PARIS ACHILLE FAURE, LIBRAIRE-ÉDITEUR
1 8, RUE DAUPIIINE , 1 8
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Il exisle dans Paris un quarto qui peut donner une idée de la fameuse Cité de Londres : c'est celui qui englobe dans son périmètre les rues du Gros-Chenet, du Sentier, de Cléry, des Jeûneurs, de Mulhouse, des Fossés-Montmartre, du Mail, la place des Victoires et toutes les places, rues ou ruelles adjacentes, dans l'espace compris de la rue Montmartre à la rue Saint-Denis.
Du haut en bas, les maisons y sont habitées par des négociants, marchands en gros, fabricants grands et petits, une Babel de travail, d'activité et aussi de langues, car on y parle l'allemande, l'anglaise, la suisse, la flamande, l'alsacienne, cl un peu la française, — par distraction surtout.
Ce n'est pas le même cachet qui dislingue la rue Saint- Denis, par exemple, ni aucun des autres grands centres commerçants de Paris. Cette petite Cité n'est pas à proprement dire boutiquier^ elle est négociante. On n'y rencontre pas ou presque pas d'enseignes; mais les façades des maisons, les corniches, les intervalles des croisées, sont couverts de larges écriteaux portant les noms des locataires et l'indication de leur industrie. Les murs extérieurs semblent faits de bois peint ou de tôle bariolée bien plutôt que de pierres de taille et de moellons. En se promenant le nez en l'air dans ce quar-
lier de Pari?, on se demande, à compter par milliers tant de rivaux et de concurrents entassés les uns sur les autres, comment ils parviennent à vivre et comment ils ne se dévorent pas entre eux.
Ils trouvent pourtant si bien à vivre, qu'il y a peut-être dans ce seul coin de la grande ville plus de fortunes accumulées que dans tout le reste de la capitale; fortunes acquises par le travail, par la patience, par l'intelligence. Ces gens-là ne se dévorent pas entre eux, et ne se donnent même pas la peine de se haïr ; tout au plus se jalousent-ils, grâce à retendue du globe qu'ils ont la mission d'alimenter de tous les produits qu'ils enfantent ou dont ils sont les dépositaires, ^ans compter que le reste de Paris, boutiques ou magasins, vient s'approvisionner chez eux.
11 y a dans ce quartier, chaque jour, un va-et-vient de marchandises étourdissant; la marée des écus, des traites, des billets à ordre, des factures, monte avec une rapidité des plus violentes, du matin au soir. Je le répète, ce n'est point des affaires en boutique, c'est du négoce qui se fait là, et sur une très-haute échelle. Aussi la plupart des magasins mêmes de ce quartier ont-ils une physionomie particulière, et les chefs et commis qui les habitent ont une altitude tout autre que celle des populations marchandes des autres rues de Paris. Par exemple, ils ne sont point au service du public, au moins du premier passant qui entre par caprice et sort comme il est entré.
Vous apercevez dans un coin, parfois 1res obscur, de l'endroit, le chef de la maison, toujours absoibé dans le scénario de quelque grande opération; faisant manœuvrer sur une feuille de papier des régiments de chiffres, ou dépouillant une volumineuse correspondance; ne se dérangeant enfin ou ne se laissant déranger que pour des cas très-sérieux. C'est souvent même à propos de questions politiques ou d'intérêt municipal, car la ville de Paris a recruté de tout temps ses représentants législatifs, ses magistrats municipaux, dans ce
quartier, où le (aient pratique est modestement caché derrière un grillage de bois blanc et abrité par des tranchées de pièces de calicot ou de mousseline. Quant aux commis, ils sont tous occupés, non point à faire l'article et à amorcer Je chaland, mais à ébaucher ou à terminer des affaires. Bien qu'ils manient réellement la marchandise, on ne peut en rien les comparer aux courtauds de boutiques; ce sont de véritables commis, des apprentis négociants appartenant souvent à des familles riches ou aisées, et qui apprennent à conserver la fortune de leur père, à l'augmenter, ou à édifier la leur.
Tel était le cas où se trouvait le jeune Adrien Trdmois, un des héros de cette très-véridique histoire.
Adrien était le fils d'un riche négociant de Marseille. Depuis trois mois il occupait un emploi de commis dans une des maisons les plus considérables de la rue des Jeûneurs, la maison Dalluc et Cie.
Certes, pour vivre un jour de toutes les joies et de tous les bonheurs que donne une grande fortune, il n'était pas besoin pour lui de s'inquiéter d'acquérir la pratique d'aucune industrie. Mais il était parti de la maison natale, le cœur au moins aussi bien bourré de conseils excellents que sa bourse l'avait été de beaux et bons louis d'or. La fortune que le père d'Adrien avait conquise par une longue vie de travail était des plus honorables et des plus loyalement gagnées. Mais l'honnête négociant avait vu, dans ce voyage de la pauvreté première à la richesse finale, tant de navires sombrer autour de lui; il avait si bien observé que changeants sont les vents et inattendues les tempêtes qui emportent légers comme duvet, dans leur tourbillon, les plus lourds coffres-forts^ qu'il avait voulu ménager à son iils des ressources en cas de naufrage.
Tandis que les gens pauvres et condamnés au travail à perpétuité regrettent, dans leurs heures de lassitude, la fortune
qui, seule, disent-ils, donne l'indépendance, les riches prévoyants considèrent, au contraire, le travail comme la seule indépendance et la seule richesse immuable ; c'est en tout cas, disent-ils, une corde excellente à attacher à l'arc fragile de la fortune.
Ainsi avait pensé le sage père d'Adrien. Il avait été fortifié dans cette pensée par le spectacle navrant que lui offrit, pendant un séjour à Paris, la conduite des fils d'enrichis, et leur criminelle ingratitude envers le passé de leurs pauvres et laborieux ancêtres.
Il professait même de très-saines idées à cet égard. Aussi avait-il mis un soin particulier, tout en ne privant Adrien d'aucune des jouissances honnêtes auxquelles lui donnait droit sa positionne l'élever dans l'habitude et îe respect du travail. Or, s'il s'était séparé de son fils pour l'envoyer à Paris étudier le commerce sous la direction et dans la maison d'un de ses amis intimes, c'est qu'il avait acquis la certitude que le jeune homme ne faillirait pas à la religion de sa première éducation.
Adrien, de son côté, avait obéi avec une soumission de jeune fille à toutes les leçons de son père. Il était venu à Paris, résolu à travailler sérieusement au milieu même des jouissances qu'il avait la facilité de se procurer. Depuis trois mois qu'il se trouvait le maître et le régulateur de sa vie, il avait répondu dignementà la confiance dont il était l'objet. Bien que, par sa position exceptionnelle dans la maison, il fût un peu plus libre que ses collègues, quoiqu'il fût joli garçon et spirituel, et que ses vingt-trois ans lui offrissent mille fêtes de dissipation, il avait jusque-là compté ses jours de plaisirs par les seuls dimanches sans pluie et luisants de soleil qu'il avait consommés d'un bout à l'autre, tout d'une haleine, pour ainsi dire, et peut-être par les deux bouts à la fois, ce qui explique comment ces journées-là lui semblaient moitié moins longues que les autres.
Adrien s'était logé au cinquième étage, dans une assez belle
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maison de la rue des Jeûneurs. Il y occupait un petit appartement arrangé et meuble" avec goût et non pas sans quelque luxe, autant toutefois qu'il en peut tenir à l'aise dans une bonbonnière.
Un dimanche matin, en se metlant à la croisée, il avait aperçu dans la maison en face, à l'étage correspondant au sien, — entre deux pots d'œillels blancs qui garnissaient la fenêtre ouverte au soleil et aux regards, — une jeune fille dans la position que voici :
Elle était placée devant un miroir; autour de son bras gauche, nu jusqu'au coude et recourbé en arrière, exactement dans la pose de YAphrogeneia de Chassériau, s'enroulait une énorme gerbe de cheveux noirs que le cercle de ses doigts avait peine à contenir. Dans la main droile, elle tenait un peigne.
— Voilà, — s'était dit Adrien, — une demoiselle qui a des cheveux si longs, si longs, que bien certainement elle doit avoir besoin d'une échelle pour les coiffer de haut en bas.
Adrien, qui ne s'était présenté à la croisée que pour une minute, y resta bien près d'une heure. De son côté, la voisine, qui habituellement se coiffait en moins de vingt minutes, avait mis, se sachant observée, un soin habile à manquer ses tresses, enroulant, déroulant, enroulant encore ses cheveux; en miroitant sous le soleil, ils jetaient des éclairs à éblouir. Ses bras se lassèrent plus vile probablement que ne se serait lassée sa coquetterie à ce jeu, et il fallut bien finir. Cela arriva juste au moment où Adrien s'était avisé de braquer une lorgnette sur l'intérieur de la chambre de sa voisine; celle-ci ferma aussitôt sa croisée avec un peu de mauvaise humeur. Les femmes ne répugnent pas à se laisser regarder, mais elles n'aiment pas les indiscrétions. Adrien ignorait cet axiome.
Il faisait, ce dimanche-là, un temps douteux. Adrien, qui était cependant dans les meilleures dispositions de promenade, se sentit tout à coup un boulet aux pieds, — et des idées
de retraite, en son appartement, qu'il ne soupçonnait pas. Il tournait clans son petit salon comme un ours en cage, et de temps en temps examinait avec attention la croisée en face, qui demeura obstinément fermée pendant deux grandes heures; après quoi elle se rouvrit, et la jeune fille aux si longs cheveux s'y présenta distraitement, pour se retirer, puis pour y revenir dans tout l'attrait d'une simple, mais élégante toilette, — élégante surtout par le tour merveilleusement gracieux que donnaient à toutes les parties de son ajustement ses formes ravissantes. Ses bras étaient nus, et le léger effort qu'elle faisait, en frottant ses mains fines et blanches l'une par-dessus l'autre, suffisait pour renfler un peu les muscles des bras et leur donner je ne sais quoi de nerveux qui en doublait la beauté naturelle.
— Si j'étais le gouvernement, murmura Adrien, j'achèterais cette demoiselle pour la mettre au musée.— Ça doit être évidemment une statue de Pradier, qui s'est échappée de l'atelier du grand statuaire.
Pendant qu'Adrien prenait toutes sortes de précautions pour ne point effaroucher cette fois sa voisine et ne la point chasser de sa croisée, elle, de son côté, s'arrangeait de façon, en y restant, à tendre au jeune homme mille pièges qui devaient le retenir à "la sienne. C'e^t ce qui arriva si bien, que de part et d'autre on s'entendit comme si Ton s'était donné le mot pour passer la journée entière amarrés à ces deux fenêtres, feignant d'éviter que les regards se rencontrassent, et ayant soin de temps en temps qu'il en fût ainsi, quitte à rougir un peu. Il en coûta, par exemple, à Adrien plusieurs poils de sa moustache qu'il tordait dans tous les sens, plus pour se faire une contenance que par fatuité, et à la voisine plusieurs piqûres et coupures à ses ongles qu'elle s'obstinait, en manière de maintien, à arrondir et à tailler sous toutes les faces.
A un moment où il sentit les deux yeux de la jeune fille pénétrer jusqu'au fond des siens, Adrien ne put s'empêcher de s'écrier :
— Je ne m'étonne pas que le jour d'aujourd'hui soit sombre et sans soleil depuis ce malin : cette demoiselle a volé au bon Dieu le soleil, l'a coupé en deux et s'en est fait une paire d'yeux !
Adrien dîna peu et vite, et revint aussitôt à son observatoire. La chambre de la voisine était vide, à en juger par l'absence de toute lumière. Désappointement, impatience, trépignement et accès de jalousie de la part d'Adrien. — De la jalousie? Eh! mon Dieu, oui! N'est-on pas plus jaloux quelquefois de la femme qu'on est sur le point d'aimer que de la femme qu'on possède déj\? — Enfin, sur le coup de onze heures, une sorte de petite étoile brilla tout à coup dans la chambre de la voisine. — Était-ce un de ses regards? — Non, mais la simple incandescence d'une allumette chimique. Quelques minutes après, la jeune fille se montrait à sa croisée; et, si elle ne vit pas le rayon de joie qui éclaira le visage d'Adrien, peut-être dut-elle entendre le petit cri de ravissement qu'il poussa.
Adrien tenait à la main un gros bouquet de belles roses odorantes; il hésita tout d'abord; mais, profilant d'un moment où la jeune fille s'était retirée de sa croisée, il lança adroitement le bouquet, qui tomba au milieu de la chambre.
Vous me demanderez peut-être bien ce que la voisine aux si beaux cheveux, aux bras moulés par Pradier et aux yeux volés au soleil, pensait d'Adrien? Mon Dieu! elle pensait de lui ce que peut penser d'un jeune homme visiblement amoureux une femme qui, le lendemain , lui faisait remettre une lettre ainsi conçue :
« Vou zaite ardi. Je garde vaux phleures, mets ne recom- « menssait pas. Se tinconvenens, et lésé moi trenquile. Au « revoire. — Vautre cérevamte.
« Anida, dite Abricotine, artisse aux Variétés. »
Adrien faillit tomber à la renverse; heureusement il se raccrocha aux cheveux, aux bras cl aux yeux d'Abricotine.
— Ali! s'écria-t-il, cette fille est le phénix des hôtes de ces mansardes, si l'innocence de son cœur répond à sa naïveté grammaticale.
Pour être assuré de ne plus relire cette orthographe et de l'oublier complètement, il fit un auto-da-fé de la lettre, et préféra se livrer à la contemplalicn des grâces de sa voisine. Mais celle-ci tint obstinément sa croisée fermée tout le jour; seulement, elle avait eu soin de faire au rideau un léger accroc, tout ce qu'il fallait, rien de plus., rien de moins, pour qu'un de ses regards pût observer la faction digne de la vieille garde impériale qu'Adrien monta à sa propre fenêtre, jusqu'au moment où il fallut bien aller au bureau, avec un peu de retard. ,
— C'est donc sérieux! — pensa-t-il le long du chemin; et cette orthographe si dévergondée serait-elle l'expression d'une vertu véritablement outragée?
Mais le soir vint; — avec l'obscurité, la croisée se montra plus clémente et se rouvrit. Adrien commença de croire que tant de fautes d'orthographe ne cachaient qu'un excès de précautions ou un accès de coquetterie. Un second bouquet prit le même chemin que celui de la veille, et, comme la veille, mademoiselle Anida, dite Abricotine, ferma promplement sa croisée.
Le lendemain, seconde lettre. L'orthographe était, celte fois, outrageusement licencieuse. Ce qu'il trouva de plus remarquable, et ce qui méritait aussi d'être remarqué dans cette lettre, dont le papier, d'ailleurs, était irréprochable d'initiales et de couronnes nobiliaires, c'est un passage que nous traduirons ainsi en véritable français :
« Si vous recommencez, ce sera moi-même, monsieur, qui « irai vous adresser les reproches que vous méritez. »
Adrien bondit sur son fauteuil, roula dans ses escaliers, les remonta en moins de deux minutes, et rentra dans sa chambre, tenant des deux mains un bouquet de roses de plusieurs kilogrammes. La fenêtre de la voisine était ouverte. Adrien
fit le mouvement de lancer cette bombe de fleurs. Abricolinc avança les deux mains comme pour lui dire : — « Ne jetez rien ! » — Et cinq minutes après, Adrien, entendant frapper à sa porte, murmura d'une voix tremblante d'émotion :
— Entrez !
L'heure du bureau était passée depuis deux heures.
La porte s'ouvrit. Adrien vit entrer sa belle voisine, rouge comme une cerise. Il était tellement ému qu'il faillit lâcher le bouquet en appuyant une de ses mains sur le bord d'une table pour se soutenir.
— Prenez garde! s'écria Abricotine en saisissant le bouquet dans ses deux bras, ce serait vraiment dommage qu'un si beau bouquet s'abimât en tombant.
Et, s'asseyant sans façon dans un fauteuil, elle plongea son visage dans cet océan de roses.
— Dieu! qu'il est donc beau, ce bouquet! et que ça sent délicieusement ! s'écria-t-elle. Et dire qu'un jour on m'en jettera de pareils sur la scène! — Mais savez-vous, fit-elle en se levant tout à coup, que vous êtes meublé comme un Chaussée-d'Anlin? — Mon Dieu ! que ça sent donc bon ! continua-t-elle en se rasseyant. — Est-ce que vous avez un jardin sur votre toit, que vous y trouvez de si belles fleurs? — Monsieur, excusez-moi; mais souffrez que je me retire.
— Pardon, mademoiselle, balbutia Adrien en se plaçant devant la porte... je vous ferai observer...
— Saperlotte! vous avez des fauteuils qui vous invitent au sans-façon.
— Je n'ai donc plus besoin d'insister pour...
— Pour me faire rester?
— Oui.
— Si ce que vous avez à me dire est long, je consens à demeurer; si ça doit se borner à peu de chose, je préfère déguerpir, parce que j'aurais eu juste le temps de prendre goût à votre mobilier, et cela me contrarierait.
— Mademoiselle, répondit Adrien en avançant sous les
pieds d'Abricotine un tabouret sur lequel il s'assit, — mademoiselle, j'ai au contraire très-longuement à causer avec vous.
— Monsieur, vous avez la parole ; faites-en ce que vous voudrez; si vous en abusez, je m'engage à vous la laisser.
C'est ainsi que la voisine aux si beaux cheveux, aux si beaux yeux, exprima l'opinion qu'elle avait d'Adrien.
— Pst... pst... pst!...
A ce signal trois fois parti de la fenêtre d'Adrien, les passants de la rue des Jeûneurs avaient levé machinalement la tête et aperçu notre jeune homme en manches de chemise et le torse tout entier penché en dehors de la croisée. Les plus curieux eurent beau se tordre le col, fis n'en furent pas plus avancés. Ils devinèrent seulement que des fenêtres en face on faisait à Adrien des signes auxquels il répondit par deux ou trois mouvements de tête. Ces signes échangés dans l'espace entre Adrien et Abricotine n'avaient pas d'autre signification que celle-ci :
— Es-tu prête?
— Oui! et loi?
— Moi aussi !
— C'est-à-dire, murmura Adrien, à qui Abricotine s'était montrée dans le luxe de cheveux et de toilette négligée où il l'avait vue pour la première fois, le dimanche d'auparavant, — c'est-à-dire qu'elle n'est point prête du tout!... Cette fillelà ferait s'emporter un cheval de fiacre, ma parole d'honneur ! Peste soit du jour où elle s'est montrée à celte croisée!
Adrien rentra, alluma une cigarette, s'allongea dans un de ses meilleurs fauteuils et se laissa aller à un doux sommeil de rêveries.
Huit heures venaient de sonner à la pendule d'Adrien, et
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il en était neuf et un quart quand Abricotine entra comme un ouragan de soie et de gaze dans le salon d'Adrien, qui en était resté à sa toilette inachevée des premiers moments.
— Enfin! dit-il en se levant de son fauteuil.
— Eh quoi! s'écria Abricotine, pas encore prêt! Vraiment, les hommes sont étonnants pour se faire toujours attendre!
— Nous avons cela de commun avec les femmes; tu n'as pas le droit de le contester, au moin?.
— Où allons-nous aujourd'hui? demanda Abricotine pendant qu'Adrien se nouait une cravate.
— A Asnières...
— Seuls, n'est-ce pas?
— Seuls, bras-dessus bras-dessous, cœur contre cœur.
— Ah! que tu as bien dit cela! J'ai été sur le point de penser la même chose. Parlons-nous?
— Partons.
— Sais-tu ce que je regrette, Adrien? dit tout à coup Abricotine en s'arrétant à la porte.
— Ue n'avoir pas deux cœurs pour m'aimer, comme tu disais l'autre jour?
— Non, ce n'est pas ça; j'ai autant de cœurs que je veux, ce n'est pas ce qui m'embarrasse... mais...
— Quoi donc, alors?
— Je regrette que nous ne puissions pas emporter ton mobilier avec nous. Voilà qui rendrait une partie de campagne agréable! Et comme un déjeuner sur l'herbe serait délicieux, assis dans de bons fauteuils élastiques, autour d'une table !
— Tu appelles cela déjeuner sur l'herbe?
— C'est ainsi que je comprends la campagne. Et, pour peu qu'on mette des œillets dans les vases de la cheminée, on se croit aisément à Fontenay-aux-Roses.
— Veu\-tu dire par là que tu aimes mieux rester ici que d'aller à Asniôres?
— J'ai été sur le point de le penser...
— Qu'à cela ne tienne! répondit Adrien en refermant la
porte. — L'u caprice de plus ou de moins! — Et, à paît, il ajouta : — Seulement, je les compte, et le diable me confonde si celui-là n'est pas le dernier que je supporte !
Abricotine avait en deux tours de main fait sauter son châle et son chapeau, Valant ainsi aux yeux ravis du jeune homme sa taille de guôpe à la fière cambrure, et son adorable chevelure ramenée autour de son front en un diadème de soie. Le moyen de ne pas se passer des caprices tant qu'on en veut avec ne pareils arguments !
Abricotine, blottie alors au fond d'un fauteuil, se prit à suivre, avec une anxiété marquée, la courte mesurée des aiguilles de la pendule autour de leur cadran.
Cette attention soutenue de la jeune femme n'avait point, échappé à Adrien.
— Qu'as-tu donc à examiner ainsi la pendule? demandal-iî.
— Moi ! rien... je trouve seulement que c'est incroyable comme ces aiguilles me font l'effet des chevaux du Cirque tournant autour de M. Franconi. N'est-ce pas que ça y ressemble?
— Beaucoup, en effet. — Est-ce pour arriver à dire que tu as envie d'aller au Cirque ?
— Ce soir peut-être. Tiens! c'est une idée; mais, ce malin, j'ai faim.
— Au fait, dit Adrien, je n'ai pas songé au déjeuner...
— Moi, j'y ai pensé.
— Ah!
Abricotine ne s'étonna point de l'étonnement d'Adrien.
— Je l'ai commandé depuis hier, répliqua-t-elle du ton le plus simple du monde.
— Depuis hier?
— Oui, après qu'il eut été convenu que nous irions à la campagne... A propos, Adrien, tu as une rallonge à ta table à manger, n'est-ce pas?
— Une rallonge ! Et pourquoi faire ?
— C'est que... nous avons du monde à déjeuner...
— Ah! c'est trop fort !...
— J'avais des politesses à rendre. Tu ne te doutes pas, toi qui es toujours enfermé dans ton bureau, qu'on me comble partout d'attentions qu'il faut bien que je rende, enfin... Nous ne serons pas treize, sois tranquille; douze tout au plus, et du nombre ton ami Robillon... Ce déjeuner a l'air de le contrarier, continua Abricotine en câlinant Adrien.
— 11 me plaît tout juste, — répondit sèchement le jeune homme.
— C'était pourtant une surprise que je te ménageais...
— Elle est complète, en effet.
— Considère que nous aurions peut-être dépensé une quarantaine de francs à Asnières, en tète à cœur, comme lu disais. Nous allons faire un déjeuner qui te coûtera deux cents francs, il est vrai, mais nous ne dînerons pas ; demain, à déjeuner, nous n'aurons pas faim, et nous dînerons avec les restes d'aujourd'hui. C'est tout profit, comme tu vois!
— Ah çà, Abricotine, me prenez-vous pour un imbécile? — s'écria Adrien en s'efforçant de contenir sa mauvaise humeur. Je veux bien vous concéder quelques fantaisies, paraître supporter certains de vos caprices, me plier même à ceux devant lesquels il n'y a plus moyen de reculer sans affront, comme en ce moment, par exemple; mais de là au rôle de niais que vous prétendez me faire jouer, il y a loin, s'il vous plaît.
Abricotine était ébahie; une larme monta à ses yeux. Bien qu'Adrien eût mis une extrême politesse dans cette amère gronderie, il fut affecté de l'impression qu'en avait ressentie Abricotine; il s'approcha d'elle et l'embrassa en lui disant sur un ton très-doux :
— Que ce soit entendu une fois pour toutes, n'est-ce pas?
En môme temps que la grande aiguille de la pendule s'arrêtait sur la demie de dix heures, et que le timbre faisait entendre un coup sonore, on entendit frapper à la porte de la
chambre. Le nuage qui voilait le front d'Abricotine s'évanouit; elle répondit vivement et d'une voix claire comme le timbre de la pendule :
— Entrez !
— Tiens ! c'est Edouard, s'écria Adrien.
— Et Macaronelle ! reprit Abricotine.
Adrien serra la main d'Edouard. Abricotine embrassa Macaronette, qui s'assit dans un fauteuil en examinant avec de grands yeux, assez jolis d'ailleurs, l'appartement dans lequel elle se trouvait. Abricotine notait, avec un regard mêlé d'orgueil, l'étonnement et un peu aussi l'envie qui se peignaient sur les traits de la nouvelle venue.
A peine deux minutes après qu'Edouard et Macaronelte furent installés, on frappa de nouveau à la porte. Entra alors un second couple, puis un troisième, puis un quatrième. A chacune des entrées, c'était une exclamation et un nouveau triomphe pour Abricotine, toute rayonnante de la surprise qui apparaissait sur le visage de chacune ^es femmes.
Enfin, environ cinq minutes après l'arrivée du dernier couple, on entendit encore frapper à la porte, et cette fois entra un homme seul, quelque chose de pantagruélique. Le nouveau venu était inconnu à tout le monde, excepté à Abricotine, qui alla au-devant de lui.
— Tiens ! s'écria Macaronelte, c'est le tonneau que j'ai rencontré à l'entre-sol ! Eh bien! nous avez mis du temps à monter, par exemple !
— M. Athanase Robillon, dit Abricotine en présentant le nouveau venu à ses hôtes.
Robillon lendit à Adrien une main large comme un siège de fauteuil.
Athanase était un demi-employé dans une administration, un demi-auteur, un demi-journaliste. Mais, s'il n'exerçait que la moitié de beaucoup de professions, il était, comme ampleur, le double du plus fort de tous les hommes.
— Pardon ! mon cher, dit il tout à coup à Adrien après
avoir essuyé des goulfes de sueur grosses comme le doigt qui lui roulaient sur le front, quoique je ne voie encore aucune espèce de préparatifs de festin, voulez-vous me permettre de vous demander un verre de vin ou deux ?
— Certainement, fit Adrien. ,.
— Mais ça va vous empêcher de déjeuner, hasarda Macaronette.
— Allons donc! répondit Athanase, est-ce que quelque chose m'a jamais empêché de déjeuner?... pas même d'avoir déjeuné déjà...
Adrien fit bonne contenance et bon visage à ses hôtes improvisés. Pendant les cinq premières minutes qu'ils furent à table, les convives semblaient avoir oublié que depuis une demi-heure chacun d'eux se lamentait du retard apporté au déjeuner. Ils étaient restés éblouis, stupéfaits, contemplatifs devant l'ordonnance et la profusion des mets, des bouteilles et le reluisant de l'argenterie. Adrien n'en revenait pas du tout, et Abricoline elle-même n'en revenait que très-peu. Intérieurement, Adrien fit quelques réflexions sur la façon dont sa jeune maîtresse s'entendait à improviser les parties de campagne.
11 n'eut pas le temps heureusement de trop goûter à cette amertume du bord de la coupe, et le nuage qui pointait déjà à l'horizon de son front se dissipa sous un joyeux éclat de rire unanime que provoquèrent les préparatifs de combat d'Athanase, le seul qui ne parût pas le moins du monde ému du spectacle charmant qu'il avait sous les yeux. On voyait qu'il avait une grande expérience de ces sortes d'affaires, et comme, en définitive, il ignorait jusqu'à quel point le maît/e du logis lui-même pouvait être au fond peu agréablement surpris, il avait considéré que le repas était bien ordonné, voilà tout. Et puis Athanase avait un estomac égoïste jusqu'à l'excès, et même jusqu'aux excès. Pour lui, quand on lui offrait à déjeuner ou à dîner, il allait de soi que le repas devait être copieux et bon.
Il avait d'abord promené un regard d'expert sur tous les plats pour, selon son habitude, fixer à l'avance son choix. Cette fois, en ramenant les yeux vers son assiette, il s'était dit instomacho : « Athanase, tu mangeras de tout. »
Cet examen avait été l'affaire de dix secondes. Cela fait, il plongea la main dans une de ses poches et en tira une petite serviette pliée en quatre et taillée circulairement sur l'un des côtés, en manière de ces bavettes qu'on met aux jeunes enfants; puis il attacha à chaque extrémité une petitepince attenante à un grand cordon qu'il se passa autour du col, en sorte que la petite serviette s'abattit sur sa chemise et la recouvrit jusqu'au milieu du gilet.
C'était là, et surtout le sérieux avec lequel Athanase avait exécuté celte manœuvre, ce qui avait provoqué l'hilarité du jeune cercle.
— Vous faites donc des dents? lui demanda Macaronelte, en .montrant à travers son éclat de rire un vrai petit râtelier de jeune chien.
— Non, mais je déteste d'avoir de la sauce sur ma chemise; c'est montrer qu'on sort de table, et ça peut faire manquer un dîner.
— Vous comptez donc dîner en sortant d'ici?
— Mais parfaitement, à moins cependant que je ne dîne sans sortir d'ici.
Au milieu de ce ravissement de tous, de l'élonnement d'Adrien, — qu'elle sut gré à Aihanase d'avoir involontairement dissipé, — Abricotine éprouvait une joie orgueilleuse et concentrée qui se manifesta par une pâleur subite que remplaça un vif incarnat.
La sobriété qu'elle affecta pendant tout le reste du repas, et la dignité même un peu guindée avec laquelle elle en fit les honneurs, témoignèrent assez que ce n'étaient pas le désir et la gourmandise d'un bon déjeuner qui l'avaient conduite à cette extravagance. Si Abricotine voulait faire une surprise à Adrien, ainsi qu'elle le lui avait dit, elle voulait aussi et sur-
tout en ménager une à ses trois compagnes. Elle avait en vue de les éblouir par un gala monstre,, sachant que le bruit des bouchons devin de Champagne aurait de l'écho dans le quartier. Pour comble, elle avait poussé la vanité et le calcul de la poudre d'or jusqu'à faire asseoir à sa table, et à sa droite, un demi-auteur dramatique, et, afin de rehausser l'éclat de sa position d'artiste, elle espérait amener Athanase à causer d'un rôle quelconque dans une pièce qu'elle le savait bien homme à n'écrire jamais.
A peine le premier plat avait-il été découpé et servi, — c'était une fine galantine, — que Macaronette s'écria :
— Sapristi! que M. Adrien fait bien les choses!
— Il me semble, riposta Athanase, que le cuisinier les fait mieux encore. Aussi vais-je vous proposer un t...o...a.. s.. .t.
C'était une habitude très-arrêtée, mais sans calcul et sans affectation chez Athanase, de prononcer ce mot à la française, lettre par lettre.
— Non pas! pas encore, pas encore! Au dessert! cria t-on.
— Pardon! messieurs, insista Athanase, j'ai mes raisons pour préférer de beaucoup les t...o...a...s...ts avant le dessert, et si vous voulez, je vais vous les dire , mes raisons.
— Voyons! voyons!...
Et toutes les fourchettes restèrent sur les assiettes ou entre les dents.
— Mes raisons, reprit Athanase, sont : 1° que, quand arrive le dessert, ce n'est plus le cœur qui porte les t...o...a...s...ts, mais le vin plus ou moins reconnaissant; 2° qu'il est rare, alors? que les plus raisonnables ne se laissent pas aller à porter des to...asts aux Polonais où à parler politique, ce qui est contraire à toute bonne digestion, soit dit en passant. Voilà pourquoi je vous propose dès à présent de boire à notre hôte... puis au cuisinier auteur de ce déjeuner! — Votre bordeaux, mon cher, continua Athanase en se retournant vers Adrien, est délicieux. J'ai toujours regretté qu'à Argenteuil, où je vais quel-
quefois, les cultivateurs n'aient pas l'intelligence d'en récolter de semblable.
— Mais ce ne serait plus du bordeaux, hasarda Macaronetle, qui avait déjà des ailes à la langue.
— Ce que vous avancez là, mademoiselle, répondit Athanase avec un grand sérieux, est parfaitement erroné. Le vin de Bordeaux n'est ainsi nommé qu'à cause de sa bonté et de sa délicatesse. Le vin d'Argenteuil, s'il lui ressemblait, deviendrait du vin de Bordeaux.
Jusqu'à la On, le déjeuner ne fut plus qu'un feu d'artifice. Les habitants de la maison n'en croyaient pas leurs oreilles d'entendre un si grand nombie de détonations de bouchons. Quant à Macaronetle, de cinq minutes en cinq minutes elle répétait comme un refrain cette phrase :
— Abricotine, ta maison est un puits artésien de Champagne.
— Prenez garde d'y tomber, mademoiselle, lui répondit une fois Athanase en voyant la pente qu'elle suivait.
— Ah ! ça m'est égal! s'écria Macaronetle, et je jette mon bonnet par-dessus les bouteilles!...
Joignant le fait à la parole, clic lança son beau bonnet des dimanches, tout enrubanné de rosettes et de faveurs, et Athanase s'en trouva coiffé comme par enchantement. Celte mascarade due au hasard provoqua un éclat de rire homérique qui, en s'engouffrant par la fenêtre entr'ouverte, bondit dans la rue et fit lever la tête à tous les passants.
En ce moment même un vieillard (nousl'annonçons ici entre parenthèses pour n'avoir point à le dire plus tard), un vieillard tout rabougri, maigre, jaune de teint et vert d'habit, frappait à la porte d'entrée de la maison. 11 fit comme tout le monde, il leva la léte, haussa les épaules en signe de pitié ou plutôt de douleur et murmura bien bas, en-franchissantla cour pour aller rejoindre un escalier qui menait à un autre corps de bâtiment :
— Ah ! jeunesse, jeunesse ! vous ne savez pas ce qu'il y a de larmes dans le rire arrosé de trop de Champagne...
Le vieillard au teint jaune et à l'habit vertn'élait pas le seul que cet éclat de rire en chœur eût désagréablement afi'ecté. Cinq minutes après, le concierge de la maison, après avoir essuyé ses souliers sur le paillasson de l'appartement d'Adrien, tourna discrètement la clef et passa une têle des plus grotesques dans l'entrebâillement de la porte.
Abricotine l'aperçut, se leva et alla droit à lui. Abricoline et Athanase étaient les deux seuls convives qui ne fussent point tombés dans le puits de Champagne découvert par Macaronette, Athanase par habitude, Abricotine par calcul. Elle était grise d'autre chose, de vanité et de joie, et l'état de ses hôtes doublait son bonheur. Quant à Adrien, il y avait longtemps qu'il avait oublié la surprise désagréable que lui avait faite sa maîtresse. Il était au diapason de ses invités, et il remerciait Abricotine du regard, du verre et de sa main toujours chargée d'un nid de baisers auxquels il donnait la volée.
Abricotine se leva donc et alla au-devant du concierge. 1 — Qu'y a-t-il? demanda-t-elle.
— 11 y a, mademoiselle, que le propriétaire... se plaint du tapage.
Ces mots tombèrent comme une douche d'eau glacée sur la tète des jeunes convives, tous assez peu libres et trop habitués à la dépendance pour oser, en aucune circonstance, lever l'étendard de la révolte contre les propriétaires. Un chut! général, accompagné de gestes significatifs, se fit entendre, et chacun mit aussitôt une sourdine à sa voix. Macaronette seule osa protester, et encore sur un ton bien humble.
— Tous les propriétaires sont des tyrans 'et des imbéciles, s'écria-t-elle.
Puis elle chercha dans les yeux bien plus que sur les lèvres de ses auditeurs une approbation à ces paroles énergiques, un chœur qui répondît à cette Marseillaise des locataires.
— Il est donc férocement vertueux, voire propriétaire?
demanda un des invités en s'adressant à Adrien.
— Apparemment, répondit celui-ci; en tout cas, il est le beau-frère de M. Dalluc, mon patron... c'est tout dire...
— Je voudrais bien faire sa connaissance, interrompit Athanase. Comme je suis sur le point de songer à faire une comédie de mœurs sur les propriétaires... j'en croque partout où j'en trouve...
— Et en avez-vous jamais rencontré un seul qui ne fût pas un imbécile? s'écria Macaronette.
— Oui, répondit Athanase; et d'abord, tous ceux qui ont l'esprit d'avoir assez d'argent pour posséder des maisons.
— C'est dans ceite pièce-là que vous m'avez promis un rôle, n'est-ce pas? — s'empressa de dire Abricotine, en caressant l'épaule d'Athanase.
— Précisément, répliqua le demi-auteur.
— Un rôle de portière, probablement, — glissa à l'oreille de sa voisine une de ces dames qui avait été figurante aux Variétés, et ne pardonnait pas à Abricotine d'avoir, un soir de disette, été chargée de dire en scène ces simples mots : « La marchande de modes de madame est dans le boudoir. »
— Je ne vous énumérerai pas, reprit Athanase en s'enfonçantdans un fauteuil, tous les types que j'ai rencontrés. Mais permettez-moi de vous en présenter un que j'ai surpris hier. Ce propriétaire est de mes amis, et possède une très-agréable bicoque rue des Martyrs. 11 en habite un des étages, c'est son droit, et il n'y avait que lui-môme qui pût se le contester. Aussi ne l'aurais-je jamais cru capable de se jouer un tour comme on n'en joue qu'aux locataires.
— Il s'est mis à la porte ! crièrent les convives.
— Tout juste, et voici dans quelles circonstances. Du haut en bas de sa maison, il y a à peine six mois, toutes les fenêtres étaient garnies de rideaux, et les portes des paliers ornées de paillassons. Preuves évidentes que la maison était entière-
ment habitée. Hier donc, je fus lui rendre visite^ à l'heure du dîner. Je trouvai d'abord un nouveau concierge, puis les croisées, de haut en bas, étaient closes; toute la maison avait un air de profonde tristesse, et j'entendais pousser les herbes à travers les pavés de la cour. En entrant dans l'appartement de mon ami, je m'aperçus qu'on préparait des malles et des paquets, comme pour un déménagement.
— Eh quoi ! m'écriai-je, la peste s'est-ellc arrêtée sur voire seuil?
— La peste, oui !
— Et quel genre de pesle? demandai-je.
— Figurez-vous, reprit-il, qu'un vent diabolique a soufflé par ici : la femme de mon concierge est devenue grosse, et je l'ai renvoyée. Puis tout ce qu'il y avait de femmes dans la maison a subi le mal, et j'ai tout congédié.
— Et vous vous en allez de peur que...
— De peur! s'écria-t-il, regardez ma femme! Grosse de quatre mois, mon cher monsieur! Et, comme j'avais renvoyé tous mes locataires pour ce motif, j'ai dû m'exécutera mon propre endroit, et je me suis donné congé à moi-même. Je déménage aujourd'hui.
— Vous ne voulez donc pas de femmes grosses dans la maison?
— Si elles devaient rester toujours dans celte situation, cela me serait égal; mais c'est que les femmes grosses ont la mauvaise habitude de finir par accoucher, et je ne veux pas d'enfants dans ma maison. Mon nouveau concierge est garçon, et j'ai pris la résolution très-formelle de ne plus louer désormais mes appartements qu'à des célibataires qui auront des domestiques mâles !
Athanase, enfoncé dans son fauteuil à la Voltaire, au fond de la chambre, n'avait pas pu suivre d'un ceil bien attentif les physionomies de ses auditeurs. Quand il eut fini son récit, il s'attendait à un immense éclat de rire, non pas qu'il eûl unci confiance illimitée dans la supériorité de son œuvre, mais il
comptait sur l'indulgence que le vin devait donner à son public. Il fut étonné de n'entendre pas le moindre rire; et en dirigeant s«s regards vers la table, il n'aperçut que des tôles penchées et vacillant de droite à gauche. Tout le monde dormait d'un profond sommeil, moins Abricoline, qui, le coude appuyé sur la nappe et la joue penchée dans sa main, écoutait avec une héroïque attention.
— Etquelrôlemedonnerez-vous donc dans une pièce comme celle-là? demanda-t-elle à Athanase.
— C'est une pièce manquée, répliqua celui-ci, je ne la ferai pas.
— Pourquoi?
— Voyez comme le scénario seulement a endormi mon public. Je chercherai autre chose.
Et après avoir promené ses regards d'Abricotinc à Adrien, il reprit en souriant :
— J'ai trouvé! •
— Bah! Est-ce un vaudeville ou une comédie?
— Comédie, j'espère, avec des accessoires de drame peutêtre.
— Et j'y aurai mon rôle?
— Le principal.
— Me direz-vous le plan bientôt?
— A quoi bon? vous ferez la pièce en mOme temps que vous la jouerez.
— Je ne comprends pas très-bien.
— Vous ne me comprendrez que trop le jour où coulera des yeux d'Adrien la première larme.
— Allons donc! vous êtes gris comme une bouteille de Champagne! fit Abricotine en tournant sur ses talons, et elle alla éveiller Adrien, qui, à son tour, éveilla Macaronetle, laquelle tira les oreilles à son Edouard après avoir avalé un verre J'anisetlc.
— Tiens! est-ce que la soirée est déjà finie? demanda Macaronelte.
— J'ai grand mal à la tête, fit Adrien en se passant la main sur le front.
— Allons prendre l'air, s'écria Abricotinc en jetant un mantelct sur ses épaules.
— Où ça? dit Macaronetle en nouant les brides de son bonnet, au Luxembourg?
— Fi donc! exclama Abricoline, au bois...
— De Romainville? Quel bonheur!
— De Boulogne, s'il vous plaît !... En voilure!... 11 est trois heures... les calèches doivent être en bas...
— Quelles calèches? s'écria Adrien en se penchant par la fenêtre...
— J'avais tout prévu, dit Abricoline. Il n'y a pas de partie complote sans promenade au bois... Ça nous aurait coûté bien plus cher à Asnières, va!
— Il me semble, murmura Robillon à l'oreille d'Adrien, que celte petite femme-là est d'une prévoyance rare.
— En matière de dépenses, oui, répondit Adrien, qui ajouta mentalement : — J'ai dit que ce serait le dernier caprice, et ce sera le dernier...
— Viens-tu? s'écria Abricoline en s'adressant à Adrien, puis se tournant vers Robillon : — Eh bien! et vous?
— Moi! répondit Athanase, je reste; Vous avez là un gigot qui n'a point été endommagé, et j'en ferai mon affaire.
— Comment! s'écria Macaronette, vous n'avez pas suffisamment déjeuné?
— Si fait, bien. Mais, d'abord, j'ai perdu du temps à causer, ensuite voilà que l'heure du dîn.r approche... sans que cela paraisse... Enfin, je vais coordonner les éléments de ma pièce sur laquelle j'ai certaines idées...
— Bon appétit alors!
— Bonne promenade!
Ees couples sortirent bras dessus bras dessous, montèrent en calèche, et fouette, cocher!
— Hum! se dit Aihanase quand il fut seul, Adrien me
semble descendre une furieuse montagne russe ! Apres ça!... Il acheva sa phrase dans un verre de bordeaux, puis se découpa une magnifique tranche de gigot.
Le vieillard que nous avons annoncé dans le chapitre précédent avait traversé la cour de la maison, monté l'escalier jusqu'au cinquième étage, et, tout essoufflé, il avait frappé deux légers coups contre la porte d'une petite mansarde perdue en quelque sorte au milieu d'un dédale de corridors.
Une jeune fille qui se trouvait au fond de la pièce (et il n'y avait pas loin de la porte au fond de la mansarde), se leva vivement en déposant au pied de son lit un métier à broder sur lequel elle était penchée, et se jeta au-devant du nouveau venu, les bras ouverts, la joie dans les yeux cl un baiser sur les lèvres; puis, entraînant le vieillard sur une chaise, elle s'assit à ses genoux sur un tabouret de paille.
— Prends donc ta chaise, ma petite Rose, dit le vieillard en insistant.
— Par exemple ! Et où vous assoiriez -vous donc, vous? Vous savez bien que cette chaise et ce tabouret sont les deux seuls sièges de mon logement.
Il est bon de remarquer que la jeune fille avait prononcé ces mets sans affectation et sans que rien dans sa voix trahit le moindre regret amer sur la triste position qu'elle venait de confesser.
— Mais cela viendra plus tard, reprit-elle en caressant les mains du vieillard, cela viendra; et un jour vous Irouverez toujours prêta vous recevoir ici un grand fauteuil élastique, et je m'assoirai a vos pieds comme me voilà, sur un tabouret de velours, ni plus ni moins. C'est mon rêve, el il se réalisera.
— C'est le mien aussi, répondit Meunier en regardant Rose avec attendrissement, mais, hélas!...
— Vous en doutez? Allons donc! avec du travail* et je travaille beaucoup, vous savez...
— Beaucoup trop môme !
— Et de la conduite... on arrive à ce qu'on veut, reprit la jeune fille avec une naïve confiance. Aussi, pendant que vous allez vous reposer et causer avec moi, je reprendrai ma broderie où je l'ai laissée, pour ne pas perdre de temps.
— Pauvre petite! murmura Meunier, elle mérite bien, en effet, de réussir! Ah! je ne suis pas envieux, ajoula-t-il mentalement, et il ne m'est jamais venu à l'idée de reprocher leur félicité aux heureux, aux riches leur fortune; pourlant je ne puis me défendre d'un sentiment de légitime colère en assistant au gaspillage qui se fait en ce monde des ivresses sans raison, des rires insensés et des faux bonheurs! Et tout à l'heure, quand cette explosion de joie, de cris avinés, m'est tombée du cinquième étage sur le cœur, involontairement, en songeant qu'à deux pas de cette chambre où des filles perdues et de jeunes débauchés jetaient leur jeunesse et leur argent par les fenêtres, il y avait une mansarde délabrée et nue où travaille nuit et jour une vertueuse et chaste enfant à qui Je rire est inconnu, à qui la joie est comme défendue... eh bien !...
— Mais, fit tout à coup Rose en levant la tête vers Meunier, à quoi pensez-vous donc là, bon ami? Vous êtes silencieux comme si vous aviez un gros chagrin qui barrât le passage à vos paroles.
Le ton caressant, naïf et enjoué avec lequel Rose adressa cette question était comme un démenti aux sombres réflexions du vieillard. Il ne put s'empêcher de le remarquer. En tout cas, l'interpellation de la jeune fille vint fort à propos pour arrêter Meunier sur la pente dangereuse où il était lancé à toute vitesse. Le terrain sur lequel il avait donné carrière à sa philosophie est bien difficile, en effet. Les plus prudents et les
plus sages ne manquent pas, en y cherchant le vrai et le raisonnable, de courir à l'injuste et à l'absurde.
Meunier, qui était, au fond, le meilleur, le plus simple et le plus résigné des hommes, sut gré à Rose de l'avoir arraché à ses emportements grondeurs.
— C'est que je pense à toi, chère enfant, lui dit-il, comme pour reprendre le fil de la conversation.
— 11 ne parait pas alors que je vous inspire des pensées bien gaies, bon ami!...
— Tu m'en donnes de bien consolantes et de bien calmantes, voilà tout ce que je puis te dire. — Mais tu t'es blessée! s'écria tout à coup Meunier en voyant une goutte de sang poindre, puis s'étendre sur la broderie que la jeune fille tenait à la main.
— Ce n'est rien. Je me fais cent piqûres comme celle-là par jour. Les soldats portent les cicatrices au front, reprit Rose sur un ton comique, nous autres, nous les portons au bout des doigts. Pourquoi donc en serions-nous exemptes?
Cette causerie entre le vieillard et la jeune ouvrière, banale, si l'on veut, attestait de leur part un abandon, une intimité, une affection réciproque qui se manifestaient chaque jour et dans les moindres détails de leur existence.
D'où était né ce rapprochement entre Meunier et Rose? C'est ce que nos lecteurs sauront, s'ils veulent bien n'être pas trop pressés, et nous permettre de suspendre à l'un des pans de ce chapitre deux croquis à la plume : un portrait, — un intérieur.
RGse avait eu vingt ans l'avant-veille de ce jour, nous le constatons parce que la jeunesse est, quoi qu'on dise, une des bases de la beauté. En outre de ses vingt ans, Rose avait d'adorables cheveux blonds, fins comme ces fils de la Vierge qui voyagent dans les airs, se rendant aux pays des chimères et des rêves. Ces cheveux-là, qu'on nous pardonne de le dire, sont les seuls qui aient le droit de se rouler en anglaises autour des tempes et du visage, qu'ils ne semblent pas même
effleurer. Rose portait ainsi les siens, bien entendu; car les femmes peuvent se tromper sur les coiffures ou sur les modes qui leur vont à peu près, jamais sur celles qui leur conviennent tout à fait. Les traits fins et délicats et un peu allonges de Rose s'harmoniaient admirablement avec la couleur et le vaporeux de ses cheveux.
Elle était plutôt blanche que pâle. En tout cas, il ne venait à l'idée de personne, en la voyant, de supposer que ce visage décoloré, mais éclatant de distinction, fût le masque de la maladie. Ses yeux vifs et doux en même temps eussent donné un démenti formel à celte supposition.
On a généralement l'habitude de peindre ou de voir les blondes avec des yeux bleus plus ou moins célestes, ou noirs, quand on aime le contraste. Ce contraste, qui est dans la nature, d'ailleurs, a un caractère de beauté incontestable. Quant à l'azur de l'œil se mariant au blond des cheveux, c'est une banalité, voilà tout, mais qui n'enlève aucun des charmes de la créature. Rose n'avait les yeux ni bleus ni noirs; elle les avait d'un brun gris, une couleur qui n'est pas précisément définissable, et qui donne au regard quelque chose de velouté et d'ardent. Elle était frêle de taille, mais sans maigreur trop apparente. Ses épaules avaient même un certain luxe de chair que rehaussait l'éclatante blancheur de sa peau. La distinction de son visage se reflétait sur tout son corps, dans tous ses membres, dans tous ses mouvements; main fine, ongles roses et bien taillés, pieds petits et légèrement cambrés, on eût dit presque un pied de race.
Certes, qui rencontrait Rose dans la rue ne se doutait pas qu'il croisait une ouvrière brodeuse, quelque simple que fût toujours sa mise, propre, décente, élégante seulement par l'élégance naturelle de celle qui la portait, ce qui est le cachet vrai des femmes. Les plus coquettes, les plus riches, les plus fastueuses, auront beau mettre au pillage des magasins d'étoffes, elles ne seront jamais que ce que la nature les a faites. L'élégance n'est pas une fée cachée dans les plis d'un volant ou
dans les trames d'une broderie, elle est où le bon Dieu l'a placée, dans la façon dont est portée la robe, qu'elle soit de brocart ou d'indienne, et non point seulement dans la richesse de cette robe ou dans la façon dont elle est taillée.
Je ne dirai pas que Rose ne sût point ce qu'elle valait; je mentirais. Mais franchement elle n'en tirait pas vanité. Elle avait sincèrement eu peur toutes les fois qu'elle s'était devinée suivie dans la rue, et elle gagnait promptement sa mansarde laborieuse, sans môme s'avouer que les audacieux qu'elle avait fuis ainsi avaient bon goût au fond.
Cette mansarde était presque vide de meubles; une couchette de noyer, enfermée chastement dans des rideaux blancs, l'unique chaise que Rose a cédée tout à l'heure à Meunier, un tabouret, une commode, et, accrochée à la croisée, une petite cage avec deux passereaux babillards, de quoi désespérer un huissier, si jamais il en devait monter un jusque là-haut. Mais ce qui rendait cette pauvreté charmante et gaie, c'était la résignation de Rose à la supporter, c'était son ardeur au travail; ce qui la rendait respectable, c'était l'innocence et la vertu de cette jeune fille, qui avait sur la femme de César cet avantage immense de n'avoir jamais été soupçonnée.
La seule préoccupation de Rose était de pouvoir remplir chaque jour sa tâche, et d'être assurée de son pain du lendemain, sans être obligée de toucher à un petit sac au fond duquel dormaient deux rouleaux de louis d'or qu'elle avait économisés en un temps de sa vie dont nous parlerons tout à l'heure, et auquel remonte sa liaison avec Meunier.
Ce petit sac était caché dans le fond d'un des tiroirs de la commode. Pour le mieux mettre à l'abri de toute tentation et de toute faiblesse de paresse, Rose l'avait enseveli sous un tas de reliques précieuses qui lui l'appelaient de trop douloureux souvenirs pour qu'elle les remuât souvent. En tout cas, à force de le vouloir, elle était presque parvenue à oublier cette ressource qu'un passé prévoyant et heureux avait ménagée aux mauvaises chances de l'avenir; elle était trop prudente aussi
pour ne point se réserver une poire pour la soif, comme' on dit; mais elle en avait pris la graine dans les produits de son travail présent; et c'était sa bourse de tous les jours sur laquelle elle se réglait pour ralentit- ou activer son zèle. Du trésor caché il n'était jamais question, même en ses plus secrètes prévisions.
J'ajouterai que Rose avait été assez favorisée jusqu'alors pour avoir, véritablement sou par sou, et Dieu sait au prix de quelles privations , réuni au fond d'un sac étonné quelques pièces d'or.
Le ciel protégeait ce simple bonheur et celte rare chasteté. Le travail, ce sûr consolateur, cet ami de toutes les douleurs et de toutes les souffrances, n'avait jamais manqué au rendez-vous que Rose lui assignait. 11 n'avait jamais non plus permis ni à l'oisiveté ni au désœuvrement de s'asseoir au chevet de la jeune fille; à peine consentait-il à faire au repos la place qui lui appartient au foyer de toute vie.
Aucun de ces rêves, enfants des heures inoccupées, n'avait encore suspendu entre les doigts de l'ouvrière ses agiles aiguilles; sa pensée était toute à cette rude tâche quotidienne au bout de laquelle se trouve le pain que tant de gens trempent de larmes !
Adrien n'avait pas'été sans remarquer sa jolie voisine; il avait été tenté de lui faire la cour; mais il s'était arrêté sur la pente devant ces paroles du concierge de la maison :
— Halte-là, mon beau monsieur, avait dit celui-ci ; celte jeune fille est brave au travail comme le soldat au feu; ça porte la croix d'honneur dans le cœur, et votre devoir serait de la défendre si quelqu'un l'attaquait.
Cet hommage rendu à Rose avait ému l'âme honnête d'Adrien, et quand il rencontrait la jeune ouvrière, toujours haletante de ses courses, il tirait son chapeau bien bas et se rangeait avec respect.
Le cœur de Rose n'avait été détourné par aucune préoccupation, par aucun désir, de la prière quelle adressait à Dieu
pour lui demander de lui continuer celte vie de paix et d'un labeur qui élait sa joie. Elle n'attendait jamais au seuil de sa mansarde personne dont la présence dût y jeter ni trouble ni félicités amères. Le vieux Meunier était le seul être humain qui franchît cette porte close à tous les bruits, à toutes les émotions du dehors. Quand Meunier arrivait, c'était pour s'asseoir sur la chais-e où nous l'avons vu prodiguant à Rose les témoignages de sa paternelle affection, et regardant travailler la jeune fille, qui, la tète penchée sur sa broderie, ne la levait de temps en temps que pour envoyer au vieillard un sourire sympnthique dont celui-ci lui rendait la monnaie en baisers déposés sur ses fins cheveux qu'il caressait ensuite de la main.
Rose n'avait pas cinq ans quand elle vint à Paris, et voici dans quelles circonstances :
Son pore, un marchand de Marseille, nommé Gaudin, avait gagné une honorable aisance à la pointe de sa probité et de son intelligence. Comme il était sur le point de se retirer des affaires et de vendre sa modeste boutique, ses deux frères, Pierre et Grégoire, jeunes, ambitieux et préoccupés de faire une grande fortune, le détournèrent de cette résolution prudente et l'engagèrent vivement , non-seulement à continuer le commerce, mais encore à élargir le cercle de ses opérations, à troquer sa boutique contre un bureau de marchand, à devenir négociant et armateur.
Longtemps Gaudin hésita. Obsédé cependant par les instances de ses frères, il céda un beau jour, donna congé au bonheur simple qu'il s'était préparé par vingt ans de travail, et endossa les soucis d'une nouvelle fortune pour laquelle il ne se sentait pas fait.
Gaudin était veuf alors. Sa femme, frêle et délicate créaturc, avait succo nbé aux rudes épreuves d'une première couche, en mettant au monde une pauvre petite fille, frêle et souffrante comme elle-même; c'était Rose. Le chagrin que Gatldin éprouva de cette perle entra pour beaucoup dans la
détermination où ses frères l'entraînèrent. Une enfant née viable à peine n'était pas une consolation suffisante à sa douleur. Héhs ! outre les larmes qu'il arrache au moment où il frappe, le chagrin a souvent traîné à sa suite bien d'autres malheurs! Il a causé bien des ruines, inspiré bien des folies, enfanté bien des vices qui n'avaient qu'un but, celui de le combattre et d'endormir ses cuisantes morsures. N'est-ce pas sous ce prétexte que de pauvres diables ont creusé des deux mains, et de toute l'énergie de leur âme, la tombe où ils ont enterré leurs plus belles et leurs plus nobles facultés! Le chagrin a été souvent le génie du mal.
Toujours est-il que celui de Gaudin amena sa ruine. Plus il voulait se distraire, plus il multipliait ses opérations. Vint un jour où Gaudin ne put étreindre tout ce que sa douleur lui avait conseillé d'embrasser; il y eut engorgement, et sa maison de commerce éclata sous la pression d'une faillite. Ce ne fut pas encore tout : Gaudin ne se sentit pas assez fort pour supporter ce naufrage d'où sa probité pouvait sortir intacte; mais les orages qui avaient précédé cette catastrophe s'étaient succédé de si près, que le malheureux y avait laissé, lambeau par lambeau, son énergie, puis- son intelligence, puis sa raison même.
Quand sonna l'heure du sacrifice, le premier créancier qui se présenta dans le cabinet désolé de l'infortuné failli y rencontra une sorte de speclre blanchi, hébété, l'œil fixé sur le parquet.
A peine le dernier visiteur refermait-il, consterné et inquiet, la porte de ce cabinet changé en cabanon, que le bruit d'un corps tombé sur le plancher arrêta ses pas. 11 rentra pour constater la mort subite de Gaudin, provoquée par un épancliement au cerveau : le cabanon était devenu une tombe !
Pierre et Grégoire, les deux frères de Gaudin, avaient pris la fuite le malin et s'étaient embarqués sur un navire qui faisait voile pour Calcutta. Do cri de malédiction et d'opprobre
retentit d'un bout à l'autre de Marseille sur le nom de Gaudin, et le cadavre innocent ne fut pas plus épargné que les deux fugitifs. Les blessures d'argent rendent les hommes impitoyables et injustes ! Rose, ce fut là une bénédiction du ciel, n'avait pas encore l'oreille assez ouverte aux propos de ce monde pour avoir entendu le cri de rage qui s'éleva sur la mémoire de sa famille, et elle était hors d'état de se rendre compte pourquoi le cercueil où son père dormait du dernier sommeil s'en allait tout seul au cimetière, sans un ami à sa suite.
Rose avait, à cette époque-là, deux ans. Tout ce qui vivait dans la maison déserta aussitôt. L'enfant allait se trouver seule, sans pain, sans secours, sans asile peut-être, lorsque, quelques minutes après le départ du dernier serviteur, et en même temps que le juge de paix escorté de son greffier, entra une paysanne des environs de Marseille, tout essoufflée, les larmes dans les yeux et la sueur au front. Elle trouva la pauvre petite endormie au pied d'un escalier, la tête appuyée sur le col d'un beau chien de Terre-Neuve qui, au bruit des pas, remua de joie la queue, sans oser se dresser, de peur d'éveiller l'enfant auquel il servait d'oreiller.
Cette femme, c'était la nourrice de Rose.
— Oh! s'écria-t-elle en la saisissant entre ses bras, il ne sera pas dit que celle qui a eu le privilège heureux de conserver à la vie ton pauvre petit corps te laissera maintenant mourir de faim !
Elle enveloppa Rose dans son tablier, lui cacha la tête dans son sein, et l'emporta hors de la maison. A la porte, le greffier du juge de paix, qui dressait l'inventaire, arrêta la nourrice et lui demanda ce qu'elle dissimulait ainsi :
— Quelque chose que les créanciers ne réclameront pas, bien sûr, répondit-elle en sanglotant; — et montrant Rose toujours endormie : — C'est l'enfant à défunt M. Gaudin, mon nourrisson, qui devient ma fille de ce moment; ça ne s'inscrit pas sur les papiers timbrés, ça!
Et, comme si elle eût craint qu'un remords prit les gens de
justice, une fois dans la rue, elle se mit à courir de toutes ses forces. Elle ralentit sa marche quand elle estima qu'il y avait assez de distance entre le point où elle se trouvait, et la fatale maison qu'elle venait de quitter. C'est seulement en s'asseyant sur une large pierre pour reprendre haleine qu'elle s'aperçut que le chien de Terre-Neuve l'avait suivie. La pauvre bête vint se coucher à ses pieds, en faisant entendre un petit grognement plaintif.
Après quelques instants de halte, la nourrice se leva pour reprendre sa course. Le chien se dressa sur ses quatre pattes, battit ses flancs de sa queue soyeuse, et fixa sur la bonne femme un regard doux et inquiet à la fois.
— Pauvre Black! dit-elle en s'adressant au chien, je puis bien adopter et nourrir Rose, mais toi... lu me seras à charge ; nous sommes trop malaisés pour suffire à ton appétit. Nous avons trois enfants déjà, et deux chiens, nés comme eux à la maison... Ainsi donc, pauvre Black, il faut que lu restes ici et trouves un autre maître...
Le chien, comme s'il eût compris le sens des phrases de la nourrice, s'assit sur ses pattes de derrière et poussa une plainte.
— Tiens, reprit la nourrice en manière de consolation, regarde et embrasse pour la dernière fois ta petite maîtresse. »
Elle découvrit alors le visage de Rose et le présenta à Black, qui le lécha légèrement.
— Allons! va-t'en, ajouta-t-elle en faisant un geste pour le chasser, — et elle se remit en route.
A peine avait-elle marché quinze ou vingt pas, que les aboiements douloureux du pauvre chien lui firent tourner la tête, et elle le vit couché sur le milieu du chemin, et dans une attitude si désolée, que la pauvre femme ne put se défendre d'un mouvement de pitié. Au même moment, Rose, qui venait de s'éveiller, avait passé ses petits bras autour de son cou et la caressait en souriant.
La nourrice fut si heureuse du sourire que lai adressait l'enfant, qu'elle y vit comme une prière en faveur du pauvre Black; elle se laissa donc émouvoir. Sur un signe à peine indiqué de si loin, le chien bondit de sa place aux pieds de la nourrice, et, après avoir tournoyé autour d'elle, à la grande joie de Rose et en faisant trembler la terre- sous ses larges pattes, il partit de l'avant comme une flèche et arriva en aboyant à la petite maisonnette de la pauvre femme comme un messager de bonheur, puis revint en courant au-devant de ses deux maîtresses, et fit solennellement son entrée dans la cour de la ferme en tenant dans sa large gueule un pan de la jupe de la nourrice.
Black trouva devant le foyer une place que les deux chiens de la maison ne firent pas mine de lui disputer; et le soir la petite Rose s'endormit dans le même lit que les autres enfants, enveloppée dans les bras de l'aînée. Le mari de la nourrice rentrant de son travail, et trouvant sous son toit ce surcroît de famille, embrassa sa femme en pleurant, et lui dit :
— C'est bien ce que tu as fait là ! c'est bien...
Et le pauvre homme, dès le lendemain, prit l'habitude de se lever une heure plus tôt pour aller à l'ouvrage, et d'en revenir une heure plus tard.
Ce fut là tout le changement que la présence de Rose et de Black amena dans la maison.
Trois années s'écoulèrent ainsi. Rose entendant les enfanls appeler la paysanne maman, et le mari papa, leur donnait ces deux noms que ses lèvres n'avaient auparavant murmurés pour personne. 11 n'en coûtait donc aucun effort à son cœur; et sa reconnaissance n'avait à s'affaiblir d'aucun retour vers un passé qu'elle ignorait, d'aucun souvenir qui pût en arrêter l'élan naïf et complet.
Je ne saurais pas dire exactement si ces braves gens avaient comploté de laisser à jamais Rose étrangère aux malheurs qui avaient désolé son arrivée en ce monde; mais, en tout cas, à l'Age où elle était parvenue, aucune circonstance n'avait en-
LA MANSARDE DE ROSE 3o
core nécessité qu'on déchirât ce voile à ses yeux. Rose ignorait môme son véritable nom.
Sa destinée, pauvre enfant, était de passer des bras d'un malheur dans les bras d'un autre, comme il est de celle de tant d'enfants, au contraire, de compter leurs premiers pas dans la vie par les sourires, les caresses, les bonbons et les jouets !
Il arriva que le père nourricier, autant de fatigue que de maladie, mourut, laissant sa pauvre veuve et ses petits enfants presque sans ressources. La désolation se répandit parmi cette petite colonie. La nourrice de Rose secoua, à la fin, une douleur qui avait affaibli notablement sa santé; et sur les indications à peu près précises qu'elle avait recueillies, elle résolut bravement, un jour, de s'en venir à Paris, où elle devait retrouver des parents de madame Gaudin, la mère de Rose.
Son projet était tout simplement de leur amener sa fille adoptive, de raconter ce que sa pauvreté avait fait pour celte enfant, et elle comptait naïvement sur la gentillesse de Rose pour obtenir ce qu'elle avait bien mérité. Il faut le reconnaître, le conseil était donné par des gens de cœur. La démarche de la nourrice eût elle réussi? c'est ce que les événements ne permirent pas de juger.
La bonne femme, après avoir remis de semaine en semaine à entreprendre un voyage que sa santé languissante la forçait d'ajourner, embrassa un matin ses enfants avec une tendresse inquiète, prit Rose dans ses bras, et se mit en route à piedi Elle brava tout, fatigues, privations, pour n'en point avoir le démenti. Ce ne fut qu'à moitié route de Paris que, grelottant la fièvre, et prise d'un surcroît de souffrances, elle se décida à arrêter la diligence au passage.
La maladie avait fait de rapides progrès chez la nourrice; les fatigues d'un tel voyage avaient hâté la catastrophe.
Au moment où la diligence entra au galop des chevaut dans la cour des messageries L affilie et Gaillard, la nourrice avait la tète appuyée dans un des coins de la rotonde. Rose,
couchée sur ses genoux el tenant dans ses mains une poignée du cbàle qui recouvrait les épaules de la pauvre femme, dormait d'un sommeil égal et paisible.
Il était cinq heures du matin, et le jour luisait à peine.
Les voisins de la nourrice la secouèrent par le bras pour l'éveiller. Rose seule ouvrit les yeux, sourit à ceux qui l'entouraient et embrassa la pauvre femme, qui resta immobile et insensible à cette caresse.
Deux ou trois des voyageurs descendirent sans plus s'inquiéter de la dormeuse entêtée. Un d'eux s'avisa cependant de regarder de plus près et s'écria tout à coup en sautant en bas de la voiture :
— Mais cette femme est morte !
Ce mot résonna comme un glas funèbre et attira devant la portière et autour de la diligence deux cents personnes. Le conducteur, espèce de capitaine, maître après Dieu de sa voilure, fendit la foule avec autorité, monta sur le marchepied et enleva d'abord la petite Rose, qui, de main en main, finit par arriver presque sous les pieds des chevaux; puis il secoua assez rudement la nourrice, dont l'immobilité et le froid glacial des membres confirmèrent le cri d'alarme poussé par le voyageur.
— Elle est morte ! murmura le conducteur.
— Un médecin ! cria un des assistants, y a-t-il un médecin ici?...
Et là-dessus mille propos commencèrent. Le conducteur, aidé par deux autres personnes, transporta le corps de la nourrice de la voiture dans un des bureaux de l'administration. On chercha alors Rose qu'on trouva jouant dans un coin de la cour avec un chien.
— Gardez cette enfant, dit le commissaire de police appelé pour constater l'événement . Il dressa procès-verbal; quant aux nom et prénoms de la malheureuse, il fut impossible de
es y consigner.
l\ose n'était pas en état de fournir le moindre renseigne-
ment, et on ne trouva sur la pauvre nourrice aucun papier susceptible de jeter quelque lueur sur son identité.
Au moment où le commissaire de police se disposait à transporter le cadavre de la nourrice à la Morgue, et conduire provisoirement l'enfant au dépôt de la préfecture, un médecin qu'on était allé chercher dans le voisinage se présenta.
C'était un homme de soixante ans environ, à tête blanche ; ses traits étaient placides et froids, mais dans ses regards rayonnait une expression de bonté exquise. Il examina le cadavre de la pauvre femme et ne put que confirmer la mort.
Quant à Rose qu'on venait de séparer de sa nourrice , comme si l'instinct de son malheur se révélait à elle , elle se prit à sangloter et à se débattre violemment contre ceux qui la gardaient.
Le médecin s'approcha d'elle et lui tendit sympathiquement les bras. Les enfants devinent merveilleusement; ils vont toujours à qui doit les accueillir avec bonté.
— Vous envoyez cette petite fille à la préfecture? demandat-il au commissaire.
— Nécessairement, monsieur.
— Si je vous demandais l'autorisation de la conduire chez moi?
— Je ne pourrais vous l'accorder que provisoirement, et sous bénéfice d'en référer à mes supérieurs; et encore ai-je besoin de savoir à qui j'ai l'honneur de parler.
Le médecin tira une carte de sa poche et la remit au commissaire.
— Le docteur Duthil ï s'écria celui-ci. Monsieur, je ne saurais mieux faire que de me rendre à votre désir.
Cet incident fut consigné sur le procès-verbal, et ie docteur Duthil disparut emportant dans ses bras la petite Rose, qui avait séché ses larmes et avait couché sa tête blonde sur l'épaule du vieillard.
Au moment où ils sortirent de la salle, l'entant tourna une dernière fois les yeux vers sa pauvre nourrice, et en la per-
dant de vue, sa poitrine se gonfla, ses pleurs éclatèrent de nouveau, et de ses lèvres s'échappa ce mot, comme un adieu solennel :
— Maman !
Puis elle replaça sa tête sur l'épaule du docteur, qui couvrit de baisers ses petites joues brûlées par la fièvre et la fatigue.
L'accueil qui attendait Rose dans la maison du bon docteur fut le même que celui qu'elle avait reçu sous le toit du pauvre paysan. Seulement, au lieu d'ajouter à la misère d'un foyer hospitalier, elle venait prendre sa place sous un toit riche, où la charité, d'ailleurs, était une habitude familière.
Madame Dulhil remercia son mari de ce nouveau trait de bonté, comme jadis le mari de la nourrice avait félicité sa femme de sa bonne action. Rose ne fut pas longtemps à s'apprivoiser dans la maison de son bienfaiteur, et trouva dans Julien Duthil, jeune garçon de dix à onze ans, un bon compagnon de jeu.
Madame Duthil, qui était une f«.mme de sens et de prévoyance, n'admit pas que Rose prît goût à l'oisiveté, non plus qu'elle se fit des illusions sur sa position future. Elle trouva l'enfant docile aux conseils et au travail; elle ne songea pas à l'élever en demoiselle; mais, sans lui faire jamais sentir le poids de ses bienfaits ni lui marquer durement la limite où devaient s'arrêter ses relations avec le salon, elle lui donna une éducation convenable, sous le rapport de l'instruction, mais complète quant au parti que la jeune fille devait être appelée un jour à tirer de son intelligence.
En cela, madame Dulhil avait été guidée par cette pensée. qu'évidemment Rose était la fille de celle pauvre femme trouvée morte dans la diligence. C'était surtout par rapport à
son fils que madame Duthil avait agi ainsi. Rose, qui, en grandissant, était devenue cette charmante jeune fille dont nous avons essayé d'esquisser le portrait, avait été élevée dans la maison de sa bienfaitrice sur la limite qui sépare la domesticité privilégiée des maîtres eux-mêmes.
Elle ne se tenait jamais que dans la chambre à coucher de madame Duthil, où la bonne dame elle-même, depuis la mort de son mari, survenue peu de temps après l'arrivée de Rose dans la maison, s'était retirée comme dans une sorte de cloître. Toutes les fois qu'il arrivait une visite, Rose commençait par plier sa broderie et passait dans une pièce voisine. Il en était ainsi toujours, à quelques exceptions près. Il fallait que les visiteurs fussent des amis bien intimes pour que madame Duthil dît à Rose :
— Tu peux rester, petite, tu peux rester.
Rose se rasseyait alors, mais sans se déranger de sa place, sans abandonner son ouvrage, ni prendre part à la conversation, autrement que pour répondre aux questions qu'on lui adressait. Or, madame Duthil ne recevait que de vieilles gens, tous parfaitement élevés, sérieux et compassés, en sorte que Rose n'avait jamais ouï autour d'elle de conversations mondaines.
Parmi les visiteurs les plus assidus de la veuve du médecin se trouvait le vieux Meunier, un ancien camarade de collège de Duthil. Pauvre, il avait été accueilli fraternellement dans la maison de son ami, auprès duquel il avait rempli, pendant plus de vingt ans, une espèce de fonction qu'on avait décorée du titre pompeux de secrétaire. Puis un jour, il lui vint, de je ne sais où, un petit héritage de quinze cents livres de rente placées en viager.
Meunier était un des privilégiés en présence de qui Rose avait le droit de demeurer dans la chambre de sa bienfaitrice. Il est vrai que le bonhomme l'avait vue naître , comme il disait toujours par allusion au jour de son arrivée dans la maison. Meunier aimait tendrement la petite Rose, et toutes les
fois qu'il dînait chez madame Duthil, ce qui lui arrivait deux fois par semaine de fondation, sans compter le casuel, il ne manquait jamais de faire provision de dessert qu'il portail à la jeune fille, car Rose ne s'asseyait que deux fois l'an à la table de madame Duthil, à la fête de la bonne dame et au premier janvier. Il en avait toujours été ainsi, même du vivant de M. Duthil. Rose mangeait dans sa chambre, où il était arrivé quelquefois au vieux Meunier d'aller partager son dîner en cachette et sans que la veuve du médecin l'eût jamais su.
Quant à Julien Duthil, il n'avait pas revu Rose depuis le temps où il était entré en rhétorique, le lendemain d'un jour où sa mère l'avait surpris essayant d'embrasser la main de la petite. Aux époques des sorties et des vacances, madame Duthil faisait partir Rose, sous la garde de Meunier, pour une ferme à cinq lieues de Paris, ou bien la tenait sous clef dais une chambre, selon que l'écolier conquérant dût rester plus ou moins longtemps à la maison.
Cette séparation chagrinait toujours très-fort la bonne vieille dame, car, outre qu'elle aimait réellement Rose, elle avait aussi contracté l'habitude séiieuse de l'avoir toujours à ses côtés. Plus tard, quand Julien eut terminé ses classes et qu'il entra dans l'étude de la médecine, il demanda à sa mère d'aller habiter le quartier Latin pour être plus près de ses cours. Madame Duthil se laissa persuader plus facilement qu'on n'aurait pu le croire. D'abord, elle avait une foi robuste dans les promesses solennelles que lui fit Julien d*ètre le modèle des étudiants médecins de Paris; puis elle se sentait quelque peu préoccupée de la situation de Rose. Aurait-elle le courage de s'en séparer? Llle ne pouvait s'y résoudre, et le souvenir de l'audacieuse tentative de Julien lui revenant à l'esprit, avec des circonstances aggravantes très- probables, la proposition du jeune étudiant lui parut pleine déraison et de sens.
Il n'y a rien dans tout ce qui précède qui doive accuser la tendresse de madame Duthil; elle avait eu une faiblesse de
cœur qu'avait encouragée un peu d'égoïsme. Cependant , en bonne mère, elle insista, tout en ne croyant pas nécessaire de le faire, sur l'obligation pour son fils de la venir embrasser tous les jours. Julien, qui n'avait pas osé espérer d'obtenir tant de liberté, promit plus qu'on ne voulait de lui , mais ne tint pas tout à fait autant qu'on demandait.
Il faut tout dire dans l'intérêt de ce récit : Julien loua bien dans le quartier Latin une modeste chambre garnie dont il envoyait la quittance à sa mère, mais il prit dans la Cbausséed'Antin un appartement qu'il fit meubler au goût d'une jeune fleuriste nommée Dahlia, et qui achetait à Mabille plus de bouquets en un soir qu'elle n'en confectionnait dans toute sa semaine.
En somme, Julien ne visitait sa mère que pendant ses heures perdues, à de rares intervalles. Jamais, avec le système des précautions adopté par madame Duthil, il n'avait rencontré Rose, qu'il avait complètement oubliée. L'idée ne lui était même pas venue de questionner sa mère ni le vieux Meunier sur cette enfant d'adoption de son père, et avec laquelle il avait partagé les joies et les joujoux de la première jeunesse. Rose était un rêve effacé de sa mémoire! Julien était capable de tout oublier.
Madame Duthil, à mesure qu'elle vieillissait, sentait grandir l'affection un peu égoïste qu'elle avait toujours éprouvée pour Rose. Cette affection commençait à prendre presque un caractère de reconnaissance, car la bonne dame ne manquait pas de s'apercevoir, chose qui échappe rarement aux vieillards, que le vide se faisait autour d'elle. Il ne lui restait plus guère que Rose et le bon Meunier pour peupler sa solitude. Aussi elle avait un jour confié à l' ex-secrétaire l'intention bien positive de laisser quelque chose à Rose par testament. Meunier, comme on pense bien, l'avait encouragée dans cette bonne résolution; mais, quelque détour qu'il employât pour engager sa vieille amie à s'occuper de régler cette affaire, madame Duthil, par un sentiment de peur banal, renvoyait
toujours à prendre des dispositions qui, à son dire , sentaient la mort, et prétendait qu'elle avait bien le temps d'y songer.
Il arriva cependant qu'elle tomba sérieusement malade. En quelques heures, la maladie fit de rapides progrès. A la fin de la journée, les médecins déclarèrent tout espoir perdu. Meunier, qui en savait sur le genre de vie et sur les habitudes de Julien tout autant que sa pauvre mère en ignorait, Meunier courut en toute hâte à l'appartement du jeune homme (non pas celui du quartier Latin), et le trouva en compagnie de jeunes gens et de jeunes femmes attablés, et, il faut bien le dire, ivres jusqu'à la pointe des cheveux. C'était un mardi gras.
L'aspect de ce vieillard, défait par l'émotion, et que le spectacle qu'il avait sous les yeux fit pâlir davantage, l'espèce de timidité qu'il éprouva en présence de cette folle réunion, provoquèrent tout d'abord un immense éclat de rire qui bondit de la salle à manger jusque dans l'office. Meunier porta la main à son visage pour cacher les larmes qui venaient de monter de son cœur à ses yeux, et ses lèvres, contractées et blanches comme du marbre, se mirent à trembler sans pouvoir articuler le moindre son. Plus était visible l'embarras du pauvre homme, plus la troupe avinée se gaudissait à ses dépens; les femmes, elles sont plus impitoyables que les enfants, s'étaient emparées de lui et se le passaient de main en main, comme un volant lancé avec des raquettes.
Julien, qui avait bien reconnu Meunier, et qui ne savait pas que ce vieux gardien de l'affection paternelle fût au courant de ses escapades, pensa tout naturellement qu'il venait d'en faire la découverte et qu'il arrivait pour le sermonner. Julien fut pris d'un peu de peur, comme on dit. Il ne songea qu'à lui seul en ce moment. L'idée que Meunier pût lui apporter la nouvelle d'un grand malheur ne >e présenta pas à sa pensée. Ah ! c'est là un des premiers châtiments de ces existences de débauches, qu'elles soûlent le cœur autant que la tète, et que rien des choses d'où peuvent découler les joies
véritables ou les grands deuils de la vie ne surnage plus audessus de ce naufrage épouvantable.
Julien, par égoïsme et par crainte, plutôt que par pitié, écarta peu à peu la foule joyeuse qui enlaçait Meunier, et parvint jusqu'à ses côtés.
— J'ai à te parler, lui dit enfin le vieillard, plus blanc qu'un linceul et dont les dents claquaient la fièvre.
Ces mots avaient été entendus.
— A la tribune l'orateur ! cria-t-on, à la tribune !
Une dizaine de bras enlevèrent Meunier du parquet et le placèrent debout sur la table, aux applaudissements du cercle bruyant.
— Un verre d'eau au sucre à l'orateur ! hasarda une des femmes.
Et l'on présenta à Meunier un verre de Champagne qui débordait de mousse.
— Silence ! crièrent vingt voix à la fois.
Meunier, au tableau du contraste qui se déroulait devant son cœur : ici l'ivresse, la prostitution, la débauche; là-bas le deuil, les larmes, l'agonie, la mort, le chevet d'une mère veuf de son fils; à ce souvenir, dis-je, Meunier, qui avait été près de s'évanouir, sentit renaître en lui une énergie incroyable. Ses yeux s'animèrent, son front pâle se colora tout à coup, une transformation s'était comme opérée en lui. Il éleva le verre qu'il tenait à la main, et, frappant sur la table un vigoureux coup de pied, il cria : « Silence ! » d'une voix si ferme et si vibrante à la fois, que le silence se rétablit subitement. Des regards d'étonnement s'entre-croisèrent de tous côtés, et, comme si un pressentiment sinistre l'eût atteint, Julien se laissa tomber sur une chaise, et épongea avec son mouchoir des gouttes de sueur froide qui perlèrent sur son front.
— Ouvrez la porte, dit Meunier sur un ton de commandement, afin que vos laquais et vos soubrettes m'entendent et s'amusent aussi de ce que j'ai à vous dire, puisque vous avez
voulu que je montasse à cette tribune vacillante ! Ouvrez
donc les portes !
Personne n'osa résister; la porte qui communiquait dans l'office fut ouverte, et laquais et soubrettes montrèrent au second plan leurs visages effarés et stupéfaits.
— En ce temps de carnaval où vous êtes , reprit Meunier, vous m'avez pris pour un masque tombant au milieu de votre joie pour vous égayer encore davantage!... eh bien! vous vous êtes trompés ! Regardez-moi bien en face : je n'ai pas de masque sur les traits; je suis moi-même ! Mon nom, vous l'ignorez ! Eh bien ! je me nomme le Messager des Douleurs, et je venais annoncer à l'un de vous, qui l'oublie, qu'il a une mère que les plus savants médecins disputent à la mort depuis deux jours, et que la mort a peut-être prise et emportée au moment où vous me faisiez tourner comme un jouet entre \os bras, et que vous me posiez sur cette table en me criant : « Bouffon, parle, et fais-nous rire î » Eh bien ! riez donc à présent... riez encore!... Si la mère de Julien est morte sans avoir embrassé son fils, ce sera votre faute à tous, et ce sera aussi le châtiment de ceux de vous qui ont encore leur mère, de la savoir morte sans l'avoir embrassée!...
Je ne vous dirai pas la pâleur dont ces paroles un peu mélodramatiques du bonhomme Meunier couronnèrent tous les fronts, pour ne vous parler que de Julien, qui avait poussé un cri déchirant et s'était évanoui entre les bras de ses voisins. Meunier le fit transporter à peine revenu à lui dans la voiture qui l'attendait à la porte.
Parmi les témoins de cette scène, il y en eut deux ou trois qui, silencieusement, prirent leurs chapeaux, oublièrent leurs maîtresses un peu étourdies, et s'en furent passer le reste de la soirée chez leur mère.
Puis une de ces filles secoua au bout d'un instant son importune émotion, fit sauter le bouchon d'une bouteille de Champagne, emplit son verre, le dégusta lentement, et se tournant vers Dahlia :
~ Tu as de la chance , dit-elle. Tu vas te trouver à la tête d'une belle fortune !
Dahlia ne répondit rien, mais elle choqua son verre contre celui de son amie et le vida d'un trait.
L'exemple donné, le souper continua., et les chansons recommencèrent à couler, des bouteilles dans les verres, et des verres sur les lèvres écumeuses.
En arrivant, Julien tomba à genoux au chevet du lit e'earté de la muraille, — comme on le fait toujours à l'approche de l'heure suprême. La douleur de Julien était si vraie et si grande en ce moment qu'il ne vit rien de l'appareil lugubre où tout annonçait la venue de la mort.
De ses bras il entoura la tête agonisante de sa mère, et, après l'avoir couverte de caresses tardives qu'une pression de main seulement de la moribonde put lui rendre, il cacha son front sur le traversin et laissa un libre cours à ses sanglots.
De l'autre côté du lit, Rose, agenouillée, tenait collée à ses lèvres une des mains de sa bienfaitrice. Depuis la veille, la pauvre petite avait tant versé de larmes, que ses yeux rougis et brûlés semblaient indiquer que la source des larmes était tarie. Elle ne leva même pas un regard vers Julien, dont la présence ne troubla point la pieuse prière où son âme était tout entière plongée. A côté de Rose priait également une domestique de la maison, compagne de la jeunesse de madame Duthil. Debout derrière Julien, se tenait le bon Meunier, les bras croisés sur la poitrine, la têle penchée et le regard attentif à suivre les dernières traces de la vie qui allaient s'effaçant peu à peu du visage de sa vieille amie.
Tout annonçait une fin prochaine, mais heureusement sans crise, sans douleur physique. Tout à coup, il se produisit dans tous les membres de la bonne dame une sorte de tension nerveuse; les muscles de son visage se contractèrent légèrement, elle remua imperceptiblement la tête de droite et de gauche, ses yeux demi-clos jusque-là s'ouvrirent avec une certaine vivacité , un dernier regard s'en échappa , brillant
comme la dernière lueur d'un feu épuisé, puis la prunelle s'arrêta immobile.
— Morte ! murmura Meunier en pressant légèrement avec les doigts les paupières de madame Duthil pour les fermer tout à fait.
A cette exclamation, deux cris retentirent à la fois. Rose et Julien se levèrent ensemble, et ensemble embrassèrent pieusement la morte. Meunier prit le jeune homme par le bras et le conduisit dans la pièce à côté.
— Oh ! Meunier, lui dit Julien, que je vous remercie ! Vous m'avez épargné le plus cruel remords qui eût pesé sur ma vie.
— Elle vous aimait bien ! murmura le bonhomme d'une voix que les sanglots faisaient chevroter. Puis il rentra dans la chambre et en arracha avec peine Rose, qu'il trouva le visage collé contre celui de madame Duthil.
Quelque? jours après la scène à laquelle nous venons d'assister, mademoiselle Dahlia, effrontément vêtue d'habits de grand deuil, entrait en possession d'un appartement splendide rue du Helder, commandait un mobilier neuf et achetait un coupé fringant.
Comme une de ses amies la félicitait sur la générosité de Julien, elle répondit en souriant :
— C'est une surprise que je lui fais; il ignore le premier tabouret de ce mobilier; il ne sait même pas que nous aoûts dé me nagé.
— Tu as donc des économies ?
— Non, mais Julien aura assez de rentes pour m'autorL-er à lui ménager de ces surprises-là.
11 est de fait que Julien était étranger à tous ces préparatifs d'entrée en campagne. Depuis la mort de madame Duthil, il avait été absorbé par les détails de la succession et par la régularisation des comptes. Il avait donc très-peu vu mademoiselle Dahlia. Et puis, enfin, il s'était passé des choses que nous devons raconter.
LA MANSARDE E E Ru SE
La mort de madame Duthil avait remis en présence et en contact Rose et Julien.' De ce rapprochement avait jailli une étincelle qui alluma le feu au cœur de Julien. Rose, encore tout entière à sa douleur, n'avait pas pris garde aux démonstrations peu équivoques de son ancien ami d'enfance. Se souvenant des innocentes heures de leur jeunesse, elle avait revu Julien avec une certaine joie, mais sans que son âme fût atteinte par un autre sentiment que celui d'une fraternelle sympathie. La reconnaissance lui faisait môme un devoir, croyait-elle , de reporter sur le fils l'affectueuse tendresse qu'elle avait eue pour la mère.
Malheureusement, Julien n'avait vécu ni dans un monde ni dans une atmosphère d'idées où les bonnes qualités de sa nature eussent pu se développer; bien au contraire. La situation particulière de Rose, au lieu donc de relever cette jeune fille devant son estime, ne lui inspira qu'une lâche convoitise. On juge assez généralement toutes les femmes par le spectacle de celles qu'on a sous les yeux. Rose, pour lui, n'était qu'une enfant égarée dans le monde et prête à prendre le premier mauvais chemin que lui conseillerait la pauvreté où elle se trouverait réduite. Donc il était tout simple que lui, Julien, profitât plutôt qu'un autre de cette injustice du sort envers cette jeune fille.
Ce n'est pas ainsi, nous n'avons pas besoin de le dire, qu'eût raisonné un homme de cœur et de bon sens; mais le bon sens de Julien s'était envolé aux quatre vents de sa folle vie, et les meilleurs morceaux de son cœur étaient restés éparpillés entre les mains des tristes créatures du monde qu'il avait adopté.
Pour un si jeune homme, Julien fit preuve d'une affligeante
habileté dans sa conduite à l'égard de Rose. Il n'eut môme
pas l'excuse de la passion qui ne se connaît plus; il essaya de
tendre à la pauvre enfant un odieux piège dont Meunier la
sauva.
C'était le jour où il s'agissait de quitter l'appartement de madame Duthil, après la clôture de l'inventaire et la mise en vente du mobilier. Meunier, en entrant dans sa chambre, trouva Rose fermant sa malle et en toilette pour sortir.
— Et où vas-tu donc, petite? lui demanda-t-il.
— Vous ne savez donc pas? répondit la jeune fille.
— Quoi?
— Je vais demeurer chez Julien.
— Chez Julien ? fît Meunier se levant vivement.
— Eh bien, oui!
— Qui donc t'a conseillé cela ?
— C'est Julien qui me l'a demandé.
— Et tu as accepté?
— Qu'y a-t-il d'extraordinaire à cela? répliqua naïvement Rose.
— Il y a... il y a... grommela Meunier tout pâle.
— Fais-je donc mal?
— Certes!
— En quoi cela? Vous avez dit vous-même à Julien que vous regrettiez que madame Duthil n'eût pas songé à me laisser une existence assurée. Julien vous a répondu qu'il le déplorait... Puis il est venu fraternellement me trouver, m'a proposé de réparer l'imprévoyance de sa mère en m'offrant de venir partager son toit, comme j'avais partagé celui de sa mère. J'ai trouvé cela tout simple et tout naturel, et j'ai accepté. Où est le mal?
Meunier écouta Rose avec la plus grande attention, et scruta rigoureusement l'expression de son visage. 11 n'y avait dans la voix et dans les traits de la jeune tille aucune émotion, aucun trouble particulier. Meunier réfléchit un moment, puis regardant Rose en face à la dévisager, comme on dit :
— Et aucun autre sentiment que celui exprimé tout à l'heure par toi ne te pousse à accepter l'offre de Julien?
— De quel sentiment voulez-vous parler?
— Si, reprit Meunier en hésitant un peu, la prétendue générosité de Julien cachait une mauvaise pensée, une mauvaise action ?
— Une mauvaise pensée! une mauvaise action! répéta Rose en pâlissant... Que voulez-vous dire, mon ami?
— Enfin, continua l'ex-secrélaire, tu n'aurais aucun regret à accepter mon hospitalité à moi plutôt que celle de Julien?
— J'en serais tout heureuse, puisque...
Et Rose, non point qu'elle se rendît compte de la préméditation reprochée à Julien, mais parce qu'elle éprouvait un serrement de cœur horrible à l'idée que le fils de sa bienfaitrice fût capable d'une lâche action à son égard, Rose, dis-je, se prit à sangloter et se jeta dans les bras du pauvre Meunier sans pouvoir achever sa pensée.
— Quand Julien devait-il venir te chercher pour te conduire chez lui?
— Dans une heure. Il m'avait recommandé de me tenir prête...
— Eh bien, Rose, nous n'attendrons pas plus longtemps. Tu consens bien réellement à me suivre?
— En doutez-vous?
— Dis-moi, as-tu quelque argent?
— J'ai celui que me donnait de temps en temps ma bienfaitrice; j'ai fait une large part aux pauvres; mais, comme je n'avais aucune occasion de dépenses, je suis parvenue à faire quelques économies : j'ai là dans une bourse deux rouleaux de louis d'or... Est-ce que vous en auriez besoin?
— Non, Dieu merci! mais c'est que je calcule pour toi, chère enfant... avec cette somme tu pourras attendre... Allons! viens vite!
Meunier chargea lui-môme sur son épaule la petite malle
i>0 LÀ .MANSARDE DE ROSE
de Rose, monta en voiture , se fit conduire chez lui, où il déposa la jeune fille, écrivit un mot à mademoiselle Dahlia et retourna à l'appartement de madame Duthil,où Julien n'était pas encore arrivé. Meunier s'enferma dans la chambre de Rose et attendit.
Environ cinq minutes après, Julien frappait discrètement à la porte de la chambre. En apercevant Meunier, il fit un mouvement comme pour se retirer; mais le vieillard avait marché droit à lui, et le saisissant par la main, il l'attira dans l'intérieur et ferma la porte.
— Julien, dit Meunier d'une voix un peu émue, mais ferme encore cependant, Julien, ce n'est pas moi que tu espérais trouver ici, n'importe, assieds toi et écoute ..
Julien obéit machinalement d'abord, puis tout à coup :
— Eh bien! que me voulez-vous? fit-il d'un ton impatient.
— Que tu me remercies de t'avoir empêché de commettre une insigne lâcheté...
— Meunier! s'écria Julien en se levant avec un mouvement de colère.
— Je savais bien, répondit froidement le vieillard, que tu t'emporterais; m'y attendant, cela ne m'émeut point.
— De quel droit vous mêlez -v us de mes affaires et de ma conduite? demanda Julien.
— De tes affaires et de ta conduite, reprit Meunier, je ne veux pas me mêler, sois tranquille, car je sais distinguer entre ce qui est mon devoir et ce qui ne l'est pas. Or, auprès de toi, Julien, j'avais deux grands devoirs à remplir, et j'ai la conscience de l'avoir fait,
— Assez de phrases! murmura Julien avec irritation.
— Le premier de ces devoirs, — continua Meunier,— était d'empêcher la femme de mon vieil ami de mourir sans voir et sans embrasser son fils... Voilà pourquoi je me suis mêlé de tes affaires, le soir où je t'ai dérangé, au milieu d'une orgie, pour te dire, que ta mère allait mourir.
Dès les premiers mots, Julien avait tressailli, puis avait porté une de ses mains sur ses veux, pendant que de l'autre il s'appuvait sur le dossier d'une chaise.
— Franchement, reprit le vieillard, ce n'était pas par goût et pour mon plaisir que je m'étais introduit dans cette salle à manger, où la nappe et les convives étaient trempés de Champagne. Le cœur me monta aux lèvres, mais je pensais à ta pauvre bonne mère, et je fis taire mes répugnances. C'est encore dans l'unique sentiment de mon devoir que je n'ai pas voulu que Rose tombât dans le piège odieux que lui tendait le fils de sa bienfaitrice, celui qui avait été son frère d'enfance et qui aurait dû être son protecteur, au lieu de chercher à devenir son séducteur.
Oh ! ce n'est pas pour toi ce que j'en ai fait, c'est par dévouement à la mémoire de ta mère, c'est par affection pour Rose que j'aime à l'égal de la tendresse que j'aurais pu avoir pour loi... mais que je n'ai pas... que je n'ai plus...
Julien ne put se défendre d'un mouvement de colère qui se traduisit bientôt après par un geste affecté de dédain.
— Maintenant que ma tâche est finie, je te promets de ne plus me mêler de tes affaires, comme tu disais... Va où tes instincts te pousseront; vis avec qui tu voudras; traîne ton nom dans tel ruisseau qu'il te plaira, ton cœur dans telle fange qui te tentera, peu m'importe! J'ai rendu à ta mère au lit de mort son fils, j'ai arraché Rose de l'opprobre où tu espérais l'entraîner... Je suis fier de ces deux actions ..." et je rends grâces à Dieu de m'avoir permis de vivre assez pour les avoir accomplies. Mais j'en ai fini avec les reproches, l'orage est passé, mon cœur a jeté son amertume; reprenons une autre conversation.
— Je ne puis oublier, Meunier, que vous avez été l'ami de mon père, l'ami de ma mère, et que vous êtes mon parrain, je vous pardonne donc. Soit! changeons de conversation, mais je vous préviens qu'au premier mot qui me blessera l'oreille, je quitterai la place.
o-2 LA MANSARDE DE ROSE
— A ton aise, Julien!
— Je vous écoute.
— Dans quel but, demanda Meunier, sans donner à peine à Julien le temps de se rasseoir, dans quel but avais-tu proposé à Rose d'aller partager avec loi ton appartement?
Julien ne répondit pas. Un triste sourire plissa le coin de ses lèvres; il frappa le bout de sa botte avec sa canne et se contenta de répondre à Meunier :
— Continuez; j'ai promis d'être patient... j'attendrai.
— Julien, reprit le bonbomme sur un ton paternel, tu te fais l'esprit pius dépravé et le cœur plus mauvais que tu ne les as réellement. C'est une misérable habitude du misérable monde où lu as vécu jusqu'à présent , de se déprécier à ses propres yeux, de s'amoindrir, de se mépriser soi-même, de peur, sans doute, de l'être trop par les autres. Voyons, aimestu Rose ?
— Pourquoi cette question ?
— Pourquoi n'y pas répondre ?
Julien croisa sa jambe gauche sur la droite, et se prit à friser entre ses doigts les franges du fauteuil dans lequel il était assis.
— Tu n'oses dire oui, reprit Meunier, et tu rougirais d'avouer que non.
Julien se leva avec la résolution d'un homme décidé à mettre tin à une conversation importune.
— Je n'ai plus que peu de mots à ajouter, fit le vieillard. Si tu n'aimes pas Rose, je t'ai épargné un grand remords de conscience. Si tu l'aimes, le jour où tu viendras me dire : « Meunier, je veux Rose pour ma femme, » ce jour-là je te répondrai après l'avoir consultée : « Julien, sois heureux et rends-la heureuse. »
— Vous plaisantez ! répliqua Julien en s'apprètant à sortir.
— Eh! Rose n'est-elle donc pas digne à tous égards de devenir ta femme? J'ajouterai, mon cher Julien, que c'était là le
seul moyen pour toi de réparer l'imprévoyance cruelle de ta mère et le dévouement filial de Rose à sa bienfaitrice.
— Après cela, fit Julien, s'il est nécessaire de donner à cette jeune fille quelques secours.
— De toi, elle les refuserait, répliqua fièrement Meunier.
— Soit ! mais je vous prends à témoin que je les ai offerts.
— Je l'attesterai... sois tranquille sur ce point... comme j'attesterai aussi ta conduite à son égard...
Julien allait sortir au moment où on frappa un léger coup à la porte.
— Entrez! dit Meunier.
Julien poussa une exclamation de surprise en voyant apparaître Dahlia, et il lança sur Meunier un regard interrogateur.
Dahlia elle-même parut d'abord tout embarrassée et ne sut trop quelle contenance garder, ce qui contrastait énormément avec son effronterie habituelle, qu'elle ne tarda pas à reprendre. Elle était vêtue de noir, inconvenance que Julien avait tolérée sans s'en rendre trop bien compte. Pour Dahlia, qui était une demi-blonde aux cheveux tirant sur le châtain clair, le deuil n'avait été qu'une occasion de faire valoir son teint et de rehausser l'éclat de son visage. Dahlia était petite et bien faite, taille mince, pied élégant, main mignonne, dents blanches encadrées de lèvres un peu pâles, pâleur que Dahlia attribuait au reflet éblouissant de sa denture, ce qui aurait pu passer pour exact, si ce n'avait été une prétention. Elle avait l'œil brun et impertinent, le nez un peu jeté au vent.
Après avoir tendu la main à Julien, elle salua Meunier.
— Je reconnais monsieur, dit-elle.
Et sans plus de façon elle s'assit dans un fauteuil. Julien ne savait trop que penser de cette visite inattendue. Un signe imperceptible s'échangea entre Meunier et Dahlia.,
— C'est heureux, dit la fleuriste, que je vous retrouve enfin !. . .
— Eh bien, me voilà, fit Julien, que me voulez-vous?
— Vous ramener en triomphe et vous faire les honneurs de notre nouvel appartement.
Elle allait continuer, lorsque Meunier, craignant qu'elle ne s'arrêtât pas à temps et ne compromît sa petite supercherie, l'interrompit brusquement en lui disant :
— Eh bien, mademoiselle, emportez Julien, puisque le voilà rendu à vos désirs et à votre désespoir.
— C'est bien ce que je vais faire.
Et Dahlia entraîna Julien jusqu'à la portière du coupé qui les attendait dans la rue.
— Si l'habitude est une seconde nature, murmura Meunier une fois que le couple fut hors de la chambre, c'est aussi un grand dérivatif. Julien cloîtré dans cet appartement, séparé de Dahlia, privé des miasmes de son monde, avait pu se laisser aller facilement aux criminelles espérances qu'il nourrissait pour Rose, dont l'image, depuis quinze jours, flottait avec toutes ses puretés et toutes ses séductions devant ses yeux éblouis. Maintenant que le voilà rendu au pouvoir de Dahlia, dès ce soir il aura fait redescendre son cœur des hauteurs coupables où il l'avait élevé, au niveau de ses faciles amours et de ses abrutissantes ivresses. Ah! j'ai peut-être aidé à la perte et à la ruine future de Julien, continua Meunier en pâlissant, mais j'aurai sauvé Rose.
Les sentiments que venait d'exprimer Meunier expliquent suffisamment l'arrivée subite de Dahlia au milieu de leur conversation; et d'ailleurs, on a vu plus haut que Meunier avait prévenu la fleuriste. L'ex-secrétaire du docteur Duthil n'avait pas trop mal raisonné, en effet. Julien oubliait Dahlia dans l'amour nouveau où il se berçait; Dahlia revenue, avec elle recommençaient les étourdissantes distractions d'un monde de Champagne, de spectacles, de festins olympiens, et c'était Rose à son tour qui devait être oubliée. Déjoué purement et simplement dans ses projets, Julien eût quitté brusquement Meunier, mais il ne serait point allé retrouver Dahlia de son piopre mouvement ; de dépit il se serait fait une- volontaire so-
litude au milieu de laquelle eût grandi sa passion pour Rose, passion que l'irritation et les obstacles eussent poussée peutôtre au paroxysme.
En rentrant chez lui, Meunier trouva Rose agenouillée devant son lit et priant. Elle se leva, et tendit le front au bon vieillard, qui, pressant la jeune fille avec tendresse dans ses bras :
— Tiens ! vois-tu, petite, lui dit-il, c'est comme si j'étais ton pore; il me semble, en effet, qu'on aime aussi profondément ceux que l'on sauve de la mort ou du déshonneur que ceux à qui l'on a donné la vie; car c'est une seconde existence qu'on leur rend.
— Voyons, mon ami, répondit Rose en s'asseyant, il s'agit de nous entendre.
— Sur quoi?
— Sur l'avenir. Vous n'êtes pas riche, n'est-ce pas?
— En ce moment, oui, puisque tu es là; mais d'habitude, non; j'ai juste quinze cents livres de rente viagère, et avec cela, si on ne meurt pas tout à fait à l'hôpital, on ne se passe pas non plus des fantaisies de carrosse et de primeurs.
— Ce n'est pas cela qui fait le bonheur de la vie.
— Ceux qui en usent ne pensent pas tout à fait comme nous à ce sujet, répondit Meunier sur un ton sentencieux, mais il n'importe.
— Vous avez juste cette petite chambre pour logement?
— Pas le moindre jardin avec.
— Eh bien, alors, reprit Rose, je vais être une cause d'embarras et une charge pour vous... Votre bourse ne suffirait pas à deux appétiis et votre chambre à deux sommeils...
— Voyons, voyons, Rose, ne parlons pas de cela en ce moment...
— Nous serions obligés d'en parler demain, autant en causer tout de suite... Eh! tenez, comment ferons-nous ce soir... par exemple ?...
— Pour ce soir, ne t'inquiète pas... lu prends mon lit, cela va sans dire, et moi...