‹ La manufacture nationale de Sèvres 1879-1887Chapitre 29 sur 106 · OBJETS DE FANTAISIE ET DE SERVICE · texte numérisé non relu

OBJETS DE FANTAISIE ET DE SERVICE

Écritoire G.-B., buire de Blois, buire Réaumur, gourde d'Asti, cassolette aux chimères, vase carré aux cariatides, vase carré aux chimères, service pour fumeurs, boîte à bijoux, bonbonnières, baguiers, cendriers.

Cabaret oriental, cabaret de Marnes, cabaret à la chimère, cabaret Peyre (anses riches).

Service Duplessis modifié, écuelle à soupe et son assiette, tasse et soucoupe palme, cafetière Briffaut, cafetière Ebelmen, deux chocolatières, pot à lait au lion.

A cette liste il convient d'ajouter les modèles suivants qui étaient en cours d'exécution au mois de mai 1887 et que Carrier-Belleuse avait spécialement étudiés en vue de l'exposition de 1889 :

Jardinière monumentale, pour vestibule ou jardin d'hiver.

Pendule applique.

Fontaine.

Fontaine hollandaise.

Baromètre applique.

(Ces cinq grandes pièces doivent être cuites au grand feu de la porcelaine nouvelle avec des couvertes colorées et des couvertes à coulures.)

Groupe des trois grâces.

Vase Malaguti.

Vase carré.

Cabaret de Stabio.

Vases et jardinières rectangulaires.

Pot à Peau d'Arras.

La torchère de M. Louis Carrier-Belleuse (prix de Sèvres 1883), la cheminée de M. Fournier (prix de Sèvres 1884), le paon de M. Cain, pièce monumentale dont

le modèle, acheté naguère par l'État, n'avait jamais été exécuté, étaient à peu près terminées à la même époque.

L'exposition de 1889 doit comprendre en outre la collection des bustes des personnages qui ont illustré la France depuis le commencement de ce siècle, artistes, savants, littérateurs, hommes politiques, etc. ; j'en ai signalé quelques-uns plus haut; ceux d'Alex. Dumas père, J.-B. Dumas, Ad. Wurtz, Lazare Carnot, Saint-Just étaient en cours d'exécution à mon départ.

§ 2. Perfectionnements apportés dans la fabrication ordinaire.— La porcelaine dure de Sèvres jouit d'une réputation universelle : la transparence laiteuse de sa pâte, la finesse de son grain, sa couleur légèrement ambrée, la limpidité et la dureté de sa couverte, la légèreté des pièces et la pureté de leurs formes constituent un ensemble de qualités qu'on ne rencontre pas ailleurs ; elles sont dues aux soins avec lesquels les matières premières sont choisies et combinées, à l'habileté des ouvriers et à la puissance des moyens dont dispose la manufacture, moyens qui permettent de produire aussi bien des vases de plusieurs mètres de hauteur, que les objets les plus fins et les plus délicats.

Les règles de cette fabrication ont été étudiées par A. Brongniart et elles ont été établies avec une précision et une netteté telles que rien ne peut y être ajouté ; le choix des matériaux, les dosages, sont irréprochables et la seule préoccupation qu'on puisse apporter dans la direction des ateliers de Sèvres consiste à veiller à la stricte observation des errements adoptés.

11 est cependant un point qui laisse à désirer : le façonnage et l'émaillage de la porcelaine de Sèvres présentent

des difficultés qu'on ne rencontre pas, au même degré du moins, dans le travail des porcelaines du commerce; ces dernières possèdent, en outre, une couverte épaisse et veloutée sur laquelle les couleurs se fixent avec plus de facilité que sur la nôtre. Il m'a paru intéressant de rechercher s'il serait possible de donner ces qualités à la porcelaine de Sèvres sans lui faire perdre les siennes propres : cette étude a été facilitée par la courtoisie avec laquelle les fabricants du Berri et du Limousin ont bien voulu m'envoyer leurs pâtes et leurs couvertes. De l'examen d'une dizaine de ces produits il résulte que leur teneur en kaolin est moindre que dans la pâte de Sèvres, qu'ils cuisent à une température moins élevée et que leur couverte n'est pas formée exclusivement de pegmatite ; ces différences expliquent leurs propriétés.

Pour obtenir les qualités spéciales aux porcelaines du commerce, il faudrait donc abandonner le type créé par Brongniart. Je n'ai pas cru devoir entrer dans cette voie : ce type est unique ; il est apprécié dans le monde entier et il représente une tradition à laquelle il m'a paru bon de ne pas toucher. J'ai préféré respecter cette fabrication classique telle qu'elle a été établie et, puisque les difficultés qu'elle présente dans l'emploi des couleurs et des émaux sont inhérentes à sa nature, créer à côté d'elle une fabrication tout à fait différente, destinée spécialement à la décoration.

Je n'ai donc à signaler aucun changement important dans la fabrication proprement dite de la porcelaine dure ; ce n'est que dans la manutention et dans les procédés de décoration que je puis indiquer quelques perfectionnements adoptés au cours de mon administration.

A. Les procédés du coulage de la porcelaine ont subi des améliorations importantes dues à M. Constantin Renard ; ils sont décrits en détail plus loin (1).

B. La fabrication des biscuits, branche importante de la production de la manufacture, a été l'objet de modifications qui touchent à la fois aux procédés techniques et aux questions artistiques.

Sur le premier point, il s'agissait de changer l'aspect des biscuits en leur donnant un ton plus harmonieux que la couleur verdâtre qu'il ont d'ordinaire, de supprimer la trace des bavures laissées par les moules et d'obtenir un façonnage plus soigné pour éviter les pertes et les déchets.

La couleur des biscuits a été notablement améliorée par la modification que j'ai fait adopter dans le mode de cuisson : la pâte à porcelaine renferme toujours une petité quantité d'oxyde de fer; c'est lui qui, transformé en silicate de protoxyde dans une atmosphère réductrice, donne naissance à ce ton verdâtre si froid et si désagréable ; il suffît de cuire les biscuits dans un feu oxydant, ou de diriger un courant d'air dans les piles ou ils sont enfournés, pour amener le fer à un degré d'oxydation supérieur et obtenir ainsi une couleur ambrée.

Pour enlever la trace des bavures, il faut, après le moulage, qui se fait comme d'ordinaire, enlever par éclats les deux parties de la couture, puis faire des hachures sur les deux côtés du sillon et le remplir avec une bandelette de pâte molle qu'on y glisse en coulant ; on raffermit ensuite au degré général de la pièce.

Les déchets fréquents que l'on avait à déplorer étaient

(1) Annexes : Notices scientifiques, n° 1, p. 129.

occasionnés par le manque d'habileté de vieux mouleurs devenus infirmes ; leur remplacement par des hommes jeunes et adroits a remédié à cette situation.

Ces améliorations ont eu, sur les rendements de cette fabrication en pièces de choix, les conséquences suivantes : dès 1881, ils ont été de 86,2 p. 100 et M. Milet, chef des fours et pâtes, en constatant ce fait dans son rapport annuel, me disait : « Ces rendements dus aux soins apportés dans le travail par les ouvriers sont remarquables. » Depuis ils se sont encore élevés.

Ils ont été en 1882 de 88,0 p. 100.

— 1883 de 95,8 —

— 1884 de 97,6 —

— 1885 de 100,0 —

— 1886 de 99,7 —

Je dois ajouter que la substitution de la porcelaine nouvelle à la porcelaine dure ordinaire a été pour la fabrication des biscuits un progrès des plus sensibles.

La question artistique a plus particulièrement occupé le directeur des travaux d'art, et c'est grâce aux conseils incessants et aux indications précieuses de Carrier-Belleuse qu'elle a été résolue. Voici sur ce point l'avis de la commission de perfectionnement : « Comme les biscuits de pâte dure, ceux exécutés en pâte nouvelle témoignent des soins que Sèvres apporte aujourd'hui à cette fabrication : les pièces parfaitement réparées ne conservent aucune trace des bavures laissées par les moules, et leur fini , poussé aussi loin que possible, les rend au point de vue de l'exécution bien supérieures à toutes celles qu'on a fabriquées même au dix-huitième siècle. »

C. Diverses tentatives ont été faites pour faciliter l'observation des températures atteintes dans les fours pendant les cuissons ; elles ont abouti à l'emploi du pyromètre à circulation d'eau et des montres fusibles (1).

D. Quelques autres améliorations, de détail, méritent d'être mentionnées.

Pour éviter les souillures provenant des grains que projette la gazetterie dans l'intérieur des objets creux, notamment des tasses, pendant la cuisson, j'ai fait faire des plateaux en biscuit, munis d'un rebord, à l'aide desquels on recouvre et on protège les pièces; la petite dépense et la perte de place occasionnées sont largement compensées par l'amélioration de la qualité des produits.

Il arrive fréquemment, dans la cuisson des vases de formes allongées dont la base n'est pas très développée, qu'au moment de la vitrification les pièces ne conservent pas leur position verticale et qu'elles se déforment. Pour éviter cet accident, on a généralisé l'emploi de douilles en terre réfractaire (maintenues par une collerette à la cerce supérieure), qu'on introduit dans l'intérieur des vases au moment de leur encastage.

En 1881 on a repris le guillochage , un des modes de décoration les plus intéressants par l'élégance et la variété d'aspect qu'il donne aux porcelaines, ainsi que par la simplicité des procédés qu'il met en œuvre.

Enfin les essais faits pour l'emploi des machines de M. Faure dans la fabrication des assiettes ne peuvent être passés sous silence, bien que ces appareils si ingénieux et dont toute l'industrie se sert couramment n'aient pu jus-

(1) Annexes : Notices scientifiques, nos II et III, p. 137 et 141. Lauth. 6

qu'ici être appliqués à la fabrication de Sèvres ; la nature de la pâte de la manufacture est sans doute la cause de cet échec auquel n'a pu remédier ni la bonne volonté des tourneurs ni l'empressement de M. Faure, qui à diverses reprises a dirigé lui-même nos essais.

E. La fabrication des bleus de grand feu a été de tous temps une des spécialités de Sèvres, qui y a acquis une réputation légitime. Elle donne lieu à des accidents signalés déjà par Brongniart, mais dont la cause était restée si peu déterminée qu'on avait renoncé même à la rechercher ; on les considérait comme une sorte de conséquence fatale de cette fabrication. Bien que les réussites fussent générales, de gros échecs intervenaient de temps à autre sans motif apparent ; des fournées entières étaient perdues.

L'étude que j'ai entreprise a prouvé que ces accidents étaient dus à des fautes commises soit dans le séchage des pièces après la pose du bleu, soit dans les emplacements réservés aux bleus dans les fours: j'ai montré que les flancs notamment doivent être absolument proscrits pour les bleus, qui y sont toujours altérés; pour cette raison, les fours à flammes renversées, n'ayant pas de flancs, sont les appareils les plus avantageux dans cette fabrication. A la suite de cette étude, j'ai fait adopter une marche nouvelle et des dispositions spéciales dont les résultats sont concluants; les accidents sont devenus excessivement rares et ceui: qu'on a signalés ont toujours trouvé leur explication à l'aide des règles que j'ai déterminées (1).

(1) Annexes : Notices scientifiques, no IV, p. 161.

Rendements obtenus dans la fabrication des bleus.

11 ne m'a pas été possible d'établir quels avaient été les rendements antérieurs à 1881, puisqu'il n'existait pas à ce moment de comptabilité spéciale pour chaque fabrication ; mais d'après l'examen des procès-verbaux officiels des registres de détournement, on peut considérer la proportion de 71 p. 100 atteinte en 1881 comme une moyenne déjà élevée; il y a donc là une amélioration importante; il est bon d'ajouter qu'elle porte à la fois sur le nombre des pièces réussies et sur la qualité du bleu, qu'on obtient toujours très pur de ton et très fleuri.

F. En ajoutant à l'oxyde de cobalt de l'oxyde de manganèse et de l'oxyde de fer, on produit un bleu d'un ton particulier, moins violacé que le bleu de grand feu, très doux dans les nuances claires, et s'harmonisant bien avec le blanc de la porcelaine ; il est analogue aux couleurs employées dans les peintures des Orientaux et à leurs bleus fouettés.

Il a reçu en décoration et en fonds des applications des plus variées (1).

G. L'émail de grand feu connu sous le nom à' écaille a été l'objet d'une étude détaillée (2) dont le résultat a permis de donner un assez grand développement à l'emploi

(1) Annexes : Notices scientifiques, no V, p. 172.

(2) Annexes : Notices scientifiques, no VI: Sur la couverte écaille de por ■ celaine dure.

de cette belle couverte ; on l'utilise soit isolément, soit mélangée ou juxtaposée aux bleus, soit même en décoration.

H. L'emploi des émaux de grand feu dont je viens de parler n'est consacré qu'à une fraction relativement minime de la production de Sèvres; la majeure partie des œuvres d'art sorties de ses ateliers depuis le commencement de ce siècle a été décorée à l'aide des couleurs dites de moufle.

Le mode d'emploi en est très simple : il consiste à appliquer sur la porcelaine, cuite, des matières colorantes minérales additionnées d'un fondant et à les fixer en moufle, c'est-à-dire à une température relativement basse. Les recherches des chimistes de Sèvres ont créé pour ce genre de peinture une palette très étendue dont les artistes ont tiré parti avec une habileté et une patience qu'on ne saurait trop admirer; malheureusement les couleurs de moufle sont en général peu transparentes ; fréquemment elles glacent mal; l'aspect qu'elles donnent aux porcelaines est mièvre et sans puissance. Aussi depuis longtemps les savants ont-ils cherché à les remplacer, et, convaincus de la supériorité des couleurs de grand feu, ont-ils poursuivi la découverte de matières colorantes capables de résister aux températures des fours à porcelaine ; après de longues et pénibles recherches commencées sous l'impulsion de Regnault, Salvetat a réussi à créer une suite magnifique de pâtes colorées et de demipâtes dont l'emploi combiné avec celui des oxydes permet d'obtenir des peintures au grand feu, sous couverte, d'une puissance et d'une variété des plus remarquables : l'exposition de 1878 a fait connaître ces beaux produits qui ont été justement admirés. Les procédés de préparation et d'application de ces couleurs, tels que Salvetat les a indi-

qués, exigent une expérience consommée et des soins incessants; mais les résultats qu'ils permettent d'obtenir ne sont pas hors de proportion avec les difficultés de leur emploi.

Les qualités céramiques que possède la décoration au feu de four m'ont porté à lui donner le plus grand développement possible et à engager tous les artistes à diriger leurs efforts dans ce sens; aussi la peinture de moufle a-t-elle presque complètement été abandonnée sur la porcelaine dure, à partir de 1879.

L'emploi des couleurs de grand feu n'avait malheusement pas été limité aux procédés de décoration et de peinture ; il avait été étendu à la fabrication tout entière ; par l'addition des couleurs aux pâtes à porcelaine on préparait des mélanges, avec lesquels on façonnait les objets; une seule cuisson permettait ensuite d'obtenir des pièces de fonds colorés. Quelques-uns de ces fonds sont intéressants, mais le résultat général a été jugé et doit en effet être considéré comme mauvais : l'opacité communiquée à la pâte par l'adjonction des matières colorantes enlève à la porcelaine le caractère qui en fait la valeur essentielle et la prive de la plus brillante de ses qualités. J'ai cru devoir supprimer complètement l'emploi des pâtes pleines, et j'ai remplacé cette fabrication par celle de fonds obtenus en appliquant les couleurs de grand feu sur le dégourdi sous forme de nuages, de jaspés ou de taches ; quelques belles pièces de ce genre avaient déjà été présentées en 1878, mais l'emploi de ces méthodes ne s'était pas généralisé. Après une étude complète des combinaisons et des superpositions auxquelles peut donner lieu l'emploi de la palette de Salvetat, j'ai choisi, dans cette collection, les types qui faisaient valoir le plus

la beauté des couleurs tout en ménageant l'aspect de la porcelaine. Un atelier spécial a été affecté à cette fabrication ; en 1881 déjà il a produit environ six cents pièces. Bien que l'emploi de ces procédés donne des résultats inférieurs à ceux des émaux de grand feu, il permet d'obtenir de très beaux effets qu'on ne peut réaliser autrement; parmi les' pièces intéressantes fabriquées ainsi , on peut citer la jardinière Philibert Delorme, les deux vases Duplessis, le grand vase qui se trouve dans la salle Louis XIII au Louvre et qui en complète la décoration avec ses trois pendants d'époques antérieures, etc., etc.

La palette des couleurs de grand feu n'est malheureusement pas très étendue : assez riche pour les bleus, les gris, les bruns et les noirs, elle ne possède pas de beaux verts ; les jaunes sont dénués d'intensité ; les roses et les rouges existent à peine. De plus les pâtes colorées sont absolument opaques ; cette propriété, utile dans certains cas, les prive de l'éclat que possèdent les émaux transparents dans lesquels les rayons lumineux acquièrent une vibration qui laisse sur l'œil une sensation intense et profonde. Ce sont les raisons pour lesquelles s'est imposée la recherche d'une porcelaine différente de la porcelaine dure ordinaire et sur laquelle on pût fixer les émaux transparents et les riches colorations dérivées du cuivre; j'expose ces travaux plus loin.

I. Pour terminer, je signalerai un procédé de fabrication intéressant, connu dans l'industrie de la faïence depuis bien longtemps, mais qui n'avait pas été utilisé surla porcelaine avant les indications de M. Carrier-Belleuse. On pose sur la pièce, dégourdie, qu'il s'agit de décorer, un engobage de pâte colorée, qui à son tour est recouverte d'une couche de pâte blanche ordinaire ; la

pièce ainsi préparée est remise entre les mains des artistes : ils gravent le sujet de leur composition dans la pâte blanche de façon à retrouver le fond coloré, et dans ces contours ils modèlent leurs figures ou leurs ornements, en diminuant avec une gradine l'épaisseur de la pâte blanche aux endroits où ils désirent obtenir des transparences, et en l'augmentant au contraire aux endroits où ils cherchent des fermetés ; la pièce est ensuite dégourdie à nouveau et mise en couverte.

Ce procédé donne de beaux effets artistiques ; il exige une grande sûreté de main et une régularité de travail absolue pendant la durée de l'exécution.

§ 3. Procédés nouveaux découverts et appliqués. — Ainsi que je l'ai dit dans la préface de ce travail, j'ai pris, en acceptant la direction de Sèvres, la décision formelle de suivre les indications de la commission de perfectionnement ; il ne pouvait y avoir pour moi de guide plus sûr ni plus autorisé.

Les transformations qu'elle demandait à la manufacture portent à la fois sur les questions techniques et sur les questions esthétiques. Voici comment elle s'exprimait sur le premier point par l'organe de M. Deck (1) :

« La porcelaine dure, en France, depuis sa découverte, a peu varié dans sa fabrication, au point de vue décoratif. Les découvertes faites il y a quelques années, des pâtes sur pâtes, ont été les seuls progrès réalisés dans la manufacture de Sèvres.

a Les fonds de couleur sur lesquels on décore la porcelaine sont généralement lourds, froids de ton, sans transparence ni profondeur, et presque toujours d'une

(1) Rapport adressé à M. le ministre, par M. Duc, 1875, p. 22.

couleur désagréable, résultat forcé d'un engobage d'une pâte colorée.

« Les décorations qui sont appliquées sur ces fonds, également par des pâtes colorées, produisent, par leurs modelés dans les parties minces, des effets qui ne sont pas sans charme ; mais ce charme est produit plutôt par la belle exécution artistique des figures, ornements, fleurs, que par la beauté réelle des couleurs, dont la céramique ne doit jamais s'écarter. Il serait donc à désirer que l'on fît des essais en vue de modifier la nature des fonds, de les rendre transparents et de leur donner, par cela même, l'aspect d'une pierre précieuse...

« ... Il existe en Chine des couleurs de fond qui lui sont toutes particulières. Ce sont des fonds demi-grand feu sur une porcelaine déjà cuite au grand feu, qui, tout en conservant à cette poterie le caractère de la porcelaine, offre encore une grande ressource dans la coloration des fonds.

« Nous n'avons en France aucune couleur de cette nature; comme fond qui s'applique à la porcelaine, les couleurs sont : le jaune, le violet, le turquoise, le vert, etc. Si nous arrivons à nous rendre maîtres des procédés chinois, ce que je crois possible, nous augmenterons de beaucoup nos ressources décoratives.

« Je dois encore appeler l'attention de la commission sur une couleur aussi belle que brillante, et que Sèvres n'a pas encore mise au jour, c'est le rouge et le bleu flammé de Chine, autrement, rouge de cuivre au grand feu.

« Cette riche coloration, cuite dans des conditions toutes particulières, produit des teintes depuis le rouge dit haricot jusqu'au plus beau carmin, flammées parfois de tons violacés et bleus, mais avec une vigueur et une profondeur admirables...

(( En résumé :

« 1° Supprimer les pâtes de couleur, en les remplaçant par des émaux colorés transparents de grand feu ;

<( 2° Créer pour ces sortes d'émaux transparents colorés un ordre de vase, où la belle forme, la sculpture en gravure et en haut relief, soient et forment toute la décoration ;

« 3° Pour la décoration des vases blancs, remplacer la couverte par un émail teinté, et transformer une partie des couleurs pour peindre en de vrais émaux transparents et opaques, et en limiter le trop grand nombre de nuances ;

« 4° Créer une porcelaine propre à être recouverte par des couleurs de fond demi-grand feu ;

« 5° Rechercher le rouge flammé de Chine. »

Les desiderata formulés par M. Deck se résument tous en ceci : découvrir une porcelaine nouvelle analogue à celles de la Chine, qui, seules, en effet, possèdent les caractères qu'il rappelle.

C'est vers ce but que j'ai dirigé mes premiers efforts; je me réservais de poursuivre ultérieurement un autre desideratum formulé par la commission, celui de reprendre la fabrication de l'ancienne porcelaine tendre. Ces dernières recherches me paraissaient moins urgentes : elles ne pouvaient être bien compliquées, car il s'agissait uniquement de régulariser des procédés connus et d'en établir les règles scientifiquement; elles ne pouvaient non plus aboutir à ce qu'on appelle un progrès, la porcelaine tendre, à côté de ses qualités, ayant des défauts qui l'ont fait abandonner naguère, et qui doivent en limiter l'emploi à des pièces de fantaisie. On trouvera plus loin l'exposé des essais qui ont été entre-

pris sur ce sujet (1); dès 1884 ils avaient donné des résultats assez intéressants pour me permettre d'affirmer le succès de la reprise de cette fabrication (2).

Lorsqu'on compare nos produits français avec ceux de l'extrême Orient, on ne peut manquer d'être frappé de la différence d'aspects qu'ils présentent et qui tient en grande partie à la variété et à la richesse de colorations que possèdent les derniers.

C'est dans la nature même de la porcelaine de Chine qu'il faut trouver la source de ces différences.

Dans trois mémoires considérables publiés de 1850 à 1852, Ébelmen et Salvetat ont prouvé que la pâte de ces porcelaines contient moins de kaolin et plus de silice que celle de Sèvres, et que leur couverte renferme une forte proportion de chaux; ils ont montré en outre que la température à laquelle ces porcelaines se forment est moins élevée que celle des fours européens. Ces propriétés ont les deux conséquences suivantes : certaines matières colorantes, très riches, qui disparaissent dans nos cuissons de grand feu, peuvent être utilisées sur les produits de la Chine ; les émaux de moufles qui ne peuvent se fixer sur nos porcelaines, trop pauvres en sable, s'y combinent avec la plus grande facilité.

Les travaux d'Ebelmen et Salvetat ne laissent prise à aucune critique; leurs analyses, les expériences innombrables qu'ils ont faites pour confirmer leurs résultats sont restées, depuis l'époque de leur publication, c'està-dire près de quarante ans, à l'abri de toute contestation. Il est acquis que les porcelaines orientales sont

(1) Annexes : Notices scientifiques, no VII : Sur la porcelaine tendre.

(2) Annexes : Documents administratifs, rapport de M. du Sartel,Annexes.

fabriquées comme les nôtres avec du kaolin, du sable et des feldspaths, mais que les proportions dans lesquelles ces éléments y sont mélangés sont tout autres et telles que la formation de la porcelaine a lieu à une température assez basse ; la couverte est, comme celle des produits de l'Europe, formée avec des roches feldspathiques, mais elles sont additionnées d'une forte quantité de chaux qui en augmente la fusibilité.

À l'époque où la porcelaine fut fabriquée pour la première fois en Europe, ces faits étaient inconnus; les savants qui ont créé cette industrie adoptèrent comme couverte le feldspath ; ils durent naturellement régler la composition de leur pâte de façon à ce qu'elle pût cuire sensiblement au point de fusion de cette roche. Il est probable d'autre part que Brongniart, dans ses longues et patientes recherches, se préoccupa surtout de doter l'industrie française d'un produit aussi résistant et aussi dur que possible, et comme la question artistique cédait le pas à ce moment aux questions techniques, il n'attacha que peu d'importance aux limites que l'adoption de son type imposait à la décoration ; il estima même les avantages de sa porcelaine type assez haut pour ne pas les mettre en balance avec les difficultés qu'elle entraînait dans la fabrication. Quels que soient les motifs qui l'ont guidé, il est certain que c'est avec la décision la plus réfléchie que la formule de Sèvres a été arrêtée ; à diverses reprises, en effet, des essais furent entrepris pour produire une porcelaine analogue à celle de la Chine, et, malgré les succès de laboratoire auxquels on arriva, aucune suite ne fut donnée à ces tentatives.

Lorsque les travaux d'Ébelmen et Salvetat eurent fait connaître la composition et les propriétés des porce-

laines chinoises, quelques expériences furent faites pour créer une fabrication similaire, et nul n'eut assurément été mieux en situation que ces savants éminents pour atteindre ce but ; leurs essais prouvent combien ils en étaient rapprochés. Mais d'autres recherches ou des préoccupations d'autre nature les détournèrent de ce travail, et pendant vingt ans environ cette question fut abandonnée.

Salvetat la reprit après 1870; il obtint une pâte à laquelle le nom de pâte japonaise fut donné et qui possède les propriétés voulues ; mais il ne réussit pas complètement dans la préparation de la couverte de sa porcelaine, et il n'arriva pas à déterminer les conditions de la cuissou : une suite intéressante de ses échantillons, dont quelques-uns d'assez grandes dimensions, figurent cependant dans les vitrines du musée céramique et prouvent que ses recherches étaient fort avancées. Il est probable qu'il rencontra des difficultés techniques et administratives insurmontables; peut-être aussi l'état de sa santé mit-il obstacle aux recherches patientes et prolongées qu'exige ce genre de travaux ; malgré les encouragements qui lui furent prodigués dès mon arrivée, le résultat cherché ne fut pas obtenu.

L'une des plus grandes difficultés des recherches céramiques consiste à faire en petit des essais méthodiques et de longue durée ; les appareils font défaut. Dans le cas qui m'occupe en ce moment, il est évident que comme la porcelaine qu'il s'agissait de produire se forme à une température moins élevée que celle des fours de Sèvres, ce n'est pas dans ces fours qu'on peut songer à essayer les mélanges préparés en vue de la fabrication nouvelle : ils seront fondus ou altérés à la température des cuissons

de porcelaine dure; la rareté des fournées à Sèvres oppose d'ailleurs à cette manière d'opérer un obstacle d'une autre nature et non moins sérieuse, ces essais devant sans doute se chiffrer par centaines. 11 fallait imaginer un procédé de laboratoire; je F ai trouvé par l'emploi du four à gaz de Perrot (1); cet appareil peu encombrant permet de faire, sans grande dépense, plusieurs cuissons de porcelaine dans la même journée, à des températures variables au gré de l'opérateur et dans toutes les conditions d'oxydation ou de réduction désirables.

Ce n'est qu'après avoir trouvé cette méthode d'expérimentation que j'ai entrepris avec la collaboration de mon préparateur M. Vogt, mes recherches sur la composition des pâtes et des couvertes. Elles ont eu pour résultat la création d'une fabrication spéciale dont le produit a été désigné sous le nom de porcelaine nouvelle.

C'est une matière éminemment propre à la décoration et qui, sous ce rapport, présente des avantages nombreux sur la porcelaine ordinaire ; aussi a-t-elle été accueillie avec une faveur réelle par le monde des artistes et des décorateurs, et il me sera permis d'ajouter que le public qui a pu juger ses qualités aux expositions de 1884 et de 1885, les a hautement reconnues.

La commission de perfectionnement appelée à se prononcer sur la valeur de ces découvertes, a rendu un jugement longuement motivé, des plus élogieux; il est reproduit tout au long dans les Annexes (2). J'en donne ici un court extrait qui a trait aux caractères et aux propriétés de la nouvelle matière :

(1) Annexes : Notices scientifiques, no IX, sur les rouges de cuivre, les flammés et les céladons. 1. Expériences de laboratoire.

(2) Annexes : Documents administratifs, rapport de M. du Sartel.

<( Essentiellement kaolique, la porcelaine nouvelle est solide; elle résiste à l'acier; elle est blanche et transparente. La pâte, d'une grande plasticité, remplit toutes les conditions désirables pour le moulage et pour le modelage.

<( Sa cuisson se fait régulièrement et s'opère complète à une température sensiblement inférieure à la température qu'il faut développer pour cuire la porcelaine dure.

« La couverte, blanche, bien glacée et d'une transparence parfaite, adhère en couche plus épaisse que la couverte de la porcelaine dure, ce qui donne à la nouvelle porcelaine la douceur des pâtes tendres et multiplie les reflets et les jeux de lumière sous les couleurs et les émaux.

« Dire, ainsi que nous venons de le faire, que la nouvelle porcelaine de Sèvres acquiert toutes les qualités de la porcelaine dure en cuisant à une température moins élevée ; que sa fabrication est par conséquent plus facile et moins coûteuse, c'est affirmer son incontestable supériorité au point de vue industriel ; cette supériorité suffirait à la placer au premier rang, quand bien même elle n'offrirait pas aux décorateurs d'importants et nombreux avantages.

« En effet, sa propriété de cuire complètement à un feu relativement moins destructeur permet, pour la décorer au grand feu, l'emploi d'un certain nombre de couleurs qui se détruiraient et disparaîtraient au feu de cuisson de la porcelaine dure.

<( Pour apprécier l'importance de ce fait, il suffira de mentionner que parmi ces couleurs se trouvent la plupart de celles qui dérivent du cuivre et que l'une est précisément le rouge qui donne les flambés et les tons merveilleux si longtemps enviés aux Chinois (1).

(1) Annexes : Notices scientifiques, no IX : Sur les rouggs de cuivre, les flammés et les céladons.

(( D'autre part , cuite en biscuit, elle conserve la précieuse qualité de pouvoir être revêtue d'une couverte blanche ou colorée.

« Enfin la composition de sa couverte est telle que les émaux et les fonds de couleur s'y fixent intimement au demi-grand feu et qu'elle peut également recevoir les peintures exécutées avec l'ancienne palette de petit feu. »

Le développement que j'ai donné à la fabrication de la porcelaine nouvelle depuis la publication de ce rapport a encore étendu le champ de ses applications, qui sont devenues des plus nombreuses et des plus variées.

En dehors des couvertes au cuivre qui nous ont permis de reproduire les rouges de grand feu et les flambés si admirés sur les vieilles porcelaines de Chine, nous avons préparé une série d'autres couvertes de toutes couleurs, et réalisé par leurs superpositions des effets nouveaux, applicables soit en peinture au grand feu, soit à l'état de fonds ; ce sont des ressources inépuisables dont les décorateurs tirent journellement parti et avec lesquelles on peut varier de la façon la plus imprévue aussi bien la fabrication des pièces délicates et précieuses que celle des objets destinés à être vus à une certaine distance et sur lesquels par conséquent un beau fond semble être la décoration la plus logique (1).

La porcelaine nouvelle nous a permis également de réaliser l'emploi des bleus sous couverte, l'un des procédés les plus suivis en Orient et qui donne les résultats les plus séduisants (2).

Enfin la facilité avec laquelle elle accepte les vernis plombifères nous a donné le moyen de lui appliquer à la fois les procédés usités dans la décoration des porcelaines

(1) Annexes : Notices scientifiques, no X: Sur les couvertes de porcelaine.

(2) Ibid.y no VIII : Sur les bleus sous couverte.

dures et ceux qu'on employait sur la porcelaine tendre, comme par exemple l'association de la peinture sur et sous couverte.

On peut y ajouter d'autres effets : je signalerai notamment ceux que M. Vogt a étudiés sur ma demande pour obtenir les lustres hispano-moresques; de très beaux échantillons d'une certaine importance ont été obtenus en 1886; il y a là pour la porcelaine une ressource nouvelle dont la combinaison avec les autres procédés de décoration laisse entrevoir des effets absolument originaux.

Les produits exécutés à la manufacture de Sèvres de 1879 à 1885 ont été soumis à l'appréciation du public dans trois grandes expositions, et le catalogue complet en a été publié. J'ai réuni et l'on trouvera plus loin les jugements portés sur les ouvrages présentés à Amsterdam (1883), à Paris (1884) et à Anvers (1885) par l'administration supérieure (1), par les jurys officiels (2) et et par les principaux organes de la presse artistique (3).

On trouvera aux Annexes quelques renseignements sur la composition de la porcelaine nouvelle; mais je suis, à mon grand regret, obligé de renoncer à donner tous les détails relatifs à cette fabrication. Voici en effet la situation : lorsqu'en 1882 le ministre de l'instruction publique et la commission de perfectionnement vinrent examiner à Sèvres les résultats de la découverte que j'avais annoncée, je demandai qu'on décidât dans quelles

(1) Annexes : Documents administratifs, nos 47, 48, 49.

(2) Ibid., n°* 50, 51, 52, 53, 54, 55.

(3) Ibid., nos 56, 57, 58, 59, 60, 61.

conditions l'industrie serait appelée à en profiter; j'émis l'opinion qu'une publication serait inopportune, puisqu'elle bénéficierait aussi bien aux étrangers qu'aux Français. La commission néanmoins prit les résolutions suivantes : « Les produits de la manufacture nationale de Sèvres fabriqués depuis 1879 seront envoyés à la prochaine exposition publique de céramique qui aura lieu à Paris ; à cette époque les procédés nouveaux seront livrés à la publicité au moyen d'un mémoire inséré dans les documents officiels du gouvernement et dans les publications spéciales ». En 1884 cette résolution fut confirmée dans les termes suivants : « La publicité aura lieu de façon complète et clans le plus bref délai possible. »

Mais les chambres syndicales des industries céramiques du Limousin et de Paris protestèrent énergiquement contre cette publication; elles demandèrent, comme je l'avais demandé moi-même, que les procédés fussent, momentanémentdumoins, réservés àl'industriefrançaise.

Le ministre de l'instruction publique et des beaux-arts adopta cette manière de voir, dont il me fit part dans la lettre suivante :

Paris, 4 février 1885.

Monsieur l'administrateur,

J'ai décidé que les procédés découverts à la manufacture nationale de Sèvres pour la fabrication de la porcelaine nouvelle seraient momentanément réservés exclusivement aux fabricants français. Je m'empresse par suite de porter à votre connaissance que je vous autorise à communiquer les procédés aux fabricants français établis en France qui vous en feront la demande.

De leur côté, les industriels devront s'engager d'honneur à ne pas divulguer ces procédés; ils feront approuver leur demande par la chambre syndicale ou par la chambre de commerce de leur ressort à leur choix; ils auront une marque de fabrique telle qu'aucune confusion ne puisse être établie dans l'esprit du public entre la manufacture nationale et eux.

Lauth. 7

Veuillez agréer, Monsieur l'administrateur, l'assurance de ma considération très distinguée,

Le ministre de l'instruction publique et des beaux-arts, FALL1ÈRES.

Je ne puis donc entrer dans aucun détail relatif à la fabrication de la porcelaine nouvelle; elle a été d'ailleurs décrite dans une brochure imprimée à Paris, et, conformément aux indications ministérielles, cette publication a été offerte à tous les industriels français qui m'en ont fait la demande; les manufacturiers les plus importants de la Seine, du Limousin, du Berri, de la Gironde, de nos départements de l'est l'ont entre les mains; beaucoup d'entre eux en ont tiré parti.

§ 4. Rapports de la manufacture avec l'industrie. — On a fréquemment reproché à la manufacture de Sèvres d'être un établissement fermé, de garder pour elle ses secrets et dès lors de ne rendre aucun service. Ce reproche ne me paraît pas fondé : il suffît, pour le mettre à néant, de rappeler les nombreuses publications faites par les savants qui l'ont dirigée et les mesures de tout ordre adoptées à Sèvres pour favoriser le développement et le progrès de notre industrie nationale.

Les ateliers et les laboratoires de la manufacture sont ouverts à tous ceux qui désirent y obtenir des renseignements techniques, faire des expériences personnelles, suivre les cuissons et les opérations du façonnage ou de la décoration ; un grand nombre de céramistes et de manufacturiers ont profité de ces facilités auxquelles il n'est apporté de restrictions que pendant les périodes d'essais nouveaux ou à la veille de grandes expositions.

Tous les procédés de fabrication découverts ou appli-

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