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CHAPITRE VII

LA RENTRAITURE

L’atelier de rentraiture a pour mission :

La couture des relais et d’autres parties des tapisseries;

La reconstitution des morceaux détruits ou lacérés;

Les soins matériels qu’exigent la conservation et la mise en place des tapisseries.

L’atelier est d’ancienne création ; son utilité est toujours impérieuse, mais elle s’accroît en raison du nombre de tapisseries conservées dans le Musée et dans les dépôts.

Au siècle dernier, le personnel était composé, comme de nos jours, d’un chef et de quatre ou cinq rentrayeurs et ouvriers payés 3 livres par journée de travail; à ce salaire s’ajoutaient des indemnités spéciales, celle de io livres, par exemple, par chaque visite de personnages de distinction devant lesquels on hissait les tapisseries E

i. En 177g, ces visites furent au nombre de quatorze, savoir : le marquis de Brancas, l’ambassadeur de Portugal, deux compagnies d’Anglais, l’envoyé du Danemark, la duchesse d’Uzès, la duchesse de Bourbon, le duc de Brancas, une compagnie de Hollandais, l’ambassadeur de Venise, une compagnie d’Américains, la marquise de Tessé,

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Les relais sont des solutions de continuité dans le tissu, plus ou moins grandes; ils facilitent certains changements de couleurs et certains contours ; mais une tapisserie pourrait à la rigueur être exécutée sans relais. Lorsque plusieurs tapissiers travaillent sur la même pièce, ils ne poussent pas l’ouvrage d’une façon égale; quelques-uns vont plus vite que leurs voisins, parce qu’ils sont plus habiles ou parce qu’à leur place le modèle est plus simple; on appelle enlevages les morceaux de la tapisserie qui, pour ce motif, dépassent les autres parties tissées; l’enlevage entraîne forcément un relais. Tous les relais donnent lieu à une couture qui se fait maintenant à l’atelier de rentraiture.

Il n’est pas rare qu’une bordure soit tissée sur un autre métier [que la tapisserie qu’elle doit accompagner ; en ce cas on la réunit à la tapisserie au moyen d’un point spécial appelé couture de rentraiture.

Mais la besogne essentielle de l’atelier consiste dans la réparation des anciennes tapisseries.

Le travail est fort long et il est quelquefois urgent d’y procéder; on se contente alors, pour empêcher les dégâts de s’aggraver, d’une consolidation provisoire par des coutures et de fortes doublures; puis, lorsque les circonstances le permettent, on reprend l’ouvrage sérieusement.

S’agit-il par exemple de refaire un fragment disparu, le rentrayeur commence par le chaînage, c'est-à-dire par établir la base d’opération; il prend des fils de chaîne neufs et les accroche aux anciens; la chaîne étant tendue, le rentrayeur procède au moyen d’une aiguille à la reconstitution de la trame en entourant les fils de chaîne, comme fait le

un seigneur anglais avec des dames, le comte de Thiais. C’était peu pour le renom de la Maison; mais déjà, à cette époque, le goût de la tapisserie était en décroissance, si on en croit les plaintes des marchands. Il y avait du reste à la Manufacture des jours d’exposition publique, qui attiraient une foule très considérable.

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tapissier avec la broche chargée de laine ou de soie. Les matières nouvelles doivent autant que possible être semblables aux anciennes ; il n’est pas besoin de le dire.

Lorsque le morceau disparu est d’une certaine dimension, on peut le refaire sur le métier comme une tapisserie neuve, puis la rentraiture l’intercale dans la pièce par une couture spéciale.

Les trous dans les tapisseries résultent bien plus souvent de l’effet d’une volonté arrêtée que de l’imprévoyance et du hasard. Mme de Maintenon, qui faisait

des tableaux couvrir les nudités ,

comme l’Arsinoé du Misanthrope , fut choquée de la nudité des amours qui folâtrent dans le Mariage d’ Alexandre et de Camp asp e h tapisserie exécutée aux Gobelins d’après Charles Coypel sur la composition de Raphaël, elle obtint de faire recouvrir ces petits corps; on tailla dans la tapisserie, on fabriqua des draperies sur le métier et on les intercala dans le tissu.

Après l’abdication de Fontainebleau, des ordres précis furent donnés à la direction des Gobelins, non seulement pour arrêter les tapisseries en exécution ayant trait à l’Empire, mais pour faire disparaître les emblèmes du régime déchu et leur substituer le chiffre de Louis XVIII ; la rentraiture était en train au retour de l’île d’Elbe, elle fut arrêtée aussitôt et les abeilles remplacèrent les fleurs de lis; après Waterloo les abeilles disparurent de nouveau. Ce n’étaient là évidemment que des fantaisies de courtisans, car les souverains avaient de plus graves soucis; la Convention fut mieux inspirée, elle laissa sur les tapisseries les

i. Cette pièce est au musée des Gobelins.

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armes et les chiffres des rois, et par décret elle défendit de toucher aux emblèmes royaux sculptés sur les monuments et les palais.

Mais que penser d’autres mutilations? Il est arrivé trop souvent, et surtout dans notre siècle, que des agents chargés de garnir de tentures un appartement officiel, n’ont pas craint de découper des tapisseries trop grandes sans même conserver les morceaux! Ce vandalisme est maintenant arrêté; il a déjà donné et fournira encore pour longtemps à notre rentraiture une ample provision de travaux.

Pour mener à bonne fin de semblables ouvrages, il est nécessaire au rentrayeur d’être patient et consciencieux, de bien connaître les styles et la technique des diverses époques de fabrication, de voir juste et de savoir dessiner; si l’on trouve dans la tapisserie des motifs à peu près semblables à ceux qu’on doit refaire, la rentraiture est relativement aisée; mais lorsqu’il faut reconstituer sans modèle, en n’ayant d’autre guide que le caractère général de l’ouvrage, l’opération devient très délicate et exige de véritables qualités d’artiste.

La conservation des tapisseries demande des soins intelligents. Il suffit de battre et de brosser les pièces en bon état et de les saupoudrer à l’envers de poudre insecticide. Si la tapisserie est sale, on la met pendant quelques jours dans une eau courante ou renouvelée absolument exempte de savon; on retire la tapisserie et on la brosse étant mouillée; lorsqu’elle est sèche, on enlève les taches avec les essences habituelles et on recoud les relais et les autres solutions de continuité. Cette simple opération donne souvent des résultats très satisfaisants, en ce qui concerne l’avivage des colorations.

Nous ne doublons pas les tapisseries neuves; nous garnissons les anciennes de bandes de toile sur les bords et sur

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le champ, de façon à ne recouvrir que la moitié du tissu pour faciliter les vérifications.

Les anciennes tapisseries exposées sont clouées sur les parois, mais sans être trop serrées ; nous préférons cepen dant les poser sur châssis, car le bois les isole et permet à l’air de pénétrer entre le tissu et le mur; on risquerait de les fatiguer par leur propre poids si on les laissait flotter.

Lorsque la chose est praticable, les tapisseries neuves sont toujours clouées sur châssis et tendues autant que possible afin d’éviter la grippure, car, ainsi que quelques autres tissus, la tapisserie est assez souvent, mais pas toujours, sujette à gripper. La grippure vient du retrait du fil de chaîne lorsqu’il n’est plus soumis à la tension sur le métier; elle donne des effets désagréables surtout quand la tapisserie reçoit le jour frisant; la lumière frappe alors les points grippés, quelque léger que soit le renflement, et produit de l’autre côté une ombre qui obscurcit le tissu. On peut essayer d’atténuer les inconvénients de la grippure en mouillant la tapisserie à l’envers et en la repassant avec un fer chaud; mais le mieux est d’exposer la tenture au jour de face; de cette manière il n’y aura jamais d’ombres.

Il ne faut pas confondre la grippure avec le juponnage\ en termes d’atelier on appelle juponnages les renflements qui se produisent sur le métier même, lorsque le tapissier serre trop le fil de trame autour du fil de chaîne.

J’ai indiqué tous nos procédés; ils sont francs et simples et sans le moindre rapport avec certaines pratiques de quelques ateliers particuliers.

Il est défendu chez nous de faire subir à la tapisserie un grattage 1 ayant pour but de donner plus de clarté aux

i. Le grattage compromet la solidité de la tapisserie; on peut le découvrir en regardant à travers le tissu : les parties grattées apparaissent beaucoup plus transparentes que les autres.

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colorations; le grattage enlève à la laine le jarre qui forme autour du brin une sorte de duvet feutrant.

Nous nous gardons d’introduire dans les anciennes tapisseries en réparation des fragments provenant d’une autre pièce ou des morceaux de toiles peintes.

Jamais auxGobelins il n’a été permis d’appliquer sur les tapisseries des couleurs sèches ou liquides pour rectifier le dessin, aviver ou ternir les couleurs et les rendre plus conformes au modèle, opération qui s’appelle potomage en termes d’atelier 1.

La coutume de peindre les tapisseries remonte très haut ; au xvie siècle elle donna lieu à de tels abus que Charles- Quint prit, le 26 mai 1544, une ordonnance pour l’interdire; cependant, lorsque par suite d’un long séjour sur le métier, les carnations venaient à s’affaiblir, le tapissier pouvait les raviver à sec avec des crayons de couleur; cette tolérance prouve que les teinturiers n’excellaient pas, car en Flandre on travaillait la tapisserie souvent à raison de 3o et 36 livres l’aune, ce qui indique une marche très rapide.

En France il n’est pas question de couleurs et de rentraitures dans le Livre des métiers d’Etienne Boileau de la fin du xme siècle; mais on en trouve mention dans les statuts et règlements des maîtres et marchands tapissiers de haute lisse , sarra\inois et rentraitures , contrepointiers nostre coutiers de la ville , prévôté et vicomté de Paris. Ces documents avaient été rédigés en 1 622, modifiés en 1 625 et 1627 et enregistrés par arrêt de la Cour de Parlement le 27 août 1 6 3 6. Les maîtres jurés, très jaloux de leurs droits et de l’honneur de la confrérie, entrent dans les plus minutieuses prescriptions techniques : est tenu pour faux et

1. Les couleurs sèches sont des crayons de couleur et le pastel; il suffit de frotter pour reconnaître leur présence.

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sujet à amende tout ouvrage qui n’est pas en fine laine, soie et fleuret et qui n’imite pas les dessins et patrons « de plus près que faire se doit » ; il est défendu d’employer du faux or ou argent; le tapissier « ne mettra peinture sur l’œuvre achevée ».

Le rentrayeur, qui pendant longtemps n’avait fait qu’un avec le tapissier, est visé spécialement; il est dit « que nul ne pourra rentraire aucune tapisserie ni tapis sarrazinois, dit de Turquie ou du Levant, de toutes sortes, si rompus et gâtez qu’ils puissent être, si premièrement elle n’est chaînée en bonne et fine chaîne de laine et comme elle est étoffée et fabriquée et assortira les laines, soyes et fleurets, or et argent au plus proche que faire se doivent et le tout comme elle était auparavant. »

Mais si les détails abondent dans les statuts de métiers, la clarté fait souvent défaut et les contradictions ne sont point rares; ainsi plus loin il est écrit « que nul ne pourra nettoyer ni rafraîchir toutes sortes de tapisseries que premièrement ce ne soit de bonnes étoffes et drogues pour faire de bonnes couleurs de teinture cramoisi et commune, suivant et conformément à celle dont ladite tapisserie est fabriquée et étoffée et quiconque emploiera peinture ou mal fera icelle, l’œuvre sera tenu faux et le maître l’amendera de vingt-trois livres parisis l’amende, comme il est dit ci-dessus. » Voilà donc dans le même document la peinture défendue, puis tolérée à moins qu’elle ne soit mal faite!

Du reste les statuts de 1 63 6 paraissent n’avoir pas été rigoureusement appliqués. On lit en effet la réclame suivante dans le Livre commode publié en 1693 par M. de Blégny sous le nom d’Abraham du Pradel : « Les sieurs Rougeot, vieille rue du Temple, et Landois, rue Neuve Saint-Honoré, ont une grande habitude de bien raccommoder et remettre en couleur les tapisseries de haute lisse. »

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En 1728, un arrêt de la Cour de Parlement, pris sur la requête de la corporation « au sujet des malfaçons et autres ouvrages de leur art et métier », visa dans ses considérants les règlements antérieurs « sagement établis tant pour la manufacture de tapisseries et tapis que pour remettre en bon état celles que le temps avait détruites; ces mêmes règlements ont donné des règles pour que Ton n’altère point l’art de la fabrique en le rétablissant; cependant il semble que les maîtres fabricants, marchands de tapisseries et de meubles ont oublié l’excellence de cet art qui a toujours fait non seulement l’admiration de nos rois, mais encore celles des puissances étrangères et des bourgeois; les maîtres fabricants de tapisseries et de meubles, par l’avis et l’instigation de certains ouvriers sans qualité, gens sans art ni science, aucunement versés en l’art et marchandises de tapisseries et enfoncés dans l’ignorance la plus grossière, ont mis dans l’usage de laver les tapisseries de haute lisse et basse lisse, tapis de Perse, du Levant et autres fabriques, et d’y poser peinture, ce qui gâte entièrement les dessins, détruit la beauté de cet art et fabrique et en ôte la qualité la plus essentielle, affaiblissant les nuances tant des personnages que des verdures et grotesques ».

Dans les articles qui suivent il est défendu de laver les tapisseries dans la rivière ou autrement, d’altérer les dessins, de gâter ou d’écraser la fabrique ou le grain et de poser a aucune peinture, gomme ou drogue à brûler ladite fabrique » 1 à peine de 200 livres d’amende, moitié au roi, moitié au dénonciateur, et de la confiscation en cas de récidive.

Il paraît résulter de ce texte confus que les couleurs étaient permises lorsqu’elles ne brûlaient pas le tissu; per-

1. L’interdiction de laver les tapisseries à l’eau ne s’explique pas; les couleurs qui brûlaient renfermaient sans doute de la lessive de cendres ou potasse.

Les Chasses de Louis XV, par Oudry. Le Relais,

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mises ou non, elles étaient en usage, comme le prouve une suite de formules écrites le 18 juillet 1773 par un tapissier d’Aubusson :

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