‹ La manufacture nationale de Sèvres 1879-1887Chapitre 96 sur 106 · ANNEXE B · texte numérisé non relu

ANNEXE B

Extrait du procès-verbal de la séance tenue à Sèvres le mardi 17 juin 1884 par la commission de perfectionnement de la manufacture nationale.

Président: M. Kaempfen, directeur des beaux-arts ; Secrétaire: M. Gerspach, chef du bureau des manufactures nationales ; Secrétaire adjoint : M. J. Rohaut, sous -chef.

Un arrêté ministériel en date du 24 mars 1884 a constitué la commission en jury d'admission des produits de la manufacture nationale de Sèvres à envoyer à l'exposition organisée au palais des Champs-Elysées, pour le mois d'août, par l'Union centrale — et a prescrit la nomination d'un rapporteur choisi parmi les membres du jury.

Dans ce double but et conformément à la décision prise en sa dernière séance, la commission se trouve réunie à la manufacture le 17 juin, à 10 heures du matin.

La séance est ouverte à 10 heures et quart.

Se sont fait excuser : — MM. Dubreuil, Guillaume, Hébert, de Lajolais.

Sont présents : — MM. Berger, Berthelot, Deck, Galland, Gasnault, Hache, Lameire, Paul Mantz, Mazerolles, du Sartel, du Sommerard.

MM. Lauth, administrateur, et Carrier-Belleuse, directeur des travaux d'art, assistent à la séance.

M. le secrétaire adjoint donne lecture du procès-verbal de la précédente séance (24 mai 1884), qui est adopté.

M. le président donne la parole à M. l'administrateur pour l'exposé de quelques considérations préliminaires.

M. l'administrateur explique que les projets à examiner comprennent de six à sept cents pièces fabriquées depuis la dernière exposition (1878).

Mais avant de commencer la visite, M. l'administrateur croit devoir soulever une question préjudicielle. — Dans sa séance du 22 juin 1882, la commission a décidé préventivement qu'au moment de l'exposition de 1884, les procédés nouveaux seraient livrés à la publicité au moyen d'un mémoire inséré dans les documents officiels de l'administration et dans les publications spéciales.

La commission maintiendra -t-elle sa décision?

M. le président met aux voix le projet de résolution suivant :

« La commission maintient sa résolution du 22 juin 1882. — La publicité « aura lieu de façon complète et dans le plus bref délai possible. »

M. l'administrateur fait observer que les travaux préparatoires de l'exposition absorbent actuellement tout son temps, et qu'il ne pourrait guère livrer son mémoire avant six mois.

Sous réserve de cette observation, la commission adopte (1).

L'ordre du jour appelle — conformément à la seconde partie de l'arrêté du 24 mars 1884 — la nomination d'un rapporteur de l'exposition.

Quelques observations sont échangées, à la suite desquelles toutes les voix se portent sur M. du Sartel, qui remercie la commission et accepte.

La commission se rend dans la galerie où se trouvent les objets qui — fabriqués depuis la dernière exposition — l'ont été, les uns suivant les anciens procédés, les autres suivant les nouveaux.

Président : M. Fallières, ministre de l'instruction publique et des beaux-arts.

M. le ministre, accompagné de M. More], son chef de cabinet, entre en séance et prend la présidence.

On procède d'abord à une revue d'ensemble qui provoque chez les visiteurs un sentiment général de satisfaction pour l'éclat exceptionnel de cette exposition et notamment pour les résultats obtenus grâce à la nouvelle porcelaine.

M. l'administrateur prend texte des félicitations qui lui sont adressées à ce sujet pour en renvoyer une partie à ses collaborateurs : MM. Vogt, chef des travaux chimiques, et Dutailly, préparateur, qui l'ont puissamment aidé, et auxquels il tient à rendre, devant tous, un hommage absolu.

Dans le même ordre d'idées, M. l'administrateur prie la commission d'exprimer son avis quant à l'influence du directeur des travaux d'art — M. Carrier-Belleuse — sur la production de Sèvres en tant qu'oeuvres d'art. Personuellement, M. Lauth tient en haute estime le concours de cet artiste, mais il serait bon que la commission fit savoir qu'elle regarde ou qu'elle ne regarde

(0 Malgpé le vote acquis, la question demeure réservée. Dans sa séance du G août suivant, la commission a décidé en effet — sur les observations de M. l'administrateur — qu'elle délibérerait ultérieurement de nouveau sur l'opportunité de la publication prochaine du mémoire dont il s'agit.

pas comme exagérée la part actuellement faite a la sculpture dans la décoration.

La commission déclare ne rien trouver d'excessif au développement pris par la sculpture dans les partis pris décoratifs. Elle est même disposée à approuver d'une manière générale la direction d'art donnée à la fabrication.

La revue d'ensemble étant terminée, la commission examine en détail chacun des objets réunis dans la salle. Elle les admet tous à l'exposition, sauf huit, dont la commission reconnaît d'ailleurs que l'exécution technique est irréprochable; mais ils lui semblent d'un style quelque peu suranné, et elle craint qu'ils ne fassent tache au milieu d'une œuvre dont la caractéristique est sa modernité.

Et, à ce propos, sur la proposition de M. Berger, la commission émet le vœu que les porcelaines de Sèvres d'ancienne fabrication, dispersées dans les palais nationaux, soient — à l'exception de celles qui présenteraient un intérêt historique — rendues à l'administration des beaux-arts, en échange de produits de fabrication moderne choisis de manière à s'harmoniser aux localités où ils seront placés.

Comme conséquence, M. Berger demande que ce premier vœu soit complété par un second tendant à ce que, parmi les objets qui seront envoyés à l'exposition prochaine, un premier choix soit réservé au musée de la manufacture de Sèvres, et qu'uue partie du restant soit répartie entre les musées de céramique, et notamment entre le musée des arts décoratifs et le musée de Limoges.

La commission adopte.

M. l'administrateur annonce qu'en ce qui concerne le musée de la manufacture, son choix est déjà fait.

La commission passe ensuite dans la pièce où les objets d'art qui s'y trouvent sont éclairés par des lampes. Sous cette lumière, les uns gagnent, les autres perdent. Mais on reconnaît, en somme, que cette petite exhibition spéciale, qui sera reproduite aux Champs-Elysées, présente un véritable intérêt.

La séance est suspendue à midi.

Reprise à 2 heures, elle rouvre par l'examen d'une vitrine où l'on a groupé ies plus beaux spécimens de flambés que la manufacture ait obtenus depuis quatre ans. On sait que le laboratoire de Sèvres — poursuivant un but analogue à celui que MM. Deck et Optât Milet s'étaient déjà proposé — s'est appliqué spécialement à l'étude des couleurs « grand feu » que produisent les Chinois. La collection qu'on a sous les yeux résume tous les résultats obtenus dans cet ordre de recherches.

La commission croit que ces « flambés » seront, pour le public spécial, une véritable révélation. Il y a là, certainement, un progrès considérable, non seulement sous le rapport de la variété des nuances réalisées, mais encore au point de vue de l'intensité des colorations, de leur profondeur et de leur éclat.

M. l'administrateur soumet ensuite à la commission quelques vases décorés de figures peintes exécutées d'après les anciens procédés. M. Lauth croit se souvenir que, précédemment, la commission a proscrit d'une façon absolue la représentation, sur la porcelaine de Sèvres, de modèles vivants peints avec la préoccupation, soit « de faire un tableau » soit de lutter, sous le rapport du rendu, avec la nature. — Il lui semble que la technique qu'elle a, au con-

DOCUMENTS ADMINISTRATIFS

traire, adoptée impose une décoration par à-plats, sans perspectives et sans modelés.

La commission ne croit pas s'être jamais montrée aussi exclusive. Certes, elle estime, en principe, que « le tableau » sur vase doit être absolument proscrit, et que les peintures exécutées sur porcelaine n'ont pas à se préoccuper des colorations naturelles. Mais cette doctrine d'art, comment la réglementer? Comment définir où commenceront le « tableau » dans le sujet peint, et « la convention » dans le coloris donné? — On ne peut, en pareil cas, que généraliser et dire : — ce qu'il faut, c'est faire une œuvre de peintre décorateur et non autre. Sans doute, mieux vaut recourir au camaïeu pour décorer un vase. Mais, dans tous les cas, ce qu'on doit impérieusement exiger, c'est que le sujet principal de la décoration soit choisi et traité de manière à s'arranger toujours harmonieusement avec l'architecture de l'objet auquel on l'applique et les autres détails de l'ornementation qui le complètent.

En conséquence de cet exposé de principe, la commission n'accepte pas, pour la prochaine exposition, six des vases qu'elle a sous les yeux.

M. le directeur des travaux d'art soumet à la commission les travaux graphiques des élèves. — On est frappé des progrès accomplis, et les espérances que donnent déjà plusieurs des jeunes gens de l'école témoignent hautement en faveur de la méthode d'enseignement adoptée à Sèvres et des professeurs qui l'appliquent.

On procède ensuite à une visite générale des ateliers.

M. le ministre prend un vif intérêt aux travaux en cours d'exécution; il adresse ses compliments personnels aux divers artistes qui lui sont présentés. Dans les ateliers techniques, il remarque particulièrement les perfectionnements apportés par M. Constantin Renard au coulage des grandes pièces. — Puis, ces visites achevées, en son nom comme en celui de la commission, M. le ministre exprime à M. l'administrateur ses plus sincères félicitations, en le priant d'en transmettre à ses collaborateurs de tous grades, a ses ouvriers de tous rangs, la part qui leur est due. 11 se plaît, d'un autre côté, à reconnaître l'abnégation et le désintéressement de ces artistes de haute valeur qui se consacrent tout entiers à la gloire de notre grande manufacture nationale.

M. l'administrateur remercie M. Fallières de ces paroles, si bienveillantes pour ses administrés et pour lui-même. Puis il rappelle au ministre que si l'État ne peut pas payer les savants et les artistes de la manufacture selon leur valeur, il peut toujours reconnaître leurs services par des distinctions spéciales qui sont à la fois un encouragement et une récompense. Ces distinctions, ils ont le droit de les attendre, puisqu'elles constituent la compensation virtuellement promise à l'insuffisance des traitements alloués.

M. le ministre invite M. l'administrateur à faire ses propositions à cet égard, puis il prend congé de la commission.

Président: M. Kaempfen, directeur des beaux-arts.

M. le directeur des beaux-arts reprend la présidence.

Un membre, rentrant dans la question des traitements alloués, insiste sur

leur insuffisance notoire Il est du devoir de la commission d'émettre le

vœu que des augmentations suffisantes soient accordées au personnel de Sèvres dans le plus bref délai possible.

A l'unanimité la commission adopte et prie M. le directeur des beaux-arts de transmettre ce vœu à M. le ministre de l'instruction publique et des beaux-arts.

Enfin, sur l'initiative de MM. Hache et Deck, la commission déclare officiellement que — par les procédés nouveaux dont elle a doté l'industrie — la manufacture nationale de Sèvres a réalisé un progrès considérable et de la plus haute importance pour l'avenir de la céramique.

M. du Sartel constate que les résultats obtenus l'ont été en raison de vœux émis par la commission sur la nature des recherches à faire par l'administration de Sèvres. Mais c'est de pâte demi-dure qu'il s'est agi jusqu'à présent. Il faut, pour compléter la fabrication, s'occuper maintenant de la pâte tendre. La commission n'est-elle pas d'avis que M. l'administrateur doive travailler dans ce sens?

M. l'administrateur déclare qu'il compte, en effet, s'occuper dès à présent de la pâte tendre. Mais c'est un problème qu'il aborde sans inquiétude, car il le déclare comme aisément soluble. Les premières difficultés étaient seules redoutables. Elles sont vaincues. Pour le reste le succès n'est pas douteux.

Page 1