‹ La Manufacture nationale des GobelinsChapitre 17 sur 56 · II · texte numérisé non relu

II

miers rangs des conquêtes particulières de notre laboratoire.

Dans les commencements du règne de Charles X, on se plaignit à Chevreul du défaut de vigueur des noirs faisant ombre dans l’habit bleu d’un portrait de Louis XVII 1, exécuté aux Gobelins d’après le modèle du baron Gérard; le chimiste, ému du reproche dont il reconnut le bien fondé, se mit au travail et reconnut que le défaut de vigueur des noirs ne provenait pas de la teinture, mais qu’il avait pour cause le bleu juxtaposé, ce fut une lumière pour Chevreul et le point de départ de ses recherches sur les contrastes; Ampère, auquel Chevreul montrait les effets du contraste, répondait : « C’est bien, je les vois, mon cher ami; mais ces effets surprenants ne sont rien pour moi tant que vos observations ne seront pas résumées en une loi. » Cette loi, Chevreul la détermina en 1827; la voici en substance :

Des couleurs juxtaposées s’influencent réciproquement d’une certaine manière; l’ensemble de ces phénomènes forme le contraste des couleurs. Il se divise en :

i° Contraste simultané;

20 Contraste successif;

3° Contraste mixte.

Le contraste simultané se divise à son tour en :

a. Contraste simultané de tons 1 ;

b. Contraste simultané de couleurs.

Le contraste simultané de tons se produit lorsque deux ou plusieurs couleurs qui ne diffèrent que par le ton sont

1. Chevreul a donné les explications suivantes des termes qu’il emploie : — Tons d’une couleur , les différents degrés d'intensité dont cette couleur est susceptible, suivant que la matière qui la représente est pure ou simplement mélangée de blanc ou de noir ; — Gamme, l’ensemble des tons d’une même couleur ; — Nuances d’une couleur, les modifications que cette couleur éprouve de Taddition d’une autre couleur qui la change sans la ternir; — Gamme rabattue , la gamme dont les tons clairs comme les tons foncés sont ternis par du noir.

placées Tune à côté de l’autre. La couleur la plus claire est affaiblie aux points de contact; cet affaiblissement va en diminuant jusqu’à une certaine distance où il est nul, tandis que la couleur foncée paraît plus foncée aux points de contact et jusqu’à une certaine limite au delà.

Lorsque deux couleurs différentes sont juxtaposées, chacune d’elle est, principalement dans les parties voisines de la ligne de contact, influencée par la complémentaire de l’autre. Ainsi le gris, le blanc ou le noir placés à côté du rouge le font paraître verdâtre près de la ligne de contact, le jaune le rend violet ou lilas, le bleu le rend orangé; c’est le contraste simultané de couleurs.

En un mot, tous les phénomènes du contraste simultané consistent en ce que la couleur complémentaire de chaque couleur juxtaposée vient modifier l’autre couleur ’.

Le contraste successif consiste en ce qu’une couleur qu’on a regardée pendant un premier temps dispose l’œil à voir la complémentaire dans le temps suivant.

On regarde le soleil; la vue ayant été affectée retient une disposition à voir la complémentaire du soleil qui est le vert émeraude; si la vue en puissance de cette complémentaire se porte sur un sujet coloré en jaune par exemple, le jaune paraîtra verdi; c’est à ce phénomène que Chevreul a donné le nom de contraste mixte.

En formulant ces lois, Chevreul « n’a jamais pensé perfectionner l’art, autrement qu’en donnant la certitude au peintre de ce qu’il fait quand il met une couleur à côté d’une autre » ; ce sont les propres paroles du maître. Les lois du contraste s’adressent en effet aux peintres de modèle ; elles n’ont été appliquées dans nos ateliers qu’à titre d’essai.

i. Les couleurs complémentaires sont les couleurs simples ou composées dont la réunion produit le blanc : le rouge est la complémentaire du vert, l’indigo est la complémentaire du jaune orangé, etc.

LA TEINTURE I I 9

A ces travaux, Chevreul ajouta en 1878, à l’âge de quatrevingt-douze ans, le contraste rotatif; Inexpérience consiste à étendre sur la moitié diamétrale d’un disque blanc, une couleur, soit le rouge : si on imprime au disque un mouvement de rotation de 400 tours environ par minute, la couleur ne change pas, mais le ton s’abaisse; si le mouvement est ralenti à 70 tours, le blanc paraît teinté de vert, qui est la complémentaire du rouge. Les pirouettes de Chevreul permettent de déterminer certaines couleurs dont l’analyse serait difficile autrement.

Il n’existe dans aucun pays une manière rationnelle de nommer les couleurs de façon à les faire connaître avec précision en l’absence d’échantillons. Lorsque le nom est pris dans la nature, on peut approcher la vérité d’assez près quelquefois, mais pas toujours, même chez les Chinois ces maîtres coloristes. Ainsi lorsqu’ils disent blanc de lune, de riz, de neige, bleu du ciel après la pluie, on a une idée assez juste de la couleur désignée; jaune d’anguille, aubergine, poil de lièvre, prune, laissent déjà des incertitudes; car enfin on ne sait pas exactement à quelle espèce de fruits ou à quelle période de la vie de l’animal on doit rapporter la comparaison; foie de mulet, poumon de cheval, foie de porc sont des couleurs essentiellement variables qu’il faut chercher sur les étaux de bouchers. En France, à côté de dénominations tout aussi réalistes, nous en avons venant de la flore, de la faune, de la minéralogie, des fabriques, du nom de l’inventeur, d’un nom de peintre, d’une bataille, etc. Il en est ainsi partout. Chevreul entreprit une réforme, il voulut créer une notation raisonnée d’une application générale. Pour atteindre ce résultat, il a procédé comme il suit : il a commencé par prendre trois des couleurs du prisme, le rouge , le jaune et le bleu ; il a intercalé Y orangé entre le rouge et le jaune, le vert entre le jaune et

LES GOBELINS

le bleu , le violet entre le bleu et le rouge ; puis il a intercalé le rouge-orangé entre le rouge et Y orangé , Y orangéjaune, entre Y orangé et le jaune, le jaune-vert entre le, jaune et le vert , le vert-bleu entre le vert et le bleu, le bleu-violet entre le bleu et le violet , le violet-rouge entre le violet et le rouge. Ayant obtenu ainsi douze couleurs, il a divisé chacune de ces couleurs en 6 subdivisions, appelées pour le rouge par exemple : rouge, ier rouge, 2e rouge, 3e rouge, 4e rouge, 5e rouge. Il a disposé ces soixante-douze couleurs en un cercle à rayons qu'il a nommé iev cercle chromatique renfermant les couleurs franches.

Ceci étant, il a ajouté i/io de noir à chacune des couleurs de ce premier cercle et a composé ainsi le 2e cercle chromatique renfermant les couleurs rabattues de i/io de noir ; puis il a composé le 3e cercle à 2/10 de noir et ainsi de suite jusqu’à 9/10 de rabat. A ce moment nous sommes en présence de 10 cercles — un de couleur franche et neuf de couleurs rabattues — donnant72o éléments. Chevreula divisé de nouveau chacune de ces 720 divisions en une gamme de 20 tons allant du clair à l’obscur et a obtenu de la sorte 14400 divisions; il a ajouté 20 tons de gris, et il a constitué définitivement avec 14420 éléments l’ensemble de ses cercles chromatiques. Il aurait pu multiplier à volonté les combinaisons, mais telles qu’il les a établies, elles sont largement suffisantes.

Prenons maintenant des exemples pratiques de la notation. Au lieu de carotte on dira orangé 7e ton , ce qui signifie que la couleur carotte correspond au 7e ton de la gamme orangée franche ; au lieu de tabac d'Espagne on dira 3 orangé 6/10 i5g ton , ce qui signifie que la couleur tabac d'Espagne correspond au 1 5e ton du 3e orangé à 6/10 de noir.

Il est évident que si les cercles de Chevreul avaient été

LA TEINTURE

adoptés généralement, nous aurions, comme la chimie, un langage de nature à faciliter les travaux et les relations : malheureusement les espérances conçues par l’illustre savant n’ont pas été réalisées, car, sauf exception, on se sert dans le monde de la science comme dans celui de l’industrie des anciennes dénominations et de noms nouveaux presque toujours arbitrairement choisis.

Aux Gobelins cependant nous parlons selon la méthode Chevreul et nos magasins ont été classés dès 1862 d’après les cercles chromatiques; il y a bien eu depuis quelques déviations par suite de l’introduction d’un plus grand nombre de tons dans certaines gammes, mais le principe est respecté; il le sera alors même que, selon mon désir, la gamme sera ramenée à 12 tons très suffisants pour le travail de la tapisserie.

Chevreul nous a laissé en laine le ier cercle chromatique renfermant les couleurs franches à vingt tons, plus les dixièmes tons seulement des cercles de couleurs rabattues de j/io à 9/10. Ces cercles sont soigneusement conservés au laboratoire ou les savants, les artistes et les industriels peuvent les consulter.

En 1 883, Chevreul fut nommé directeur du laboratoire supérieur de recherches sur la théorie et la constitution des couleurs, fonction spécialement créée pour lui; jusqu’en 1888 il continua à venir aux Gobelins, où il était entré en 1824. L’illustre vieillard s’éteignit le 9 avril 1889, à l'âge de cent deux ans sept mois et neuf jours; le gouvernement lui fit à Notre-Dame de Paris des funérailles nationales.

A plusieurs reprises, l’administration organisa aux Gobelins l’enseignement de la teinture; en 1809, elle créa une école publique de teinturiers : les élèves, dont le nombre a varié de deux à huit, étaient désignés par les préfets et recevaient du ministère de l’intérieur une indemnité de séjour

LES GOBELINS

de mille francs par an. Plusieurs fabriques de teinture furent fondées en province par les anciens élèves de Pécole.

Depuis son entrée en fonction jusqu’en i852, Chevreul fit dans l’amphithéâtre des Gobelins un cours de chimie appliquée à la teinture; il fit aussi de nombreuses leçons sur le contraste des couleurs; malheureusement les cahiers de cet enseignement n’ont pas été publiés.

En 1877, on fonda une école publique de chimie appliquée à la teinture en vue de former des teinturiers pour la Manufacture et pour l’industrie privée; l’enseignement devait comprendre un cours oral, des manipulations de laboratoire et des travaux dans l’atelier de teinture. Les élèves ont fait défaut et c’est à peine si quelques jeunes gens sont venus suivre en amateurs les travaux du laboratoire.

Le service de la teinture a été réorganisé par un arrêté ministériel du 3o juin 1890, à la suite du rapport d’une commission spéciale instituée pour rechercher les modifications à introduire dans le laboratoire et l’atelier. Les formules et les procédés employés pour la préparation des couleurs sont maintenant conservés sur des registres spéciaux avec les échantillons correspondants de laines et de soies teintes; les expériences du laboratoire et les manipulations de l’atelier sont également consignées dans un journal; les livres de fabrication des ateliers de haute lisse et de Savonnerie portent mention de l’origine des matières qui composent le tissu; cette inscription permettra de constater les effets du temps sur les couleurs et par suite de modifier les formules s’il y a lieu. L’école pratique de chimie appliquée à la teinture, qui de fait n’a jamais fonctionné, est supprimée; l’atelier continuera à former ses apprentis et les personnes étrangères à la Manufacture pourront, quelle que soit leur nationalité, être autorisées par le ministre à suivre Ls travaux du laboratoire et de l’atelier.

Page 1