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Père de Lucrèce

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LE VIOL DE LUCRÈCE

ci revenaient tout juste de Rome quand ils croisèrent l’envoyé de Lucrèce. À l’arrivée des siens, ils la trouvent assise dans sa chambre et désemparée. Elle fond en larmes. «Comment vas-tu? demande son mati. — Mal, dit-elle. Qu'est-ce qui peut aller bien pour une femme qui a perdu l’honneur? Ton lit, Collatin, a été souillé par les traces d’un autre homme. Sache, par ailleurs, que seul le corps est altéré, mon cœur et mon âme sont restés purs. Ma mort en donnera le témoignage. Pour vous, donnez-moi la main comme gage que vous n’épargnerez pas le responsable de cette ignominie. C’est Sextus Tarquin le coupable, un hôte qui a agi en ennemi. Il est venu en pleine nuit, l'arme à la main. Il a usurpé du plaisir pour mon malheur, mais aussi pour le sien, si vous êtes des hommes.» Tour à tour, chacun prête serment et on s'emploie à apaiser la douleur de Lucrèce en attribuant toute la faute à l’auteur de l'attentat et non à elle, qui a été une victime passive: «C’est l’âme qui est criminelle et non le corps; sans mauvaise intention, il ne peut pas y avoir de faute. — C’est à vous de voir ce qui lui est dû, réponditelle. Pour ma part, si je m’absous de la faute, je ne m’affranchis pas du châtiment. Désormais, [ajouta-t-elle], aucune femme ne pourra se réclamer de Lucrèce pour survivre à son déshonneur.» Alors, tenant un couteau caché sous sa robe, elle plaça la pointe droit sur le cœur et elle s’affaissa, provoquant ainsi une blessure mortelle. Elle s’écroula agonisante au milieu des cris de son mari et de son père.

LIX. Brutus, laissant ces hommes à leur douleur, tire le couteau de la plaie et brandissant l’arme tout ensanglantée, déclare: «Par ce sang si pur avant le crime du prince, je jure devant vous, Ô dieux, de chasser Lucius Tarquin le Superbe, lui, son épouse perfide et toute leur descendance, par le fer, par le feu, par tous les moyens qui seront en mon pouvoir, et de ne plus tolérer de rois à Rome, ni de leur lignée, ni d'aucune autre.» Il passe ensuite le couteau à Collatin, ensuite à Lucrétius et à Valérius, stupéfaits de ce miracle et du génie? qui émergeait de l’âme de Brutus. Ils réitèrent alors leur serment et la douleur se change en colère. Quand Brutus les invite à aller sur le champ détrôner le monarque, ils le suivent comme leur chef. Ils emportent de la maison le corps de Lucrèce et le déposent au forum. Ils soulèvent rapidement la foule, profitant du caractère prodigieux de

22. Comme par miracle, Brutus leur paraît non seulement guéri de sa folie mais fort bien inspiré.

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l'événement, qui frappe l'imaginaire populaire par son ignominieuse indignité. Chacun se plaint du crime et des violences du prince. On est ému par la tristesse du père. On l’est aussi par Brutus, qui rejetant tout larmoiement ou plaintes excessives, propose (comme il convient au courage romain) de prendre les armes contre ceux qui agissent en ennemis. De jeunes soldats, parmi les plus fiers, se portent volontaires ; ils sont suivis sans délai par le reste de la jeunesse. On réserve une partie de cette armée improvisée pour garder Collatie. On en choisit encore quelques-uns dont la mission est de veiller à ce que le secret de l'opération soit préservé et que rien ne parvienne aux oreilles des princes. Pour le reste, ils partent tous pour Rome sous la gouverne de Brutus.

Sur son chemin, cette foule armée engendre l’émoi et le tumulte partout où elle passe. Mais quand on voit à sa tête des hommes courageux, chers à la cité, on juge qu’il doit y avoir une certaine légitimité à ce mouvement. L’émotion gagne les Romains, qui ne : sont pas moins touchés par l’annonce d’un événement si affreux, que ne l’ont été les gens de Collatie. De tous les points de la ville, on court au forum. Aussitôt un héraut convoque le peuple réuni devant le tribun des Célères”, une fonction occupée par Brutus à cette époque. Il prononce alors un discours, en tout point contraire aux sentiments et à la nature qu’il avait simulés jusque-là. Il insiste sur la violence et les basses passions qui avaient guidé Sextus Tarquin lors du viol abominable de Lucrèce. Il décrie la perte déplorable d’une âme innocente, la solitude de Tricipitinus, un père pour qui la douleur de la mort de sa fille était moins pénible à supporter que la connaissance des causes de cette mort. Il s’indigne de l’ambition démesurée du roi luimême, des misères et des fatigues de la plèbe, plongée dans les fossés et les égouts qu’elle avait dû creuser. Il plaint les Romains, vainqueurs de tant de peuples, devenus ouvriers et tailleurs de pierre au lieu de demeurer fiers combattants. Il fait mémoire de la mort honteuse du roi Servus Tullius, du cadavre du père écrasé par la voiture sacrilège de sa fille, et il invoque les dieux vengeurs des parents.

23. Fonction qu’on disait instituée par Romulus. Le tribun des Célères était le chef de la garde personnelle du roi. Cicéron affirme au contraire que Brutus était sans fonction publique (République 11.47).

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Par ces faits, et d’autres plus terribles encore suggérés à l’orateur sur le moment et sous le coup de l’indignation, sans qu’il soit facile à l'historien de les relater tous, Brutus enflamma la foule et l’amena à abroger les pouvoirs du roi et à exiler Lucius Tarquin, son épouse et ses enfants. Lui-même, enrôlant et armant les jeunes gens, qui spontanément étaient volontaires afin de soulever l’armée contre le roi, partit pour le camp d’Ardée. Le commandement de Rome fut laissé à Lucretius, préfet de la ville et déjà nommé par le roi. Au milieu de cette agitation, Tullia s'enfuit du palais, maudite sur son passage par les hommes et les femmes qui invoquaient les Furies* vengeresses du parricide.

LX. Toutes ces nouvelles parvenant au camp, le roi, effrayé par cette révolution, partit pour Rome dans l'espoir de contenir l’insurrection. Brutus, prévenu de la chose, fit un détour pour l’éviter. Presque en même temps, mais par des chemins opposés, Brutus arriva à Ardée et Tarquin à Rome. Celui-ci trouva les portes closes et on lui imposa l'exil. Pour sa part, le libérateur de Rome fut reçu avec joie au camp, d’où l’on chassa les enfants du roi. Deux d’entre eux suivirent leur père dans son exil à Caeré, chez les Étrusques. Sextus Tarquin se réfugia à Gabies comme en son domaine. Mais il fut assassiné rapidement, victime de vieilles haines qu’il avait lui-même suscitées par ses meurtres et ses rapines.

Tarquin le Superbe régna vingt-cinq ans. Le régime monarchique, de la fondation de Rome à sa délivrance, avait duré deux cent quarantequatre ans. Deux consuls furent alors nommés, aux comices centuriates, par le préfet de la ville, conformément au manuel politique de Servius Tullius. Ce furent Lucius Junius Brutus et Lucius Tarquin Collatin.

24. Les Furies, dans la mythologie latine, sont les trois déesses de la vengeance. Les Grecs les appelaient Érinyes.

SUR LE VIOL DE LUCRÈCE

Augustin, Crté de Dieu 1.19-23

L’argument que nous soutenons stipule que lorsqu'une femme, résolue à préserver sa chasteté, est victime d’un viol sans qu'il y ait d'aucune manière un consentement de sa part, il n’y a que le violeur sur qui pèse la faute. Contre cet argument, oseront-ils nous contredire, ceux envers qui nous défendons la pureté tant spirituelle que corporelle de ces femmes chrétiennes violées dans leur captivité?

Nous leur demanderons pourquoi la chasteté de Lucrèce, noble Romaine de cette cité antique, est source de tant d’admiration de leur part? Quand le fils de Tarquin ” eut assouvi ses passions condamnables,

1. Certains commentateurs d’Augustin n’ont pas hésité à voir dans la description de la condition humaine augustinienne une grande similitude avec celle de Machiavel. Si la manière d’assumer et de réagir à la conscience de cette condition est diamétralement opposée chez l’un et l’autre, il faut voir comment Augustin critique le geste de Lucrèce en interrogeant sérieusement la pureté de ses intentions. Les extraits de la C7fé de Dieu reproduits ici témoignent de cela.

2. Les femmes dont il est question ici sont des Chrétiennes qui ont été violées à l’occasion du sac de Rome par Alaric le Wisigoth en 410 de notre ère. Il faut savoir qu’Alaric était aussi un Chrétien. Il était disciple d’Arius, un prêtre d'Alexandrie dissident de l’Église romaine. Alors que ce conquérant investit Rome pour en prendre possession, son attachement au christianisme fait en sorte qu’il décide d’épargner toutes les personnes réfugiées à l’intérieur des églises. Mais voilà, cette générosité est aveugle: les réfugiés ne sont pas tous des Chrétiens et les exclus, des païens. Cette injustice flagrante aux yeux d’Augustin est un des moteurs de son questionnement dans la Cifé de Dieu. I se demande: «Comment se peut-il que Dieu traite les bons et les méchants apparemment de la même manière ? » C’est pourquoi dans le commentaire qu’il fait du viol de Lucrèce, il compare le comportement de Lucrèce à celui des femmes chrétiennes abusées par les hommes d’Alaric.

3. Il s’agit de Sextus Tarquin, fils de Tarquin le Superbe. Augustin fait un commentaire intéressant sur le choix des Romains de qualifier ainsi ce roi de Rome, qui tua son beau-père (Servius Tullius) et commis plusieurs autres crimes odieux: «Pourtant, ce Tarquin-là, les Romains ne l’ont pas désigné X Cruel ou le Sélérat mais bien L Superbe; peut-être faut-il voir là le signe que leur orgueil propre ne tolérait pas sa majestueuse insolence. En effet, ils ne s'étaient pratiquement pas souciés du meurtre, commandé par lui, de son beau-père,

SUR LE VIOL DE LUCRÈCE

Lucrèce dénonça le crime à son mari, Collatin, et à son proche parent, Brutus, deux hommes illustres par leur rang et par leur courage. Elle leur fit prêter serment de la venger; puis, âme brisée de douleur et ne pouvant pas supporter un tel affront, elle s’enleva la vie. Que dire? Est-elle est morte chaste ou adultère ? Qui peut soutenir sans embarras l’une ou l’autre des alternatives dans cette controverse? Pour ma part, j’admire beaucoup cette parole du rhéteur‘ qui s’exclamait au sujet de Lucrèce: «Chose étonnante! Ils étaient deux, et un seul fut adultère!» Il est difficile de dire mieux et plus vrai. Ce rhéteur à parfaitement su distinguer dans l’union des corps la différence des âmes: celle de Sextus Tarquin était souillée par une passion brutale; celle de Lucrèce, fidèle à la chasteté, restait pure. Il a bien exprimé, au-delà de l’union apparente des corps, la différence morale fondamentale et il a dit excellemment: «Ils étaient deux, et un seul fut adultère.» Mais alors d’où vient que la vengeance soit tombée de façon plus terrible sur la tête innocente que sur la tête coupable? Car, après tout, Sextus n’eut à souffrir que l’exil avec son père, tandis que Lucrèce a perdu la vie en se donnant la mort. Si on ne dit pas de celle qui est victime d’un viol qu’elle a attenté à la pudeur”, comment oserait-on invoquer la justice, alors que l’on donne l'impression de punir la chasteté?

C’est à vous que j'en appelle, lois et juges de Rome! Assurément, vous ne tolérez pas que l’on condamne à mort un criminel, sans qu’un jugement n'ait d’abord été rendu. Eh bien! Supposons qu’on porte ce crime à votre tribunal: une femme a été tuée, non seulement

le plus digne des rois, qu’ils firent de ce Tarquin-là leur souverain. Et là, je reste perplexe: n'est-ce pas un crime plus grand de couronner un tel roi et, d’une certaine manière, de le récompenser de ses crimes ? (Cité de Dieu, im 15)» Ce commentaire illustre bien certaines idées développées par Machiavel dans le Prince. La première est qu’il est préférable que le Prince soit craint plutôt qu’aimé sans se faire haïr. Ainsi le peuple va «le récompenser ses crimes» en le qualifiant de swperbe plutôt que de œwel. Une autre est que le prince qui se comporte de manière vicieuse mais en respecte les exigences, finit pas trouver sa sécurité et son bien-être. La condition humaine fait en sorte que la plupart des gens confondent vertus et vices. C’est pourquoi Tarquin est perçu plus comme un homme fier et entreprenant (superbe) que comme un meurtrier et un homme cruel.

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