‹ La mansarde RoseChapitre 4 sur 4 · FIN · texte numérisé non relu

FIN

C'était sur la fin d'une froide journée de février de l'année

Une petite pluie fine et persistante, qui tombait depuis le matin, avait fortement détrempé les chemins.

Non loin du village de Chavignon, sur la route de Laon, chevauchait à fond de train un jeune gentilhomme, le comte Henri de Lerne. Les rebords de son chapeau, ramollis par l'eau et tristement rabattus, lui masquaient presque entièrement le visage. Son manteau tout ruisselant et drapé de droite à gauche achevait de dérober de sa figure ce que le chapeau ne pouvait pas seul cacher.

Sa monture, lancée à fond de train, comme je l'ai dit, faisait voler la boue en éclat chaque fois que les sabots de la bête s'abattaient dans quelques-unes des larges flaques que la couche liquide et uniformément jaunâtre du terrain dissimulaient traîtreusement. Le double sillon de sang, qui rougissait les flancs de la pauvre Martine, indiquait suffisamment que si le cavalier avait hâte d'arriver; sa monture était un peu moins pressée que lui.

Depuis près de deux lieues, notre voyageur n'avait rencontré âme qui vive sur la route, lorsqu'il aperçut enfin devant lui un paysan s'en allant d'un pas lourd et pénible, ses outils sur l'épaule et sa casaque jetée par-dessus sa tête.

Henri l'eut bientôt rejoint; et au moment où il se trouva à ses côtés, le paysan détournait la tête pour regarder qui galopait ainsi derrière lui. Ce mouvement de curiosité lui valut en plein visage un jet de boue qui jaillit sous les sabots du cheval.

— Du diable soit! s'écria le paysan en ratissant son visage avec la manche de sa veste... je suis éborgné.

— Tu jureras plus tard, et tu te débarbouilleras en rentrant chez toi, — reprit le cavalier; — dis-moi d'abord si je suis encore loin d'un village quelconque.

— En tournant ce bouquet d'arbres là-bas, vous verrez devant vous, à moins de deux cents pas, les premières maisons de Chavignon.

— Très-bien ! Mais trouverai-je dans ce Chavignon une litière et une bonne écurie pour ma bête?

— Oui, mon seigneur, — répondit le paysan, qui, les yeux débarrassés enfin, avait, malgré son triste accoutrement, reconnu un gentilhomme, — le père Lorrain, le charron, qui loge quelquefois les gens par trop attardés, vous fera un bon accueil, à coup sûr.

— Et ton père Lorrain pourra-t-il me fournir un autre cheval pour continuer ma route, car je suis pressé, et Martine ne peut plus aller?

— Oh ! pour cela, mon gentilhomme, je n'ose en répondre ; mais si le père Lorrain ne peut vous satisfaire sous ce rapport, je doute que vous trouviez dans le village môme un âne.

— Merci, l'ami. Et où loge le père Lorrain?

— Dans la grande rue à main droite, dix ou douze maisons après l'entrée.

Le cavalier enfonça de nouveau l'éperon dans les flancs de Martine, qui bondit au galop en balayant ou plutôt en salissant sa croupe avec l'éventail de sa queue.

Dix minutes après, Henri de Lerne frappait du manche de son fouet à la porte du charron. Une manière de valet d'écurie prit le cheval par la bride, et maître Lorrain, le bonnet à

ia main, introduisit le voyageur dans une salle basse où brûlait une lampe fumeuse et pétillait un assez bon feu.

Le jeune gentilhomme renouvela au charron les questions qu'il avait adressées sur la route au paysan.

— Pour ce qui est de la litière, votre cheval, mon gentilhomme, n'aura rien à envier à ceux de Sa Majesté. Quant à vous en procurer un autre, dame! je n'ose en répondre.

— En le payant trois fois, quatre fois, six fois s'il le faut, sa valeur?

— Vous ne le payerez que son prix réel, mon gentilhomme, si j'en puis trouver un; sinon... #

— Cherche alors... fouille toutes les écuries d'ici...

— C'est ce qui sera fait, répondit le charron; mais en attendant, ne souperez-vous pas?

— Pardieu, oui ! et môme de grand appétit.

— Je vais charger ma ménagère de vous ordonner le repas pendant que je cours à la recherche d'un cheval.

— C'est bien, et dépêche-toi, car je suis pressé. — Et regardant à sa montre, Henri murmura :— En supposant que je reparte dans deux heures, j'arriverai encore avant elle à Château-Thierry.

Le père Lorrain sortit. Henri se carra devant le feu, les pieds presque dans les flammes et tournant le dos à la porte d'entrée. Après avoir déchiqueté lentement, comme s'il en eût voulu compter les parcelles qu'il jetait dans le foyer, une branche morte arrachée à un fagot placé à côté de la large cheminée, Henri appuya ses coudes sur ses genoux, cacha sa tête dans ses deux mains et se laissa aller à la rêverie.

Disons quelques mots de ce héros de notre histoire. Henri de Lerne avait vingt-deux ans. Ses traits fins et délicats, la blancheur de son teint, son visage imberbe en accusaient à peine dix-huit. Il était de moyenne taille, et gentilhomme de la tête aux pieds. Cornette dans les dragons du roi, il avait été obligé de quitter Paris brusquement pour aller prendre garnison à Laon, dans un moment où il eût donné son épaulelte

et les plus belles chances d'avenir pour demeurer à Paris; mais le service du roi devait passer avant l'amour, et nous devons dire que Henri avait été placé dans cette alternative, ou de rejoindre son régiment, ou d'aller loger à la Bastille. 1* s'était décidé pour l'exil, mais non sans maudire les maris soupçonneux et assez puissants pour envoyer les frelons des ruches conjugales expier leurs larcins au fond d'une prison d'État ou d'une province déserte.

Pendant huit jours, le désespoir de Henri fut incommensurable; puis, peu à peu, le jeune officier s'aperçut que le Léthé coulait dans les yeux «de plus d'une jolie fille picarde, et, après moins d'un mois, il avait presque oublié môme le nom de la dame — cause de son expulsion de Paris, — jusqu'au jour où il fut éveillé par un billet satiné qui vint frapper à sa porte, lui annonçant «qu'une personne qui n'avait plus vécu, depuis son départ, devait s'arrêter quelques heures à Château- Thierry, en se rendant en Flandre, et que le saluer seulement de la main, à travers les rideaux de la voiture, serait pour celte personne le comble du bonheur. »

Henri crut sentir, d'abord, comme un parfum des jours passés embaumer son âme, il ferma les yeux pour évoquer dans le mystère de sa pensée l'image de cette femme jadis adorée; mais, hélas! il ne put entrevoir qu'une forme vague, incertaine, fugitive, mal ébauchée et qui s'évanouit au moment où son imagination allait peut-être achever de la sculpter.

— C'est singulier ! murmura Henri. Ne l'aimé-je donc plus? Ne l'ai-je donc jamais aimée, qu'un souvenir si délicat ne me fasse pas courir d'un bond d'ici à Château-Thierry?...

Il évoqua de nouveau l'image, qui ne revint pas ; il sembla à Henri que tous les sentiers qui pouvaient le ramener vers le passé étaient fermés.

— Allons! dit-il, ces choses-là n'ont, comme les autres, qu'un temps, à ce qu'il paraît! L'amour a son accident ainsi que le soleil, et une fois caché comme celui-ci, c'est la nuit

THERESE LORRAIN 2 tu

qui vient! Plus rien, plus une émotion, plus un battement lu!... Ah! une vraie nuit, et terriblement sombre!... Ma foi, il faut avouer que ce n'eût pas été la peine de me faire enverrouiller à la Bastille ! Cependant reprit-il après un moment de réflexion, il n'est pas possible, il n'est pas naturel que le souvenir de Mme de Lodeve se soit éteint complètement dans mon cœur, et qu'il ne reste plus que des cendres froides d'un si beau feu!... J'irai à sa rencontre! Si je ne l'aime plus... la galanterie exige au moins que je sois là, sur son passage, à ce rendez-vous, le dernier qu'elle me donne !

Henri ordonna de seller son cheval, et se mit en route, calculant qu'il arriverait à Château-Thierry pendant la nuit. Grâce au mauvais temps, aux mauvais chemins et à la lassitude de son cheval, il était en retard de près de dix lieues au moment où il arriva à Chavignon.

Assis, comme je l'ai dit, devant le foyer de la chambre basse où maître Lorrain lui avait offert l'hospitalité, Henri s'était noyé dans sa rêverie, tout en essayant encore de feuilleter le poëme déjà poudreux de ses amours d'un mois. Vains efforts! les pages semblaient du plomb à retourner, et ses yeux ne trouvaient plus une seule ligne des strophes triomphantes que son cœur chantait si gaiement autrefois ! Au lieu de jeter au feu ce livre moisi et de prendre bravement son parti, il persista dans sa tentative, si bien que rien n'avait pu le distraire, ni le bruit des préparatifs de son souper, ni le trotillement de Thérèse, la fille du charron, qu'il n'avait pas songé à regarder même du coin de l'œil.

Aussi, quand la jeune fille s'approcha timidement et lui dit que le souper était servi, Hehri leva brusquement la tête, comme un homme qu'on réveille en sursaut. Le timbre doux et mélodieux de la voix de Thérèse avait surpris d'abord son oreille; il resta charmé et ébloui devant la beauté de cette fille.

Thérèse était en effet d'une rare beauté. Ses grands yeux, d'un bleu limpide, étaient voilés par de longs cils recourbés,'

ses cheveux bruns, entremêlés de mèches d'un blond d'or dans le voisinage des tempes, formaient sur sa nuque une torsade de la grosseur du bras. Le galbe du visage, un peu allongé, avait quelque chose d'enfantin et de princier à la fois; son nez était fin et long; les ailes de ses narines, un peu ouvertes et relevées, donnaient aux cartilages une transparence sanguine et rosée et à toute sa physionomie un caractère ardent. La taille de Thérèse était élancée et marquée d'un embonpoint qui blanchissait encore ses chairs. Sous la peau satinée du col, on voyait circuler le sang dans un réseau de veines bleuâtres. Ses pieds et ses mains, que Ton aurait pu croire empruntés à une fillette de douze ans, classaient Thérèse bien au-dessus de sa condition.

A voir Thérèse dans son simple accoutrement de ménagère, toujours très-propre et presque coquet d'ailleurs, on l'eût volontiers prise pour une campagnarde d'opéra-comique.

Se sentant couvée par le regard du jeune gentilhomme, Thérèse baissa la tête et recula d'un pas, timidement, décemment, mais sans niaiserie ni gaucherie.

— Corbleu! murmura Henri en s'atlablant, voilà des yeux qui ôtent l'appétit!

Puis, après avoir mentalement détaillé la personne de Thérèse, car il se sentait pris de retenue devant cette jeune fille, et après avoir poussé cent exclamations :

— Ètes-vous bien vous? lui demanda-t-il brusquement.

— Et qui donc monseigneur veut-il que je sois?

Eh! que sais-je? une duchesse, une marquise, mais non

pas la fille d'un charron.

— Cela est pourtant ainsi, répliqua Thérèse en souriant.

— Votre mère vit-elle?

— Je ne l'ai point connue ; elle mourut en me mettant au monde, m'a-t-on dit... Mais, pardon, je réponds à vos questions, monsieur le co.nte, et ne songe pas à aller chercher les derniers plats de votre souper.

Rien ne presse, dit Henri en faisant un geste pour àrnV

1er Thérèse; rien ne presse, et je trouve un charme très-grand à causer avec vous.

— Monsieur le comte est bien bon...

— Et qui vous a élevée, à défaut de votre mère?

— Mon père, de qui la tendresse a été prodigue envers moi.

— Quel âge avez-vous? Car on peut, sans indiscrétion, vous poser cette question, et vous ne devez pas hésiter à y répondre.

— J'aurai dix-sept ans aux prunes prochaines.

— Et voire nom que je ne sais pas encore, et que je ne veux pas oublier?

— Je me nomme Thérèse, murmura la pauvre petite à qui ce long interrogatoire commençait à faire perdre de son assurance.

Puis elle fit une révérence et quitta la pièce; tout en pensant — les jeunes filles observent toutes choses, — que ce jeune gentilhomme était à la fois bien beau, bien poli et bien bon.

Henri eût voulu pouvoir percer de ses regards la muraille qui séparait la chambre où il était, de la pièce voisine où se tenait Thérèse ; car après le départ de celle-ci, il lui avait semblé que la salle était devenue déserte, tant il s'était accoutumé à l'éblouissement passionné que lui causait la présence de cette belle jeune fille. Ses yeux, attristés de ne plus lavoir, cherchaient Thérèse et restèrent un moment fixés sur la porte par où ce rêve venait de s'enfuir. Il arpentait la pièce avec impatience, écoutant tous les bruits qui se faisaient au dehors, épiant tous les pas qu'il entendait à côté, tantôt rougissant, tantôt pâlissant, selon qu'il lui semblait que ces pas, dans lesquels il reconnaissait ceux de Thérèse, se dirigeaient vers la salle ou s'en éloignaient.

Dix fois il éprouva la tentation d'ouvrir la porte, d'aller rejoindre Thérèse, de la surprendre; je ne sais quoi l'arrêtait; il ne se rendait compte ni de son hésitation ni du respect que lui inspirait cette fille d'un charron de village.

Il s'en voulait de sa timidité, — il s'en voulait de ses tentations.

Tout à coup, la porte de la salle s'ouvrit. Le cœur de Henri s'arrêta de battre, comme le pendule dune horloge que dérange une main maladroite.

Lorrain passa discrètement sa tête par l'entrebâillement de la porte. Henri, évidemment trompé dans son attente, ne sut pas dissimuler son désappointement. Il s'assit en repoussant sa chaise, et d'un ton bref et mal affermi, il demanda :

— Voyons, qu'y a-t-il ?

Lorrain, qui ne savait à quoi attribuer la mauvaise humeur de son note, entra tout à fait dans la salle, et se tenant coi, le dos à la porte, murmura d'une voix tremblante :

— Monsieur le comte n'est donc pas satisfait de son souper?

— Mais si, parfaitement...

— Je vois bien que non, insista le charron, je gronderai Thérèse; mais c'est que voyez-vous, mon gentilhomme, c'est pour la première fois... elle n'est pas accoutumée...

— Oh! ne grondez personne, mon brave Lorrain, interrompit Henri tout à fait radouci au nom de Thérèse, — lequel nom, en frappant son oreille, ramenait devant ses yeux l'image de la jeune fille, — ne grondez personne, et encore moins votre fille, qui a été pleine de prévenances pour moi.

— Mais, s'écria Lorrain après avoir jeté un rapide coup d*œil sur la table, je m'aperçois que Thérèse ne vous a point servi une grasse poularde que je lui avais recommandée tout particulièrement, en lui donnant la recette, de notre vieille ménagère Bénédictine, pour la bien faire rôtir... Mon Dieu! mon bon genlilhomme, excusez Thérèse et moi...

Henri sourit du désespoir très-sincère du brave charron, désespoir que l'émotion peinte sur son visage traduisait aussi clairement que ses gestes. Il frappa doucement sur l'épaule de Lorrain, et avec une bonté réelle dont l'e.\pics>ion pénétra d'abord le bonhomme :

— La poularde viendra à temps, maître Lorrain, lui dit-il ■

tranquillisez-vous, et si elle n'a pas été cervie plus tôt, il y a beaucoup de ma faute : j'ai fait causer Thérèse et le temps s'est passé...

Ce fut une bien autre affaire. Le pauvre charron ne savait plus s'il devait se calmer, en effet, à cause de la patience dont le jeune comte venait de donner une si magnanime preuve, ou s'inquiéter à l'idée du tête-à-tête enlre lui et Thérèse. Instinctivement, il sentit que par politesse il devait au moins se montrer reconnaissant de l'indulgence de son hôte; en s'inclinant, il bredouilla quelques paroles de remerciement. Henri, qui ne s'aperçut même pas de l'embarras manifeste du charron, tant sa pensée était toute ailleurs, dit à Lorrain et assez vivement, presque en manière de congé :

— C'est bien! C'est entendu! J'attendrai...

— C'est que... commença Lorrain.

— Qu'y a-t-il? Que désirez-vous? Au fait, vous étiez entré ici pour quelque chose...

— J'étais venu, en effet, mon gentilhomme, pour annoncer à Votre Seigneurie, qu'après bien des recherches, j'ai fini par trouver un cheval... et que je suis prêt à le seller pour l'heure qu'ordonnera monsieur le comte...

On le suppose assez, Henri avait complètement oublié son voyage à Château-Thierry. La nouvelle que venait de lui apporter Lorrain l'avait arraché mal à propos du plus charmant des rêves.

— J'ai modifié ces projets, dit-il; je ne partirai pas ce soir; je suis fatigué, les chemins sont mauvais; il fait noir comme chez le diable, j'achèverai paisiblement mon souper et vous me donnerez à coucher.

La foudre fut tombée à côté du charron qu'il n'eût pas été plus atterré qu'en entendant ces paroles du comte. Il demeura immobile, les bras pendants, l'œil fixé à terre, le visage décomposé.

Le souvenir du tête-à-tête entre le gentilhomme et Thérèse avait traversé le cerveau de Lorrain comme un fer rouge. Le sang avait afflué à son cœur et en avait arrêté les battements. Cette fois, le comte de Lerne s'aperçut de l'effroi du charron, de qui les lèvres ne se desserrèrent que pour articuler ces paroles, que Henri ne put entendre, tant il les prononça en sourdine.

— Imbécile que je suis! N'avoir pas prévu que laisser la pauvre petite à la portée des regards de ce jeune homme, c'était enfermer la souris et le chat dans la même pièce.

— Cela vous contrarie, maître Lorrain, à ce que je vois, que je vous demande de m'héberger pour celte nuit?

— En effet, monsieur le comte, répliqua Lorrain d'une voix qu'il s'efforçait de rendre humble et désespérée à la fois, — en effet, cela me contrarie, vu que je n'ai pas une seule chambre à offrir à un voyageur de votre qualité...

— Oh! qu'à cela ne tienne! je me tiendrai satisfait de la plus modeste des mansardes...

— Nous n'avons que celles qu'occupent les rouliers de patsage...

— Va pour l'une de celles-là !

— Mais monseigneur n'y songe pas! Ce sont des taudis!...

— Allons! allons! vous y mettez de l'amour-propre, Lorrain. Eh bien! si vous pensez que quelqu'un de ces logis soit trop indigne de moi, vous me dresserez un lit dans cette pièce... sur cette table; je ne suis pas difficile, moi, un soldat...

Le charron comprit qu'il avait affaire à un entêté bien ré-

solu. Par respect, aulant que par politique, il n'insista plus.

— Alors, c'est entendu, n'est-ce pas? dit Henri en lui frappant familièrement sur l'épaule.

— Mais, objecta Lorrain, qui cherchait un terrain où se retrancher, le cheval est acheté, le prix en est promis; si monseigneur couche ici, sa monture sera en état de se mettre en route demain matin, alors...

— Ce que vous dites-là est très-vrai, répliqua Henri devenu tout rayonnant, et sagement raisonné. Qu'à cela ne tienne; offrez au vendeur de reprendre son cheval moyennant indemnité de cent écus, et ce sera bien payé; s'il ne veut pas et qu'il le faille absolument, je garderai la bête. Je suis accommodant, comme vous voyez!

— Beaucoup trop accommodant. — murmura le charron entre ses dents — je le veillerai de près...

— Eh bien! puisque nous voilà convenu de tout, buvons ensemble un verre de vin à la santé du roi, et priez mademoiselle Thérèse de m'apporter ma poularde.

Ce disant, Henri s'attabla. Quant à Lorrain, il allait se retirer en réfléchissant à part lui qu'au lieu d'envoyer Thérèse servir le jeune officier, il se chargerait lui-même de ce soin.

Au moment où Lorrain mettait le doigt sur le loquet de la porte, un cri de détresse et de douleur partit de la pièce voisine. Henri et le charron se regardèrent en pâlissant. Ils avaient reconnu la voix de Thérèse. Tous deux s'élancèrent hors de la salle et se trouvèrent en face de Thérèse luttant contre le feu qui avait pris à ses vêtements. Déjà la flamme, attisée par la course, promenait ses dents aiguës sur les beaux bras de la jeune fille et menaçait son visage, qu'elle protégeait de ses deux mains comme d'un bouclier.

Lorrain, effrayé du spectacle terrible qu'il avait sous les yeux, perdit la tête et tomba anéanti sur un siège. Le comte de Lerne, qui avait conservé son sang-froid, enveloppa rapidement Thérèse dans son large manteau de voyage encore trempé des ondées de la journée, et la saisissant dans ses

bras, il l'étreignit de manière à étouffer les flamme?. Pendant qu'il tenait ainsi Thérèse à moitié évanouie de peur, il criait à Lorrain :

— De l'eau ! jetez de l'eau sur nous !

Le charron, retrouvant tout à coup son énergie, lança à tour de bras quatre ou cinq seaux d'eau sur le groupe des « incendiés, s comme il disait plus tard, quand il racontait cette aventure, préface d'une si grande douleur pour lui.

Après avoir tenu Thérèse durant quatre ou cinq minutes entre ses bras, son cœur contre son cœur, son visage effleurant les joues pâles de la jeune fille, froides, malgré Je voisinage des flammes, Henri la fit asseoir, lui frotta les tempes d'eau froide, la rappela à la vie. En rouvrant les yeux, Thérèse se mit à sangloter, — effet des nerfs; — puis, tendant ia main au comte :

— Merci! monsieur le comte, murmura-t-elle, merci mille fois ! Sans vous, j'étais brûlée vive...

Henri baisa cette main que la flamme avait respectée.

— Ce n'est rien, mademoiselle, lui dit-il, vous en êtes quitte pour la peur!

Lorrain, lui, était agenouillé devant le fauteuil où sa fille avait été déposée par Henri. Le pauvre homme pleurait comme un enfant, en prodiguant à Thérèse toutes les caresses qui montaient de son cœur à ses lèvres. Puis, se levant tout à coup, il alla droit à Henri, qui s'était retiré dans un coin de la salle.

— Moi aussi, monsieur le comte, je dois vous remercier et du fond de l'âme. Ah! si j'osais... bien qu'elle ne soit ni aussi douce, ni aussi fine que celle de cette enfant-là... je vous tendrais bien ma main...

— Soit! mon brave Lorrain, et voici la mienne.

— Lt pourquoi, monsieur le comte, ne me donnez-vous pas vos deux mains?

Lt le charron, voyant que Henri tenait obstinément une de ses mains cachée sous ses vêtements :

— Vous êtes blessé de celle-là! dit-il vivement.

— Blessé! s'écria Thérèse en se dressant droite comme une statue, et plus pâle de l'émotion qu'elle venait d'éprouver que du mal qu'elle avait souffert.

— Ce n'est rien, répondit le comte en s'avançant vers elle, une légère caresse de cette flamme à laquelle je suis trop heureux de vous avoir arrachée, Thérèse; ne parlons plus de cela. Vous avez été préservée de toute atteinte, c'est ce dont je vous demande la permission de remercier Dieu!

En effet, Thérèse n'avait reçu aucune blessure. Pendant que le jeune gentilhomme couvrait de bandelettes d'eau froide sa main et l'enveloppait soigneusement, Thérèse, devant lai, attachait sur ce jeune et beau garçon, qu'elle avait à peine osé regarder jusque-là, un œil humide de larmes à travers lesquelles perçait un sentiment de franche admiration et de pieuse reconnaissance. Elle sentit tout à coup le sang qui bouillonnait dans son cœur lui monter vivement au visage lorsque le regard de Henri se croisa avec le sien, et elle se sentit mal à l'aise et d'une gaucherie qu'elle n'avait jamais eue.

— Ne souffrez-vous point? demanda Lorrain en voyant un peu de pâleur sur le visage du comte. Oh ! si cela est, dites-le, nous vous soignerons avec un dévouement profond comme la reconnaissance que nous vous gardons dans le cœur. Ce que de pauvres gens comme nous peuvent faire n'est pas grand' chose; mais, vo\ez-vous...

— Qui sait, interrompit Henri, si je n'aurais pas un jour quelque service à réclamer de vous.

— Quoi que cela soit, monseigneur, — s'écria le charron d'une voix moitié coupée par un sanglot, — je le ferai; pourvu que mon honnêteté, ma religion et ma fidélité au roi me le permettent.

Lorrain, en parlant ainsi, avait entouré de ses bras et ramené contre son cœur le visage pâle de Thérèse. Dans sa pensée, il avait voulu protester par là contre tout arrière-pro-

jet résultant de ce tête-à-tête du souper qui l'avait si vivement préoccupé.

Quelques mots suffirent pour expliquer comment était arrivé ce malheur qui aurait pu être beaucoup plus grave. Au dire de Thérèse, en voulant retirer de la broche la poularde destinée à compléter le souper du comte, soit maladresse, soit manque d'habitude, soit inadvertance, sa main avait tremblé; le feu avait été renversé et avait pris à ses vêtements.

Thérèse ne disait pas toute la vérité. C'était son droit et son rôle de mettre l'accident sur le compte du seul hasard; elle avait omis d'avouer que, rentrée à la cuisine, tout émue des paroles que Henri lui avait adressées, troublée ensuite par la conversation saisie à la volée entre le comte et son père, elle s'était assise, rêveuse, la tête appuyée sur son coude, devant celte broche qu'elle était, en effet, malhabile à manier; elle n'avait pas pris garde qu'un tison, en roulant, avait communiqué le feu à ses jupes.

Le désordre, causé dans l'intérieur de la maison par cet incident, une fois calmé, Thérèse et Lorrain se retirèrent, laissant Henri seul, pour un moment, dans cette pièce où il avait si incomplètement soupe.

Le jeune comte s'accouda sur la table et laissa son cœur courir bride abattue à travers le champ des rêves et des émotions.

Ah ! ce n'était pas impunément que Henri avait tenu enlacée dans ses bras cette belle jeune fille, dont les joues avaient effleuré les siennes; qu'il avait vu cette tête pâle et brisée par la terreur se renverser sur sa poitrine! Puis il se sentait fier en môme temps d'avoir arraché ce corps charmant des morsures d'un terrible incendie, d'avoir conservé à Thérèse tout autant que la vie peut-être, sa beauté.

Ces souvenirs, ces impressions se coloraient encore devant le cœur du jeune comte de l'affectueuse sympathie et de la chaste gratitude contenues dans le regard de la jeune fille. Le sentiment qu'il éprouvait à ce moment se révélait à lui

comme enveloppe" d'une sorte de nuage romanesque, et bien différent du trouble qu'avait éveillé en lui la première vue de Thérèse.

Lorrain ne tarda pas à revenir, portant à la main un chandelier de cuivre reluisant d'un récurage et d'un fourbissage tout frais.

— Monsieur le comte, dit-il à son hôte en s'inclinant bien bas, votre lit est prêt. Je vous demande bien pardon pour ma mauvaise hospitalité, mais c'est du cœur que j'ai fait tout mon possible pour la rendre digne de vous.

— Merci, Lorrain; votre bonne volonté me tient place de tout. Mais comment se trouve mademoiselle Thérèse?

— Elle est couchée et endormie; elle a bien un peu pleuré, mais demain il n'y paraîtra plus.

Le charron conduisit Henri dans une chambre du rez-dechaussée, voisine de la salle où ils se trouvaient en ce moment, et, déposant le chandelier sur une table :

— Je vous offre ma propre chambre, monsieur le comte. Grâce aux bons soins de Thérèse, elle est assez bien tenue, comme vous voyez.

En quittant Henri, Lorrain s'en alla tout doucement en marchant sur la pointe de ses pieds nus, s'étendre sur le pas de la porte de Thérèse, comme un bon chien de garde, et il s'endormit de ce sommeil que procurent toujours les fatigues d'une laborieuse journée.

Lorrain avait glissé dans l'oreille du jeune comte un subtil poison en lui disant que la bonne tenue de la chambre où il se trouvait était l'ouvrage de Thérèse. Déjà absorbé par l'image

de la jeune fîll^, toujours flottante devant ses yeux, il s'enivra plus encore à l'idée que tous les objets qu'il touchait avaient été' touchés par Thérèse. Il s'attachait à trouver partout les traces de son passage dans cette pièce. Cette chaise n'était-elle pas celle où elle s'asseyait? Cette table ainsi rangée n'avaitelle pas été transportée là par Thérèse? Henri ouvrit ses pou nions plus larges, comme pour aspirer avec délices l'atmosphère de cette chambre.

Dix fois il se jeta sur le lit, essayant d'appeler un sommeil réparateur qui le fuyait ioipitoyablement. Le jour le surprit appuyé sur la balustrade de la croisée, le col nu, les cheveux en désordre, et le visage tout pâli par les fatigues d'une longue veille et par les atteintes d'un froid vif.

Cette nuit de rêves accomplis les yeux ouverts, avait achevé, dans le cœur du jeune gentilhomme, l'œuvre de la veille. Il s'était livré, pieds et poings liés, sans combat, à un amour dont la victoire avait été trop facile. Henri n'avait essayé aucune résistance ; aucune réflexion n'était venue l'en détourner, en lui démontrant le danger ou Tirréalisation de ce bonheur plein d'orages.

Les premiers bruits du marteau laborieux et les reniflements du soufflet de la forge s'étaient fait entendre peu à peu dans l'atelier attenant au logement du charron. Henri ouvrit doucement la porte et allongea la tête hors de la chambre pour écouter.

Tout était silencieux encore dans la maison, et les volets du dehors fermés n'y avaient pas laissé pénétrer le jour. Peu après, il entendit le plancher supérieur, puis les marches de l'escalier craquer sous des pas lourds et qui voulaient être discrets. 11 devina que c'était Lorrain qui descendait. Henri ne tarda pas à rejoindre le charron. Le jeune gentilhomme était moins poussé par le désir de rencontrer son hôte que par l'espoir de voir bientôt Thérèse, sans aucun doute matinale comme toutes les filles d'artisans, venir animer la maison et la réveiller de ce sommeil gui semble peser sur les

meubles et sur les objets matériels aussi bien que sur les personnes.

Henri se trouva bientôt en face de Lorrain, s'essuyant les lèvres trempées de vin avec la manche de sa chemise.

— C'est de bonne heure quitter un bon lit et une chambre chaude, monseigneur ! s'écria le charron en apercevant le jeune officier. Et la nuit, comment l'avons-nous passée?

— Comme toutes les nuits qui suivent une longue route à cheval, un souper incomplet et des émotions à coup sûr bien inespérées. Mais, reprit-il, notre chère malade, donnez-moi de ses nouvelles.

— La nuit a été bonne ; rien ne paraît plus ce matin de tout ce qui s'est passé hier.

Lorrain avait appuyé sur ces derniers mots avec une intention très-indiquée.

— Ah! mademoiselle Thérèse est éveillée!

— Oui, certes ! Elle est matinale comme l'alouette; — affaire d'habitude, monsieur le comte, — et nécessité de travail, car, enfin, la petite, si je lui épargne le gros de la maison, elle en a le menu, comme il convient à toute fille honnête et de modeste condition.

Le charron avait ses raisons pour allonger sa phrase; il y voyait comme un remède à la grosse entaille qu'il allait faire au cœur du gentilhomme. Henri l'avait interrompu pour lui demander très-carrément si Thérèse allait bientôt apparaître.

— Elle ne descendra pas de sa chambre ce matin, répondit Lorrain en tremblant de sa réponse.

— Et pourquoi donc?

— C'est ce que je vais avoir l'honneur d'expliquer k monsieur le comte, s'il veut bien me permettre de l'invitera rentrer dans la salle.

Lorrain mit les verrouxà la porte, et, son bonnet à i.a main, debout, à dix pas du siège où Henri s'était assis, il hésita

comme embarrassé sur le début de son discours; puis, d'une voix tremblante, il prononça cet exorde :

— Avant tout, monsieur le comte, je vous prie en grâce de ne point trouver dans mes paroles autre chose que le respect que je vous dois, la reconnaissance que je vous ai vouée et l'affection que je porte à ma fille.

Il y avait, quoi qu'on puisse croire, quelque chose d'imposant dans ce début du discours de Lorrain. Henri en fut visiblement ému; il rougit légèrement, et regardant le charron avec un étonnement mêlé de curiosité :

— Parlez, lui dit-il.

— Eh bien! reprit Lorrain avec une certaine hardiesse d'accent, je vais net au but, monsieur le comte, excusez-moi, pardonnez-moi... j'ai peur que vous ne soyez amoureux de Thérèse.

Henri ne fut pas maître d'un mouvement qui n'échappa point à Lorrain; ce mouvement était très-significatif.

— J'en étais sûr, continua le charron. Or, il est difficile qu'un homme comme vous, jeune, beau, riche, aime une jeune fille sans que celle-ci, tant vertueuse et honnête qu'elle soit, ne finisse point par prendre flamme aussi. Eh bien! monsieur le comte, dans le cas présent, ce serait un bien plus grand malheur que vous ne pouvez vous l'imaginer. A quoi aboutirait votre passion pour Thérèse? Vous vous direz peutêtre que c'est la fille d'un charron de village, et qu'il vous sera comme permis de la séduire et de la déshonorer, sans que cela tire à conséquence. Eh bien! ce serait affreux, car, du même coup, je la tuerais et me jetterais tout vivant dans la fournaise de la forge.

Henri s'était senti ému dès les premiers mots qu'avait prononcés le charron. Il l'écoutait, la tête baissée, les yeux fixés à terre, et, dans son attentif silence, se montrait un réel respect.

— Thérèse, reprit Lorrain, qui interprétait mal le silence de Henri et était préoccupé surtout de le convaincre... Thérèse e«-t une si belle, si bonne et si pieuse créature, qu'elle

mérite d'inspirer un amour sincère et honnête. Les gens que l'on aime de cette sorte, on ne peut pas vouloir les déshonorer... Laissez-la. moi donc pure et chaste comme elle est, pour faire un jour le bonheur et la joie de quelque homme de notre condition, s'il s'en rencontre un qui se montre .digne d'elle.

Lorrain était si humble en s'exprimant ainsi, qu'il se trouva presque agenouillé devant le jeune comte.

Henri avait senti la lumière se produire en son âme. Les réflexions que l'entraînement et la vivacité de sa passion ne lui avaient pas laissé le temps de faire, le plaidoyer de Lorrain l'en avait comme foudroyé. Il venait de toucher du doigt, et ce qui valait mieux, du cœur, les dangers qu'il n'avait pas même entrevus. Il s'empressa de relever le charron, et lui dit avec un accent noté de bienveillance et de fermeté en môme temps :

— Votre conclusion est qu'il faut que je parte, n'est-ce pas?

— Monseigneur...

— Eh bien ! je partirai. Vous avez remis dans le droit chemin ma raison égarée ; vos paroles ont vibré sur un cœur honnête et loyal. Je partirai donc, — quoiqu'il m'en coûte. — Faites seller mon cheval.

— Oh! monsieur le comte, merci! Que Dieu vous récompense!

— Mais, reprit Henri en ramassant son manteau de voyage, je désire faire mes adieux à Thérèse. Je veux emporter son dernier regard comme le souvenir d'un trop rapide bonheur que je garderai toujours pur au fond de mon cœur.

Lorrain n'eut pas besoin de réfléchir longtemps pour répondre crûment au comte :

— Dans votre intérêt, monseigneur, je dois vous refuser cette entrevue ; elle gâterait tout.

L'orgueil du gentilhomme se cabra devant l'obstination de ce manant k défendre pied à pied, et avec une intraitable

énergie le terrain où était engagé l'honneur de sa fille. Mais la logique du gentilhomme, pris dans ses propres sentiments, ne résista pas à la logique du charron.

— Voyons, monsieur le comte, dit enfin celui-ci, vous avez reconnu que je raisonnais juste; vous avez approuvé tout ce que ma sollicitude paternelle m'inspirait pour défendre le repos et le bonheur de mon enfant. Eh bien, croyez-moi, mieux vaut que vous parliez sans la revoir, — sans qu'elle vous revoie. Vous avouiez tout à l'heure que l'effort ne serait peutêtre pas encore trop rude. Qui sait si, après cette entrevue que vous sollicitez et que je persiste à refuser, — excusez mon audace, monseigneur, — il ne nous faudra pas rassembler toutes nos forces pour briser la chaîne que vous allez river.

Henri' se leva; il venait de prendre une décision subite.

— Faites avancer mon cheval, dit-il à Lorrain. — Oui, oui, il a raison, ce brave homme, murmura-t-il en arpentant la pièce, mieux vaut que je parte sur-le-champ.

Quelques minutes après, Martine, la jument du comle, piaffait sous son cavalier.

— Je ne vous oublierai jamais, mon digne Lorrain, murmura Henri en tendant la main au charron, — ni vous, ni Thérèse. Bonne santé à tous deux et soyez heureux !

Henri leva les yeux et aperçut derrière le rideau à moitié flottant d'une croisée, le profil de Thérèse, qui lui parut pâle et rêveuse. Il la salua et s'éloigna de la maison du charron où il laissait plus de souvenirs, plus de regrets, plus de larmes, plus d'amour qu'il ne pouvait se l'imaginer.

En remontant dans la chambre de Thérèse, Lorrain trouva sa fille en pleurs; il la pressa contre son cœur en murmurant tout bas :

— J'ai bien fait de l'éloigner!...

Quant au comte de Lerne, il avait pris le chemin qui le ramenait à sa garnison. Il s'en allait au petit pas de son cheval, absorbé dans ses réflexions. A la sortie du village, il entendit une voix lui dire :

— Eh bien, mon gentilhomme, avez-vous été satisfait de l'hospitalité de Lorrain?

Henri reconnut le paysan qui, la veille au soir, lui avait désigné la maison du charron, il lui tendit une pièce d'or en ajoutant :

— J'ai oublié, hier, de te payer ton renseignement, voici pour les intérêts...

Le jeune officier marcha encore quelques pas, puis faisant tout à coup tourner bride à son cheval, il lui enfonça l'éperon dans les flancs, traversa le village de Chavignon au galop, en évitant de passer devant la maison de Lorrain, et gagna la route de Château-Thierrv.

Henri arriva jusque devant les murs de la ville sans avoir à peine donné à Martine le temps de souffler. A voir l'ardeur avec laquelle il franchissait l'espace, l'impatience qu'il montrait à la moindre hésitation de sa monture, on l'aurait à coup sûr soupçonné de vouloir rattraper les heures perdues. Il y avait loin de cet enthousiasme subit à la froide indifférence avec laquelle il avait répondu à l'appel qui lui avait été adressé.

A vrai dire, rien n'était changé, au fond, dans le sentiment du comte. Il avait pris la route de Château-Thierry après mûre délibération. Toutefois, en se trouvant enfourné dans une des rues de la ville, il s'arrêta tout à coup et se demanda si réellement il était dans Château-Thierry et ce qu'il venait y faire.

— Évidemment, se dit-il, j'arriverai trop tard au rendez-

vous. Je ne trouverai pas le remède que je viens chercher au mal que j'ai puisé là-bas. Qu'importe ! puisque nous voilà, essayons !

Un quart d'heure après, il descendait de cheval dans la cour de l'hôtellerie des Trois Cloches. Au moment où il arriva l'hôtelier des Trois Cloches vint au-devant de lui :

— N'est-ce pas à M. le comte de Lerne que j'ai l'honneur de parler?

— A quoi me reconnaissez-vous, vous que je n'ai jamais \u ?

— Au signalement qui m'a été donné.

— Par qui ?

— Par une dame.

— Cette dame est-elle partie déjà? demanda Henri avec une inquiétude visible.

— Non, monsieur le comte, car voici sa chaise de poste, fit l'hôtelier en désignant une voiture remisée et couverte de boue et de poussière.

— Où est cette dame?

— Elle vous attend depuis ce matin, et m'a donné l'ordre de vous introduire dès que vous seriez arrivé.

— Marchez alors, je vous suis.

L'hôtelier conduisit Henri à l'appartement où la marquise de Lodève suivait avec une impatience, où la colère commençait à s'infuser, la marche des aiguilles sur le cadran d'une horloge, et déchiquetait nerveusement les dentelles de son mouchoir.

Si Henri fût entré le bras en écharpe, le crâne fendu, ou avec une jambe cassée, Mme de Lodève, n'obéissant qu'aux bondissements de son cœur, se fût élancée vers lui, le sourire sur les lèvres et dans les yeux. Mais comme rien dans l'aspect du jeune comte n'indiquait le moindre accident qui pût excuser ce long retard, la marquise se souleva à demi, salua poliment et fil signe à Henri de s'asseoir.

Il y avait évidemment lutte chez Mme de Lodève, entre le

cœur et la tête. La tête, c'était la coquetterie, le dépit, l'amour-propre froissé ; — le cœur, c'était la tendresse, la joie, l'élan spontané.

Henri ne laissa pas que d'être surpris de cet accueil glacial et cérémonieux. En toute autre occasion, il eût protesté. Il se résigna, s'assit comme on l'y invitait et attendit. Le jeune comte avait cela de bon — et de rare à son âge, — c'est qu'il était franc comme l'or ; il ne lui était jamais arrivé jusque-là de fausser sa pensée, par la parole. Il était parti de Laon pour le rendez-vous où il était présentement, par pure politesse: il n'avait obéi, on se le rappelle, à aucun entraînement.

En se séparant de Thérèse, il avait pris la résolution de venir à Château-Thierry, risquant de n'y plus rencontrer Mme de Lodève, mais avec l'espérance et l'arrière-pensée de retrouver peut-être dans l'éclat de ses yeux une étincelle capable de rallumer un feu éteint qui lui fît oublier une passion qu'il était obligé de nourrir à l'état de rêve.

Eh bien, malgré son effort, le rêve dominait dans l'âme de Henri, en présence même de Mme de Lodève. Il resta froid et presque interdit devant elle, causant avec négligence. On eût dit deux personnes inconnues l'une à l'autre, se rencontrant par hasard et essayant de tuer le temps.

La marquise de Lodève fut plus froissée encore qu'étonnée de cette réserve de Henri. Elle se mordit les lèvres jusqu'au sang ; puis s'accusant ensuite, elle pensa que sa tactique avait été malhabile. Mettant alors un piège dans ses yeux, sur ses lèvres et au bout de ses doigts, elle tendit affectueusement la main au comte, en lui disant :

— Vous ai-je fait quelque chose qui vous blesse, Henri ? De Lerne baisa respectueusement la main de Mme de

Lodève.

— Vous n'avez jamais été que bonne et aimable pour moi, madame, lui dit-il.

— Eh bien alors, quittons l'un et l'autre ce ton boudeur

qui nous messied également. Puisque nous voilà réunis, dites-moi que vous êtes heureux, comme je vous dis que je suis heureuse de cette rencontre.

Henri se leva de son siège, où il semblait sur une sellette d'accusé, et vint s'asseoir tout auprès de la marquise.

— Maintenant, continua celle-ci en enveloppant de Lerne de ses regards; maintenant vous allez me raconter à quelle cause il faut que j'atlribue votre retard.

S'il n'avait dû obéir qu'au premier commandement de sa conscience, Henri eût raconté franchement à Mme de Lodève son aventure de la veille. Mais deux motifs retinrent au bord de ses lèvres l'aveu prêt à échapper : d'abord la pensée de commettre un crime odieux de lèse-galanterie, en confessant à une femme charmante qu'il ne l'aimait plus ; à une grande dame sortie du limon de l'orgueil qu'il la sacrifiait à la fille d'un charron de village.

En second lieu, Henri n'était venu à Château-Thierry que pour y chercher l'oubli de cette passion insensée. Il fut donc forcé, pour la première fois, de recourir à la dissimulation ; il imagina je ne sais quelles obligations du service militaire, les chemins impraticables...

— Et, dit-il pour finir, je cours depuis ce matin à toute bride. Le triste état. dans lequel se trouve ma pauvre monture peut en faire foi.

— Je m'en rapporte plus à vous qu'à votre cheval, répondit Mme de Lodève en souriant, je n'irai point vérifier s'il est fourbu.

Tous les traits de Mme de Lodève avaient, en ce moment-là, un éclat qui éblouit Henri, et effaça tout à coup, de devant ses yeux, le fantôme de l'image de Thérèse. En prenant dans la sienne la main de la jeune femme, il la sentit trembler, et son regard en s'a rrê tant sur son bras gracieusement tendu, y vit courir une sorte de frisson rapide comme l'éclair.

Il était certain que la marquise venait, sans que le comte y

eût tâché, de remporter une victoire importante sur lui. Pour Henri, le but qu'il avait cherché en venant à Château-Thierry se trouvait atteint.

— Comment se fait-il donc, demanda Henri en embrassant tendrement le bout des doigts de la marquise, que j'aie été assez heureux pour vous retrouver, arrivant une demi-journée après l'heure que vous m'aviez indiquée ?

— Le secret est-il si difficile à deviner?

— Quoi ! vous m'avez attendu !

— Votre question est presque une injure, mon cher Henri. Doutez de vous, si vous avez des raisons pour cela ; mais douter de moi!... je ne vous en donne pas le droit !... Oui, je vous ai attendu; et s'il faut vous le dire... je vous aurais attendu toute cette journée encore... et...

— Et celle de demain aussi peut-être? interrompit vivement le comte.

— Je ne sais si je ne l'eusse pas fait, reprit Mme de Lodève, en rassemblant tous les débris de sa dignité, mais je ne l'ai point dit..., et ne vous infatuez pas d'un aveu que mes lèvres n'ont pas prononcé.

— La part que vous m'avez faite, répliqua Henri, est trop belle, chère marquise, pour que je m'arrête, en effet, à supposer qu'elle eût pu être plus grande encore. Tout ce que je veux savoir maintenant, c'est comment vous avez pu attendre aujourd'hui, et comment vous auriez attendu demain aussi... en admettant que vous eussiez attendu...

— La raison en est toute simple, — à l'heure qu'il est je suis censée enfermée encore dans mon hôtel de Paris, et je ne dois partir que dans trois jours pour la Flandre, où le marquis, lui, est rendu depuis avant-hier.

— Alors ?

— Alors, nous avons à nous quatre jours nous appartenant, sans trouble, sans nuage, et dont nous pouvons disposer à notre gré...

— Quatre jours ! murmura Henri.

-■ Trouvez-vous donc que ce soit trop? fit la marquise en se dressant dans son fauteuil.

— Je vous laisse compter la durée de notre bonheur par les jours, — répondit le comte en souriant du mouvement de Mme de Lodève ; — et moi, pour qu'il me paraisse plus long, je le veux compter par les minutes de ces quatre jours que le hasard, ou plutôt votre tendresse nous a ménagés...

Entre eux aucun nuage ne se plaça plus de ce moment. Quant au souvenir de Thérèse, il ne paraissait pas qu'il fût venu une seule fois assombrir l'azur de ce bonheur de contrebande.

Lorsque sonna l'heure du départ et de la séparation, Henri insista pour n'en perdre point une minute ; et avec le dernier baiser qu'il déposa sur la main frissonnante de la marquise, il murmura ces paroles dont le sens véritable échappa à celle qui les entendit :

— Merci, vous avez remis mon cœur dans le bon chemin ! Henri avait alors la conviction que si Thérèse n'était pas

oubliée tout à fait, — il ne l'aurait pas voulu, d'ailleurs, — que du moins la blessure faite à son cœur était guérie. La plaie ne saignerait pas, et la cicatrice de cet amour lui resterait pour le lui rappeler. Double part de bonheur et de contentement ru'il rapportait de ce rêve où il avait été exposé à laisser son repos ou son honneur!...

De Lerne accompagna la marquise à deux étapes plus loin que Château-Thierry. En la quittant, il suivit du regard, tant que les courbes de la route le lui permirent, la voiture emportée au galop des chevaux ; au dernier coude du chemin, il distingua un mouchoir blanc qui s'agitait à la portière. A cet adieu, il répondit en soulevant son chapeau et en le faisant tourner au-dessus de sa tête. Puis il ne resta plus rien de ces quatre journées... qu'un léger nuage de poussière que la voiture laissa derrière elle, et que le vent dispersa bientôt.

— Allons, murmura de Lerne en pressant de ses jambes les

flancs de son cheval, regagnons notre garnison ! Ah ! c'est étrange, comme le recto et le verso de chaque feuillet du livre de la vie se ressemble peu !

Martine partit au galop d'abord ; mais le jeune officier avait donné en même temps de l'éperon à son imagination qui partit à toutes brides à travers le champ inépuisable des divagations philosophiques, ce dont Martine s'aperçut bien, car abusant aussitôt des distractions de son maître, elle ralentissait ou accélérait ses allures sans que celui-ci parût s'en apercevoir. Mais la flèche de la cathédrale de Laon se dessina bientôt au sommet de la montagne qu'elle couronne, droite comme une aigrette, et indiqua au cheval et au cavalier le terme de leur voyage un peu fantastique.

Henri mit sa bête au petit pas pour escalader la rude montée qui mène jusqu'à la ville. Pour clore le chapitre de ses réflexions philosophiques, il ne put se défendre de comparer cette rude montée au chemin qui conduit au bon sens et à la raison, logés si haut que, par paresse, on passe toute sa vie à remettre au lendemain pour aller les visiter et leur demander conseil. D'où vient, — ajoutait-il, — que l'on quitte sa garnison en sifflant des fanfares de chasse, et qu'on y rentre le cœur inquiet, troublé, en deuil — des plaisirs qu'on a goûtés et qui ont dû finir, et des désirs qui ont altéré les lèvres sans qu'il leur fût permis de s'en approcher !

Ces réflexions vinrent à de Lerne au moment où il rentra dans son logis glacé par une semaine d'absence, et qui lui parut vide, désert, froid et plein d'échos sinistres comme un sépulcre. Cette solitude, à laquelle il n'était plus habitué, lui fit peur. Il se hûla d'aller rejoindre au jeu ses camarades du régiment.

— D'où viens -tu? lui cria en sautant à son cou un jeune chevalier de seize ans, son cousin.

— - Je reviens de l'enfer, répondit Henri en jetant cinquante louis sur un coup de dé.

— Est-il donc vrai que le diable ait des griffes et des

cornes, demanda le jeune chevalier en voyant le comte ramasser son gain.

— Non, répliqua de Lerne en risquant les cent louis sur un nouveau coup de dé ; non, le diable a de» cheveux bruns, des mains fines, des ongles rosés et des yeux langoureux ; — et il a ton âge, chevalier !

Depuis huit jours qu'il était de retour de sa double excursion, Henri était tombé dans des accès de mélancolie qui faisait dire au petit chevalier que son cousin avait dû passer un pacte avec Lucifer, ou que Satan était plus.laid que ne l'avouait le comte.

— Pour moi, répétait le chevalier, si j'avais rencontré un Satan selon le portrait que tu en as fait, Henri, du diable si je serais sombre et maussade comme tu Tes depuis ton retour.

L'isolement qui avait d'abord tant effrayé de Lerne, lui devint cher. 11 avait peuplé son appartement de souvenirs immatériels dont son cœur était plein. Ce n'était, en effet, que dans le silence de la solitude qu'il pouvait évoquer les deux images de Thérèse et de Mme de Lodève, qui, toutes deux, lui apparaissaient souriantes et gracieuses.

Peu à peu, cependant, les traits de la dernière se couvrirent de voiles; l'oubli l'effaça de nouveau et tout à fait devant ses yeux. Quelque effort qu'il fît pour ramener ce visage charmant, ce corps souple, ce bras qui avait frémi sous ses baisers, c'était toujours la personne de Thérèse qui lui apparaissait dans le calme de sa pureté et de sa grandeur. Maintenant nue Mme de Lodève n'était plus là, visible cl palpable,

l'imagination chez Henri dominait les sens ; l'amour vrai et sincère prenait sa revanche désastreuse pour le cœur du comte.

Henri n'avait pas trop résisté à cet entraînement. Le chemin détourné où il venait d'entrer était bordé de fleurs, qu'il moissonna pendant les premiers jours à pleines mains. Puis il sentit bientôt les épines qui jonchaient le terrain lacérer ses pieds et ses doigts. Il était trop tard pour que Henri revint sur ses pas ; il avait goûté à la coupe du poison, il devait la vider. reconnaissant trop tard que le souvenir de madame de Lodève était impuissant à arrêter l'envahissement de son cœur par l'amour de Thérèse, il chercha des distractions et l'oubli dans le jeu et dans les faciles plaisirs de sa vie de garnison. Vains efforts !

Bientôt ce ne fut plus seulement son âme qui était malade et rompue, mais son corps lui-même. Les fatigues et les brisures de l'un provoquaient chez l'autre d'étranges hallucinations. Un soir que Henri s'était couché dévoré par la fièvre, il rêva être transporté à Chavignon, il y était arrivé en plein jour, en plein soleil, tout reluisant d'aiguillettes et d'épau* lettes, et faisant piaffer les sabots de son cheval à la porte du charron, où il venait de frapper. Ce fut Thérèse qui vint lui ouvrir ; elle était d'une beauté doublée par la poésie du rêve, et vêtue comme pour une noce.

Dès qu'elle eut aperçu le jeune officier, elle poussa un cri de joie en battant des mains. Mais au moment où elle allait s'élancer, Lorrain était apparu tenant à la main un marteau de forge, rougi au feu, et menaçant à la fois la jeune fille et le cavalier que son cheval effrayé emporta, à brides abattues, dans un chemin opposé à la maison du charron. Après avoir galopé dans le vide, et avec cette vitesse que les poètes allemands donnent aux coursiers de leurs fantastiques ballades, Henri avait rencontre au milieu d'un petit bois, de pauvres marchands forains qui l'arrêtèrent, et lui offrirent, pour quelques écus, un habillement de villageois dont il sé'lait revêtu.

Après quoi, son cheval avait repris le chemin conduisant à la maison du charron. Cette fois c'était Lorrain qui se tenait sur le seuil de son atelier, les bras croisés, et le regard fixé dans la direction que suivait le comte. Le charron avait fait bon accueil au jeune villageois, et lui avait offert l'hospitalité en le présentant à Thérèse, qui brodait paisiblement dans un coin de la pièce où était préparé un souper fumant. A l'entrée du nouveau venu, elle avait seulement levé la tête pour le saluer en souriant, et lui avait fait signe de s'asseoir à la place que lui indiquait Lorrain.

Henri en était là de son rêve lorsque les clairons de la caserne le réveillèrent en sursaut. 11 se leva calme et bien résolu à tirer parti de ce rêve dans lequel il lisait un avertissement céleste.

— Il faut que je voie Thérèse, dit-il, ou que je meure, il est certain, continua-t-il en s'habillant pour se rendre à la parade, que si je me présentais chez Lorrain en mon costume d'officier, je serais mal venu, outre que ce serait manquer à ma parole de gentilhomme. Pour revoir Thérèse, je prendrai le déguisement qui doit m'ouvrir les portes de la maison du charron ; et quand je ne devrais respirer que quelques heures près de mon idole, la revoir, c'est tout ce que demande mon cœur !

Après la parade, de Lerne rentra chez lui, écrivit une lettre, qu'il mit dans sa poche, et sortit à cheval par une des portes les plus écartées de la ville. A peine au bas des montagnes, il lança Martine au galop et franchit rapidement l'espace. 11 s'arrêta à un village au-delà de Chavignon ; puis le soir venu, il laissa son cheval et son uniforme dans une auberge, et, déguisé en villageois, il gagna la maison du charron par des chemins de traverse les plus courts. En approchant de ce toit qui lui avait été si hospitalier, où il avait rencontré les germes du plus complet de ses bonheurs et de son malheur le plus grand aussi, il se sentit vivement ému.

La porte du charron était close ; mais derrière les vitres

d'une fenêtre qui donnait dans la pièce basse où il avait été accueilli pour la première fois, il aperçut une lumière qui projetait de languissants rayons ; il colla son œil contre la vitre extérieure et distingua, comme à travers un nuage, le père Lorrain, étendu dans un fauteuil près de la cheminée sans feu et dormant.

Hemi chercha encore, espérant qu'il allait apercevoir Thérèse ; Thérèse n'y était point. 11 attendit, épia, écouta si quelque bruit intérieur ne lui révélerait joint le retour de Thérèse. Thérèse ne revint point ; la maison était silencieuse comme un tombeau, rienri, en examinant avec plus d'attention la pièce où brûlait une chandelle dont la mèche était démesurément allongée, crut s'apercevoir qu'il y régnait comme une atmosphère de tristesse ; il lui sembla que cette salle, qu'il avait vue si propre et si bien tenue, était en désordre ; enfin le sommeil de Lorrain, quoique profond, était agité, inquiet, troublé.

Henri ressentit une émotion poignante. Il se décida à frapper jusqu'à trois fois. Lorrain, s'éveillant comme en sursaut, prit machinalement le chandelier, se dirigea tout droit vers la porte, et avait déjà la main sur la clef de la serrure lorsque, se ravisant, il revint sur ses pas, posa avec colère le chandelier sur la cheminée, et se replaça dans son fauteuil en grommelant:

— Malpeste de celui qui trouble le premier sommeil que j'aie pu prendre depuis trois jours !

Ces mots qui arrivèrent aux oreilles de Henri le frappèrent comme la foudre. Pour que Lorrain n'eût pas dormi depuis trois jours, pour que Lorrain tonnât contre un visiteur nocturne, lui dont la maison était si hospitalière, il fallait qu'il fût arrivé quelque malheur à Lorrain ! Et quel plus grand malheur pouvait atteindre le charron, si ce n'était du fait de Thérèse?

Henri réfléchit une minute, puis pensa que ce n'était plus l'heure de jouer une comédie amoureuse. Il frappa de nou-

veau avec insistance, sans que le père Lorrain fît mine de se lever de son fauteuil, bien qu'il eût appliqué avec colère deux ou trois coups de poing sur les bras de son siège, en s'écriant :

— Cela va-t-il finir, morbleu I

Henri persistait. Un voisin du charron, impatienté, mit la tête à la fenêtre.

— Vous frapperez dix heures de suite, cria-t-il, que maître Lorrain n'ouvrirait pas.

— Qu'est-il donc arrivé à maître Lorrain?

— Des histoires ! Sa fille!... 11 ne vous ouvrira pas, mon garçon ; allez chercher gîte ailleurs.

— Oh ! il m'ouvrira ! se dit Henri que les simples mots du voisin avaient confirmé dans ses cruels soupçons. — Et se reprenant à frapper de nouveau avec plus de vigueur:

— Ouvrez, Lorrain, ou j'enfonce votre porte!

— Osez donc! hurla le forgeron, en allongeant le bras vers une lourde barre qui se trouvait à portée de sa main.

— Ah ! vous ne tueriez pas le comte de Lerne, père Lorrain ?

A ce nom, le charron lâcha la barre de fer, bondit vers la porte, dévida le double tour de la clef, et Henri entra.

Lorrain fit deux pas en arrière en voyant en face de lui un jeune villageois au lieu de l'officier à qui il croyait avoir ouvert sa porte.

— C'est moi, c'est bien moi, maître Lorrain, dit Henri en rejetant son large chapeau — rassurez-vous. Je remercie le ciel de la mauvaise pensée qui m'avait traversé le cerveau. Peu importe maintenant que je vous dise ou ne vous dise pas pourquoi je suis sous cet accoutrement. Un malheur vous a frappé, Lorrain, et me voici. Dites-moi où est Thérèse?

Le brave charron tomba dans son fauteuil et sanglotla, la tête cachée dans ses deux uiait,s. Henri comprit que le plus simple était de laisser son cours à une douleur que sa présence ravivait sans doute. Ouelle que fût son anxiété, il atten-

dit, le bras appuyé sur le dossier du fauteuil au fond duquel se lamentait Lorrain. Enfin celui-ci parut se calmer un peu; il essuya ses larmes et leva la tête.

— Où est Thérèse? demanda de nouveau Henri.

— Ah! monsieur le comte, murmura le pauvre homme, on me l'a prise, elle est partie.

— Qui vous a pris Thérèse? avec qui est-elle partie?

— Avec une dame qui est venue la réclamer au nom de sa mère.

— Au nom de sa mère?

— Oui! oui!

— Thérèse n'était donc pas votre fille?

— Non, monsieur le comte, et pourtant...

Lorrain ne put achever; ses bras s'arrondirent comme s'il avait voulu presser dans l'air un fantôme qu'il ne trouva pas. Quand il fut calmé, le charron raconta à Henri l'histoire de cet enlèvement, que nous allons à notre tour faire connaître au lecteur. Mais disons tout de suite que Lorrain, questionné sur le nom delà dame qui avaitrépandu un si grand trouble dans son bonheur, avait répondu qu'elle se nommait la marquise deLodève.

— Mme de Lodève! s'écria Henri en pâlissant.

— Vous la connaissez? demanda le charron visiblement inquiet de l'émotion de Henri.

— Oui je la connais, Lorrain, oui je la connais ! Et c'est une fatalité que ce soit entre ses mains que se trouve Thérèse!...

— Thérèse ne sera donc pas heureuse avec cette marquise? Oh ! ne me cachez rien, monsieur le comte !

— Thérèse sera heureuse... si elle ne prononce pas mon nom devant Mme de Lodève ; si elle ne lui dit pas ce secret que vous n'ignorez pas, de mon amour pour Thérèse, et... de l'amour de Thérèse pour moi !... Allons! arrive que pourra! Je vais aller trouver Mme de Lodève, le marquis de Lodève, le roi lui-même s'il le faut, et j'arracherai Thérèse de celte mai-

son! Dans dix minutes, j'aurai retrouvé mon cheval, et je serai sur la route de Lille. Adieu, Lorrain !

Henri tendit au charron une main que celui-ci haisa avec respect en la couvrant de larmes.

En effet, moins d'un quart d'heure après cette scène, Henri avait enfourché Martine et galopait vers la Flandre.

Voici ce que Lorrain avait raconté au comte de Lerne.

Le lendemain du jour où Henri avait, quitté Mme de Lodève sur la grand'route, et dans la matinée une chaise de poste était entrée dans Chavignon, en suivant la rue principale. Les postillons, après avoir pris leurs informations, avaient conduit la voiture devant la porte de Lorrain.

A l'arrivée de la chaise de poste, le charron s'imaginant aisément qu'on recourait à ses services pour quelque réparation, apparut sur le seuil de sa maison, ses outils à la main, Thérèse qui avait tiré le rideau derrière la croisée de la chambre basse, regardait curieusement ce qui se passait. Au moment où la voiture s'arrêta, une jeune femme en élégant costume de voyage, passa la tête par la portière et s'adressant au charron :

— C'est vous que l'on nomme Lorrain?

— Oui, madame.

— Ouvrez la portière et abaissez le marchepied. J'ai affaire avec vous.

Thérèse en voyant cette manœuvre sortit et vint offrir ses services à la voyageuse.

— Merci, mon enfant, dit celle-ci en s'appuyant sur le bras de Thérèse pour descendre de la voiture.

Elle regarda la jeune fille avec une attention un peu émue et entra dans la maison du charron.

— Pouvez-vous me conduire dans une pièce où je pourrai causer quelques instants avec vous? demanda-t-elle à Lorrain.

— Ici, répondit le charron en désignant la chambre basse que nous connaissons déjà, — si madame la trouve convenable...

— Madame la marquise, dit la voyageuse en s'assevant et avec ce ton de suprême hauteur qui, en ce temps-là, n'excluait pas la bienveillance envers les inférieurs.

— Madame la marquise ne désire rien prendre ? demanda Thérèse, qui comprenait avoir le droit d'intervenir dans cette circonstance.

— Rien, mon enfant, répondit la marquise, en fixant sur Thérèse deux yeux fort beaux, mais dont l'éclat autant que le regard inquisitorial forcèrent la pauvre fille à baisser les siens.

La voyageuse, avec cette rapidité que possèdent les femmes quand il s'agit d'examiner une autre femme de la tù\e aux pieds, avait en moins d'une minute analysé Thérèse dans les moindres détails, à pouvoir dire combien elle avait de veines bleuâtres serpentant sous le fin épidémie de ses mains et de son col. La marquise avait, en outre, apporté dans cet examen une attention intéressée.

Elle dit tout à coup :

— Mademoiselle, voulez-vous nous laisser, je voudrais causer seule à seul avec Lorrain.

Thérèse salua et se retira.

Le charron sentit comme un froid lui courir de haut en bas ; des gouttes de sueur perlèrent sur son front. Un mauvais pressentiment lui traversa le cœur. 11 fixa sur cette grande dame un regard interrogateur qu'en toute autre circonstance, il n'aurait certes pas osé hasarder.

— Cette jeune fille est votre enfant? demanda la marquise.

— Oui... madame la marquise... balbutia le charron.

— Et vous n'avez pas d'autre enfant?

— Non, madame la marquise.

— Comment la nommcz-vons?

— Thérèse.

— Quel âge a-t-eile ?

— Dix-sept ans à l'été qui vient.

— - C'est bien cela! murmura la marquise; puis, reprenant : Comment avez-vous élevé Thérèse?

— De mon mieux; et ce que je n'ai pu lui enseigner, vu que je ne le savais pas, elle l'a appris elle-même... Mais pourquoi ces questions?

— Je vais vous le dire, fit la marquise. D'abord je me nomme la marquise de Lodève.

Lorrain salua très-humblement ce nom qui lui était inconnu; mais ses craintes de tout à l'heure redoublèrent.

— 11 y a bientôt dix-sept ans, — reprit la marquise, — car nos renseignements sont bien d'accord, — qu'une dame dont vous ignoriez le nom, vint la nuit frapper à votre porte, et vous demanda asile pour quelques heures...

— C'est vrai... c'est vrai !... balbutia le charron se tenant à peine sur ses jambes.

— Cette malheureuse femme, reprit madame de Lodève après un moment de recueillement, était... souffrante...

— Oui, et si souffrante môme, — interrompit Lorrain, qu'une demi-heure après son arrivée, elle accoucha d'une petite fille en même temps que ma défunte femme mettait au monde un enfant mort.

— C'est encore bien exact, murmura la marquise, et la dame en question vous pria de recueillir sa fille, de la garder, de rélever; elle vous promit de vous récouipenser largement jusqu'au jour où elle viendrait vous redemander son enfant. Si elle n'a tenu aucune de ses promesses, c'est qu'elle ne l'a pas pu, croyez-le bien...

— Oh! je De lui reproche pas! s'écria le charron. Dieu merci ! je n'ai pas même eu besoin d'employer le premier argent quVùe m'avait donné. Thérèse a été allaitée par ma

femme, élevée comme notre propre enfant. ..Mais de qui tenezvous ces détails?

— La malheureuse more, reprit Mme de Lodèye sans répondre à la question de Lorrain, brisa en deux un bracelet qu'elle portait au poignet, vous en donna une moitié et vous dit de ne rendre Thérèse qu'à la personne qui vous présenterait l'autre moitié du bracelet.

— L'auriez- vous? balbutia Lorrain en tombant inerte sur une chaise.

— Voilà cette moitié de bracelet, répondit la marquise en retirant le bijou brisé d'un petit écrin.

Lorrain demeura atterré. Il n'avait plus ni voix, ni geste; il n'entendait, ne voyait plus rien. Il essaya de parler, il ne put que pousser un cri guttural, entrecoupé de sanglots. Enfin il tomba aux genoux de la marquise, les mains jointes :

— Oh ! laissez-la-moi, s'écria-t-il tout à coup, laissez-lamoi, c'est mon bien, mon bonheur, ma vie ! Songez-donc qu'elle n'a eu ni pure ni mère, que c'est moi qui l'ai élevée; que c'est pour elle que j'ai vécu et travaillé jusqu'à ce jour! Songez donc qu'elle m'aime comme je l'aime, que je mourrai si vous nous séparez !...

Le pauvre Lorrain exhalait sa douleur en termes à fendre le cœur. Mme de Lodève ne put retenir ses larmes. Allons, Lorrain, dit-elle, c'est au bonheur de Thérèse qu'il faut songer avant le vôtre...

— Que voulez-vous faire d'elle? demanda le charron.

— L'emmener avec moi, la rapprocher d'un monde pour lequel Thérèse est née, lui rendre son rang...

— Mais elle ne sera jamais plus heureuse qu'elle l'a été ici... toute sa vie !...

— C'est possible; mais on n'est pas né pour ne songer qu'au bonheur !

Le peuple n'était pas encore assez philosophe en ce tempslà pour rétorquer cette pensée de la marquise; aujourd'hui, quel beau jeu elle eût donné au moindre des charrons pour

disserter jusqu'à perte de vue! Mais, en ce temps-là, Jes raisons de société et de rang l'emportaient sur toutes les considérations. Le peuple en avait le spectacle quotidien sous les yeux, et il pouvait croire que c'était là la destinée naturelle des grands de ce monde; et puis, et surtout, môme dans les plus dramatiques occasions, le peuple ne discutait guère avec la noblesse.

Lorrain prit le seul parti que lui laissait la décision si nettement exprimée par la marquise; il courba la tête, et protesta par le silence et par les larmes.

— Mais qui donc vous a remis ce bracelet? demanda-t-il après un moment.

— La mère de Thérèse à son lit de mort.

— Sa mère!.,, répéta Lorrain en fixant sur la marquise deux yeux scrutateurs. Et vous, madame, qui donc êtesvous?

— La marquise de Lodève, je vous l'ai dit 1 Maintenant, appelez Thérèse.

— Oh ! madame la marquise, ne lui dites pas que vous l'emmenez pour tout à fait, ça lui briserait le cœur...

— Soit ! dit Mme de Lodève, qui comprenait au fond la douleur de ce malheureux, et le trouble' que sa présence apportait dans ces deux existences. — Soit! je le veux bien, nous prétexterons une absence momentanée de quelques jours.

— Et puis, j'ai autre chose à vous demander...

— Parlez!...

— Vous me laisserez l'embrasser encore, pour lui dire adieu, comme si elle était toujours Thérèse Lorrain... et non pas une demoiselle...

— Certainement, répondit la marquise, certainement...

On comprend que ies adieux de Lorrain, à celle qu'il appelait encore sa fille, furent déchirants; si bien que Thérèse en fut comme épouvantée, et lui dit :

— Mais pourquoi tant pleurer, père, puisque c'est pour quelques jours seulement que nous nous séparons, et que

madame la marquise aura la bonté de me ramener ellemême.

— Oh ! c'est égal, vois-tu, chère petite, c'est pour la première fois que je me sépare de toi... et...

Les sanglots étouffèrent la voix du charron, et Thérèse, penchée à la portière qui s'enfuyait au galop des chevaux, vit le pauvre homme agenouillé sur le seuil de sa porte, lui envoyer des deux mains un suprême adieu. La voiture tourna un coude du chemin, et Thérèse, heureusement, ne vit pas que les voisins de Lorrain avaient été obligés de le relever, évanoui, pour le transporter dans l'intérieur de la maison, dépeuplée désormais comme le cœur de ce malheureux.

Lorrain avait caché aux personnes qui lui portèrent secours la vérité sur le départ de Thérèse, bien que chacun le pressât de questions.

— Allez, allez! mes amis, leur dit-il, je vous remercie bien de l'intérêt que vous me montrez. Ma douleur est toute naturelle, vous la comprenez tous; mais dans trois jours, Thérèse me reviendra, et nous ferons une fameuse bombance, ajouta le charron, avec un sourire forcé.

Il ne retint auprès de lui qu'un jeune ouvrier, maître charpentier du village, nommé Lherbin, un camarade d'enfance de Thérèse, ayant seulement quelques années de plus qu'elle et sur qui le charron avait jeté les yeux pour un mariaec dans l'avenir, comme chose possible, entre lui et Thérèse. A. vrai dire, Lherbin avait toujours aimé tendrement sa petite cama* rade; il se fût jeté au feu ou à l'eau indifféremment pour lui rendre service, mais il n'y avait pas apparence qu'il eût jamais songé à montrer pour elle un sentiment au-dessus d'un dévouement fraternel.

C'était un laborieux garçon que ce Lherbin; il ne s'était pas dérangé de son travail pour aussi peu de chose qu'une chaise de poste traversant le village; il ne se trouvait donc point, comme tant d'autres, spectateur de la scène qui se passa devant la maison du père Lorrain. Seulement, dès que la

rumeur publique l'eut averti, il était accouru près du charron, qu'il trouva plongé dans le violent désespoir que nous savons. Dès que la porte eut été fermée, Lorrain prit Lherbin dans ses bras et lui dit d'une voix étouffée :

— A toi, garçon, je puis tout avouer... Thérèse...

— Eh bien? .

— Elle ne reviendra plus jamais! plus jamais!...

— Thérèse ne reviendra plus jamais, dites-vous? Pourquoi? Que lui arrive-t-il? Qui vous enlève donc votre fille? Qui donc a ce droit-là ?

Lherbin avait posé toutes ces questions avec une rapidité fébrile et colère.

— Qui? répondit Lorrain en se dressant droit comme un fantôme de la chaise où il était assis. Qui ! Mais sa famille !...

— Sa famille? demanda Lherbin, dont l'esprit se troublait.

— Ah! mon pauvre garçon ! Thérèse n'était point ma fille!

— Ah! ça, voyons, vous avez la fièvre, père Lorrain. Ce que vous dites-là n'a pas le sens commun.

— C'est trop vrai, par malheur, répondit le charron en s'arrachant les cheveux. Je t'ai trompé, j'ai trompé tout le monde. J'ai trompé Thérèse. Je me suis trompé moi-môme. Je vais tout te dire, si j'en trouve la force, tiens, assieds-toi là et écoute-moi.

Et le charron, moitié pleurant, moitié jurant de désespoir, raconta à Lherbin tout ce qui s'était passé à la naissance de Thérèse, tout ce qui venait de se passer entre lui et la marquise de Lodève.

— Mais c'est un vol, ça, absolument un vol, s'écria Lherbin en frappant sur la table un coup de poing à la briser. On a trompé Thérèse; on ne l'a pas consultée; à coup sûr, elle aurait refusé de vous quitter. Et comment avez-vous livré votre fille de Ja sorte, sans preuve? Est-ce que vous n'auriez pas pu nier d'ailleurs. Comment vous aurait-elle prouvé que vous aviez menti?... Oh! ma pauvre petite Thérèse!... Il faut demander justice au roi.

— Eh ! mon pauvre garçon, tu ne réfléchis donc pas contre qui nous demanderions justice! Est-ce que des cœurs de manants comme toi et moi, mis dans la balance, pourraient l'emporter sur la volonté et les droits d'une famille toute puissante... Ah! pourvu que Thérèse ne m'oublie pas, et qu'on ne l'oblige pas à m'oublier!

Lherbin tomba dans une profonde rêverie. Aux crispations de ses doigts, aux contractions des muscles de son visage, on devinait quelle pensée de rage le torturait. Il se leva tout à coup en s'écriant :

— Ce que j'ai dit, je le ferai Je m'en vais à Château-Thierry consulter les gens de justice

Et sans que Lorrain ait pu lui faire entendre raison sur ce point, Lherbin était parti comme une flèche. Après que le jeune maître charpentier l'eut quitté, l'isolement où il se trouvait avait fait peur à Lorrain et avait doublé sa douleur. 11 avait obstinément refusé d'ouvrir sa porte à quiconque ; jour et nuit il se promenait dans la salle basse où nous l'avons retrouvé. La fatigue avait fini par briser ce corps robuste; le charron s'était endormi dans son fauteuil, et il ne se rendait pas bien compte de son action, au moment où, réveillé en sursaut, il s'était levé pour ouvrir la porte à Henri de Lerne.

Maintenant que Henri court sur la route de Lille, et Lherbin sur celle de Château-Thierry à la recherche des gens de justice, revenons à Thérèse et à la marquise de Lodève.

Le tête à tête entre Mme de lodève et Thérèse avait été silencieux et triste pendant le voyage, qui dura trois jours, de Chavignon au château de la marquise, situé à dix lieues en deçà

de Lille, — à part quelques questions très-vagues auxquelles

Thérèse répondit timidement et le cœur tout gonflé.

La marquise, pendant le voyage, fut pleine de prévenances pour la jeune fille de qui la beauté, la candeur et l'intelligence lui inspiraient de vives sympathies. Deux ou trois fois même en voyant ses yeux se remplir de larmes, après qu'elle se fut penchée hors de la portière comme pour chercher à retrouver la maison qui, hélas! était déjà bien loin derrière elle, la marquise embrassa Thérèse avec effusion, mais sans lui parler ni du passé, ni du sort à venir qui l'attendait.

Arrivées au château, les deux femmes se retirèrent dans l'appartement de la marquise, dont Thérèse contemplait avec une sorte d'étonnement et d'éblouissement naïf, les richesses inconnues à ses regards.

— Reposez-vous quelques instants, mon enfant, lui dit Mme de Lodève, je vous rejoindrai tout à l'heure.

Thérèse se sentit comme perdue au milieu de cette vaste pièce, où aurait tenue toute la maison du charron. L'isolement où elle se trouvait ramena, par une pente naturelle, sa pensée vers Chavignon, et une vague mélancolie s'empara de son àme.

En quittant Thérèse, la marquise s'était rendue auprès de son mari, et, après lui avoir rendu compte de son expédition, elle ajouta pour conclure :

— Cette enfant est charmante, monsieur; quand je lui aurait fait quitter ses habits de campagne, je vous ferai prévenir pour que vous la veniez voir.

— Soit; et vous vous chargez alors d'instruire cette jeune fille de son passé, de sa position présente, et de lui apprendre à quels litres la voilà dans ce château?

— C'est délicat, dit la marquise.

— Je le sais, et c'est à cause de cela qu'il vaut mieux que ce soit vous que moi qui vous chargiez de cette mission. Les femmes ontdes délicatesses que nous n'avons pas, nous autres

hommes. Je la ferais pleurer, moi, là où vous la ferez rêver, vous...

— Eh bien ! soit !

La marquise rejoignit Thérèse, qu'elle trouva assoupie au fond d'un grand fauteuil. Le bruit delà porte éveilla la jeune fille, qui, se levant toute intimidée :

— Oh ! pardon, madame la marquise, de m'être ainsi endormie quand je savais que vous deviez revenir.

— Mais, mon enfant, dit Mme de Lodève en s'asseyant à côté d'elle, il ne faut point croire que dans cette maison vous soyez obligée à une contrainte servile. Ce qu'il vous plaira de faire, vous le ferez, car votre place ici, chère Thérèse, sera celle que vous donnent votre naissance et votre parenté avec M. le marquis...

— Ma naissance et ma parenté avec M. le marquis ! s'écria Thérèse pâle et tremblante, que voulez-vous dire, madame ?

— C'est une histoire que j'ai mission de vous raconter, mon enfant ; vous sentez-vous disposée à l'entendre?

— Parlez, oh! parlez, madame, je vous en supplie... mais, d'abord, permettez-moi une question?

— Laquelle?

— Vous avez dit tout à l'heure quelques mots qui sont un grand mystère pour moi, et qui en même temps me font craindre...

— Quoi donc ?

— Une séparation d'avec Lorrain, mon père... Vous m'avez trompée alors... Le séjour que je dois faire ici ne serait point momentané, comme vous me le disiez; il faudra que je reste auprès de vous...

— Toujours,... c'est vrai, répondit Mme de Lodève.

— Lorrain ! mon père ! mon bon père ! s'écria Thérèse en éclatant, je ne le reverrai donc plus!... Non !... reprit-elle en profitant du silence que gardait la marquise, non je ne veux plus rien savoir... Laissez-moi m'en retourner près de Lorrain.

2oi THÉRÈSE LORRAIN

— Voyons, dit la marquise en lui prenant les mains avec tendresse, calmez-vous, Thérèse, écoutez-moi, et vous jugerez après si vous ne devez pas rester avec nous. C'est un secret qu'il faut que vous appreniez...

— J'écoute, fit la jeune fille, sans arrêter le flot de ses larmes.

— Votre mère, reprit la marquise, était la fille d'un riche bourgeois, marchand drapier à Soissons.

Thérèse leva la tête, et, se tournant vers Mme de Lodève:

— Ma mère !... dites-vous... et comment alors suis-je appareillée avec M. le marquis.

— Voire mère était bien jeune, presque une enfant encore, elle avait seize ans, lorsqu'elle fut séduite par le fils du gouverneur de Soissons, frère de M. le marquis de Lodève...

A ces mots, Thérèse se couvrit le visage de ses deux mains, et courba la tète comme si le crime de sa naissance eût pesé sur elle.

— Quand il ne lui fut plus possible de cacher sa honte, continua Mme de Lodève, elle s'enfuit de la maison paternelle, marchant au hasard, à l'aventure, comme une folle. La providence la conduisit à Chavignon, et, mieux encore, dans la maison de Lorrain, où elle vous donna le jour, en même temps que la femme du charron mettait au monde un enfant mort, ce qui fait que vous devîntes leur fille... d'adoption.

— Ma mère ! murmura Thérèse en regardant la marquise avec des yeux hagards, et en même temps ses lèvres blêmes tremblaient agitées par une fièvre subite.

— La pauvre femme revint chez elle, implorant sa giàce... mais elle fut chassée du toit paternel.

— Oh! c'est affreux! s'écria Thérèse... mais pourquoi mon père... M. de Lodève, dois-je dire, n'épousa-t-il pas ma mère?

— Vous n'en sauriez comprendre les raisons, répliqua la marquise.

— Pourquoi? insista Thérèse.

— M. de Lodève était duc et pair,., et le roi lui eût détendu d'épouser la fille d'un marchand...

Thérèse ne répondit rien. Elle s'enfonça dans son fauteuil, et le souvenir de son amour naissant pour Henri se dressa tout à coup devant elle. Elle joignit les mains et les leva vers Je ciel; ses lèvres murmurèrent ces mots :

— Dieu soit loué de m'avoir donné la raison et la force de lui échapper! — Mais que devint ma mère? demanda-t-elle tout à coup en se rapprochant de la marquise.

— Votre mère entra au couvent et alla chercher dans l'amour de Dieu et l'austérité des pratiques religieuses le pardon de sa faute... Mais il y a dix jours...

Mme de Lodève s'arrêta. A l'hésitation de sa voix, à la pâleur qui couvrit son front, à la pression plus sympathique de sa main, Thérèse devina ce que les lèvres de la marquise n'avaient point articulé.

— Elle est morte! s'écria la jeune fille, en tombant à genoux et en cachant sa tête dans le sein de Mme de Lodève.

— Oui, morte, reprit celle-ci après un moment. Mais au moment de rendre son âme à Dieu, elle nous a fait appeler à son chevet, le marquis et moi; elle nous a raconté cette triste histoire de sa jeunesse; je ne vous répéterai pas ses regrets de n'avoir pas pu vous serrer dans ses bras, chère petite; elle vous savait vivante, belle, pieuse; elle nous a dit où nous vous trouverions; le marquis et moi nous lui avons promis de vous recueillir, de vous traiter comme il convient que vous le soyez,, Thérèse...

Nous n'essayerons pas de décrire la ~scène qui suivit cette révélation. Je dirai seulement que pendant une demi-heure, Thérèse resta en prières.

— Et mon père? demanda-t-elle ensuite à la marquise.

— Votre père çst mort depuis longtemps. Lui aussi, il avait, à son lit de mort, fait promettre au marquis de vous ouvrir ses bras et la porte de sa maison, si nous vous retrouvions,. Car il ignorait, lui, où vous étiez...

Thérèse se sentit moins émue de la révélation relative à son père; elle montra même, en ce moment, une certaine gravité de visage qui étonna la marquise. Évidemment, cette jeune fille avait au fond de son cœur et de sa conscience, prononcé une condamnation muette mais sévère.

— Pardonnez-moi, madame, dit-elle en tendant la main à la marquise, si je ne verse point sur la mémoire de mon père les mômes larmes que m'ont arrachées les malheurs de ma mère...; mais aucune femme ne m'a aime'e en ce monde, tandis que le ciel m'avait envoyé un homme qui m'a chérie, idolâtrée..., à qui j'ai voué toute mon âme... j'ai connu mon père... et je Fai laissé à Chavignon. Oh! je le reverrai, n'estce pas, madame? vous ne me le défendrez pas!... Je pourrai l'aimer et le bénir toujours, n'est-il pas vrai?

— Oui, mon enfant, je vous le promets.

La marquise donna le temps à Thérèse de se remettre un peu des rudes émotions qu'elle venait de traverser; puis elle lui dit :

— Une partie de la fortune de votre père vous sera comptée à votre mariage, selon sa volonté dernière. Quant à votre position dans cette maison, mon enfant, elle sera, d'accord entre le marquis et moi, ce qu'il convient qu'elle soit. Pour moi, je vous traiterai et vous aimerai comme une sœur; le voulezvous bien?

— Merci, madame ! murmura Thérèse en tendant la main à la marquise.

Mais madame de Lodève ouvrit ses deux bras et y pressa la jeune fille avec une vive tendresse.

— Maintenant vous allez quitter ces habits et prendre ceux qui vont à votre rang.

Après avoir dit, elle remit Thérèse aux mains de deux femmes qui, de cette jeune et belle villageoise, firent tout à coup une resplendissante grande dame.

Thérèse ne parut ni gauche ni mal à l'aise dans ses nouveaux atours; on eût dit qu'elle n'avait jamais porté autre

chose en sa vie que le brocart et la dentelle. Son pied emprisonné dans de petites mulles de satin, ne pouvait pas paraître plus petit qu'il était, mais il avait une cambrure que les souliers de Chavignon, si coquets que les rendît la jeune fille, ne faisaient pas valoir. Ses bras délicieusement arrondis rehaussaient l'éclat des bracelets qu'on y attacha, plutôt que ceuxci ne les ornaient. Thérèse en se regardant dans un miroir qui reflétait son image de la tête aux pieds, ne put s'empêcher de sourire; puis une subite rougeur colora son visage. Le souvenir de Henri, un moment effacé, venait delà frapper au cœur, et elle songea combien le jeune gentilhomme l'aimerait bien davantage et la trouverait infiniment plus belle.

Au moment où les femmes de la marquise allaient emporter les grossiers vêtements que Thérèse venait de quitter :

— Oh! laissez, s'écria-t-elle, laissez-moi embrasser ces vêtements qui ont été les témoins de mon bonheur passé, et qui ont abrité mon cœur pendant si longtemps!...

— Maintenant, — lui dit madame de Lodôve, — je veux vous conduire vers le marquis. 11 nous attend; venez, j'ai voulu qu'il ne vous vît que dans tout votre éclat.

Au moment de sortir de la chambre, Thérèse s'arrêta tout à coup ; elle fit un pas en arrière en portant la main à son cœur.

— Qu'avez- vous? demanda la marquise.

— Je ne puis garder ces habits, madame, répondit Thérèse; il y a dix jours que ma mère est morte, et c'est le deuil qui me convient...

Pendant que Thérèse prononçait ces paroles, le marquis de Lodève entra dans la chambre.

— Votre nièce, lui dit la marquise, en prenant par la main Thérèse tremblante et émue. N'est-ce pas qu'elle est belle?

— Elle est plus que belle, répondit le marquis en embrassant Thérèse sur le front, elle est charmante! Pauvre petite! ajouta-t-il en essuyant furtivement une larme.

2oS THÉRÈSE LORRAIN

M. de Lodève contempla un instant Thérèse, lui adressa quelques douces et bienveillantes paroles auxquelles la jeune fille répondit par un regard sympathique, puis se retournant vers la marquise :

— Celte enfant, au moment où je suis entré, demandait à prendre ses habits de deuil, elle a raison; laissons la donc et venez avec moi que je vous confie un projet.

Restée seule un instant avant que les femmes de la marquise entrassent dans la chambre pour prendre ses ordres, Thérèse se regarda de nouveau dans la glace, et murmura en comprimant les battements de son cœur :

— Oh! maintenant, il faudrait pouvoir informer le comte de Lerne de tout ce qui vient de m'arriver !... J'écrirai demain à Lorrain... ou plutôt je confierai tout à la marquise... il est possible qu'elle connaisse Henri... elle me donnera un conseil.

Thérèse rougit, en voyant entrer les femmes, d'être surprise au milieu de cette pensée de bonheur.

— Savez-vous à quoi j'ai songé, marquise, dit M. de Lodève à sa femme, quand ils se trouvèrent seuls.

— Quand vous me l'aurez dit, je le devinerai.

— Quoique charmante au possible, cette jeune fille sera peut-être difficile à marier.

— Vous croyez cela, vous?

— Sa fortune sera convenable, je le sais mieux que personne, moi qui vais être obligé de rendre gorge. Mais enfin le mystère de sa naissance...

— Où voulez-vous en venir avec vos hésitations?

— Je crois que le plus court serait de marier Thérèse avec Langet, mon secrétaire.

— Êtes-vous fou? s'écria la marquise, un homme de rien ! laid comme un singe et qui a toujours de l'encre au bout de ses doigts.

— 11 est instruit, je pourrai lui faire acheter une charge au Châtelet, ou à la cour des comptes, et...

THÉRÈSE LORRATN 259

— Allons donc! Thérèse est faite pour prétendre à l'alliance de quelque gentilhomme...

— Une bâtarde !...

— Votre nièce, marquis... vous avez promis à votre frère qu'elle prendrait cette qualité...

— Eh bien!... à la rigueur, on pourrait obtenir du roi d'anoblir Langet...

— Ce ne -sera jamais qu'un anobli, et de plume encore, et cela ne l'empochera pn: de tacher d'encre les robes de Thérèse... Nous lui trouverons mieux.

— Tàchez-y, soit!

— Il ne sera pas difficile dans tous les cas, de trouver mieux que votre Langet, je vous en réponds.

Une lettre de Thérèse était partie pour Chavignon, annonçant à Lorrain l'accueil qu'elle avait reçu, ses grandeurs inattendues, les bontés dont on la comblait, et protestant de son éternelle tendresse pour celui qu'elle ne cesserait jamais d'appeler son père. Ce devoir de sa conscience rempli, Thérèse s'était laissée aller avec une confiance sans borne à l'affectueuse sympathie que lui montrait la marquise de Lodève, et qui s'était accrue de jour en jour.

Un moment troublée par tant de caresses nouvelles pour elle, la pauvre enfant était toute prise par cette bienveillance capiteuse, et au bout de trois jours son cœur n'eut plus de secrets pour madame de Lodève. Le premier de ses secrets auquel elle donna la liberté avec le plus d'empressement et de joie fut

le récit de la visite du comte de Lerne chez le charron, l'incident du feu, finalement son amour pour Henri, de qui elle s'estimait fière d'être digne désormais.

Thérèse faisait cette confidence à madame de Lodève, le soir, dans une chambre à peine éclairée par une lampe, en sorte qu'elle ne vit point la pâleur morbide qui se répandit sur les traits de la marquise au moment où elle avait laissé tomber timidement de ses lèvres le nom de Henri, ni leur expression de stupéfaction et de colère. Thérèse eût compris, à ce moment-là, qu'elle était perdue. Mais quand elle eut dit comment le jeune gentilhomme était arrivé pour la première fois à Chavignon, et l'obstination qu'il avait mise à n'en pas vouloir partir, après avoir montré une hâte extrême pour se procurer un cheval de rechange, la marquise sentit un double poignard lui entrer dans le cœur.

Elle avait été blessée d'abord par la jalousie, elle le fut cette fois par l'amour-propre. Pendant qu'elle, une grande dame, attendait Henri, celui-ci l'oubliait en chemin auprès de la fille du charron !

Madame de Lodève poussa alors un cri de rage concentrée.

— Mon Dieu! qu'avez-vous, madame? lui demanda Thérèse, qui, en se rapprochant d'elle, s'aperçut de la décomposition de son visage. .

— Rien, rien... répondit la marquise en se levant... une légère indisposition.

— Voulez-vous que j'appelle quelqu'un?

— C'est inutile...

Et comme Thérèse, la voyant quitter la chambre, voulait l'accompagner :

— Je désire être seule, veuillez me laisser...

Ce fut donc Thérèse qui sortit, sans pouvoir se rendre compte de l'accent de dureté qui avait accompagné les paroles de madame de Lodève, et se retira dans sa chambre pour rêver, au loisir de son cœur, à son amour dont elle venait de

rallumer toutes les étincelles en en faisant cette imprudente confidence.

Quand la marquise se trouva seule, elle laissa déborder, en flots amers, tout son ressentiment, toute sa rage, monologue coupé de larmes et de trépignements, et qui exhala tout ce qu'une femme blessée dans son amour et froissée dans sa dignité peut laisser monter de son cœur à ses lèvres.

Après le premier accès, elle songea à la double vengeance que méritait un tel affront, vengeance qui pourrait atteindre à ia fois Henri et Thérèse.

— Ah ! s'écria-t-elle tout à coup, vous m'avez frappée par l'épée, eh bien, vous périrez tous deux par l'épée!

Madame de Lodève laissa la tempête de sa colère se calmer un peu, afin de mieux dissimuler sous une apparence de sérénité l'odieux de son projet. Puis elle fit prier son mari de la venir trouver.

— Eh quoi ! dit le marquis en entrant, Thérèse n'est point auprès de vous?... je vous croyais inséparables...

— C'est parce que j'ai à vous parler d'elle, monsieur, que je désire que nous causions tôte-à-tête.

— Est-ce donc si grave, marquise, que vos sourcils se crispent et que vous déchiriez à beaux ongles la dentelle de votre mouchoir?

— Trèsrgrave, monsieur.

Et par un mouvement naturel en pareille circonstance, madame de Lodève se leva et alla pousser le verrou de la porte, comme si les verrous empêchaient la voix de passer à travers les planches, comme s'ils empêchaient les curieux d'entrer !

■ — Diable, fit le marquis, cela tourne au tragique.

— Je viens de recevoir de singulières confidences de votre nièce, dit tout à coup la marquise en appuyant sur le mot.

— Et lesquelles?

— Nous avons été bien naïfs, vous et moi, moi la première,

de croire qu'une fille issue d'une pareille mère, et élevée par un charron de village, pût être une innocente créature...

— Qu'est-ce donc?

— La simplicité de Thérèse a du moins servi à une chose, c'est que cette fille n'a pas pu me cacher qu'elle avait eu des amours...

— Rêves d'enfant, sans doute !

— Non pas; quelque chose de plus sérieux. Elle a laissé à Chavignon un ouvrier, un charpentier, je crois, à qui elle était fiancée.

— Eh bien?

— Eh bien ! ce n'est pas tout. A cela se môle un officier de dragons qui, dans ses distractions de garnison, s'est introduit chez Lorrain, et qui a captivé le cœur de Thérèse par je ne sais quel étalage d'héroïsme...

— Après?

— Après après! Je vous trouve charmant, par

exemple, marquis!... Est-ce que vous croyez que j'ai eu besoin de pousser très-avant mes questions? est-ce que vous croyez que je ne devine pas derrière ces confidences d'une femme un horizon plus vaste que celui qu'elle nous montre? Je vous dis que cette Thérèse est une fille perdue...

— Je ne vous soutiens pas le contraire, puisque vous en savez plus long que je n'en sais, moi, et que je n'en veux savoir; ce que je vous demande, c'est la conclusion...

— La conclusion? C'est que cette fille est indigne et de la sympathique faiblesse que je m'étais sentie pour elle, et des rêves que j'avais faits pour son avenir... Je la croyais assez belle de cœur et d'âme, comme elle l'est de corps, pour s'allier avec quelque gentilhomme. Ce serait un crime de ma part et une trahison envers quelqu'un de notre rang. J'ai combattu au premier moment votre projet de la marier à Langet... Je me range à votre avis...

— Pardon ! mais pourquoi voulez-vous faire à ce pauvre Langet un pareil cadeau...

— Ce sera toujours assez bon pour lui!... D'ailleurs, il faudra bien que ce soit quelqu'un... car, d'une part, vous ne souffrirez pas, d'après les recommandations expresses de feu votre frère à l'endroit de cette bâtarde, qu'elle épouse un charpentier, n'est-ce pas? Eh bien ! autant que ce soit Langet qu'un autre...

— Langet estpresqu'un ami pour moi... c'est un excellent serviteur, et... je ne sais...

— Il le faut pourtant !...

— Donnez-moi le temps delà réflexion.

— Soit! mais hâtez-vous. Je ne peux et ne veux pas garder cette fille chez moi. Si dans deux jours vous n'avez pas pris un parti, mademoiselle Thérèse entrera au couvent. Nulle place ne lui convient mieux ; elle y fera pénitence.

La marquise avait été comédienne jusqu'au bout des ongles, comme on dit, dans celte scène qu'elle venait de jouer devant son mari. Par la sévérité, l'indignation contenue, la réserve de sa parole, elle était arrivée à ébranler le marquis et à lui arracher presque la demi-promesse que celui-ci lui avait faite.

Après le départ de M. de Lodève, elle se rendit auprès de Thérèse, qu'elle trouva blottie dans un grand fauteuil, les yeux humides de ces douces larmes qu'y fait monter le souvenir d'un bonheur qu'on vient d'évoquer, le teint animé, les lèvres souriantes.

Thérèse se leva et alla au-devant de la marquise.

— Je viens vous apporter une triste nonvelle, mon enfant, lui dit celle-ci.

— Mon Dieu ! qu'y a-t-il?

— Le marquis m'a chargée de vous annoncer la résolution de vous marier...

— Me marier! s'écria la pauvre enfant, de qui tout le sang avait reflué au cœur. Me marier, et avec qui?

— Avec M. Langet.

— Jamais ! répondit Thérèse avec une énergie qui étonna la marquise.

— Je comprends votre refus, mon enfant; mais je dois ajouter que telle est la volonté de M. de Lodève que, si dans deux jours, vous n'avez pas dit oui, il vous fera conduire au couvent.

— J'irai au couvent , soit! mais je n'épouserai point M. Langet.

— Prenez garde, Thérèse; le couvent, c'est pour

toujours

— Mais monsieur le marquis ne peut pas vouloir mon malheur; je lui parlerai, je le prierai...

— Sa résolution est inébranlable.

— Je n'aime point M. Langet, moi, je ne veux pas l'aimer, par conséquent je ne peux pas être sa femme... Oh ! madame, vous qui êtes si bonne pour moi, vous qui avez écouté avec indulgence le récit de ce que j'ai fait, qui savez que mon cœur est donné... vous aurez pitié de moi, vous intercéderez en ma faveur...

Les larmes avaient succédé à l'énergie chez Thérèse. Loin de se sentir de la pitié devant la douleur de cette pauvre enfant, la marquise éprouva un mouvement de joie féroce.

— Mes prières et mon intervention seraient vaines; réfléchissez donc, Thérèse : M. Langet ou le couvent.

Thérèse retomba dans le fauteuil où elle venait de voir passer devant ses yeux et son cœur les plus beaux fantômes de sa vie et de sa jeunesse; et aux secrètes émotions de bonheur qu'elle avait éprouvées succédèrent les larmes et le désespoir.

Madame de Lodève la contempla un moment silencieusement, haussa les épaules et sortit en murmurant tout bas :

— Niaise! qui s'avise d'être ma rivale et de m'humilier en me racontant que c'était à soupirer à ses pieds que le comte de Lerne oubliait mon rendez-vous à Château-Thierry.

Henri avait à peu près atteint le terme de sa course, et n'était plus qu'à deux lieues environ du château de la marquise. Il faisait à peine jour; un léger brouillard, que les rayons naissants du soleil absorbaient peu à peu, voilait toute la nature d'une vapeur légère qui ne permettait pas, à plus de vingt pas, de définir exactement les objets.

Henri allait quitter la grand'route pour prendre sur sa gauche un sentier de traverse conduisant directement au château. Au confluent des deux cheuiins, il crut distinguer une forme qui lui parut être celle d'une femme. Cette femme, en l'apercevant sans doute, avait fait un mouvement pour se cacher derrière une touffe d'arbres. Henri ne se rendit compte qu'imparfaitement de ce mouvement, ou pour mieux dire il n'y prit pas garde. Toute sa pensée était à deux lieues en avant de là. 11 ne ralentit ni n'accéléra le train de son cheval, et en passant presque à fleur du bouquet d'arbres, il ne se donna môme pas le souci d'y regarder.

Mais il n'en avait pas été de môme de la femme qui, au moment où le gentilhomme côtoyait le rempart de verdure derrière lequel elle était blottie, se dressa tout à coup, et . poussa un grand cri que Henri n'entendit pas d'abord.

Puis elle se mit à courir sur les traces du cheval en appelant d'une voix désespérée :

— Monsieur de Lerne! monsieur de Lerne!... au secours!

Son nom arriva enfin aux oreilles de Henri, qui tourna la tôte et vit une femme les cheveux en désordre et traînant jusqu'à terre, les vêtements déchirés et les bras fetendus vers

lui. Il arrêta court son cheval, et, sautant bas, il alla au-devant de cette malheureuse, qu'il reconnut bientôt.

— Thérèse! Thérèse! est-ce bien vous, mon enfant? Thérèse tomba épuisée, haletante, dans les bras de Henri ;

et sa belle tête pâle s'affaissa sur l'épaule du jeune homme. C'est à peine si ses lèvres eurent la force d'articuler :

— Oui, c'est moi!

Henri la fit asseoir sur un tronc d'arbre, et pour lui rendre les sens que le froid de la nuit et du matin, l'émotion, la fatigue, lui avaient enlevés, il lui frotta les tempes avec un peu d'eau-de-vie qu'il avait dans une gourde cachée dans une des fontes de ses pistolets. Thérèse rouvrit les yeux et se prit à trembler. Henri tordit ses beaux cheveux trempés par le brouillard, et les releva autour de la tôte de la jeune fille; puis il se dépouilla de son manteau et le jeta sur les épaules transies de Thérèse.

— Merci! oh grand merci, monsieur de Lerne, murmurat-elle entre ses dents qui claquaient à se briser. J'ai cru que j'allais mourir.

— Comment vous trouvé-je ici, sur la grand'route, dans un état pitoyable, alors que j'allais vous chercher chez madame de Lodève.

— Oh!... j'ai froid, monsieur de Lerne, et je ne puis parler... et ce que j'ai à vous dire...

— Tenez, Thérèse, buvez quelques gorgées de ce spiritueux, cela vous réchauffera le sang, et nous causerons en marchant; appuyez-vous sur mon bras. Vous sentez-vous mieux?

— Oui, un peu.

— Voyons, dites-moi, où alliez-vous ainsi?

— Je m'en retournais chez mon père...

Henri fixa sur la pauvre enfant un regard à la fois attendri et inquiet. Il y avait évidemment dans cette rencontre un mystère ou un malheur.

— Mais, comment se fait-il, Thérèse, qu'au moment où je vous ai aperçue, vous vous cachiez?...

— Pour n'être ni vue ni reconnue...

— Quel intérêt aviez-vous à cela? Vous avez donc fui le château de Mme de Lodève?

— Oui, monsieur de Lerne, répondit Thérèse en baissant la voix.

— Et la cause, me la direz-vous?

La jeune fille hésita un instant; puis, elle raconta à Henri, avec beaucoup de réticences, bien entendu, le brusque changement qui s'était opéré dans le ton et les manières de la marquise.

— Mais la cause de ce subit changement, ne la devinezvous pas? la savez-vous? Vous avez interrompu votre récit brusquement, tout à l'heure. Vous en étiez restée au moment où, vous sentant touchée des tendresses de Mme de Lodève, et prise d'une vive amitié pour elle, vous vous habituiez à la considérer comme une sœur. Ne serait-ce point, Thérèse, que vous vous soyez alors laissé entraîner à lui faire quelque confidence...

— Celles que je lui ai faites, murmura la pauvre fille en baissant les yeux, ne pouvaient pas l'indisposer contre moi ; et d'ailleurs...

Un éclair traversa l'esprit de Henri; il devina tout, et le tremblement qu'il éprouva à la main de Thérèse appuyée sur son bras, ne lui laissa plus de doute. Il la regarda, et vit la jeune fille rougir en tenant toujours ses yeux fixés à terre.

— Voyons, mon enfant, lui dit-il, voulez-vous me parler franchement?...

— Oui, mais je sens faiblir mes jambes,... je voudrais me reposer...

— Faites mieux, Thérèse, je vais vous asseoir sur mon cheval , je le conduirai par la bride , nous causerons ainsi...

Henri fit un marche-pied de son genou et plaça Thérèse sur le dos de Martine qui, fatiguée de sa longue route, ne deman-

dait pas mieux que de la continuer le plus paisiblement possible. On eût dit que Thérèse se sentait plus à l'aise pour confesser à Henri qu'elle avait dévoilé à la marquise leur mystérieux bonheur, et que, quelques heures après cet aveu, Mme de Lodève était venue lui poser, en manière d'ultimatum de la part du marquis, l'alternative entre un couvent à perpétuité ou un mariage avec Langet.

— D'abord, reprit Thérèse, je me berçai de l'espoir que je pourrais vaincre la résolution du marquis; mais la réflexion m'inspira de la peur, et je ne sais quels secrets soupçons — injustes sans doute — à l'égard de la marquise. Si je me trompe, que Dieu me le pardonne ! 11 me semble qu'en restant en leur pouvoir, sous leur influence, je ne serais plus maîtresse de mes refus, ou que le couvent, en m'ouvrant ses portes, me séparerait à tout jamais de Lorrain et... de vous; je résolus dès lors de fuir le château, pour regagner Chavignon, et de me réfugier auprès de mon père... J'ai peut-être eu tort.

— Vous avez bien fait, Thérèse, vous avez bien fait, au contraire, s'écria Henri, pour qui les doutes se changeaient en certitude.

— J'attendis donc que la nuit fût venue; je sortis de ma chambre, traversai le parc, franchis un petit mur qui me séparait de la route, et je me mis à courir sans trop savoir quelle direction je suivais. Bientôt la fatigue m'accabla; je m'assis un moment au bord du fossé où vous m'avez vue; mais le froid me saisit, le brouillard du matin perça mes vêtements, et je serais sans doute morte à cet endroit, si le ciel ne vous avait fait arriver à mon secours...

— Pauvre enfant ! s'écria Henri en embrassant avec transport les deux mains que lui tendait Thérèse en signe de remerciement. Mais me voilà, vous êtes sous ma protection désormais, vous n'avez plus rien à craindre. Soyez tranquille, et vous serez ma femme, Thérèse, je le jure; ni le marquis, ni la marquise ne vous refuseront à moi...

— Les connaissez-vous?

— Certainement, et c'est pourquoi je vous répète : Ils ne vous refuseront pas à moi.

— Mais, dit tout à coup Thérèse, où me conduisez-vous?

— Au château de M. le marquis de Lodève.

— Je n'y veux plus retourner ! s'écria-l-elle avec terreur et en sautant vivement à bas du cheval, je n'y veux plus retourner.

— Avec moi, répondit Henri, vous pouvez retourner sans crainte au château ; je vous réponds, Thérèse, de l'accueil qui vous y attend et du succès de ma démarche. Voulez-vous mon bras pour continuer notre route?

— Volontiers.

Ils marchèrent silencieusement ainsi pendant quelques instants. Tout à coup Thérèse tressaillit.

— Qu'avez-vous? demanda Henri.

— N'entendez-vous point le galop d'un cheval?

— Oui, répondit le jeune homme en écoutant.

— Il se rapproche, il est sur nos pas.

— Eh bien, pourquoi pâlir, pourquoi trembler ainsi?

— C'est peut-être quelqu'un du château; on se sera mis à ma poursuite.

— Qu'importe! murmura Henri. Croyez-vous que personne ait l'insolence de toucher à un de vos cheveux tant que je serai là, Thérèse.

Ils reprirent leur marche, non sans que Thérèse retournât la tète de temps en temps. Le bruit du galop du cheval approchait de plus en plus. Au détour d'un léger coude que faisait le chemin, Thérèse vit apparaître un cavalier qui se tenait à peine en selle.

Elle poussa un cri en quittant le bras de Henri, et le mouvement qu'elle avait fait pour s'élancer en avant ne put s'accomplir ; l'émotion avait paralysé ses membres. Elle porta la main à son cœur pour en contenir les battements.

— C'est lui!... c'est mon père! murmura-t-elle.

— Lorrain! cria Henri en agitant son chapeau, Lorrain! par ici.

Deux minutes après le brave charron rejoignait le couple, et se laissant couler du haut de sa monture plutôt qu'il n'en descendit, il se trouva dans les bras de Thérèse, dont il couvrait de baisers les cheveux trempés de la pluie du brouillard, et les yeux humides de larmes de joie qu'ils répandaient l'un et l'autre.

Lorrain n'avait pu se défendre d'un sentiment de crainte très-vif, lorsqu'il avait surpris chez Henri le mouvement de désespoir qui avait accueilli le nom de madame de Lodôvc. Il avait pensé que Thérèse n'était point en sûreté entre les mains de la marquise, et sans se rendre compte de l'impuissance où il se serait trouvé à la secourir, en cas d'un danger contre lequel il n'était plus le maître et n'avait plus le droit de la défendre, il avait résolu de rejoindre le comte et s'était mis à sa suite.

La présence de Henri et de Thérèse en ce lieu lui fut bientôt expliquée.

— Venez avec nous, père Lorrain, lui dit de Lerne ; j'aurai besoin de vous.

— Mais nous n'allons pas continuer à patauger comme ça dans ces chemins détrempés, répondit le charron. Remettez vous en selle, monsieur le comte; moi, je vais prendre Thérèse à côté de moi, dans mes bras ; nous arriverons plus vile ainsi...

Ce qui fut dit fut aussitôt fait. Et nos trois voyageurs, une heure après, entraient dans la cour d'honneur du château, où leur arrivée produisit un grand tumulte.

La marquise poussa un cri de rage en les apercevant, et disparut, laissant le soin à son mari de recevoir Henri et Thérèse.

Lorrain s'empara des chevaux, dont il tourna les brides autour de son bras, et s'appuya sur le col de l'un d'eux, atten-

dant avec une ferme confiance dans le courage et l'intelligence du comte l'issue de cette entrevue.

— Ah ! vous voiltà, mademoiselle, murmura sévèrement le marquis en s'adressant à Thérèse; et c'était sans doute pour rencontrer au rendez-vous M. le comte de Lerne, que vous avez fui ce château. Eh bien ! vous avez eu tort d'y revenir, je ne veux plus vous y recevoir. Vous avez pris votre volée, déployez vos ailes. Vous connaissez les grandes routes, à présent, continuez à les suivre.

Le marquis fit un mouvement pour se retirer. Henri, qui avait écouté avec un admirable sang-froid cette boutade paternelle, arrêta M. de Lodève :

— Monsieur le marquis, lui dit-il, je n'ai aucun titre et aucun droit pour relever les deux paroles que vous venez d'adresser à mademoiselle. Je viens ici remplir une mission d'honnête homme et de gentilhomme ; je viens vous ramener votre nièce, l'enfant de votre frère, monsieur, et je vous la ramène pure, chaste, digne de vous, digne de moi qui vous demande de me faire l'honneur de me la donner pour femme.

Le marquis fit un geste d'étonnement.

— Mais, comte, dit-il, vous ignorez que...

— Que madame la marquise avait des projets de mariage sur Thérèse.

— Ce n'est pas tout.

— Ou de couvent, je ie sais...

— Mais ce n'est pas tout...

— Quoi donc encore, marquis ?

— 11 y a dans la vie de mademoiselle.., certaines... choses., dont je dois, de gentilhomme à gentilhomme, vous prévenir, comte... Et la marquise, qui a reçu les confidences de Thérèse

— La marquise a mal entendu, mal compris... Elle vous a dit qu'à Chavignon, n'est-ce pas...

— Vous savez donc ? interrompit M. de Lodève.

— Le cœur de Thérèse est un livre ouvert à mes yeux, et où je lis tout ce que la candeur et la tendresse de cette jeune fille ne pouvait pas me voiler... Voulez-vous, marquis, faire demander à madame la marquise son consentement, comme j'ai le vôtre, n'est-ce pas ?...

— Certes, je le donne, dit la marquise en entrant avec un sourire sur les lèvres.

— Que vous êtes bonne, madame, fit le comte en la saluant jusqu'à terre.

— Mais il sera convenable, reprit madame de Lodève, que mademoiselle Thérèse demeure au château jusqu'au moment où...

— Non pas, interrompit Henri, non pas...

— Vous ne l'allez point emmener en garnison avec vous cependant.

— Désormais l'abri qui convient à Thérèse est celui où elle a été élevée, où elle a grandi, où elle a appris la vertu, où je l'ai connue, — le toit de son père adoptif, — et c'est là que j'irai la prendre parla main pour la conduire à l'autel.

Et poussant une croisée enlr'ouverte, le comte montra au marquis le brave charron qui retira son bonnet et salua humblement. Puis se rapprochant de la marquise, Henri lui dit à voix basse :

— Vous avez bien fait, madame, de n'élever aucune objection à mon mariage d'abord, et vous comprenez pourquoi je n'ai pas voulu laisser la colombe dans le même nid que le vautour...

Pendant que le marquis échangeait quelques mots à la croisée avec Lorrain, Henri retira de sa poche deux lettres qu'il montra à la marquise, et que celle-ci, pâle d'émotion, étendit la main pour reprendre.

— En sortant de l'église de Chavignon, où je vous donne rendez-vous, marquise, je vous les rendrai, sur l'honneur ! C'est un gage et un talisman que je garde jusqu'alors.

Et il remit les deux lettres dans sa poche.

Thérèse, qui s'était tenue immobile et tremblante au fond de l'appartement, fit un pas vers la marquise :

— Madame, dit-elle, je ne vous demande qu'une grâce avant de quitter ce château, c'est de me rendre les habits que je portais en y entrant.

— Eh bien ! comte, dit le marquis en tendant la main à Henri, me garderez-vous rancune de l'exil auquel je vous avais condamné ?

— La réparation des injustices les fait oublier, marquis.

— La route de Paris vous sera rouverte, cher comte...

— Je remercie néanmoins vos injustes soupçons de me l'avoir fermée pendant quelque temps, mon oncle.

Vers le milieu de la journée, la même chaise de poste qui avait pris Thérèse à Chavignon l'y ramenait. A la portière de droite chevauchait Henri, et le charron suivait derrière.

Quand ils furent partis, M. de Lodève dit à la marquise

— Quelle raison aviez-vous donc de vouloir empêcher M. de Lerne d'épouser ma nièce, et pourquoi cette histoire que vous aviez inventée sur le compte de cette pauvre fille? En vérité, plus je vais, moins je comprends quelque chose aux caprices des femmes.

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