CHAPITRE VIII
LA SAVONNERIE
Le tissu appelé Savonnerie est un velours tondu fabriqué à la main. Le tapissier commence par tendre verticalement sa chaîne; sur la nappe ainsi formée il décalque les lignes du modèle qui est placé au-dessus de lui et à sa vue directe. La broche dont il va se servir est chargée de fils de laine qui formeront la trame; ces fils sont composés de plusieurs brins, de même couleur ou de couleurs différentes. La trame est constituée au moyen d’une série de nœuds coulants faits par l’évolution de la broche autour du fil de chaîne; lorsque les nœuds sont posés selon le dessin à reproduire, le tapissier en tranche le bout à la hauteur voulue et le point est formé. La laine se présente alors en coupe et non dans le sens de la longueur comme en tapisserie; étant perpendiculaire à la chaîne elle est flexible; cet inconvénient, inhérent au velours, doit être pris en sérieuse considération dans le choix des modèles, puisque la moindre pression peut déformer des lignes du dessin.
Ceci étant, on peut se demander de quel intérêt pouvait être l’invention de Jehan Fortier qui, au commencement du
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xviie siècle, présenta à Henri IV une requête pour établir en France des fabriques de tapis de Turquie, de Perse et du Caire à fond d’or, de soie et de laine, « embelliz de figures d’animaux et de personnages jusquici incogneues ».
L’invention était peut-être alors inconnue en France, mais elle n’était pas nouvelle, car dès le xie siècle, Mostanser Billah, calife du Caire, possédait une grande quantité de semblables tapis ; on aurait pu objecter aussi que le velours rasé est peu propre à représenter la figure humaine et les objets dont les traits doivent rester immuables sous peine de perdre leur caractère. Mais ce ne sont pas de semblables motifs qui firent échouer Fortier, car en i6o5 Pierre Dupont se disant inventeur des mêmes procèdes reçut concession d’un atelier au palais du Louvre, par ordre de Henri IV, qui avait apprécié un échantillon de son ouvrage. L’histoire des premières annnées de la fabrication officielle des tapis est assez confuse : il y eut des querelles de priorité d’invention et de concurrence qui manquent d'intérêt, puisqu’on ne sait pas au juste ce qu’était l’invention ou même s’il y avait invention, car depuis le xme siècle au moins on fabriquait en France le tapis sarrazinois. En fait, Simon Lourdet, ancien apprenti de Dupont, fut autorisé vers 1626 à s’établir dans l’hospice de la Savonnerie de Chaillot, fondé en 1 6 1 5 par Marie de Médicis pour l’entretien et l’instruction des enfants pauvres des hôpitaux 1 ; Dupont fut ensuite associé avec Simon Lourdet, mais il resta au Louvre; les deux fabricants obtinrent, en 1627, des privilèges avec subventions en argent et titres de noblesse, à la condition expresse d’apprendre leur art à cent enfants des hôpitaux. Dupont mourut en i65o; son fils Louis lui succéda et en
1. La maison était au-dessus de l’embouchure du ruisseau de Ménilmontant, juste sur l’emplacement actuel de la manutention.
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1672 il quitta le Louvre pour s’établir à la Savonnerie, ou Philippe Lourdet fils avait remplacé son père l’année précédente. Les chefs furent ensuite Jeanne Haffrez, veuve de Philippe Lourdet, Sauvain, de Noinville, de 1721 à 1743, Duvivier père, de 1743 à 1780, Duvivier fils, de 1790 à 1825 comme entrepreneur d’abord, puis comme directeur. En 1826 les ateliers furent transférés aux Gobelins oü ils sont restés; cette annexion était depuis longtemps projetée. En 1770 notamment, on étudia un aménagement dans la maison du Grand Louis attenante à la Manufacture, mais le projet échoua à cause de la dépense évaluée à 5oooo écus. Un décret du 10 juin 1793 prescrivit également la réunion des deux établissements. Il fut question assez souvent d’abandonner Ja Savonnerie; les maisons royales étaient largement garnies de tapis, les magasins de dépôt étaient remplis, la vente aux particuliers faisait défaut malgré des rabais de plus de cent pour cent offerts sur le prix d’inventaire. Les apprentis, qui jamais n’avaient été cent, comme l’exigeait la concession, étaient de dix au plus et la Manufacture n’avait aucun intérêt pour le développement de l’industrie; elle put se maintenir cependant, sans doute à titre d’ancienne institution royale.
Le régime administratif de la Savonnerie était semblable à celui des Gobelins; par moments, au xvne siècle peut-être et sûrement de 1755 à 1789, les deux maisons étaient sous les mêmes chefs. La direction générale des Bâtiments traitait à forfait avec l’entrepreneur; seulement, tandis qu’aux Gobelins les tarifs variaient selon les tentures, à la Savonnerie ils étaient les mêmes pour tous les modèles. D’abord fixés à 1 6 5 livres l’aune carrée, les prix furent portés à 180, puis en 1714 à 200 et enfin en 1720 à 220 livres, modèles et frais généraux non compris. C’était fort cher, la tapisserie de basse lisse n’était pas payée davantage, et certainement
elle donnait des œuvres d’art supérieures à celles de la Savonnerie. Les tapissiers étaient aux pièces, et y restèrent même bien plus longtemps que leurs collègues des Gobelins. Au xviii0 siècle la production moyenne des tapissiers, qui étaient une vingtaine environ, pouvait monter par homme et par an à 8 et io mètres carrés; elle baissa singulièrement après la Révolution et vers i83o elle ne fut plus que de i m. 1/2 : elle descendit même à 1 mètre et dans ces dernières années elle n’a plus été que de o m. 70, par suite du changement dans la nature des modèles.
L’œuvre maîtresse de la Savonnerie sous l’ancien régime consiste en une suite de q3 tapis de compositions variées mais d’un parfait ensemble, commandés en 1 665 pour la grande galerie du Louvre, qu’il ne faut pas confondre avec la galerie d’Apollon. Le parti général est la division de l’espace en compartiments de couleurs toujours différentes de celles du grand fond. La décoration comprend les armes de France et de Navarre, les chiffres du roi entourés des ordres, des soleils, des cornes d’abondance, des rinceaux, des festons de fleurs, des trophées, des coquilles, des dépouilles d’animaux, des attributs et des ornements divers. La caractéristique de l’ouvrage se manifeste par des paysages entourés de bordures simulant des cadres dorés et surtout par la consécration des principaux tapis à un sujet déterminé. Parmi les motifs choisis pour réaliser le programme nous relevons : les Dieux de l’antiquité, les Éléments, les Arts, les Sciences, la Victoire, la Force, la Paix, la Concorde, la Justice, l’Autorité, la Valeur, la Vigilance, la Dignité, la Générosité, la Libéralité, la Fécondité, la Fortune, la Magnificence, l’Espérance, l’Amour, représentés en camaïeu imitant le bronze ou le marbre.
Je m’explique à la rigueur un parquet en mosaïque ou en laine, décoré de peaux de lion et d’autres dépouilles d’ani-
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maux; il faut même admettre que de semblables représentations sont agréables à l’homme puisqu’on les trouve aussi bien dans l’antiquité que de nos jours : c’est qu’elles flattent sa vanité en lui rappelant sa qualité de roi de la création. Mais je ne puis comprendre, dans les tapis, pas plus les paysages que les vertus théologales, royales, civiques et militaires ; il me semble que c’est fort peu les honorer que de les fouler aux pieds et qu’indépendamment de l’idée morale il n’est pas rationnel de marcher sur le simulacre d’un cadre de bois, d’une forêt, d’une statue; les tapis de la grande galerie eussent gagné à la suppression de ces sujets, car les autres motifs conçus et traités avec ampleur et générosité étaient à la hauteur de la magnificence de l’époque.
Les tapis de la chapelle du château de Versailles fournirent de longs travaux à la Savonnerie au xvme siècle; toujours « à la façon de Perse et du Levant » mais pour la technique seulement, ils recouvrirent le sol, les tribunes, les marches de l’autel; ceux des petites chapelles latérales portaient les attributs des saints auxquels le sanctuaire était consacré. Les maisons royales donnèrent aussi de l’occupation, mais de moins en moins, car elles étaient suffisamment pourvues de tapis; le roi put ainsi, sans préjudice pour ses appartements, envoyer des Savonneries au roi de Prusse, au sultan et à son grand vizir et à l’Académie de France à Rome.
Dès le xviie siècle les ateliers avaient entrepris — et ils ont toujours continué depuis — des dessus de formes de tabourets, de ployants, de banquettes, ainsi que des écrans et des feuilles de paravent; ces garnitures en très grande quantité portaient selon leurs destinations le chiffre royal et ses attributs, des fleurs, des vases, des oiseaux, des berceaux en treillage, des fables d’Esope.
Les modèles étaient demandés à Belin de Fontenay, Audran, Desportes, pour ne citer que les plus célèbres de ces
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habiles et ingénieux décorateurs; leurs noms marquent le caractère des ouvrages.
Les tapis, sous les monarchies, sont plus officiels que les tapisseries parce que généralement ils ont une destination fixe dans une résidence; par suite la Savonnerie a été toujours de son temps, plus même que les Gobelins qui pouvaient reprendre d’anciens modèles sans trop d’inconvénients et souvent même avec avantage. Pendant le premier Empire et la Restauration les tapis ont donc naturellement été dans le style raide et froid de l’époque; presque tous ont été dessinés par Saint- Ange, de 1808 à 1 83 6 architecte et dessinateur en titre du mobilier de la couronne; quelques-uns cependant paraissent avoir été composés par l’architecte Fontaine.
Le tapis des Cohortes est l’œuvre principale de l’Empire ; il porte la croix de la Légion d’honneur, les emblèmes de l’agriculture, du commerce et des arts, les chiffres I à XVI, nombre des cohortes de la Légion, la couronne impériale et la couronne de fer, des figures mythologiques, le chiffre de Napoléon et des bouquets de fritillaires, fleur spécialement adoptée par les décorateurs officiels de l’Empire.
La Restauration affectionne les emblèmes guerriers; la Savonnerie se ressent de ce goût assez singulier dans une cour pacifique et les tapis militaires sont plus fréquents que sous l’Empire : drapeaux, guidons, cuirasses, schapskas, bonnets à poil, cymbales accompagnent les armes de France et de Navarre avec les ordres de Saint-Michel et du Saint- Esprit et les fleurs de lis d’après le naturel. Aujourd’hui nous trouvons étonnants les tapis de la Restauration, mais alors on les prisait fort, car ce fut avec le temps de la monarchie de Juillet la période la plus active de la Savonnerie, les tapissiers ayant été portés au nombre d’une cinquantaine.
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Une pièce cependant, et de la plus grande importance, fait exception : c’est le tapis de Notre-Dame de Paris. Le culte du gothique commence et la Savonnerie s’empresse d’y adhérer; le tapis montre une croix latine gemmée de cabochons, des médaillons crucifères, des colonnades d’architecture gothique, des ceps de vigne, des rinceaux, des culots et une profusion d’autres ornements. L’accumulation est exagérée, le style manque de pureté, l’ordonnance générale est mal comprise, mais enfin il faut voir dans cet ouvrage un parti très arrêté de rompre avec les banalités habituelles.
La monarchie de i83o tente également un effort en demandant à Alaux et Couder un grand tapis pour les Tuileries; sans doute il est difficile d’admettre les bustes en grisaille d’empereurs romains placés dans les bordures avec les armes en couleurs de la ville de Paris, mais dans les lambrequins, les tores de lauriers et les fleurs il y a une souplesse qui constitue une innovation.
Il faut attendre jusqu’en i85o pour être complètement dégagé; comme en tapisserie l’atelier Ciceri donne le signal de l’affranchissement; Dieterle , Despléchin , Godefroy, Chabal-Dussurgey rompent carrément avec le style de l’Empire et ses dérivés affaiblis, pour revenir aux plus aimables motifs du xviiic siècle, disposés dans le sens d’une plus grande simplicité. Dieterle remonte plus haut; pour deux importants tapis 1 destinés aux appartements du château de Fontainebleau occupés jadis par le pape Pie VII, cet artiste de premier ordre dans la décoration s’inspire des anciens tapis de la galerie du Louvre; il les améliore par la sup-
i. Ces tapis étant vraiment trop beaux pour être foulés aux pieds, ont été affectés l’un au Musée des Gobelins, l’autre à titre de prêt au Musée des Arts décoratifs de Paris. — Voir aux Annexes le détail des travaux de la Savonnerie depuis 1870.
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pression des paysages et des personnages en grisailie ; il fournit ainsi à la Savonnerie l’occasion d’une œuvre superbe et irréprochable.
Après l’achèvement de ces importants travaux la Savonnerie entre dans une phase nouvelle. Le tapis est abandonné pour des pièces destinées à décorer des surfaces verticales. L’atelier exécute sur les modèles de M. Lameire deux grandes tentures pour les chapelles du Panthéon, puis, d’après le même artiste, une suite de panneaux pour le palais de l’Elysée; dans le même ordre d’idées, MM. J. -B. Lavastre et L.-O. Merson reçurent la commande pour la Bibliothèque Nationale d’une décoration allégorique ; cet ouvrage est actuellement sur les métiers.
La question se pose maintenaut de savoir si la Savonnerie continuera la fabrication des panneaux ou si elle sera ramenée aux tapis et aux meubles. Les panneaux, à modèle égal, sont d’un prix de revient supérieur à la tapisserie de haute lisse et remplissent moins bien leurs fonctions décoratives; le travail est extrêmement minutieux; tandis que dans les derniers tapis de Dieterle on comptait i 400 points au décimètre carré et 5 brins par fil, les panneaux de l’Elysée ont été exécutés à 3 brins par fil et à raison de 2 38o points au décimètre ; de là une production très lente et très onéreuse. Il est vrai qu’elle est absolument supérieure de qualité et qu’elle constitue, dans son genre, une œuvre qu’aucun autre atelier ne saurait égaler.
L’atelier de la Savonnerie est réduit à 12 artistes tapissiers; il ne forme plus d’éleves depuis plusieurs années. Ses dépenses se confondent avec celles des autres services.