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(le grands effets, que la Révolution s'est préparée au moins autant par le moyen de tous les libelles, les pamphlets, les racontars, sans valeurs et sans preuves, répandus à profusion dans le peuple, que par un désir inné chez lui de réformes et de liberté. Or la cour, et la Reine surtout, étaient violemment et continuellement attaquées dans leurs mœurs, dans leurs plaisirs et dans leurs prodigalités. Et ce peuple, qui avait supporté, non sans grognements, mais du moins sans révolte, les immoralités du Parc-aux-Cerfs et les hontes du règne précédent, se préparait insensiblement à frapper ses maîtres du jour, en leur reprochant ce qui n'était que peccadilles à côtés des monstruosités qu'il avait, pour sa honte, si longtemps souffertes.
Mais ces Mémoires apocryphes, contre l'authenticité desquels allaient s'élever les héritiers de la grande modiste, ne faisaient, en somme, que reproduire, modifiées à peine, les Conversations recueillies à Londres pour servir à Vhisloire d^une grande reine par M. X... qui avaient été publiées à Paris, du vivant même de Mlle Bertin, en 1807. Or Mlle Berlin n'avait, à ce sujet, élevé aucune réclamation.
Pourquoi? C'est que l'auteur des Conversations était un ami; il commet bien quelques petites erreurs lorsque, par exemple, il appelle Beaulard Boilard et Forgd Mme Pagelle du Trait Galant, ou qu'il fait naître Mlle Bertin en \7hf\, tandis qu'elle est née en 1747. Mais, parcourons seulement l'Introduction de ces Conversations, nous verrons aux compliments qu'il fait de Mlle Rose qu'elle possède toute son estime :
« J'avais conçu, dit-il, il y a quelques années, la
pensée d'écrire Thistoire de l'émigration; ... cependant les circonstances ayant ciiangé... j'ai abandonné cette idée... Mais, parmi les nombreuses notes que j'avais tracées... j'avais toujours conservé... ce que j'avais écrit de mémoire des conservations de Charles et de Mlle Rose... Rien donc n'a pu me déterminer à détruire ce monument qui sert de réponse à tout ce qui a été dit sur l'alTaire du collier. Tout le monde a connu Mlle Rose, et son attachement pour la Reine, dont elle avait été marchande de modes, dès le moment où cette princesse arriva en France; mais peu de personnes ont su à quel point Mlle Rose possédait la conliance de la Reine. . . Il est si rare de trouver aux souverains, et surtout à ceux qui ont perdu leur couronne, de vrais amis, qu'il doit faire plaisir aux âmes délicates d'en voir à cette mallieureuse maison, même dans la personne de Mlle Rose, dont la frivolité attachée à son commerce aurait pu faire excuser celle de ses sentiments; mais la bonne Rose a reçu de la nature un cœur droit, une tête organisée, telle que doit être celle du négociant; sa conduite que ses conversations développeront davantage que tout ce que je pourrais dire, porta toujours l'empreinte de cette fierté qui lient à l'estime de soimême. Vertueuse par goût, elle n'eut jamais d'autre désir que de plaire à sa maîtresse; et nous verrons quel beau témoignage la Reine lui rendit aux Tuileries, dans les derniers jours de sa puissance. Ce n'était pas seulement cette princesse qui aimait Rose: Mme la duchesse d'Orléans, dont le nom se rattache à tout ce qui est bon et honnête, lui donna des marques de contiance, d'intérêt, ainsi que Mmes de Lamballe et de Bourbon;
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et toutes les femmes qui étaient attachées à la cour avaient à se louer des procédés de Mlle Rose. Aussi^ lorsqu'elle céda à la volonté de la Reine, qui lui ordoima de sortir de France, parce qu'elle était convaincue (|iie,. si elle y restait, elle serait victime de la fureur du peuple, à qui l'on était parvenu à persuader que les chapeaux, les bonnets de la Reine avaient eux seuls causé tout le délicit des finances, et que, par conséquent, il n'y avait pas d'autre moyen de réparer ce désordre, i|u'en égorgeant celle dont l'adresse et le goût avaient excité ou donné à la Reine celui de la frivolité ; à l'instant, dis-je, où Mlle Rose vint à Londres, elle fut accueillie par toutes les femmes de la Cour, qui toutes voulaient savoir si la Reine se ressouvenait d'elles, et si bientôt on retournerait à Versailles... »
L'écrivain qui étalait si complaisamment les qualités de la modiste ne pouvait, on en conviendra, lui être étranger. Il la vante, et, qui plus est, il l'excuse de la part indirecte qu'elle put avoir dans les prodigalités de Marie-Antoinette. Ce n'est pas là le fait d'un indifférent. Et, tout en écrivant un livre destiné à défendre la Reine à propos de l'Adaire du collier, s'il raconte, chemin faisant quelques-uns des incidents de la vie de MUeRertin, sans que Mlle Rertin, vivante, ait protesté contre ses inventions, c'est bien qu'il tenait d'elle-même ou de la rumeur publique quelques anecdotes incontestables, qui venaient encadrer heureusement son sujet principal en lui prêtant un certain cachet de sincérité qui n'en donnait que plus de force à ses arguments.
Mais, quand il s'imagina de rééditer son livre, après l'avoir remanié; et qu'il lui donna audacieusement le
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titre de Mémoires de Mademoiselle Berlin^ à une époque où Mlle Berlin n'était plus là pour le lui interdire ou le lui perinellre, aussitôt, par rintermédiairc de M. Pelit-Dauterive, leur représentant, les neveux de Mlle Rose rédigèrent une protestation; M. Petit-Dautorive ajoutait à la lettre qui fut envoyée à la Semaine, que Mlle Bcrtin, non seulement n'avait pas laissé de Mémoires, mais encore qu'elle avait par prudence d.'truit, pendant la Terreur, ses livres de comptes, en sorte que sa succession n'avait pu, lors de la Restauration, exercer aucune répétition auprès de la liste civile. Nous avons vu le cas qu'il faut faire de cette assertion.
A la suite de la réclamation faite par les héritiers de Mlle Bertin, les éditeurs écrivirent une lettre 'qui fut reproduite dans la note suivante, insérée au Journal de i Imprimerie el de la Librairie du 25 janvier 1825 :
« M-M. Bossango frères, qui ont publié, à la fin de Tannée dernière, un volume in-8° intitulé : Mémoires de Mademoiselle Bertin, ayant appris que cet ouvrage était apocryphe, ont écrit la lettre que voici :
Paris, 2 Janvier 1825.
« Monsieur, nous apprenons par la juste réclamation des héritiers de Mlle Bertin, ancienne marchande de modes de la Reine, que nous avons été trompés par quelqu'un qu'il serait peu généreux de nommer, puisqu'il avoue son torl, sur Tauthenticité du livre que nous avons publié sous le titre de Mémoires de Mademoiselle Berlin sur la Beine Marie-Antoinette, avec des notes et éclaircissements.
« Nous devons à la vérité et à nous-mêmes de décla-
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rer dès lors que l'ouvrage a été imprimé sans la participation d'aucun ayant-droit, et de faire connaître que nous nous sommes formellement interdit toute vente ou publication ultérieure de ces Mémoires. Nous nous sommes même empressés d'elfcctuer la remise de ce qui reste et compose la presque totalité de l'édition, etc., etc.
« Rossange frères. »
Cependant l'insertion au Journal de i Imprimerie el de la Librairie n'eut pas un aussi grand retentissement que l'apparition des Mémoires. Elle échappa à plusieurs hommes de lettres qui curent à s'en occuper.
C'est ainsi que M. Ch. Louandre écrivait dans sa Biographie d^Abbeville el de ses environs qui parut en 'I829 : « On n'aurait pas cru que Mlle Bertin se serait jamais occupée des événements les plus sérieux de l'histoire, mais c'est pourtant ce qu'elle a fait en écrivant des Mémoires sur la Reine Marie-Anloinelle, qui ont été publiés dans la Collection contemporaine des frères Bossange, avec des éclaircissements et des notes (Paris 1826, 1 vol. in-8";. Mlle Bertin déclare en débutant qu'elle dira peu de choses d'elle, et seulement ce qui sera nécessaire à riiitelligence des sujets dont elle parlera. Elle donne ensuite quelques détails sur l'état de ses parents qui feraient croire qu'elle a voulu cacher son origine, ou que ces mémoires ne sont pas d'elle, cependant ils paraissent authentiques. »
M. Ch. Louandre, malgré tout, laisse percer un soupçon qui lui vient, comme il le dit, de ce que Rose Bertin se présente, dans les Mémoires, comme étant la
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fille de petits commerçants, tandis que nous savons fort bien que son père était cavalier de la maréchaussée et sa mère garde-malade.
M. Ernest Prarond, dans la notice qu'il consacre à Marie-Jeanne Berlin {Les hommes utiles de r arrondissement dWbbeville [1858]), n'a pas eu connaissance de la lellre des frères Bossange, mais il n'ignore pas qu'on a douté de l'authenticité de l'ouvrage, et il écrit : « Mlle Rose-Marie-Jeanne a mieux fait que de coiffer la Heine; elle est restée fidèle à sa royale protectrice, à l'infortune, au martyre... Elle changea son aiguille contre une vilaine plume d'oie anoblie par l'usage qu'elle en fit... Nous devons dire pour nous mettre à l'abri que l'authenticité des Mémoires de Mlle Bertin a été un peu contestée. »
Les Mémoires sont apocryphes ; mais Rose Bertin avait vu assez de choses pour être capable d'en écrire. Son rôle n'avait pas été sans importance, en effet; elle approchait la Reine de trop près pour n'avoir pas connu dans leurs détails, bien des événements sur lesquels on discute depuis lors. Et, si jamais elle avait eu l'idée de livrer au papier les souvenirs de sa vie, ce n'est pas en riant, comme Sainte-Beuve, que nous les aurions accueillis ; mais, au contraire, c'est avec une avide curiosité que nous aurions, avec elle, remué tout ce passé, qui garde encore pour nous, sous ses falbalas que le temps a flétris, comme un parfum de roses mortes.