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En latin: #puditicia, impudicité, atteinte à la pudeur

SUR LE VIOL DE LUCRÈCE

elle n'avait pas été jugée, mais encore, il appert qu'elle était chaste et innocente. Dites-moi, ne punirez-vous pas sévèrement cet assassinat ? Or, ici, l’assassin c’est Lucrèce. Oui, cette Lucrèce tant célébrée à tué la chaste, l’innocente Lucrèce, infortunée victime de Sextus. Prononcez la sentence! Ou peut-être ne le ferez-vous pas sous prétexte que la coupable n’est plus? Mais alors pourquoi louer, à titre posthume, la meurtrière d’une femme si honnête et si pure? Et encore, seriez-vous en mesure de la défendre devant les juges des Enfers, ceux-là mêmes que chantent vos poètes? Ne lit-on pas dans leurs oeuvres, que là où elle séjourne en compagnie de tous ces autres infortunés «qui se sont donnés la mort de leur propre main et qui, sans avoir commis aucuñ crime mais ne pouvant supporter la lumière, ont tout de même jeté leurs âmes au loin’», elle ne peut revoir le jour? Car «le destin s’y oppose et elle est empêchée par l’onde maléfique du bourbier dont on ne s’extirpe pas.»

Mais elle ne séjourne peut-être pas en ces lieux? Peut-être s’est-elle enlevée la vie parce qu’elle se sentait coupable? Peut-être a-t-elle été séduite, et en secret gagnée par le plaisir? A-t-elle consenti au crime? Son geste regrettable, n’est-il que la conséquence de la honte et de la

6. Il est difficile de savoir si Machiavel connaissait ce texte d’Augustin. On remarquera cependant avec intérêt ce passage où Lucrèce est dédoublée et devient juge d’elle-même. Il correspond assez bien à l'intuition de fond qui inspire l’ensemble de la Mandragore. En effet, la pièce nous présente la métamorphose de Lucrèce en Lucrezia, qui devient juge d’elle-même à la fin: «Puisque ton astuce à toi [Callimacol], la sottise de mon mari, la simplicité de ma mère et la méchanceté de mon confesseur m’ont conduit à faire ce que jamais par moi-même je n’aurais fait, je veux juger que ça vient d’une disposition céleste qui en a voulu ainsi, et je ne suis pas à même de refuser ce que le Ciel veut que j’accepte. Alors je te prends comme seigneur, maître et guide; je veux que ce soit toi mon père, toi mon défenseur et toi tout mon bien. (v.6)» Cette profession de foi marque la fin d’une manière de vivre et le début d’une autre. La Lucrèce machiavélienne à tué la Lucrèce romaine.

7. Virgile, Énéide V1.434-439. On retrouve la même idée, exprimée dans Les Confessions 1.13, où Augustin se reproche d’avoir pleuré la mort de Didon, qui s’enleva la vie pour l’amour d’Énée. Elle errerait aux Enfers et devrait donc tenir compagnie à la pauvre Lucrèce.

8. L'idée du fleuve des Enfers, aux méandres où s’enfoncent les morts dans la vase du bourbier, est aussi de Virgile. Elle représente l’enlisement de

l’âme. Voir Géorgiques IV.479.

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volonté d’expier sa faute? Même si tel était le cas, son devoir m'était-il pas, au lieu de s’enlever la vie, d’offrir à ses faux dieux une pénitence salutaire? Ici, seulement Lucrèce elle-même saurait nous le dire. Mais enfin, si les choses se sont passées ainsi, on ne peut plus dire: «Ils étaient deux, un seul fut adultère! » Alors, si tous deux ont commis ce crime, l’un par une agression ouverte, l’autre par un secret consentement, il n’est plus vrai d'affirmer qu’une femme innocente est morte! Tous ses doctes défenseurs sont autorisés de soutenir qu’elle n’habite pas cette partie des Enfers réservée aux infortunés «qui, purs de tout crime, se sont enlevés la vie». Au bout du compte, nous sommes contraints d'envisager ces deux extrêmes: si nous souhaitons l’absoudre du crime d’homicide, on la rend coupable d’adultère; si l’adultère est rejeté, nous voilà dans l’obligation de la déclarer homicide. En conséquence, on ne peut pas éviter cette alternative: si elle est adultère, pourquoi vanter ses mérites ? Si elle est chaste et pure, pourquoi s’est-elle donnée la mort?

En ce qui nous concerne, pour réfuter ceux qui ne savent rien de la sainteté et qui insultent sans retenue ces femmes chrétiennes outragées dans leur captivité, il suffit de répéter, sans plus, cet éloge proclamé à l'égard de l’illustre Romaine: «Ils étaient deux, un seul fut adultère». C’est le mot qui résume le mieux l'opinion qu’on se faisait d’elle. Il était impossible d'envisager une Lucrèce qui éprouverait la moindre complaisance à cet adultère.

Une chose est certaine toutefois. Si elle s’est tuée pour avoir subi un outrage auquel elle n’avait pas consenti, ce n’est certainement pas amour de la chasteté qui a guidé sa main, mais bien une faiblesse engendrée par la honte. Car c’est bien de honte dont il s’agit, celle éprouvée par le dégoût du crime commis contre elle, bien que malgré elle. Et en noble Romaine trop attachée à la réputation comme au sens de l’honneur, elle a eu peur du qu’en-dira-t-on, suggérant qu’elle aurait survécu au viol en raison du plaisir qu’elle y aurait pris”. Voilà pourquoi

9. Le regard d’Augustin sur le comportement de Lucrèce et sur sa vertu suggère qu’elle à agi plus par orgueil qu’au nom d’une véritable noblesse d'esprit. Il y aurait moins de grandeur d’âme à l’origine de son geste qu’une volonté exacerbée de sauver la face. D’une certaine manière la critique d’Augustin sur les intentions de Lucrèce, dont elle seulé connaît les secrets, est fondée sur la conviction que pour la très grande majorité des êtres humains, il n'est pratiquement pas possible d’être vertueux. La faiblesse humaine est trop

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elle aurait envisagé que sa mort servirait de témoignage mettant en valeur sa pensée à défaut de l'impossibilité effective d'ouvrir sa conscience au grand jour. Elle rougissait à l’idée qu’on puisse prétendre qu’elle fut complice de l’ignoble agression commise par un autre contre elle du fait qu’elle la supportait patiemment.

Ce n’est pas ainsi qu’ont agi les femmes chrétiennes qui ont été les victimes de viols semblables. Elles sont restées en vie, afin de ne pas venger sur elles-mêmes les crimes d’autrui et afin de ne pas commettre un crime supplémentaire ”, Elles ne souhaitaient pas ajouter l’homicide à la honte de la souillure infligée par le viol. Il n’y a pas de doute qu'elles conservent, au plus profond de leur âme, la gloire de leur chasteté et le témoignage de leur conscience, manifeste aux yeux de Dieu. Elles n’exigent rien de plus, n’ayant rien d’autre à faire pour agir avec droiture que la crainte de s’écarter de la loi divine !!, En aucun cas,

grande. Il y a donc beaucoup de prétention à croire qu’on l’est mais peu de chance de l’être effectivement. Sous cet angle, les perspectives d’Augustin et de Machiavel se croisent. Mais devant cette constatation, le premier invoque le secours de la grâce tandis que le second propose de profiter de la situation en enseignant l’art de la ruse.

10. Une des définitions classiques de la philosophie est, littéralement, une sorte de pratique de la mort. La mort de Socrate et son attitude face à celle-ci nourrissent le questionnement philosophique depuis ses débuts. L'intérêt de réfléchir sur ce thème, à partir du viol de Lucrèce, est de mettre en perspective trois options distinctes en face du droit de mourir, de sa légitimité ou de son illégitimité. Ainsi l’idéal romain et grec, jusqu’à un certain point, présente une Lucrèce qui justifie ce droit et en fait même un devoir au nom de l'honneur et du bien de la cité. L'idéal chrétien, dont les femmes violées à l’occasion du sac de Rome sont les parangons, ne reconnaissent pas ce droit et, au nom de leur foi, témoignent du devoir de vivre. Elles supportent donc l'épreuve au risque de perdre leur réputation. L'idéal machiavélien, et moderne d’une certaine manière, concédera qu'il y a droit sans devoir d’aucune sorte, mais en l'occurrence Lucrèce doit survivre à ce qu’elle a subi pour assurer son bien-être personnel en exploitant son mari naïf et le reste de son entourage.

11. Sur cette notion de i divine, Augustin réfère à la loi morale naturelle, inscrite dans le cœur de l’homme et accessible par la raison; il réfère aussi aux lois révélées par Dieu aux hommes, dont le Décalogue et les Évangiles sont dépositaires. Dans le contexte précis de ce texte, on peut penser qu’il s’agit du Décalogue qui prescrit: «Tu ne tueras point». Cette maxime s’applique aux autres, mais aussi à soi-même. Pour le chrétien le suicide ou toute forme d’attentat contre l'intégrité de sa personne sont à proscrire.

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elles n'auraient cherché de mauvais moyens pour éviter les suspicions humaines ”.

12. Ces dernières réflexions du commentaire d’Augustin sont centrales pat rapport à la critique machiavélienne de l’agir humain. En plus de référer au respect de la loi divine comme guide ultime de l'attitude des femmes chrétiennes, Augustin poursuit en affirmant la nécessaire légitimité des moyens en fonction des fins poursuivies. Ce dernier point de vue est aussi rejeté par Machiavel. S'il concède que l’on puisse invoquer la loi divine à l’occasion, ce sera si, et seulement si, cela permet d’atteindre son intérêt propre. Ainsi c’est au nom de Dieu, de l’Église et en invoquant la Bible que le frère Timoteo encourage Luctezia à l’adultère et donc à s’écarter de cette même loi divine, tout ceci permettant au religieux de s’enrichir. Dans son argumentation, Timoteo propose de ne pas trop se préoccuper des moyens mais de ne considérer que la fin. Si la fin est bonne, les moyens le sont assurément. Le passage éloquent à cet égard dans la pièce se trouve à la scène x1 du troisième acte. Le frère y énonce le principe suivant: «là où il y à un bien certain et un mal incertain, on ne doit jamais renoncer au bien par crainte du mal.» Il applique habilement, mais non sans perfidie, cette maxime au cas de Lucrezia pour justifier l’adultère. Augustin, toujours en réfléchissant sut le choix des femmes romaines de rester en vie, applique la même règle générale mais d’une manière fort différente: «Cependant, puisque, comme la vérité le proclame, c’est un forfait odieux et damnable de se tuer soi-même, qui sera assez insensé pour dire: Péchons maintenant de peur de pécher plus tard; commettons un homicide dans la crainte que peut-être nous tombions dans un adultère! Si l'iniquité à un tel empire, qu’il nous faille choisir, non plus entre l'innocence et le crime, mais entre deux forfaits, ne vaut-il pas mieux préférer un adultère incertain et à venir, à un homicide actuel et certain? Ne vaut-il pas mieux commettre un péché que la pénitence peut expier, que d’en commettre un qui exclue le repentir ?» (Cité de Dieu 1.25). L'étude comparée de ces deux passages permet de bien mettre en évidence les nuances et de mieux comprendre le rejet de la morale ancienne opéré pat l’auteur du Prince.

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