CHAPITRE Y
La manufacture de Sèvres avait eu pour mission à son origine de naturaliser en France la fabrication de la porlaine; lorsque ce but eut été atteint (il est inutile de rappeler ici avec quel succès) on put croire que son rôle était terminé et, de divers côtés à ce moment, on ré-
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clama la suppression d'une maison dont on constatait les charges sans en apercevoir l'utilité.
Brongniart sauva la manufacture en lui donnant le caractère d'un établissement d'enseignement professionnel; il lui assigna comme programme d'entretenir des ouvriers et des artistes habiles, de faire des expériences pour l'industrie et de fabriquer des pièces irréprochables destinées à répandre la réputation des porcelaines françaises; puis prévoyant sans doute qu'un jour viendrait où l'industrie aurait atteint le degré de perfection qu'on peut espérer d'établissement privés et qu'à ce moment l'utilité de la manufacture serait contestée si elle ne se manifestait dans un autre sens, il jeta les bases d'un enseignement artistique, dans la pensée que la fabrique se transformerait en un atelier d'objets d'art; dans cette prévision, il créa une école de dessin et il chercha à y attirer des élèves nombreux, convaincu, disait-il, « qu'il est nécessaire pour le développement artistique d'une nation d'avoir une surabondance d'artistes. »
Le programme de Brongniart n'a malheureusement pas été suivi : pendant de longues périodes l'activité de la manufacture a été absorbée par la production presque commerciale de porcelaines de service destinées aux châteaux et aux palais de la liste civile, et tout ce que l'on connaît de cette époque en fait d'ouvrages artistiques se ressent manifestement du manque d'enseignement et de direction des peintres et des sculpteurs. Ce n'est guère qu'après 1870 qu'on constate une réelle renaissance cle la manufacture ; l'exposition de 1878 a prouvé qu'une transformation sérieuse s'opérait peu à peu dans ses tendances et que l'administrateur, M. Robert, était décidé à imprimer une direction nouvelle à ses tra-
vaux; les circonstances ne lui permirent pas de donner à son programme le développement qu'il avait en vue, mais l'impulsion était produite, et il n'est que juste de le reconnaître.
Sous quelle forme cet enseignement peut-il se manifester? Suffit-il de prêcher d'exemple, de produire quelques pièces hors ligne, de montrer par ces types les sommets élevés que l'art céramique peut atteindre et que l'industrie doit viser? Entrant dans cette voie, la manufacture doit-elle chercher au dehors ses modèles? renonçant à être elle-même une créatrice, se contentant modestement d'exécuter les œuvres des autres, doit-elle demander la collaboration de nos peintres et de nos sculpteurs en renom?
Sans doute la manufacture s'honorerait en produisant ainsi des œuvres de premier ordre, mais n'est-il pas évident qu'elle ne doit avoir recours à des mains étrangères que dans une très faible mesure et dans des circonstances tout à fait exceptionnelles ? que son rôle n'est pas d'employer les sommes qui lui sont attribuées par le budget à donner des commandes au dehors ? tout industriel, subventionné par l'Etat, en ferait autant. C'est dans son sein qu'elle doit trouver les éléments nécessaires, c'est avec des artistes nés dans ses propres ateliers et sous son influence directe qu'elle doit produire ces chefsd'œuvre ; c'est en enseignant elle-même le dessin, le modelage, les lois de l'art décoratif, leurs applications pratiques à la céramique qu'elle accomplira sa transformation et prouvera l'utilité de son existence nouvelle ; peut-être, de cette école, ne réussira-t-elle pas à faire sortir des artistes puissants (le génie ne se donne pas), toujours arrivera-t-elle à former des céramistes éclairés,
connaissant les règles de leur art, et capables de répandre dans l'industrie de notre pays la science qu'ils auront acquise.
La commission de perfectionnement consultée sur cette question n'a pas hésité, et voici dans quels termes elle s'exprime à ce sujet :
« Plusieurs fois dans le cours de ce rapport on a parlé « de l'éducation incomplète des artistes qui coopèrent « aux travaux de la manufacture de Sèvres. On a remarqué a que cet élément, si essentiel au succès de ses œuvres, « est en défaillance. D'autre part, on s'est récrié sur la « pénurie dont on souffre lorsqu'on cherche des artistes « propres à maintenir la céramique française au rang « qu'elle a souvent occupé dans la fabrication euroce péenne. Un membre des plus considérés, représentant « l'industrie de Limoges, a exprimé devant la commission « son extrême embarras de ne pouvoir trouver non seu- « lement des artistes, mais même de simples ouvriers « pour régénérer ses ateliers et seconder les efforts de « l'industrie. On se demande alors si la manufacture, en « examinant sa direction intérieure et l'influence qu'elle « doit exercer extérieurement, remplit bien le beau rôle « de conservatrice qu'on désire lui attribuer pour élever « le niveau de l'art dans notre pays? Sans être très sévère, « il est permis d'en douter. Mais par quelle raison? C'est « toujours la même réponse : c'est par défaut d'éducation « et d'instruction.
ce Et comment pourrait-il en être autrement? Il n'y a ni « enseignement, ni élèves; l'art décoratif est inconnu
« Nous sommes forcés de reconnaître qu'en général le « décor est fade et débile, que l'ornementation est souvent « d'une gaucherie regrettable, que l'accent et la conviction
« du style, enfin, font défaut dans bien des compositions.
« Les artistes n'obéissent pas à un enseignement com- « mun et à une direction supérieure; ils sont livrés à leur « propre individualité : ils jouent le rôle de brillants so- « listes et chacun exécute isolément son morceau sans chef « d'orchestre. Cela revient à dire qu'il faut un enseigne- <( ment organisé pour y puiser les principes de l'art déco- (( ratif et s'y exercer par la pratique. Mais où et comment « apprendre cet art si complexe et si délicat? La question a est sérieuse et il est de notre devoir d'y répondre.
« La manufacture de Sèvres devrait avoir d'abord chez « elle une véritable école, où de tout jeunes gens rece- « vraient continuellement un enseignement spécial
« Les discours et les analyses ont, en général, peu d'in- « fluence sur les artistes.
« Pour ces natures qui ne vivent que par les yeux, il « faut un autre langage. La pratique du dessin vaut mieux « que toutes les conférences. Mais, pour pratiquer, il faut « passer par certains exercices, et c'est là la grande diffî- « culté pour les hommes arrivés au développement de leur « talent. Quant à ceux-ci, il faut renoncer à les soumettre « à des études fastidieuses pour opérer le changement « d'une direction artistique. Retourner à des études élé- « mentaires leur serait impossible. Aujourd'hui ils ne « pourraient qu'être assistés des conseils d'un décorateur « spécial.
« Pour se soumettre à ces longs et pénibles exercices, « il faut des natures plus jeunes, plus tendres et plus acu cessibles à l'enseignement. C'est dans ces conditions « que la commission pense qu'il est indispensable de « créer une école à Sèvres.
« Celte école se recruterait :
« 1° De très jeunes élèves, enfants en quelque sorte de « la manufacture, qui recevraient un enseignement élé- <( mentaire, gradué et pratique ; 2° d'élèves d'un âge plus « avancé, qui obtiendraient leur admission à la manufac- « ture par des concours et des examens. Cette école serait « divisée en deux classes, l'une élémentaire, l'autre d'un a degré supérieur, sous la direction d'un professeur. Le « choix de ce professeur est très important ; il tient dans « ses mains la semence de l'avenir (1). »
C'est en appliquant les principes indiqués au cours de ce rapport et en utilisant dans la mesure du possible les dispositions qui avaient réussi à la manufacture des Gobelins, que j'ai rédigé le règlement de l'école de la manufacture de Sèvres, du 18 novembre 1879 (2).
En voici les traits généraux :
L'école comprend : 1° une école primaire de dessin, 2° une école spéciale renfermant deux divisions ;
Les élèves sont admis à partir de l'âge de douze ans ; la durée totale de l'enseignement est de sept ans au maximum ; elle peut être abrégée.
Ils reçoivent des appointements à la fin de la deuxième année et ces petits traitements augmentent progressivement jusqu'au taux de mille francs par an.
Le passage d'une classe dans une autre a lieu à la suite d'un examen dirigé par une commission composée du président, de quatre membres et du secrétaire de la commission de perfectionnement, assistés de l'administrateur, du directeur des travaux d'art, des chefs de service
(1) Rapport adressé à M. le ministre par M. Duc, membre de l'Institut, au nom de la commission de perfectionnement de la manufacture de Sèvres, 1875, p. 40-44.
(2) Annexes : Documents administratifs, nos 30, 31, 32.
et des professeurs de l'école (art. 6 du règlement) ; au sortir de l'école et a la suite d'un examen final, les élèves peuvent recevoir un diplôme ; mais la manufacture ne s'engage pas absolument à les employer, le but de l'école étant plus spécialement de former des décorateurs et des artistes céramistes pour l'industrie.
L'enseignement se compose de cours et de leçons dans l'école proprement dite, et de travaux pratiques dans les ateliers. Il est contrôlé par des examens fréquents qui portent en outre sur les études auxquelles les élèves sont tenus de se livrer chez eux (histoire naturelle des plantes et des animaux, principes généraux de l'art décoratif, histoire et géographie) ; une bibliothèque spéciale est mise dans ce but à leur disposition ; à chaque examen j'ai fait faire aux élèves une composition écrite sur deux sujets de ce programme et c'est avec un véritable intérêt qu'en corrigeant ces travaux, je constatais le développement intellectuel de nos jeunes élèves.
A côté des cours, des leçons et des travaux pratiques, le règlement de l'école comprend, sous la forme de concours, des exercices de composition ; ils ont eu lieu tous les mois, quelquefois tous les quinze jours; la publicité donnée à ces travaux, les récompenses qui en étaient la suite, l'espoir de voir exécutés les projets auxquels on aurait reconnu un mérite artistique réel ont été pour l'esprit et le zèle des jeunes artistes un excellent stimulant : des travaux dignes d'attention en ont été le fruit. Les sujets de ces concours avaient généralement pour objet la décoration d'une des pièces de céramique de la manufacture, quelquefois aussi la recherche de la forme elle-même et de sa décoration. Voici, comme exemples, quelques-uns des sujets des concours ouverts à la manu-
facture et auxquels ont été conviés, non seulement les élèves, mais encore les artistes ; Décoration d'un service à dessert ,
— d'un service de table en bleus de grand feu ;
— du vase indou ; Composition d'un service pour fumeurs ;
— d'un buste de la République, etc., etc. L'enseignement de l'école est complété par des visites faites au musée céramique ou dans d'autres collections publiques privées, et par des conférences sur la fabrication sur l'histoire de l'art, sur les règles de l'art décoratif (1). Pour permettre déjuger les tendances de l'enseignement professé à Sèvres, je donne le résumé des leçons que le regretté René Ménard a bien voulu y faire sur ma demande (2).
L'école est placée sous la haute surveillance de l'administrateur de la manufacture, mais elle a pour chef particulier le directeur des travaux d'art ; il est assisté de deux professeurs pour les classes de dessin, des chefs de service et de deux artistes pour les travaux d'atelier. Il est inutile de faire ressortir l'importance du choix de ces maîtres : comme le dit la commission de perfectionnement, « ils tiennent dans leurs mains la semence de l'avenir ».
Telle est, en résumé, l'organisation de l'école de la manufacture de Sèvres ; il est difficile, après un aussi petit nombre d'années, de deviner l'avenir qui lui est réser-
(1) Annexes : Documents administratifs, nos 35, 36, 37, 38.
(2) Ibid., n° 38 Us.
vé. mais on peut l'envisager avec une certaine confiance.
Le recrutement s'en est effectué avec la plus grande facilité à Sèvres même, dans les environs, ou à Paris : les cadres ont toujours été au grand complet et les demandes d'admission ont excédé de beaucoup le nombre des places devenues vacantes soit par le départ ou le renvoi de quelques élèves, soit par la nomination en fin d'études de plusieurs autres au titre d'artistes de la manufacture.
Les examens faits par la commission ont été satisfaisants ; à diverses reprises elle a signalé au ministre la bonne direction donnée à l'école.
Enfin dans les diverses circonstances où les élèves de Sèvres ont pu faire connaître publiquement leurs travaux, notamment à l'exposition du palais de l'industrie de 1884, dans les concours auxquels ils ont pris part, ils ont remporté des succès qui sont d'un excellent augure. Dans les concours du « Prix de Sèvres » auxquels sont conviés tous les artistes français, ils ont à plusieurs reprises été classés en tête des concurrents ; l'un d'eux a même remporté le prix il y a trois ans.
Il semble donc que cette école soit dans une bonne voie; son programme est assurément perfectible; déjà, à diverses reprises, il a été remanié, et j'ai cherché à profiter des leçons de l'expérience pour améliorer les différents modes d'enseignement ou la répartition du travail. Il devra en être de même dans l'avenir ; en procédant avec méthode et persévérance, on peut être certain du succès : la formation de cette pépinière d'artistes éclairés sera pour la manufacture une garantie de nouveaux succès et pour l'industrie française une ressource assurée qui lui a fait défaut jusqu'ici.