VOUS
— Moi... Eh bien , je coucherai à la porte, en dehors, en veloppé dans ma couverture... Je serai très-bien.
Rose présenta bien des objections vivement réfutées par Meunier; il y eut même des transactions propose'es quelle bonhomme ne voulut point entendre. Rose finit par céder.
— Soit, pour ce soir il en sera ainsi; mais dès demain...
— Dès demain... c'est bientôt... Que feras-tu?
— Je louerai une chambre, petite et simple comme la vôtre; je m'y installerai, et je demanderai à mon travail le pain qu'il me faudra pour vivre.
— Pauvre enfant! s'écria Meunier avec émotion.
— N'ayez pas peur, allez! Je suis forte de cœur, plus que vous ne le pensiez peut-être; cette force m'a été révélée par Dieu lui-même, tout à l'heure, pendant que je priais. J'ai entendu en moi comme une voix qui m'a révélé ma mission et mon courage; j'accomplirai l'une, je ne faillirai pas à l'autre. Ah! combien j'apprécie maintenant que ma bonne bienfaitrice m^ait donné l'éducation des pauvres filles! J'irai voir, nous irons voir ensemble quelques-unes des meilleures amies de madame Duthil, je leur demanderai leur pratique d'abord, et leur protection aussi, n'est-ce 'pas?
— Nous ferons ce que tu voudras, ma petite Rose, car tu as une conviction, en parlant, qui détruit tous mes doutes, toutes mes hésitations, toutes mes craintes. Ma foi ! c'est à toi de décider... Tiens! je sais justement une chambre, vacante depuis deux jours, dans une rue voisine de la mienne, nous irons la visiter ensemble, et, si elle te convient...
— Elle me conviendra, pourvu que vous veniez me voir bien souvent... bien souvent...
— Tous les jours.
— Ce n'est pas assez...
— Deux fois tous les jours...
— Au moins deux fois, c'est entendu.
Voilà comment l^ose se trouva installée dans une mansarde
de la maison où on a vu, au début de ce récit, mademoiselle Abricotine faire tant de surprises si coûteuses à Adrien.
Rose avait, en effet, rencontré beaucoup de bienveillance de la part des amies de madame Dulhil, et, depuis qu'elle avait entrepris de rouler le rocher de Sisyphe du travail, elle n'avait pas eu à se plaindre du sort. Le bon Dieu, qui veille sur les honnêtes gens, avait béni la mansarde et les aiguilles de cette excellente et courageuse fille.
Le lecteur se souvient-il que nous avons laissé Athanase aux prises avec un gigot?
Vers six heures du soir, il l'avait disséqué jusqu'à l'os, et n'ayant plus rien à faire, selon son expression, dans cette maison où les couples joyeux n'étaient pas encore rentrés de leur excursion au bois de Boulogne, il prit le parti de se retirer. En arrivant sous la porte cochère il se trouva en présence de Meunier, qu'il n'avait pas vu depuis longtemps. lisse serrèrent la main comme de vieux amis.
— Vous connaissez donc quelqu'un dans celte maison? demanda Meunier à Robillon.
— Je viens de déjeuner chez un jeune homme qui demeure au cinquième.
— Ah ! vous en étiez... de cette orgie dont les cris rebondissaient jusque sur les pavés de la rue?
— Ça s'entendait donc?
— Parbleu! Et qui est ce jeune homme?
— C'est le fils d'un riche négociant de Marseille. Oh ! il va bien, ohl il va bien! et, pour peu qu'il renouvelle souvent ces sortes de déjeuners...
— Comment le nommez-vous?
— Adrien Trémois... A propos, dit tout à coup Athanase, et le petit Duthil?
— Ah! mon pauvre Robillon, cet enfant-là fait le chagrin de ma vie, et c'est un bonheur pour sa mère d'être morte avant d'assister au spectacle qu'il donne aujourd'hui à ses amis...
— Oui. on m'a dit qu'il faisait sottise sur sottise, eï que la fortune que ce brave homme de père Duthil avait si loyalement amassée' s'en allait sac par sac, rouleau par rouleau.
— Hélas! soupira Meunier.
— Et ii'avez-vous pas essayé de lui donner quelques conseils?
— Je l'ai tenté une fois, il y a^de cela près d'un an. Je me suis présenté chez lui, et j'ai été mis à la porte par cette coquine avec laquelle il s'est accouplé. C'est bien un peu ma faute peut-être, mais je le devais à ce moment-là... C'est une affaire entre ma conscience et Dieu, cela! Mais vous qui voyez et connaissez tant de monde, qu'est-ce qu'on dit de Julien?
— Pas grand'chose de bon, il est vrai. D'abord on assure qu'il a épousé cette fille...
— Non, pas encore; elle y tâche cependant...
— C'est décidément le rêve et le rôle de toutes ces misérables! Ah! mon pauvre père Meunier, quelle anarchie I C'est une désolante protestation contre ces unions dites de convenance qui ont attristé tant déjeunes cœurs! Les excès mènent aux excès!... On a si longtemps accouplé de force la beauté à la laideur, la fortune à la fortune, l'intelligence à la bêtise, la sympathie à l'antipathie, qu'aujourd'hui on voit poindre la revanche ; et l'honnêteté se marie sans vergogne avec le déshonneur, la dignité épouse la honte! Les hommes s'abaissent saii9 relever les femmes ! N'allez pas croire, fit Athanase en regardant Meunier en face, que ce soit mon déjeuner de ce matin qui m'inspire ces idées de morale. Non, ce n'est pas d'aujourd'hui que je pense de la sorte... Mais revenons à Julien. Si le
LA MANSARDE DE ROSE o'.l
malheur n'est pas encore accompli, n'est-il pas moyen de le prévenir?
— Comment?
— En empochant d'abord mademoiselle Dahlia... N'est-ce pas ainsi que se nomme cette créature?
— Oui.
— En empêchant, dis-je, mademoiselle Dahlia, qui se fait appeler madame Duthil , de traîner ce nom honorable et habitué au respect dans les bals publics, dans les coulisses de théâtres borgnes, sur les tapis verts des maisons de jeu, dans les cabinets particuliers des restaurants, et peut-être plus bas encore!...
— Mon Dieu ! s'écria Meunier en se cachant le visage dans ses deux mains.
Dans, ce cri il y avait une exclamation de désespoir et l'explosion d'un remords. Après un moment de silence ou plutôt de muette conversation avec sa conscience, il murmura :
— Mais ne devais-je pas sauver Rose à tout prix ! On nous a dit aussi qu'il était ruiné à peu près; le savez vous, Robillon?
— Aux trois quarts au moins. Dame ! au bout du compte, M. Duthil n'avait pas une fortune princiôre, n'est-ce pas?
— Julien a hérité en tout de trois cent cinquante mille francs.
— Une bouchée pour des femmes de l'espèce de mademoiselle Dahlia. C'est beaucoup si, à l'heure qu'il est, en arrachant le plat à son féroce appétit, on trouverait sur les assiettes les miettes de cent mille francs. Et au bout de ça, ce sera la misère pour ce pauvre Julien, la misère hideuse, en bottes vernies, en coupé, en gants blancs; la misère paresseuse qui n'a plus l'énergie, ni la volonté, ni le pouvoir du gagne-pain; la misère scandaleuse même; car le mari reste, par habitude, accroché aux regards de la femme, qui sait bien, elle, ne pas mourir de faim!... Pouah!...
— Ah! mon cher Robillon, s'écria Meunier tout pâle et tout tremblant, vous me donnez la chair de poule... Si vous pouviez répéter tout cela à Julien, lui dire aussi...
— D'abord, mon bon père Meunier Je ne connais plus Julien que pour le saluer quand je le rencontre, et c'est deux fois l'an. Je ne voyais même Duthil que de loin en loin; nous nous aimions par souvenir de nos dernières campagnes de l'Empire. Je n'aurais donc aucun titre à me permettre un conseil à ce jeune homme. Secondement, je passe pour être moins raisonnable que je ne le suis au fond, et Julien me jetterait aux yeux ma réputation usurpée, bien usurpée, allez! Je peux aimer la table; il m'est môme arrivé, je n'en disconviens pas, de m'encanailler quelquefois; mais j'ai du bon sens, et jamais je ne suis sorti, moralement parlant, du cercle de fer de ma dignité...
— C'est vrai, Robillon, c'est vrai!...
— Et puis enfin, par-dessus tout, mon bon ami, il est trop lard pour arracher ce garçon-là de l'abîme infect où il se trouve. Il y a perdu le sens moral, l'intelligence de la dignité et du respect de soi. Il faudrait une éloquence d'un autre calibre que la mienne pour entreprendre avec succès cette résurrection d'un cœur mort à l'honnêteté. Je garde mon peu de verve vertueuse pour sauver plutôt ce jeune homme avec qui j'ai déjeuné ce malin.
Athanase tourna le boulevard à gauche, se dirigeant vers la Madeleine, suivi du regard des curieux du dimanche, dont quelques-uns disaient :
— Tiens! C'est Lablache! Oh! comme il a engraissé! Meunier prit à droite et marcha devant lui sans trop savoir
où il allait. Il arriva ainsi jusqu'à la porte Saint-Martin, l'âme empoisonnée par la conversation qu'il venait d'avoir avec Robillon, que ses convives du matin eussent été bien étonnés d'entendre sermonner comme il le venait de faire.
Meunier repassa dans sa tète l'effrayante peinture qu'Athanase lui avait faite de la position et de la décadence pécu-
LA MANSARDE DE ROSE 6i
niaire et morale de Julien Duthil. Il en vint finalement à se répéter ce refrain qui était la seule et forte excuse de sa conscience.
— Ne devais-je pas sauver Ruse à tout prix! Puis, tout à coup, il s'écria :
— Maintenant, en souvenir de ma vieille amitié pour le père, de mon dévouement à la mère, par devoir aussi, ne faut-il pas que je tente un dernier effort pour repêcher ce naufragé? Oui, oui, je le dois !
Meunier tourna sur ses talons et prit le chemin de la rue du Helder, où nous savons que Julien habitait. Le pauvre homme tremblait déjà en s'adressant au concierge.
Ce fut bien pis quand il eut mis le pied sur la première marche de l'escalier, et, en arrivant devant la porte de l'appartement, il hésita s'il ne s'en retournerait pas. En présence du laquais en culotte courte et en livrée bleu de ciel qui l'introduisit dans un petit salon d'attente, tendu de soie et de mousseline parfumées de tabac, il sentit ses jambes défaillir. Il regretta de n'être plus à la porte Saint-Martin, d'où il était parti pour venir à ce martyre.
C'est une justice à rendre à Julien, il ne se fit pas attendre longtemps. Le nom de Meunier était pour lui comme un de ces souvenirs qui, dans l'exil de l'honnêteté, le ramenaient à celte patrie du cœur qu'il avait désertée.
Les plus mauvaises natures ont de ces retours soudains qui les relèvent un moment ; fugitifs éclairs que la passion et que l'orgueil plus encore éteignent aussitôt. Julien avait éprouvé comme une joie sereine lorsque son valet de chambre lui vint annoncer la visite du bon Meunier, dans les bras de qui il se jeta avec l'effusion de l'enfance. 11 est bon d'ajouter que Dahlia était absente de la maison à ce moment-là.
Meunier, la première émotion passée, commença à remarquer les ravages profonds dont la face de Julien était altérée. Rides précoces, pâleur des nuits sans sommeil et des journées agitées, tempes dépouillées déjà par les doigts envieux de la
débauche, front triste et sombre, lèvres sans sourire, yeux sans larmes, regards sans lumière. Le pauvre homme fut comme anéanti.
— Quel bon vent vous amène donc dans ce port, cher Meunier? demanda Julien, et pourquoi vous faites-vous si rare?
Meunier secoua la tête et répondit d'une voix: dolente :
— Peut-être aimerais-tu mieux que je ne vinsse jamais dans ces parages-ci?
— Et pourquoi?
— Parce qu'au milieu de tes folies ma voix sonnerait comme une cloche d'enterrement...
— Allons ! cher Meunier, je n'ai qu'un jour de repos par semaine, le dimanche; ne le troublez pas par des sermons inopportuns et inutiles.
— Ah! fît le bonhomme en se levant.
— N'étiez-vous donc venu que pour cela, reprit Julien en forçant Meunier à se rasseoir, et ne trouvez-vous pas quelque plaisir à me revoir?
Meunier saisit dans ses mains la tête de Julien et y déposa deux baisers bien affectueux. Ce fut sa seule réponse à la seconde question de son filleul.
— A la bonne heure ! murmura Julien; laissons donc de côté le reste et causons bien amicalement.
— Je le voudrais, répondit le vieillard, car tu sais si je t'aime, cher enfant; mais comment rester impassible et insoucieux devant les craintes et les douleurs qui- agitent mon cœur?
Julien fronça légèrement le sourcil et s'accouda sur un meuble. Meunier hésita un instant, puis, comme s'il redoutait une trop longue explication, il résuma toute sa pensée en ces quelques mots prononcés d'une voix émue et sévère à la fois :
— Julien, tu es ruiné, et tu marches à la honte!
— Que voulez-vous dire? demanda le jeune homme en se levant frémissant.
— Tu le sais aussi bien que moi, et tu me comprend- par-
faitement. Tu es ruiné, parce qu'il ne te reste plus guère, à cette heure, qu'une centaine de mille francs de ta fortune; tu marches à la honte, parce que tu vas épouser Dahlia, une indigne créature...
La porte du petit salon s'ouvrit brusquement sur ces mots.
Dahlia apparut pâle de colère, les lèvres frémissantes. Julien retomba sur son siège. Meunier resta froid devant cette rage de vipère.
— Comment me laissez-vous insulter chez vous? dit-elle à Julien, et pourquoi ne mettez-vous pas cet homme à la porte?
Meunier tourna les yeux vers Julien, qui était assis la tête plongée dans les deux mains.
— Vous ne bougez pas? reprit Dahlia en s'avançant vivement vers le jeune homme et en lui saisissant brusquement le bras; il faudra donc que ce soit moi qui sorte d'ici chassée par vous ?
— Dahlia! s'écria Julien en arrêtant la jeune femme, Dahlia! vous n'y pensez pas...
— Cela signifie-t-il que je dois rester?
— Est-il besoin que je vous le dise?
— Vous le voyez, monsieur, fit Dahlia en se retournant avec une insolence superbe, c'est moi qui reste, et, disant cela, elle lança son chapeau et son châle dans un coin du salon. — Comment ! vous êtes encore là ! vous osez être encore là! reprit-elle en toisant Meunier de haut en bas, c'est en vérité par trop fort!
— Me diras-tu de sortir? demanda Meunier.
— Dahlia! fit Julien, laisse-moi causer un instant avec Meunier...
— Tête à tête?
— Non, Dahlia, car ce que j'ai à dire à Meunier, tu peux l'entendre, c'est ton éloge que j'ai à faire pour justifier à ses yeux la résolution que j'ai prise.
Meunier l'interrompit :
— Maintenant que tu as bien voulu ne pas me chasser, dit-il,
permets-moi de me retirer; je rougirais trop d'entendre ta justification...
— Meunier !...
En môme temps que ce mot sortit de la bouche de Julien, Dahlia frappa le parquet du pied avec rage, brisa un éventail qu'elle tenait à la main, et tomba dans un fauteuil où elle joua une attaque de nerfs.
Meunier se dirigea vers la porte, pendant que Julien, à genoux devant Dahlia, lui faisait respirer des sels. En sortant de l'appartement, le pauvre homme se sentit pris de vertige; il fut obligé de s'asseoir sur la première marche de l'escalier. Une sueur froide glaça tout son corps. 11 se passa bien un quart d "heure avant qu'il sentît un peu de force revenir à ses vieilles jambes.
— Ah! c'en est fait, murmura-t-il en se relevant, — il est l'esclave de cette créature; personne ne l'arrachera de ses griffes!
Dès que Meunier fut parti, Dahlia commença de revenir de son évanouissement. L'épreuve lui avait été favorable; elle en témoigna sa'reconnaissance à Julien, en lui serrant les mains avec une effusion sympathique.
— Voyons, oublie tout cela, Dahlia. Tu sais bien que ce pauvre homme est entêté de la monomanie de faire de la morale. Il a les préjugés du coin du feu...
— D'ailleurs, interrompit adroitement Dahlia, tu m'as juré...
— Juré et promis... ainsi, lu n'as rien à craindre.
— Le coupé est attelé, dit-elle en ramassant son châle et son chapeau, allons dîner à la Maison d'or, et de là au bois.
— Allons!...
Un valet annonça :
— Madame Renaud.
— Tu sais, Abricotine, s'écria Dahlia en se regardant dans la glace, je me marie...
— Bah! et quand?
— - Demande à mon mari, fit Dahlia en se retournant vers Julien.
— Dans un mois, répondit le jeune homme en passant du salon dans sa chambre à coucher.
— 11 y a des femmes qui ont de la chance, murmura Abricotine, dont les yeux prirent une teinte bilieuse. — Après ça, ajouta-t-elle en s'enfonçant dans un fauteuil, les hommes sont si bêtes !
— Viens-tu dîner et au bois avec nous? dit tout à coup Dahlia à Abricotine, dont l'imagination se prit à battre les champs.
— Certainement, répondit celle-ci, comme éveillée en sursaut, et, à peine assise dans le fond du coupé, elle recommença je ne sais quel rêve enroulé dans l'écharpe tricolore d'un maire.
Quelques semaines s'étaient écoulées depuis le déjeuner et la prise de possession d'Adrien par Abricotine. Ces cinq ou six semaines avaient été éclairées par les rayons d'une lune de miel suspecte, dans un ciel tantôt limpide, tantôt nuageux.
Il faut que nous disions les causes de ces alternatives.
Abricotine avait continué son fameux rêve commencé dans le fauteuil de Dahlia, et que le roulement moelleux du coupé de Julien avait bercé.
Son aphorisme « les hommes sont si bêtes! » surnageait audessus de tous les raisonnements que le bon sens et sa conscience lui inspiraient par moment, et faisait taire tous ses scrupules et toutes ses hésitations. La perspective du bonheur triomphal de Dahlia avait troublé son cerveau et allumé sou imagination.
Abricotine était seulement fort embarrassée sur la manière
dont elle engagerait le combat. Soit inhabileté, soit timidité, ellese sentait mal à l'ai se devant Adrien, ayant deviné en lui une nature passionnée, mais élevée; facile et enthousiaste, mais ferme et énergique, froide même et rigide à certains moments. Il lui semblait difficile de conquérir sur un tel homme l'influence perfide qui convient pour remporter cette victoire d'un amour fatal. Elle cherchait, sans le pouvoir trouver, le coin du cœur ou de l'esprit d'Adrien dont elle pourrait faire son champ de bataille. Elle échouait partout contre l'honnêteté indépendante du jeune homme.
Abricotine essaya de la jalousie, soit en pointant cette arme dangereuse sur son amant, soit en la tournant contre ellemême. Adrien se contenta de sourire.
— Ah çà ! vous êtes donc insensible à tout! lui demanda un jour Abricotine, qui avait pris son courage à deux mains.
— Que voulez-vous dire? qu'entendez-vous par là?
— Vous ne vous apercevez pas que vos amis me font la cour?
— C'est leur droit.
— Comment! c'est leur droit?
— Puis-je vous empêcher d'être belle?
— Si je succombe?...
— C'est aussi votre droit, ma chère.
— Ah! c'est trop fort !
— Et pourquoi? Si vous vous mettez en tête de succomber, pourrai-je, quoi que je fasse, vous arrêter sur le bord de l'abîme?...
— Vous m'insultez!...
— Ce n'est pas mon intention, croyez-le bien.
— Mais, si je résiste aux amorces qu'on me jette de tous côtés?
Et en parlant ainsi, Abricotine avait passé ses deux bras autour du cou d'Adrien.
LA MANSARDE DE ROSE t>7
— Si tu résistes, je t'en saurai gré, répondit le jeune homme.
— Et si je te jure une fidélité éternelle?
— Prends garde! c'est lourd à porter, un pareil serment.
— Si je te prouve mon dévouement, mon attachement?...
— Ah çà! voyons! où veux-tu en venir? interrompit Adrien en regardant sa montre et en prenant son chapeau.
Le courage avait failli tout à coup à Abricotine. Elle avait voulu engager au moins une escarmouche, elle ne réussit qu'à jeter sa poudre aux moineaux, comme on dit.
— Tu sors déjà? fit-elle, comme pour se donner contenance.
— Je suis en retard de prés de vingt minutes sur l'heure de mon bureau.
— C'est vrai, murmura Abricotine en jetant les yeux sur la pendule.
Adrien sortit, Abricotine fit claquer ses dix doigts nerveusement, puis s'assit toute pensive dans un fauteuil.
— Celui-là n'est donc pas comme les autres, pensa-t-elle, ou bien ne sais-je pas m'y prendre? Il me glace et me fait perdre toute assurance. Je sens bien qu'il n'est pas à moi, que je ne le domine point; au contraire, il me subjugue. Ce n'est pas si aisé que je croyais!
Elle se leva vivement, s'habilla à la hâte, et, prête à sortir, elle consulta son porte-monnaie, où il ne restait plus que des miettes d'argent. Elle essaya alors d'ouvrir tous les tiroirs du meuble-bureau d'Adrien, pour puiser à la source. Tous ces tiroirs étaient exactement fermés.
— Il ne me laisse même pas ses clefs, dit-elle d'un ton grondeur, et je n'ai pas de quoi prendre une voiture!
Elle se résigna et se rendit à pied chez son amie de la rue du Helder. Dahlia était encore au lit, dictant à Julien des ordres comme à un laquais : ordre de passer chez la couturière, chez la marchande de modes, chez la cordonnière, etc., etc., avec recommandation générale que tout cela fût exécuté avant l'heure du déjeuner.
Abricotine demeura stupéfaite devant ce moscovisme de Dahlia, et la soumission de Julien lui parut quelque chose de fantastique, surtout lorsqu'elle entendit cet esclave blanc, en bottes vernies, demander à sa maîtresse si elle n'avait pas d'autres commissions.
— Xon, répondit Dahlia; puis tout à coup : — Ah! regardez donc dans ma bourse combien j'y ai d'argent encore.
— Six louis, répondit Julien.
— Avez-vous bien compté et n'exagérez-vous pas?
— Six, toujours six, répéta Julien.
— Eh bien, alors, ajoutez-en quatre autres; il est possible qu?en votre absence j'aie besoin de quelques sous,
Julien, sans mot dire, fouilla dans son gousset, versa les quatre louis, et sortit.
— Mazette! grommela Abricotine, comme tu le fais aller!
— N'est-il pas fait pour cela, donc? Si demain came plaisait de l'envoyer chercher du lait ou de lui commander d'aller à la boucherie, il irait.
— Il irait! s'écria Abricotine.
— Je voudrais bien voir le contraire! répondit Dahlia en éclatant de rire. Est-ce que Adrien n'est pas comme ça? repritelle en s'adressant à Abricotine devenue toute rêveuse.
— Oh ! non! par exemple.
— Tant pis alors. Mais, voyons, qu'est-ce qui t'amène ici de si bonne heure?
— Justement ça...
— Quoi?
— Ce que tu me demandais, si Adrien n'est pas comme Julien. Je ne sais que faire, ni comment m'y prendre pour le mater.
— Est-il donc mauvais?
— Il est doux comme un agneau ; mais il m'impose.
— Tu as peur d'un homme, toi ? s'écria Dahlia en se dressant sur son séant avec une sorte de fureur risible.
— Peur, non; mais je ne puis pas venir à bout de le dominer. Il n'est pas à moi comme M. Julien est à toi, et je ne parviendrai jamais...
— A quoi?
— A me faire épouser.
— Tiens... tiens... tiens... Tu y penses donc?
— Pourquoi pas? c'est de mode!
— Tu as raison. Nous avons été botes comme tout jusqu'à présent... il nous faut prendre notre revanche.
— Eh bien, c'est là-dessus que je venais te consulter.
— D'abord, ma chère, tu es un peu pressée.
— Oh! je n'y songe pas pour tout de suite. Mais je voudrais, dès à présent, pouvoir prendre assez d'empire sur Adrien pour le conduire peu à peu à mes fins.
— C'est prudent. Et si tu ne commences pas immédiatement, ça deviendra de plus en plus difficile. Il faut inculquer les bonnes habitudes dès les premiers temps. Voyons, dis-moi comment tu es avec lui; quel est son caractère, quels sont ses goûts; ses mœurs?
Abricotine raconta alors à Dahlia comment, à beaucoup de douceur, Adrien alliait une indépendance et une inflexible droiture qui déroutaient tous ses calculs. Elle donna la conversation du malin comme un échantillon de leurs rapports. Dahlia réfléchit un moment :
— Il n'a ni père ni mère à Paris?
— Non. Il est seul, libre de ses actions.
— C'est étonnant alors! Va-t-il dans le monde comme il faut.
— Il le pourrait, mais ne s'en soucie, et ne sort jamais qu'avec moi, pour aller au spectacle et au bal.
— 11 est avare, dis-tu?
— Non; il a de l'ordre, voilà tout. Il dépense bien, me refuse rarement ce que je lui demande, mais il ne laisse pas traîner les clefs de ses tiroirs et écrit sa dépense jour par jour et sou par sou.
Dahlia réfléchit pendant quelques minutes, puis elle se prit à penser tout haut :
— Ni mère ni père qui l'influencent; pas précisément avare... et rebelle à l'influence d'une femme! Il faut que cet homme-là ait quelque vertu robuste qui soit un vice caché !
Puis s'adressant vivement à Abricotine :
— Tiens, vois-tu, il a été mal élevé ou mal lancé, voilà tout. Il faut le changer de monde; amène-le déjeuner avec nous demain.
— Demain? — mais c'est jeudi...
— Eh bien?
— Il n'est libre que le dimanche.
— Qu'est-ce que cela veut dire? Comment! Il y a des êtres riches qui ne peuvent pas être libres tout le long de l'année! C'est curieux! S'il attendait après ses appointements pour vivre, je le comprendrais.
— 11 est l'esclave de son travail, de son devoir, comme il dit fastueu^ement. Pas pour le paradis, pas pour moi, il ne manquerait de vingt minutes l'heure de son bureau.
— C'est le défaut de la cuirasse, s'écria tout à coup Dahlia triomphante, ou plutôt c'est sa force. J'ai trouvé la chose, sois-en sûre! Tu n'as qu'un moyen de réussir, c'est de détourner ton Adrien de la passion du travail. Tu en feras ce que tu voudras, si tu peux le déshabituer d'aller; seulement pendant trois jours, à son bureau. C'est un temple de vertu d'où il faut l'arracher.
— Tu crois?
— J'en suis sûre! Ne cherche pas autre chose maintenant, et je te garantis que tu réussiras ! Julien ne s'était-il pas avisé de songer à étudier la médecine? D'un carabin j'ai fait un flâneur. Je l'ai éloigné de la môreDulhil, dans le sein vertueux de laquelle il eût aspiré des miasmes de sagesse. Je l'ai brouillé avec une momie qu'on appelle le père Meunier, un donneur de conseils qui me l'eût gâté probablement, car Julien est
doux comme un agneau. Il nous faut éloigner de la famille, des amis et du travail, les hommes que nous voulons dominer; il ne faut pas leur laisser d'autre passion que nous, d'autre occupation que nous, d'autre souci que nous. C'est une manière de les abrutir. — Ce n'est pas flatteur pour nous autres ce que je dis là, mais c'est vrai, — Tant qu'il reste au cœur d'un homme l'amour de la famille ou le sentiment d'un devoir de conscience à remplir, il nous échappe toujours. Les fainéants, les flâneurs, les désœuvrés, voilà notre proie; voilà ceux que peu à peu Ton conduit à faire les commissions le matin, que l'on envoie aux provisions, à qui on fait promettre mariage, et que Ton épouse à la barbe des familles et de la société! Commence par arracher Adrien aux habitudes de son bureau ; fais-en un dissipé, il deviendra bientôt un dissipateur; entraîne-le à contracter des dettes, et tu auras bientôt le droit de f endetter toi-même. En un mot, ce ne sont pas des hommes, mais des cadavres que des femmes comme nous peuvent espérer d'épouser!
Abricotine était restée ébahie devant ce flot de paroles qui coulait des lèvres de Dahlia avec une verve fiévreuse.
— Et où donc as-tu appris tout cela? demanda Abricotine.
— J'ai des yeux, des oreilles, et je voulais ce que j'ai, voilà tout, répondit Dahlia; et la preuve, c'est que je n'ai plus que quelques jours à attendre pour devenir madame Duthil. Je sais bien que Julien ne m'aime plus, qu'il commence à être las de moi, peu m'importe! le jour où il a tenté de m'échapper, pour la première fois, j'ai serré l'écrou de sa chaîne, et c'est ce jour-là même qu'il s'est engagé à m'épouser. Il faut donc que demain tu amènes ton Adrien déjeuner avec nous. J'ai mon plan...
— C'est entendu.
— Adieu!
— Merci 1
Abricotine embrassa Dahlia, qui se jeta sa couverture sur
la tête et s'endormit bientôt, quoiqu'il fût déjà tout près de
midi, avec la placidité d'une conscience pure.
Dahlia avait raison dans son appréciation. Elle avait deviné juste; le travail était la force d'Adrien. C'était le rempart derrière lequel son honnêteté avait affronté jusque-là les périls de sa liaison facile avec Abricotine, qui venait de prendre une leçon de politique dont elle se proposait de tirer bon parti.
Dès le lendemain Abricotine, avec celte témérité des lâches ivres, livra sa première bataille. Les théories de Dahlia, trop justifiées par la pratique, avaient produit sur son cerveau l'effet de l'alcool. Elle monta la tête basse, les yeux fermés, à l'assaut d'Adrien.
Quelques instants avant l'heure de la sortie du jeune homme, elle se présenta chez lui, en toilette du matin assez élégante. Abricotine était pâle, bien qu'elle combattit de toutes ses forces l'émotion qui la dominait. Elle n'osa pas se montrer affectueuse à Adrien, comme lorsqu'elle avait quelque chose de simple et de naturel à lui demander; elle était, au contraire, embarrassée, mal à l'aise; elle éprouvait, comme elle se le disait, des picotements au bout de tous les nerfs.
— Comme vous voilà belle et parée de bonne heure! — lui dit Adrien.
— Vous trouvez! — répondit Abricotine en chiffonnant devant une glace les brides de son chapeau.
— Avez-vous donc des projets de campagne ou de conquête aujourd'hui?
Abricotine fit un effort suprême; elle venait de recevoir comme un coup de fouet. Sa langue prit le galop, et elle articula d'une voix, presque ferme :
— >"ous déjeunons en ville, ce matin.
Puis elle se laissa tomber dans un fauteuil, en regardant fixement Adrien.
— Qui, 7ious? demanda celui-ci.
— Toi et moi, parbleu !
Ce premier pas qui coûte tant en toutes choses était franchi. Abricotine sentait qu'elle ne pouvait plus reculer. Elle ajouta avec une certaine volubilité :
— J'ai promis que nous irions.
— Vous avez eu tort, chère amie; vous savez bien que je ne suis pas libre dans la semaine et que je ne peux pas m'absenter de mon bureau, sans mécontenter M. Dalluc.
— J'ai prévu cela et j'y ai paré.
— Comment? fit Adrien en se retournant avec stupéfaction vers Abricotine.
— J'ai écrit à votre patron que vous étiez indisposé; peu de chose, une migraine... juste ce qu'il faut pour vous empêcher d'aller un jour à vos travaux habituels.
— Vous avez écrit...
— Sans signer, bien entendu, à la troisième personne.
— Mais c'est abominable celai s'écria Adrien avec une sincère indignation, et comment vous permettez-vous de disposer ainsi de mon temps et de ma volonté?
11 faut dire que la première pensée d'Adrien avait été de s'arrêter devant la mauvaise impression que ne manquerait pas de produire sur M. Dalluc l'arrivée d'une lettre tracée par une main féminine; mais il se rappela tout à coup l'orthographe outrageante d' Abricotine, et il s'imagina aisément que l'on attribuerait cette lettre à sa femme de ménage ou à sa portière. Cela le calma tout à coup.
— Mon Dieu! reprit Abricotine, n'est-ce pas là un bien grand crime, en vérité?
— Je n'ai point dit que ce fût un crime, répondit Adrien un peu radouci, mais c'est une indiscrétion...
— Que je ne commettrai plus, soyez tranquille. Vous me faites payer chèrement la prévenance que j'ai eue de vous procurer un plaisir... Je saurai désormais à quoi m'en tenir. Et, puisque vous y tenez tant, allez à votre bureau, j'irai porter vos excuses, et nous en serons quittes pour avoir fait une impolitesse, voilà tout.
En disant cela Abricotine se leva pour sortir. Arien la retint.
— Le mal est fait, dit-il, les récriminations et les reproches sont donc inutiles.
Abricotine se rassit triomphante.
— Et chez qui déjeunons-nous ? demanda Adrien.
— Chez madame Duthil.
— Qui est-ce, madame Duthil?
— La femme de M. Duthil.
— Très-bien; alors qui est ce M. Duthil?
— Le mari de Dahlia, ma meilleure amie; vous savez, cette petite dame que je vous ai montrée l'autre soir aux Folies- Dramatiques.
Il n'était guère moins de six heures quand les convives de Julien quittèrent la table. Adrien put se convaincre que Dahlia n'avait ménagé à Julien aucune de ces surprises dont Abricotine avait été si prodigue le jour du fameux déjeuner. Il lui parut que c'était là une doctrine d'école. Ses convives avaient été choisis parmi tout ce que le boulevard compte de gentilshommes oisifs et ruinés, et aussi de femmes ruineuses.
Au premier moment, le jeune commis de la rue des Jeûneurs fit bonne contenance et tint tête aux quolibets, aux menus propos et aux flots de vin. Il n'eut pas de peine même à passer pour spirituel; et, sur tous les thèmes étranges qui firent le fond de la conversation, il montra par moment un naïf étonnement et développa des théories qui lui valurent un complet succès.
Tout d'abord Adrien s'était assis à la table avec une certaine inquiétude sur la durée piobablede ce festin pantagruélique; et il conservait in petto le vague espoir de pouvoir s'é chapperà temps encore pour se rendre à son bureau, confirmer-
la lettre d'Ahricotine et faire preuve ainsi d'une bonne volonté qui effacerait jusqu'au souvenir de son innocente escapade. Mais Adrien avait compté sans les calculs d'Ahricotine et de Dahlia, et sans sa propre faiblesse. Il se trouva peu à peu enivré par le bruit des paroles, par le choc des verres, le fumet des \ins et les coquetteries de ses voisines. Il y avait longtemps qu'il ne regardait plus à sa montre, sournoisement et sous sa serviette.
il était six heures, ai-je dit, quand on sortit de table. Adrien, en se levant, sentit un bras s'appuyer sur le sien, et dont le velouté pénétra jusqu'à sa chair à travers le drap de son habit.
— Vrai, lui murmurèrent deux fines lèvres, vous avez cent fuis plus d'esprit et de cœur que tous ces imbéciles-là, ce qui n'est pas difficile.
Adrien frissonna de la tête aux pieds. Il se retourna et ses }eux se fermèrent devant l'éblouissante clarté de deux yeux noirs qui le dévoraient. 11 eut peur un peu et regarda du côté d'Ahricotine qui sortait de la salle à manger enlacée , à demi vacillante, aux bras d'un vieux jeune homme de cinquantecinq ans, sans paraître s'inquiéter du piège où tombait son amant.
— Asseyez-vous donc là, dit la sirène qui avait entraîné Adrien dans un petit boudoir attenant au salon et où ils se trouvèrent aussi seuls que si on leur eût ménagé cette retraite de sédiiction.
Adrien avait obéi et s'était assis sur un téte-à-téte.
— N'allez point me mal juger, dit la jeune femme, en passant sur ses bandeaux noirs deux mains de neige, de ce que je vous enlève... car je vous ai quasi enlevé, monsieur... vous en êtes-vous aperçu?
— Je m'en aperçois encore, car, près de vous, madame, il me semble qu'on est loin de terre...
Irène, — ainsi elle se nommait, — regarda fixement Adrien en souriant et lui dit :
— J'avais peur de me repentir, je ne me repens pas.
— Vous repentir de quoi? lui demanda le jeune homme.
— De vous avoir accaparé. Je l'ai fait par égoïsme, pour jouir à moi toute seule, dans un petit coin, comme nous voilà, de l'esprit que vous jetiez aux quatre vins de la table, et dont je n'avais que la poussière.
— Vous êtes indulgente, madame.
— Xon pas; je suis ambitieuse.
— C'est un mal qui se gagne, riposta Adrien, en portant à ses lèvres une des mains d'Irène.
Il put croire qu'il les posait sur un satin veiné d'azur.
— L'ambition est une noble passion ! hasarda Irène sur un ton sentencieux.
— Voulez-vous me permettre de renverser les mots, madame?
— Faites. Mais qu'en résultera-t-il?
— Ceci : que c'est la passion que vous inspirez qui devient une noble ambition.
— Allons! il n'y a pas à s'en dédire, monsieur, vous avez décidément de l'esprit...
— En ce moment, je ne crois pas...
— Et pourquoi donc?
— Parce que l'esprit est dans la tète, et je n'ai plus la mienne. Vos yeux y ont mis le feu, elle a sauté.
— Oh î quand on s'en aperçoit c'est qu'il en reste encore quelque chose.
— Non, plus rien; mais il reste le cœur qui constate sa ruine et supplée l'esprit... L'un s'en va comme un sot qu'il est parfois, l'autre demeure, plus adroit, pour se laisser prendre ou se donner.
Pour continuer le langage d'Adrien, nous dirons que tout ce qu'il avait de vapeurs de Champagne dans le cerveau lui était tombé sur le cœur; il était en effet ivre par là. En achevant sa phrase, il s'était jeté aux genoux d'Irène, étonnée et embarrassée même du rôle qu'elle avait pris dans ce complot.
Adrien n'avail pas pu s'en apercevoir, mais la vok d'Irène s'était altérée; le masque qui couvrait son visage avait fondu peu à peu,' le sourire et la moquerie à peine contenus des premiers moments avaient fait place à une gravité réfléchie et à une émotion sérieuse.
— Est-ce moi qu'on' joue ici? se demanda-t-elle. Et ce jeune homme est-il bien ce balourd qu'on me chargeait de guérir d'une nostalgie de boutique? Ce n'est pas possible!
Pendant qu'Irène se posait cette question dangereuse, elle ne songeait pas à défendre ses deux mains qu'Adrien couvrait de baisers chauds comme la fièvre. Elle fut éveillée de sa rêverie par un bruit de pas et par des éclats de rire qui commencèrent de se faire entendre dans la pièce voisine.
— Asseyez-vous donc ! dit-elle vivement à Adrien toujours agenouillé devant elle.
— Et, comme pour se faire une contenance, elle se leva, et devant la glace lissa ses beaux cheveux; puis, se rappelant ou plutôt oubliant peut-être le dernier mot de sa mission pour n'obéir qu'à sa propre préoccupation :
— J'aurai le plaisir de vous revoir, n'est-ce pas? demandat-elle à Adrien.
— Si vous le permettez, madame, je vous accompagnerai chez vous, ce soir...
— Oh ! non.
— Jusqu'à votre porte...
— Xon, non pas...
— Demain... au soir, hasarda Adrien.
Par habitude, il avait fixé l'heure ainsi.
— Jamais le soir... répliqua Irène; mais demain, de onze heures à midi, je vous attendrai chez moi...
— Soit! répondit Adrien sans hésiter. Demain, de onze heures à midi.
Irène ne put se défendre d'un mouvement de surprise, en envisageant quelle immense victoire elle venait de remporter sur la vertu d'Adrien et sur son attachement à ses devoirs.
Puis, en se regardant dans le miroir, elle s'adressa un sourire où se montrait tout l'orgueil de son triomphe.
Au fond de cette coupe de joie qu'elle vena't de Vider, elle trouva cependant une goutte d'amertume.
Ce triomphe d'Irène était commandé par et pour une autre; elle avait joué une comédie de pièges, mais où elle s'était laissée prendre elle-même peu à peu. Elle avait éprouvé réellement pour le héros destiné à fitre la victime de sa ruse les sentiments de la fiction qu'elle avait mission d'interpréter. Elle en conçut un vif sentiment d'irritation et de jalousie peut-être.
Elle se contint néanmoins, s'en rapportant, pour éclaircir cette situation ambiguë , aux chances de l'avenir et à sa beauté. Elle fut d'ailleurs arrachée à ses méditations par l'entrée d'un des jeunes convives qui, en soulevant lentement la portière de velours du boudoir avec une précaution indiscrète, s'écria en montrant sa tête :
— Cette pièce est donc un nid de tourterelles, et y passet-on des heures tressées de tant de soie, d'amour et d'or, que l'on s'y oublie?
— Tiens! c'est vous, vicomte? murmura Irène sur un ton un peu sec.
— Je viens vous appeler pour le jeu. On n'attend pius que vous.
— Jouez-vous? demanda Trène à Adrien.
— Je fais comme fout le monde, répondit le jeune homme. Irène prit le bras du vicomte, et en passant près d'Adrien
— Demain, n'est-ce pas? lui dit-elle tout bas.
Elle sortit, et à peine la portière derrière laquelle était resté Adrien fut-elle retombée :
— Eh bien! Irène, murmura le vicomte, nous nous laissons donc prendre aux courtauds de boutique?
— Il y a, — répondit la courtisane déjà plus sérieusement amoureuse qu'elle ne le croyait elle-même, — il y a dans ce courtaud de boutique plus d'étoffe de gentilhomme que dans aucun de vous autres.
Ce mot fut dit avec uns sécheresse et une insolence qui blessèrent le vicomte, bien qu'il feignît d'en rire à gorge déployée, et il le jeta dans le salon comme une curiosité propre à amuser la société. Adrien entrait en même temps : l'élégante simplicité de sa mise, l'harmonie de ses mouvements, sa grâce naturelle, sa tête haute et fine, attirèrent tous les regards et, en donnant raison à l'opinion d'Irène, arrêtèrent les quolibets. Le petit vicomte en fut pour ses frais; il se mordit les lèvres et s'assit brusquement à la table où venait de s'organiser un baccarat.
— Placez-vous là, fit Abricotine en lui désignant un siège entre elle et Dahlia, et tâchez de gagner, ajouta-t-elle avec cette âpreté que montrent au jeu les créatures de son espèce.
Adrien obéissait en automate; il prenait ou refusait des cartes, selon que ses deux voisines le lui commandaient; il se laissait dire qu'il avait gagné ou perdu, et ne s'en inquiétait pas davantage. 11 ne tarda pas à être parfaitement au courant de ce jeu si facile et si dévorant; et, comme cela arrive souvent pour les novices, Adrien gagna beaucoup. Sa veine était si constante, qu'il devint bientôt le point de mire de tous les joueurs, d'autant plus que la partie était restée, après épuisement de toutes les bourses et de tous les enjeux sur parole, engagée entre lui et le petit vicomte. Deux heures du matin sonnaient à la pendule, au moment où Adrien, donnant au vicomte une loyale et généreuse revanche, perdait contre lui un coup de six mille francs avec huit en mains contre un abattage de neuf. Il y eut un cri d'étonnement dans le salon.
— Ma foi ! s'écria le vicomte, qui taillait, me voilà presque refait, à un millier de francs près; je brûle la banque et je me relire.
— Un millier de francs, monsieur le vicomte, répondit Adrien en comptant l'or qu'il avait devant lui, c'est aussi ce que je gagne. Vous plaît-il de continuer à prendre revanche? Je vous la donne...
— Merci, monsieur ! répliqua sèchement le vicomte en se levant.
— Quand je vous le disais! murmura Irène, j'espère qu'il joue, gagne et perd en vrai gentilhomme.
Ahricotine était sortie du salon. Irène s'approcha d'Adrien.
— J'espère que vous avez eu là une bonne veine ! lui ditelle.
— J'en serais honteux, répondit Adrien, si...
— Après?
— Si c'était moi qui eusse joué.
— Je ne comprends pas...
— C'est votre beauté, ce sont vos yeux, c'est vous enfin, qui avez gagné...
— Que signifie cela?
— Je me comprends — fit Adrien.
L'heure du départ venait de sonner.
— C'est bien mille francs que vous avez gagnés? demanda Abricotine en s'asseyant dans un coupé à côté d'Adrien.
— Exactement, et cela me contrarie...
Il y avait un peu d'hypocrisie dans le dire d'Adrien.
— Pourquoi?
— Chez des gens où je vais pour la première fois...
— Bast ! fit Abricotine en jetant tous les scrupules d'Adrien par la fenêtre du coupé.
Puis, après un moment de silence :
— A quoi vous proposez-vous d'employer ces mille francslà?...
— Ma foi !... je ne sais...
Adrien mentait. Il rougit légèrement.
— J'en ai trouvé la consommation tout entière..
— Je m'en rapporte à vous.
— Oui; il y a longtemps que je brûlais des feux les plus ardents pour un cachemire et des pendants d'oreilles en diamants...
— Ah!...
— Vous me les donnerez, n'est-ce pas?
Adrien avait ses raisons pour ne pas refuser.
— Vous les aurez, dit-il.
Le reçu des mille francs, qui changèrent aussitôt de mains, fut donné sous forme d'un baiser bruyant.
Le lendemain Adrien était disposé à tout oublier, son gain de la veille, ce déjeuner qui n'avait été que le prétexte d'une nuit de flammes et d'enivrement. Mais ce que le pauvre garçon ne pouvait chasser aussi facilement de sa mémoire, c'est le souvenir d'Irène, dont toutes les séductions lui avaient arraché cette promesse d'une entrevue à onze heures du matin, en pleine heure de travail ! Etait-il donc ivre quand il avait volé au-devant de cet engagement? Non, il avait la tête lancée à toute passion. Irène ne lui pardonnerait jamais un tel manque de galanterie, elle qui l'avait placé sur une sorte de piédestal dont personne n'avait osé contredire l'inscription flatteuse, il fallait donc aller à ce rendez-vous, bon gré mal gré. 11 fallait, sous peine de déchéance dans l'esprit d'une femme si bon juge des mérites d'un homme au début de la carrière, apporter la traduction en langue intelligible de ce rébus parfaitement clair qu'il lui avait posé au moment de partir : « Ce n'est pas moi qui ai joué, c'est votre beauté. »
Adrien eut un moment d'hésitation, bien court, il est vrai.
— Ma foi ! se dit-il tout à coup en garnissant ses goussets, il s'est vu des migraines qui duraient parfois plus d'un jour. Je suis censé l'avoir eue hier, je la puis bien continuer aujourd'hui.
11 écrivit à M. Dalluc, et s'excusa en lui annonçant un mieux qui lui permettrait, sans aucun doute, de retourner à son travail le lendemain.
— Où donc allez-vous? demanda Abricotine en ouvrant de toute leur grandeur ses yeux qui, à demi clos seulement depuis un quart d'heure, n'avaient pas manqué un seul des mouvements d'Adrien.
— Mais, je sors...
— Je Je vois bien à votre toilelte... Mais où allez-vous? Pas à votre bureau évidemment... chez quelque femme, n'esl-ce pas? Chez Irène probablement, ajouta-t-elle en sautant vivement à bas du lit.
— Quelle folie !
— Je vous ai vu très-empressé auprès d'elle, hier soir...
— Ne peut-on pas être galant auprès d'une femme sans qu'aussitôt on nous impute à mal notre politesse?... Je ne connais point cette dame, je lui ai à peine adressé quelques mots : à propos de quoi irais-je lui faire visite? Et pourquoi me recevrait-elle?
Abricotine éprouva un frissonnement au cœur. Adrien se cachait d'elle et lui mentait. C'était un commencement de victoire et d'influence occulte. Abricotine voyait poindre du même coup les deux arguments que Dahlia lui avait présentés comme les plus puissants à soumettre un homme et à lé rendre malléable à tous les caprices qui peuvent germer dans la tète d'une femme: 1° l'affranchissement du travail obligé, c'est-à-dire en perspective l'oisiveté fainéante; 2° le goût des dépenses, qui pousse aux dettes.
Adrien venait de sortir pour perdre sa journée aux pieds d'Irène, c'était rompre la chaîne de travail. Abricotine avait habilement et résolument absorbé à son profit les cinquante louis poussés aux rayons des lampes et des bougies, sur le tapis vert d'une table de baccarat. Adrien, qui ne pouvait manquer à une parole engagée, avait dû fouiller dans sa propre bourse pour y faire honneur. L'écluse était donc rompue.
Abricotine se regarda dans le miroir, et relevant à deux mains les nattes épaisses de sa chevelure luxuriante :
— Irène est bien jolie, dit-elle; elle est adroite; je puis courir des dangers.
Cette idée fit un peu pâlir Abricotine et jeta un voile sombre sur son visage tout à l'heure rayonnant des joies du triomphe. Elle s'assit rêveuse et réfléchie, et les chimères de l'inquiétude commençaient déjà d'emplir son cerveau.
— 11 y avait peut-être, pensa -t-elle, un autre moyen que celui que m'a conseille" Dahlia pour arriver à mes fins, l'opposé de ce qu'elle a fait. Tous les hommes ne se ressemblent pas absolument de cœur et de caractère.
Abricotine plongea plus avant encore dans cet océan de craintes qu'elle venait d'ouvrir sous ses pas, et elle se voyait embarrassée d'une victoire si vite obtenue. L'orgueil ajouta à l'horreur de ce vide et de ces ténèbres où s'égarait sa pensée.
Elle s'habilla à la hâte de tout ce qu'elle trouva sous sa main, et, son ebapeau à peine noué, elle ouvrit vivement la porte, sur le seuil de laquelle elle se trouva face à face avec Dahlia.
— Tiens! murmura celle-ci, tu sortais? Où allais-tu donc?
— Chez Irène, répondit Abricotine.
Sa voix tremblait, ses mains étaient chaudes et sèches, son visage était pâle, marbré de taches purpurines.
— Tu allais chez Irène? reprit Dahlia.
— Oui.
— Je ne te demande pas pourquoi faire, je le devine. Si c'est comme cela que tu t'y prends, autant vaut fermer les portes, éteindre les bougies, jeter les fleurs par les fenêtres et renoncer aux fêles de ta vie. Que s'est-il passé?
Abiicotine raconta tout à son amie, faits et sensations, jusqu'à la commotion d'orgueil et de jalousie qui l'avait foudroyée au moment où elle avait résolu de sortir.
— Tu es folle, reprit Dahlia : relire ton chapeau, et demeure ici bien tranquille, bien calme, et bien heureuse de ce qui se passe. Irène va faire tes affaires mieux que tu ne le pourrais toi-même. Ferme les yeux, sois aveugle devant Adrien, parais ignorer tout, et tu verras comme tu seras forte, et comme tu auras le droit d'être exigeante. Les hommes sont ainsi faits, ma chère ! C'est là ce qui nous donne tant de pouvoir sur eux !
Abricotine sécha les larmes de rage qui avaient débordé de ses yeux, et elle écouta, décidée à les suivre, les conseils de
diplomatie féminine que lui déroula Dahlia, qui lui parut une femme d'une bien plus grande expérience encore qu'elle ne pensait. En tout cas, elle avait l'autorité du succès.
Adrien avait sonné avec émotion à la porte d'Irène. Une fine soubrette lui ouvrit :
— M. Adrien Trémois, n'est-ce pas? demanda celle-ci.
— Oui.
— Madame a été obligée de sortir; mais elle m'a recommandé de prier Monsieur de vouloir bien l'attendre, elle ne sera pas longtemps dehors. Voulez-vous bien me suivre au boudoir de Madame?
— Volontiers.
Adrien marcha sur les pas de la soubrette. On pouvait pénétrer directement dans le boudoir par la salle à manger: la soubrette, qui avait sans aucun doule des instructions bien précises, fit traverser à Adrien deux salons splendidement meublés, et derrière une tapisserie de satin bleu semé de bouquets d'or, s'ouvrit la porte du boudoir, pièce de prédilection où se trouvait entassé, dans un désordre artistique charmant, tout ce qui pouvait dénoncer le haut goût et les habitudes capricieuses de la maîtresse du logis. Les deux salons qu'avait traversés Adrien avant d'arriver au boudoir, portaient ce cachet de froideur guindée et d'apparat qui distingue les appartements habités seulement à de rares intervalles, où le luxe plus imposant de l'ameublement est aggravé de la symétrie des meubles exactement rangés. Cela se rencontre chez tous les gens assez riches ou assez prodigues pour donner carte blanche à un tapissier en réputation. Le premier venu peut aspirer à ce succès de dorure et de damas de soie, où il
est rare que la prétention et beaucoup de mauvais goût ne s'introduisent pas.
Les salons d'Irène, destinés à de grandes réceptions et à des fêtes où les indifférents et les imbéciles avaient accès, offraient tous les caractères que nous venons de dire.
Il n'en était pas de même du boudoir, espèce de sanctuaire, continuellement habité par la jeune femme. Dans le pêle-mêle, le disparate et la forme des meubles; clans l'encombrement des étagères, des porcelaines, des. bronzes, des ivoires, des tableaux, des gravures, des aquarelles, des curiosités de toutes sortes et de tous pays, les unes sans autre valeur que leur bizarrerie, les autres d'un prix fou; dans la présence ici d'une tapisserie à peine ébauchée et paresseusement couchée au fond d'une riche corbeille, là d'une broderie aux savants hiéroglyphes oubliée sur une causeuse; dans le peu de fraîcheur •même de quelques étoffes de chaises et de fauteuils aux fleurs éraillées ou déjà fanées; dans les moindres détails enfin de cette pièce, on sentait la vie de tous les jours, on devinait le contact de tous les instants.
Comme Irène était une femme élégante et d'un goût reconnu dans son monde, ce boudoir où était accumulé pour une valeur de plus de deux cent mille francs de ces objets que les bourgeois et Jes gens d'ordre appellent des inutilités, et qui trouvent toujours des acheteurs cependant, le boudoir d'Irène, dis-je, était cité parmi les plus coquets.
Deux choses auxquelles peu des heureux visiteurs admis dans ce temple profane prenaient garde, attirèrent tout d'abord l'attention d'Adrien, charmé d'ailleurs de tout ce qui l'entourait; c'était un portrait d'Irène, signé d'un nom qui n'avait pas encore, mais qui méritait à coup sûr la renommée populaire. Ce portrait était d'un style sévère, large et pénétrant. On ne pouvait se défendre de l'idée que ce n'était pas là une œuvre entreprise ou au moins achevée dans les conditions ordinaires d'un simple portrait. L'âme du modèle, bien plutôt que sa ressemblance physique, animait cette toile évidemment
peinte sous l'empire d'une passion ou d'une grande affection.
Le second objet qui frappa et étonna môme Adrien, ce fut une bibliothèque de chêne, sculptée par de vrais artistes, d'une tradition incontestable. La bibliothèque, en tant que meuble, eût pu se rencontrer chez toute courtisane assez riche pour la payer son bon prix; mais les rayons en étaient garnis de livres dont chaque reliure était un chef-d'œuvre.
Cela ne dit pas encore tout. Un livre magnifiquement relié est une chinoiserie comme une autre aux yeux de certaines gens, et un rayon de bibliothèque peut bien aussi, à la rigueur, passer pour une planchette d'étagère. Adrien s'approcha; la clef était à la serrure; il ouvrit la glace, mit la main sur un volume d'un de nos plus charmants conteurs contemporains; à la première page, il y avait une dédicace spirituellement galante à l'adresse d'Irène.
Peut-être était-ce un trophée, une vanité reliée en basane et dorée sur tranche, rien de plus. Ce n'était pas là une raison pour qu'Irène eût lu le volume.
Adrien tourna les pages; il sentit qu'elles avaient été feuilletées déjà et une à une, car elles se détachaient facilement. De distance eu distance, il rencontra de petits traits en marge, creusés légèrement à la pointe d'un ongle bien taillé. C'était une preuve évidente; mais il ne put s'empêcher de sourire quand, dans le milieu du volume, il trouva un papier satiné, long comme le doigt, et sur lequel était écrit au crayon : « En remerciant X..., lui faire remarquer que le mot qu'il « prête à Saint-Simon est de Tallemant des Réaux. » Adrien lut la page et reconnut l'exactitude de l'observation.
Il se prit à rêver et tin! le volume entre sesdoigtslongtemps avant de le remettre en place.
— Quelle femme est-ce donc que cette Irène? se demandat-il en fermant la bibliothèque.
Il s'assit au fond d'un large fauteuil en face du portrait admirablement éclairé , et, en le regardant avec attention, il
lui semhla voir celte figure s'animer et lui sourire d'un vrai sourire. Quelques instants après, la soubrette d'Irène entra.
— Ne vous impatientez pas trop, mon?ieïir, dit-elle; puis, s'approchant de la pendule : — En vérité, madame no peut pas tarder à revenir à présent; voilà qu'il est près d'une heure. Monsieur a la bibliothèque à sa disposition , ajouta la soubrette en sortant.
Cette soubrette n'était pas un des moindres traits du caractère si décidément à part tl'Irène. Elle ne ressemblait en rien aux filles de son espèce, ni au physique ni au moral; c'était la vraie soubreîte, sortie vivante et pimpante du moule des Marinette et des Dorine de la grande vieille comédie Elle avait comme la fierté de son origine.
Florine, ainsi elle se nommai t, était une.svelte et jolie fille aux cheveux châtains, relevés en bandeaux courts qui laissaient à découvert deux oreilles mignonnes aux cartilages rosés. Un petit bonnet à rubans flottants, coquettement posé sur le sommet de sa tflte, semblait ne cacher qu'à regret une torsade de cheveux de la grosseur du bras. Jamais chevelure plus abondante, pîus fine, plus soyeuse, n'avait abrité un crâne de femme. Florine eût donc pu se passer très-bien de ce chiffon de gaze ; mais elle sentait qu'en le faisant elle eût perdu sa physionomie de soubrette pour prétendre à de faux airs de demoiselle.
Sa taille était élégamment cambrée, sa poitrine vigoureuse; ses épaules devaient être d'une ferme blancheur, à en juger par ses bras presque toujours nus et qui paraissaient pétris de marbre et de satin. Elle portait toujours à la hauteur du poignet un rubm de velours noir. Ses mains, loin de trahir l'état de domesticité, étaient potelées, bien tenues et assez lestes pour faire envie à n'importe quelle Lisette, si nous eussions vécu encore dans un temps où les soubrettes avaient le droit de lancer des soufflets aux Frontins impertinents. Au petit doigt de la main gauche, elle portait un simple anneau d'or; — était-ce un souvenir, une amulette, une religion? —
Jamais Florine ne voulut s'expliquer avec personne sur ce point. En tout cas, ce petit anneau était le seul bijou qu'elle laissai voir. Son pied, un peu grand, mais non grossier,, était toujours admirablement chaussé de brodequins faits à sa mesure et achetés de ses propres deniers, — car Florine ne se déparait jamais avec les vieilles défroques qui avaient appartenu à sa maîtresse. Elle posait magnifiquement ses mains, — à la façon de Dorme, — dans les poches du tablier noir qui recouvrait sa robe invariablement de laine brune L'hiver, et de jaconas en été. Elle était toujours très-simplement vêtue.
Son œil bleu lançait le regard avec autant de vivacité que sa langue la parole. Son visage était frais, ses dents blanches, petites et bien rangées, de véritables dents de chien havanais.
Florine, avec son nez effrontément retroussé, sa lèvre arrogante, sa parole moqueuse, insolente ou mielleuse, selon le personnage à qui elle avait affaire , était bien réellement, comme je le disais, le type de la soubrette de Molière et de Marivaux. Outre cela, elle possédait si bien le sentiment de son rôle qu'il ne lui était jamais arrivé de provoquer le regard d'aucun des adorateurs de sa maîtresse.
Irène , courtisane dépaysée en ce siècle-ci, et Florine s'étaient comme retrouvées à travers les temps, et elles avaient ressenti l'une pour l'autre une irrésistible sympathie. Florine était fière de sa maîtresse. Irène était orgueilleuse de la possession d'une pareille soubrette, dont elle parlait comme un antiquaire d'une médaille traditionnelle.
Adrien avait été émerveillé de Florine autant que du portrait et de la bibliothèque d'Irène.
— Ce n'est point là, se dit Adrien, la servante d'une première venue. Tout est étrange ici!
Ce ne fut bientôt plus avec les yeux, mais avec l'âme et l'esprit qu'Adrien se sentit entraîné peu à peu à contempler le spectacle des merveilles luxueuses qui l'environnaient. Chacun de ces objets lui révélait un trait de la physionomie
d'Irène et lui parlait de cette femme qu'il entrevoyait à travers les brouillards d'une ivresse indéfinissable. Il était fasciné par cette image éclatante de jeunesse, de beauté, de grâce, par les mystères enveloppant ce caractère dénoncé par des objets qui en portaient l'empreinte évidente.
Adrien, un moment absorbé dans sa rêverie, finit par s'irriter de l'absence d'Irène, et sentit son cœur mordu par les dents de la jalousie. Irène prolongeant outre mesure sa sortie, à l'heure où elle lui avait donné rendez-vous, n'était pas femme, il lui semblait, à commettre une volontaire inconvenance. Il fallait donc ou qu'une affaire sérieuse la retînt, et on n'admet pas que les courtisanes aient des affaires qui passent avant la joie, la vanité et la spéculation d'une conquête nouvelle, ou qu'elle eût oublié, clans un plaisir, l'impatience que son retour excitait. Cette dernière hypothèse parut la plus probable à Adrien; elle rentrait dans le cadre des prévisions les plus raisonnables. Ce fut l'étincelle qui alluma sa subite jalousie. Il se leva vivement et arpenta le boudoir avec la rage d'un insensé. Il allait poser la main sur le cordon de la sonnette et appeler Florine, qu'il était décidé à interroger, lorsque la porte s'ouvrit, et la soubrette entra une lettre à la main.
— Une bien grande contrariété, monsieur, dit-elle.
— Quoi donc?
— Madame ne peut revenir d'aujourd'hui. C'est ce que m'apprend son cocher qu'elle a renvoyé avec la voiture. La lettre que voici, à l'adresse de Monsieur, lui en dira peut-être plus long.
Adrien brisa le cachet avec émotion. La lettre en disait au contraire beaucoup moins long que n'en savait Florine sans aucun doute. Elle apportait les excuses les plus gracieuses d'Irène à l'endroit du mécompte qu'éprouvait Adrien, et fixait un nouveau rendez-vous pour le lendemain à la même heure.
Adrien aurait voulu froisser le billet entre ses doigts, mais ils tremblaient à manquer même de la force nécessaire à cette
petite exécution. Florine, qui avait évidemment le mot de cette comédie, un moment assombrie, regarda Adrien avec un sourire étonné.
— Faudra-t-il dire à Madame que Monsieur reviendra demain? fit-elle.
Adrien hésita. Mais ;es yeux rencontrèrent le portrait d'Irène, ce portrait où la beauté de la jeune femme était si parfaitement poétisée. Il rougit légèrement.
— Donnez-moi ce qu'il faut pour écrire, dit-il à Florine.
Il se plaça devant un petit bureau de bois rose, et pendant un quart d'heure la plume tourmentée entre ses doigts courut sur le papier, qu'il froissa tout à coup avec vivacité. Il se leva et dit à Florine qui se tenait debout, attendant :
— Ayez l'obligeance de prier votre maîtresse de m'attendre demain. Je viendrai, comme aujourd'hui, à l'heure marquée.
Puis, tirant de sa poche un petit étui en maroquin soigneusement enveloppé, il le donna à Florine.
— Vous remettrez ceci à Madame, dit-il ; c'est la preuve, ajouterez-vous, que moi j'ai bonne mémoire et sais tenir mes promesses.
— Faudra-t-il, interrompit Florine, rapporter à Madame l'air en colère que vous avez en me confiant cette commission?
Adrien sourit, et, glissant dans la main de Florine un louis d'or :
— Vous lui direz que je suis encore plus en colère que je ne le parais.
Adrien sortit ému, mécontent, mais tout à fait vaincu par cette longue et patiente attente dans le boudoir d'Iiène. La porte de l'appartement était à peine close sur le jeune homme, qu'Irène, s'échappant de sa chambre à coucher, entra dans ce boudoir où venait de se livrer entre des combattants invisibles, mais terribles, une de ces batailles où le cœur humain démasque toutes ses faiblesses et toutes ses infirmités à la fois,
lulte où le bon sens et la raison sont emportés dans le tourbillon de la passion naiscante.
Irène était pâle et dominée par une vive émotion. Elle appela Florine et se fit rendre compte de tous les détails sur le séjour d'Adrien dans cette pièce, sur ses attitudes, ses gestes, son air; elle eût voulu que Florine lui rendît compte des moindres plis qui se dessinèrent sur son visage et jusqu'à l'intonation de sa voix quand il prononça telles ou telles paroles.
— 11 t'a bien dit qu'il reviendra demain, n'est-ce pas, Florine?
— Oui, madame, positivement.
Vingt fois elle avait posé cette question à la soubrette. Le retour d'Adrien était la préoccupation évidente d'Irène.
Elle s'était prêtée à une mauvaise action avec l'indifférence du vice; elle croyait avoir affaire à un niais, à un imbécile, à un homme vulgaire. Son contact avec sa victime avait changé toutes ses idées. Cet homme, elle l'avait aimé subitement d'un amour exalté, et elle s'était repentie du rôle qu'elle avait accepté. Elle se sentit poussée à envoyer chercher Adrien, à lui parler franchement, à cœur ouvert, à lui dévoiler enfin le piège qu'on lui tendait.
Le sentiment d'un engagement pris, — et qu'elle appela son devoir,— la retint Et puis elle pensa qu'éclairer Adrien sur sa situation, c'était l'éloigner du milieu où Irène avait l'orgueil d'être pius capable que personne de l'entraîner. Or, ce n'était qu'à la condition qu'Adrien se tiendrait dans ce milieu glissant et dangereux qu'Irène avait l'espoir enivrant pour son cœur de le conquérir à son amour.
— A demain, dit-elle, à demain... s'il revient! mais il reviendra bien certainement! Florine !... Florine !..
— Ah! mon Dieu! s'écria la soubrette en entrant, que Madame est pSle ! et comme Madame paraît agitée!...
— Vous trouvez... Florine!... Que t'importe! cela ne te regarde pas!... Fais atteler tout de suite!... je... dînerai dehors...
— Mais iMadarae oublie que M. le duc dîne ici aujourd'hui...
— Faites donc ce que je vous dis, mademoiselle, et ne raisonnez pas...
Quand Florine fut sortie :
— Le duc!.., le duc !... murmura Irène en s'habillant, que me fait M. le duc !...
Au moment où Irène posait le pied sur le rebord de son coupé :
— Que faudra-t-il que je dise à M. le duc? lui demanda Florine.
— Vous lui direz que je suis partie précipitamment pour Rambouillet et que je serai absente pendant huit jours... quinze jours... un mois, peut-être.
La voiture partit au galop.
— Cela m'a tout l'air d'un congé, murmura Florine. Après tout, les ducs sont des hommes, et ils ne sont pas plus invulnérables que les autres!
Cette Irène était une étrange créature, à la prendre dans le milieu où elle vivait, un mélange singulier de délicatesse et d'abaissement, de sentiments exaltés et de corruption, un grand cœur à côté d'une âme ravalée. Elle s'estimait trèshaut ou ne se ménageait pas les flagellations et les dures vérités, comme elle exigeait aussi qu'on lui rendit justice.
Selon le moment où on la prenait, on aurait pu lui confier impunément la garde d'une jeune fille; jamais sœur ou mère n'eût veillé plus scrupuleusement autour de ce sacré trésor. II n'était pas de grande dame qui rivalisât avec elle de ton, d'air et de manières; et il était arrivé mainles fois qu'on avait
pris Irène, dans ces milieux choisis où sa vanité et son orgueil froissé la poussaient, tout simplement pour une duchesse, un peu collet-monté môme. Elle savait inspirer le respect, et possédait des effets de dignité qui surprenaient.
En revanche, Irène avait dans son sac, comme on dit, des tours pendables. Le revers de la médaille était curieux. Son langage entre deux verres de Champagne faisait dresser les cheveux sur la tète. Elle affichait une insolence à faire rougir ceux qui, à leur honte, la traînaient à leurs bras dans ces moments-là.
Avait-elle jamais aimé dans sa vie? C'est ce que l'on ignorait. Était-elle susceptible d'aimer jamais? Personne ne l'aurait pu dire. Le passé d'Irène était un mystère pour ses meilleurs amis; ses plus intimes ne savaient rien démêler dans ses pensées, dans son cœur, dans ses sentiments.
La seule chose qui perçât nettement et ouvertement, c'était une haine profonde et inassouvissable contre tout ce qui éiait femme du monde. De là cette obstination ardente qu'elle mettait à se glisser, toutes les fois que l'occasion s'en présentait, dans ces réunions mélangées où les mœurs de Paris donnent accès à toutes les classes. Elle éprouvait une joie féroce à venir prendre place, avec ses grands airs qui lui servaient de passe-port, à côté des femmes d'un monde qu'elle avait la satisfaction d'avoir fait rougir, quand ses amis, qu'elle ne se faisait pas faute d'attirer autour d'elle, dévoilaient son nom et sa position.
Irène souriait de voir peu à peu ces femmes curieuses et jalouses tout à l'heure, empressées même et subjuguées par ce charme que toute beauté impose, se retirer confuses et même épouvantées. Elle se complaisait à ces triomphes-là. Elle avait prévu le dénoûment, elle le provoquait même, elle en buvait sans sourciller l'amertume, qui n'était point pour elle, mais pour ces autres qu'elle avait attirées dans ce piège d'où elles ne sortaient pas sans qu'on les montrât un peu au doigt. Plus elle pouvait faire monter haut dans l'échelle des
femmes ces humiliations, plus était grande la jouissance pour elle.
Irène, si dévouée dans ses dévouements, — la pente naturelle de son cœur et de son esprit l'y portait, — n'était pas arrivée sans causes à se faire ce masque et ce usage double.
Voici son histoire. Elle est indispensable à connaître pour la suite de ce récit.
Irène était la fille d'un petit marchand de Bolbec, en Normandie. De fortune, il n'y en avait ni pour le présent, ni pour l'avenir, dans ce magasin perdu dans les environs de la place du marché de la ville, quoiqu'il fût d'ailleurs assez achalandé et qu'il donnât aux époux Chartier une existence exactement convenable, mais sans économie possible.
A trois ans, Irène était ce qu'on appelle une enfant laide; à huit ans, quoique un peu débrouillée déjà, elle ne promettait point d'être belle, malgré ce que soutint le bedeau de l'église, qui était oncle et parrain d'Irène. Il avait vu, disait-il, bien dis métamorphoses de ce genre, tant pour les tilles que poulies garçons. Bien que le bedeau, qui était un peu sur le retour déjà, fit allusion à sa propre personne en parlant ainsi, et que la preuve ne fût pas précisément péremptoire, le fait pouvait se constater cependant.
Les époux Chartier étaient vivement contrariés de ce peu d'espoir à fonder sur la beauté de leur fille, et madame Chartier, notamment, qui te souvenait que pauvre et sans un liard de dot elle avait trouvé à se marier deux fois, grâce à ses beaux yeux, avait mûrement réfléchi sur les moyens de combattre cette disgrâce de la nature dont était frappée Irène. Laide et sans dot, c'est un double malheur pour une fille.
— Qu'y veux-tu faire, femme? disait le père Chartier avec une résignation stoïque. Il faut prendre les enfants comme ils viennent; et peut-être bien que mon frère a raison, ça peut changer.
— Et si ça ne change pas! répondit la mère. Chartier ne trouva pas de réplique.
LA MANSARDE DE ROSE 9o
— Ecoute, lui dit sa femme, il faut racheter cela par quelque chose.
— Explique toi.
— Par une bonne éducation.
— Hum ! qu'est-ce que tu appelles une bonne éducation?
— Une éducation de pensionnat, comme on en donne aux demoiselles riches, jolies ou laides, et qui n'ont pas besoin de cela pour se marier.
— Si tu crois ! se contenta do murmurer Chartier.
— Je pense, reprit la femme, qu'une éducation soignée metlra Irène tellement au-dessus des personnes de notre classe, qu'il n'y aura pas d'homme de nous autres qui ne soit flatté et fier, sous tous les rapports, de l'avoir pour épouse.
— Il y a peut-être bien aussi à craindre, objecta le mari, qu'Irène ne se trouve tellement au-dessus des personnes de notre classe, qu'elle ne veuille plus épouser aucun homme de nous autres, et qu'elle reste finalement dans le même état que si elle n'avait point reçu cette éducation de pensionnat.
— Ça dépend comment on instruirait la petite. En lui inculquant bien le but de cette éducation... il n'y a pas de danger.
Chartier ouvrit de grandes oreilles et de grands yeux devant le mot, inconnu pour lui, que venait de prononcer sa femme.
— Et puis cela nous coûtera... voulut-il dire.
— Pas si cher que tu crois, interrompit vivement madame Chartier.
— Tu t'en es donc informée? demanda le bonhomme.
— Oui.
— Alors c'est que, dans ta pensée, c'est une affaire arrangée et arrêtée à l'avance.
Madame Chartier rougit un peu et parut embarrassée.
— Il fallait donc me dire tout simplement que tu le voulais, fit Chartier en se levant.
11 était si habitué à se plier aux volontés de sa femme, qu'il ne se rendait pas compte de cette diplomatie et de ces pré-
cautions auxquelles il venait d'être en butte. Charticr essuya furtivement une larme et rentra au fond de sa boutique, où Irène dormait étendue sur le sol, la tête appuyée à un tabouret de paille. Le pauvre père se baissa pour embrasser la petite, et se sentit comme un frisson au cœur.
11 contempla Irène un moment et il lui sembla que, sous sa paupière abaissée et un peu transparente, l'œil de l'enfant se dessinait assez long, que les cils faisaient sur la joue une ombre assez douce, que l'animation du teint était assez éclatante, le sourire naïf des lèvres assez gracieux, pour qu'on pût espérer que, dans quelque coin de ce visage, se cachât une beauté tardive, mais à venir un jour ! Le bonhomme s'appesantissait sur ce po'nt, puisque c'était là la grande question qui décidait du sort d'Irène.
— Quand même! murmura-t-il , puisque ma femme le veut...
Le mouvement qu'il imprima à ses épaules compléta sa pensée. Chartier n'était pas ce qu'on peut appeler un homme de sens dans la grosse acception du mot, et encore moins avait-il une volonté quelconque; mais dans les plus humbles et les plus timides d'esprit luisent quelquefois des éclairs qui illuminent toute une vie. Chartier avait éprouvé de noirs pressentiments pendant sa conversation avec sa femme; il n'en était pas le maître. 11 aurait bien pu les communiquer; mais sans volonté aucune, comme je l'ai dit, il avait encore une confiance si complète dans le jugement de madame Chartier, qu'il n'hésita pas à se donner tort et à penser que sa femme avait raison.
Chartier se sentait néanmoins mal à l'aise. Il se coucha en pleurant de cuisantes larmes qu'il cacha sous son traversin, et le lendemain, en s'éveillant, il vit Irène toute prête déjà à partir pour la pension. Son cœur se fendit; il éprouva une douleur u.uette, embrassa son enfant avec effusion, et se fit à part lui cette réflexion bien juste : qu'il fallait que madame Chartier eût préparé de bien longue main ce coup qui le
frappait, pour que de la veille au lendemain la petite Irène fût sitôt prête à abandonner le toit paternel.
— Que la volonté de Dieu soit faite! murmura-t-il; et il suivit des yeux la mère et la fille remontant la rue de' Rouen, au haut de laquelle était situé le pensionnat.
Les huit années qu'Irène passa en pension ne nous préoccupent pas. Xous dirons seulement que le bedeau avait eu raison, car Irène était devenue la plus ravissante fille qu'il fût, possible de voir à Bolbec, et même en France. Son intelligeance avait grandi avec sa beauté; elle était sortie du pensionnat couverte de lauriers, et avec une éducation telle que madame Chartier n'avait pas osé la rêver.
Malheureusement, la pauvre dame était morte peu de jours après le retour d'Irène sous le toit paternel, en sorte qu'elle ne put ni jouir des succès de sa fille, ni assister aux déchirements et aux luttes de ce jeune cœur, auquel elle avait versé un poison terrible.
Chartier était tellement habitué à la domination de sa femme, qu'il n'essaya pas de reconquérir une indépendance aliénée depuis si longtemps. Il se livra pieds et poings liés, volontairement et sans combat, au despotisme un peu hautain et acariâtre de sa fille. 11 lui sembla qu'il changeait moins ainsi, et que sa vie passée se continuait.
Tout d'abord Irène fut naturellement placée à la tête du petit magasin, qui devint un peu plus achalandé, au grand déplaisir de la jeune fille.
Il se creusait dans son âme des abîmes profonds quand il lui fallait quitter la lecture d'un poëte, interrompre un morceau de piano ou abandonner une de ces broderies qui, sous ses doigts, devenaient un véritable travail d'art, pour aller auner du fil, du ruban, ou vendre une paire de gants.
L'épiderme s'attaqua d'abord , puis le sang vint, et bientôt il y eut en cette âme une blessure que ravivaient ces humiliations de toute heure. Irène sentait bouillonner en elle des révoltes qu'elle parvint à apaiser dans les premiers
moments, mais dont elle ne fut bientôt plus maîtresse. Des larmes sans cause apparente, les plus amères de toutes, rougissaient de temps en temps ses yeux; la pâleur de ses traits grandissait dans les rêveries sans fond où elle s'égarait; elle souffrit d'abord moralement, puis physiquement bientôt après.
Chartier avait eu raison autant que sa femme. Celle-ci avait auguré que l'éducation d'Irène attirerait autour d'elle des prétendants que la pauvreté de la jeune fille n'effrayerait point ; cette éducation, doublée d'une beauté inespérée, quintupla le nombre des prétendants. Mais Chartier ne s'était pas trompé non plus quand il avait manifesté la crainte que cette supériorité d'Irène ne lui donnât tant d'orgueil, qu'elle dédaignerait ces prétendants, tous indignes d'elle.
Il en fut ainsi; et môme Irène, il faut bien, hélas! le dire, avait plus de goût à écouter les amoureux d"un autre monde que sa réputation attirait dans le petit magasin, circonstance qui n'avait pas manqué de frapper un nommé Comtant, perruquier de l'endroit, et assez Normand, c'est-à-dire assez calculateur, pour avoir compris, sans faire pour cela injure à la vertu d'Irène, qu'il pourrait y avoir là matière à fortune.
Irène, c'est justice à lui rendre, éprouvait pour les amoureux de haut parage autant de terreur que les prétendants de l'espèce de Comtant lui inspiraient de dédain. Sa chasteté, poétisée par les luttes que soutenait son âme, lui conseillait de fuir les uns en môme temps que son orgueil les autres.
Sa vie, partagée ainsi entre un péril et des répugnances invincibles, lui devenait intolérable. Cette blessure déjà si grande dont souffrait son âme s'envenimait de jour en jour.
Quant au père Chartier, aveugle ou insensible à ce qui se passait autour de lui, incapable de sentir le poids de l'atmosphère de deuil et de mélancolie qui l'enveloppait, il se contentait de rapporter fidèlement aux solliciteurs évincés les réponses dures et quelquefois impertinentes de sa fille; puis il ajoutait à voix basse ;
- Je n'y comprends rien, en vérité!
Et à chacun, c'était le côté funèbre de sa mission, il se donnait la peine d'adresser quelques consolations et quelques paroles d'espérance.
Le perruquier Comtant eut son tour comme les autres ; mais, de plus que les autres, il poussa l'audace jusqu'à confier à Irène les calculs sfupides et odieux qu'il avait assis sur l'illumination de ses beaux yeux pour achalander sa boutique et hâter l'heure de leur fortune.
Irène bondit comme une lionne blessée; elle l'était, en effet, dans sa dignité, dans son cœur, dans ses sentiments les plus nobles, sinon dans sa vertu, que Comtant avait eu la précaution saine de mettre à l'abri. Elle chassa le perruquier interdit, avec de telles paroles et sur un tel ton, que le pauvre diable s'enfuit littéralement à toutes jambes hors de la boutique.
Mais Comtant était vindicatif et vaniteux. Son orgueil s'était révolté d'une défaite si dure, alors surtout qu'il se croyait homme à enlever la victoire. Un orgueilleux vaincu est toujours à la veille de se venger lâchement. C'est ce qui ne manqua pas. Comtant avait sous la main, dans ces mêmes arguments sur lesquels il avait échafaudé ses espérances, des éléments tout trouvés de vengeance. Il passa la soirée à réfléchir, et dès le lendemain, il ne sortit pas de sa boutique une tête tondue ou un menton rasé qui n'eût échangé le dialogue suivant avec le perruquier:
— Vous ne savez pas, ce pauvre père Chartier!
— Eh bien ?
— Sa fille...
— Après?
— - Irène, la fi ère, la dédaigneuse, il paraît... Ah ! bien!...
Et Comtant, sous prétexte de rafraîchir ses ciseaux ou d'affiler ses rasoirs, disparaissait laissant son interlocuteur sous le coup de ces interruptions calculées. C'était une manière d'éveiller l'imagination, d'attiser la curiosité, et de mieux
OTHECA
préparer la porte par où la calomnie devait entrer. C'était habile, en somme, car personne n'osait aller si loin que Comtant se promettait de conduire son monde, et la surprise était d'autant plus grande. Il fallait Lien préparer la voie et laisser le feu des suppositions amollir un peu l'incrédulité et la robuste confiance que chacun avait dans la vertu d'Irène, malgré encore le peu d'amitiés qu'elle s'était attirées. Puis, dès que Comtant était revenu :
— Que disiez-vous donc de la fille à Chartier?
— Dame ! vous êtes le seul à ne pas savoir, alors. Figurezvous qu'elle n'est si arrogante et si dédaigneuse pour les gens de sa classe que parce qu'elle est entêtée d'un filateur des environs.
— Eh bien! qu'est-ce que ça prouve, ça?
— Mais comme le filateur est entêté aussi...
— Et puis?
— Que vous êtes donc entêté, vous-même ! Puisqu'on vous dit qu'on les a surpris...
— Pas possible !...
— Il n'y a pas une personne qui soit venue ici ce matin qui n'en ait causé ; c'est comme ça que je le sais, et ça me fait bien de la peine pour ce pauvre père Chartier, qui est un si brave homme, et pour sa défunte, une si digne femme! ..
La première pratique qui sortit des mains de Comtant s'empressa d'aller colporter cette conversation, puis la boutique du perruquier s'emplissait peu à peu de curieux avides d'avoir des détails, de bavards plus empressés encore de raconter ce qu'ils savaient et ce qu'ils ne savaient pas. 11 arriva même plusieurs fois dans la matinée que Comtant, pour ne se point compromettre, feignit de tout ignorer, et les personnages changeaient dans le dialogue de tout à l'heure, c'est-à-dire que le perruquier, — sacrifice immense! — faisait causer ses pratiques et paraissait tout apprendre d'elles.
Il n'arriva point, — comme c'est de tradition dans les opéras-comiques et dans les romans de village, — qu'Irène apprît
la calomnie qui la frappait en voyant toutes les jeunes fiilcs ses compagnes lui tourner le dos et ne plus la saluer. Il y avait à cela d'excellentes raisons, c'est qu'Irène, retranchée dans ses luttes et dans ses souffrances, vivait solitaire et ne fréquentait point les jeunes filles de Bolbec.
Les choses se passèrent plus brutalement, d'une façon plus conforme aux habitudes de ce monde peu délicat en général. On jeta tout nettement la triste nouvelle aux oreilles du pauvre Chartier, qui sentit son cœur écrasé comme sous un pavé. Et tant de gens venaient sans pitié répéter la môme chose, à la porte et dans l'intérieur môme de la boutique, et il y en avait parmi eux un si grand nombre qui avaient à se venger et qui criaient cette calomnie à toute voix, qu'Irène ne manqua pas de l'entendre.
La pauvre enfant porla une main à ses yeux, l'autre à son cœur, et se laissa tomber sur un siège comme si elle allait mourir. Cet éblouissement physique et moral une fois dissipé, elle se leva, ramassa tout son courage, et alla trouver son père, qu'elle embrassa avec une effusion profonde.
— Tu sais bien qu'ils mentent comme des infâmes, n'est-ce pas, mon père? lui dit-elle le front haut et la bouche débordant de mépris.
Le pauvre Chartier regarda sa fille avec attendrissement, prit sa jolie tôte dans ses deux mains et la couvrit de baisers. La chaleur et la spontanéité de ces baisers, l'émotion qui faisait trembler le pauvre homme, la tendresse de son regard, remplacèrent les paroles qui ne purent monter jusqu'à ses lèvres.
— Merci ! mon père, murmura Irène en cachant son visage dans le sein de Chartier. Puis, tout à coup : — Ah ! ma pauvre mère m'a fait là un triste cadeau!
— Je le savais bien ! murmura le père en essuyant ses yeux.
— Vous le pressentiez et vous n'avez pas défendu l'avenir de votre fille?...
Chartier baissa la tête, et comprit tout le crime de sa faiblesse.
— Mon père,, reprit Irène après un moment de silence, j'ai beaucoup souffert déjà, et ces lâchetés dont je suis accablée aujourd'hui me préparent bien d'autres douleurs; car ce qu'a été ma vie jusqu'à présent, elle le sera encore. Je ne puis ni ne veux épouser aucun de ces hommes dont je suis séparée par une distance qu'ils ne sont pas capables de comprendre, et ils me "chargent d'un vice que je n'ai pas, l'orgueil! J'aime mieux fuir d'ici et me retirer dans le pensionnat où j'ai été élevée. On m'y avait offert, et j'accepte de ce moment la position de sous-maîtresse. Au moins vivrai-je dans une atmosphère qui me convient. Là, comme ici, je vous aimerai, mon bon père, et même après le mal dont ma mère est cause, je prierai pour elle. Son cœur n'avait voulu que mon bien.
Chartier était anéanti. Il tomba muet sur un escabeau de sa boutique, et le coude appuyé sur un comptoir, il écouta Irène sans oser la regarder.
Les passants effleuraient la boutique avec indiscrétion, et leurs yeux plongeaient comme pour se repaître de celte douleur brisée du pauvre marchand. Et même, au moment où Irène venait de communiquer à celui-ci sa résolution, un homme entra et, le sourire sur les lèvres, demanda une chose dont il n'avait nul besoin, cinquante centimètres de rubans.
Irène, calme et fière, le servit avec une dignité qui imposa tellement à ce curieux, qu'en sortant il ne put se défendre de serrer affectueusement la main du père Chartier, et de sauer Irène avec respect.
Quand il fut paru, la jeune fille revint à son père.
— Allons! lui dit-elle, pour qu'on ne puisse pas ajouter une calomnie nouvelle à celle cle ce matin, et qu'on ne prétende pas, quand on ne me verra plus ici, que je me suiseufuie ou que tu m'as chassée, tu vas m'accompagrer jusqu'au pensionnat. Attachée à ton bras, nous prendrons le chemin le plus long, nous traverserons tou la ville, l'un et l'autre avec le
sourire sur les lèvres. Et puis demain tu enverras porter ma malle par quelqu'un qui puisse répondre où il l'a portée.
Chartier se sentit au cœur le môme froid qui l'avait glacé dix années auparavant, lorsqu'il avait vu Irène tenant sa mère parla main monter cette rue qui conduisait au pensionnat.
Les mômes pressentiments l'assaillirent; ils lui avaient annoncé un malheur qui se réalisait. Hélas ! n'y en avait-il pas un autre caché sous cette émotion renouvelée?
Pas plus que la première fois Chartier n'osa cependant communiquer ce qu'il éprouvait. Comme il avait cru en sa femme, il croyait en la raison de sa fille.
La ville de Bolbec est enveloppée dans un demi-cercle d'un boulevard planté de beaux arbres qui lui font une ceinture extérieure, depuis le haut de la montagne où s'appuie la tète de ceïte riche et industrieuse cité, jusqu'à son église majestueuse, placée dans la partie plane de la ville, tout à fait aux pieds de la côte.
Le pensionnat où Irène venait d'enfermer ses douleurs et son orgueil était situé presque à l'entrée de la ville, et faisait face aux premiers arbres de tête du boulevard, lequel est presque toujours désert dans toute sa longueur. Irène avait calculé que cette promenade négligée était pour elle une res source: la liberté et la solitude à la fois, un autre refuge contre les tribulations de l'aride carrière où elle s'était jetée, et dont elle savait à l'arance les ru ^es misères.
Elle avait obtenu de la maîtresse du pensionnat la faveur, — ce que ses collègues appelaient la corvée, — de promener les enfants sur ce boulevard et d'y surveiller leurs récréations.
Irène n'avait guère à conduire que de tout jeunes entants dont les escapades se bornaient à se jeter quelquefois dans les champs de blé, d'avoine et de luzerne qui font une rive souriante à la route. Par conséquent, la jeune sous-maîtresse, assise à l'ombre d'un arbre, lisait ses poètes favoris ou travaillait à des broderies pendant que son jeune troupeau s'ébattait autour d'elle.
Parmi les petites pensionnaires se trouvait la fille du comte de Valasse, un des riches propriétaires du voisinage. Le comte avait un fils, vrai gentilhomme campagnard, simple de cœur, doué de nobles sentiments, instruit, bien élevé, et d'une sensibilité naïve. Armand était accoutumé à venir voir souvent sa jeune sœur au pensionnat, et il ne se passait guère un jour sans qu'il apportât à l'enfant un message de tendresses du comte, que la perle récente de sa femme avait contraint à confier l'éducation et la surveillance de sa fille à des mains étrangères. Quant à lui, perclus par la goutte et par des rhumatismes, il ne pouvait que très-rarement se rendre auprès de la petite Clémence.
M. de Valasse, à qui cette séparation était lourde, avait même résolu un mariage prochain entre Armand et une sienne nièce, dans le dessein surtout de confier Clémence, rappelée sous le trit paternel, aux soins du jeune couple dont le château du comte deviendrait l'habitation.
Armand avait accepté cette perspective par affection pour sa jeune sœur qu'il idolâtrait.
Dans ses visites fréquentes au pensionnat, il vit Irène. La calomnie dont la petite bourgeoisie de Bolbec avait frappé la fille de Chartier avait fait sa trouée, pour monter dans les couches plus élevées de la société du pays. 11 est vrai qu'on n'y avait pas attaché grande importance d'abord. Mais il en avait été parlé, et cela suffisait pour qu'en apercevant Irène pour la première fois, Armand éprouvât un assez vif mouvement de curiosité à détailler les traits et â scruter pour ains1 dire l'attitude et les allures delà jeune fille.
La première impression d'Armand fut favorable à Irène, d'autant plus heureusement que beaucoup de parents, blâmant la présence de cette sous-maîtresse dans le pensionnat, paraissaient décidés à en retirer leurs enfants, et le comte était du nombre. Le calme fier, la pâleur tranquille, l'intelligente et pure expression du visage d'Irène, rassuraient dès l'abord et la réhabilitaient tout à coup aux yeux des juges les plus sévères.
Irène supporta sans timidité, mais avec résignation, l'examen dont elle se sentait l'objet de la part d'Armand, qui, en se retirant, la salua avec tant de courtoisie, lui recommanda Clémence avec une telle confiance dans la droiture de son cœur, qu'Irène ne put arrêter les larmes qui lui montèrent aux yeux.
Elle rêva si souvent, pendant le reste de la journée, à la bonté de ce jeune homme, à son regard indulgent et expressif, qu'elle passa peu à peu de la reconnaissance à l'admiration. Et bientôt l'image tout entière d'Armand absorba son âme. Aussi, quand le lendemain celui-ci arriva au pensionnat pour voir Clémence, Irène se trouva sur son passage et lui tendit en rougissant la main comme à un frère. Armand comprit à cette expansion de la sous-maîtresse, comme à l'émotion qui l'agitait, le sentiment dont Irène était animée. Il porta la main de la jeune fille à ses lèvres, et d'une voix pénétrante :
— Vous avez dû souffrir cruellement, mademoiselle, lui dit-il; je suis heureux que ma conduite toute simple et toute naturelle m'ait valu de votre part ce précieux remercîment.
Irène baissa les yeux, ne sut que répondre, et se retira vivement, emportant avec elle le germe d'un poison qui venait de mordre également le cœur d'Armand.
De ce moment les rencontres entre le jeune vicomte et Irène furent embarrassées, d'une froideur fausse et contrainte; si bien que de part et d'autre ils jugèrent prudent de s'éviter.
lÛfi LA MANSARDE DE ROSE
Armand resta trois jours sans se présenter au pensionnat, au grand étonnement et déplaisir de Clémence, qui ne fut jamais de sa vie autant caressée qu'elle le fut par Irène.
La sous-maîtresse, inquiète et rêveuse, ne trouvait plus de consolation ni même de distraction soit dans ses lectures, soit dans ses travaux d'aiguille. Livres ou broderies flottaient et pendaient au bout de ses doigts, inappréciés, indifférents, négligés. Assise comme de coutume sous un des arbres du boulevard, Irène suivait d'un regard fixe les rares ombres qui traversaient à l'extrémité basse de la côte le petit chemin de traverse conduisant au château du comte. Elle espérait, elle craignait, elle demandait peut-être ce qu'elle redoutait le plus au monde en ce moment-là.
Enfin, le troisième jour, pendant un instant qu'évitant les regards de leur maîtresse, absorbés vers la terre, les jeunes enfants s'étaient éparpillés dans le voisinage, cachés peut-être dans les seigles qui leur dépassaient la tête, Irène fut surprise par une voix douce qui lui murmura tout près de l'oreille :
— Pauvre Irène, souffrez-vous donc?
Elle se réveilla comme en sursaut, se dressa, pfile, effrayée et tremblante, devant Armand, qui saisit une de ses mains; elle voulut la retirer.
— Ce n'est pas ma faute, lui dit le jeune homme. J'ai lutté pendant trois jours pour ne vous voir point; mais je n'ai pas pu résister, Irène. Il m'a fallu vous retrouver, et...
— Oh ! laissez-moi, monsieur le vicomte, on peut nous surprendre. Cette fois on aurait raison de m'accabler, et j'en mourrais. Puis, d'une voix que sa faiblesse trahit, Irène appela: — Clémence!...
— Oh! n'appelez pas, fit Armand, tout à l'heure j'embrasserai ma sœur, le. temps ne me manquera pas pour remplir cet heureux devoir, mais il me manquerait, Irène, pour vous dire que je vous aime...
— Par pitié, monsieur!...
— C'est moi, Irène, qui implore votre pitié. .
Ace moment la cloche du pensionnat se fit entendre comme un appela la sous-maîtresse en retard ; elle vibra dans le cœur d'Irène comme un reproche et comme un avertissement. Elle voulut bondir loin d'Armand et courir au devant des élèves, mais elle sentit ses deux mains prises entre celles du jeune vicomte.
— Laissez-moi, par grâce, monsieur! cria-t-elle.
— A la condition, Irène, que demain je vous retrouverai
— Oui, répondit elle.
Armand s'enfuit. Irène, à moitié évanouie, s'appuya le front un instant contre un arbre ; un second appel de la cloche lui rendit une énergie factice. Elle rassembla les jeunes enfants et regagna le pensionnat le visage livide, le corps glacé, avec un incendie dans ses veines.
— Vous êtes malade, mademoiselle? lui demanda la maîtresse.
Irène pouvait l'affirmer sans paraître mentir; elle excusa ainsi son retard coupable, et demanda à se retirer dans sa chambre, où elle s'enferma pour pleurer et prier. Elle pleura sur ce qui venait de se passer, sur ce drame plus poignant que les plus âpres tragédies, où le sort de sa vie s'était engagé; elle pria pour demander à Dieu la force de n'aller point à ce rendez-vous promis pour le lendemain, arraché autant à la terreur de sa position qu'à l'entraînement d'un amour dont elle n'as ait pas osé jusqu'alors mesurer, mais dont elle connaissait enfin toute l'étendue.
Ce fut là ce qui la perdit. Devant l'abîme ouvert à ses yeux, sa raison lui conseilla de fuir, mais le vertige la prit, et le vertige est plus fert que la raison. Toute la nuit, h eue lutta; mais à l'aube du jour, elle était sur pied et au pupitre de sa classe. L'animation fébrile de son teint fouetté par une veille agitée pouvait faire croire à un retour de santé altérée un moment par une passagère indisposition. Comme à l'ordinaire Irène fut prèle à conduire les jeunes enfants à la promenade.
i08 LA MANSARDE DE ROSE
Sur le seuil de la porte, elle hésita cependant, fit un pas en arrière comme pour protester contre sa faiblesse, mais le vertige la tenait; chancelante, plus pâle que la veille, elle franchit la porte et hâta la marche des enfants. On eût dit qu'elle était pressée d'arriver à ce fatal déhoûment qu'elle redoutait.
N'en est-il pas toujours ainsi dans la vie? Et ne couronsnous pas toujours au-devant du malheur ?
Il n'y avait pas cinq minutes qu'Irène était assise sur le rebord d'un fossé, la tête cachée dans ses deux mains, absorbée, insensible, pourrais-je dire, à ce qui se passait autour d'elle, que les enfants, encouragés par la licence de la veille, galopaient de tous côtés et s'éparpillaient à leur gré.
Comme la veille encore, Irène fut arrachée de ce sommeil de l'âme, agité et traversé de sombres cauchemars cette fois, par la même voix qui lui dit :
— Merci, Irène, merci! vous m'aimez donc aussi!
Et Armand à genoux devant Irène couvrait ses mains de baisers brûlants comme des fers rouges. Irène n'essaya pas de se dégager. Les larmes qui montèrent à ses yeux furent la seule manifestation de la lutte entre son devoir et son amour, sa seule protestation,
— Voyons, Irène, reprit Armand d'une voix douce et caressante, je ne me suis pas trompé, n'est-ce pas, quand j'avais lu vos sympathies pour moi dans vos regards rêveurs? J'ai deviné que vous m'aimiez, Irène, autant que je vous aime, moi...
Irène ne répondit point.
— - Ai-je manqué de respect à votre égard, chère Irène? aije dit quelque chose qui vous déplaise, qui vous ait blessée, qui ait laissé croire que je ne vous tenais pas pour ce que vous êtes, une noble et belle créature que mon cœur simple ne suffira pas peut-être à aimer, mais que ma tendresse sera assez intelligente pour élever au rang dont vous êtes
digne ?
— Monsieur Armand,— fit Irène en tendant ses deux mains au jeune vicomte, — vous êtes entré tout droit dans mon cœur par le chemin de la reconnaissance, le plus beau et le plus pur de tous les sentiments, celui qui ne peut inspirer que de grandes et saintes choses. Vous avez eu pitié de moi; je n'ai voulu que vous remercier d'abord, et il s'est trouvé que ie vous ai aimé. Me voilà heureuse, mais honteuse en même temps de cet amour! Qu'allons-nous en faire? qu'allons-nous devenir? sinon deux pauvres créatures qui souffriront! Réfléchissez au sort que nous nous préparons; guidez-moi, et je vous obéirai.
— Eh bien, Irène, chère Irène, partons...
— Partir! murmura la jeune fille avec un étonnement plein de terreur, partir! pour où aller?
— Là où le bonheur nous conduira.
— Y songez-vous, Armand? C'est votre malheur, c'est le mien, que vous demandez là!
— Non, venez, Irène; appuyez-vous sur mon bras, appuyez-vous sur mon cœur, et nous n'aurons rien à redouter ni du présent, ni de l'avenir, ni des hommes, ni du ciel.
Irène se couvrit le visage de ses deux mains.
— Fuir! répéta-t-elle, avec vous! jamais! Et que dira mon pauvre père? Et comment supporterai-je l'affront qui en rejaillira sur moi?...
— Venez, Irène, venez, si vous m'aimez...
La jeune fille, écrasée par les combats qui se livraient en son cœur, retenue par une pensée de devoir dont elle senlair la puissance, et entraînée cependant par un amour qui la dominait, refusait encore.
Deux cris partirent tout à coup du milieu du boulevard, deux cris, l'un poussé par la douleur, l'autre par la frayeur; et en même temps qu'à ces deux cris dix voix enfantines répondaient, une autre voix hurlait des reproches et des malédictions, et le piaffement d'un cheval se mêlait à ce concert.
Aussitôt la bande des enfants effrayés accourait vers la sousmaî tresse.
— Mademoiselle! mademoiselle! Julie qui est écrasée... La roue de la voiture lui a pa^sé sur le corps!...
Irène comprit l'énormité de sa situation. Un flot de pensées sinistres envahit son cerveau; ses premières et ses seules paroles furent celles-ci :
— Jamais je ne pourrai rentrer au pensionnat.
Et elle tomba évanouie entre les bras d'Armand.
Heureusement le tumulte était grand au milieu de cette petite- foule. Les enfants épouvantés continuèrent à courir vers le pensionnat, et Armand vit que sa sœur Clémence était du nombre. Le propriétaire de la voiture, protestant contre les reproches des quelques personnes qui l'environnaient, suivait, les larmes aux yeux, le cortège qui transportait la malheureuse victime de cet accident dans une maison voisine.
Irène était toujours évanouie entre les bras d'Armand, qui comprit aussi l'horreur de la situation où était réduite la pauvre sous-maîtresse, dans le remords de laquelle il entrait pour moitié. Un nuage lui passa devant les yeux. 11 eut le vertige. D'un instant à l'autre on pouvait les voir, les surprendre. Il fallait une prompte résolution. Armand saisit Irène dans ses bras, coupa court à travers les champs, et, chargé de ce fardeau dont il ne sentait pas le poids, il se dirigea en courant vers la maison d'un des fermiers de son père, et lui confia la jeune fille, à peine revenue de son évanouissement.
Dix minutes après un cabriolet attelé était à la porte de la ferme.
Armand plaça dans la voiture Irène, insensible, inerte, muette, et partit au grand trot du cheval, avant que la nouvelle de 1 accident fût arrivée aux oreilles du fermier. Ce ne fut guère qu'au beut d'une heure de courte que la vivacité de l'air et le mouvement de la voiture réveillèrent la jeune fille de l'espèce de léthargie où elle était plongée.
— Oh! mon Dieu! demanda-t-elle. où allons-nous?
répondit Armand en faisant sentir le bout du fouet aux flancs du cheval.
Irène se jeta en arrière, au fond de la voiture, et sanglota.
— Vous ne pouviez plus rentrer au pensionnat, Irène, — dit Armand, — c'a été votre premier et votre dernier mot au moment de cet affreux événement. Pouviez-vous davantage rentrer chez votre père? On vous y eût poursuivie de malédictions. Il fallait fuir, Irène, et, comme j'étais de moitié dans votre faute, j'ai voulu en partager les conséquences.
Ils arrivèrent à Paris, où ils surent bientôt que l'accident avait été singulièrement exagéré dans le premier moment, et se réduisait à une chute et à des contusions assez promptement réparées.
Il y avait quinze jours qu'Irène et Armand étaient à Paris, lorsqu'un matin le jeune vicomte dit à sa compagne :
— Chère enfant, préparons-nous à partir.
— Pour quel pays? demanda Irène soumise et prête à tout, ayant cette illusion du premier amour : que l'on ne fait pas un pas dans la vie et que l'on n'aborde aucune terre sans rencontrer des fleurs partout.
— Le pays pour où nous partons, répondit Armand, s'appelle Bolbec; et nous allons au château du comte de Valasse, mon père.
Irène regarda le vicomte avec des yeux remplis de stupeur, de joie et de larmes. Elle comprenait bien le sens des paroles d'Armand, et cependant elle n'osait se l'avouer.
— Au château de Valasse? répéta-t-elle en manière d'écho.
— Chère Irène, reprit Armand, crois-tu que je ne sache pas de quel prix honorable il convient que je paye ton affection? Je t'ai aimée, Irène, parce que tu étais digne par ta beauté, par ton cœur, par ton intelligence, d'attacher à ta destinée un honnête homme. Penses-tu que j'aie voulu faire de toi ma maîtresse, te rabaisser à tes yeux et aux miens, devant ta conscience et devant la mienne? Non, Irène, je n'ai
pas voulu atteler le déshonneur à ta vie, j'étais et je suis libre, je t'aime, tu seras ma femme!
Irène se laissa glisser à terre, et saisissant dans ses bras les genoux d'Armand, elle y colla ses lèvres.
— Sur mon cœur! sur mon cœur! cria le jeune homme en pressant avec attendrissement la tête pâle et décomposée de sa compagne. Nous partons cette après-midi, lui murmura-t-il à l'oreille, et demain nous serons au château pour déjeuner, toi à la droite de mon père, moi à tes côtés... Ainsi, hâte nos préparatifs, chère enfant, nous n'avons pas un instant à perdre.
Le lendemain, la voiture de poste qui traînait ce couple heureux laissait à droite la rude côte de Bolbec et descendait au galop le boulevard de ceinture qui conduisait au château du comte, en déviant sur la gauche.
Irène éprouva un frisson froid en apercevant la porte du pensionnat, et elle s'enfonça dans un coin de la voiture.
— Tenez, Irène, lui cria tout à coup Armand, voici l'arbre où nous nous sommes rencontrés...
Irène pleurait doucement alors.
— Qu'avez-vous donc? lui demanda Armand en pressant ses mains avec tendresse.
— Rien... mon ami; mais ce souvenir...
— Ne marque-l-il pas une date de bonheur dans ta \ie?
— Certes, cher Armand ; mais...
Irène ne put achever. Armand comprit, et ne dit plus un mot.
A gauche du boulevard et en le descendant, s'ouvre un chemin tout boisé d'un côté et dont les sinuosités douces conduisent au château du cuinte de Valasse. La chaise de poste venait d'y entrer. Ce chemin se teimine devant une belle futaie dépendante du château et touchant à la première grille qui enclôt le parc intérieur.
A rentrée de la futaie, le postillon commença de jouer dans l'air, avec son fouet, ces fanfares stridentes par lesquelles
ses camarades ont l'habitude d'annoncer leur arrivée, qu'ils supposent toujours devoir éveiller joies et sourires dans les maisons dont ils approchent.
Irène se pencha à la portière et cria au postillon d'arrêter la voiture.
— Que prétendez-vous faire, Irène? demanda Armand.
— Mon ami, lui dit-elle, il ne convient pas que j'entre en triomphe dans cette maison où je n'ai jamais mis le pied, où j'ignore l'accueil qui m'est réservé, où je ne serai... peutêtre... pas reçue...
— Irène ! que dis-tu là ?
— Soit, ami, je veux croire que j'ai tort, mais il n'importe ; ma position me commande de franchir humblement et discrètement le seuil du château de ton père. Je préfère y entrer en silence, et en sortir glorieuse, que d'y entrer triomphante, et en sortir humiliée.
— Encore! fit Armand avec un dépit tendre.
— Descendons; donne-moi ton bras, que je m'y appuie, et marchons à pied jusqu'au château. La voiture nous suivra, et commande au postillon de taire son fouet.
Irène et Armand sautèrent à bas de la chaise de poste. Irène abaissa son voile pour cacher sa pâleur et les larmes qui gonflaient ses yeux.
Ils franchissaient la première grille, lorsque la cloche du château sonna le déjeunerl
— Hâtons-nous, — dit Armand.
Irène ne marchait plus, elle se laissait traîner. 11 leur fallut bien un quart d'heure pour arriver devant la porte d'entrée du château.
— Silence! commanda Armand à un domestique qui s'apprêtait à l'annoncer. Mon père est à table?
— Oui, monsieur le vicomte.
Armand, soutenant d'un de ses bras Irène chancelante, lui dit:
— Irène, relevez votre voile.
Il pâlit à la fois de sa propre émotion et de la pâleur de sa compagne, puis il tourna le bouton de la porte de la salle à manger et en franchit le seuil.
Trois personnes étaient rangées autour de la table : H. le comte deYalasse, la petite Clémence et une jeune fille blonde et pâle sur laquelle les yeux d'Irène se dirigèrent instinctivement. Cette jeune fille était laide; non pas qu'elle parût ainsi à Irène, mais elle l'était réellement. Une blancheur maladive couvrait ses joues; ses mains et ses épaules osseuses ne révélaient aucune distinction, et son visage n'était éclairé par aucun signe d'intelligence. De même qu'Irène avait fixé sur elle un regard soupçonneux, la jeune fille qui occupait la droite du comte, cette place qu'Armand avait rêvée pour Irène, pâlit encore davantage et sentit un froid mortel au cœur.
La petite Clémence, en apercevant son frère, s'était levée vivement, avait couru au-devant de lui, puis s'était jetée naïvement dans les bras de son ancienne institutrice. Quant au comte, il avait fait un effort au-dessus de ses forces pour se dresser droit sur ses jambes, la prunelle irritée, le front plissé et la lèvre frémissante de colère. D'un geste impérieux il avait congédié les domestiques.
Armand et Irène, debout à la porte, n'avaient pas fait un pas en avant, et se tenaient tremblants, confus et intimidés. 11 y eut, pendant trois minutes à peti près, un silence solennel qui présageait un tonnerre effroyable sur cette scène.
Le comte, le premier, rompit ce silence pour dire d'une voix qu'une colère contenue échauffait déjà :
— Clémence, revenez a votre place.
L'enfant obéit en baissant la tête et les yeux. Puis, se croisant les bras, M. de Valasse reprit, en s'adressant à son fils :
— Qui nous amenez-vous là, monsieur?
Irène, qui tenait dans sa main celle d'Armand, la pressa vivement, en môme temps que de l'autre elle chercha un point d'appui.
— Mon père, répondit Armand en raffermissant sa voix, je vous amène ma femme.
Ces mots dits avec calme, mais sans cette énergie qui domine dans les circonstances suprêmes, produisirent une impression bien diverse sur les personnages de cette scène. Irène rassembla toutes ses forces pour ne point s'évanouir; la jeune fille froide et muette jusque-là poussa un cri et se dressa en rougissant; Clémence regardait son frère et Irène avec de grands yeux étonnés. Le comte avait saisi dans ses doigts crispés une carafe qu'il brisa sur le sol.
— Malheureux! s'écria-t-il, tu oses m'insulter ainsi, tu oses insulter ta sœur, tu oses insulter cette jeune fille, la fiancée que t'avait donnée mon choix !...
— Mon père!... voulut murmurer Armand.
— Tais-toi ! cria le comte, tais-toi ! et chasse cette femme d'ici...
— Monsieur!... fit Irène en relevant la tête fièrement.
— Pas un mot de plus, reprit le comte en s'adressant à Irène et en dardant sur elle un regard foudroyant; pas un mot, ou j'appelle mes domestiques et je vous fais jeter à la porte !
— Ah ! c'en est trop ! murmura la malheureuse fille en se cachant le visage dans ses mains. Qu'ai-je donc fait au ciel?
Armand était atterré, et, le front appuyé contre la porte, il n'entendait, ne voyait, ne sentait plus rien. Clémence, tout épouvantée, s'était approchée de son père en pleurant et en demandant, sans savoir ce qu'elle faisait, pardon pour son frère. Le comte repoussa assez rudement l'enfant et lui com-
manda de sortir de la salle ; puis il tendit la main à la jeune fille blonde et osseuse qui se tenait à sa droite, et l'attirant à lui :
— Charlotte, dit-il, je vous demande pardon de ce scandale dont je n'aurais pas cru mon fils capable, — et, reprenant soudain son ton d'autorité : Voyons, Armand, débarrasserez-vous ma vue de cette femme? ou bien je serai obligé défaire sortir Charlotte, comme j'ai dû renvoyer votre sœur.
Irène, qui s'était laissée tomber sur une chaise, se releva comme une lionne blessée aux flancs, et elle fit un pas vers la porte.
— Restez, Irène, lui dit Armand en l'arrêtant par le bras. Il y avait à ce moment-là dans la voix et dans le geste
d'Armand une telle décision et une énergie si virile, que la malheureuse fille obéit. Le comte lui-môme en demeura frappe'.
— Restez, reprit-il d'une voix plus calme et plus ferme en même temps, mon père vous a insultée parce qu'il ne vous connaissait pas; vous êtes entrée ici sous ma protection, Irène, vous ne devez rien craindre, et si mon père vous chasse,, il me chassera en même temps que vous.
Charlotte, ne se sentant plus retenue par la main défaillante du comte, se détacha de lui. Comprenant que sa place n'était plus là, elie sortit avec une certaine dignité qu'on ne lui eût pas soupçonnée, et en lançant à Irène un regard de colère et de mépris qui n'échappa point à celle-ci, et fit briller dans ses yeux une haine implacable.
— Mon père, dit Armand en Rapprochant respectueusement du comte, pardonnez-moi ce que mes paroles de tout à l'heure ont eu d'irrévérencieux. Vous savez si je vous aime; mais vous avez insulté cruellement une femme que j'aime aussi, digne de votre tendresse, croyez-le bien, et qu'une faute, dont je suis l'auteur, et que l'honneur me commande de réparer, ne doit point dégrader à vos yeux. Le coupable, mon père, c'est moi; Irène ne le doit point être devant votre
cœur indulgent; pardonnez-lui aussi, ouvrez-lui vos bras et appelez-la votre fille, mon père... elle mérite ce nom!...
Le comte, assis comme un juge sur son siège, avait écouté patiemment en apparence, mais avec un sourire d'ironie, les paroles humbles et respectueuses d'Armand. Aux derniers mots de son fils, il se leva comme pour prononcer une sentence, se dégagea de la table, repoussa froidement la cbaise qui était derrière lui, et fit quelques pas pénibles, appuyé sur sa canne.
Irène et Armand attendaient, le front baissé et presque à genoux.
— Monsieur, dit le comte en se tenant devant le groupe des deux jeunes gens, vous m'aimez, affirmez-vous. Mais votre tendresse a pour moi de singuliers procédés. Vous prétendez me la prouver aujourd'hui en assassinant mon bonheur, en insultant à mes volontés, en méconnaissant les obligations de votre rang. Allons! oubliez un moment d'erreur et de folie ! Charlotte est destinée à être votre femme, il en sera ainsi; venez lui demander pardon, elle vous sera indulgente comme je vous le suis moi-môme. Quant à vous, mademoiselle...
A cette interpellation faite d'un ton méprisant et ironique Irène leva la tête et regarda le vieillard en face.
— Quant à vous, mademoiselle, reprit le comte, vous allez quitter cette maison où vous n'auriez pas dû entrer.
Irène n'osa pas braver le vieux comte, et, se cachant le visage dans les deux mains, elle s'affaissa sur le sol, humiliée et confuse.
Armand la releva, et, sous les yeux même de son père irrité, il la pressa sur son cœur avec effusion.
— Laissez-moi, Armand, laissez-moi à ma honte! murmurat-elle. Et en même temps elle le repoussa doucement.
M. de Valasse fit quelques pas pour se diriger vers la porte; mais les émotions par où il venait de passer étaient au-dessus de ses forces. La réartion se faisant sentir, il fut sur le point de tomber et s'appuya contre un buffet. Armand, en même
temps qu'il s'élança pour soutenir son père, sonna un domestique qui reçut le comte dans ses bras. Irène à ce moment poussa un sanglot déchirant. Armand abandonnant son père courut vers elle.
— Il est beau vraiment, murmura le vieillard arrivé sur le seuil de la porte, de voir que vous abandonniez votre père aux soins d'un valet pour consoler une courtisane...
A ce mot, à cette dernière insulte que la rage arrachait aux lèvres du comte, Irène bondit...
— Ah ! c'est le comble ! s'écria-t-elle. — Monsieur, dit-elle à M. de Valasse, cette calomnie vous portera malheur, ou je m'en vengerai. Laissez-moi sortir, Armand, fit-elle en essayant d'écarter le jeune homme, qui se plaça devant la porte, immobile, les bras croisés sur la poitrine.
— Non, dit- il, tu ne sortiras pas ainsi, ou je partirai avec toi!
Le vieux comte fit un effort extraordinaire, et, comme si tous ses nerfs et tous ses muscles eussent été des ressorts d'acier subitement mis en mouvement, il lâcha le bras sur lequel il s'appuyait, s'avança vivement vers son fils, la canne haute, et, prenant Armand par les épaules, comme l'eût pu faire un jeune homme, il l'éloigna, sans que celuici, atterré, osât résister, ouvrit la porte, et étendant la main :
— Allons! mademoiselle, personne ne vous ferme plus le passage, dit-il à Irène. Quant à vous, monsieur, continua-t-ii en se retournant vers Armand qui voulut s'élancer, je vous défends de faire un pas.
Il y avait dans l'attitude du vieillard, dans la noblesse de son geste, dans la fermeté vibrante de sa voix, dans la juvénilité en quelque sorte de son commandement, quelque chose qui imposait et fascinait. Irène obéit machinalement et sortit sans même détourner la tète. Quant à Armand, il demeura immobile et cloué à sa place.
Irène n'avait pas franchi la porte, que le vieux comte, épuisé
par ce dernier effort, tomba sur le parquet frappé d'apoplexie. On le releva mort.
Armand poussa un cri qu'entendit Irène au moment où elle passait la première grille du château. Dans ce cri, il y avait une douleur si vraie et si déchirante, qu'elle s'arrêta; puis après un moment d'hésitation et de lutte, elle s'arma courageusement contre la dernière humiliation qui pouvait l'attendre sous le toit inhospitalier du comte, et revint vivement sur ses pas. Armand, croyait-elJe, l'appelait, et elle l'aimait trop pour résister à cet appel. Elle arriva sur le seuil de la porte pour assister au spectacle de la douleur du fils courbé sur le corps de son père, demandant pardon à ce cadavre et au ciel, et s'accusant, et ne voyant même pas Irène, dont la tête pâle tranchait au milieu du groupe hébété des domestiques.
— 11 va peut-être me maudire! pensa Irène; cette malédiction me tuerait.
Elle s'enfuit en courant jusqu'à l'extrémité de la futaie, où elle s'assit contre un tronc d'arbre et s'y évanouit.
Après les larmes que lui arracha l'épouvantable leçon de la mort de son père, Armand porta pendant quelquesjours, dans son cœur et dans sa pensée, le deuil du souvenir d'Irène; puis, placé en face d'une expiation et d'un devoir, il épousa sa cousine Charlotte.
Les dénoûments les plus vulgaires et les plus prévus sont quelquefois précédés, dans la vie, des luttes les plus dramatiques, les plus terribles et les plus inutiles, hélas! Pourquoi cela? C'est le secret de Dieu et de ses desseins.
Prenons la route de droite, ou le chemin de gauche, nous devons toujours arriver au but que Dieu nous a marqué. Faisons couler les larmes de ceux qui nous entourent, torturons leur cœur, brisons leur âme, éteignons leurs espérances, couvrons leurs jours de deuil et de ténèbres, peuplons notre vie de tombeaux; luttes inutiles, vaines résistances, cruautés gratuites, douleurs et larmes dont le remords pèse sur soi seul!
Nous n'obtenons rien de plus, rien de moins que le lot qui nous a été réservé par Dieu. Le dénoûment que nous avions voulu éviter, nous y arrivons, meurtris par les tempêtes, démâtés par les orages, vieillis, ulcérés, avec des soucis, des blessures et des souvenirs cuisants que la paix et le bonheur méconnus, et trouvés cependant, ne parviennent pas toujours à guérir et à effacer.
La ligne droite n'est pas un axiome applicable à la vie des hommes, où le plus court chemin semble être inconnu.
Ainsi, le comte de Yalasse avait rêvé et arrangé dans sa tête le mariage d'Armand avec Charlotte; il s'était fait de cette union une béquille pour sa vieillesse. Le vent d'un amour de rencontre emporte au loin leTaisseau chargé des riches espérances du vieillard. Puis le vaisseau revient au port et refuse d'y entrer. Il faut tout un drame déplorable, il faut la mort subite du père pour que ce fils rebelle accepte sa volonté et s'y courbe humblement, comme s'il n'avait pas lutté, armé de la passion et de l'amour, pour s'y soustraire.
Hélas! ainsi de nous tous! et l'histoire d'Armand épousant Charlotte est la parabole de la vie humaine.
Irène en rouvrant les yeux les promena avec étonnement d'abord, puis avec terreur, autour des murs et des objets, et sur les personnes qui l'entouraient. Elle les reconnaissait tous, les uns après les autres. Elle était dans la même maison où Armand l'avait apportée évanouie après l'accident du boulevard.
— Fatal rapprochement, murmura-t-elle; c'est d'ici que je suis partie, ou plutôt qu'il m'a entraînée pour courir à ma honte. Je n'étais que malheureuse alors, aujourd'hui quel sort m'est réservé? En partant d'ici, pensa-t-elle, où irai-je? que devenir? Le seuil de mon père m'est à tout jamais interdit; aucune porte ne se peut plus ouvrir devant moi: l'ho?pitalité des honnêtes gens m'est refusée ! Et c'est sous ce même toit, vestibule de ma première honte, que de telles pensées m'assaillent, pensées que mon cœur, sain encore, voudrait re-
pousser, mais qui reviennent avec acharnement, battant la charge contre nia raison égarée et affaiblie !... Cette maison est décidément maudite!...
Irène cacha sa tête sous l'oreiller du lit où on l'avait couchée après l'avoir ramassée évanouie au bout de la futaie du château. Elle fondit en larmes.
Irène subissait en ce moment le châtiment d'un malheur dont elle n'était pas la première coupable : son déplacement d'un milieu et d'un cercle d'où de fausses prévisions de sa mère et la faiblesse de son père l'avaient arrachée pour l'élever à un niveau où le vertige l'avait prise, et du haut duquel la honte d'un amour mal récompensé lui interdisait de descendre pour reprendre sa place naturelle.
Irène considérait son malheur comme irréparable et ne voyait pas d'expiation possible pour elle. Devant sa- conscience épouvantée, devant sa raison, devant son cœur même, elle se sentait fatalement condamnée à subir les galères perpétuelles du vice.
Irène se trompait. Elle oubliait que pour tout être humain il y a un refuge à tous les .malheurs, à .toutes les fautes : le travail qui ennoblit toujours et réhabilite souvent les plus déchus. C'est un rude consolateur que celui-là, il est vrai, qui n'épargne pas les souffrances et les douleurs, et qui met le feu aux chairs pour guérir les blessures; — une sorte de bourru bienfaisant, — si j'osais dire, — qui donne d'une main et châtie de l'autre.
Mais c'était encore la faute de cette élévation factice où Irène avait été fatalement portée; son esprit s'y était faussé avec son cœur; elle avait aspiré, à ces hauteurs malsaines pour elle, une dignité de convention.
Le soir venu, Irène quitta la ferme hospitalière; elle, traversa les rues désertes de Bolbec pour aller s'agenouiller sur les marches de la petite porte de la boutique de son père, à qui elle adressa un éternel adieu, et prit au passage la diligence qui la ramena à Paris.
d22 LA MANSARDE DE ROSE
Deux mois après, Irène, la rage dans le cœur et de faux sourires sur les lèvres, avait pris, du premier coup, une place dans le monde douteux de la capitale. Une étrange parole d'elle lui fit bien vite une haute réputation. Peu de jours après son arrivée à Paris, appelée comme témoin devant la cour d'assises, à propos d'un vol commis chez un jeune fils de famille, et obligée, comme d'usage, à déclarer, après ses nom et prénoms, sa profession, elle répondit hardiment :
— Courtisane! c'est de ce nom, répliqua-t-elle aux sévères admonestations du président, que j'ai été flétrie un jour. Ce nom a été comme la pierre qui m'a noyée dans la honte; — je l'ai dû garder!...
Chez toute autre femme du monde où était tombée Irène, ce mot eût pu passer pour une effronterie ou pour un cynisme révoltant. De la part d'Irène, ce n'était que l'expression de cette amertume profonde qui dévorait son cœur.
C'est ainsi qu'elle s'attacha, comme je l'ai dit, à se faire une joie féroce de toutes les humiliations qu'elle pouvait renvoyer à ce monde jusqu'au seuil duquel elle était entrée, et d'où le comte de Yalasse l'avait chassée pour la plonger dans l'ignominie.
— Je serai implacable, — avait-elle dit, — et elle ne manqua pas à sa parole.
Plus elle se montrait odieuse et féroce ainsi, plus sa puissance grandissait; — la curiosité y était pour un tiers, — la terreur pour un autre tiers; — sa beauté et son esprit pour le reste. C'en était assez pour que tout ce que Paris compte de grands, de riches, d'illustres personnages, eût travaillé à la fortune d'Irène et sentît les brûlures de son venin.
Elle avait traversé cette société galante qui lui avait fait un trône d'éventails, de dentelles et de billets de banque, avec un mépris atroce pour les ouvriers et pour les esclaves de sa souveraineté*. Ni son cœur, ni ses sens même n'avaient été ateints; elle vendait bien son corps, mais elle gardait son cœur, non pas pour aimer, mais pour haïr. Llie avait vu
deux ou trois passions sincères se traîner en larmes à ses pieds. Mais elle fut impitoyable et détourna la tête en haussant les épaules.
^— Si je m'arrête à me laisser attendrir, se dit-elle une fois où elle avait hésité cependant, je serai capable de devenir bonne, et j'oublierai que je n'ai plus qu'une mission à remplir en ce monde : faire le plus de mal possible aux gens de la classe de ceux qui m'ont perdue.
Irène pratiquait en conscience cette étrange et fatale doctrine; hommes et femmes subissaient tour à tour ses vengeances calculées.
Irène avait toutes les séductions, toutes les qualités requises pour entreprendre l'œuvre mauvaise qu'on lui avait commandée à l'endroit d'Adrien. — De quoi s'agit-il? avait-elle demandé; d'un jeune homme honnête à arracher à son honnêteté, d'un jeune homme laborieux et riche à ruiner et à perdre; c'est mon affaire ! Il me faut un mois pour vous le rendre le cœur en poussière.
On a vu que le plan de campagne d'Irène avait été complètement dérangé. L'armure de son cœur avait un défaut. Elle le croyait inattaquable, il en restait une fibre à nu. Adrien l'avait fait vibrer. Cet Achille en robe de brocart avait, comme l'autre, son talon vulnérable.
Irène, ainsi qu'on peut s'en souvenir, avait donné à Adrien un second rendez- vous, auquel notre jeune commis n'eut garde de manquer. Il ne lui en coûtait déjà plus de rompre avec ses habitudes de travail et de bureau. Il lui semblait plus difficile d'échapper à l'inquisition inquiète d'Abricotine qu'à la surveillance grondeuse de M. Dalluc. 11 redoutait sa
maîtresse, et ne parut pas se préoccuper beaucoup du mécontentement de son chef de maison.
Adrien palpitait d'émotion quand il sonna chez Irène.
— Vous êtes en retard d'une minute, lui dit la soubrette en ouvrant la porte.
— Madame est chez elle alors ?
— Oui.
Ce court dialogue avait été entendu d'Irène. La porte du boudoir s'ouvrit sous sa main impatiente. Elle apparut à Adrien comme une déesse sur le seuil d'un temple, où il l'avait priée, la veille, sans la voir, sans espérance même de la voir jamais. Adrien s'avança vers elle avec une émotion véritable. De son côté, Irène lui tendit ses deux mains, puis elle le conduisit dans son appartement.
Les premières minutes de ce tête-à-tête furent pleines d'embarras pour tous les deux. Leurs yeux allumés de regards élincelants n'osaient pas se rencontrer; leurs lèvres, chargées de paroles, demeuraient muettes; le rouge et la pâleur montaient tour à tour à leurs joues.
Irène était dans une toilette attrayante de simplicité et de bon goût. Ses épaules, demi-nues sous une mousseline transparente, tendaient les plus charmants pièges aux yeux caressants du jeune homme; son bras, chef-d'œuvre de modelé, noyé dans une mer de dentelles, s'allongeait sur le rebord de la causeuse comme un col de cygne, et au poignet droit, retombant le long de sa jupe, brillait un magnifique bracelet articulé, où l'or ciselé servait d'écrin à des rubis et à des diamants mariés dans un incendie de petits éclairs.
Ce bracelet était le cadeau qu'Adrien avait apporté la veille à Irène, qui n'avait ajouté aucun autre bijou à sa toilette. Ses doigts effilés, habitués au carcan d'une demi-douzaine de bagues, étaient complètement libres, a l'exception d'une petite alliance en or.
Adrien n'avait pas manqué d'observer la délicate attention d'Irène.
— Vraiment, madame, lui dit-il enfin, vous me faites bien de l'honneur aujourd'hui.
— En quoi, monsieur?
■ — Quand deux souverains se rencontrent en cérémonie solennelle, reprit Adrien, chacun porte les insignes et les décorations de son allié pour lui faire fête.
— Je ne vous comprends pas, dit la jeune femme en souriant.
Adrien prit la main d'Irène.
— Vous m'avez fait l'honneur, madame, de vous dépouiller de tous vos bijoux, dont le moindre a plus de prix, certes, et de valeur que ce pauvre bracelet qui vient de moi, et tout seul vous l'avez mis à votre poignet.
Irène rougit jusqu'au blanc des yeux : elle n'avait pas songé au calcul cérémonieux et quasi officiel dont Adrien lui attribuait la pensée. Elle en avait agi ainsi par un sentiment plus naïf et plus délicat. 11 lui avait semblé que, devant Adrien qu'elle aimait, elle devait apparaître dans sa simplicité, n'ayant que le seul bijou qu'il lui avait donné. C'était à ses propres yeux comme un oubli, comme un effacement complet du passé, une sorte de réhabilitation tacite. Elle ne se l'avoua même pas devant l'observation d'Adrien, tant cet acte de sa part avait été spontané.
— Est-ce donc, dit-elle, parce que j'ai oublié de vous remercier de ce charmant cadeau que vous me le faites remarquer? Je suis une étourdie; pardonnez-moi...
— Dieu me garde d'une pareille pensée! répliqua vivement Adrien. Ce bijou vaut-il la peine que je me permette un tel manque de savoir-vivre?...
— Il valait à coup sûr que je vous remerciasse au moins; il est d'un goût charmant...
— A votre bras, oui. Quant au plaisir que ce bracelet peut vous avoir causé, vous m'en donnez la preuve, et c'est moi qui vous en remercie du fond de rame... C'est presque un aveu
cela, et il n'y a que les femmes capables de telles délicatesses.
— Le croyez-vous? demanda Irène. On nous calomnie tant, cependant !
— Ceux qui ne peuvent ou ne savent pas vous aimer; les renards qui trouvent le raisin trop vert...
— Cueillez, monsieur, cueillez, répondit Irène en souriant et en tendant à Adrien ses deux mains fines et blanches.
Adrien tint longtemps les deux mains de la jeune femme dans les siennes, et il sentit tout à coup sous ses doigts la petite alliance qu'Irène avait gardée.
— Me permettez-vous, dit-il, de revenir à mon idée et à ma comparaison des deux souverains se faisant fête et cérémonie?
— Pourquoi cela?
— Pour revendiquer de vous un échange de procédés.
— Je ne vous comprends pas.
— Vous m'avez fait l'honneur de vous parer de mes insignes et vous ne m'avez point donné les vôtres...
— Quelque chose venant de moi vous ferait donc plaisir?
— Me rendrait bien heureux, voulez-vous dire.
— Quoi ? Ah ! commença-t-elle en voulant détacher ses mains de celles d'Adrien pour les porter à son col et dénouer une chaînette en or qui y retenait une petite médaille.
Adrien reprit la main qui venait de s'échapper, et essayant de faire glisser l'alliance :
— Ceci, dit-il.
— Jamais! s'écria-t-elle en se levant plus pâle qu'une statue, jamais!
— Y tenez-vous tant?
— Ce n'est pas moi qui tiens à ce bijou, répliqua Irène, c'est lui qui est rivé à mon doigt... à mon cœur, à ma vie!
— N'en parlons plus! répondit Adrien avec un sourire triste et en se levant.
Irène l'arrêta par le bras et, le forçant à se rasseoir :
— Vous êtes cruel!
— Ne me supposez-vous pas assez d'esprit, madame, ou tout au moins assez de goût pour savoir respecter les souvenirs et n'insister point devant un refus si net?
— Adrien! s'écria Irène avec émotion, j'aimerais mieux de votre part môme une insistance indiscrète que cette blessante et froide ironie... Vous le voyez, je me suis dépouillée de tous mes bijoux pour ne garder que celui-là, qui m'est plus précieux que tant d'autres. Je n'ai conservé à côté de votre bracelet que deux filets d'or sans prix, cette alliance et cette petite médaille que je voulais vous donner.
— Je comprends bien, fît Adrien, à la médaille vous tenez peu, l'alliance vous est chère.
— Ah ! s'écria Irène en se cachant le visage, les apparences nous sont bien cruelles quelquefois ! Cette médaille, repritelle, je la tiens de ma mère, qui me l'a suspendue au col le jour de ma première communion, et cette alliance...
Irène s'arrêta. Un flot de larmes submergea la parole sur ses lèvres.
— Cette alliance?.... demanda Adrien, après un moment de silence confus.
— Puisque vous m'êtes impitoyable au point de me contraindre à cet aveu, reprit Irène, cette alliance est le signe au contraire de ma déchéance. A laquelle des deux croyezvous maintenant que je doive tenir le plus, Adrien ? à la médaille, ou à l'alliance V Et laquelle des deux pensez-vous qu'il soit plus honnête de ma part de vous offrir, par respect pour votre cœur, pour votre loyauté? Et, si je ne me sépare pas de ce fatal anneau, c'est afin que je n'oublie jamais, non pas le malheureux qui me l'avait passé au doigt dans un moment de sincérité, mais la condition qui m'est faite, cette condition qui m'a plongée dans l'abîme. J'ai été exposée dans ma vie à rencontrer de nobles cœurs comme le vôtre, Adrien, des amours sincères, naïfs, exaltés; j'aurais pu, pourquoi pas ? me laisser prendre à quelqu'un de ces pièges séduisants,
pins séduisants pour moi, j'entends, que pour ceux qui me les tendaient. Cet anneau me brûlait la main comme un fer rouge, comme un fer vengeur, et me rappelait ce que je suis, c'est-à-dire une créature avilie, dégradée. Je pouvais, bercée d'illusions, me laisser aller aux rêves du bonheur, mais j'ai eu peur du réveil. Grâce à cet anneau et au souvenir qu'il me rappelle, je suis restée ce que j'étais, une courtisane !
— Irène ! s'écria Adrien, comment osez-vous vous injurier ainsi?
— Vous ne savez pas, Adrien, que c'est au tribunal de sa mort, à l'heure où sa conscience allait paraître devant Dieu, qu'un vieillard m'a flétrie de ce nom devant son fils qui me voulait élever au rang de sa femme, devant la fiancée qu'il avait choisie pour ce fils, devant sa fille, devant ses valets! Ce nom, je l'ai accepté comme une malédiction du vieillard mourant par ma faute, je l'ai accepté comme un châtiment de Dieu. Cette voix expirante me l'avait scellé au front et au cœur, ce titre infâme ! 11 me sembla que je ne pourrais plus l'en arracher jamais, et je l'ai porté avec une fierté honteuse. Allez, Adrien, ma franchise vous épargnera bien des remords.
Accablée par ce qu'elle venait de dire, Irène alla se jeter dans un fauteuil au fond de la pièce, et se mit à sangloter. A ce moment-là, on sonna à l'appartement. Irène se leva vivement, ouvrit la porte du boudoir, et cria à Florine d'une voix brève :
— Je n'y suis pour personne et viens m'habiller. Voulez-vous que nous allions dîner ensemble ? ajouta-l-elle en se retournant vers Adrien; hors Paris, dans un lieu où l'on verra des arbres et de l'eau? Ce sera plus gai que toutes ces stupidités que je vous dis.
— Volontiers, reprit Adrien. — Comme Florine rentrait à ce moment-là:
— Dis à Baptiste qu'il attelle les deux chevaux alezans au coupé neuf, dit Irène à sa soubrette.
— Ne donnez point cet ordre, fit Adrien, et s'approchant d'Irène : — J'ai accepté que nous allions dîner ensemble, mais c'est à deux conditions.
— Lesquelles ?
— La première, que vous me donnerez la petite médaille que vous portez au cou; la seconde, que ce ne sera point dans une de vos voitures et avec votre livrée que nous sortirons, si toutefois il ne vous est pas trop importun de monter dans le maigre équipage de louage que je prendrai sous la plus proche remise...
— Je vous comprends! répondit Irène, vous avez raison. Cette médaille que voici, ce symbole de ma vie honnête et pure, exclut la livrée de la honte.
Et Irène entra dans sa chambre.
Tout ce qu'Adrien avait imaginé sur Irène, dès la première fois qu'il l'avait rencontrée, se trouvait dépassé par l'étrange entrevue qu'il venait d'avoir avec elle. Irène s'était révélée à lui sous des aspects inattendus. Fierté et humiliation à la fois, aveux francs et réticences pudiques, intelligence, verve, esprit, insouciance, Irène était un mélange de tout cela; et Adrien était encore à chercher ce qu'elle était venue faire dans le monde affreux où il la voyait plongée.
Qui de nous n'a rencontré sur son chemin de ces femmes que nous refusons de croire déchues tout à fait, ou que nous ne vouions pas voir telles ? Soit pitié pour ces pauvres créatures, soit aveuglement de notre part, soit exaltation d'un amour qui a besoin de sincérité et ne veut pas s'égarer, soit que ces créatures elles-mêmes aient conservé au fond de leur abjection une ombre de leur ancienne honnêteté s'illuminant tout à coup, nous les transformons aussitôt dans notre imagination, nous leur refaisons une pudeur et une chasteté où le cœur se rattache. Nous nous souvenons de Madeleine, et nous cherchons sur les épaules de ces pauvres femmes tombées les attaches de leurs ailes d'ange.
C'est le bon et le mauvais, c'est la richesse et la misère des
hommes de cœur de ne jamais désespérer de rien, de croire tout retour au bien possible, d'avoir foi dans les repentirs, de s'imaginer que les natures le plus bas tombées tiennent encore par un fil à l'honneur, et que ce fil doit les sauver, comme un mince cordage, lancé du pont d'un navire en détresse au rivage, peut aider à sauver de la tempête et de la mort tout un équipage.
Ainsi Adrien s'était dépeint Irène. S'il ne la pouvait voir pure de corps, il la sentait, au milieu de ses souillures , chaste de cœur et capable, par un revirement soudain, de combler d'un bonheur vrai l'âme d'un homme aimant. D'ailleurs Adrien ne pouvait plus l'ignorer, Irène l'aimait ! Et c'est autant d'orgueil pour un homme d'inspirer de l'amour, même à une femme déchue qui sent son cœur troublé pour la première fois, qu'à une jeune fille dont le corset est vierge des battements du cœur. La morale me condamne peut-être de parler ainsi; la psychologie me donne raison. Certes on ne souffrira qu'avec impatience que je place ces deux sortes d'amour au même niveau ; mars l'un ne sera pas moins sincère, pas moins ardent, et s'il faut même le dire, pas moins pur que l'autre. En tout cas, ce sera toujours de l'amour en tant que sentiment, de l'amour à un degré égal, sinon supérieur parfois. Il sera susceptible des mêmes joies, des mêmes émotions, des mêmes dévouements, comme aussi des mêmes souffrances et des mêmes douleurs.
Faites abstraction de la personne ; voilez le corps, pénétrez au fond du cœur seulement, au fond des entrailles! Celles-ci comme celui-là frémissent et palpitent sous l'empire des mêmes lois, ont les mêmes aspirations, marchent au même but, demandent la même chose, nagent dans le même azur. La pureté est ici comme là, l'abnégation est égale, l'amour enfin est l'amour des deux côtés.
Il suffit que cet amour se manifeste par un sourire, par un geste, par un regard, par une action, — si simple qu'elle soit, — pour que celui qui a animé cette statue vivante ressente
tout l'orgueil d'un artiste devant la création d'une œuvre sortie de son cerveau ou de son cœur.
Quand Irène reparut, sortant de sa chambre dans une toilette très-simple, quoique fort élégante, elle trouva Adrien absorbé, la tête penchée dans ses deux mains. Il ne l'entendit môme pas revenir. Irène, debout sur le seuil de la porte, le contempla un moment, et s'avançant vers lui :
— Eh bien! lui dit-elle, à quoi pensez-vous donc? Adrien leva la tête vivement, et, voyant le visage souriant
d'Irène sous sa capote de crêpe bleu, il ne put se défendre d'un léger cri qui échappa à ses lèvres étonnées.
— Allons! êtes-vous donc fou! murmura Irène. Je vous attends. Je n'ai plus que mes gants à mettre, je les passerai en voiture. Et ramassant les pans de son châle de dentelles blanches, elle gagna la porte du boudoir dont elle tourna le bouton avec une froideur et une indifférence qui frappèrent Adrien.
— Ah ça, qui donc êtes-vous ? — s'écria le jeune homme, qui ne revenait point de ce sang-froid et de ce calme succédant à cette émotion de tout à l'heure.
— Je suis... Irène — répondit la jeune femme. — Ne savezvous donc plus mon nom? — Puis elle ajouta bien bas et pour elle seule: — Peut-être suis-je votre bon ange sauveur, malheureux condamné? Allons ! venez ! — reprit-elle en souriant, — j'ai très-grand'faim!
Et, saisissant le bras d'Adrien, elle descendit les escaliers comme une enfant. On eût dit une grisette enivrée de son dimanche.
Ils n'eurent pas fait vingt pas dans la rue, qu'avisant un coupé, Adrien en ouvrit la portière, et pendant qu'Irène s'y glissait comme une ombre fugitive:
— A Ville-d'Avray, dit-il au cocher, à la porte du parc de Saint-Cloud.
M. Dalluc, qui sortait de chez son banquier, où il était allé encaisser des traites, avait vu Adrien monter en voiture avec
Irène. Le brave et lionne le négociant en fut si atterré qu'il rentra chez lui tout droit, ayant enfin l'explication de tant de migraines entassées les unes sur les autres.
En arrivant il compta les commis un à un comme un berger ses moutons, fit l'inventaire de sa caisse, de ses piles de marchandises.
Au dîner, il congédia sa fille à l'approche du dessert, et confia à sa femme ce qu'il avait vu. Le couple n'en pouvait revenir. Madame Dalluc décréta d'autorité qu'il fallait congédier Adrien, sans même en référer à son père. M. Dalluc fut de cet avis, tailla sa plume, et, en deux lignes bien sèches et très- brèves, envoya à Adrien son congé.
Il était minuit quand Adrien rentra. Son concierge lui remit la lettre de M. Dalluc. Il la lut à la lueur du quinquet de l'escalier, froissa le papier et le glissa dans son gousset.
Le bonheur est quelquefois une toile cirée sur laquelle tout glisse, même les plus sérieux accidents de la vie. Qu'importait à Adrien le congé qu'on venait de lui signifier? Je ne sais pas s'il se fût même ému à la nouvelle que son père était ruiné.
Quand Adrien rentra chez lui, Abricotine dormait. Il se garda de la réveiller. Il écrivit à son patron pour le remercier du congé qu'il lui avait donné, et à son père pour lui demander de l'argent.
Le lendemain au matin, il s'habilla en hâte vers l'approche de l'heure de son bureau, et passa lestement devant la maison de son patron, avant de courir chez Irène. Il fit de même pendant plusieurs jours. Et un matin qu'il était en avance sur l'heure, il entra pour déjeuner dans un café, à la porte duquel il se heurta contre Athanase Robillon, qui regardait d'un œil d'envie de belles crevettes écarquillant leurs pattes derrière les vilres.
— Entrez-vous avec moi- demanda Adrien au gros employé.
— Volontiers, répondit celui-ci, d'autant plus que j'ai une faim diabolique.
— Passez le premier.
— D'accord, surtout si vous commandez des crevettes; celles-là me tentent énormément.
Robillon, selon sa coutume, mangeait à son aise et avec une lenteur désespérante pour Adrien, qui ne détachait pas les yeux de dessus la pendule du restaurant. Robillon s'en aperçut.
— Etes-vous donc si zélé pour votre bureau que vous ne puissiez perdre une minute avec un ami? demanda-t-il à Adrien.
— Mon bureau, ami! s'écria l'ex-commis; je n'en ai plus, de bureau !
— Bah !
— Mon respectable patron m'a remercié...
— Sous prétexte?
— Que j'avais trop souvent la migraine.
— G'est la maladie la plus généralement répandue parmi les femmes et parmi les employés, parce qu'elle est la plus commode. Alors, qui vous presse donc tant? Quelque rendezvous ?
— Justement.
— Et mademoiselle Abricoline ne pardonne pas qu'on se fasse attendre !
— 11 s'agit bien d'elle!...
— Bah! c'est comme le bureau? congédiée aussi? Tant mieux !
Adrien eût souhaité que R.obillon dît vrai.
— Mais, reprit celui-ci, ne vous gênez pas; si vous êtes pressé, vous pouvez partir; on me connaît ici, comme partout à peu près; je continuerai à déjeuner tout seul, et je ferai garder votre addition. Vous payerez en passant.
— Je puis attendre encore un peu, répondit Adrien; l'heure approche, mais elle n'a pas sonné encore.
— Eh bien, reprit Robillon, pour en revenir à mon idée, je répète que c'est tant mieux que vous ayez, rompu. Savez-vous que je m'étais aperçu, car je vous dirai que rien ne m'échappe à moi, que cette per.-onne avait un peu malmené votre bourse le jour du déjeuner où nous avons eu le plaisir de faire votre connaissance ; et je nie proposais môme, si l'occasion s'en présentait, de vous en parler un peu. Mais tout est fini, tant mieux encore une fois!
Adrien se dépitait du bavardage de Robillon. Il sentait combien ce gros mangeur-là avait raison, et il n'osait avouer que, loin de l'avoir brisée, il avait ajouté, au contraire, une chaîne de plus à celle qui le rivait maintenant à cette créature : la chaîne de la dissimulation. Devant cette importunité de son convive, il se leva brusquement.
— Eh bien, je vous quitte, Robillon; faites comme vous l'avez dit pour l'addition, et déjeunez tout à votre aise.
Adrien sortit et se dirigea vers la rue Laffitle, chez Irène. Il n'avait pas fait dix pas que l'teil curieux dîme femme se collait aux vitres du restaurant et cherchait dans l'intérieur avec une avidité de limier. C'était Abricotine. Elle aperçut Robillon, ouvrit vivement la porte et courut droit à lui.
— N'avez-vous pas vu Adrien sortir d'ici?
— Parfaitement.
— Était-il seul à déjeuner?
— 11 eût été seul, si je ne lui eusse tenu compagnie. Nous avons commencé ensemble un déjeuner fort friand, que j'achève dans la solitude. Il mange trop vite, et moi trop lentement, ce qui fait que nous n-j pouvons pas nous accorder. —
Eh bien! le théâtre, où en sommes-nous? fit brusquement Robillon, qui voulait évidemment éviter une pente de conversation que la brusque apparition et les conditions d'entrée d'Abricotine lui faisaient pressentir.
Robillon avait horreur des émotions pendant qu'il était à table, et une tirade de jalousie baignée de larmes, au milieu d'un café, lui semblait un dessert insupportable. — Abricotine ne prit pas le change.
— Pour ce qui est du théâtre, répondit-elle, je m'en occupe peu, j'attends votre pièce...
— C'est bien de l'honneur ! fit Robillon en s'inclinant majestueusement.
— J'ai bien une autre comédie à jouer!... Mais vous causiez de moi, sans doute; qu'en disiez- vous?
— Eh bien, il me disait qu'il garderait toujours de vous un excellent souvenir.
— Et puis?
— Dame !... que c'était avec regret qu'il avait été obligé d'en venir là...
— D'en venir où et à quoi?
— Mais qu'il avait dû se soumettre à des considérations de famille.,. Enfin, les raisons qu'il m'a données sont, en effet, excellentes, et, s'il vous les a expliquées aussi clairement qu'à moi, vous avez dû comprendre... Ainsi, c'est ma pièce que vous attendez pour faire votre rentrée; alors, je vais m'y remettre, parole d'honneur!... D'abord...
— Laissez-moi tranquille avec votre pièce que vous ne ferez jamais, vous le savez aussi bien que moi ! Répondez aux questions qui m'intéressent, et expliquez-vous plus clairement. Que me parlez-vous de regrets, de considérations de famille, de raisons excellentes qu'Adrien vous a données? Au sujet de quoi?
Robillon vil qu'il n'y avait pas moyen d'échapper à ce qu'il redoutait le plus.
— Eh bien, dit-il, comme faisant un effort sur lui-même, il
s'agit de votre séparation: et, je vous le répète, Adrien m'a assuré que c'était avec le plus grand regret...
— Qu'est-ce que vous me dites donc là? Et depuis quand Adrien vous a-t-il dit qu'il m'avait quittée?
— Ah ! par exemple, je l'ignore... mais il m'a paru que c'était chose faite depuis longtemps...
— Auriez-vous pris le futur pour le passé? un projet pour un fait accompli? demanda Abricotine, un peu émue cette fois.
— Comment cela? fit Robillon; je veux être étranglé avec cette arête de poisson, si j'y comprends rien. N'êtes-vous donc pas séparés?
— A moins que ce ne soit depuis une demi-heure qu'il est parti de chez lui... ou à moins qu'il ne soit sorti pour cela? ajouta-t-elle en manière de réflexion.
Et sans un mot de plus elle partit, à la grande joie de Robillon.
Il se rappela alors confusément qu'Adrien ne s'était point en effet expliqué d'une manière positive sur cette séparation, qu'il en avait accepté le compliment sans avouer le fait exactement; qu'il avait même gardé sur ce sujet une réserve extrême.
— Le malheureux ! murmura-t-il en se versant un demicarafon de cognac dans sa tasse de café, il est noyé dans sa sottise. Il s'est mis une Abricotine au cou, le pauvre garçon! — Ce premier déjeuner était donc le prologue d'un drame intime! Il s'est fait congédier de son bureau; il a des rendezvous qui ne sont pas avec Abricotine; il se cache d'elle, il la tolère, elle est jalouse... Cette femme peut et doit le mener loin!...
En sortant du restaurant, Abricotine avait couru en toute hâte chez Irène, et était montée jusqu'à sa porte. Elle donna un violent coup de sonnette. Florine accourut.
La soubrette était fille de. trop d'esprit pour ne pas comprendre à qui elle avait affaire.
— Madame n'y est point, répondit-elle en tenant la porte demi-ouverte et en en barrant l'entrée.
— Je vais l'attendre.
— Vous l'attendriez longtemps.
— Elle rentrera sans doute?
— Non; madame est partie en voyage depuis une heure; elle est sur la route de l'Allemagne.
A ce moment, une sonnette de l'intérieur appela Florine.
Abricotine s'était assise sur une des banquettes d'attente qui meublaient le palier de l'étage, et, les larmes dans les yeux, elle commençait à réfléchir sur ce qu'elle devait faire, — si c'est réfléchir que de prendre un parti, quel que soit le temps qu'on y mette, et d'obéir aux conseils d'un esprit agité par la fièvre, — lorsque Dahlia monta l'escalier. Abricotine fut toute honteuse d'être surprise par son amie, et elle se hâta d'essuyer ses larmes.
— Folle' lui cria Dahlia du milieu de l'escalier et franchissant rapidement les dernières marches pour arriver jusqu'à Abricotine. — Que fais-tu là?
Abricotine raconta ce qui venait de se passer et comment elle avait été amenée à venir chez Irène par suite de sa conversation avec Robillon.
— Ma pauvre fille, murmura Dahlia, tu ne feras que des sottises, si je ne t'arrête pas à temps. Puisque Irène n'est pas là...
— Elle y est, interrompit Abricotine.
— Elle n'y sera pour personne de quelques jours encore, je t'en réponds. Si ce n'est pas en Allemagne qu'elle voyage, en effet, c'est dans le pays du bonheur. Elle est donc bien loin d'ici. Or, puisqu'elle est absente, allons-nous-en ; et, en route,
e te donnerai un conseil... Viens avec moi à la mairie de mon arrondissement.
— Et qu'y faire?
— Voir mes publications affichées. C'est un triomphe que je
veux me donnei. C'est là ce que je venais annoncer à Irène
quand je t'ai heureusement rencontrée.
— Tu es donc bien liée avec Irène?
— Je la déteste; mais c'était pour la faire enrager. Et puis, 'avais parié avec elle un de ses bijoux, à mon choix, que j'arriverais où me voilà. Je n'étais pas fâchée de me faire payer mon pari.
De la rue Laffilte à la mairie de l'arrondissement, il n'y avait pas loin. Dahlia sauta lestement à terre et entraînavictorieusement Abricotine sous la voûte où, derrière un grillage, se trouvent les publications de mariage. Dahlia prouva qu'elle s'était déjà donné plus d'une fois le plaisir de la contemplation à laquelle elle avait convié Abricotine, car, sans avoir besoin de chercher, elle alla droit au coin où s'étalait son rêve, moulé en ronde par un commis municipal.
— Voilà! dit-elle en passant le doigt à travers une des mailles de fer.
Le rouge de la joie lui monta au visage, et, se retournant vers son amie :
— Il y a des femmes jeunes, belles, riches, très-honnêtes, qui ne peuvent pas arriver là, et moi, j'y suis parvenue à la force de ma volonté.
— Ce n'est pas étonnant, murmura une voix à ses côtés, toutes les choses perdues s'affichent, les femmes comme les portefeuilles.
Dahlia et Abricotine se retournèrent vivement. Dahlia seule reconnut l'auteur de cette apostrophe, et elle pâlit de rage, surtout de ne pouvoir se venger. C'était le vieux Meunier. Elle le toisa avec dédain et s'éloigna pour regagner sa voiture.
— Cet homme-là, dit-elle, est mon démon, et j'en aurai peur jusqu'au dernier moment. Heureusement que tout sera fini bientôt.
Dahlia se jeta silencieuse et préoccupée au fond de la voiture, et pendant quelques instants déchiqueta nerveusement
les franges du store de la portière. Puis tout à coup abaissant la glace de devant après avoir tiré le cordon d'appel du cocher :
— Au Bois! lui cria-t-elle. J'ai besoin de grand air...
— Nous avons eu chacune notre mauvaise rencontre, — dit Abricotine, après un assez long silence qu'elle n'avait pas voulu interrompre jusqu'à ce qu'elle vît Dahlia dans son calme ordinaire.
— Ah! bast! fit celle-ci, c'est absurde à moi de broyer du noir pour si peu!... Tiens, reprit-elle, comme pour faire diversion à sa pensée, regarde cette petite marchande de bouquets qui trottiue auprès de ce coupé Là-bas, comme elle est jolie !
— En effet! les beaux -yeux!...
En ce moment, la voiture de Dahlia frôlait le coupé qu'elle venait de désigner à Abricotine, et autant pour regarder la petite bouquetière de plus près que pour jeter dans l'intérieur de l'autre voiture le coup d'œil curieux de la femme, Abricotine passa la tête hors de la portière, à 1 instant même où une main finement gantée s'allongea pour jeter à l'enfant un louis en échange d'un bouquet.
— Peste! murmura Dahlia, c'est au moins un banquier ou un amoureux.
Ce fut une raison pour qu'Abricotine mît plus d'attention à dévisager, s'il était possible, les hôtes du coupé.
— Ah! s'écria-t-elle, c'est Adrien et Irène.
— Eh bien, où tu voulais d'abord en venir te voici parvenue! Il y avait inconvénient, pour assurer ton empire sur Adrien, à le laisser dans l'honnête centre où il vivait; ton intérêt était qu'il en sortît. Tu penses bien que, s'il est au Bois avec Irène à cette heure-ci, c'est qu'il n'est pas à son comptoir. Crois-tu, s'il prend goût à ces promenades, — et on s'y habitue vite, — qu'on tardera à le remercier?... et qui sait même, peut-être est-ce fait?
— Il me l'aurait dit...
— Ce n'est pas certain, et ne t'avise pas de le lui demander, en tout cas.
— Pourquoi donc?
— Les hommes n'aiment pas qu'on les questionne sur les affaires et sur les choses d'intérêt. Il faut qu'ils en parlent, sans quoi on blesse leur amour-propre et on les irrite.
— Je ne dirai rien.
— Je reviens à mon idée. Tu voulais, et il y avait intérêt pour toi à vouloir qu'Adrien se jetât dans la dépense; laissele pendant quinze jours entre les mains d'Irène, et tu m'en diras des nouvelles. Il me semble que tu viens d'en avoir un échantillon. Vingt francs pour un bouquet! Cela hâte un autre dénoûment que tu devras désirer, le voir endetté! Il y marche, sois-en sûre. Si tu as l'air de t'en apercevoir, de le lui reprocher, il te laissera; tandis qu'en te montrant résignée, il s'habituera à toi, te gardera reconnaissance, et un jour ou l'autre, quand il sera fatigué d'Irène, en un moment où la misère leur jettera de la glace sur la tête, autant il prendra en haine la cause du ravalement où il tombera, autant il tiendra fortement à toi, uniquement parce que tu ne lui auras jamais rien reproché. La nuit viendra pour l'autre, et le soleil se lèvera pour toi. Rappelle-toi seulement que, s'il a besoin d'argent un jour, je lui en ferai prêter par Julien. Puisque la famille est riche, il n'y a rien à risquer.
— Rentres-tu chez toi? demanda Abricotine.
— Oui.
— Veux-tu m'inviter à dîner?
— Sans doute, mais je ne te conseille pas d'accepter. Ton rôle est de ne pas abandonner la place. 11 faut qu'Adrien s'accoutume à te trouver toujours à la maison. 11 est possible que quelquefois ça l'ennuie, mais cet attachement de chien de chasse à la niche te sera un jour compté. Depuis qu'une fois j'ai entendu Julien dire que c'est la fuite de Varenne qui avait perdu Louis XVI, et que s'il n'avait pas quitté Paris il n'aurait pas appris au peuple français que Paris pouvait se passer de
roi sans disparaître sous les pavés et sans que les maisons s'écroulassent, — depuis ce moment-là, je me suis mis des fers aux pieds et aux mains.
— Julien est donc savant à ce point-là?
— Je crois bien qu'il avait lu ça dans quelque livre, le pauvre cher garçon... car... Enfin, n'importe. J'ai tiré parti de cette leçon de politique, et j'ai appliqué l'histoire au ménage. Si bien qu'au milieu même des plus flagrantes infidélités de mon amant, car j'en ai avalé aussi des couleuvres, va, — l'idée ne m'est jamais venue de songer à faire place à personne au côté droit de la cheminée. La chaise aurait été bien vite prise, sois tranquille. Je n'ai pas aimé Julien pour l'aimer, moi ; je l'ai aimé pour m'en faire un mari. C'était une bataille que je livrais, par conséquent j'étais résignée aux blessures qui pouvaient m'arriver. Fais comme moi, et tu réussiras comme moi... Adieu, chère amie, et surtout plus de scène de jalousie!... C'est le suicide des maîtresses, c'est la rouille des chaînes des ménages clandestins. Ce n'est permis qu'aux femmes légitimes, et encore depuis que le divorce est aboli. N'oublie jamais ça, et adieu !
Le coupé venait de s'arrêter rue des Jeûneurs, devant le domicile d'Adrien. Abricotine sauta lestement à terre, autant étourdie que convaincue par les raisonnements de Dahlia.
Elle trouva Adrien plongé dans un fauteuil et fumant paisiblement un cigare, dont la flamme fine et légère lui faisait un voile azuré derrière lequel dansaient les formes d'un rêve charmant.
— Viens-tu dîner avec moi au café? demanda Adrien, et après, si tu veux, nous irons aux Variétés; j'ai deux places de première galerie.
— Soit, mais on dirait qu'il va pleuvoir.
— Est-ce que les coupés sont faits pour les chevaux qui les traînent et pour les cochers qui les conduisent? répliqua Adrien.
— Tu as raison.
Ainsi Adrien commençait sa vie de mensonge et de désœuvrement. 11 allait commettre la première lâcheté de sa misère fastueuse.
En rentrant de sa promenade au Bois, Adrien avait sondé les profondeurs de sa bourse. Il en avait trouvé les eaux un peu basses, et rapidement il avait calculé ce que lui devaient coûter un dîner offert à Irène et une soirée passée avec elle. Adrien s'était posé vis-à-vis d'Irène sur un pied de prodigalité auquel il ne croyait plus pouvoir manquer sans risquer de perdre dans son esprit.
— Vous savez, lui dit-il, que j'ai des devoirs à remplir. Depuis quelques jours j'ai négligé considérablement mes occupations, il importe que je répare un temps que j'ai si bien employé... Une soirée de travail me remettra au courant, et je pourrai ensuite vous consacrer de nouvelles heures d'un loisir si doux.
— Faites, lui avait répondu Irène; vous ne me trouverez jamais en opposition à vos idées de travail, et je crois que vous serez assez fort pour n'y jamais renoncer.
Adrien ne comprit pas et ne pouvait pas comprendre l'espèce d'embarras avec lequel Irène donna ce petit conseil, et l'émotion même quil y avait dans sa voix. Il s'imagina d'abord que c'était du persiflage et se sentit tout confus. Il ne put s'empêcher de lui dire :
— Oh ! tranquillisez-vous. Avant peu j'aurai rompu cette corde qui me retient à des occupations pour lesquelles je ne me sens pas fait.
Adrien avait des motifs pour ne pas oser encore avouer à Irène qu'il avait luise déjà celte corde du travail, dont il faisait si peu de cas en ce moment. Il avait besoin, en effet, de
se réserver, comme on dit, des portes de sortie. Il n'était pas détaché d'Abricotine, et il allait bientôt se river à elle comme le galérien à son compagnon de chaîne. 11 se ménageait donc des moyens de retraite à l'endroit des exigences et peut-être de la jalousie d'Irène.
Celle-ci, de son côté, avait été sur le point d'avouer à Adrien la mission dont on l'avait chargée et dont le but se trouvait complètement détourné depuis qu'elle s'était laissée prendre par le cœur. Mais elle avait arrêté l'aveu sur ses lèvres au moment où il allait s'en échapper.
Adrien fut assez sombre et assez mélancolique pendant le dîner qu'il avait proposé à Abricotine.
Au dessert, il se fit servir une bouteille de Champagne. Le bruit du pétulant bouchon, lancé au plafond, parut être, à la jeune fille, un coup de canon d'alarme. Il ne lui échappait pas que la contenance d'Adrien devenait de plus en plus réservée et embarrassée. Une femme plus fine et plus perspicace ne se fût pas trompée à l'espèce de tremblement nerveux qui agitait les mains du jeune homme, provoquait chez lui de fréquents froncements de sourcil et étranglait la parole sur ses lèvres.
Au second verre de Champagne, la joie d'Abricotine devint si bruyante, qu'Adrien comprit que la rougeur de son front et la pudeur de sa conscience seraient voilées tout naturellement par les vapeurs du vin. Il se raffermit, et d'une voix presque assurée :
— Vous êtes toujours très-intimement liée avec madame Duthii? demanda-t-il,
— Certainement.
— Vous pouvez, sans indiscrétion, lui demander un service?
— Mais oui.
— Même un service d'argent?
Abricotine dressa l'oreille et devint si sérieuse qu'Adrien fut presque tenté de s'arrêter. Mais le difficile était fait;
— Je puis demander à madame Duthil, dit Abricotine, tout ce que je veux, sans qu'elle me le refuse.
— J'aurais donc besoin pour demain de deux mille Irancs. Je les ai demandés à mon père, je les attends sous deux ou trois jours : conséquemment, le prêt ne sera pas de longue durée.
— Je crois pouvoir vous affirmer qu'on vous prêtera cette somme tout de suite.
— Mais il y a une chose à laquelle je tiens beaucoup dans cette négociation : c'est que ce ne soit pas moi qui paraisse emprunter, mais vous-même. Vous direz, par exemple, à madame Duthil, que je vous ai promis cette somme, mais en vous priant d'attendre que je l'aie reçue de chez moi. Vous êtes pressée, ajouterez-vous, de l'employer, et vous seriez bien aise de satisfaire au plus tôt le caprice qui vous a fait me la demander.
— Soit!... Mais comment se fait-il que...
Adrien fut un peu embarrassé. Une demi-heure plus tôt, Abricotine eût commis une insigne imprudence en posant cette question; mais elle se sentait forte maintenant, et elle n'était point fâchée de savoir si Adrien avait ou non quitté sa place, comme on le lui avait fait pressentir.
— Ma chère, dit le jeune homme en allumant une cigarette comme pour se donner contenance, j'ai été alléché par cet infernal baccarat où vous m'avez fait gagner une fois malgré moi; la seconde épreuve ne m'a point été favorable, la troisième encore moins, la quatrième moins encore que la troisième et la seconde, voilà !... Et puis...
Il s'arrêta tout court.
— Et puis? demanda Abricotine.
— J'ai quitté mon bureau. J'ai donné ma démission, je ne suis plus rien qu'un homme libre. Ce n'était pas que les appointements fussent d'un grand poids dans la balance de ma bourse, mais cela me servait à obtenir de mon père une assez bonne pension qu'il va peut-être me rogner. Je lui ai donc
écrit de manière qu'il m'envoie, ayant d'être informé du fait, une certaine somme qui me permette d'attendre que je trouve les moyens de gagner ma [vie... ou de m'endetter.
— Ainsi, tu n'auras plus besoin de compter les minutes le matin pour t'en aller?
— Non, mais j'aurai néanmoins beaucoup à sortir, car il va falloir qne je m'inquiète de trouver une occupation...
— Je comprends, ta liberté va être un esclavage d'un nouveau genre.
— Peut-être la liberté n'est-elle pas autre chose que cela souvent?
— Et que comptes-tu faire ?
— Je ne sais pas bien encore exactement, je consulterai Athanase Robillon à ce sujet.
Ce nom fit tressaillir Abricotine. Elle fut sur le point de raconter à Adrien la conversation qu'elle avait eue le matin avec son gros commensal, mais elle s'arrêta à temps. D'ailleurs, n'avait-elle pas la preuve évidente qu'Athanase s'était trompé ou s'était joué d'elle?
Adrien regarda tout à coup à sa montre :
— Il est temps, dit-il, que nous partions pour le théâtre.
— Je crois que je ferais bien mieux d'aller chez madame Duthil. Je suis assurée de la trouver à cette heure. Je négocierai l'affaire tout de suite.
— Soit! répliqua Adrien, qui ne demandait pas mieux que d'avoir sa liberté.
Abricotine eût voulu avoir des ailes aux pieds pour arriver plus tôt chez Dahlia, lui sauter au col, lui annoncer son triomphe, et la proclamer une femme de génie, sinon une sorcière!
— Tu vois bien! lui murmura Dahlia en l'embrassant 7* il est maintenant rivé à toi. C'est ton esclave, tu en peux faire ce que lu veux. Quant aux deux mille francs!... Et se retournant vers Julien, qui frisait sa moustache devant un miroir :
— Passez-moi donc, je vous prie, lui dit-elle, la clef de votre secrétaire. — Quant aux deux mille francs,, reprit-elle en revenant vers Abrieotine, les voilai
Une fois seul, Adrien courut chez Irène. Elle était sortie. Où était-elle allée? Florine l'ignorait. Adrien, troublé, se dirigea vers le théâtre des Variétés. A peine assis dans sa stalle, ses yeux se portèrent sur une des avant-scènes, et il y aperçut Irène. Tout en grignotant des bonbons, elle causait avec ce vicomte qui avait dîné chez Julien Duthil le soir de leur première rencontre. Adrien sentit le rouge lui monter au visage. Il sortit vivement de sa stalle et gagna le corridor, hésitant s'il irait se montrer à Irène ou s'il s'enfuirait. Tout d'abord, il résolut d'espionner son attitude avec le vicomte. 11 se colla donc l'œil contre une lucarne aussi en face que possible de Favant-scène.
Irène avait le coude appuyé sur le rebord cramoisi de la loge, et sa tèle, calme et sérieuse, à ce qu'il sembla à Adrien, reposait dans sa main. Sa manche de dentelles, rabattue jusqu'à la saignée du bras, laissait voir le bracelet qu'il lui avait donné, et la main dégantée portait toujours l'anneau fatal. Sa toilette était fort simple, et rien n'indiquait une arrière-pensée de coquetterie ou de conquête.
Adrien examina avec la plus scrupuleuse attention tous ses gestes, tous ses mouvements. Ils lui parurent sérieux, même sévères, alors que la parole du vicomte semblait, au contraire, vive, animée. Un certain dépit mal dissimulé contractait même ses lèvres.
Le vicomte, tout à coup, se leva, prit son chapeau, salua à peine Irène et sortit; celle-ci lui adressa un signe de tête à peine indiqué, haussa légèrement les épaules en marque de dédain ou tout au moins de facile résignation, et, sans changer de pose, parut tourner toute son attention du côté de la scène. Adrien s'élai ça à travers le corridor pour rejoindre la loge d'Irène. Il entra vivement dans l'avant-scène, et, le Aisage éclairé par uu sourire, il saisit la main d'Irène.
— Merci! lui dit-il, vous me voyez bien heureux, et vous pouviez me rendre le plus malheureux des hommes!
— Qu'avez-vous donc?
— Vous teniez tout à l'heure suspendue à un fil ma vie peutêtre. Je viens d'être cruellement torturé; je viens de souffrir tout ce qu'il est possible de souffrir.
— Expliquez-vous.
Adrien raconta à Irène sa visite chez elle, son entrée au théâtre, l'émotion qu'il éprouva à la vue du vicomte, son espionnage à travers l'a lucarne d'une loge, et enfin toutes les sensations de sa jalousie.
— Vous êtes fou! mon ami. Écoulons la pièce.
— Comment se fait-il, demanda tout à coup Adrien, que Je vicomte fût dans votre loge?
— Parce que c'est moi qui lui avais écrit d'y venir.
— Vous?
— Moi-même!
— Dans quel but?
— Mais ne comprenez-vous pas que, si j'avais eu à donner au vicomte un rendez-vous dans un but inavouable, j'eusse choisi un lieu moins ouvert qu'une avant-scène de théâtre, et le vicomte ne fût pas parti d'une façon qui vous a donné tant de joie... Vous voyez bien que vous êtes un enfant... Tenez, il me semble que la pièce devient intéressante. Voici un amoureux qui se fâche comme vous, et vous allez voir que c'est sans raison. Prenez une leçon; le théâtre est un instituteur primaire qui apprend aux enfants à lire dans le cœur humain...
De la pièce Adrien se souciait peu, non plus que de la morale qu'il en pouvait tirer. 11 n'est rien de tenace et d'inquisiteur comme un jaloux, lors même que l'évidence est là pour le convaincre de ses torts. Il reprend toujours le sujet par l'envers, quand l'endroit est épuisé. Adrien ne larda donc pas \ revenir à la charge,
— ■ Je n'ai pas lieu de douter de ce que vous dites, Irène, et
je traduis votre rendez-vous avec le vicomte par un refus à ses obsessions. Suis-je un traducteur fidèle?
— Des plus exacts; et ce m'est une raison de m'élonner qu'avec autant de perspicacité à saisir le vrai côté des choses, vous ayez besoin encore d'en appeler à des explications.
— C'est que, reprit vivement le jeune homme, si ce n'est pas vous qui êtes coupable, c'est lui que je trouve bien audacieux.
— Pourquoi donc? fit Irène en prenant ce grand air de tristesse qui la voilait d'une certaine dignité. Ne suis-je pas une de ces femmes que chacun se croit en droit de convoiter et espère de conquérir au pas de course?... Le vicomte n'est pas plus coupable qu'aucun de ceux qui braquent leurs lorgnettes sur moi, depuis le commencement du spectacle, sachant qui je suis. Hélas! c'est ma faute, à moi...
— Je ne veux pas, reprit Adrien en voyant des larmes dans les yeux de la jeune femme, que vous vous rabaissiez de la sorte. C'est un crime envers vous, envers moi, qui vous aime..:
Irène essuya ses larmes, sourit à Adrien et lui dit :
— Vous avez une tête, mon ami, ou un cœur qui peut vous perdre, par excès d'illusion ou par excès de générosité. — Puis tout à coup : Est-ce que ce spectacle vous amuse beaucoup?
— 11 m'est insipide. Voulez-vous que nous nous retirions?
— Soit!
Quand ils furent en voiture :
— Vous m'avez fort questionnée, ce soir, monsieur, raurmura Irène; c'est à mon tour maintenant. Comment se fait-il que, m'ayant quittée pour aller à vos occupations et regagner, disiez-vous, en une soirée de travail, le temps perdu, vous vous soyez trouvé au théâtre?
Adrien se mordit les lèvres.
— C'est que, fit-il vivement, je n'ai plus d'occupations...
— Comment? demanda Irène avec inquiétude.
— J'ai renoncé, non pas au travail, mais à ce travail de manœuvre qu'une préoccupation exagérée de mon père m'imposait...
— Vous avez quitté votre bureau? s'écria Irène.
— Oui, et je pourrai maintenant vous consacrer toutes mes heures.
— Malheureux! fit Irène avec terreur; — et elle se jeta au fond de la voiture en se cachant le visage dans ses deux mains.
— Qu'avez-vous donc? demanda Adrien étonné, et qu'y at-il là qui vous doive émouvoir à ce point?
— Malheureux! répéta Irène, vous êtes perdu!
— Perdu? En quoi? Voyons, ai-je besoin pour vivre de ce maigre salaire que je recevais par acquit de conscience? Mon père n'est-il pas riche? En quoi suis-je donc si à plaindre de recouvrer une liberté dont je veux consacrer tout le bénéfice à vous aimer?
Et comme Irène ne répondait pas, Adrien lui prit les deux mains, et d'une voix moitié caressante, moitié ironique :
— Aviez-vous fait vœu, par hasard, d'aimer, — comme disait ce vicomte le premier soir que nous nous vîmes, — d'aimer un courtaud de boutique? Et votre illusion tombe-t-elle depuis que je redeviens un simple mortel?
— Vous ne sauriez croire à quel point vous dites vrai, Adrien ! répondit Irène sur un ton calme et ferme.
— Bah! Voyons, contez-moi cela, ou plutôt laissons là ce badinage et parlons sérieusement; car votre air inquiet me fait faire toutes sortes de suppositions.
— Demain, à dix heures, venez chez moi, et je vous ferai une confidence qui justifiera bien à vos yeux mon étonnement douloureux.
— Pourquoi pas ce soir? insista Adrien, nous voici à votre porte, et je puis bien monter chez vous...
loO LA MANSARDE DE ROSE
— Non, demain, vous dis-je; et séparons-nous ici...
— Vous l'exigez, Irène?...
— Je vous en supplie, ce qui me sied mieux.
On devine pourquoi Irène s'était montrée si terrifiée de la nouvelle que lui avait annoncée Adrien. Le premier acte de la conspiration ourdie par Abricotine s'accomplissait; ce n'était pas là précisément ce qui inquiétait la jeune femme, mais bien la honte où elle allait se trouver d'avouer à Adrien la part qu'elle avait prise à cette machination. Si elle ne l'avouait pas, elle, Abricotine dénoncerait à coup sûr cette complicité. L'amour qu'Irène avait montré à Adrien depuis le moment de leur rencontre, loin de la disculper aux yeux du jeune homme, ne serait-il pas, au contraire, regardé par lui comme une trahison, comme un piège habilement préparé? D'autant plus que le but cherché par Abricotine, et qu'Irène voulait éviter, se trouvait atteint par sa faute à elle !
Irène ne se sentit pas le courage d'affronter la honte de l'aveu que son amour lui faisait un devoir de confesser. Elle avait besoin de préparer sa défense. En rentrant dans sa chambre, elle se jeta à genoux devant un fauteuil où elle cacha son visage, et fondit en larmes.
— Madame, qu'avez-vous? lui demanda Florine tout effrayée.
— Ce que j'ai, répondit Irène en se levant pâle, d'une pâleur de morte, ce que j'ai, Florine? Jusqu'à présent je n'avais été en butte qu'au mépris des autres. A cette heure, je suis accablée sous le poids de mon propre mépris; je ne suis qu'une misérable créature, digne, en effet, je le sens, de ces insultes qui m'ont fait une vie si luxueuse, et je ne puis braver le jugement de ma propre conscience.
Florine se prit à pleurer, émue de l'émotion de sa maîtresse.
Irène l'embrassa et lui dit :
— Retire-toi, Florine, laisse-moi seule, et, demain matin,
LA MANSARDE DE ROSE loi
à quelque heure que se présente M. Adrien, conduis-le ▼ers moi.
Irène s'assit au pied de son lit et commença à préparer ce que, faute de mieux, nons appellerons son plaidoyer.
Adrien rentra chez lui sombre et étrangement préoccupé. Abricotine courut au-devant de lui.
— Tiens, dit-elle, j'ai réussi dans ma négociation; voilà les deux mille francs que Dahlia m'a prêtés, et la bourse de son mari est à ta discrétion.
— Merci! répondit Adrien en saisissant avec une sorte de frénésie les billets de banque que lui présentait sa maîtresse.
Adrien aurait pu et dû rougir du succès de la mission d'Abricotine ; car, nous le savons tous par expérience, le premier emprunt désespéré auquel nous sommes réduits laisse toujours après lui une honte horrible. Mais Adrien n'avait vu dans la possession de cet argent que le moyen de faire figure, comme on dit, devant Irène, et, si c'était le luxe, l'éclat, le bruit du monde et des plaisirs qu'il fallait à la jeune femme, il avait de quoi la satisfaire un moment, sauf à aviser plus tard. On voit que le malheureux avait les meilleures dispositions à rouler à toutes brides sur la pente où on avait voulu l'entraîner.
Après avoir rapidement combiné tout le bonheur qu'il espérait de cet argent, il attendit impatiemment l'heure où il devait se rendre chez Irène,
Sur les deux mille francs qu'elle lui avait rapportés, Adrien en avait compté cinq cents à Abricotine; puis il se dirigea vers la demeure d'Irène, non sans émotion.
Il trouva la jeune femme dans son boudoir, la tôle cachée dans les deux mains et sanglotant , Irène portait sur son visage les traces d'une veille fiévreuse. Elle était pâle, languissante, affaiblie. Elle n'osa pas lever les yeux sur Adrien, atterré de cet état physique et moral d'une femme si belle et en apparence si joyeuse le jour d'auparavant. Il se jeta à ses genoux.
— Irène, dit Adrien, vous m'épouvantez. Que vous arrivet-il? Quel malheur vous menace, ou plutôt nous menace tous les deux? Car je ne puis croire que ce soit la bien simple nouvelle que je vous ai apprise hier au soir qui vous émeut à ce point. Il y a autre chose...
Irène secoua la tête avec tristesse.
— Ne m'aimez-vous plus? Ma présence vous est-elle à charge? Le trop de liberté dont je vais jouir vous serait-il importun?
Irène fixa sur Adrien un regard où il y avait autant de pitié que de doux reproche.
— C'est parce que je vous aime, lui dit-elle, que je pleure ainsi, et je pleure ainsi parce que j'ai honte de moi.
— Honte de vous, Irène? et pourquoi? Ce n'est pas possible, Irène; vous avez le cœur à part des tristes femmes au milieu desquelles la fatalité vous a fait descendre, et vous avez une délicatesse qui grossit les plus petites choses. Je suis sûr à l'avance que vous n'êtes pas aussi coupable que vous le croyez.
— Merci! répondit Irène, de cette bonne opinion que vous avez de moi. Mais si je m'exagère le mal, comme vous le dites, vous avez, vous, une nature excellente et féconde en illusions qui vous perdront. Eh bien, ces illusions, je veux les écarter pour ne trouver plus que la bonté de votre cœur, à qui je vais en appeler... dont j'ai besoin absolument. Vous me promettez, Adrien, de ne pas me juger trop sévèrement et de m'accorder, après l'aveu que je vais vous faire, le pardon que je vous demanderai.
— Il vous est accordé à l'avance.
— Ne vous hâtez pas tant. Asseyez-vous là, donnez-moi votre main, ne la retirez pas que je n'aie fini de parler, et écoutezmoi jusqu'au bout.
Adrien sentit la main d'Irène froide et tremblante dans la sienne. Il .vit des larmes monter aux yeux de la jeune femme et couler le long de ses joues. Irène, plus pâle qu'une morte, raconta à Adrien le complot dont il était le but, le pacte qui avait été convenu entre elle, Dahlia et Abricotine, le piège qu'elle lui avait tendu le jour qu'ils s'étaient rencontrés à dîner chez Julien.
— - C'est de cela, mon ami, — s'écria-t-elle en tombant aux genoux d'Adrien, — c'est de cela que je me sens coupable; c'est cela qui me fait honte, me rend misérable et me dégrade à mes yeux. Ah ! le ciel m'a punie, ou plutôt m'a récompensée; car moi qui étais chargée de vous perdre, je vous ai aimé tout à coup d'un amour élevé, grand, pur, autant qu'une créature comme moi peut s'appliquer ce mot! — C'est de ce crime, Adrien, que je vous demande pardon. Je pouvais vous le cacher; mais, pour vous révéler le péril où l'on vous entraîne, il fallait bien que je vous avouasse la part qu'on m'y avait faite, sans quoi vous ne m'eussiez pas crue, vous m'eussiez accusée de jalousie, que sais-je!... Me pardonnez-vous, Adrien?... Voilà que vous m'avez retiré votre main...
Et, se laissant tomber affaissée sur le tapis du parquet, Irène cacha en sanglotant son visage tout rouge de honte.
Adrien, lui, était blanc comme un suaire. Il avait écouté Irène sans l'interrompre, non point tant par respect pour la promesse qu'il lui avait faite que parce qu'il était atterré sous cette étrange révélation. Chaque phrase de sa chute calculée par les deux femmes se trouvait déjà réalisée; et il se voyait l'esclave d' Abricotine, lié à elle, lié à sa complice par un de ces services inavouables et qui ne permettent pas qu'on se dégage aisément de toute reconnaissance. Involontairement il confondit Irène un moment dans ce mépris tacite, profond,
concentré, dont il écrasa Dahlia et Abricotine. Il ne pouvait se dissimuler qu'Irène avait atteint leur but, que c'était par elle et pour elle, en effet, qu'il en était réduit là. Cette confession tardive, enfin, n'était-ce pas une hypocrisie nouvelle, et ne marquait-elle pas comme l'approche d'un dénoûment épouvantable? Adrien eut peur.
Mais au moment où Irène s'affaissa en lui demandant sa main, il y avait tant de larmes dans sa voix, son accent était si vrai, sa douleur si naturelle, qu'Adrien se sentit ébranlé. Il laissa tomber un regard sur la pauvre femme, et, la voyant si réellement décomposée, l'émotion le gagna.
— Pourquoi, lui dit-il, ne m'avoir point avoué tout cela hier au soir?
Irène pleura les seules douces larmes qu'elle eût versées depuis la veille, et qui ne brûlèrent pas ses yeux.
— Vous me pardonnez bien complètement, n'est-ce pas? demanda-t-elle enfin au jeune homme d'une voix faible et timide.
— Je n'ai point à vous pardonner, Irène, répondit Adrien ; j'ai à vous remercier, au contraire. Sans vous, j'étais perdu, non pas qu'il fût à craindre que je tombasse jamais dans le piège que me tendaient ces deux créatures misérables, mais je marchais évidemment à je ne sais quel abîme de honte et d'abaissement. Vous n'êtes coupable que de m'avoir averti trop tard.
— C'est là ma seule faute, je vous le jure!...
— Je vous crois, Irène, et pour preuve, c'est que je vous demande de m'aimer et de me permettre de vous aimer comme je l'ai fait par le passé...
— Merci, Adrien, merci ! s'écria Irène. Vous me rendez plus que le bonheur : vous me rendez l'estime de moi-même... Maintenant, que comptez-vous faire? demanda-t-elle tout à coup.
— Ne vous inquiétez plus de rien, chère Irène; je suis fort maintenant; ne suis-je pas averti? Je ne ferai pas mentir le
proverbe. Toutes mes pensées et toutes mes actions seront, désormais, inspirées par vous. Qu'exiges -tu de plus? fit Adrien en lui baisant les deux mains.
— Exiger, moi! murmura Irène. Je ne supplie même pas! j'ai confiance en vous, mon ami, et je suis heureuse... Je né souhaite rien de plus que de voir le soleil de mon bonheur descendre le plus tard possible sur l'horizon...
Florine entra en ce moment, et annonça à sa maîtresse la visite de madame Julien Duthil. Le premier mouvement d'Adrien en entendant prononcer ce nom fut un mouvement de colère et d'indignation, et il avait sur les lèvres l'ordre à la soubrette de renvoyer cette importune visiteuse. Irène le prévint :
— Dis à madame Duthil... commença-t-elle.
Adrien eut un retour sur lui-même, et, interrompant Irène :
— Priez madame Duthil d'attendre Madame au salon, dit-il à Florine.
Et comme Irène s'étonnait de cet ordre :
— Avez-vous aucune raison apparente pour ne point recevoir celte femme? continua-t-il. 11 est peut-être politique, au contraire, de l'accueillir, sinon comme une amie, du moins comme une ennemie à ménager. Il ne faut point paraître avoir dévoilé votre secret; qui sait ce qui peut arriver?
— Alors, je vais la rejoindre au salon, répondit Irène, peutêtre avez-vous raison.
— Recevez-la ici; je vais me retirer. Je vous reverrai cette après-midi.
Deux sentiments avaient également guidé Adrien dans le conseil qu'il venait de donner à Irène. Sa première indignation contre Dahlia, après la révélation de tout à l'heure, s'était comme apaisée devant le souvenir, désormais odieux pour lui, de sa dette envers M. Duthil ; cette dette était un fer rouge qui brûlait sa conscience.
Il n'avait plus le droit de l'insulter, plus même le droi* de
se venger d'elle. Il commençait à sentir le poids du boulet qu'il avait attaché à sa dignité et à son honnêteté.
Le second motif qui le guida fut un doute étrange dont son esprit se trouva obscurci tout à coup. Il avait appris tant de choses indignes depuis le matin, qu'en vérité il était excusable de tout craindre dans cette atmosphère empoisonnée où il vivait. L'arrivée de Dahlia, juste à point nommé, ne cachaitelle pas quelque mystère? Enfin, n'y avait-il pas quelque machination sous roche? En conseillant donc à Irène de recevoir Dahlia, Adrien avait son plan.
En disant à Irène qu'il la reverrait dans l'après-midi, il quitta le boudoir et gagna l'antichambre, où il s'arrêta un moment, l'oreille collée contre la porte. Bientôt il entendit le frémissement de la robe de Dahlia, puis surtout sa voix criarde et insolente grincer des compliments à Irène. Adrien se glissa furtivement, de l'anticbambre où il était mal commodément, dans la chambre à coucher d'Irène, d'où il pouvait bien mieux entendre toute la conversation des deux femmes.
Il lui parut tout d'abord qu'Irène se tenait sur une grande réserve, que sa parole était froide, que ses réponses aux banalités frivoles de Dahlia avaient une certaine roideur qui ne manqua pas»de ralentir la conversation d'abord, puis d'y . couper court bientôt.
Un silence de quelques minutes succéda à l'expansif entraînement de l'entrée de Dahlia, qui se prit à tousser deux ou trois fois; puis, d'une voix assez mal posée :
— Tu sais, dit-elle, que je viens réclamer mon dû.
— J'ai une dette envers vous, Dahlia? demanda Irène.
— Parfaitement.
— Et laquelle? bon Dieu! dites vite, que je m'acquitte.
Cette différence dans le ton du dialogue n'étonna point Adrien; il savait qu'Irène avait l'habitude de ne tutoyer aucune des femmes dont elle subissait beaucoup plus qu'elle ne
recherchait la fréquentation, et celles-ci s'y étaient accoutumées.
— Mais, reprit aussitôt Dahlia, tu as donc oublié que nous avions fait un pari, et que le prix en était un bracelet.
— Ah! c'est vrai! murmura Irène. J'ai donc perdu?
— Parbleu! mes publications sont affichées à la mairie: preuve officielle.
— Alors je suis prôte à payer, en plaignant moins M. Duthil que vous-même de ce dénoûment.
— Bah ! tu as des idées de l'autre monde là-dessus, toi. Je ne t'ai jamais comprise, par exemple!...
— Mes idées ne sont point si dépourvues de bon sens; puissiezvous ne pas l'apprendre à vos dépens un jour, et malheureusement cela sera. Je vous le répète, tant pis! non pas pour M. Duthil, mais pour vous. Vous cherchez une satisfaction de vanité, bien plutôt que le bonheur, dans cette union; vous ne rencontrerez que la honte et des déceptions. Si le coup ne venait que du dehors et de la part d'indifférents, et qu'il vous restât les joies du foyer, de l'intimité, de la famille, pour vous consoler, peu importerait. Mais c'est que ce sera la main de votre mari qui la première vous jettera la boue au visage, ce sera son mépris et son dégoût qui les premiers vous broieront le cœur. 11 aura honte de vous avant personne. Si vous l'aimez, vous souffrirez les tortures du martyre; si vous ne l'aimez point, vous n'aurez fait que vous donner une chaîne inutile, et qu'il vous faudra briser en commettant une infamie.
— Ah ! bast! tu es folle, Irène... Il y a des jours où tu es habillée de noir à l'intérieur comme à l'extérieur; mais le deuil va mieux à tes épaules et à tes bras qu'à tes paroles... Tiens, tu as là un joli bracelet, fit-elle en s'interrompant et en soulevant le bras d'Irène pour examiner le bijou de plus près ; puis elle reprit : — Heureusement tu as de meilleurs moments ; et tu étais moins sermonneuse quand tu as consenti à aider cette petite sotte d'Abricotine.
— Je vais donc vous donner un bracelet, dit vivement Irène
pour arrêter Dahlia sur la pente où elle se plaçait; — et elle ouvrit un des tiroirs d'un meuble en bois de rose qui se trouvait à portée de sa main, et en tira une riche boîte ciselée et incrustée d'or sur écaille.
Adrien, derrière la porte, avait frémi en entendant le cours que prenait la langue de Dahlia, et, quoique le long sermon d'Irène sur le mariage de Duthil fût de nature à le rassurer complètement, il regretta presque que la conversation, au moment où il allait être question de lui, eût été si brusquement interrompue. Il aurait pu déjà, à l'inflexion de la voix d'Irène, la remercier ; il fût tombé à ses genoux, s'il avait vu l'air de dignité et le regard de mépris qui accompagnèrent le mouvement qu'elle fit pour retirer du meuble son coffre à bijoux. Elle remua cette mine de diamants, de perles, d'émeraudes, de rubis, et elle en tira le plus riche de ses bijoux.
— Tenez! dit-elle à Dahlia, voilà mon pari payé. Puis, en prenant un second :
— Ceci sera mon cadeau de noces, si vous voulez bien l'accepter.
Il y avait dans les deux bijoux offerts par Irène à Dahlia de quoi tenter une reine, et rendre possible le mot de Mazarin à Anne d'Autriche.
— Mon Dieu! chère Irène, murmura Dahlia en faisant étinceler au jour les pierres en feu des bracelets, tu es toujours la même, généreuse comme une fée... mais...
— Quoi? interrompit Irène.
— Je tiens à exécuter à la lettre les conditions de notre pari.
— Quelles conditions? Il y avait donc des conditions que ce bracelet-là ne suffit pas à remplir? Peste!
— Oh ! ce n'est pas cela !...
— Quoi donc?
— Il avait été convenu que je choisirais.
— Soit! fit Irène en déposant le coffret sur les genoux de
Dahlia, choisissez, choisissez : si vous trouvez mieux que ce que je vous ai offert, prenez, puisez, sans vous gêner...
— Je serais folle de songer à rien trouver de plus beau et de plus séduisant que ce magnifique bijou, répondit Dahlia, aussi n'est-ce pas là que je veux choisir. J'ai un caprice...
— Désirez-vous que je vous conduise chez mon bijoutier? Allons-y, c'est un caprice, en effet, mais il n'est pas si difficile à satisfaire.
— Il est inutile d'aller si loin. Je puis choisir ici même, ailleurs que dans cette Californie, fit-elle en montrant la boîte.
Irène sentit son cœur se glacer; elle fixa deux yeux ardents sur Dahlia et Jui dit :
— Expliquez-vous; je ne vous comprends pas. Elle avait peur d'avoir trop bien compris.
— Eh bien ! continua Dahlia du ton le plus indifférent du monde, je choisis le bracelet que tu as au bras.
C'était celui qu'Adrien lui avait donné, et le seul qu'elle eût continué de porter depuis ce jour-là.
Irène devint blanche comme un marbre. Un moment émue jusqu'à sentir ses jambes fondre sous elle, elle se raffermit cependant, et, d'une voix brève et résolue, elle répondit à Dahlia :
— C'est le seul que je ne vous donnerai pas.
— Il ne vaut pas^ cependant, la vingtième partie de celui que tu m'offrais.
— C'est possible, mais j'y tiens.
-— Et nos conditions?
— C'est de l'enfantillage, Dahlia, de pousser si loin ce caprice et d'insister sur ces conditions...
— Elles sont précises, elles ont été posées et acceptées devant témoins. J'ai le droit de choisir, et je réclame mon droit...
— Vous n'aurez pas ce bracelet, affirma Irène, voilà tout ce que je puis vous dire.
Et la pauvre Irène, évidemment martyrisée, se jeta dans un fauteuil, ses dents claquant la fièvre.
— Comme tu voudras, reprit Dahlia, mais je ferai savoir à tout le monde que tu as manqué à une parole donnée.
— On ne vous croira pas...
— C'est possible en ce qui concerne la foi jurée, et puis, au fait, on n'est pas scrupuleux dans notre monde sur ces choseslà. Mais ce qu'on croira, à coup sûr, et c'est là ce que je dirai, c'est que tu n'as plus de bijoux, plus de diamants, que tu as tout vendu, et qu'il ne te reste plus que ce bracelet de toute ta fortune passée. On a remarqué, d'ailleurs, depuis quelques jours, la simplicité de tes toilettes...
— Silence! s'écria Irène en se levant. Dites tout ce que vous voudrez; que l'on croie tout ce que l'on voudra, peu m'importe! mais vous n'aurez pas ce bracelet... Tenez, ajouta-t-elle en présentant à Dahlia le coffre aux bijoux, gardez ce coffret et tout ce qu'il renferme, si vous voulez, mais n'insistez pas davantage...
— Et pour qui me prends-tu donc? s'écria Dahlia avec une indignation et une pose digne d'Hippocrate repoussant les présents d'Artaxerxès. Tu veux, je crois, me corrompre et acheter mon silence ! Adieu ! Irène.
Un double sentiment dominait Irène en ce moment : Dahlia venait de la frapper dans son amour, qu'Irène ne pouvait séparer de l'idée de dignité, et elle avait saisi dans les paroles de la future madame Duthil une allusion qui devait atteindre en plein la considération d'Adrien. Puis Irène était femme par-dessus tout; et rien n'est plus sensible à une feaime qui a la réputation de posséder les plus beaux diamants de Paris que cette perspective d'être accusée de ne les plus posséder et d'avoir été obligée de les vendre. L'amour et l'amour-propre étaient donc en jeu chez Irène. Elle entrevit rapidement les résultats de cette double calomnie que Dahlia allait répandre sur son compte. Elle prit une résolution subite :
— Je ne sais, dit-elle à Dahlia, quelle rage vous avez contre
ce bijou. Ce n'est pas un caprice de votre part, c'est une méchanceté. Eh bien , puisque ce bracelet vous importune à mon bras, et qu'en l'y conservant je donne matière à d'infâmes commentaires, il disparaîtra.
Et détachant le bijou, elle le brisa entre ses doigts raidis comme des tenailles pour cette œuvre de destruction, et elle en jeta les débris par la croisée entr'ouverte; après quoi la pauvre femme tomba sur son canapé et se prit à pleurer à sanglots.
— Peste ! murmura Dahlia sur un ton froid qui contrastait avec la joie dont son visage était illuminé, on peut dire que tu jettes For par les fenêtres! Si j'avais su que tu tinsses autant à ce bracelet, je n'aurais pas insisté si fort. C'est un caprice coûteux pour toi, et je me serais contentée pour gain de mon pari de ce bracelet-ci, le plus simple de ton coffret. C'est celui-là que je prends...
— Mon Dieu! prenez ce que vous voudrez, et payez-vous de manière à ne pas me calomnier...
— Allons! te voilà irritée et nerveuse, je t'ai fait de la peine sans le vouloir ; je m'en vais, adieu !...
— Et j'espère que vous ne remettrez plus les pieds ici...
— Ça ne se pourra plus, d'ailleurs, une fois que je serai mariée, répliqua Dahlia avec impertinence. Puis en descendant l'escalier : — Je suis arrivée à savoir ce que je voulais, se dit-elle : elle aime Adrien.
Adrien avait assisté à toutes les péripéties de cette scène; il en avait deviné les détails bien plutôt qu'il ne les connaissait. Seulement il avait entendu l'or du bracelet se briser sous les doigts d'Irène. Vingt fois il fut tenté d'ouvrir la porte et de se présenter, mais il en avait été empêché par le ridicule de sa position. 11 attendit que Dahlia fût partie, et sortit presque sur ses pas, emportant au moins la conviction qu'Irène l'aimait réellement.
XYII
A la porte de la maison et sur la limite du trottoir, Adrien aperçut comme une étoile d'or. Il la ramassa du milieu de la boue où elle était enfoncée; c'était un fragment du bracelet qu'Irène avait jeté par la croisée. En ce moment une mendiante passait avec deux petits enfants sur les bras.
— Suivez-moi, — lui dit Adrien.
Il la conduisit jusqu'au boulevard, entra chez un bijoutier, vendit ce morceau d'or et deux pierres précieuses qui y étaient incrustées; puis, versant l'argent dans la main delà mendiante :
— Yoilà pour vous.
— Grand merci, monsieur, fit la pauvre femme, les larmes aux yeux.
— Ce n'est pas moi qu'il faut remercier, mais le ciel, qui a mis dans un cœur qui y semblait fermé assez d'amour honnête pour avoir permis que celte aumône vous revînt.
Adrien retourna chez Irène dans l'après-midi. Il entra dans le boudoir et trouva la jeune femme étendue sur un canapé et dormant d'un sommeil agité. Adrien s'agenouilla devant elle, tira de sa poche un bracelet exactement pareil cà celui qui avait servi de dénoûment à la scène avec Dahlia, rattacha avec précaution au bras de la jeune femme et se retira au fond de la pièce.
Un quart d'heure après, Irène, poursuivie dans son sommeil par le souvenir de sa lutte, poussa tout à coup un cri et s'éveilla en portant vivement la main à son bras. Elle parut d'abord étonnée, demeura immobile un instant comme si elle cherchait à recueillir ses souvenirs, se leva, et, apercevant Adrien souriant et heureux, elle s'élança vers lui.
— Que signifie ceci? dit-elle en montrant le bracelet. Ètesvous sorcier?
— Non, mais j'ai été curieux, j'ai écouté aux portes, et j'en ai été récompensé, oui, bien récompensé, puisque j'ai appris ce que vous valez, Irène, et combien vous m'aimez...
— En doutiez-vous, par hasard?
— Non; mais à présent, j'en suis certain.
— La nuance est un peu subtile, mais qu'importe ! Vous savez alors tout ce qui s'est passé ici pendant que vous étiez... Où donc étiez- vous?
— Là ! fit Adrien en montrant la porte de la chambre. J'ai entendu ; ce que je n'ai pas vu, je l'ai deviné; et la moitié de vôtre bracelet que j'ai ramassée dans le ruisseau a confirmé mes suppositions.
— Et qu'avez-vous fait de ce morceau de bijou? Adrien raconta à Irène le don fait à la mendiante.
— Merci de votre bonne et charitable idée, dit la jeune femme.
Un mois s'était passé sur tous ces événements. Julien Duthil s'était marié. Ce scandale avait été complet par l'éclat que Dahlia avait exigé que l'on donnât à cette cérémonie, qui se distingua surtout par l'absence des amis de Julien et par la présence de tout ce que Paris renferme de femmes curieuses et triomphantes d'un dénoûment où leur orgueil était engagé. L'église représentait un grand salon illuminé pour une splendide fête, et l'on voyait, comme dans les cercles du Dante, passer de loin en loin quelques ombres habillées de dentelles et de soie, avec des diamants au front et la moquerie aux lèvres, — une joie en deuil.
Adrien, pourtant, avait assisté à la cérémonie ; il avait servi de témoin à son créancier dans ce duel contre son bonheur, son honneur et sa liberté. Adrien avait chaque jour ajouté un anneau et un boulet à sa chaîne. Sa dette envers Julien ou plutôt envers Abricotine se montait à quatre ou cinq mille francs. 11 avait reçu de son père la somme qu'il lui avait de-
mandée; mais, le surlendemain, était arrivée une lettre chargée de colère et de reproches, et une sommation d'avoir à rallier le toit paternel ou à rentrer dans la ligne du devoir.
Adrien avait éludé la première partie de la sommation ; il avait promis, quant à la seconde, d'obtempérer au désir paternel. Mais il avait contracté de telles habitudes qu'il avait promis réellement plus qu'il ne pouvait tenir. 11 s'ensuivit tout simplement que le père coupa les vivres au fils. Adrien tomba pieds et poings liés au pouvoir de cet escompteur à grosse commission qu'on appelait Abricotine, et de cet usurier à intérêt indéfini qui se nommait Dahlia.
Si Irène n'avait point été là, comme un bon génie, pour faire le contre-poids, c'eût été fait bien vite d'Adrien. Le côté mauvais de ce bon génie était que ce fût pour Irène, en définitive, qu'Adrien empruntait et dépensait tant d'argent; pour Irène qui, sachant Adrien riche, était autorisée à croire que, cet argent, il le tenait de la munificence paternelle.
Entre Adrien et Irène il n'avait plus été question de Dahlia ni d'Abricotine. Irène avait toutes raisons de supposer qu'après ses révélations, Adrien avait dû chasser Abricotine de chez lui. Quant à Adrien, la honte de la position qu'il s'était faite vis-à-vis des deux femmes ne l'encourageait guère à prononcer même leurs noms devant Irène. En fait, Abricotine était devenue comme étrangère pour Adrien; elle n'occupait plus à son foyer qu'une place humiliante, mais toute d'expectative âpre et résignée. Elle y jouait le rôle de l'araignée patiente, tendant chaque jour sa toile, ou du serpent qui enduit de sa bave la proie dont il ménage l'absorption à sa rapacité. Elle n'eût pas déserté celte humiliation pour tout au monde; il eût fallu l'en chasser, et elle se sentait la force et l'utilité d'une cariatide supportant un édifice.
D'un autre côté, les liens entre Irène et Adrien se resserraient de plus en plus. Sirène par l'esprit, par le cœur autant que par la beauté, Irène n'avait point menti au rôle qu'on l'avait jugée capable de remplir: et si elle avait voulu le jouer
LA MANSARDE DE ROSE i6o
au profit d'Abricotine comme il avait été convenu d'abord, elle eût pu rendre Adrien à ses deux bourreaux, broyé et mutilé.
Quoi qu'il en soit, Dahlia et Abricotine continuaient à fonder les plus grandes espérances sur cette absorption d'Adrien dans Irène, et elles avaient raison, en ce qu'Irène, sans le savoir, entraînait son enthousiaste amant à la ruine et à l'abîme.
— Laisse-les aller toujours, disait un jour Dahlia à Abricotine. Cette Irène est une duchesse habituée à mener grand train; dès que son Adrien lui refusera un caprice de cent écus, elle réfléchira à l'avenir et le plantera là: c'est à ce moment-là que ton rôle commencera; ménage bien ton entrée en scène.
Abricotine, qui ne voyait pas sans inquiétude, cependant, le développement insensé de la passion d'Adrien pour Irène, poussait au dénoûment que Dahlia avait ménagé. L'occasion qu'il fallait attendre se présenta un matin, sous forme d'un nouvel emprunt qu 'Abricotine avait mission de négocier.
— Puisque tu es pressée, lui dit Dahlia, le moment n'est peut-être pas mauvais pour tenter quelque chose ou au moins pourtàter le terrain. Je refuse de prêter cette fois.
— Tu refuses? fit Abricotine un peu effrayée.
— Je ne refuse pas de te prêter, si tu as besoin d'argent, toi; mais je refuse de prêter la somme qu'Adrien demande. C'est la pierre de touche sur laquelle nous allons essayer de quel métal est cette Irène. Tu diras à Adrien qu'il ne nous est plus possible de rien lui avancer; tu jugeras de son désespoir, et alors commence ton jeu, en lui offrant, sur tes économies, quelques centaines de francs. Tu acquiers ainsi directement des titres à sa reconnaissance. Si Irène est de cuivre comme les autres, — pourquoi pas? — elle verra clair dans l'affaire, elle lâchera la courroie et Adrien tombera tout meurtri dans nos bras. Le travail lui est impossible maintenant, car il est abruti par le désœuvrement et par l'amour; quant au père, il persiste à refuser les subsistances, et vous entamez
ensemble votre vie de misère. — Attends-toi, par exemple à bien des luttes, bien des ennuis, bien des déboires; — mais aie de la patience, fais-toi ange, sœur de charité; sache manger bien franchement le pain, le fromage et les coquilles de noix dont tu auras la compensation ici, entre parenthèse, — et au bout de tout cela tu trouveras ta récompense, comme dit le proverbe.
— J'ai peur, répondit Abricotine, et j'aimerais autant que, pour cette fois encore, tu prêtasses de l'argent...
— rs'on, car ce serait ta recommencer. Allons, du courage ! Si ce n'est pas encore le coup décisif, c'est une épreuve à tenter!... Va! tiens, voilà cent écus qui peuvent te rapporter gros.
Adrien attendait Abricotine, confiant dans le succès de sa démarche. Pourquoi aurait-il été inquiet? La bourse de Julien s'était toujours ouverte à lui avec un empressement miraculeux, et aucun signe, aucune observation ne lui avait encore laissé soupçonner la possibilité d'un refus. Aussi, quand il vit entrer Abricotine, pâle d'une vraie pâleur, tremblante et toute déconfite, il éprouva un serrement de cœur indicible.
— Eh bien? deinanda-t-il vivement.
— Refusé ! répondit Abricotine en se laissant tomber dans un fauteuil.
Adrien était consterné. Abricotine s'approcha de lui.
— Mon Dieu ! lui dit-elle, je ne sais pas s'il vous faut beaucoup d'argent, mais je serais heureuse de vous offrir quelques centaines de francs que j'ai là de côté.
— Ah! vous faites des économies, vous?
Il regarda Abricotine un instant sans rien répondre. Il y avait lutte en lui; lutte entre le besoin d'argent et sa conscience, qui lui disait que c'était bien assez de lâchetés commises, qu'il se trouvait suffisamment l'esclave dos deux femmes par une reconnaissance odieuse, sans se lier encore davantage par une reconnaissance vraie pour un trait qui semblait inspiré par le dévouement. La première de ces gra-
titudes l'avait déjà mené assez loin! Où le conduirait la seconde?
Il réfléchit un moment, puis, comme prenant son courage à deux mains, il se leva, et, d'un ton assez brusque :
— Garde tes économies, répondit-il; aussi bien je commence à en avoir par-dessus la tête de cette sotte et déplorable vie que je mène! Je suis dans un guêpier, dans un bourbier, et il faut que j'en sorte !
Soit qu'elle éprouvât, en ce moment, un véritable élan inspiré par le cœur, soit que les leçons de Dahlia eussent porté fruit, et qu'Abricotine se rendît bien compte de la gravité de la situation, elle insista de nouveau auprès d'Adrien.
— Je ne sais pas pourquoi, lui dit-elle, vous hésitez. Quand vous aviez de l'argent, vous vous êtes montré prodigue à mon égard; j'ai été un peu plus prudente que vous, j'ai amassé quelques économies. Je ne fais qu'une chose toute simple en vous les offrant. Vous n'en voulez pas? Soit! n'en parlons plus.
Et elle se retira dans un coin de la chambre avec quelques larmes dans les yeux. Adrien fut un moment ébranlé, mais il se raffermit. Sa raison lui conseillait trop tard, mais lui conseillait de se défier :
— Mon refus, répondit-il, est tout aussi simple que l'est votre offre, dont je vous remercie; mais je viens de vous dire que je suis las de cette vie indigne de moi, que j'en veux finir avec elle : par conséquent, qui sait! vos économies vous seront plus utiles qu'elles ne m'aideraient en ce moment.
— Est-ce donc un congé que vous me donnez là? Adrien aurait bien voulu répondre : — Vous avez deviné ma
pensée; soit! partez! — Mais son cœur faiblit, et la parole expira sur ses lèvres. 11 se promena autour de l'appartement, sombre, crispé, irrité, lançant, comme des éclairs timides encore à travers un ciel chargé d'orages, des mots à moitié distincts, à moitié mâchés, mais qui trahissaient chez lui une violente colère concentrée.
— Voyons, — fit Abricotine, — est-ce à moi que vous en
voulez ainsi? — Suis-je bien responsable des folies et des dépenses exorbitantes que vous avez faites? Est-il juste que vous me les reprochiez? Quand vous viviez avec moi, nous menions une vie qui, il me semble, était rangée et toute d'économie.
Abricotine n'était ni prudente ni adroite. Elle avait apporté en scène, — selon les termes dont s'était servi Dahlia, — toutes ses agitations personnelles, qui ne lui permettaient pas de dominer son rôle. Elle avait, en prononçant ces paroles imprudentes, obéi à un mouvement spontané; ce n'était plus le spéculateur calme et rapace, l'usurier de l'avenir qui parlait, c'était la femme blessée d'une injustice et chez qui la jalousie résignée perçait les cendres qui la couvraient. Si Adrien avait tout ignoré des projets et du complot ourdis entre Abricotine et Dahlia, il eût été apaisé par l'exactitude des reproches que venait de lui adresser Abricotine, le plus naturellement du monde, et avec la vivacité qu'elle y eût mise si elle eût été innocente. Mais l'odieux des calculs dont Abricotine était coupable monta au cerveau d'Adrien. 11 trouva la réponse d'Abricotine bien audacieuse, et fit un pas vers elle, résolu à l'écraser sous le poids de la révélation dont Irène l'avait fait le confident, et à la chasser de sa présence. Mais Adrien fut assez maître de lui encore pour se souvenir des services d'argent dont il était redevable à Abricotine et à Dahlia. Il comprit que l'expulsion d'Abricotine aurait des éclaboussures qui rejailliraient jusqu'au front de madame Duthil, que celle-ci prendrait parti pour sa complice, qu'il en résulterait un scandale dont le moindre inconvénient serait une carte à payer de cinq mille francs, impossible à solder. Adrien poussa une sorte de rugissement, et puis, tout à coup, se frappant le cœur, il s'écria :
— Je suis un misérable et un lâche!
Puis il sortit, sentant bouillonner dans sa poitrine une tempête de colère et de haine conlre tout le monde et contre Irène elle-même, qu'il accu-ail aussi!
Sous le vestibule de la porte il rencontra une jeune fille mi rentrait au bras d'un vieillard, souriant tous deux, mais le ce sourire amer, fin et triste, qui est propre aux gens qui souffrent sous leur joie apparente. La jeune fille, simplement nais proprement et décemment vêtue, portait un petit carion. C'était pour la première fois qu'il l'apercevait; il regarda ivec plaisir ce visage candide et sérieux dont la surface reflétait le calme et la limpidité de l'intérieur, une peau fine, ;ransparente, unie, à travers laquelle on voyait le fond de L'âme.
Le vieillard imprima ses lèvres sur ce jeune front :
— Bonsoir, mon enfant, et ne travaille pas trop...
— Soyez tranquille, bon ami; vous avez toujours peur que je travaille trop, comme si le travail n'était pas la santé de l'âme...
— Bien! bien ! mais on meurt de santé quelquefois.
— Cela rend si heureux et cela donne une si grande force au cœur de gagner sa vie soi-même et de ne rien devoir aux autres!,..
— Bon petit ange, va ! murmura le vieillard en embrassant la jeune fille; à demain, ajouta-t-il en s'éloignant.
La jeune fille prit l'escalier du fond de la cour, sans détourner la tête pour regarder Adrien, qui la contemplait comme un de ces rêves bleus qui traversent le cœur et y laissent une empreinte d'azur.
Les simples paroles que la jeune fille avait dites au vieillard, le ton de résignation douce et enjouée avec lequel elle les avait prononcées produisirent une vive impression sur Adrien, et réveillèrent d'amers souvenirs en lui. Le spectacle d'une conscience pure, d'une vie calme, d'un cœur fort et sûr de lui, est toujours douloureux pour quiconque se sent la proie d'agitations, de troubles, et se voit en lutte avec son passé et son avenir.
— C'est une honnête et brave fille, cela! se dit Adrien, et il demanda au concierge qui elle était.
— C'est mademoiselle Rose, répondit le concierge, une brodeuse qui demeure au cinquième au-dessus de l'entresol au fond de la 'cour. Je puis vous indiquer le chemin sans crainte, allez; vous essaieriez de le prendre, que vous vous en reviendriez comme vous seriez parti!
Adrien n'en demandait pas tant; le certificat du concierge lui avait paru superflu après la courte conversation de Rose avec Meunier. Adrien sortit, n'emportant de cette rencontre que ce vague souvenir d'une vision qui flotte quelque temps au-dessus du cœur comme un léger brouillard et s'évanouit au soleil des préoccupations personnelles. 11 erra quelques instants sur les boulevards, le regard fixé sur l'asphalte, et comme un homme qui combine quelque grande et suprême résolution. Ce grand et décisif parti auquel il s'arrêta un moment fut de rompre définitivement avec celte existence qu'il avait lui-même qualifiée devant Abricotine, de demander et d'obtenir le pardon de son père en se remettant bravement au travail, et de mériter à ses propres yeux une réhabilitation dont il éprouvait le besoin.
Sans qu'il s'en rendit compte exactement, Adrien subissait en ce moment l'influence ignorée et impalpable de Rose. 'Le grand courage de cette jeune fille inconnue, qui s'était manifesté à lui dans une rencontre imprévue, et en quelques paroles seulement, avait frappé sur son cœur et y avait éveillé de sonores vibrations.
Il erra fort tard sur les boulevards, passa deux fois devant la maison d'Irène en se révoltant contre l'idée de vouloir monter chez elle; puis, à la troisième fois, le courant de l'habitude le porta encore jusqu'à l'entrée de cette maison. Il leva les yeux et vit de la lumière dans le boudoir; une lumière douce et presque mélancolique.
Il existe à ce sujet une théorie d'observations qui peuvent paraître paradoxales, mais qui sont loin de manquer d'exactitude et de vérité. Il y a, en effet, des lumières bruyantes ei quelque sorte qui indiquent le mouvement et l'agitation dan:
une pièce; il y en a d'autres, au contraire, qui ont un caractère calme. On distingue la lumière de la chambre d'une jeune fille de celle de l'appartement d'un garçon, la lumière d'un homme de travail de celle d'un oisif, qui demande à voir bien clair au dehors, n'ayant rien à contempler au dedans; la lumière qui éclaire la table autour de laquelle est assemblée la famille, de celle qui rayonne autour d'un salon où il y a des visages d'étrangers se regardant pour se regarder ou causant pour tuer le temps. Il y a la lumière qui veille et tremblote au pied du lit d'un mort. On les reconnaît toutes; et de la rue, en les fixant, on peut dire quels groupes et quels sentiments elles éclairent. La différence n'est pas dans la quantité et la profusion des foyers, elle est dans la teinte de la lumière, dans le reflet qu'elle projette autour d'une pièce et par la croisée.
La teinte douce et mélancolique, disais-je, qui éclairait le boudoir d'Irène à Finstant où Adrien leva les yeux vers les croisées de l'appartement, dénonçait le calme et la quiétude qui y régnaient. En effet, il distingua bientôt l'ombre de la jeune femme à travers le riche store de mousseline. Irène, debout et appuyée contre la cheminée, tenait à la main un livre. Un moment elle ïe ferma et demeura pensive, un doigt sur ses lèvres, puis elle tourna le feuillet et continua de lire.
Adrien monta.
A peine Adrien avait-il tourné les talons, qu'Abricotine, s'habillant à la hâte, avait couru chez Dahlia, sa suprême ressource, et lui avait raconté tout ce qui venait de se passer.
— Un vrai lion déchaîné, ma chère ! lui dit-elle. — 11 y avait dans sa voix quelque chose qui résonnait comme la trompette du jugement dernier, ou la solennité d'un président de cour d'assises prononçant une sentence. Il m'a semblé entendre mon arrêt de bannissement. J'ai peur que tout ne soit perdu !
— Bravoure de poltron poussé à bout, — répondit Dahlia avec son calme et sa légèreté habituels ; — ne te tourmente pas. Quelques jours de diète, et le révolté s'apaisera. Persiste, — si l'occasion se présente et fais- la naître au besoin, — dans tes offres généreuses, et il reviendra à toi. 11 te sera d'autant plus facile de lui passer la muselière au nez qu'il aura été plus féroce. Les lions et les tigres apprivoisés sont les bêtes les plus bêtes.
Abricotine, qui avait toujours devant les yeux l'expression résolue du visage d'Adrien, et dans les oreilles les vibrations stridentes de sa voix, secoua la tête.
— Tu doutes? — demanda Dahlia.
— C'est que cet homme-là, ma chère, — répondit Abricotine, — ne ressemble pas aux autres; je te l'ai dit cent fois. Ce n'est pas un poltron qui se bat les flancs, c'est un homme fort et de courage, qui s'éveille en sursaut, et qui saute sur ses armes, honteux de s'être endormi à côté du danger. Peutêtre y aura-t-il chez lui, pendant un moment, l'hésitation des premières atteintes et l'engourdissement des membres raidis; mais il est éveillé, te dis-je, et nous ne résisterons pas à l'orgueil blessé de son cœur. Les éclairs de ses yeux m'ont fait frissonner, et j'ai eu la chair de poule devant l'éclat de sa voix. C'était une tempête sous laquelle je me sentais sombrer.
— Allons donc! — s'écria Dahlia. — Voilà, ajouta-t-elle en ouvrant le tiroir d'un petit meuble et en montrant à Abricotine les reçus entassés d'Adrien, — voilà qui apaise les tempêtes et éteint les éclairs, — cinq mille francs à payer !
Abricotine, qui était accoutumée à revenir de chez Dahlia toujours réconfortée et retrempée de courage, rentra, ce jour-là, toute préoccupée et secouant la tête en manière de doute.
— C'est que, décidément, il n'est pas comme les autres hommes, celui-là, murmurait-elle tout le long de la route.
Et, en rentrant, elle se laissa tomber toute en pleurs dans un fauteuil. Il faisait vide pour elle dans cet appartement, et elle entendait vaguement sonner dans le lointain l'hallali de son bonheur passé.
Pour Adrien, il était monté, avons-nous dit, chez Irène; il l'avait trouvée douce, calme, radieuse, pensive jusqu'à l'extase. Il put en quelque sorte continuer auprès d'elle le rêve dont sa rencontre avait esquissé le flottant profil dans son âme. La pente de son esprit l'y portant en ce moment-là, il avait côtoyé d'abord avec hésitation certaines questions au fond desquelles il voyait des abîmes, telles que la nécessité du travail, les joies qu'on y pouvait trouver, le bonheur d'une existence de coin du feu, le mépris des bruits du dehors, et finalement l'excellence des économies! Adrien s'était hasardé peu à peu et n'était entré plus avant et dans le vif de ces réformes qu'il caressait, que prudemment et à mesure que la raison d'Irène, faisant écho à la sienne, l'y entraînait doucement.
— Vraiment, Irène, il ne vous importunerait point de me voir reprendre la peau d'un laborieux employé? de vous résigner à me voir établir un budget de dépenses exact avec mon budget des recettes?
— Vous avez donc fait des dettes, Adrien?
— Un peu... une misère...
— Et j'en suis en partie la cause, n'est-ce pas? murmura Irène. Ces bracelets riches et d'un si bon goût, ces longues promenades en voiture...
— Mon Dieu ! ne vous tourmentez donc pas de la sorte. C'est à peine si le petit ruisseau de mes ressources a eu la force de déborder sur ses rives; mais je parle en vue de l'avenu*
L'homme qui se voue au travail devient économe, et je craindrais que vous, qui êtes accoutumée aux élégances de la vie, vous ne vous trouvassiez bien dépaysée au milieu de mes parcimonies.
Ces précautions d'Adrien en disaient pour Irène plus qu'il ne voulait; ces réticences étaient des aveux complets. Elle ne froissa point Adrien en cherchant à lui extorquer une confession plus complète. Elle ne manqua pas de comprendre quelle part elle se devait faire dans la gêne évidente où se trouvait Adrien; mais elle était loin, cependant, de soupçonner l'étendue de la vérité, l'imminence du danger, et le succès effroyable qu'avait obtenu le rôle odieux dont elle s'était chargée au départ de cette liaison. Elle avait borné ce succès à l'oisiveté où Adrien était tombé, et croyait fermement, par son aveu tardif, l'avoir arrêté sur le bord de l'abîme.
— Adrien, dit-elle en tendant affectueusement la main au jeune homme, — vos questions sont un peu impertinentes. Sous prétexte de faire une sorte d'anatomie de mon cœur et de mes sentiments pour vous, vous lacérez cruellement ma vie passée...
— Irène! pouvez- vous croire?...
— Je ne vous en veux pas, mon ami, vos intentions étaient bonnes; — et puis cela ne s'appelle-t-il pis une figure de rhétorique, cette façon de vouloir dire des douceurs aux gens en les injuriant? Je me souviens un peu de mon ancien métier; j'ai professé cela, je ne dois donc pas trouver extraordinaire qu'on en use dans la conversation.
L'accent ironique, le ton cassant, l'espèce de coup de fouet qui accompagnait chacune des paroles d'Irène, ne laissaient pas douter que son intention fût bien de relever les innocentes flagellations d'Adrien; mais une fois cette satisfaction donnée à sa vengeance, elle reprit son air grave, doux et caressant:
— Mon ami, dit Irène, vous savez où mon premier amour m'a conduite, à l'opprobre et à l'infamie. Je ne me croyais plus faite pour aimer, j'avais enseveli mon cœur dans ce linceul
LA MANSARDE DE ROSE 17o
de honte, et je l'espérais bien mort. Mais voilà que vous avez opéré un miracle. Vous avez dit à ce cœur : « Réveille-toi et aime! » Il a ressuscité et aimé : c'est mon malheur ou mon bonheur! Heureuse je veux être, et je le veux si bien qu'il n'est rien qui me coûte pour mériter et pour obtenir les félicités que se promet ma vie nouée à la vôtre. Je me soumettrai à tout ce que vous voudrez sans regret, je vous encouragerai, vous appuierai et vous conseillerai dans tout ce qui pourra et devra vous maintenir dans la ligne droite de tous les devoirs. Les vertus ou plutôt les forces que je n'ai plus, je vous les inspirerai si je puis, et je vous applaudirai toujours de les pratiquer, à commencer par les réformes dont vous me parliez tout à l'heure, et qui me paraissent plus urgentes que votre sincérité ne me le veut avouer. Ce ne sera jamais moi qui ne vous aimerai plus, Adrien; mais si un jour, et il faut bien prévoir ce moment, car je ne me fais pas l'illusion d'une éternité d'amour entre une femme comme moi et un homme comme vous, si un jour nous nous séparons autrement que par la mort„ cette fois-là, mon ami, je ne tournerai plus le dos au devoir et à l'honnêteté, je n'irai plus à l'infamie comme je l'ai fait dans le désir insensé d'une vengeance qui ne m'a vengée de personne; non, je ne me souviendrai que des doux battements de mon cœur. Vous m'avez rendu une âme, et je remercierai Dieu de m'avoir remise sur la voie difficile où je marche à la réhabilitation devant ma conscience, sinon devant le monde.
— Irène, vous valez mieux que moi. Si l'un de nous deux doit remercier l'autre, c'est moi; si l'un de nous deux est plus excusable, c'est vous. Vous êtes partie du mal pour arriver au bien, et moi j'allais droit à l'abîaie, peut-être à l'infamie aussi, quand je vous ai rencontrée.
— Vous ne m'avez pas tout dit, alors.
Adrien ne put répondre; il se jeta en pleurant sur les mains d'Irène.
— Vous saurez tout! s'écria-t-il. Adieu, Irène; à demain!
En rentrant chez lui, Adrien ne put dissimuler un geste de contrariété en retrouvant Abricotine. Il devait s'y attendre, mais il Pavait oubliée. Comme elle était assise dans un fauteuil et semblait dormir, il passa dans une pièce voisine.
Abricotine ne s'aperçut de la présence d'Adrien qu'au bruit monotone et mesuré de ses pas. Elle se leva alors :
— Tiens! dit-elle, vous étiez là?
— Apparemment.
— Vous n'êtes pas bien, reposez-vous, dormez.
— Je ne trouverais pas le sommeil; il ne visite guère les esprits agités, malades et préoccupés.
— Je vous crois plus impatienté que malade, Adrien.
— Impatienté, soit! L'impatience est une maladie de l'esprit, et je ne vous ai pas dit que je fusse autrement malade. Mais de là et de là, fit-il en portant la main à sa tête et à son cœur, je souffre cruellement.
— Mon Dieu! vous vous laissez facilement abattre pour un peu d'argent qui vous fait défaut.
— Non, ce n'est pas cela qui m'inquiète; j'ai encore trente louis dans ma bourse. Ce matin je pouvais me croire pauvre et besogneux avec cette somme; ce soir je me trouverais riche à moins.
— Tant mieux alors, car j'allais vous renouveler l'offre...
— Merci! répliqua sèchement Adrien en interrompant Abricotine, c'est assez de honte!
— De la honte! dit Abricotine stupéfaite.
— Oui, de la honte! car c'est là une de ces dettes que je donnerais la moitié de mon sang pour n'avoir point contractée?
— Il y a un moyen, répliqua nettement Abricotine, qui voyait gronder l'orage, c'est de l'acquitter, cette dette.
— >Oh! je le voudrais sur l'heure! Et si demain, en vendant tout ce que je possède ici, je puis réunir le montant de celte somme, sur l'honneur je m'acquitterai.
— Et où logerez-vous, après?
— Dans un grenier, peu m'importe!
— Et... moi? hasarda Abricotine.
— Vous? répondit Adrien en se posant devant elle résolument et les deux bras croisés, vous? vous logerez où vous voudrez...
Abricotine poussa un cri et tomba évanouie.
Adrien se précipita vers Abricotine pour la secourir. Il éprouva alors comme un remords de son emportement et de sa brutalité. Ce dénoûment qu'il cherchait, qu'il désirait, cette parole qu'il hésitait depuis si longtemps à dire, il avait regret qu'elle eût jailli de ses lèvres dans un moment de colère; elle était tombée lourdement, sans préparation, sur le cœur de la malheureuse et l'avait écrasé.
Il allait chercher des secours, lorsque Abricotine fit un mouvement qui parut indiquer le retour de la vie. Elle ouvrit les yeux, éprouva deux ou trois commotions nerveuses, porta les deux mains à son visage et sanglota. Puis s'écriant ;
— Oh! je le disais bien que tu n'étais pas comme les autres hommes ! J'ai tué mon bonheur, et je t'ai rendu malheureux pour bien longtemps... Enfin!
Elle se leva alors, se couvrit les épaules d'un châle, et se mit en mesure de réunir dans une petite malle tous ses effets de toilette.
— Vous ne songez pas à partir... dans l'état où vous êtes? — lui dit Adrien.
— D'où l'on me chasse, je m'en vais.
— Je ne vous ai point chassée.
— Vous m'avez chassée! vous dis-je. Adieu! et soyez heureux, si vous le pouvez !
Abricotine se dirigea vers la porte; Adrien la retint par le bras.
— Mais où allez-vous?
— Que vous importe! Ne m'avez-vous pas dit que j'irais loger où je voudrais? Je vous suis une étrangère maintenant, ne vous inquiétez donc pas de moi.
Et elle descendit rapidement les escaliers. Adrien, en se trouvant seul dans l'appartement, douta encore du résultat qu'il venait d'obtenir et de la victoire qu'il avait remportée.
— Je suis sauvé ! s'écria-t-il. — Merci, Irène !
Le naufragé avait gagné le rivage. Mais il arriva à Adrien ce qui arrive à tous les naufragés : après leur salut, ils tournent encore les yeux vers la haute mer, et cherchent, au milieu du tourbillon et du bouillonnement des vagues, les débris du navire qui les portait. Et, tout en maudissant son impuissance à soutenir la colère des flots et à résister à la tempête, ils tâchent d'apercevoir ne fût-ce que le sommet d'un des mâts, pour lui envoyer un dernier adieu, un regret quelquefois ! Adrien, lui, se pencha sur la rampe de l'escalier, et écouta si, du fond de ce gouffre, il n'entendrait point les pas d'Abricotine et le frôlement de sa robe de soie; puis il ouvrit sa croisée et regarda en face la petite fenêtre où il avait vu Abricotine pour la première fois, le jour où il lui avait découvert de si beaux et de si longs cheveux, de si jolies mains, de si splendides yeux. La fenêtre était close sur d'épaisses ténèbres. Il attendit, comme s'il espérait encore, ainsi qu'au premier soir de leur première connaissance, que ces ténèbres allaient s'illuminer. C'était fini!
Adrien referma sa propre croisée, s'assit devant une table, ouvrit machinalement le premier livre qui lui passa sous la main, et son doigt ouvrit les œuvres précieuses de Charles Reynaud, à la page où pleure cette douce élégie : Sur une petite chambre revue après trois ans. Il rejeta le volume avec dépit, se promena un moment à travers l'appartement, vint se rasseoir et voulut reprendre le livre de tout à l'heure; sa main se trompa et s'arrêta sur les "Rayons et les Ombres du grand poëte Hugo. Le livre lui échappa et tomba sur le parquet. Comme si la magie s'en mêlait, Adrien releva le volume ouvert à la pièce Regard jeté dans une mansarde, ce bel hymne au travail et à la robuste vertu.
Le souvenir d'Adrien se reporta alors sur Rose, dont l'image, à peine esquissée dans sa mémoire, s'effaça peu à peu pour faire place à celle d'Irène; et il lui sembla vaguement, dans l'espèce de rôve qu'il faisait en ce moment, qu'une sorte de lien unissait ou rapprochait ces deux femmes...
Abricotine s'était dirigée chez Dahlia, qui donnait à souper. Il était une heure du matin quand elle fit prier madame Duthil de la venir trouver dans sa chambre à coucher.
— Eh ! — s'écria Dahlia, que veux-tu?
— Je viens te demander l'hospitalité. Ah! je te l'avais bien dit!...
— Tu me raconteras tout cela demain; en attendant, viens souper.
— Es-tu seule avec Julien ?
— Non, il y a du monde.
— En ce cas je refuse. J'ai besoin de pleurer.
— De rage?
— Non ! *
— Tu l'aimais donc?
— Oui! je l'aimais!
— Voilà ce que je craignais!
Le lendemain matin, Adrien, en s'éveillant, aspira l'air de son appartement à pleine poitrine, comme un prisonnier qui recouvre la liberté. 11 fouilla un à un tous les tiroirs de ses meubles, inventoria les armoiries, fourragea les étagères, recueillit tout ce qu' Abricotine avait pu, dans sa précipitation de la veille, oublier, en fit un paquet qu'elle devait faire prendre.
A ce moment môme, on frappa à la porte. C'était un commissionnaire porteur de deux lettres : l'une d'Abricotine, qui réclamait ses effets; l'autre de Dahlia, qui demandait la remise au commissionnaire de cinq mille francs, à intérêts fabuleux. Le besoin d'argent, la nécessité de faire face à des engagements immédiats, etc., la contraignaient à exiger ce remboursement.
— C'est mon quart d'heure de Rabelais! pensa Adrien.
11 répondit à Dahlia qu'elle ne pouvait se montrer plus sévère qu'un huissier, qui accorde toujours vingt-quatre heures, et il s'engageait le lendemain à lui faire tenir le montant de sa dette.
— Ce que j'ai dit hier, je le ferai. Je ne veux manquer à aucune de mes bonnes résolutions; je vais vendre tout ce que je possède ici, fondre tout cet acajou, tous ces tableaux, tout ce damas, tous ces tapis; il ne doit pas y en avoir pour beaucoup moins de cinq mille francs. C'est l'expiation; il faut la subir; après quoi je reprends courageusement le collier du travail, je rentre en grâce auprès de mon père, et je recommence ma vie... par le bon bout. Allons chercher un tapissier d'abord...
Adrien sortit donc résolu à ce sacrifice, que son honneur et le repos de sa conscience lui commandaient. Rendez-vous pris pour l'après-midi avec le tapissier, Adrien revenait chez lui, lorsque sous le vestibule de la porte il rencontra le vieillard qu'il avait vu, la veille, causer avec Rose. Meunier marchait péniblement, et, en étendant les mains comme un homme qui, se sentant pris de faiblesse ou de vertige, demande un point d'appui et implore assistance.
Adrien courut à lui et le reçut dans ses bras au moment où il tombait en défaillance.
— Mon Dieu! s'écria le concierge, mademoiselle Rose n'est pas chez elle, et elle a emporté la clef... Que faire?
— Qu'a de commun ce vieillard avec mademoiselle Rose? demanda Adrien au concierge.
— C'est un ami qui est comme un père pour elle. Mais comment faire, mon Dieu?
— Rien de plus simple, répondit spontanément Adrien, aidez-moi à monter ce pauvre homme dans mon appartement, et vous irez ensuite chercher un médecin.
Adrien, assisté du concierge, transporta Meunier chez lui. Le médecin ne tarda pas à arriver. En voyant Meunier dans cet état :
— 11 était temps, s'écria-t-il, et encore, je n'en réponds plus... C'est un coup de sang, qui a dû être provoqué chez cet homme par une bien rude émotion.
Le médecin fit tout ce que la science lui commandait, et Meunier reprit peu à peu connaissance; mais il était dans un tel état de faiblesse et de prostration que ce médecin, sur la question que lui en fit Adrien, déclara qu'il y aurait gravité et cas de conscience même à déplacer le malade.
— Qu'à cela ne tienne, répliqua Adrien. Mon appartement tout entier est à sa disposition. Vous en préviendrez mademoiselle Rose, dit-il au concierge, quand elle rentrera.
Adrien s'assit finalement au chevet du lit où était couché Meunier, exécutant avec la plus fidèle ponctualité toutes les instructions de l'homme de l'art. A le voir si dévoué, si empressé, personne n'eût pu soupçonner que ce vieillard et ce jeune homme fussent inconnus l'un à l'autre. Une sympathie mystérieuse avait poussé Adrien à accepter cette mission et à l'accomplir avec toute la conscience d'un devoir filial.
Une fois Meunier parut retrouver le calme et les lumières de son esprit. Il promena vaguement les yeux autour de lui, essaya de se soulever, et, d'une voix à peine articulée :
— Que m'est-il donc arrivé? demanda-t-il, et où suis-je?
— Un léger accident, répondit Adrien à voix basse, presque rien; quelques heures de repos suffiront à vous remettre. Ne vous inquiétez pas, vous êtes chez un ami.
— Un ami? fit le vieillard regardant fixement Adrien; mai? je ne vous connais point.
— Vous me connaîtrez plus tard... Allons! monsieur, dormez, c'est l'ordre du médecin.
— Vous n'êtes point Julien Duthil, n'est-ce pas? demanda Meunier.
— Non, répondit Adrien, étonné que ce nom se trouvât sur les lèvres de son hôte.
— Et Rose, où est-elle?
— Mademoiselle Rose va revenir; elle est sortie pour un instant... Ne vous tourmentez pas; reposez-vous.
Meunier, fatigué par ce court échange de paroles, se sentit faiblir, ferma' les yeux et s'endormit.
La porte s'ouvrit doucement. Adrien y courut et vit le con= cierge et Rose, pâle, tremblante, les yeux en larmes.
— Entrez ici, mademoiselle, lui dit Adrien, comme vous entreriez chez un frère.
Adrien introduisit Rose dans la chambre et resta dans le salon.
La jeune fille s'agenouilla, la tète cachée dans les draps et priant les mains jointes. Elle se leva au bout d'un moment et venant au-devant d'Adrien :
— Oh ! monsieur, demanda-t-elle d'une voix suffoquée, qu'a dit le médecin?
— Si vous m'en croyez, mademoiselle, nous passerons dans le salon; le bruit de nos voix pourrait l'éveiller.
Rose assise dans un fauteuil, et Adrien à quelques pas d'elle, écouta le récit que lui fit le jeune homme de l'accident dont il avait été témoin et des suites qui en étaient résultées; de Tordre formel donné par le médecin de ne point transporter le malade.
— Mais, mon Dieu ! comment faire?
— Mademoiselle, vous êtes ici chez vous, cet appartement vous appartiendra tant qu'il sera nécessaire que M. Meunier y reste.
Il ajouta :
— Je dois vous dire que dans mon offre, d'ailleurs bien naturelle, il entre un peu de reconnaissance pour vous...
— De la reconnaissance !
— Oui, je vous dirai plus tard ce que vous avez fait pour moi, l'immense service que vous m'avez rendu...
— Mais comment cela, monsieur ?
— Et voyez de quel don il faut que vous soyez douée, mademoiselle, pour que, en une unique fois que je vous ai vue, hier, pendant deux minutes à peine, vous ayez accompli ce miracle de m'avoir rendu l'honneur, l'affection de mon père, le courage perdu. Jugez si la simple hospitalité que je vous offre en ce moment peut payer un tel service!... Mais ne parlons pas de cela, mademoiselle, vous ne me comprendriez pas, Dieu merci ! Pour en finir sur ce point, gardez donc ce logement, qui devient le vôtre...
— Comment vous remercier, monsieur?
— Ce serait pour la première fois, mademoiselle, qu'un créancier remercierait un débiteur qui le paye. N'oubliez pas que c'est un léger à-compte que je vous donne sur une dette que je ne pourrai jamais acquitter en totalité.
Un moment Rose resta silencieuse et pensive, considérant cet appartement modestement élégant, le comparant, sans envie, à sa mansarde si pauvre, mais jusque-là si heureuse. Sa pensée ne s'égara pas cependant au delà des limites des humbles souhaits qu'elle avait toujours formés. Puis, tout à coup, elle devint attentive et se leva pour plonger son regard clans la chambre, croyant avoir surpris un mouvement et entendu la voix de Meunier.
— 11 dort toujours, lui dit Adrien qui avait deviné l'intention de Rose.
— Et a-t-il parlé, monsieur? S'est-il réveillé depuis ce moment fatal?
— Oui, mademoiselle, il vous a demandée.
— Pauvre ami !
— Et puis un peu auparavant il a prononcé un autre nom.
— Lequel?
~ Le nom de Julien Duthil.
Rose rougit jusqu'au blanc des yeux. Adrien s'en aperçut.
— 11 me prenait môme pour Julien. M. Meunier connaît donc Duthil?
— Oui, monsieur, murmura Rose, en qui le souvenir de son ami d'enfance éveillait tant d'émotions de toutes sortes. Julien Duthil est le filleul de M. Meunier, et c'est sa mère qui m'a élevée et qui fut aussi une mère pour moi.
Des larmes mouillèrent les yeux de Rose.
— Au nom du ciel! monsieur, reprit-elle, ne prononcez pas le nom de Julien devant Meunier; je crains que ce ne soit lui la cause de l'accident arrivé à mon pauvre amiî... Le connaissez-vous donc aussi?
— Oui, mademoiselle, et trop peut-être...
— Pardon! monsieur, interrompit Rose avec gravité, ne prononcez devant moi le nom de Julien qu'avec respect, en souvenir de son père et de sa mère. Julien, monsieur, est le fils de mes bienfaiteurs!...
Puis, changeant de conversation :
— Mais j'y songe, dit-elle, nous acceptons sans discrétion votre bienfait, et où allez-vous loger, vous?
— Je trouverai bien une chambre quelque part...
— Si j'osais...
— Quoi?
— Je vous offrirais une compensation, je vous rendrais hospitalité pour hospitalité. En échange de ce joli appartement, accepteriez-vous pour quelques jours mon humble mansarde ?
— Sans doute, répondit Adrien avec une joie qu'il ne put dissimuler.
— Vous trouverez cette mansarde peut-être un peu nue; vous devriez y faire transporter quelques meubles...
— Je m'en garderai, interrompit Adrien, ce ne serait plus votre mansarde que j'habiterais, mais une succursale de mon appartement.
— Alors, laissez-moi y aller prendre ce qui m'est nécessaire pour mon invasion ici.
Rose sortit vivement, et il sembla h Adrien que cette absence faisait un vide déjà dans son appartement, tant il s'était habitué, en quelques minutes, à la douce conversation de cette jeune fille.
Comme il rêvait, on frappa à la porte. Il alla ouvrir, et il se trouva en face du tapissier qu'il avait appelé. 11 se souvint que cet appartement dont il avait disposé si généreusement ne lui appartenait plus, et qu'il l'avait condamné à sauver son honneur. Maintenant il ne pouvait plus accomplir son sacrifice; cet appartement lui appartenait moins encore qu'auparavant, il ne pouvait en renvoyer ceux à qui il avait offert l'hospitalité.
— Monsieur, dit-il au tapissier, j'ai changé d'avis, je ne vends plus mon mobilier.
Au moment où il achevait cette phrase, Rose arrivait sur le palier, chargée de divers objets qu'elle rapportait de sa petite chambre. En voyant la jeune fille, le tapissier, assez contrarié de son mécompte, sourit et se retira en disant :
— Je comprends pourquoi...
Adrien pâlit, et, saisissant le marchand à la gorge, il le traîna jusqu'à l'étage inférieur.
— Vous mentez ! cria-t-il les dents serrées.
Devant cette colère, le tapissier s'enfuit d'abord, sauf à maugréer ensuite.
— Que vous a fait donc cet homme? dit Rose, quand Adrien rentra.
— A moi? Rien. Mais il a insulté devant moi quelqu'un que je respecte.
Nous ne savons si Rose comprit qu'il pouvait s'agir d'elle, mais elle rougit légèrement et adressa à Adrien un vif et rapide regard.
— Tenez, monsieur, dit-elle tout à coup, voici la clef de votre nouveau palais... Mais le malade ne s'est-il point éveillé?
Ils s'avancèrent tous deux dans la chambre. Meunier avait les yeux ouverts et les promenait autour de lui avec le même
étonnement que la première fois. Rose se précipita sur le lit et couvrit de baisers la tète pâle du vieillard.
— Vous me reconnaissez bien, n'est-ce pas, ami?
— Rose! ma chère Rose! murmura Meunier dont les yeux s'humectèrent. Où suis-je donc? ajouta-t-il d'une voix si faible que Rose ne l'entendit que parce qu'elle avait sa figure contre la sienne.
— Vous êtes chez un ami, répondit la jeune fille.
— Tu es là, c'est tout ce qu'il me faut.
— Souffrez-vous ?
Meunier ne répondit pas ; ses paupières se rabaissèrent, et il retomba dans le sommeil. Seulement sa main pressa celle de Rose, qui y posa ses lèvres, et resta un moment assise au chevet du vieillard. Quand elle sje leva pour passer dans le salon, Adrien n'y était plus.
— Mon Dieu ! dit-elle, comment pourrons-nous jamais remercier ce jeune homme de tant de bontés?
Elle prit sa broderie, s'approcha de la croisée, et continua son travail, en dirigeant de temps en temps les yeux du côté de Meunier, qu'elle surveillait comme une mère surveillerait le berceau de son enfant endormi.
Adrien était monté à la petite chambre de Rose, qui était telle que nous l'avons décrite au commencement de ce récit. Ce dénûment était si propre qu'on n'y* retrouvait aucune des traces de cette misère qui répugne ou inspire la pitié. Tout y reflétait l'honnêteté pauvre, le travail, l'ordre, et dans les moindres choses on eût dit que Rose avait laissé l'empreinte de son image, de son caractère, de sa simplicité touchante.
Adrien aspira à pleine âme le parfum d'honneur qui régnait dans ce réduit.
— Je n'oublierai pas, se dit-il, que ma retraite dans cette petite chambre est une leçon que m'envoie la Providence. Ne soyons pas ingrat cependant, et n'oublions pas non plus qu'Irène, la première, m'a tendu la main.
Et il sortit pour se rendre chez elle.
Trois semaines s'étaient écoulées. Le vieux Meunier, guéri de son attaque, était encore trop faible cependant pour quitter l'appartement où il avait trouvé une si cordiale hospitalité.
Dans les premiers temps, il avait manifesté certaines craintes à l'endroit des relations qui se pouvaient établir entre Rose et Adrien; mais, outre qu'il avait dans la haute raison de la jeune fille une confiance robuste, il lui avait paru qu'Adrien mettait dans ses visites une discrétion extrême, et il avait remarqué également -que le jeune homme observait à l'égard de Rose une tenue et un respect qui témoignaient en sa faveur. Au fond, le père Meunier caressait bien peut-être une chimère qu'il ne s'avouait pas trop encore, et dont il ne laissait pas percer la moindre trace.
Il ne s'imaginait pas qu'une aussi jolie fille que Rose, si honnête, si laborieuse, si parfaitement élevée, ne produisît pas une impression profonde et avouable en même temps sur Adrien, admis à la connaître, à la juger, à l'apprécier. Le brave Meunier était bien excusable de se laisser aller à un pareil rêve; il se sentait vieux et vovait, à sa mort, sa pauvre et chère Rose abandonnée, seule au monde, sans protecteur !
Pour Adrien, il était en proie aux plus terribles épreuves que son âme honnête pût subir. Il avait écrit à son père pour lui demander absolution du passé, lui avouant humblement ses fautes et le chiffre d'une dette qu'il lui était urgent d'acquitter, s'engageant à rentrer résolument dans la bonne voie du travail. M. Trémois avait répondu négativement. Il avait le droit de se montrer soupçonneux, et ne consentait à pardonner le passé qu'après une double épreuve à laquelle il
voulait soumettre Adrien : d'abord son retour sous le toit paternel pendant quelques mois, et l'indulgence plénière ne devait venir qu'à la suite d'une assiduité exemplaire au travail, laissant d'ailleurs le soin à Adrien de payer sa dette sur ses économies personnelles.
Irrité du refus de son père, vivement préoccupé de sa dette envers Dahlia, que la présence de Rose et de Meunier dans son appartement ne lui permettait pas d'acquitter ou d'atténuer, même au prix d'un sacrifice qu'il était bien résolu d'accomplir, voyant la gêne marcher à grands pas vers lui, Adrien n'avait trouvé de consolation que dans l'affection d'Irène.
Une chose cependant l'étonnait beaucoup, c'était la patience que montrait Dahlia à ne réclamer plus sa dette, et l'espèce de silence résigné d'Abricotine qui, cependant, était venue une fois prendre de ses nouvelles, et avait été instruite par le concierge de l'incident Meunier, de ce qui s'en était suivi, et par conséquent de la présence de Rose dans l'appartement.
Tout d'abord Abricoline en avait conçu un grand dépit. Dahlia, plus avisée, avait été frappée de cette aventure.
— Nous avons perdu notre première bataille, dit-elle, voilà une admirable occasion pour*nous de prendre notre revanche. Cette jeune fille est jolie, dis-tu?
— Moi, je n'en sais rien; c'est le concierge de la maison qui l'affirme.
— Eh bien! il peut de là sortir quelque chose... Rose sera le contre-poids d'Irène... Patience!
Sous la quiétude dont il jouissait, Adrien senfait s'amonceler quelque orage. Il ne pouvait se dissimuler qu'un moment
viendrait où sa position ne serait plus tenable. 11 était en proie à des soucis sans nombre qui ne s'évanouissaient que devant les sourires et les délicatesses d'Irène. Son attachement pour cette jeune femme s'en était accru considérablement. Irène, par une absence complète de calculs, était arrivée à conduire Adrien au point où des manœuvres indignes n'avaient pu l'entraîner. Seulement, loin que sa pensée à elle s'y arrêtât un seul instant, elle allait être mise à une épreuve qui devait creuser en son cœur une source profonde de douleurs.
J'ai dit qu'elle ignorait la vérité sur la situation d'Adrien. Mais un jour que celui-ci venait de recevoir de son père un nouveau refus à une nouvelle demande d'argent, il ne sut pas dissimuler sa tristesse. Pressé par Irène, il lui avoua tout, jusqu'aux causes de sa misère.
— Ainsi, murmura Irène en se cachant le visage, c'est moi qui vous ai entraîné dans l'abîme où vous voilà ! moi qui, en voulant vous sauver, ai été la cause innocente de votre perte.
— Vous êtes seule à vous accuser.
Mais celle-ci, réunissant tout son courage :
— Vous n'avez qu'un parti à prendre, s'écria-t-elle.
— Lequel?
— Obéissez à votre père, allez le retrouver.
— Jamais.
— Malheureux! Comprenez-vous bien toute la portée de votre refus?
— Parfaitement.
— Taisez-vous, Adrien; le chagrin vous égare...
— Je ne veux pas aller le rejoindre, parce que je ne veux pas me séparer de vous.
— Vous me faites à tort le complice d'une mauvaise action; je n'accepte pas cette complicité.
— Ne m'aimez-vous plus, Irène? demanda Adrien.
— Vous êtes fou, mon ami, de me faire une pareille question. Vous savez bien que je vous aime, et je vous aime si bien et si sincèrement que je regarde comme un devoir, quoi
qu'il puisse m'en coûter dans l'avenir, de vous supplier
d'obéir.
— Vous ne craignez donc pas une séparation entre nous?
— Non; si elle doit se dénouer par votre bonheur. Je vous aime plus que je ne m'aime. Vous partirez.
— Savez-vous quels sont les desseins de mon père ? il me pardonnera, c'est vrai ; il payera cette horrible dette qui me brûle la conscience, c'est vrai; il me rouvrira sa bourse, c'est vrai ; mais soupçonnez - vous les conditions qu'il y mettra?...
— Quelles qu'elles soient, interrompit Irène d'une voix ferme, acceptez-les; car, moi, je m'y résigne à l'avance. C'est votre bonheur, c'est votre repos, c'est votre honneur, qui sont en jeu. Partez donc !
— Mais ne voyez-vous pas que mon père, après nous avoir séparés, me voudra marier...
— Quand il vous marierait, Adrien!
— Ainsi, vous ne m'aimez pas? Ainsi vous regrettez de m'avoir aimé?
— >~on, je ne le regrette pas, car, pendant que vous vous perdiez avec moi, moi je me sauvais... La preuve, la voici, regardez ma main.
— Eh bien?
— Vous ne remarquez pas qu'il manque quelque chose à mon doigt?
— Cet anneau?
— Cet anneau que je n'ai point voulu vous donner le jour où vous me l'avez demandé; cet anneau que je portais comme le témoin et comme le stigmate de ma honte et de mon infamie, je l'ai retiré et je l'ai jeté au feu le jour où j'ai senti que je vous aimais véritablement, où mon cœur se réhabilitait.
— Irène! s'écria Adrien profondément ému, Irène, voulezvous être ma femme?
— C'est impossible.
— Et pourquoi?
— Parce que je n'en suis pas digne. Je laisse à d'autres d'entraîner un honnête homme dans le ,gouffre où vous voulez vous précipiter. Je ne chargerai jamais ma conscience d'un crime qui retomberait sur moi d'un poids aussi lourd que sur vous.
— Vous êtes cruelle pour vous, Irène.
— Je ne suis que juste. Je regarde derrière moi, je n'oublie point mon passé, et je sais quelles taches le souillent, dont mon avenir lui-même est fatalement responsable.
— Irène! vous oubliez quelles circonstances vous ont entraînée à l'abîme. Vous n'êtes pas ce que vous vous accusez d'être; vous n'êtes pas une femme perdue, vous êtes une pauvre fille déchue que l'amour d'un honnête homme replace à son rang. Si de celte chute à la dégradation, il n'y a qu'un pas souvent pour les femmes sans cœur, de là à la réhabilitation pleine et entière il n'y a également qu'un élan pour les femmes comme vous.
— Mon ami, — - fît Irène en pressant affectueusement les mains d'Adrien, — ce que vous dites là est vrai. Oui, vous avez raison, de la chute fatale à la réhabilitation il n'y a qu'un élan, à la condition que la pauvre fille déchue sanctifiera sa faute par le travail, par les larmes de tous les jours, par le repentir, par l'accomplissement de tous les devoirs. Et l'homme qui prenant cette pauvre enfant tombée, la couvre de son amour, l'enveloppe dans le manteau de son honneur, et la replace au rang des honnêtes femmes où sa place est gardée, celui-là fait une bonne et noble action. Ce n'est pas toujours la première faute qu'il faut blâmer chez une femme, chez une pauvre jeune fille surtout. Mais vous l'avez dit aussi, — et vous avez eu encore raison, -— de la chute à la dégradation il n'y a également qu'un pas au bout duquel se trouve l'abîme, où une femme roule vite. Que voulez-vous, mon ami, j'ai été assez malheureuse pour, au lendemain de ma chute, avoir senti dans mon cœur plus de haine, de colère et de fiel, plus de vengeance aveugle que de résignation, sinon de remords,
et j'ai pris la route qui mène en bas au lieu du sentier qui conduit en haut. Si je vous avais rencontré, vous, ou un homme comme vous, au lieu des démons tentateurs qui m'ont soumise à une seconde séduction, j'aurais, je le sens là, compris toute la grandeur de mon rôle, j'aurais aimé le travail, j'aurais effacé par les larmes, par le devoir, par le repentir, par l'amour même, la honte dont mon front était couvert, et j'aurais été fière de dire : — Je suis digne de toi! —Mais, mon pauvre ami, j'ai descendu degré par degré, sans en jamais remonter un seul, la longue échelle de l'infamie. Je suis arrivée au plus bas et au dernier de tous, car j'ai donné mon corps à des hommes que je n'aimais point, que je ne connaissais pas, que je méprisais même comme le font de misérables créatures, mais pour un peu plus cher, voilà toute la différence. Le rayon de lumière, qui m'a frappé au visage, qui m'a illuminé le cœur, est venu quatre ans trop tard. Du fond de l'abîme où je suis à la rédemption, il y a trop à monter. Le chemin est trop long, je mourrai avant d'en avoir fait la moitié, et votre œuvre généreuse sera impossible à accomplir. Merci à vous de m' avoir montré la route en vous faisant aimer; je la suivrai seule, parce que je veux garder pour moi seule les épines et les cailloux que j'y rencontrerai.
Irène était belle en parlant ainsi. Sa voix était émue et vibrante, mais ferme en même temps, son visage, pâle d'abord, s'était animé peu à peu sous une action fébrile, un sourire fin, moitié résigné, moitié sardonique, plissait le coin de sa lèvre. Il y avait dans l'expression de ses traits du calme et de l'animation à la fois; et ses narines, un peu enflées, jetaient du feu. Quand elle eut fini de parler, Irène tomba dans une sorte d'abattement rêveur, et, sa main dans la main d'Adrien, elle remonta, par la pensée, tout le cours de sa vie, éprouvant par moment des commotions nerveuses toutes les fois que son pauvre cœur se heurtait contre quelqu'un de ces récifs où elle retrouvait les traces de ses naufrages. Puis tout à coup elle se jeta dans les bras d'Adrien en s'ecriant :
— Oh ! vous voyez bien, mon ami, que je ne suis pas cligne d'être votre femme; mais aimez-moi et estimez-moi pour ce que vous avez vu de ma pauvre misérable vie, pour ce que vous en verrez dans l'avenir!
Adrien pressa Irène avec tendresse et respect contre son cœur, et d'un accent pénétré :
— Pauvre chère Irène! — dit-il, — vous méritiez d'être heureuse!
Un long silence succéda à cette scène; Irène le rompit :
— Maintenant, dit-elle, vous me promettez, Adrien, d'obéir aux ordres de votre père et de l'aller rejoindre.
— Je vous le promets, Irène, à la condition que je serai toujours l'hôte de votre cœur.
— Et qui donc aujourd'hui pourrait prétendre à y entrer? 11 n'y a plus de place là que pour la reconnaissance et pour le devoir.
Puis, changeant de conversation :
— Dites-moi donc, Adrien, quelle est cette jeune fille à qui vous avez cédé votre appartement?
— Cette jeune fille? demanda Adrien, qui n'avait point osé confesser à Irène cet épisode.
— Je traduis à ma façon, mon ami, une lettre de dénonciation qui m'a été écrite. — On parle d'un vieillard secouru, d'un amour déguisé sous une bonne action. L'origine et le but de cette dénonciation, je les connais. Ce qu'il en ressort pour moi, c'est qu'il s'agit d'une jeune ouvrière honnête, qui gagne sa vie à l'huile de sa lampe. Pouvez-vous et voulez-vous me la faire connaître? Je parle sérieusement, Adrien; je veux apprendre d'elle son état, l'amour du travail, louer sa mansarde, et remonter par la voie qu'elle a suivie l'échelle du bien dont j'ai descendu tous les degrés un à un. Ne m'interrompez pas, Adrien, ma résolution à cet égard est irrévocable. Je veux apprendre ce que j'ai ignoré toute ma vie, malheureusement. Vous me présenterez à elle comme une de vos parentes. Le voulez-vous?
— L'interprétation que vous donnez à cette lettre, dont je soupçonne l'auteur, est plus vraie que la lettre elle-même, Trône. Ce que vous dites de cette jeune tille est exact. Il sera fait comme vous l'entendez. Venez voir d'abord sa mansarde, où elle a vécu heureuse et fière, puis je vous présenterai à elle. Venez, Irène.
Adrien était resté vis-à-vis de Rose ce qu'il avait été dès le premier jour : respectueux, attentionné, fraternel; et si même, peu à peu, en raison de la conduite observée par Irène, un sentiment de plus douce sympathie pour Rose commençait à émouvoir le cœur d'Adrien, il s'en rendait compte à peine. Les dispositions où était Irène au moment de la délation anonyme dont nous avons parlé expliquent tout naturellement la froide indifférence avec laquelle elle l'accueillit. Abricotine, qui était aux aguets, fut stupéfaite de ce qui s'ensuivit. De ce jour-là elle perdit tout espoir.
Irène, cependant, avait mis à exécution son projet; elle s'était introduite auprès de Rose, non pas pour apprendre ces travaux d'aiguille qu'elle savait aussi bien que pas une habile ouvrière, mais pour étudier le caractère' de Rose, et, ainsi qu'elle se le disait parfois, pour respirer l'air de la vertu. Irène montra dans ces rencontres avec Rose la plus parfaite convenance, et insensiblement ce ne fut pas sans une émotion profonde qu'elle approcha de cette jeune fille. A mesure que, suivant les sentiers de son cœur, elle arrivait à en découvrir toutes les richesses modestes, elle devenait plus réservée avec Adrien.
Quelquefois, en quittant Rose, elle montait à sa mansarde oc-
cupée par Adrien, et là elle éprouvait comme des suffocations et pour ainsi dire des extases :
— Ce sera là ma cellule, dit-elle un jour à Adrien, et j'y subirai toutes mes expiations?
Irène, quoique femme d'une élégance rare, avait toujours affiché une simplicité d'un grand goût, que toutes les femmes ne peuvent pas imiter sans tomber dans le vulgaire, de môme qu'elles arrivent facilement au ridicule en recherchant certaines élégances. Mais depuis ses visites à Rose elle s'attachait à effacer les traces de sa splendeur extérieure et à porter des toilettes de plus en plus simples. Elle appelait cela s'habituer au cilice qu'elle devait endosser.
Un jour Irène dit à Adrien :
— Quand partez- vous?
— Après-demain.
Elle devint rêveuse.
— Vous qui d'abord me pressiez tant de partir, mon amie, vous m'avez déjà fait ajourner mon voyage d'une semaine, et vous paraissez vouloir me retenir encore...
— C'est que je suis combattue par deux sentiments divers. Aujourd'hui que je puis vous parler en sœur, mes conseils seront assez désintéressés pour que vous les croyiez sincères.
— Oui, Irène.
— Eh bien ! demain, mon ami, demain, j'aurai un entretien avec vous.
Au point de ce récit où nous sommes parvenus, l'état du pauvre Meunier, après avoir donné quelques espérances, ne laissait plus que des inquiétudes. A Rose seule on avait caché
la vérité, en lui faisant entrevoir un rétablissement lointain. La pauvre enfant en avait éprouvé une douleur qu'adoucissaient à la fois et l'amitié intelligente d'Irène et le délicat empressement avec lequel Adrien avait levé tous ses scrupules à l'endroit de l'occupation de son appartement.
— Et d'ailleurs, je vais partir, lui avait-il dit, m'éloigner de Paris pour quelque temps.
Rose n'avait pas entendu, sans en ressentir une certaine émotion, cette nouvelle du départ d'Adrien. Puis elle avait éprouvé une joie douce et contenue quand elle avait vu venir l'époque fixée pour ce départ, sans qu'il se fût effectué. Elle n'avait pas osé questionner; mais, en voyant les jours s'écouler sans qu'il fût plus question de cette séparation, elle s'était comme habituée à croire que c'était un projet ajourné ou un prétexte imaginé par Adrien pour calmer ses hésitations.
Robillon avait été avisé par Abricotine de sa rupture avec Adrien et de la présence de Rose dans l'appartement du jeune homme. Ce que Robillon y avait vu dé plus clair, c'était l'accident arrivé à son vieil ami Meunier; et comme il avait par moment des bouffées de morale, il n'avait pas entrevu sans se les exagérer immédiatement les dangers auxquels Rose pouvait se trouver exposée. Il savait toute l'histoire de cette jeune filie et l'adoration que lui portait Meunier. Ces considérations lui firent regarder comme un devoir de se rendre auprès de son vieil ami et de prendre prétexte de cette visite pour examiner de près ce qui se passait dans cet intérieur où il ne trouva rien à reprendre, ni la première fois, ni les jours suivants. Il s'en ouvrit franchement à Adrien, qui lui confessa tout, ses honnêtes pensées à l'endroit de Rose, les causes de sa rupture avec Abricotine, sa liaison avec Irène, les repentirs et les retours de celle-ci. Robillon ne s'étonna que médiocrement de la présence d'Irène auprès de Rose, quoiqu'il lui sem- . blàt que ce fût un peu hasardé. Mais là encore il porta son observation et ne trouva rien à redire. Robillon devint en quelque sorte le trait d'union de cette petite colonie.
Irène avait son but on retardant le voyage d'Adrien. Ce but. elle ne l'avait confié à personne; mais elle s'était sentie prise d'une amitié très-profonde pour Pose. Elle voulait ménager un mariage entre cette jeune fille et Adrien. Elle était donc résolue à ne laisser partir Adrien que le jour où elle s'apercevrait du succès de son complot, le jour où elle saurait Adrien assez amoureux pour ne partir qu'avec la ferme volonté de revenir, et où Rose, par un seul de ses regards, lui en arracherait le serment silencieux.
Mais Irène n'ignorait point que retenir Adrien à Paris, c'était le retenir dans la gêne et presque dans la misère. Elle aurait eu honte de lui offrir de l'argent, qu'il eût refusé avec indignation. Elle eut recours à Robillon, qu'Adrien, elle le savait, avait mis plusieurs fois en campagne, mais presque toujours sans succès.
— Soyez prudent, dit-elle à son émissaire; ne vous montrez pas trop prompt à réussir, inventez des difficultés, imaginez des impossibilités môme, et, grâce à des demi-succès et à des emprunts insignifiants, nous déguiserons ainsi la source de cet argent qui donnera à Adrien de quoi vivre strictement. 11 ne demande plus que cela.
— A une condition, objecta Robillon.
— Laquelle?
— C'est que les prêts que vous ferez seront de véritables prêts, et que j'en exigerai le remboursement à Adrien pour le verser entre vos mains.
— Je ne l'ai jamais compris autrement.
Les choses s'étaient passées ainsi avec une adresse délicate si habilement conduite qu'Adrien ne soupçonnait pas où Robillon puisait son argent.
J'ai dit que le pauvre Meunier empirait de jour en jour. Robillon crut devoir en prévenir Julien, qu'il ne supposait pas assez ingrat pour laisser mourir son parrain, l'ami de son père, sans le voir et se faire pardonner par lui.
— J'irai demain, lui répondit Julien.
— Dites donc, Robillon, demanda Dahlia d'un ton indifférent, l'appartement de M. Adrien est-il toujours un nid de tourterelles et y roucoule-t-on encore? Mademoiselle Rose donne-t-elle toujours des leçons de vertu et de broderie?
— Allons ! interrompit Robillon sévèrement, vous avez tort de parler de la sorte de cette jeune fille et de ce qui se passe dans cette maison, où rien n'est à reprendre.
Dahlia n'avait pas eu besoin de faire sonner plus haut la seconde fois que la première, le nom de Rose. Ce nom avait en effet suffisamment frappé l'oreille de Julien. Il leva sa tète pâle et souffreteuse sur laquelle se peignaient l'ennui et une sorte de vague préoccupation. Le nom de Rose, le souvenir de cette jeune fille qui passa sur son cœur sans l'effleurer, vint faire vibrer les fibres de ses désirs éteints. Dans les ténèbres où il vivait, l'image de Rose lui apparut comme une clarté.
— Croyez-vous, dit-il à Robillon, que Meunier soit bien malade?
— A coup sûr.
— Eh bien! j'irai dès cette après-midi chez lui.
Ce jour-là était précisément celui où Adrien devait définitivement partir pour aller rejoindre son père. Irène avait cru pouvoir lui ouvrir les grandes routes. Lorsque Julien se présenta chez le père Meunier, Rose était dans la première pièce, accoudée contre la croisée, regardant le ciel et songeant que les heures marchaient, appelant celle où elle allait être obligée de se séparer d'Adrien. Elle ne savait pas définir encore le sentiment qui lui faisait entrevoir avec terreur ce moment fatal; tout ce dont elle se rendait compte, c'est qu'elle s'était accoutumée à considérer Adrien comme un compagnon dont l'absence allait faire un vide profond dans sa vie.
En voyant entrer Julien, Rose se leva vivement, rouge, intimidée, tremblante.
— Rose, lui dit Julien en lui icndant la main, ne me reconnaissez-vous pas?
— Si, parfaitement, répondit la jeune fille avec un extrême embarras.
— Eh bien ! d'où vient alors que vous m'accueillez comme un étranger?
— Asseyez-vous, monsieur Julien, dit-elle en passant un siège vers lui.
— Et ce bon Meunier, comment va-t-il? demanda Julien. Ne pourrai-je le voir?
— Il dort en ce moment.
— Il a donc été bien malade?
— Oui, très- malade.
Quel que fût le ton affectueux dont Julien s'efforçât de colorer ses paroles, Rose, inquiète et pour ainsi dire effarouchée, y répondait avec une froideur et un laconisme qui ne tardèrent pas à couper court à la conversation. Un moment de silence succéda donc au peu de mots qu'ils venaient d'échanger, et Rose en profita pour passer dans la chambre de Meunier sous prétexte de s'assurer qu'il n'avait pas besoin de ses secours. En réalité, elle espérait que Julien comprendrait qu'elle n'attachait aucun intérêt à sa visite. Celui-ci ne bougea point, et, quand au bout de quelques minutes Rose revint, il se leva pour s'asseoir sur un autre siège qui le rapprochait d'elle.
— Ma pauvre Rose, dit Julien d'un ton contrit, j'aurai toute ma vie un remords qui me pèsera lourd sur la conscience.
Rose le regarda d'un air indifférent; et cependant dans ses yeux il y avait une question que ses lèvres ne voulaient point articuler.
— Oui, un grand remords, reprit Julien, c est de n'avoir point écouté Meunier quand il me disait que mon devoir était de vous épouser.
— Il me semble qu'il est au moins inopponun, sinon coupable de votre part, répondit Rose, de rappeler ce souvenir.
— Il me ramène au meilleur temps de ma vie.
Rose se leva, et, pour dissimuler son embarras, voulait se
retirer dans la chambre de Meunier. Julien la retint par la main et Ja contraignit à se rasseoir.
— En ce temps-là, Rose, reprit-il, vous n'étiez pas éloignée de nT aimer, et moi...
— Assez! monsieur! s'écria la pauvre enfant.
— Et moi, continua Julien, je vous aimais...
— Au nom du ciel! murmura Rose tout étourdie.
— Mon Dieu! pourquoi vous épouvanter ainsi?... Je vous ouvre toutes les blessures de mon cœur; je suis malheureux, je vous le dis, et vous vous effrayez... Malheureux, oui, bien malheureux!
Julien pleurait presque, et dans l'accent de sa voix il y avait, à ce moment-là, quelque chose qui rappela à Rose le timbre si doux de la voix de la vieille madame Duthil. Ce souvenir attendrit la pauvre enfant et la cloua sur sa chaise.
— Ah ! Rose, j'ai méconnu le trésor que ma pauvre mère m'avait légué, et j'ai été sourd aux conseils de ce bon Meunier. Mon cœur et ma conscience me commandaient et m'entraînaient à m'unir à vous. Ma. mère morte, vous ne deviez pas avoir d'autre protecteur que moi. J'ai failli à mon devoir.
— Où voulez-vous en venir? demanda tout à coup Rose avec une énergie que venait de lui rendre l'espèce de terreur qu'elle n'avait pu maîtriser depuis l'entrée de Julien.
— Enfin, voilà Meunier bien vieux, bien malade, reprit Julien; et, si un malheur lui arrivait, que deviendriez-vous?
— Je ne suppose pas que cela vous doive inquiéter.
— Reaucoup, au contraire. Voyons, vous venez de faire une sottise dont la légèreté de votre caractère ne vous a pas permis d'envisager toutes les fatales conséquences...
— Que voulez-vous dire, monsieur? que parlez-vous de sottise, de légèreté de mon caractère, de fatales conséquences que je doive redouter?
— C'est excusable pour un moment; mais après, qu'en résultera-t-il? Cet Adrien vous abandonnera.
— Mais, monsieur, je ne vous comprends pas! ,
— Vous faites de cela une chose sérieuse peut-être, c'est votre tort; lui, croyez-le bien, n'y voit qu'une amourette; il est ruiné, il va partir, et ne reviendra plus... Il doit à tout le monde, même à moi...
— Mais, encore une fois, je ne vous comprends pas!...
— Faut-il donc vous parler plus clairement? Eh bien! croyez-moi, je vous aime toujours, moi, et...
— Sortez, monsieur, s'écria Rose, sortez, ou j'appelle.
— Appeler, qui donc appellerez-vous?
— Moi! monsieur, fit Adrien en ouvrant vivement la porte d'entrée. Moi! qui viens pour vous dire que vous êtes un lâche et un misérable; moi, qui vous chasse d'ici, de chez moi !
— De chez vous, ou de chez mademoiselle? demanda Julien avec insolence.
— De chez mademoiselle?
— Où vous avez vos entrées familières, à ce qu'il paraît.
— Monsieur, dit Adrien, il ne convient pas à des hommes comme vous et moi d'avoir besoin de lever la main pour qu'un soufflet soit donné, comprenez-vous?
— Parfaitement, monsieur.
— Alors... demain.
— Demain, soit! mais à la condition...
— Pas de condition, monsieur 1
— Pardon ! Que vous ne vouliez en faire ni en accepter, vous, e le comprends; mais moi j'ai le droit d'en poser une avant
que de croiser l'épée ou que d'échanger une balle avec vous, ot cette condition, la voici : c'est que vous me restituerez les oinq mille francs que vous me devez. On ne se bat pas avec un iiomme qui est votre obligé.
Adrien sentit les battements de son cœur s'arrêter et ses jimbes fondre sous lui. Une pareille humiliation en présence ile Rose l'avait atterré.
— Vous me comprenez? reprit Julien.
— Vous serez payé ce soir, monsieur...
— Probablement aussi exactement que l'a été" madame Duthil, à qui vous aviez annoncé devoir vendre jusqu'à votre dernier tabouret pour vous acquitter. Et ce jour-là môme vous donniez vos meubles à mademoiselle Rose!
Rose poussa un cri et tomba évanouie. Adrien fit un pas vers Julien, l'œil en feu, les dents serrées.
— Prenez garde, monsieur, murmura celui-ci, vous allez peut-être me saisir au collet, m'étrangler, et on dira que c'est un moyen de solder vos cinq mille francs... que j'attends.
— Vous les aurez, monsieur, et après je vous tuerai.
— Vous me rendrez peut-être service, répendit froidement Julien en sortant.
Adrien ne songea pas à se livrer à la douleur poignante qui l'accablait en ce moment. Rose réclamait son secours. Il courut à elle, et, à Paide de sels, la fit revenir de son évanouissement. Dès que Rose eut rouvert les yeux, il sembla à Adrien que ce regard encore à peine ravivé lisait sur son front la honte écrite en lettres rouges.
— Vous êtes mieux, mademoiselle Rose? lui demanda-t-il.
— Tout à fait bien. Merci! monsieur Adrien.
— Vous n'avez plus besoin de mes secours?...
— Vous êtes bien bon...
Adrien sortit vivement de l'appartement. Il était pâle, défait ; de grosses larmes de rage lui coulaient des yeux. Sur l'escalier, il rencontra Irène qui montait accompagnée de Robillon.
— Mon Dieu! qiravez-vous Adrien? lui crièrent-ils tous les deux à la fois.
— Irène, venez que je vous parle, fit Adrien en l'entraînant. Quant à vous, Robillon, rejoignez Rose; voyez si elle n'a besoin de rien; mais je vous défends de la questionner sur l'état de pilleur et de larmes où vous Pallez trouver.
— Que s'est-il donc passé?...
— Venez, Irène; je vais vous le dire.
Irène suivit Adrien dans la mansarde.
— Mon amie, fit celui-ci en prenant dans les deux siennes ]eS
mains d'Irène, il s'agit que vous sauviez mon honneur et que vous m'aidiez à venger celui de Rose.
— Expliquez-vous.
Adrien raconta tout à Irène. Puis il ajouta :
— Si Robillon était un meilleur escompteur, continua Adrien, je me serais épargné de vous emprunter ces cinq mille francs. Il y a huit jours, je ne vous aurais pas adressé une pareille demande; et la preuve, c'est que, depuis quelque temps, c'est grâce à Robillon que j'ai trouvé à faire quelques petits emprunts pour vivre et pour partir... Mais vous n'êtes que mon amie aujourd'hui, et môme ce titre n'eût pas été suffisant peut-être sans la gravité de cette circonstance.
— Pauvre Adrien! s'écria Irène, je vous avais bien dit que vous auriez eu tort de m'épouser, et qu'il valait mieux garder votre nom et votre cœur pour une femme digne de vous... vous aimez Rose?
— Oui, répondit Adrien.
— Merci! car vous vous êtes sauvé et vous m'avez sauvée ! Mais venez, je vais chercher les cinq mille francs qu'il vous faut. Demain il eût été trop tard.
— Pourquoi?
— Parce que demain, de ma fortune il ne me restera plus rien, tout s'en va aux pauvres...
— Irène!...
— Et .c'est ici, désormais, dans cette même mansarde, que je veux gagner par le travail mon pain de chaque jour. J'ai brûlé l'anneau d'or que je portais au doigt, ce témoin de ma chute, mais je garderai toujours le bracelet que vous m'avez donné, il marque mon premier pas dans le chemin de la rédemption... Quant à ma petite croix...
— Je la garde, Irène! je la garderai toujours. Elle me rappellera l'abîme d'où vous m'avez retiré.
Rose était seule, elle priait à genoux au chevet de Meunier endormi. Elle accourut au devant d'Irène et d'Adrien qui ve-
naient de frapper et à qui elle tendit la main en tremblant, puis elle baissa la tête en rougissant et essuya deux larmes qui perlèrent sur ses longs cils.
— Ouest Robillon? demanda Adrien.
— Il va revenir bientôt, répondit Rose en balbutiant. Quelques instants après Robillon entra. En le voyant,
Rose s'enfuit dans la chambre de Meunier.
— Robillon, lui dit Irène, venez avec moi que je vous remette cinq mille francs que vous irez porter chez M. Duthil.
— Lui dois-tu donc dix mille francs? demanda Robillon à Adrien.
— Que signifie?...
— Cela signifie que je viens de lui compter en ton nom cinq mille francs en or, et dont voici le reçu.
— Et qui t'a remis cet argent?
— Qui?... qui?... balbutia Robillon, eh bien! c'est Rose.
— Rose ! s'écria Adrien en se jetant aux genoux de la jeune fille qu'Irène était allé chercher au fond de la chambre, où elle s'était cachée.
— C'est tout ce que je possède, murmura la pauvre enfant, tant de mes économies ici depuis quatre ans, que de mes économies chez ma mère adoptive. Mais, ajouta-t-elle, en se cachant la tête dans le sein d'Irène, il a à me venger autant que lui-même... j'ai cru bien faire !...
Le duel entre Julien et Adrien eut lieu au pistolet. Il se passa comme se passent beaucoup de duels, sans incident autre que celui de deux coups de feu partis à trente pas, au commandement des témoins. Les deux adversaires tombèrent,
LA MANSARDE DE ROSE 20o
frappés tous les deux, Adrien au bras droit, Julien ù la tête.
La blessure de ce dernier s'annonça tout de suite avec des symptômes très-alarmants ; celle d'Adrien n'avait rien de grave.
Adrien fut transporté chez lui, c'est-à-dire dans la petite mansarde de Rose, où, le pansement une fois opéré, on laissa pénétrer jusqu'à lui les deux jeunes femmes, qui passèrent à l'état de statues en larmes debout à son chevet.
— Le ciel n'est donc pas juste! murmurait Rose, d'avoir permis que vous soyez blessé...
— Le ciel est juste, répondit Adrien, je suis atteint autant qu'il le faut pour me punir et pour me récompenser en môme temps, puisque je vais être plaint et soigné par vous. Il a été plus sévère à ce pauvre Duthil... Robillon, vous enverrez prendre de ses nouvelles, n'est-ce pas? Et puis, mon ami, veuillez passer chez M. Dalluc, mon ancien patron, et priez-le de venir me voir sans aucun retard. C'est par son entremise que je veux informer mon père de l'accident qui m'arrive; vous voudrez bien toutes deux, Rose et Irène, assister à la conversation que j'aurai avec M. Dalluc.
La blessure de Julien était si grave, en effet, que dès la nuit le médecin déclara ne plus répondre de la vie du blessé, et à la pointe du jour il expira au milieu d'atroces souffrances.
— Vous me rendrez peut-être service en me tuant, avait dit Julien à son adversaire.
Cette parole se trouva justifiée par la lecture d'une lettre que Dahlia reçut des mains de son mari quelques minutes avant qu'il expirât. Cette lettre était une manière de testament, un triste aveu de Julien qu'il était ruiné complètement, laissant des dettes si considérables , que Dahlia n'héritait que d'une misère affreuse.
— C'était bien la peine, ma pauvre Abricotine ! disait-elle un jour, et à quoi m'ont servi tant de calculs? Me voilà dans un beau guêpier ! Avoir refusé tant de belles occasions qui tleurissaient sous les pas de ma jeunesse, pour me trouver
veuve sans le sou! C'est une leçon, ma chère. Profiterat-elle à celles de nous qui ont la sottise de faire ce que j'ai fait ? Tu as de la chance, toi, de n'avoir point réussi, et Irène avait raison ! — Que vais-je devenir?
— Les bals de l'Opéra ne vont pas tarder à ouvrir, — murmura Abricotine, qui battait une polka sur les vitres de la croisée.
— On est masqué et en domino, à l'Opéra, — répondit Dahlia; — toutes les femmes s'y ressemblent. On n'y gagne guère que des soupers et des rhumes.
— Tiens, j'y songe,— fit Abricotine en revenant vers Dahlia, — hier on me parlait d'une pièce à femmes qu'on prépare aux Variétés. On m'a dit que le directeur cherche des pieds, des jambes et des épaules à engager.
— C'est plus raisonnable, ça, —répondit Dahlia,— il faudra voir.
— J'en avais déjà parlé à Robillon.
— Qu'a-t-il dit?
— Des bêtises. — Il prétend que de *a vie il ne prêtera la main à de pareilles choses, — que d'ailleurs c'est ravaler l'art et le théâtre, — qu'il ne comprend pas qu'il y ait des femmes et des directeurs qui...
— Imbécile ! — comme si le théâtre a été inventé pour autre chose! — Faudra voir ça, Abricotine.
— Oui, et puis je connais un journaliste...
— Influent?
— Je le crois de troisième ou de quatrième classe, à te vrai dire. 11 m'a fait attendre six jours avant de me donner un billet de spectacle : il m'avait promis une loge pour l'Opéra, et il m'a gratifiée d'un orchestre aux Délassements-Comiques.
— Mauvaise affaire que ton journaliste, ma chère; cependant, par lui, on peut arriver à en connaître d'autres... rien que la vanité, tu comprends. Occupe-toi de cela.
Quinze jours après, Abricotine et Dahlia débutaient au
théâtre des Variétés, à la barbe du journaliste de troisième classe.
Adrien était encore au lit, lorsqu'un jour il vit entrer son père, accompagné de M. Dalluc.
— Mon enfant ! s'écria M. Trémois en entourant de ses bras la tète de son fils, Dieu soit loué! je le trouve vivant I
Et ces premiers épanchements de la joie paternelle calmés :
-— Dalluc, dit-il à son ami, va donc chercher Rose, ce trésor dont tu me parles dans ta lettre, pour que je voie si tu sais bien dessiner à la plume.
Quand Rose entra, Trémois la prit dans ses bras, couvrit de baisers sa tête blonde, et mettant sa main dans celle d'Adrien :
— Ma fille, lui dit-il, le travail est une religion. Ceux qui le pratiquent noblement méritent toujours d'être récompensés, car le travail agrandit et élève le cœur, vous l'avez prouvé. Adrien, hâte-toi de guérir, mon enfant, car Dalluc est impatient de prendre sa retraite et de te laisser la direction de sa maison. Tu dois tout cela à ta femme, ne l'oublie jamais!...
Adrien, accoudé dans son lit, promena ses regards autour de la chambre; puis entendant des sanglots à la porte :
— Ouvrez, mon père, dit-il à Trémois ; ouvrez cette porte au repentir, qui demande à entrer et à prendre possession de son cloître.
Irène entra, vêtue en simple ouvrière ; elle tomba à genoux devant Rose.
— Rose, dit Adrien en s'adressant à la jeune fille, vous avez fait une action plus grande et plus noble encore que toutes celles qui vous valent tant de bénédictions. Cette femme qui est à vos pieds était une pauvre pécheresse; mais elle est remontée d'où elle était descendue. Elle veut, dans cède mansarde sanctifiée par le travail, ne devoir
plus son pain de chaque jour qu'au travail. Donnez-lui un peu de courage.
Rose embrassa Irène.
L'état du père Meunier fut cause que l'on accéléra la cérémonie du mariage, qui eut lieu dès que la blessure d'Adrien lui permit de marcher.