LE LABORATOIRE DE CHIMIE
pour le tribunal de commerce de la Seine.
La Gloire de l’Ecole française , par M. Luc -Olivier Merson, pour l’Ecole des Beaux-Arts de Paris; le modèle est attendu depuis six ans et plus.
Deux épisodes de la Vie de Jeanne d’Arc, par M. Puvis de Chavannes.
L' exploration de l'Afrique , par M. Ro- ' chegrosse.
Six sujets tirés de la vie de Jeanne d'Arc : la Vocation, le Départ, l'Entrée à Orléans, la Marche sur Palay, le Couronnement du Roi et le Martyre, par M. Jean-Paul Laurens. La première de ces compositions, seule terminée, est en cours d’exécution.
Enfin huit scènes tirées du poème de la Chanson de Roland, par M. Grasset.
Cette série est destinée au musée du Luxembourg.
Le travail, on le voit, est assuré pour longtemps, surtout si le mouvement qui s’accentue chaque jour en province vient fournir une clientèle en quelque sorte inépuisable. Encore faut-il que les artistes veuillent bien faire honneur à leurs engagements dans les délais prescrits.
Parmi les modèles énumérés ci-dessus, il en est plusieurs dont la commande remonte à 1889 ou 1890. On lésa vainement attendus pendant deux ou trois ans; leur traduction en tapisserie devait figurer à l’Exposition universelle de 1900. Maintenant, il est trop tard pour qu’elle soit terminée en temps utile. C’est que le nombre des décorateurs diminue de jour en jour, et bientôt, si un retour aux anciennes traditions ne se produit pas, rien ne sera plus malaisé que de trouver un bon modèle de tapisserie.
Au rez-de-chaussée de la dernière cour, du côté des jardins, dans l’ancien atelier du maître tapissier de basse lisse Jean Delacroix, travaillent les derniers représentants de l’art pratiqué pendant plus de deux siècles à la Savonnerie de Chaillot.
Sous la monarchie de Juillet, le tapis a occupé cinquante artisans. Leur nombre se trouve maintenant réduit à
douze. Aussi un des ateliers est-il fermé et sert-il maintenant de salle d’exposition pour les ouvrages modernes. Deux métiers suffisent à occuper les derniers travailleurs; les tapis en cours d’exécution, d’après le modèle de M. Libert, sont destinés aux salons du palais de l’Elysée.
Si un bon modèle de tapisserie est chose rare de notre temps, il est plus
malaisé peut-être de trouver une combinaison satisfaisante de dessin et de couleur pour le tapis. En cette matière, les Orientaux sont nos maîtres. A vouloir les imiter, on risque de leur rester inférieur. D’autre part, les ressources du dessinateur sont des plus limitées; le tapis étant destiné à recouvrir un parquet ou un dallage ne doit pas présenter d’épaisseurs, de reliefs. La figure humaine, les animaux, les attributs lui sont interdits. Il serait déplaisant de poser le pied sur des femmes, des enfants, des cuirasses ou des drapeaux,
même sur des fleurs se rapprochant trop de la nature. Le décorateur doit donc se borner à l’emploi d’un petit nombre de couleurs formant comme une sorte de mosaïque. C’est le genre de décoration que les Orientaux, les Persans surtout, ont employé avec un art supérieur. A l’aide de ressources très limitées ils ont su produire des chefsd’œuvre d’éclat et d’harmonie. Mais ils seraient
La Bièvre le long des jardins des Gobelins.
bien embarrassés aujourd’hui pour égaler les merveilles de leurs anciens artisans. La décadence, qui a si profondément atteint toutes nos industries somptuaires depuis qu’on leur demande du bon marché avant tout, a gagné les grands centres orientaux de fabrication de tapis. Les détestables couleurs que la chimie a su tirer de la houille ont pénétré, comme une contagion mortelle, dans toute l’Asie, et aucun pays n’échappe plus aux funestes conséquences de nos découvertes scientifiques.
Raison de plus pour conserver dans l’atelier de teinture des Gobelins les vieilles traditions et les belles couleurs en usage depuis les temps les plus reculés : la cochenille et la garance pour les rouges; la gaude pour les jaunes; l’indigo pour les bleus. Les tons fournis par l’indigo laissent seuls à désirer.
L'inventeur qui doterait la teinture des laines et des soies d’un beau bleu, éclatant, solide, aurait rendu le plus signalé service à l’industrie ; sa fortune serait assurée par-dessus le marché.
La classification scientifique des couleurs, obtenue par M. Chevreul à la suite de longues études, offre sans doute de réels avantages en permettant de classer les magasins de laines et de soies d’après une méthode rigoureuse.
Mais elle ne pouvait contribuer au perfectionnement de l'art de la tapisserie. En mettant à la portée des travailleurs des ressources inconnues à leurs devanciers, elle leur a fait perdre la franchise d’un travail obtenu avec un petit nombre de tons, et les a déshabitués de chercher à suppléer à l’insuffisance de leur palette par d’ingénieux mélanges.
11 n’est que temps de réagir contre l’abus de la dégradation des tons et contre la mollesse dans l'exécution qui en fut la conséquence. Tout le monde s’accorde aujourd’hui sur la nécessité de revenir aux vrais principes, à ceux de la fin du xve siècle; mais ce n’est pas tout de savoir ce qu’il faut faire quand on a perdu depuis si longtemps l’habitude d’un travail franc, simple et vigoureux.
L’atelier de teinture des Gobelins travaille non seulement pour la manufacture parisienne, mais aussi pour l’atelier de Beauvais. Il reçoit chaque année deux ou trois cents kilos de laine et de soie. Le nombre des tons différents qui lui sont demandés est bien plus élevé,
car, souvent, chacune des couleurs ne compte que pour quelques centaines de grammes. Il serait impossible d’obtenir de l'industrie privée des gammes comprenant vingt tons et davantage par dégradations insensibles.
La teinture est placée sous la direction d’un chimiste éminent. Un laboratoire de recherches, illustré par les longs travaux de M. Chevreul, est joint à Tatelier. Les couleurs nouvelles sont toujours éprouvées avant d’être mises en usage. Si elles n’offrent pas toutes les qualités de solidité requises, elles sont impitoyablement bannies de la manufacture.
Les Gobelins renferment encore plusieurs services accessoires dont il convient de dire quelques mots. L’atelier de rentraiture occupe surtout des femmes. Toutes les tapisseries terminées y viennent à tour de rôle pour les coutures destinées à fermer ce qu’on appelle les relais. Ce travail, long et délicat, exige parfois plusieurs mois. C’est là aussi qu’on répare les vieilles tentures usées ou déchirées. Depuis que la tapisserie a trouvé dans le public un regain défaveur, la réparation ou la rentraiture des tentures anciennes a fait de grands progrès. L’atelier des Gobelins ne se borne pas à remettre en état les pièces qui sont la propriété de la manufacture. Elle vient de réparer un des panneaux de l’histoire de saint Remy, appartenant à l’église de Reims. Les dix morceaux de cette suite fameuse doivent successivement passer par les mains des ouvrières de la maison. Il serait grand temps qu’on s'occupât aussi des tapisseries du Mobilier national dont un certain nombre, négligées trop longtemps, présentent un aspect lamentable. Plusieurs personnes
compétentes ont posé la question devant le public. Mais les ressources du budget actuel de la manufacture ne sauraient suffire à une pareille dépense. Un crédit spécial deviendrait indispensable pour mener à bien cette entreprise; si on diffère trop longtemps, des richesses accumulées par les siècles vont périr irremé-
La Bièvre, ruelle des Gobelins.
diablement. C’est un sujet d’étonnement pour les amateurs étrangers que le dédain et la négligence avec lesquels sont traitées nos séries les plus précieuses des xvne et xvme siècles.
L’école des Gobelins existe depuis l’organisation définitive de la manufacture par Colbert. Elle comprend des cours de dessin et une école technique de tapisserie. Les jeunes gens reçus élèves tapissiers après concours restent deux ans dans l’école de tapisserie où ils apprennent les éléments de la tech-
nique. Ils ne passent à l’atelier de haute lisse qu’après une épreuve sérieuse constatant leur habilité.
Deux cours de dessin, d’après la bosse et la nature, embrassent toutes les études nécessaires aux tapissiers : le cours élémentaire admet les enfants du quartier; le cours supérieur est exclusivement réservé au personnel de la maison et permet aux apprentis travaillant déjà sur les métiers de haute lisse ou de tapis de se perfectionner dans l’étude du modèle vivant, de la fleur et de la comp'osition.
Ainsi, la manufacture, depuis plus de deux siècles, grâce à sa forte organisation, a pu se suffire à elle-même, et triompher de toutes les vicissitudes. Elle est le dernier refuge d’un des arts somptuaires les plus magnifiques qui a jeté ici son plus vif éclat. Elle a une réputation universelle, suffisamment attestée par les trente mille étrangers qui lui rendent visite chaque année. Si elle n’a plus de palais à décorer, elle doit contribuer dans une large mesure à l’embellissement de nos édifices publics, à Paris et en province. Enfin, en attendant
la renaissance de la tapisserie que nos descendants verront peut-être bientôt, elle garde précieusement les grandes traditions d’un passé glorieux et se tient toujours prête à répandre dans les centres de production les exemples et les enseignements.
Si nous ne craignions de lasser l’attention du lecteur, nous le conduirions dans les jardins de la manufacture, enfermés entre deux bras de la Bièvre, dans celte ruelle des Gobelins où l’on trouve un de ces aspects les plus pittoresques et les plus inattendus du vieux Paris; nous lui ferions visiter la petite maison de M. de Julienne, construite sous la Régence, appelée le Pavillon de chasse et qui a gardé de beaux vestiges de la sculpture de ce temps-là ; mais cette promenade nous entraînerait trop loin.
Aussi bien, les souvenirs du passé, épars dans ce vieux quartier de Paris, suffiraient-ils largement à une étude pittoresque et historique' des plus nouvelles et des plus curieuses, qui pourrait faire l’objet d’un autre travail.
Jules Guiffrey.