INTRODUCTION
La Mandragore est une des grandes pièces de la Renaissance. Ce qui fait son charme et son éternelle jeunesse, c’est non seulement son intrigue ingénieuse et serrée, mais aussi son innovation philosophique : Machiavel est le découvreur d’un monde nouveau sur le plan des idées. Il a ouvert le chemin aux bâtisseurs de la Modernité, Bacon, Hobbes et Descartes; il a préparé de loin les Lumières où Voltaire (Essai sur les mœurs) dira que La Mandragore est meilleure, ou aussi bonne, que les pièces d’Aristophane; sa pièce est l’image prophétique de la Grande Ilumination.
Mais Machiavel est aussi l’élève des poètes classiques Ovide, Dante, Pétrarque, Boccace, des dramaturges Térence et Plaute, et de la Commedia Erudita (quoiqu’il s’en moque un peu). Pour son intrigue, La Mandragore emprunte allégrement à deux nouvelles de Boccace: dans «Le mari battu, cocu et content» (Décaméron Vi. 7), on discute des plus belles femmes, on y vante surtout une Bolognaise, un jeune homme va vérifier la chose, s’introduit auprès de la dame et la persuade de tromper le mari naïf ; dans «La nuit tous les chats sont gris » (Décaméron 11.6), un homme, dans le noir, se fait passer pour le mari, se retrouve au lit avec l'épouse, puis gagne son cœur avec le récit de sa tromperie et une déclaration d'amour. Mais lemprunt le plus significatif est fait à Tite-Live dans son récit du viol de Lucrèce, où Boccace a puisé sa nouvelle sur la Bolognaise. L'adaptation qu’en fait Machiavel marque une critique plus sérieuse: il faut le rationalisme d’un Ligurio pour que Callimaco et Lucrezia réussissent là où Tarquin et Lucrèce ont échoué, et cette victoire devient une exhortation à une certaine immoralité, ou
à une morale nouvelle.
La Mandragore est aussi remarquable par son style réaliste : sa pièce n’est pas burlesque et ne fait pas appel à l'intervention répétée de la fortune. Au contraire, elle fait partout triompher le calcul et la ruse. En cela, elle est une réplique à Ariosto dans sa comédie 1 Sppositi (Les Supposés, 1509), où l’on est redevable à la fortune pour l’heureux dénouement. Même dans son théâtre, dans la mesure où le genre comique le permet, Machiavel poursuit le réalisme de la vérité effective.