‹ La manufacture nationale de Sèvres 1879-1887Chapitre 14 sur 106 · La comptabilité-matières est beaucoup plus compliquée · texte numérisé non relu

La comptabilité-matières est beaucoup plus compliquée

Elle comprend :

1° Les mesures qui ont trait à l'achat des matières premières, à la surveillance de leurs transformations dans les divers ateliers de la manufacture, à la fixation des prix de vente des objets confectionnés, à leur entrée aux magasins, à leur sortie, etc., etc.

2° L'inventaire et la surveillance du matériel et du mobilier; ce service est resté en souffrance : l'installation fractionnée de la manufacture dans les nouveaux bâtiments, la simultanéité des fabrications dans deux établissements dont l'un devait disparaître et dont l'autre n'était pas terminée, les tâtonnements inévitables résultant d'organisations plus ou moins provisoires, rendaient un inventaire, fait d'après les règles administratives, impossible ou illusoire. Toutes les acquisitions faites ont été régulièrement inscrites, mais le travail complet de l'inventaire n'a pu être terminé jusqu'ici.

3° L'inventaire et la surveillance des collections du musée; ce dernier service rentre dans les attributions directes du conservateur, qui en a la responsabilité.

La comptabilité est dirigée par l'agent comptable, chef du matériel, garde général des magasins; les différents chefs de service tiennent les livres spéciaux qui ont trait à leurs ateliers et qui sont destinés à permettre

à l'agent comptable l'établissement de ses écritures.

L'exposé détaillé des mesures de comptabilité qui sont appliquées à Sèvres sort du cadre de ce travail; je n'en montrerai que les règles générales et les modifications qui y ont été apportées depuis 1879.

L'organisation déjà ancienne de ce service constitue un ensemble tout à fait remarquable, dont l'honneur revient en grande partie à Brongniart; elle a été perfectionnée successivement et je saisis avec plaisir cette occasion de reconnaître l'intelligence avec laquelle l'agent comptable qui a été mon collaborateur dévoué pendant presque toute la durée de mon administration, M. J.-J. Renard, a dirigé ce service compliqué.

Les opérations de la comptabilité-matières sont de deux ordres différents :

Les unes, qui n'ont lieu qu'une fois par an, ont pour objet l'établissement de l'inventaire en fin d'exercice, c'est-à-dire le recensement des matières premières et des objets confectionnés, ainsi que la comparaison des chiffres obtenus avec ceux de l'exercice précédent; chaque nature d'objets a un compte spécial; les déficits et les excédents qui ressortent de cette comparaison doivent être signalés et justifiés. C'est un travail minutieux qui exige plusieurs mois, parce qu'il porte sur un nombre immense d'objets.

Les autres ont lieu d'une façon régulière, pendant tout le cours de l'année; elles ont pour objet le contrôle de l'emploi de toutes les matières et de tous les objets existant à la manufacture.

Voici, d'une façon sommaire, comment ce contrôle

s'exerce. 11 porte sur les matières premières ainsi que sur les objets confectionnés.

Les matières premières (combustible, métaux précieux, terres et produits divers destinés à la fabrication), sont achetées d'après l'ordre de l'administrateur et sur le vu de bons dûment enregistrés; leur entrée régulièrement constatée est inscrite par catégorie d'objets et par ordre de dates dans des comptes individuels dont chaque premier article est fourni par l'inventaire précédent ; à partir de ce moment aucune transformation, aucun prélèvement ne peut être effectué sans un ordre écrit et sans que mention en soit faite en sortie; toute perte, tout déchet doit également être mentionné. Les matières premières sont livrées aux ateliers où elles subissent les transformations indiquées par des bons de commande; les pièces en cours de fabrication sont inscrites, au fur et à mesure de la production, par sortes et catégorie ; aucun passage d'atelier à atelier ne peut avoir lieu sans contrôle ni inscription, et il en est ainsi dans toutes les périodes de la fabrication ou de la décoration, jusqu'à l'achèvement complet des pièces.

Le nombre considérable de livres qu'exige une telle surveillance portant annuellement sur trente mille pièces de porcelaine environ, rend leur vérification compliquée et difficile ; le registre du mouvement général des pièces créé en 1883 a simplifié ce contrôle : dans ce registre, les objets pris au moment où ils sortent des ateliers de façonnage sont inscrits par nombres dans autant de colonnes qu'il existe de catégories d'objets; le passage successif de chacun d'entre eux dans les ateliers où il subit les diverses phases de la fabrication y est constaté par

un changement de chiffres; la comparaison des chiffres de chaque colonne dans chaque tableau permet donc de connaître par un simple coup d'œil le degré d'avancement de la fabrication et de vérifier l'exactitude des diverses inscriptions. Toute erreur ou omission est ainsi rendue impossible; c'est une véritable comptabilité en partie double.

Les objets confectionnés sont de deux natures : les porcelaines blanches et les porcelaines décorées.

Comme pour les matières premières les opérations de la comptabilité portent sur l'entrée et sur la sortie des objets.

Entrée. — Avant d'être reçues dans les magasins de réserve ou dans les magasins de vente, les pièces terminées sont soumises à une estimation.

Le prix du blanc est fixé sur les bases suivantes : on calcule aussi exactement que possible la valeur de la pâte employée pour chaque pièce, on y ajoute le prix du façonnage, de la cuisson, du modèle, des moules, etc., et on majore le total d'une quotité destinée à représenter les frais généraux incombant à cette partie de la fabrication (c'est-à-dire, les prix du transport, les pertes résultant du triage et de la dessiccation des matières premières, les frais de gazetterie, la manutention pendant les cuissons, les frais d'administration, enfin les accidents), dépense qu'il est impossible d'évaluer exactement pour chaque pièce fabriquée ; cette quotité a été successivement portée de 15 à 20 p. 100 du prix de revient brut. Le prix du blanc est clone représenté par le prix coûtant augmenté de 20 p. 100; chacun des éléments de ce prix est discuté en conférence tous les chefs de service réunis; le prix adopté est inscrit dans le livre des appréciations et il sert de base définitive aux prix acceptés pour

l'avenir, ainsi qu'aux prix de vente; les produits sont frappés d'une nouvelle majoration de 10 p. 100 à leur entrée dans les magasins de blanc.

Ainsi une pièce dont le prix de revient brut est de 100 francs, est d'abord majorée de 20 p. 100, ce qui porte son prix à 120 francs, puis de 10 p. 100, ce qui porte son prix à 132 francs au magasin de blanc.

Le prix des objets décorés est établi sur les mêmes bases. Il se compose des éléments suivants : sommes déboursées pour la décoration, valeur des métaux précieux employés par les décorateurs, prix de la monture (modèle, fonte, ciselure, dorure, etc.) ; l'estimation faite en conférence est, comme dans le cas du blanc, inscrite au livre des appréciations; elle sert de base à l'établissement du prix de vente et fixe la valeur pour laquelle une pièce analogue serait ultérieurement acceptée par la conférence. Un règlement tendant à unifier les tarifs admis pour les divers procédés de décoration et à simplifier le travail des bureaux, a été adopté en 1886 (1). Le prix de revient brut est majoré de 25 p. 100, représentant les frais de cuisson et de matériel, la valeur des essais qu'entraîne toujours un nouveau projet de décoration, les accidents de cuisson, etc.

Une nouvelle majoration de 40 p. 100 frappe les produits au moment de leur entrée dans les magasins de vente ; elle est destinée à compenser l'ensemble des frais généraux de la manufacture, les dépenses occasionnées par les recherches et les expériences qu'on y poursuit, etc.

Ainsi admettons que les frais de décoration et de monture soient de 1,000 francs; une première majoration de

(i) Annexes : Documents adminislrutifs, n° 22.

25 p. 100 porte ce chiffre à 1,250; le prix de la pièce en blanc, soit 132 francs, ajouté à ces 1,250 francs, produit 1,382 francs; 40 p. 100 sur 1,382 donnent 552 fr. 80; le prix de la pièce décorée, entrant au magasin de vente, sera donc de 1,934 fr. 80.

Telles sont les règles générales adoptées dans la fixation des prix des produits fabriqués à la manufacture; elles sont très scrupuleusement observées, bien que n'ayant jamais été confirmées par un arrêté ministériel, et il importe qu'elles le soient toujours. Il est facile de comprendre la perturbation qu'apporterait toute modification dans les tarifs établis : une différence dans l'estimation d'une pièce entraîne, en effet, une différence dans son prix de vente ; on est dès lors exposé soit à avoir dans les magasins des objets identiques cotés à des prix différents, soit à changer dans toutes les écritures le prix des pièces fabriquées antérieurement, ce qui troublerait profondément l'établissement des inventaires; ces mesures simples dans une exploitation industrielle sont fort compliquées dans les services publics.

L'inobservation des règles précédentes présente encore un autre inconvénient : elle s'oppose à toute comparaison des résultats de la fabrication à des époques différentes et rendpar conséquent difficile, sinon impossible, l'appréciation des progrès qu'elle fait ou des échecs qu'elle subit. C'est donc un devoir pour l'administrateur à la discrétion duquel est abandonnée la fixation des prix, de n'user de ce droit qu'avec la plus grande réserve et de ne majorer une pièce dans des proportions supérieures à celles de l'usage, que lorsqu'il s'agit d'un objet d'une valeur artistique tout à fait exceptionnelle.

C'est ici le moment de répondre aux questions qu'on pose quelquefois : la manufacture de Sèvres peut-elle réaliser des bénéfices? couvre-t-elle ses frais?

A vrai dire, ces questions n'ont jamais été approfondies à Sèvres : les administrateurs, préoccupés du but que doit viser cet établissement, des recherches qu'on y poursuit, de la perfection qu'on doit y atteindre, ne paraissent pas, d'après les documents que j'ai eus entre les mains, avoir examiné dans quelle mesure la manufacture était une charge pour les finances de l'État; ils ont considéré que les services qu'elle rend à l'art et à l'industrie, que l'éclat qu'elle fait rejaillir sur la France par la beauté de ses produits, ne peuvent être mesurés, appréciés ou limités comme dans une opération commerciale ou financière ; d'ailleurs, la manufacture, ayant presque toujours fait partie du domaine personnel des souverains, a pu échapper aux investigations sinon aux critiques .

Il n'en a pas été de même aux époques où, rentrant dans les services de l'État, elle a été soumise au contrôle du parlement et de l'administration ; chaque fois alors les assemblées du pays ont entendu formuler des plaintes relatives aux dépenses excessives qu'entraînent les manufactures nationales.

C'est la situation actuelle et nous voyons presque périodiquement attaquer les crédits demandés au parlement ; si les propositions de suppression n'ont encore rencontré jusqu'ici que peu de partisans, il n'en a pas été de même pour les diminutions budgétaires; ainsi la Chambre qui avait en 1881 voté une augmentation motivée par les réformes que j'avais proposées, a cru devoir en 1884 (1),

(i) Annexes : Documents administratifs, n° 23.

diminuer les crédits du personnel de la manufacture.

Paul Bert, ancien ministre de l'instruction publique et des beaux-arts, frappé de la disproportion qui existait entre la dotation de Sèvres et celle des autres services scientifiques, a écrit les lignes suivantes :

« Si la manufacture a pour objet unique le perfec- « tionnement des moyens de fabrication de la porcelaine, « il est vraiment permis de se demander, sans trop re- « douter d'être traité de Vandale, si ces perfectionne- « ments valent bien une dépense annuelle de plus de « 600,000 francs; aucune science, en France, ne dispose « d'un pareil budget. »

La situation, on le voit, peut devenir rapidement critique ; dans ces circonstances, j'ai cherché à me rendre un compte exact du sacrifice fait par l'État et à apprécier dans quelle mesure les dépenses qu'il fait sont couvertes par la valeur des produits fabriqués. Y a-t-il perte dans toute l'acception du mot? dans ce cas à quel chiffre s'élève-t-elle?

La comptabilité telle qu'elle existait à la manufacture ne permettait pas cette vérification ; en effet les inventaires dressés conformément aux règlements administratifs, n'étant pas destinés à indiquer les résultats financiers des gestions annuelles, ne font pas ressortir toutes les dépenses effectuées au cours de l'exercice; j'ai dû, comme pour un établissement industriel, faire établir un bilan exact dans lequel les sommes allouées par le budget sont mises en regard des dépenses, le compte étant complété par les différences relevées à l'inventaire des magasins entre le 1er janvier et le 31 décembre.

Comme la valeur donnée aux produits est basée sur la dépense réelle effectuée, il semble, à première vue, que

la balance doive forcément être exacte ; mais il ne faut pas oublier que cette valeur est majorée, et que cette majoration est censée représenter les frais généraux de la manufacture, y compris les accidents de fabrication. La question est de savoir : 1° si les frais généraux sont effectivement couverts par les majorations; 2° si les accidents de fabrication ne représentent pas une perte supérieure à celle qui a été admise, de ce chef, dans les frais généraux.

En ce qui concerne le premier point, il suffit de décomposer le budget pour voir que la somme totale des majorations est à peine suffisante ; en effet, si l'on additionne, d'une part, les dépenses qu'on peut appliquer au prix de revient brut de chaque objet, d'autre part les dépenses générales qui ne peuvent être ainsi réparties (traitements des chefs de service, des ouvriers du moulin et des fours, des gazettiers, des mouleurs en plâtre, des polisseurs, des aides; frais d'école, d'administration, d'essais; primes, etc., etc.), on constate que ces deux sommes sont à peu près égales ; les dépenses générales représentent environ la moitié du budget. Il n'y a pas à s'en étonner : la manufacture ne peut être sous ce rapport comparée à une fabrique; c'est un établissement public, une école, un musée ; à tous ces titres elle est obligée de supporter des dépenses considérables auxquelles échappent les manufactures privées.

Sur le second point, on voit que comme les majorations admises ne font que doubler à peu près le prix brut des produits, il ne reste qu'une somme très faible pour compenser les pertes de la fabrication ; pour que le compte ne se soldât pas en perte, il faudrait qu'il n'y eût jamais d'accidents, que toutes les pièces fussent sans

défaut, conditions irréalisables dans une telle industrie. On voit combien il importe de veiller à ce que la fabrication soit mise à l'abri des accidents; j'ai cherché, dans ce but, à me rendre compte de l'importance du chiffre qu'ils représentent, et, pour arriver à ce résultat, j'ai fait ouvrir un compte spécial à chaque nature de produits; j'ai pu ainsi constater les anomalies et les pertes des diverses branches de la production et appliquer en connaissance de cause tous mes efforts à améliorer les points faibles ; ce système a exercé une influence favorable sur les résultats de la fabrication, ils ont été particulièrement intéressants pour les bleus de four et pour les biscuits (1).

On voit, par ce qui précède, que les prix de vente ne représentent que les dépenses faites et qu'en conséquence la manufacture est en perte pour peu que la fabrication soit négligée ou l'administration relâchée ; une surveillance incessante doit être imposée dans tous les services si l'on ne veut s'exposer à de graves mécomptes.

J'ai fait établir sur les données qui précèdent les comptes de 1880-1886; l'enseignement qui est résulté de cette mesure me fait espérer qu'on continuera à l'appliquer.

Le compte de 1880 s'est soldé par une perte de. .

— 1881 — un bénéfice de

— 1884 — une perte de..

— 1885 — un bénéfice de 1886 — une perte de..

18,287 fr.

61,217 fr.

60,507 fr. 88,059 fr.

Ainsi pendant cette période de sept années la perte

(I) Voir pages 80 et 83.

définitive a étéde 27,552 francs, soit environ 4,000 francs par an. (Il ne faut tirer aucune conclusion de l'examen isolé d'un exercice, parce que les travaux de longue haleine et qui sont portés en compte à la fin de chaque année ne bénéficient d'aucune majoration ; ils ne reçoivent de plus-values qu'à leur entrée en magasin.) On voit donc que les sommes allouées à la manufacture de Sèvres pendant ces sept années ont eu leur contre-partie représentée presque mathématiquement par la valeur des produits, et qu'il n'y a pas eu, à proprement parler, de perte.

Il n'en reste pas moins constant que Sèvres coûte environ 500,000 francs par an à l'État, et les adversaires de la manufacture, qui nient son utilité, qui ne tiennent aucun compte des services qu'elle est appelée à rendre et du parti que le gouvernement en tire, émettent l'opinion que c'est une perte sèche, la valeur donnée aux produits fabriqués étant absolument fictive et hors de toute proportion avec leur valeur réelle. 11 n'est pas contestable que les prix de Sèvres sont beaucoup plus élevés que ceux de l'industrie privée, il est même nécessaire qu'il en soit ainsi pour que l'État ne soit pas accusé de lui faire une concurrence déloyale, mais cette différence est compensée par la beauté de la matière et la perfection de la fabrication, auxquelles on rend presque universellement justice ; il appartient à l'administrateur de veiller à ce que, sous ce rapport, les produits de Sèvres conservent les qualités exceptionnelles qui justifient ces plus-values.

Il m'a paru utile d'entrer dans ces détails et de montrer qu'en somme la manufacture peut n'être pour les finances de l'État l'occasion que d'un sacrifice minime; ces observations ne sont pas hors de propos à une épo-

Lauth. 3

que où les économies sont recherchées avec tant de soin par le parlement. Il ne faut pas, quoi qu'il en soit, oublier que Sèvres est un établissement d'enseignement, et, comme toutes les autres écoles, une charge pour l'É tat ; des considérations budgétaires ne sauraient le détourner de sa voie et modifier son programme.

Sortie. — Les produits de la manufacture sont vendus, donnés ou prêtés; certains d'entre eux sont utilisés dans l'établissement même pour les besoins des ateliers et des laboratoires ou livrés au musée pour faire partie de la collection céramique.

Ventes. — Vente du blanc. — Les seules ventes un peu importantes de blanc sont celles des objets destinés aux usages domestiques (assiettes, plats, tasses, etc.). La vente des porcelaines dites de choix a toujours été interdite; celle du « rebut » seule a été autorisée. Voici en quoi consiste cette catégorie d'objets : bien que les pièces soient toutes fabriquées avec le même soin, par des procédés et avec des matières identiques, bien qu'elles ne soient acceptées aux fours que si elles paraissent avoir toutes les qualités requises, elles sont pendant la cuisson exposées à tant de chances d'accident, qu'elles ne sauraient toutes être jugées assez belles pour être décorées. Au moment du défournement, on élimine et on brise celles qui sont déformées; les autres, après avoir subi les opérations du finissage, sont minutieusement examinées par les agents du magasin qui les trient et les classent en catégories correspondantes à leurs qualités; ce classement, dont la responsabilité incombe à l'agent comptable, ne devient définitif qu'après un nouvel examen fait par l'administrateur; il importe pour la réputation des produits de la manufacture qu'on y apporte la plus grande rigueur

et que le désir d'annoncer de brillants résultats à la fin de l'exercice n'entraîne pas des complaisances regrettables. Les pièces d'assez belle qualité pour être décorées sont mises à part et réservées aux ateliers de décoration ; les autres, désignées sous le nom de « rebut », sont ou plutôt étaient vendues.

Ce rebut conserve naturellement les qualités principales de la porcelaine de choix : les tares qui la font rejeter pour la décoration n'affectent ni la finesse du grain, ni la beauté de la pâte ou de l'émail, ni la pureté du profil ; aussi est-il recherché avec empressement par les personnes qui aiment les choses délicates et élégantes ; malheureusement ce n'est pas à ce public d'élite qu'il parvenait le plus généralement ; il était acheté par les marchands de Paris, qui le faisaient décorer dans des ateliers privés et le vendaient ensuite comme produits de Sèvres.

La marque aurait dû arrêter ce commerce illicite ; il n'en a rien été: les marchands peu scrupuleux qui s'y livraient n'hésitèrent pas à la falsifier. La marque était dès l'origine appliquée à Sèvres sur la couverte de la porcelaine ; il était donc facile aux décorateurs de la copier et de la fixer pendant leurs cuissons de moufle. Pour obvier à cet inconvénient, on prit le parti, il y a quarante ans environ, de timbrer la porcelaine sur le dégourdi, sous la couverte par conséquent, et l'on adopta pour cet usage une couleur indélébile, le vert de chrome ; on pensait que les décorateurs n'ayant en général pas de feux de four à leur disposition, ne pourraient pas imiter cette marque. Toutes les pièces, celles de rebut comme celles de choix, portèrent donc sur elles à la sortie du four la preuve indiscutable de leur origine ; un trait de roue oblitéra la marque sur les pièces de rebut ; mais

la contrefaçon ne fut pas arrêtée, le public ne comprenant pas ou ne voulant pas comprendre la valeur du trait de roue, et l'on fut amené à penser que cette mesure tournait plutôt contre la manufacture dont la complicité parut même engagée, puisque, s'il était exact de dire que la décoration était fausse, il n'en était pas moins certain que la pièce en blanc était authentique. La marque sous couverte fut donc supprimée et à partir du 1er août 1877 les porcelaines ne furent plus marquées qu'au feu de moufle. 11 est inutile d'ajouter que la vente du rebut continuant comme par le passé donna lieu aux mêmes abus; ils devinrent excessifs : les décorations les plus médiocres, les dorures les plus défectueuses furent écoulées sous le pavillon de Sèvres et il suffît de parcourir les étalages de certains magasins de Paris et de l'étranger pour comprendre le tort que ce commerce a dû faire à la réputation de la manufacture. En présence du développement pris par une contrefaçon aussi redoutable et de l'inutilité des mesures successivement adoptées, j'ai proposé, en 1 880, les dispositions suivantes qui furent arrêtées (1) : la marque sous couverte fut rétablie et la vente du blanc interdite ; les pièces de qualité insuffisante pour être classées dans le « choix » et dignes cependant de recevoir une décoration simple furent mises en vente, mais dans des conditions spéciales ; elles portent une décoration de couleur ou de couleur et d'or, mais elles ne peuvent être décorées en or seul ; elles reçoivent audessous de la marque au grand feu un timbre particulier (cette décoration et cette marque sont telles qu'il est difficile ou dispendieux de les masquer), enfin les pièces

(1) Annexes : Documents administratifs, n° 24.

défectueuses sont données gratuitement aux hôpitaux. Pour rendre ces mesures plus efficaces les différentes marques ont été déposées au tribunal de commerce de la Seine, formalité qui n'avait pas été remplie jusqu'alors.

La vente des pièces décorées en couleur ou en or et couleur n'a pas encore pris un grand développement ; il sera cependant facile de lui faire produire un chiffre égal à celui de la vente de l'ancien rebut et dans ces limites la manufacture ne pourra être accusée de vouloir faire concurrence à l'industrie privée.

L'arrêté supprimant la vente du blanc est de date trop récente pour qu'on puisse en apprécier dès maintenant les conséquences ; les achats faits antérieurement avaient été si importants qu'il existe encore, entre les mains des marchands, beaucoup de ces porcelaines rebutées ; mais les nombreuses demandes, plus ou moins impérieuses, qui ont été faites à la manufacture prouvent que la mesure est utile et qu'elle donnera les résultats désirés.

La nouvelle classification des produits au sortir du four et leur destination à des emplois différents ont entraîné l'obligation de modifier les anciens arrêtés relatifs aux diverses catégories de choix ; l'arrêté ministériel du 17 mars 1880 (1) a régularisé la situation.

Vente des objets décorés. — Tous les objets décorés sont mis en vente sauf ceux que l'administrateur juge utile de conserver pour les faire servir à l'ameublement des palais nationaux et des ambassades de la République, pour les faire figurer dans les grandes expositions ou pour les faire attribuer au musée céramique ; à ce dernier service sont réservés les objets qui présentent un

(1) Annexes : documents administratifs, n° 25.

caractère quelconque de nouveauté technique ou un intérêt artistique exceptionnel.

La commission du budget a souvent exprimé le désir de voir développer la vente des porcelaines de Sèvres et de tirer de la manufacture des ressources plus importantes pour le trésor. Il serait facile de réaliser ce désir ; on y arriverait avec certitude si Ton appliquait à Sèvres l'organisation financière et le régime d'un établissement industriel, si l'on ouvrait à Paris et ailleurs un magasin ou un dépôt, si l'on intéressait les agents, les ouvriers et les artistes ; il en a été ainsi naguère, et le directeur notamment a eu, à de certaines époques, une part d'intérêt sur les ventes qui triplait ses appointements. Mais il est évident qu'un tel programme est en opposition avec le but de la manufacture ; elle doit, on ne saurait trop le répéter, être une initiatrice, créer des modèles nouveaux, produire des pièces irréprochables, et cela sans préoccupation d'argent; tout ce qui la détourne de ce programme me paraît devoir être écarté.

D'ailleurs le développement de la vente aurait des conséquences fâcheuses à un autre point de vue ; rechercher la vente, c'est provoquer les commandes, c'est presque forcément s'obliger à accepter les demandes des clients ; au lieu de diriger le goût du public, Sèvres serait fatalement entraîné à le suivre. On ignore généralement quelles commandes bizarres parviennent à la manufacture ; elle a le devoir et elle conserverait bien entendu le droit de les refuser, mais comment concilier ce rôle avec celui d'un établissement qui cherche des acheteurs?

L'expérience a fourni' à cet égard des leçons dont il faut profiter : il suffit de rappeler ce qui est advenu des manufactures d'État dans d'autres pays.

A-t-on, enfin, songé aux protestations que ne manqueraient pas de faire les représentants de l'industrie privée? les fabricants du Limousin, du Berri, les décorateurs de Paris s'élèveraient assurément contre cette manière d'agir et ils n'auraient pas de peine à montrer qu'une concurrence faite à l'industrie par l'État qui n'a à supporter ni loyers, ni impositions, ni aucune des charges des établissements privés est absolument inadmissible.

Je ne crois donc pas que le développement de la vente des produits de Sèvres soit d'accord avec les intérêts bien entendus de la manufacture. J'ajoute que, dans mon esprit, non seulement on ne devrait pas chercher à tirer des ressources pécuniaires plus importantes de cet établissement, mais qu'on devrait renoncer complètement à cette recette ; il serait très utile, au lieu d'exiger le versement dans les caisses publiques des sommes que Sèvres retire de la vente, de l'autoriser à les appliquer à son propre développement, à les consacrer à l'acquisition d'un matériel plus perfectionné et de pièces de céramique précieuses ou à la réalisation des expériences importantes que fréquemment on n'y peut tenter faute de ressources ; la manufacture est, en effet, enfermée dans les limites d'un budget sans élasticité, dont chaque détail est arrêté près de deux ans à l'avance. Si on l'autorisait, comme d'autres établissements d'ailleurs, à employer ses recettes pour son entretien et son développement ou même pour l'amélioration du traitement des employés, on lui donnerait un encouragement dont les résultats avantageux ne tarderaient pas à se faire sentir.

Dons. — Les dons ou cadeaux faits par le gouvernement peuvent être répartis en quatre catégories :

1° Les présents faits aux grands personnages et qui

sont, en général, des objets d'une valeur artistique réelle.

2° Les porcelaines offertes aux musées et aux établissements d'instruction; ce sont, selon leur destination, ou des pièces d'art, ou des objets présentant plus particulièrement un intérêt technique. Ces donations avaient autrefois un caractère définitif et les porcelaines donn ées étaient rayées des inventaires de la manufacture ; ces dispositions ont été récemment modifiées : aujourd'hui seules les pièces offertes aux établissements étrangers sont considérées comme données ; celles qui restent en France ne sont que prêtées. Je reviens plus loin sur cette question.

3° Les porcelaines données pour reconnaître les services rendus par des fonctionnaires ou d'autres personnes appelées à éclairer de leurs conseils les commissions du gouvernement. Il est d'usage de laisser les destinataires faire leur choix eux-mêmes ; s'ils ne trouvent pas, parmi les pièces du magasin, d'objets à leur convenance, ils sont autorisés à les faire fabriquer. Ce sont des cadeaux d'importance moindre que les précédents, mais la somme affectée par le gouvernement à chacune de ces libéralités est en général suffisante pour que la manufacture puisse, aux conditions de prix fixées, produire des objets intéressants.

4° Les porcelaines données aux sociétés de bienfaisance, aux loteries de charité, aux concours de tir, de gymnastique, etc. ; ce genre de cadeaux s'est peu à peu, sur la demande des fonctionnaires ou des membres du parlement, étendu aune foule d'associations de tous genres qu'il paraissait utile d'encourager.

Le nombre s'en est développé considérablement; sans vouloir donner ici des chiffres précis on peut dire qu'il a à peu près décuplé depuis 1875 ; pour ne pas sacrifier à ce

service une trop forte partie du budget de Sèvres, on dut naturellement diminuer la valeur de chacun de ces cadeaux et les prix imposés à la manufacture tombèrent à des chiffres dérisoires. Le résultat de ces mesures est très fâcheux : il est impossible dans les conditions de la fabrication de Sèvres de produire des objets artistiques aux prix indiqués et l'on se trouve dans l'obligation de donner ou des porcelaines blanches, ou des pièces unies recouvertes d'un fond de couleur enrichi au moyen de quelques filets dorés ou d'une frise imprimée ; or, les porcelaines blanches quelle qu'en soit la perfection sont rarement appréciées et ne peuvent en réalité pas être considérées comme un cadeau gouvernemental ; quant aux vases ou aux coupes de couleur, leur banalité ne permet guère de les distinguer d'objets similaires de l'industrie privée; ils ne me paraissent de nature ni à faire honneur au donateur, ni à rehausser le prestige de la manufacture.

J'ai fréquemment, et dès les premiers jours de mon administration, signalé les inconvénients que présentaient ces libéralités ; j'ai fait ressortir combien il importait de ne produire que des ouvrages artistiques ; j'ai demandé qu'on voulût bien chercher à diminuer le nombre de ces cadeaux et augmenter la valeur de chacun d'eux, pour pouvoir leur donner plus d'intérêt.

Mes observations n'ont pu modifier les dispositions de l'administration supérieure qui est sans doute obligée de se plier à des nécessités auxquelles elle croit pouvoir à la rigueur sacrifier un peu la réputation de la manufacture.

Prêts. — On donne ce nom aux cadeaux qui, n'ayant pas le caractère de concession, sont généralement temporaires ou provisoires. Telles sont les porcelaines qui servent à l'ornementation des palais nationaux, des

ministères, des ambassades, etc., ou celles qui figurent dans les collections des musées.

La mesure qui fait considérer ces objets comme prêtés est récente : autrefois ils étaient concédés à titre définitif. Elle entraîne comme conséquence l'obligation de les inscrire tous les ans sur les registres d'inventaire de la manufacture, inscription non seulement onéreuse puisqu'elle exige un travail long et minutieux, mais absolument futile pusqu'il n'y a aucun moyen de vérifier, à Sèvres, si ces objets sont en bon état, si même ils existent encore. En 1886, j'ai fait ouvrir un registre spécial dit « des prêts » ; il renferme la désignation de tous les objets qui rentrent dans cette catégorie et qui ont cessé d'être inscrits annuellement dans le livre des inventaires. L'administration des finances a bien voulu approuver cette manière de faire.

Une autre conséquence de la théorie des prêts est la possibilité pour l'administration supérieure de renvoyer indéfiniment dans les magasins de Sèvres, les pièces qui, après avoir été pendant de longues années exposées dans les ministères, les palais ou les musées, ne sont plus jugées dignes d'y figurer ou ont cessé d'y plaire. 11 y a peu d'années, il a été question d'enlever des palais nationaux les vases qui, depuis le commencement du siècle, leur ont été successivement affectés ; il a été reconnu que leurs qualités d'art ne sont pas toujours en rapport avec les autres parties de l'ameublement, et l'on a pensé qu'il serait avantageux de les remplacer par des vases fabriqués spécialement pour ces palais, dans le caractère qui convient à chaque appartement; devenus ainsi sans emploi ils auraient été restitués à la manufacture.

Une telle mesure serait fâcheuse. Les magasins de Sè-

vres sont très fréquentés : l'intérêt de la manufacture demande que leur aspect soit renouvelé aussi fréquemment que possible, qu'ils aient un caractère moderne et d'actualité ; il faut que les visiteurs y trouvent la trace des progrès réalisés ; ce n'est pas en y accumulant des porcelaines du premier empire et du règne de Louis-Philippe, qu'on rendrait la visite de ces magasins attrayante. Il existe d'ailleurs à Paris un établissement spécialement chargé d'utiliser les produits des manufactures nationales et auquel incombe exclusivement le soin de la décoration des palais : c'est le mobilier national ; il serait très facile de créer, entre ces différents services, des rapports rationnels qui sauvegarderaient leurs intérêts réciproques.

La moyenne des « sorties » de la manufacture dans la période 1879-1886 a été annuellement de 478,098 francs; elles se subdivisent de la façon suivante :

Ventes 110,403 francs.

Emplois (pièces livrées au musée ou dans les

ateliers) 60,310 —

Présents 213,518 —

Loteries, concours, etc 72,400 —

Mobilier (service et ornementation des palais

nationaux) 18,967 —

Casse (pièces brisées ou diminuées de valeur). 2,500 —

478,098 francs.

Pendant la même période, la valeur des produits entrés dans les magasins a été, en moyenne, de 594,298 francs.

Comme on le voit, il existe entre ces deux chiffres une différence de 116,200 francs; elle représente l'excès de la production annuelle sur les ventes, les prêts ou les dons, et l'augmentation par conséquent de la richesse des magasins.

Les sorties, de quelque nature qu'elles soient, ne

peuvent avoir lieu qu'en vertu d'un ordre ministériel (les ventes seules font exception) ; elles sont régularisées par des arrêtés, et la radiation des inventaires n'a lieu qu'après la réception de ces arrêtés.

La livraison des porcelaines à leurs destinataires a été l'objet de réglementations diverses. Autrefois elle était faite directement par les soins de l'administrateur qui choisissait les objets en se conformant aux indications de prix données par le ministre. En 1877, ce service fut enlevé à la manufacture : un dépôt des porcelaines de Sèvres fut créé 3, rue de Valois, dans les bureaux de la direction des beaux-arts qui se chargèrent du choix des objets, de leur expédition et de la comptabilité qu'entraîne le service de ces allocations (il y a environ 600 comptes de destinataires). Sèvres alimentait ce dépôt d'après les indications du bureau des manufactures nationales. Ses inventaires n'étant pas déchargés par le fait de la livraison au dépôt, mais uniquement par la notification des livraisons aux ayants droit, il est aisé de comprendre que cette organisation devait donner lieu à de fréquents malentendus: un oubli d'inscription, une erreur dans l'indication de la valeur des pièces, l'échange d'un objet contre un autre effectué au dépôt par un destinataire après que la notification de la première livraison avait été faite à Sèvres, etc., entraînaient, à côté de pertes de temps incessantes, l'impossibilité matérielle d'établir un inventaire correct en fin d'exercice. Bien que l'inutilité de ce rouage fût évidente, la suppression n'en fut pas décidée sans difficultés et la période de transition qui précéda le régime actuel pourrait être signalée comme un type des complications que le désir de la perfection administrative peut faire imaginer. Le dépôt a été supprimé

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