‹ La MaratreChapitre 15 sur 93 · FERDINAND, RAMEL · texte numérisé non relu

FERDINAND, RAMEL

RAMEL

Toi ici, Marcandal !

FERDINAND

Chut! ne prononce plus jamais ici ce nom-là ! Si le général m'entendait appeler Marcandal, s'il apprenait que c'est mon nom, il me tuerait à l'instant comme un chien enragé.

RAMEL

Et pourquoi?

FERDINAND

Parce que je suis le fils du général Marcandal.

RAMEL

Un général a qui les Bourbons ont, en partie, dû leur second retour.

FERDINAND

Aux yeux du général Grandchamp, avoir quitté Napoléon pour les Bourbons, c'est avoir trahi la France. Hélas ! mon père lui a donné raison, car il est mort de chagrin. Ainsi, songe bien à ne m'appeler que Ferdinand Charny, du nom de ma mère.

RAMEL

Et que fais-tu donc ici ?

FERDINAND

J'y suis le directeur, le caissier , le maître Jacques de la fabrique.

RAMEL

Comment? par nécessité?

FERDINAND

Par nécessité ! Mon père a tout dissipé, même la fortune de ma pauvre mère, qui vit de sa pension de veuve d'un lieutenantgénéral en Bretagne.

RAMEL

Comment ! ton père, commandant la garde royale, dans une position si brillante, est mort sans te rien laisser, pas même une protection ?

FERDINAND

A-t-on jamais trahi, changé de parti, sans des raisons...

RAMEL

Voyons, voyons, ne parlons plus de cela.

FERDINAND

Mon père était joueur... voilà pourquoi il eut tant d'indulgence pour mes folies... Mais toi, qui t'amène ici?

RAM EL

Depuis quinze jours je suis procureur du roi à Louviers.

FF.RDINAND.

On m'avait dit... j'ai lu même un autre nom.

RAMEL

De la Grandière.

C'est cela.

RAMEL

Pour pouvoir épouser mademoiselle de Boudeville, j'ai obtenu la permission de prendre, comme toi, le nom de ma mère. La famille Boudeville me protège, et, dans un an, je serai, sans doute, avocat-général à Rouen... un marche-pied pour aller à Paris.

FERDINAND

Et pourquoi viens-tu dans notre paisible fabrique?

RAMEL

Pour une instruction criminelle, une affaire d'empoisonnement. C'est un beau début. (Entre Félix.)

FÉLIX

Ah ! monsieur, madame est d'une inquiétude...

FERDINAND

Dis que je suis en affaire. [Félix sort.) Mon cher Eugène, dans le cas où le général, qui est très-curieux, comme tous les vieux troupiers désœuvrés, te demanderait comment nous nous sommes rencontrés , n'oublie pas de dire que nous sommes venus par la grande avenue... C'est capital pour moi... Revenons à ton affaire. C'est pour la femme à Champagne, notre contre-maître, que tu es venu ici; mais il est innocent comme l'enfant qui naît!

RAMEL

Tu crois cela, toi? La justice est payée pour être incrédule. Je vois que tu es resté ce que je t'ai laissé, le plus noble, le plus enthousiaste garçon du monde, un poète enfin 1 un poète qui met la poésie dans sa vie au lieu de l'écrire, croyant au bien, au beau ! Ah ça! et l'ange de tes rêves, et ta Gertrude , qu'estelle devenue?

i EHDINAND.

Chut! ce n'est pas seulement le ministre de la justice, c'est un pou lo ciel qui t'a envoyé a Louviers; car j'avais besoin d'un ami dans la crise affreuse où lu me trouves. Ecoute, Eugène, viens ici ? C'est à mon ami de collège, c'est au confident de ma jennesse que je vais m1 adresser- tu ne seras jamais un procureur

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