Arrête en ses desseins un ennemi pervers.
ccQuoi! dit-il menaçant, un perfide, un rebella «Oserait m'opposer une rage éternelle!
» Il armerait des cœurs par moi seul désarmés !... » Ah ! que de tels complots soient en lui réprimés! » C'est assez que dans Malte , à force de carnage , » Les Chrétiens qu'il poursuit aient prouvé leur courage; » Que ces vaillans mortels, tant de fois combattus , » Aient fait au monde entier admirer leurs vertus; ))Que ma justice enfin , par tant de résistance , » Ait pour eux de mon bras signalé l'assistance... » Ressentimens , fureurs, rentrez dans le néant. » Mes décrets sont remplis : de mon bras foudroyant , » Renversons, écrasons sous le poids de leurs chaînes » Ces ministres honteux des passions humaines. » Il dit, fait un clin d'œil, et la terre a tremblé. Mahomet de ce signe est lui même accablé.
Succombant sous le poids de sa toute-puissance, Il y voit ses soldats céder sans résistance:
l88 LA. MALT^IDE,
Il fuit , non pas au sein du céleste séjour ,
Mais en de tristes lieux où , loin des feux du jour,
Il court ensevelir ses projets téméraires.
Cependant les deux chefs , valeureux adversaires , Délivrés du fantôme à leurs yeux disparu , Reprennent le combat vainement suspendu.
Du fracas de leur choc les -échos retentissent , Et d'effrayans éclairs de leurs armes jaillissent : On eût dit qu'animés d'un secret sentiment , Leurs glaives partageaient tant de ressentiment. Le fer résiste au fer dont chacun se ngienace. De quels coups on entend résonner leur cuirasse ! Attaquant, attaqués au même instant tous deux, Us font , d'un bras constant, pleuvoir l'acier sur eux.
Dans leur brûlant regard la colère étincelle. Une noble fureur éclatait avec elle.
Comme un cèdre agité sur le front du Liban , Dans ces rudes assauts se montrait Soliman.
Que jusqu'en son courroux on voyait de noblesse! Et que son front superbe étalait de richesse! Un croissant, dont l'éclat défiait le soleil; De son large turban magnifique appareil, Tel qu'un astre , lançait un rayon de lumière , Digne d'ojrner sa tête et respectable et fière.
Sous ce faste , quel port , quels traits majestueux !
Le fer qui le couvrait n'était pas moins pompeux.
L'or à l'acier mêlé, dans sa riche parure, ^^ •
Distinguait sa pesante et somptueuse armure.
La Valette plus simple, et non moins imposant, N'offrait , au lieu de l'or , qu'un fer resplendissant. Ce métal , des guerriers ornement salutaire , Est au champ des hasards seul digne de lui plaire. D'une croix, signe auguste et de nous révéré, ' Ce héros toutefois paraissait décoré.
Du salut des Chrétiens cette marque adorable S alliait à l'acier d'une arme impénétrable.
Qui dans les durs combats couvrait ce cœur vaillant. Et lançait ^es éclairs de son poli brillant.
La main de l'ouvrier, en forgeant cette armure, Y prit soin d'imprimer la trempe la plus dure.
Mais que d'assauts encor se livrent ces héros! Ils ressemblent tous deux aux vents qui , sur les flots , Opposés l'un à l'autre, et déchaînant leur rage. Menacent le nocher du plus terrible orage.
Leurs bras, par la vengeance et le meurtre excités, Attestent le dépit de ces cœurs irrités.
Dans leur bouche est un morne et farouche silence. De leur emportement s'accroît la violence :
igO LA MALTEIDE,
La soif de triompher les rend plus furieux.
Leur visage est en feu , Téclair sort de leurs yeux. Sans cesse un fer mortel fait gémir leur cuirasse. Ce n'est plus la valeur, c'est une aveugle audace Qui dirige , au hasard , sur leur sein , vers leur flanc, Un glaive , dans leurs mains , altéré de leur sang. Sous leurs pieds croit, s'étend un torrent de poussière. Il semblait , dans l'effort de leur lutte guerrière , Que les coups qui partaient, qui pleuvaient de leurs bras, Etaient ceux d'une armée au plus fort des combats.
Qui pour ces deux héros n'éprouva point d'alarmes? Dans leur acharnement, dans le choc de leurs armes, Chacun tremble d'abord pour son chef, pour son roi, Et du geste et des yeux témoigne son effroi. * Chrétiens , Mahométans , tous à peine respirent ; Tous craignent un combat qu'en secret ils admirent.
Le ciel allait enfin déclarer le vainqueur.
Au même instant , d'un bras dont s'accroît la vigueur, La Valette à grands coups pressant son adversaire y Fait sauter de sa main son fatal cimeterre.
Le Sultan désarmé pâlit, craint pour ses jours. Son armée en frémit et vole à son secours , Mais la foule est calmée aussitôt qu'éperdue ; Par le héros chrétien sa course est suspendue.
CHAITT SEIZIÈME, igi
Ce guerrier vers la terre avait soudaia baissé Le fer dont Soliman allait être percé :
11 rassurait ce prince; et, d'une voix ainie, 11 lui criait : « Sultan ! ce n'est point votre vie y) Que les Chrétiens vainqueurs ont prétendu ravir : >) Leur vengeance à tel prix ne sait point s'assouvir. y> Après tant de périls, tant d'assauts, de batailles; » Tant d'efforts meurtriers et tant de funérailles, » Us n'aspirent encor qu'à désarmer vos mains, » Qu'à fléchir votre cœur dans ses sanglans desseins. » Seigneur , que leurs vertus, l'honneur qui les anime, » Touchent en leur faveur votre ame magnanime. » Il dit : mais dans les airs quel effroyable bruit !
Sur l'île se répand la plus obscure nuit.
La mer s'enfle et mugit ; tout le rivage tremble :
Ce n'est plus qu'un combat des élémens ensemble.
Dans la nue à longs traits serpentent mille feux;
Et la foudre, en grondant, roule parmi les cieux.
De tous les cœurs s'empare une sainte épouvante.
Ce terrible fracas, cette nuit effrayante;
Le tumulte des airs de plus en plus croissant ,
Sont des décrets d'un Dieu le signal menaçant.
La Nature gémit à ce son formidable :
Elle croit du sultan la perte inévitable.
IQl hJL MALTEIDE, GHAI^T SÊIZIEHE.
Mais à ce bruit affreux, auquel lecho répond, Succède tout à coup un silence profond ; .
Puis une voix pareille à Téclat du tonnerre Fait entendre ces mots^ dont retentit la terre: a Mortels! qu'agite un long et barbare courroux, » Aux volontés du ciel enfin soumettez-vous.
» Du Dieu de l'univers respectez la puissance, » Et cessez de poursuivre une injuste vengeance. » Que l'erreur plus long-tems ne vous abuse pas. » Ma j ustice d'Elvire a vengé lé trépas.
2> De ta main , Soliman , tu frappas le coupable ; » Ismar seul a commis un crime détestable :
»£t ces vaillans Chrétiens, ennemis des forfaits, » Dans son fatal complot ne trempèrent jamais. » Pour te rendre une amante à ta flamme ravie , » Que n'a point fait d'abord leur généreuse envie? » Cesse de leur livrer de si rudes combats ; » Et , conduit par le ciel , retourne en tes États. »
A ces mots l'Éternel, de l'éclat de sa vue , Frappe l'œil ébloui de la foule éperdue ; Et rentrant glorieux au séjour des éclairs , Avec les cœurs émus il calme aussi les airs.