ARTICLE DE M. MARIUS MAX
Extrait du Journal des arts, 22 août 1884,
Par M. Marius Max.
C'est à la période actuelle qu'appartenait l'honneur de renouer la chaîne interrompue de l'ancien art décoratif français. C'est le statuaire de renom M. Carrier-Belleuse qui a conduit le mouvement, et ses efforts ont été décisifs lors de l'arrivée à Sèvres de M. Lauth, l'administrateur actuel et le créateur de la porcelaine nouvelle. Ces anciennes traditions ont été violemment secouées, et le bon goût fait place à la routine. L'ornement occupe, concurremment avec la figure, la place qui est la leur. La flore naturelle ou ornement a ses adeptes, mais qui ne méprisent pas les principes architecturaux qui doivent présider à toute saine composition. Les vases ont leurs divisions établies suivant l'art ou le goût de l'artiste, mais on en tient compte. Le pied, la panse, le collet et le couvercle reçoivent une décoration qui établit leur valeur dans l'ensemble.
Sur les étagères et dans les vitrines affectées à la pâte dure, il y a encore des vases surchargés d'ornementation et froids d'aspect; d'autres ont encore des perspectives qui forment trou sur la surface du vase; quelques-uns donnent prise à une erreur de matière en imitant les laques japonaises ou les marbres de nos palais, autant d'errements dont il faut se défaire ; mais la plupart des produits ont cette sobriété de détails, cette opposition si artistique de lumières et d'ombres, cette recherche des sujets, ce précieux dans l'exécution et cet heureux rappel de la blancheur de la matière qui font de la majorité de ces pièces des bibelots dignes de figurer à côté des plus beaux produits céramiques de l'ancienne fabrication. Les signatures les plus souvent reproduites sont celles de M. Gobert, dont le talent décoratif est d'un goût si parfait, M. Rodin qui à une grande science anatomique joint un charme d'imagination qui nous a séduit par sa précieuse originalité, Mmc Escallier, qui manie la fleur avec une rare élégance et est passée maîtresse dans l'art d'habiller une forme, et M. Doat, que nous rencontrons à chaque pas, et dont nous n'avons pas compté moins de cinquante pièces importantes de la plus heureuse réussite. Chacun des travaux exposés par cet artiste est d'une précieuse exécution, d'une heureuse
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variété de motifs et d'une entente décorative à laquelle nous rendons hommage.
Dans la plupart des travaux de ces artistes le blanc de la matière est mis en valeur. L'éclat des décorations est encore plus étincecelant dans les vitrines et étagères consacrées à la porcelaine nouvelle. La qualification de porcelaine nouvelle ne nous paraît pas heureuse; celle de porcelaine attendrie nous semble plus juste par rapport à la différence qui existe entre elle et la pâte dure dont les éléments de dureté ont été diminués.
Avec des procédés nouveaux, tous les éléments qui faisaient le charme de l'ancienne pâte tendre se retrouvent ici et avec plus de fraîcheur.
Les émaux polychromes et translucides éclatent avec vigueur sur le blanc de la matière, les paillons, les camaïeus sous émail, les gravés, les couvertes émaillées, les pâtes d'application, les ornements champs levés, les turquoises, les jaspés, les flambés, la peinture sur émail, les ors plats et en relief, le bronze doré, enrichissent d'autant cette admirable palette qui, loin d'avoir à envier quoi que ce soit à la céramique orientale, pourrait lui communiquée quelques-uns de ses effets.
A ce point de vue, la porcelaine de Sèvres est actuellement supérieure à celle du Japon et à la pâte tendre.
Oui, il y a progrès et supériorité éclatante sur les périodes précédentes; oui, le renom de Sèvres est sauf.
Oui, la vigoureuse impulsion qui a été donnée tout à la fois dans la fabrication et dans l'art a porté d'heureux fruits. Les deux grandes qualités céramiques, la sobriété et le respect de la matière, sont sauvegardés, et j'affirme que les produits actuels auront plus tard une valeur intrinsèque supérieure aux pièces les plus réputées.
En suivant cette nouvelle voie, la manufacture de Sèvres ne peut que s'attirer l'estime du monde artistique, déjouer les amères critiques dont elle a été l'objet à différentes reprises, et étendre dans le monde entier la réputation de l'art et du goût français.