ACTE II, SCENE II. fc
Depuis trois ans.
GERTRUDE
Mais alors avouez donc que j'ai le droit de haïr et de combattre votre amour pour Pauline; car cette passion vous a rendu lâche et criminel envers moi.
FERDINAND
Madame.
GERTRUDE
Oui, vous m'avez trompée... En restant ici entre nous deux, vous m'avez fait revêtir un caractère qui n'est pas le mien. Je suis violente, vous le savez. La violence est franche, et je marche dans une voie de tromperies infâmes. Vous ne savez donc pas ce que c'est que d'avoir à trouver de nouveaux mensonges chaque jour, à l'improviste, de mentir avec un poignard dans le cœur... Oh! le meusonge ! mais c'est pour nous la punition du bonheur. C'est une honte, si l'on réussit; c'est la mort, si l'on échoue. Et vous !... vous, les hommes vous envient de vous faire aimer par les femmes. Vous serez applaudi, là où je serai méprisée ! Et vous ne voulez pas que je me défende ! Et vous n'avez que d'amères paroles pour une femme qui vous a tout caché : remords, larmes. J'ai gardé pour moi seule la colère du ciel! je descendais seule dans les abîmes de mon âme, creusée par les douleurs; et, tandis que le repentir me mordait le cœur, je n'avais pour vous que des regards pleins de tendresse, une physionomie gaie. Tenez, Ferdinand, ne dédaignez pas une esclave si bien apprivoisée.
FERDINAND, à part.
11 faut en finir. (Haut.) Ecoutez, Gertrude, quand nous nous sommes rencontrés, la jeunesse seule nous a-réuuis. J'ai cédé, si vous le voulez, à un mouvement d'égoïsme qui se trouve au fond du cœur de tous les hommes, à leur insu, caché sous les fleurs des premier désirs. On a tant de turbulence dans les sentiments a vingt-deux ans! L'enivrement auquel nous sommes en proie ne nous permet de réfléchir ni à la vie comme elle est, ni à ses conditions sérieuses...
gertrude, à part.
Comme il raisonne tranquillement! Ah! il est infâme !
FERDINAND
Et alors je vous ai aimée avec candeur, avec un entier abandon ; mais depuis!... depuis, la vie a changé d'aspect pour nous deux. Si donc je suis resté sous ce toit où je n'aurais jamais du venir, c'est que j'avais choisi dans Pauline la seule femme avec laquelle il me soit possible de finir mes jours. Allons, Gertrude, ne vous brisez pas contre cet arrêt du ciel? Ne tourmentez pas deux êtres qui vous demandent leur bonheur, qui vous aimeront bien.
GERTRUDE
Ah ! vous êtes le martyr? et moi. .. moi je suis le bourreau ! Mais ne serais-je pas votre femme aujourd'hui, si je n'avais pas, il y a douze ans, préféré votre bonheur à mon amour?
FERDINAND
Eh bien ! faites aujourd'hui la même chose en me laissant ma liberté.
GERTRUDE
La liberté d'en aimer une autre. Il ne s'agissait pas de ça, il y a douze ans... Mais je vais en mourir.
FERDINAND
On meurt d'amour dans les poésies, mais dans la vie ordinaire on se console.
GERTRUDE
Ne mourez-vous pas vous autres pour votre honneur outragé, pour un mot, pour un geste? Eh bien! il y a des femmes qui savent mourir pour leur amour, quand cet amour est un trésor où elles ont tout placé, quand c'est toute leur vie, et je suis de ces femmes-là moi! Depuis que vous êtes sous ce toit, Ferdinand, j'ai craint une catastrophe à toute heuref eh bien ! j'avais toujours sur moi le [moyen de quitter la vie à l'instant , s'il nous arrivait malheur. Tenez, [elle montre un flacon) voilà comment j'ai yécuî
FERDINAND
Ah ! voici les larmes !
GERTRUDE
Je m'étais promis de les maîtriser, elles m'étouffent ! Mais aussi, vous me parlez avec cette froide politesse qui est votre dernière insulte à vous autres, pour un amour que vous rebutez ! Vous ne me témoignez pas la moindre sympathie ! vous voudriez me voir morte, et vous seriez débarrassé... Mais, Ferdinand, tu ne me connais pas ! J'avouerai tout dans une lettre au général, que je ne veux plus tromper. Cela me lasse, moi, le mensonge. Je prendrai mon enfant, je viendrai chez toi, nous partirons ensemble. Plus de Pauline.
FERDINAND
Si vous faites cela, je me tuerai.
GERTRUDE
Et moi aussi! Nous serons réunis par ia mort, et tune seras pas à elle,
FERDINAND à part.
Quel caractère infernal!
GERTRUDE
Et d'ailleurs , la barrière qui vous sépare de Pauline peut ne jamais s'abaisser, que feriez-vous?