‹ La marchande de modes de Marie-AntoinetteChapitre 4 sur 12 · TRU'.HE · texte numérisé non relu

TRU'.HE

(D'après \a: Ci.kiu. dei.. Dipin se.)

et chez les comraerçanls les plus solides en apparence. La Correspondance littéraire nous révèle qu'en septembre 1782, « un marchand de modes qui passe pour avoir cinquante ou soixante mille livres de rente, risque d'en perdre une trentaine dans la banqueroute de M. le prince de Guéméné. En contant ce désastre à ses amis du Palais Royal, ajoute l'auteur de la Correspondance : (( Me voilà réduit, leur disait-il, à vivre en simple particulier. »

La faillite du prince de Guéméné avait été des plus retentissantes. Elle s'éleva, dit-on, à plus de trente-cinq minions de livres. Rose Bertin y perdit de l'argent, mais bien moins cependant que son malheureux confrère. « Trois mille créanciers furent inscrits sur le bilan de l'escroc sérénissime, ainsi que le qualifiait le marquis de la Valette (1). »

S'il y avait des maris qui payaient et ne disaient rien ; il y en avait qui ne disaient rien et ne payaient pas. C'est là ce qui était le plus désastreux pour les fournisseurs. Mais comme, depuis que le monde est monde, il y a des maris de toutes les sortes, il y en avait qui payaient, mais qui récriminaient et chipotaient sur les notes; des râleux comme disent nos paysans de Seine-et-Oise, d'Épinay et de ses environs, où Rose Bertin devait achever sa vie. De ce nombre, fut M. deToulongeon(2). Ce M. de Toulongeon avait épousé une demoiselle d'Aubigné, qui suivait le courant et s'habillait, pour la marque, chez les premières faiseuses de Paris. Comme il faisait observer que la note était un peu... salée: «Eh!

(1) Mémoires de la vicomlesse de Fars.

(2) Mélanges de Mme Neckek.

IfiS ROSE BERTIN

fit Mlle Berlin, ne paye-t-on à Vernet que sa toile et ses couleurs? »

La conjparaison était faite pour permettre toutes les exigences. La peinture, celle des maîtres, dt3s cette époque, avait sa valeur et montait aux prix les plus élevés. Un Greuze bien connu : V Accordée de village^ ne s'était-il pas vendu, en 1782, seize mille six cent cinquante livres? Et deux tableaux du susdit Vernet, dans la même vente, qui était celle du Marquis de Menar: Une tempête au bord de la mer ei un Paysage, enrichi d'architecture, montagnes, lointains, etc., six mille six cent vingt et une livres? Greuze faisait prime, mais Vernet ne se vendait pas encore trop mal.

La maison de la rue Saint-Honoré n'avait pas à proprement parler de succursales, mais des marchands de modes de province achetaient les nouveautés de MUeBertin pour en garnir leurs étalages. Parmi ces clients figurait un nommé Thévenard, qui avait son magasin à Dijon. Thévenard était ami d'un marchand de rubans en gros de la rue de l'Arbre-Sec, qui s'appelait Bardel et qui, lui, était un des fournisseurs de Rose Bertin. Ce Thévenard finit en émigration. Il s'était engagé dans le corps d'armée du prince de Condé et mourut à l'hôpital ambulant de Schifferstadt le 20 aoûtl 793.

La mode était aux moyens bonnets en prêtresse, aux chapeaux boue de Paris, aux robes à la Religieuse, mais on trouve encore bien d'autres articles dans les relevés de comptes de la maison Bertin établis en 1783. A la princesse de Rochefort, Rose Bertin livrait des « éventails chinois en bois de santalle avec peinture » ; à la comtesse de Vergennes « une dragonne de maréchal

de France, » et « un nœud d'cpéeen pierres gros bleues et lamé d'argent ». Ces objets étaient de ceux qu'on trouvait spécialement dans les magasins de modes. On lit aussi dans ces relevés le nom d'une actrice célèbre, Mlle Sinvalle, de la Comédie Française; et on sera peutêtre curieux de savoir combien une grande comédienne de ce temps mettait dans ses chapeaux : trentetrois livres était le prix d'un chapeau derpaille à la Religieuse qu'elle avait choisi dans les magasins de Mlle Bertin ; quarante-deux livres, celui d'un pouf de gaze brochée en soie et cinquante-quatre livres, celui d'un pouf bordé d'une guirlande de pied d'alouette rose qui n'était certainement pas le moins gracieux des trois.

Le chevalier de Bouftlers ayant un cadeau à offrir pour les étrennes de 178/i, fit dans les magasins de Rose l'emplette d'une corbeille assez curieuse dont la description se trouve dans les écritures de Mlle Bertin, et dont le prix s'élevait à trois cent soixante livres. C'était « une corbeille au globe (1) en péquin rayé bleu et blanc, un ruban rose et noir noué au bas, un second rang de ruban garni de blonde d'un côté fermé par une coulisse qui ferme par un ruban; la dite corbeille garnie dedans de cinq gros bouquets de différentes fleurs et des guirlandes; un petit enfant de cire habillé d'une chemise de gaze garnie de blonde par en bas et une guirlande de grenade »... trois cent soixante livres pour quelques fleurs et un bébé de cire dans une corbeille!

(1) Les globes, ou aérostats, servaient de motifs de décoration. C'était la mode du jour. On en voyait figurer partout, sur les éventails, sur les tabatières, etc.

Oïl ne comptait pas, i)Cul-éLre beaucoup parce qu'on ne payait pas; et cette créance de trois cent soixante livres sur le chevalier de Boufflers figurait encore, en 1813, dans l'actif de la succession de Mlle Bertin.

L'hiver de I78/| fut particulièrement rigoureux. La terre, pendant quatre mois, fut couverte de neige, et la misère du peuple indescriptible. Le roi, la reine donnèrent l'exemple de la charité; et tout le monde suivit. On rogna un peu sur le superflu pour soulager ceux qui souffraient le plus cruellement du froid. En ce temps de détresse les falbalas, les grands bonnets, les rubans en flots, n'eussent point été de mise. Rose inventa des types de coifïures plus sobres que de coutume, et créa le Bonnet en sœur grise qui paraît s'être fort bien vendu. On le payait couramment vingt-sept livres chez elle; et il avait du succès aussi bien en province qu'à Paris .

D'ailleurs Rose en était à la plus belle période de sa vie, celle du succès incontestable et incontesté.

Mme de Campels, fille de Mme de Montalembert, a rappelé dans sa correspondance qu'elle avait, dans son enfance accompagné sa mère chez Mlle Bertin, et qu'en 1784 elle était dans un état des plus « florissant, >; et tout à fait dans l'opulence.

Rose Bertin avait abandonné la rue Saint-Honoré pour venir habiter dans la rue de Richelieu un immeuble appartenant à M. de Maussion, ainsi qu'en fait foi une opposition produite dans l'affaire contre la demoiselle Picot qui durait toujours et sur laquelle on lit : « L'an mil sept cent quatre-vingt-quatre, la neuvième journée, à la requête de la demoiselle Marie-Jeanne Bertin, fille

majeure, marchande de modes à Paris, y demeurant rue de Richelieu, fait opposition à une sentence rendue le 7 janvier en faveur de Mlle Picot (1) ... » Cette maison de la rue de Richelieu se trouvait à remplacement de celle qui porte actuellement le n" 10.

Au mois de mai 178/^, la baronne d'Oberkirch, devant être présentée à la Reine, s'inquiéta de se faire faire une toilette appropriée à la circonstance, et s'en alla tout naturellement chez Mlle Rose où jadis elle accompagnait la princesse Dorothée de Wurtemberg. C'est elle-même qui nous donnera une idée de ce qu'était le commerce de notre modiste, alors à l'apogée de sa réputation : « Je n'avais pas visité mademoiselle Rertin depuis mon retour, et chacun me parlait de ses merveilles. Elle avait repris de plus belle d'être à la mode : on s'arrachait ses bonnets. Elle m'en montra ce jour-là elle-même^ ce qui n'était pas une petite faveur, au moins une trentaine, tous différents. Il y avait surtout un petit chapeau bohémien, troussé dans une perfection rare, sur un modèle donné par une jeune dame de ce pays, dont tout Paris raffolait. Le chapeau avait une aigrette et de la passementerie comme le Steinkerque de nos pères; il avait une tournure tout à fait particulière et originale. La reine cependant ne l'accepta pas; elle dit qu'elle n'était plus assez jeune pour cela, donnant ainsi un exemple prématuré à toutes les coquettes surannées qui s'obstinent à supprimer les almanachs, sans penser qu'on ne supprime point son visage et qu'il est souvent indiscret. » Réflexion fort

(1) Archives Nationales, série V^. Grande Chancellerie et Conseil. Prévôté de l'Hôtel.

judicieuse qui prouve combien cette baronne d'Oberivircii avait de bon sens.

« Je devais, continue-t-elle, les bontés de mademoiselle Bertin au souvenir de Madame la comtesse du Nord dont elle avait conservé la pratique. Elle avait son portrait dans son salon à côté de celui de la reine et de toutes les têtes couronnées qui Thonoraient de leur protection. Le jargon de cette demoiselle était fort divertissant; c'était un mélange de hauteur et de bassesse qui frisait l'impertinence quand on ne la tenait pas de très court, et qui devenait insolent pour le peu qu'on ne la clouât pas à sa place. La reine, avec sa bonté ordinaire, Tavait admise à une familiarité dont elle abusait, et qui lui donnait le droit, croyait-èlle, de prendre des airs d'importance. >»

Rose Bertin n'était pas, on le voit, malgré les frais qu'elle avait pu faire vis-à-vis d'elle, fort sympathique à Mme d'Oberkirch. En sortant de chez Rose, celle-ci s'en fut « chez Baulard, le marchand de modes et colifichets, ajoute-t-elle. Alexandrine et lui étaient autrefois les deux célèbres, mais Mlle Bertin les a détrônés. Elle est venue de son quai de Gesvres, où elle est restée si longtemps obscure, triompher de ces rivaux et les mettre tous au second rang. Baulard avait cependant la vogue pour les mantes ; il les garnissait avec un goût exquis. 11 me retint une heure en démonstrations et en cris contre Mlle Bertin, qui prenait des airs de duchesse, et qui n'était même pas une bourgeoise. » Ce fut cette fois-là Baulard qui triompha de Mlle Bertin et qui fit l'habit pour la. présentation de la baronne, sa concurrente ayant fait attendre trop longtemps cette dernière.

De cette époque, il existe un portrait de Rose Bertin gravé en couleurs par Janinet d'après une peinture de L. Trinquesse, artiste d'une certaine célébrité. Ce portrait, dont la bibliothèque nationale, la bibliothèque d'Abbeville et le musée des arts décoratifs possèdent des exemplaires, est devenu de quelque rareté ; un état avant la signature du graveur a été vendu trois cent cinquante et un francs en février 1881. Il nous montre Mlle Bertin presque de face, coiffée d'un bonnet et les épaules couvertes d'un fichu noué sur la poitrme. Mlle Bertin paraît avoir sur ce portrait près d'une quarantaine d'années. Il pourrait donc remonter à il8h ou 1785. Elle y a l'air résolu, ce qui ne doit pas nous surprendre, mais on y chercherait en vain cette beauté qu'on lui a prêtée. Rose avait pu être jolie vers les seize ans, lorsqu'elle portait les fournitures de Mlle Pagelle chez les grandes dames du faubourg Saint- Germain, mais l'embonpoint l'avait gagnée et avait effacé ce qui, en elle, avait pu être gracieux.

Quant à l'artiste qui avait gravé la planche, il s'était rendu célèbre non seulement comme graveur, mais par la tentative d'ascension malheureuse qu'il fit le 11 juilet 178A, en compagnie de l'abbé Miollan, au jardin du Luxembourg. Ce jour-là, il faillit bien être mis à mal par la foule furieuse, d'avoir attendu sous un soleil de plomb le départ d'un ballon, annoncé à grand fracas et qui ne put même pas s'élever d'un demi-pouce au-dessus du sol, finit par se déchirer et dut être abandonné. A la suite de cette déconvenue, Miollan et Janinet furent la risée du public et n'eurent « cesse de se voir hués et bafoués de la manière la plus cruelle sur tous les tré-

t eaux de la foire, en chansons et en caricatures de toute espèce (1) ».

Janinot n'en était pas moins un graveur de beaucoup de talent, bien digne de vulgariser pour le public l'œuvre du peintre Trinquesse.

On a vu comment la Reine avait accueilli le petit chapeau bohémien exécuté dans les ateliers de Mlle Berlin et qu'elle avait refusé sous le prétexte qu'il était trop jeune pour elle. La Reine avait alors vingt neuf ans, et comme cette idée qu'elle commençait à ne plus être jeune la poursuivait, au début de l'année 1785, elle fit quérir Rose Bertin exprès pour lui dire « qu'au mois de novembre, elle auroit trente ans; que personne ne l'en avertiroit vraisemblablement; que son projet étoit de réformer de sa parure les agrémens qui ne pouvoient aller qu'avec ceux d'une extrême jeunesse; qu'en conséquence, elle ne porteroit plus ni de plumes, ni de

fleurs.

» On sait aussi que l'étiquette pour ses robes est changée ; que la Reine ne veut plus de pierrots, ni de chemises, ni de redingotes, ni de polonaises, ni de lévites, ni de robes à la turque, ni de circassiennes ; qu'il est question de reprendre les robes graves et à plis : que les princesses ont été invitées de proscrire toutes les autres pour les visites de cérémonie et que leur dame d'honneur avertit les dames qui viennent dans un autre costume, qu'elles ne peuvent être admises dans cet état sans une permission de Son Altesse qu'elle va demander (2). »

(1) Correspondance litléraire, t. XIV.

(2) Correspondance secrèle, 27 février 1785.

Tout cela faisait-il diminuer les dépenses. Bien certainement non. La Reine et toutes les femmes à sa suite étaient prises dans le tourbillon.

Marie-Antoinette avait pu, un moment, pendant le grand hiver de 178/4, réduire considérablement sa dépense pour pouvoir secourir les pauvres, que le froid excessif rendait particulièrement malheureux, suivant en cela l'exemple de Louis XVI, auquel, dans le quartier Saint-Honoré, on avait élevé devant la porte du Louvre, une pyramide de neige avec des inscriptions célébrant son « auguste bienfaisance; » elle ne tarda pas cependant à reprendre ses habitudes de luxe, avec tous les frais qu'il nécessite.

A partir de l'arrivée de Galonné aux affaires^, le budget de la toilette de la Reine ne fit que s'accroître. Ainsi en 1785, le crédit, qu'on lui atToctait et qui était de cent vingt mille livres, s'éleva à deux cent cinquantehuit mille livres. Il y avait un dépassement de crédits de cent trente-huit mille pour lequel la comtesse d'Ossun, dame d'atours, dut demander une ordonnance spéciale (4). Le supplément pour l'année précédente n'avait été que de quatre vingt-dix-sept mille six cent cinquante-deux livres.

En 1785, Rose Bertin prenait pour sa part quatrevingt-sept mille cinq cent quatre-vingt-dix-sept livres, comme marchande de modes et quatre mille trois cent cinquante livres pour fournitures de dentelles. Mais, si elle emportait le gros morceau, elle avait des concurrents ; c'était la dame Pompée qui émargeait pour vingt-

(1) Arch. nationales O' 3792.

cinq mille cinq cent vingt-sept livres, la demoiselle Mouillard pour huit cent quatre vingt-cinq livres, la dame Noël pour six cent quatre livres. 11 y avait encore un autre fournisseur qui livrait les habits à l'anglaise pour monter à cheval, c'était un spécialiste. Ce tailleur s'appelait Smith, et en 1785, il avait produit un mémoire de quatre mille quatre-vingt dix-sept livres (1).

Tout cela n'échappait pas à l'attention éveillée des hbellistes et des pamphlétaires, à l'atfût de tout ce qui pouvait servir à saper un régime plus vermoulu que foncièrement mauvais.

Théveneau de Morande, entre autres, ne cache pas son sentiment sur Tinfluence néfaste de Rose Bertin, lorsqu'il raconte un incident qui se produisit à l'époque où Galonné était contrôleur général des finances, fonction dont il resta investi du 3 novembre 1783 au mois d'avril 4787.

« Nous avons, dit-il, un ministre de plus, qui ne le cédera en rien à Galonné, ni au baron de Breteuil, sinon pour les capacités administratives, du moins pour l'entêtement dans tout ce qui regarde les affaires de son ministère, pour lesquelles ce grand personnage en jupons ne veut jamais soutTrir de contradiction.

« Ge ministre est Mlle Bertin, la première marchande de modes de Paris, qui a fait peindre sur son enseigne, en très gros caractères, qu'elle avait l'honneur de coiffer et d'habiller la cour, et principalement Marie-x\ntoinette; rien n'égale l'impertinence et la hauteur de cette demoiselle depuis qu'elle est admise dans l'intimité de la

(1) Arch. Nationales, O', 3792.

Reine, à laquelle elle dicte des lois. . . au nom de la mode, dont elle est, dit-elle, la prêtresse la plus fervente.

« Les extravagantes idées, les combinaisons bizarres de Mlle Bertin, ont donné naissance à d'énormes dépenses, que Marie-Antoinette n'a pas su dissimuler, et que le Roi a contrôlées et blâmées avec toute la vivacité d'un bon mari, avare de ses revenus, et peu jaloux de les voir dépenser en gazillons, en tulles et en plumes. La Reine, conseillée par Mme de Polignac et la princesse Lamballe, a tenu bon pour faire payer les mémoires de Mlle Bertin, mais cela n'a pas été sans beaucoup de peine; Galonné a été employé à cette grande négociation, et comme son dévouement à Marie-Antoinette est bien connu, le Roi, auquel il démontrait l'urgence d'acquitter les mémoires de Mlle Bertin, lui répondit :

« — Eh ! parbleu ! que ne les payez-vous sur votre caisse? monsieur le contrôleur de nos finances; les détails oiseux de la toilette de la Reine figureraient dignement dans les archives de votre ministère !

« Cette sortie pleine d'ironie a été mal comprise ou interprétée à dessein par l'adroit Calonne, qui, sur-lechamp, a délivré à la Reine un mandat de cent cinquante mille livres sur le fermier des gabelles, Mlle Bertin a été payée de ses importants travaux, et ses visites à Trianon et à Versailles en sont devenues plus fréquentes. »

11 est cependant intéressant dénoter que, si les dépenses nécessitées à la cour par le ministère de Mlle Bertin, montaient à des sommes fabuleuses, ses tarifs n'étaient pas toujours aussi exagérés. Nous avons vu des coiffures atteindre le prix de deux cents livres ;

Rose Berlin ne dédaignait pas pourtant certaine clientèle pour laquelle elle dressait dos mémoires plus modestes. M. le baron Tillette de Clermont-Tonnerre (1) a, en eftet, retrouvé la facture d'un certain Pecquerie, messager qui faisait en 178/i le service d'Abbeville à Paris et qui va nous en fournir la preuve concluante. La fille du gendarme Nicolas Bertin avait, en elfet, parmi les clientes fidèles de sa ville natale, Mlle de Villers. Il ne fallait pas songer évidemment à suivre la mode et à se bien nipper dans une petite ville, comme la capitale du Ponthieu, à la fin du dix-huitième siècle ; et les /i2 lieues qui la séparaient de Paris ne se pouvaient franchir aussi aisément qu'aujourd'hui. Mais on tient, en province autant qu'ailleurs, à faire bonne figure dans la société qu'on fréquente ; on ne voudrait pas être mise moins bien que les autres ; on a peur des langues qui ne demandent qu'à médire et à critiquer pour tuer le temps. Quoi qu'on fasse, on ne les empêchera pas de marcher ; du moins, on préfère, que ce soit la jalousie qui les excite plutôt que le dédain. Cela seulement est déjà un triomphe. Ne pouvant se rendre en personne à Paris plusieurs fois Tan pour renouveler leur garderobe, à chaquenouvelle saison nosgrand'mères avaient recours au messager dont le chariot allait et venait régulièrement par la roule royale de Calais, entre Abbeville et la capitale, et chargeaient cet important personnage des commissions les plus variées et parfois les plus inattendues. Mais généralement, comme on le verra dans la facture remise à Mlle de Villers par Pecquerie,

(1) Mémoires de la Société d'Émulation d'Abbeville, séance du 6 mai 1904.

et que nous trouvons assez curieuse pour la donner intégralement, il s'agissait surtout d'articles de toilette féminine.

Voici donc ce relevé :

Elal des commilion que J'ai fait pour Mademoiselle de Vilerre

à paris.

deux pois de rouge G. 2 pp 6 1.

payé un mémoire chez Mlle bertin 9 1-

ongent de chez M. Cadet "2 1. 16 s.

payé un mémoire chez M. thiercelin 57 1. 9 s.

une paire de souliers au cadran bleu 5 1. 40 s.

douze boittes de grainne de vie 1- 1-

une bourse à cheveu 2 1. lo s.

une paire de soulier de M. degousse 8 1.

deux aulne 1/2 de tafetat à 7 1. 10 s 18 1. 1ns.

pour une quaisse 3 .

affranchie une letre 6 s.

por de letre 12 s.

fait une quaisse à la diligence de chez Mlle bertin 6 s.

une I. de patte brunne 6 1.

payé un mémoire chez Mlle bertin 10 1.

une paire de sabot du cadran bleu M 1. 10 s.

deux bâton de pomade à 12 s 11- ^ s.

une étuie à couvert dargent 5 1.

une piesse d'armoisin 60 1.

payé un mémoire à Mlle paris 28 1.

donné au fille du cadran bleu 12 s.

pour la teinture de deux mantelets 6 1.

amadoux ^1- 5 s.

2ol 1.

un fichus de mousseline 12 1.

6 paire de bas à 4 1. que je doit 24 1.

reste due 239 1.

Je reconnois avoir reçue la somme portée ci-dessus à Abbe-

ville le 8 octobre 1784.

6'/^7ie ; Pecquerie.

Les ouvrages qui sortaient des ateliers de Rose Berlin étaient destinés, tant le goût était mobile, à ne vivre qu'un jour. A peine portés, une invention nouvelle les démodait, qui les aurait vite plongés dans l'oubli, si la peinture ne nous avait conservé quelques-unes de ces œuvres éphémères et immortalisé en quelque sorte ces conceptions frivoles et fragiles. Le Musée de Versailles, notamment, renferme plusieurs portraits de personnages qui appartenaient à la clientèle de Rose Bertin et qui ont été peints avec les coiffures et les robes sorties de ses ateliers.

H ne faudrait pas lui attribuer, par exemple, la confection du pouf de fantaisie qui coiffe Louise-Marie- Adélaïde de Bourbon, duchesse d'Orléans, dans la toile peinte par Mme Vigée-Lebrun en 1779. Cette coiffure n'est en somme qu'un chiffonnage de l'artiste, qui préférait poser ses modèles à sa guise et les peindre selon son goût, c'est-à-dire sans apprêt, sans fard, sans pose, et dans cette seule pose forcée de l'atelier, aussi près de la nature et de la vie que le lui permettaient les exigences et la coquetterie de la clientèle princière qui put faire sa fortune, mais sans laquelle elle eût fait quand même sa réputation.

En dehors de ce portrait d'une cliente fidèle de Rose Bertin, qui ne nous documente que peu sur le travail de sa modiste, les galeries de Versailles contiennent plusieurs portraits de Marie-Antoinette. Ceux-ci nous montrent des coiffures portées par la Reine et œuvrées dans les ateliers de Mlle Rose, et des robes entières, garnies dans sa maison.

L'un d'eux date de 1785. On le doit au peintre sué-

dois Wertmuller ; il a été reproduit par Battaille. A vrai dire, la Reine n'y est point avantagée. Sa coiffure, de rubans bleus et de plumes, encadre lourdement la figure et l'artiste suédois a placé la Reine dïine façon tout à fait disgracieuse entre ses deux enfants dont les attitudes sont celles de petits pantins. Le fond du tableau a beau évoquer les ombrages de Versailles et le Temple de l'Amour, Marie-Antoinette ne nous apparaît pas dans le cadre que nous nous plaisons à lui donner, fait de grâce, de lumière et de légèreté; l'œuvre de Wertmuller est lourde ; l'œuvre de Rose Berlin qu'elle reproduit ne l'est guère moins.

La peinture en tous cas a été sévèrement jugée, et par la Reine elle-même, lorsque ce portrait eut été exposé au Salon de 1785. « Est-il possible, disent les Mémoires secrets, qu'un aussi habile homme que M. Wertmuller, destiné à remplacer le premier peintre du Roi de Suède, se connaisse si peu en grâces et en majesté : on assure que la Reine, lorsqu'elle est entrée au Salon, s'est méconnue elle-même, et s'est écriée : « Quoi ! c'est moi là ! »

Il fallait si souvent renouveler, modifier, innover que forcément, dans la quantité, certaines conceptions de la modiste en vogue, étaient moins originales, ou, ce qui est plus grave, s'harmonisaient moins avec la phy sionomie de ses clientes. Mais Marie-Antoinette lui demeurant fidèle, la consigne était d'admirer quand même les compositions de Mlle Rertin. Sous cette importante protection, elle eût peut-être, après tant d'autres, appris à ses dépens que la mode est inconstante et que, s'il a été de bon ton de se fournir une an-

176 HOSE BERTIN

née dans lello ou telle maison, l'année suivante il ne l'est pas moins de s'adresser à telle autre ; et ce n'est pas la concurrence qui manquait en ville à la modiste de la Reine. Les noms de quelques-unes de ses émides sont parvenus jusqu'à nous; en 1785, les plus réputées étaient Mlle Fredin qui avait un magasin à l'enseigne de « TÉcharpe d'or », rue de la Ferronnerie ; Mlle Quentin qui s'était établie rue de Cléry ; dès 178/4, la princesse de Conti se fournissait chez Richard, rue du Bac, et lui garda sa confiance pendant de nombreuses années. Il peut paraître singulier que la belle-fille ne s'adressât point à la maison qui devait sa prospérité, somme toute, aux bontés initiales de la douairière de Conti, sa belle-mère. Le caractère de Mlle Bertin y fut bien pour quelque chose ; et la façon cavalière avec laquelle elle reçut certaine très grande dame, sur le nom de qui les mémoires du temps restent muets, tout en ayant constaté le grand bruit fait autour de l'incident, nous laissent à penser qu'il s'agissait de cette princesse.

Indépendamment de ces très grands marchands de modes, Beaulard, Richaj^d, Fredin, Quentin, Picot la fameuse ennemie de Rose, de la demoiselle Mouillard, femme Augier, qui fournissait les Enfants de France (1), pour lesquels Mlle Bertin ne travailla qu'incidemment, il y avait dans le quartier du Palais-Royal d'assez nombreux magasins de modes, dont plusieurs tenaient boutique au Palais-Royal même.

En 1789 les dames Aymez et Degouste en occupaient

(1) Archives Nationales; séries R'' 105; KK. S78; K. 529.

CHAFi:i,T,i: 1)1-: .M().\i-i.ii:iu;s

une dans la galerie de bois n» 199 et, s'étant brouillées, — on avait très mauvais caractère dans le monde des modistes, — la demoiselle Degouste quitta la dame Aymez pour aller s'installer au n° 220 de la même galerie où elle se trouvait deux ans après lorsque son exassociée déposa une plainte contre elle, l'accusant d'avoir jeté de l'encre sur sa boutique et son étalage.

Mais, malgré toute cette concurrence, les belles affaires continuaient à affluer chez la modiste de la Reine, la maison toujours la mieux achalandée de tout Paris.

Au début de l'année 1785, elle eut la chance d'une commande superbe. Un jour, les carrosses de l'ambassade d'Espagne s'arrêtèrent devant sa porte, et le comte d'Aranda, en personne, en descendit. Il venait lui donner des ordres pour la confection de la corbeille de mariage de la princesse de Portugal. Le Journal politique ou Gazette des Gazettes qui s'éditait à Bouillon publiait à la date du 21 février l'information suivante :

« On voit chez l'orfèvre du Roi, au Carrousel, la toilette en vermeil, destinée à la princesse de Portugal, qui va épouser l'infant dom Gabriel ; elle est d'une richesse et d'un goût exquis. On peut juger de la quantité et de la beauté des robes et des ajustements pour la même princesse, que la demoiselle Berlin a été chargée de faire, et qui passent, dit-on, cent mille livres. Cette magnifique corbeille de mariage, ainsi que la toilette, a été ordonnée par le comte d'Aranda, et il a veillé lui-même à leur exécution ».

« Entendez-vous? Comprenez-vous ? » disait le comte

d'Aranda à Rose Berlin en lui donnant les explications nécessaires. « Entendez-vous? Comprenez-vous? » répélait-il à tout instant ; le malheureux ambassadeur avait en effet contracté l'habitude agaçante de répéter à tout propos et de planter au bout de chaque phrase, comme des pointes, son sempiternel: « Entendez-vous? Comprenez-vous? ».

On a vu qu'à cette époque Rose Bertin n'avait plus ses magasins dans la rue Saint-Honoré. Une sentence duChâteletdu21 avril 1785 qui condamnait la succession d"Escars à payer à Rose une assez forte somme qui lui était due, spécifiait qu'à la date du 21 mars 1785 elle exerçait son commerce rue de Richelieu.

Entre autres choses, on y voyait cette année-là des « chapeaux de quakresse », qui eurent une grande vogue vers la fin de l'année. Rose Bertin avait vendu de ces chapeaux à la marquise de Praidel, à Mme de Dampierre, à une espagnole, la marquise de Palasios. On y vit aussi la corbeille de mariage de l'infante dona Charlotte Joachime qui, le 6 juin, épousa Tinfant dom Juan de Portugal. A la suitede ces deux mariages princiers, celui de l'infant dom Juan et celui de l'infant dom Gabriel, la réputation de Rose était sans égale tant en Portugal qu'eu Espagne, comme nous avons déjà eu l'occasion de constater qu'elle l'était en France, en Russie, en Suède, etc. Ainsi, les auteurs du temps n'exagéraient point lorsqu'ils disaient que cette réputation était européenne.

L'année 1785 vit aussi le triomphe du déshabillé à la Suzanne. Le rôle de Suzanne, dans le Mariage de Figaro, avait été tenu avec un réel succès par Mlle Con-

tat, et le costume qu'elle portait dans la pièce, fut, du coup, vulgarisé par la mode. Beaumarchais lui-même en a donné la description en tête de l'édition de sa pièce: « Son vêtement des quatre premiers actes est un juste blanc à basquines, très élégant ; la jupe de même, avec une toque appelée depuis, par nos marchandes, à la Suzanne ». Qu'on ajoute à cela, un tablier et un fichu ; qu'on remplace la toque par un chapeau à la Figaro, et tout orné de fleurs et on aura la description d'un dessin dans lequel Watteau représente le portrait d'une inconnue ainsi habillée à la mode de 1785.

Les robes à la Comtesse, comme les cheveux à la Chérubin, furent encore des inventions, que la pièce de Beaumarchais avait directement inspirées.

Si Tâge de la Reine, et la naissance du Dauphin qui eut lieu le 25 mars 1785, l'incitèrent à réformer sa toilette, la dépense ne fut pas diminuée puisque à cette époque M. de Galonné dut avancer 900.000 livres pour couvrir les dettes de Marie-Antoinette; une partie de cette somme étant destinée à couvrir les frais de toilette.

Cependant, nous avons vu que la Reine à la fin de 1785 avait décidé d'apporter des réformes dans sa façon de s'habiller.

Le portrait empanaché deWertmullerestdonc le dernier qui ait été fait avant l'application de ces décisions nouvelles. Il ne faudrait pas croire cependant que tout se transforma radicalement ainsi du jour au lendemain; ni que tous ces beaux projets furent mis à exécution. Les plumes elles-mêmes obtinrent grâce ; mais elles n'apparurent plus avec autant de profusion; ce n'était

pas le liixo (jui se trouvait atteint, mais le ridicule des modes outrées. On ne vit plus dès lors de coiffures à la Belle Poule, en Moulin à Vent ou à la Minerve. Il y avait tout de même quelque chose de changé, un pas de fait vers la raison, en attendant les bonnets de linon de la Terreur.

A la suite du traité de commerce passé avec TÂngleterre, les modes anglaises se répandirent à Paris et les toilettes dites « en redingote » eurent une grande vogue.

Enfin, les réformes de Marie-Antoinette firent l'objet de toutes les conversations. On en parlait au Palais- Royal comme à Versailles ; on on parlait partout. Cela prenait la tournure d'un événement., « Voilâtes femmes de trente ans obligées d'abdiquer les plumes, les fleurs et la couleur rose », écrit Mme d'Oberkirch dans son journal à la date du 3 février 1786. Elle venait d'assister à une conversation chez la duchesse dOrléans oîi l'on n'avait guère devisé que des réformes de la Reine.

A partir de cette époque les poufs en velours devinrent la coiffure habituelle de Marie-Antoinette. Ils varièrent peu de forme mais surtout de couleur pour s'harmoniser avec la nuance des toilettes. Les tableaux de Mme Vigée-Lebrun nous en ont conservé l'image. Mme Vigée-Lebrun ne devait pas aimer beaucoup l'art de Mlle Rertin, elle aimait trop pour cela le drapé sans façons, le négligé gracieux, et c'était peut-être bien contre son gré qu'elle représentait la reine en apparat, au lieu de la peindre en cheveux et à sa guise, comme elle le souhaitait, comme elle avait déjà réussi à le faire avec la duchesse d'Orléans, mais comme elle ne l'obtint pas de Marie-Antoinette.

On trouve en effet dans ses mémoires les lignes suivantes : « Je ne pouvais souffrir la poudre. J'obtins de la belle duchesse de Grammont-Caderousse qu'elle n'en mettrait pas pour se faire peindre (portrait de 1789) ; ses cheveux étaient d'un noir d'ébône ; je les séparai sur le front arrangés en boucles irrégulières. Après ma séance qui finissait à l'heure du dîner, la duchesse ne changeait rien à sa coiffure et allait ainsi au spectacle; une aussi jolie femme devait donner le ton; cette mode prit doucement, puis devint enfin générale. Ceci me rappelle qu'en 1786, peignant la Reine, je la suppliai de ne point mettre de poudre et de partager ses cheveux sur son front. Je serai la dernière à suivre cette mode, dit la Reine en riant, je ne veux pas qu'on dise que je l'ai imaginée pour cacher mon grand front (Ij. »

De sorte que le résultat fut peut-être déplaisant à Mme Vigée-Lebrim; et point pour nous. Mme Vigée- Lebrun, de par la volonté de Marie-Antoinette fut ainsi forcée de peindre pour la Reine non des portraits fantaisistes, mais des portraits historiques, et de contresigner de son pinceau les modes officielles de l'époque et les poufs en velours sortis des ateliers de la rue de Richelieu. Quels documents remarquables pour la postérité nous aurait laissés Mme Vigée-Lebrun si, n'écoutant passes goûts artistiques, elle avait toujours représenté ses personnages dans leur accoutrement habituel; si, par exemple, au lieu de coiffer à sa fantaisie la duchesse d'Orléans, elle nous Pavait peinte avec cet édi-

(1) Souvenirs de Mme Vigée-Lebrun, t. I, p. 37.

tico dont nous avons parlé, où se trouvaient réunis une nourrice, un perroquet et un petit nègre.

Enfin, malgré ses préférences, la grande artiste dut se plier aux exigences de la Reine, et c'est ainsi que la peinture rendit un hommage, forcé peut-être, au talent de Rose Bertin que célébrait en même temps le poète Dclille dans son poème de Vlmagination dont les pi'emiers vers dataient aussi de 1786.

Ce passage du chant III fait une allusion peu déguisée à la modiste elle-même, quand, parlant de la mode, l'auteur s'écrie :

La baguette à la main, voyez-la dans Paris, Arbitre des succès, des mœurs et des écrits, Exercer son empire élégamment l'utile; Et, tandis qu'oubliant leur rudesse indocile, Les métaux les plus durs, l'acier, lor et l'argent, Sous mille aspects divers suivent son goût changeant, Et la gaze, et le lin, plus fragile merveille. Dédaigneux aujourd'hui des formes de la veille, Inconstants comme Tair, et comme lui légers, Vont mêler notre luxe aux luxes étrangers; Ainsi, de la parure, aimable souveraine, Par la mode du moins, la France est encore reine; Et jusqu'au fond du nord portant nos goûts divers. Le mannequin despote asservit l'univers.

L'allusion est transparente. Il s'agit bien de la fameuse poupée que Rose Bertin habillait et expédiait à Londres, à Saint-Pétersbourg et dans d'autres villes encore pour y exposer les modes les plus nouvelles de sa maison.

Mais un passage du poème de Delille célèbre plus particulièrement le talent de Mlle Bertin :

Dans un amas de tissus précieux.

Quand Bertin fait briller son goût industrieux,

L'étoffe obéissante en cent formes se joue, Se développe en scball, en ceinture se noue; Du pinceau son aiguille emprunte les couleurs, Brille de diamants, se nuance de Heurs, En longs replis flottants fait ondoyer sa moire, Donne un voile à l'amour, une écharpe à la gloire, Ou, plus ambitieuse en son brillant essor. Sur l'aimable Vaudchamp va s'embellir encor.

Delille, tout en vantant les mérites de Mlle Berlin, trouve moyen de chanter par la même occasion les grâces de celle dont il avait fait sa compagne, et dans laquelle il nous faut reconnaître une des clientes nouvelles de la modiste que les hasards d'une existence un peu cahotée lui avaient amenée de Lorraine.

Cette Jeanne Vaudchamp, en effet, était née à Saint- Dié, vers 1765. Elle avait quitté cette ville, pour venir à Paris où elle eut bien du mal à vivre, ne trouvant à gagner son pain qu'en jouant de la guitare. « Ainsi faisait-elle un jour, écrit Michaud, en mêlant à sa musique une danse sans doute séduisante, entre la colonnade du Louvre et la façade de Saint-Germainl'Auxerrois, quand Delille vint à passer. C'était en 1786.11 s'entretint avec elle, et le lendemain Jeanne Vaudchamp venait, franchissant le seuil du collège de France, achever à loisir près de l'académicien la conversation ébauchée la veille au soir. Puis cette conversation se renoua avant la semaine écoulée. On vit encore revenir l'infatigable interlocutrice quelques jours après, et on ne la vit plus ressortir que de loin en loin et comme de chez elle. Elle avait, en ce peu de temps, conquis au collège le droit de cité : le poète l'avait fait consentir à la prendre pour gérer sa maison, où régnait quelque aisance. »

Telle était cette cliente dont celui qu'on appelait le Virgile français accotait le nom à celui de la modiste de la rue Richelieu.

Vers la même époque (l78Gi, Mlle Bertin fit un voyage eji Bretagne, ou, du moins, elh^ alla jusqu'à Rennes. Ce voyage ne fut pas marqué par des incidents bien particuliers; mais au retour, elle eut pour compagnon de voyage un jeune homme qui venait d'obtenir un brevet de sous-lieutenant et se rendait à Cambrai oîi son régiment, qui était celui de Navarre, tenait garnison. Ce jeune homme qui entrait alors dans la vie était le chevalier de Chateaubriand , et c'est lui-même qui nous raconte comment il fit en téte-à-tête avec la modiste le trajet de Rennes à Paris. Il arrivait de Combourg, et était descendu à Rennes chez un de ses parents : « Il m'annonça, tout joyeux, — raconte Chateaubriand — qu'une dame de sa connaissance allant à Paris, avait une place à donner dans sa voiture, et qu'il se faisait fort de déterminer cette dame à me prendre avec elle. » Le jeune homme, qui n'avait jamais fait attention à une autre femme qu'à la quatrième de ses sœurs, Lucile, qu'il affectionnait particulièrement, et qu'il a peinte, l'attitude timide, vêtue d'une robe disproportionnée, avec un collier de fer garni de velours brun au cou, et, sur la tête, une toque d'étoffe noire sans élégance, devait se trouver bien gauche, quand il se vit en compagnie de la pimpante modiste parisienne. C'est bien d'ailleurs ce qu'il dit : « J'acceptai, continuet-il, eu maudissant la courtoisie de mon parent. Il conclut l'affaire et me présenta bientôt à ma compagne de voyage, marchande de modes, leste et désinvolte, qui

se prit à rire en me regardant. A minuit les chevaux arrivèrent et nous partîmes.

« Me voilà dans une chaise de poste, seul avec une femme au milieu de la nuit. Moi, qui de ma vie n'avais regardé une femme sans rougir, comment descendre de la hauteur de mes songes à cette effrayante vérité? Je ne savais où j'étais ; je me collais dans l'angle de la voiture de peur de toucher la robe de Mme Rose. Lorsqu'elle me parlait, je balbutiais sans pouvoir lui répondre. Elle fut obligée de payer le postillon, de se charger de tout, car je n'étais capable de rien. Au lever du jour, elle regarda avec un nouvel ébahissement ce nigaud dont elle regrettait de s'être emberloquée.

« Dès que l'apect du paysage commença de changer et que je ne reconnus plus l'habillement et l'accent des paysans bretons, je tombai dans un abattement profond, ce qui augmenta le mépris que Mme Rose avait de moi. Je m'aperçus du sentiment que j'inspirais, et je reçus de ce premier essai du monde une impression que le temps n'a pas complètement effacée. J'étais né sauvage et non vergogneux ; j'avais la modestie de mes années, je n'en avais pas l'embarras. Quand je devinai que j'étais ridicule par mon bon côté, ma sauvagerie se changea en une timidité insurmontable. Je ne pouvais plus dire un mot ; je sentais que j'avais quelque chose à cacher, et que ce quelque chose était une vertu ; je pris le parti de me cacher moi-même pour porter en paix mon innocence.

« Nous avancions vers Paris. A la descente de Saint- Cyr, je fus frappé par la grandeur des chemins et de la régularité des plantations. Bientôt nous atteignîmes

\^ersaillos : Torangerie et ses escaliers de marbre m'émerveillèrent. Les succès de la guerre d'Amérique avaient ramené des triomphes au château de Louis XIV; la reine y régnait dans l'éclat de la jeunesse et de la beauté ; le trône, si près de sa chute, semblait n'avoir jamais été si solide, et moi, passant obscur, je devais survivre à cette pompe, je devais demeurer pour voir les bois de Trianon aussi déserts que ceux dont je sortais alors. »

Mme Rose, un jour, dans sa retraite d'Épinay, put faire avec mélancolie, avec regrets, avec tristesse les mêmes réflexions que le jeune gentilhomme que la chaise de poste avait un jour véhiculé avec elle sur la route de Bretagne. Tout cela ne méritait-il pas d'être ici répété? C'est simple, c'est beau, c'est plein de poésie. Celui-là avait une âme sensible qui a pu penser, longtemps avant de les avoir écrites, ces lignes où il s'analyse lui-même avec autant de franchise qu'il met de vérité et de sentiment à peindre ce qu'il a vu, celui-là était un merveilleux nigaud.

« Enfin — continue-t-il, — nous entrâmes dans Paris. Je trouvais à tous les visages un air goguenard : comme le gentilhomme périgourdin, je croyais qu'on me regardait pour se moquer de moi. Mme Rose se fit conduire rue du Mail à V Hôtel de l Europe, et s'empressa de se débarrasser de son imbécile. A peine étais-je descendu de voiture, qu'elle dit au portier : « Donnez une chambre à ce monsieur. — Votre servante, » ajouta-t-elle, en me faisant une révérence courte. Je n'ai jamais revu Mme Rose. »

Rose Bertin, avec sa révérence courte, ne se doutait

pas qu'elle venait de dire adieu à un futur ministre d'État, ambassadeur et pair de France ; cependant^ comme elle avait pris en commisération son jeune provincial, elle ne l'abandonna pas sur le champ. « Mme Rose avait pourtant eu pitié du benêt, elle avait fait dire à mon frère, dont elle avait su l'adresse à Rennes, que j'étais arrivé à Paris, » écrit encore Chateaubriand.

Mme Rose, avait, il faut en convenir, tout ce qu'il faut pour intimider un jeune provincial de dix-huit ans, elle qui était née parisienne et hardie dans, son berceau d'osier d'Abbeville. Cependant, tandis que le petit jeune homme qui arrivait dans la capitale avec son air gauche et timide était l'étoile naissante, obscure encore, dans les brouillards de l'horizon, l'astre de Rose qui avait ébloui le monde, d'Espagne en Russie, de France en Portugal, et l'éclairait encore d'une réputation sans conteste, était, au printemps de 1786, à la veille de l'éclipsé et proche du déclin.

Rose Rertin commençait à avoir des déboires commerciaux. La demoiselle Picot lui avait enlevé une partie de sa clientèle; malgré cela, comme la Reine lui avait gardé sa confiance, et qu'il était de bon ton de se fournir chez la modiste de Sa Majesté, il lui était resté assez de pratiques pour continuer brillamment son commerce, si d'autres causes n'étaient pas venues s'ajouter à celle-ci pour accroître les difficultés de ses affaires. On constatait, en effet, toujours le même va-et-vient à sa porte. Les carrosses des plus grandes dames continuaient à sillonner la rue de Richeheu et à stationner longuement aux alentours de sa boutique. Mme d'Oberkirch écrivait le 20 mars 1786: « Nous vîmes Mlle Rertin

188 ROSR RERTIN

qui daigna », le mot est souligné, « nous recevoir ellemême. Elle consenlil à faire pour Mme la duchesse de Bourbon un bonnet d'une fat^on nouvelle, à condition qu'elle ne le prêterait à personne. » Rose Bertin daifjnait et consentait, parce que Rose Bertin comprenait fort bien qu'il fallait, dans les moments difficiles qu'elle avait à traverser, se montrer aimable et prévenante avec les clientes sérieuses et Mme la duchesse de Bourbon en était une qui payait bien.

Mais, d'autre part, si Rose Bertin, tenait sa comptabilité avec beaucoup d'ordre, elle ne défendait pas ses intérêts avec autant de vigilance ; et ne s'inquiétait nullement de la rentrée de ses fonds (1). Nous trouvons une preuve de sa négligence dans un rapport d'arbitre (2) établi par Toublancen faveur d'un sieur Boullan, négociant à Bruxelles, qui réclamait 876 livres 15 s. à Mlle Bertin pour une fourniture de perles fausses dont elle prétendait n'avoir commandé que des échantillons, et dont l'envoi n'avait été fait qu'à condition, sans pouvoir représenter le copie de lettre qui aurait fait la preuve de son dire. La cause ne semblait cependant pas mauvaise, son adversaire ne se défendant qu'avec faiblesse. Les arbitres reconnurent qu'il y avait de la négligence de part et d'autre et citèrent les parties en conciliation à plusieurs reprises. Le sieur Bouvier qui représentait Boullan ne manquait pas de se présenter chez l'arbitre; mais, dit le rédacteur du rapport : « soit que la demoiselle Bertin ait des occupa-

(1) CoUection de M. J. Doucet. Dossier de la succession de Rose Bertin (n° 9); lettre de Grangeret, avocat.

(2) Archives municipales de Paris. Rapports darbitres, carton 15.

tions qui ne lui permettent pas de donner quelques instants aux intérêts de ses créanciers poursuivants, soit des raisons particulières, dans lesquelles nous ne pouvons, ni ne devons point pénétrer, s'est refusé constamment de si rendre {sic) ». 11 s'ensuivit que les conclusions du rapport proposaient aux juges-consuls de la condamner à 700 livres vis-à-vis de Boullan, le total de la créance étant diminué, vu la défectuosité des perles fournies.

C'était là bien mal se défendre dans une cause qui, à première vue, paraissait mauvaise pour son adversaire; et de la négligence s'il en fût.

D'ailleurs, comme nous avons pu le constater, elle laissait non recouvrées, s'accumuler depuis des années, des créances dont la plupart furent à jamais perdues pour elle.

Donc, d'une part, elle avait un train de maison qu'elle ne pouvait se résoudre à diminuer. Elle estimait qu'elle avait à soutenir un certain rang à la cour ; la modiste de la Reine ne pouvait porter ses cartons elle-même, ni aller à Versailles en cabriolet ; il lui fallait un personnel nombreux, qui, avec ses ouvrières d'atelier, élevait singulièrement les frais généraux de sa maison de commerce. D'autre part, les femmes des grands seigneurs l'accablaient de commandes qui absorbaient son fonds de roulement, et, finalement, payaient mal après une foule de dérangements, d'insistances et d'écritures, et même parfois ne payaient pas.

C'était là une situation dangereuse qui eût pu la mener tout droit à la faillite. Toujours est-il qu'en janvier 1787, le bruit se répandit partout qu'elle avait

déposé son bilan. On accueillit cette nouvelle avec des railleries et des brocards auxquels elle fut très sensible. Les gens se vongaient de ses dédains, de ses rebuffades, et, pour tout dire, de l'insolence qu'elle avait montrée en maintes circonstances. La baronne d'Oberkirch, en ayant eu connaissance à Strasbourg où elle se trouvait de passage, jeta ces lignes sur son livre de mémoires : « Mlle Bertin, si fière, si haute, si insolente même, qui Iravaillail avec Sa Majesté ; Mlle Bertin, étalant sur ses mémoires en grandes lettres : Marchande de modes de la Reine: Mlle Bertin vient de faire banqueroute. Il est vrai que la banqueroute n'est point plébéienne, c'est une banqueroute de grande dame, deux millions ! .C'est quelque chose pour une marchande de chiffons. Les petites maîtresses sont aux abois; à qui s'adresser désormais? Qui tournera un pouf ? Qui arrondira un toquet ? Qui inventera un nouveau juste ? On assure que Mlle Bertin cédera à toutes les larmes et continuera son commerce. On dit aussi qu'elle a été ingrate pour la reine, et que, sans cela, Sa Majesté ne l'eût point abandonnée dans son malheur, bien qu'elle fût occupée de tristes choses et d'intérêts plus graves. »

Là, vrai ! Mme d'Oberkirch n'aimait pas Rose Bertin. Ses façons, ses ridicules lui avaient déplu, nous le savons ; mais aussi le total de ses notes, à n'en pas douter. Mme d'Oberkirch, à demi allemande, n'était certainement qu'à moitié prodigue.

Quant à ce que la baronne ajoute au sujet de l'ingratitude de Rose vis-à-vis de la Reine, cela ne s'explique guère, et on ne comprend pas bien ce qui l'au-

rait occasionné. La Reine pouvait avoir « l'esprit occupé de tristes choses et d'intérêts plus graves » ; la pénible affaire du collier, si récente encore, devait, en effet, lui occasionner bien des soucis ; mais Rose Berlin était trop politique, trop fine mouche, pour indisposer pareille cliente, celle qui lui valait toutes les autres.

Rose Berlin avait trop souvent traité avec sans-gêne des clientes qu'il eût mieux valu accueillir avec plus de déférence et de souci du lendemain ; elle avait froissé trop de gens pour que la nouvelle de ses déboires n'ait pas été le signal de la revanche des langues, qui ne demandaient qu'à s'exercer à ses dépens.

Le bruit de la faillite se colporta donc fort vite ; il fut, comme on vient de le voir, le thème des potins de la société de Strasbourg où Mme d'Oberkirch se trouvait alors. Mais il est à remarquer que Mme Campan, dans ses Mémoires, n'en touche pas un mot ; cependant, Mme Campan était placée mieux que personne pour en avoir été, une des premières, informée.

Or, le dimanche 28 janvier, Rose se présenta à Versailles, sans pouvoir obtenir accès auprès de la Reine.

Cette nouvelle, en un pareil moment, fut, comme bien on pense, immédiatement répandue et commentée, et l'auteur des Mémoires secrets, se faisant l'écho des on-dit, écrivit : « Sa Majesté n'a pas voulu la voir et lui a fait refuser l'entrée de son appartement, ce qui met le comble à sa déroute. »

Si, au commencement de 1787, Rose Berlin eut du mal à se sortir d'un mauvais pas, si le bruit se répandit partout qu'elle avait fait faillite, il n'est nullement

surprenant qu'on en ait accueilli la nouvelle comme chose fort naturelle. N'avait-on pas vu les plus grands noms (lu commerce parisien, en aussi mauvaise posture ? Pagelle, la modiste en vogue à la fin du règne de Louis XV, celle-là même chez qui Rose avait débuté ; Gouttière, le fameux Gouttière, n'avaient-ils pas déposé leurs bilans? Et, à chaque instant, dans le monde du commerce comme dans la noblesse elle-même, ne se produisait-il pas de retentissantes banqueroutes. Sans compter celle du prince de Guéméné, dont il a déjà été question, le sieur Bourboulon, trésorier du comte et de la comtesse d'Artois, fit en mars 1787 une faillite de plus de cinq millions. A la même époque on signalait la banqueroute du sieur de Villerange, intendant des postes et relais, et, grande ou petite, chaque jour presque était marqué d'une faillite. Or, les Archives de la Seine, où ont été versés les dossiers et les répertoires relatifs aux faillites du temps, ne conservent aucune pièce, pas la moindre trace de celle de Rose Berlin.

Mais alors, que signifie donc tout le bruit fait autour de la faillite de la grande modiste ? Était-ce une manœuvre ? Certains de ses contemporains y crurent voir un coup monté par Rose elle-même, un bruit habilement répandu par elle pour forcer l'attention publique et aboutir ainsi à se faire ordonnancer les sommes qui lui étaient dues par la Cour.

Le libraire parisien, S. P. Hardy, qui tenait un journal des événements de ce temps, sous le titre : « Banqueroute simulée de la demoiselle Berlin, marchande de modes », écrivait le 31 janvier 1787 :

« Ce jour, on apprend que la demoiselle Bertin, mar-

Irii'-iiiOë

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(Bibliothèque Nationale .)

chande de modes de la Reine, en très grande vogue rue Saint-Honoré, où elle occupait une superbe boutique à renseigne de « la Corbeille galante » venait de déposer tout nouvellement au gretle de la juridiction consulaire, cloître Saint-Médéric, son bilan, autrement dit son état de la situation actuelle de ses atî'aires, d'après lequel, s'ilf allait en croire le bruit public, ses dettes montaient à une somme de trois millions, dont il lui était soi-disant dû deux par une personne qu'elle avait déclaré ne pouvoir nommer que dans quelque temps, sans déterminer aucune époque fixe. On prétendait que cette demoiselle Bertin était dans l'usage habituel, lorsque ses fournitures à la Cour se trouvaient portées à un certain taux, d'en venir à une sorte d'éclat pour obtenir quelque rentrée de fonds ; et que, notamment, dans cette dernière circonstance, elle avait obtenu à l'instant une ordonnance de quatre cent mille livres sur le Trésor Royal. »

Notons que le libraire qui sans doute ne s'occupait guère de chilfons, ignorait que Rose Bertin avait quitté la rue Saint-Honoré depuis plus de trois ans, et que jamais son magasin n'avait été à l'enseigne de la Corbeille galante mais à celle du Grand Mogol.

Cette banqueroute n'était donc qu'une comédie, que Rose Bertin d'ailleurs eût été parfaitement de force à monter. On vient de voir qu'elle en fut fortement soupçonnée par certaines gens. Quant à fallusion, qu'elle aurait faite, aune personne qui lui devaitdeux millions, étant donné son titre de fournisseur de la Reine et l'importance même de la créance, elle était trop transparente, pour qu'on n'accusât pas immédiatement Mais

rie-Antoinette de s'être, une fois de plus, laissé entraîner à des dépenses folles. Et c'est ce bruit revenu aux oreilles de la Reine qui explique celui qui courut de la disgrâce de Rose. Il explique que la Reine lui ait fait consigner sa porte.

Mais Rose était femme à se défendre, et à ne pas craindre de s'expliquer. Une pareille campagne, sournoisement menée contre la Reine, eût été bien hasardeuse, et le moins qu'en ait pu retirer la modiste était de voir liquider son compte à titre définitif.

Nous avons cependant la preuve qu'elle continua à fournir Marie-Antoinette. C'est donc qu'elle parvint à lui persuader que tout le bruit fait autour de cette affaire lui était étranger, et qu'il ne pouvait être que le fait de gens acharnés à discréditer la souveraine, comme celleci n'en avait que trop souffert déjà.

Si Rose Rertin avait été traitée parMarie^Antoinette, comme on en faisait courir le bruit, nul doute que, du coup, elle aui*ait vu déserter ses magasins par tout ce qui de près ou de loin tenait à la cour.

Or voici quelques noms de clients qui fréquentèrent sa maison en 1787, avec la date de livraisons qui leur furent faites : baron de Rozay et comtesse de Caradeus (13 mars); Mme Auguier (20 mars). 11 est à remarquer que Mme Auguier, sœur de Mme Campan, était personnellement attachée, comme femme de chambre, à la maison delà Reine. C'est cette même Mme Auguier qui se jeta par une fenêtre des Tuileries et se tua le 10 août 1792. Elle avait deux filles qui furent l'une la maréchale Ney, l'autre Mme de Rroc.

Citons encore la vicomtesse de Roulainvilliers (7 avril),

M. des Entelles (IG avril). Le 5 mai Rose livrait à la baronne de Serant, au Palais-Bourbon, un habit de présentation de 2.U00 livres pour la marquise de Nesles. Le 20 mai suivant, à Mlle Dillon, elle fournissait un bonnet de mariage de 39 livres.

La marquise de Guitry (15 juin), la marquise d'Agoult (28 juin), le comte de Custine (22 juillet), la comtesse de Laage, qui était dame d'honneur de la princesse de Lamballe (10 août), figurent aussi sur les livres de 1787, ainsi que la comtesse Gustave de Sparre pour laquelle, le 12 septembre, il y avait un grand habit de présentation de 3.000 livres.

Et enfin, nous mentionnerons encore la commande d'une corbeille de baptême de 1.200 livres faite par le baron de Staël pour le compte de la Reine de Suède.

Néanmoins, les beaux jours étaient passés.

Les dernières années de la monarchie. — Le déclin

DES AFFAIRES. LeS IMMEUBLES DE RoSE BeRTIN

Les caisses publiques se trouvaient en tel état, du fait de l'administration de M. de Galonné, que, le 8 avril 1787, lorsqu'il eut reçu l'ordre de donner sa démission, Marie-Antoinette, ayant eu connaissance de la situation, témoigna « ses regrets qu'on ne lui ait pas découvert plus tôt Tétat fâcheux des finances du royaume, parce qu'elle ne se seroit pas livrée à son goût pour des acquisitions et des dépenses qu'elle croyait pouvoir se permettre (i) ».

L'économie qu'elle fit sur ses atours commença à se faire sentir en 1788. En 1787, la comtesse d'Ossun avait été obligée de demander une ordonnance de 97.187 livres « pour, avec celle de 120.000 livres employée sur les états de la maison de la Reine, faire la somme de 217.187 livres à laquelle s'est élevée la dépense de la garde-robe de la Reine pendant l'année (2) ». En 1788

(1) Mémoires secrets.

(2) Archives nationales Oi,3792.

le crédit supplémentaire que la dame d'atours était obligée de demander ne s'élevait plus qu'à 70.721 livres et la somme totale de la dépense de ce chapitre à 190.721 livres.

Le 9 août parut un édit portant règlement des économies à effectuer dans les dépenses de la couronne. L'article 7 disait : « La réforme opérée dans la maison de la Reine est déjà portée à 900.000 livres. »

Il est bien évident qu'étant donnée la situation, Rose Rertin ne put continuer à tirer de la Cour les bénéfices qu'elle en avait obtenu au cours des années écoulées. Il lui fallut aviser et songer à réformer son train de vie, quoiqu'elle ne se ressentît pas immédiatement des conséquences des nouvelles mesures.

Les commerçants de Paris rivalisaient alors d'ingéniosité pour attirer la clientèle. Non seulement ils lui ouvraient des crédits illimités —et apprenaient souvent à leurs dépens où cela pouvait mener, — mais ils no savaient qu'imaginer pour lui présenter leur marchandise et l'entraîner à la dépense. Les boutiques, jadis obscures et mal éclairées, étaient devenues de petits salons, garnis de glaces où se reflétaient une profusion de lumières, et ornés de panneaux décorés et brillants de dorures. Tout cela nous semblerait encore bien pâle aujourd'hui, avec le progrès moderne, mais qu'on n'oublie pas que sous Louis XVI on était encore au siècle des chandelles, et qu'une boutique, dans la rue Richelieu ou la rue Saint-Honoré, représentait, à cette époque, tout ce que le luxe commercial pouvait présenter de mieux pour l'éblouissement de la clientèle.

Cependant Rose Berlin ne quilla pas ce quartier du

19g ROSE liËhtlN

Palais-Royal qui était le centre de la vie parisienne.

El, malgré ses déboires, et quoi qu'on en ait dit, elle demeura fournisseur de Marie-Antoinette.

Un des portraits de celle-ci, peint par Mme Vigée-Lebrun précisément en celte année 4 787, nous la représente coiffée d'un pouf en velours rouge de la façon de Rose, garni de fourrure, d'une écharpede gaze bordée de dentelle et d'un piquet de plumes blanches. Sur ce portrait, qu'on voit actuellement au palais de Versailles, Mme Vigée-Lebrun, dans ses Souvenirs, donne les détails suivants:

« La dernière séance que j'eus de Sa Majesté me fut donnée àTrianon oîi je fis sa tète pour le grand tableau dans lequel je l'ai peinte avec ses enfants. Je me souviens que le baron de Breteuil, alors ministre, élail présent, et que, tant que dura la séance, il ne cessa de médire de toutes les femmes de la Cour... Après avoir fait la tête de la Reine, ainsi que les études séparées du premier Dauphin, de Mme Royale, et du duc de Normandie, je m'occupai aussitôt de mon tableau auquel j'attachai une grande importance, et je le terminai pour le Salon de 1787. Après le Salon, mon tableau fut placé dans une des salles du château de Versailles, et la Reine passait devant en allant et en revenant de la messe. A la mgrt de xM. le Dauphin, au commencement de 1789, cette vue lui ravivait si vivement le souvenir de la perte cruelle qu'elle venait de faire, qu'elle ne pouvait plus traverser cette salle sans verser des larmes; elle dit alors à M. d'Angevilliers (Ministre des Arts et directeur des Bâtiments royaux) de faire enlever ce tableau; mais, avec sa grâce habituelle, elle eut soin de m'en instruire

aussitôt, en me faisant savoir le motif de ce déplacement. C'est à la sensibilité de la Reine que j'ai dû la conservation de mon tableau ; car les poissardes et les bandits qui vinrent peu de temps après chercher Leurs Majestés à Versailles, l'auraient infailliblement lacéré, ainsi qu'ils tirent du lit de la Reine qui a été percé de part en part ».

Grâce à cette circonstance également, l'une des créations de Mlle Rertin nous est restée ; et celle-ci a un intérêt particulier. On sait, en effet, que des ateliers de la modiste ne sortaient pas que des coiffures ; et que, si la célébrité de celle qui nous occupe venait plutôt de ses chapeaux et de ses bonnets, on garnissait chez elle, en outre, des habillements complets. Il ne faut pas s'attarder longtemps devant le tableau de Mme Vigée- Lebrun pour voir que le corsage et la robe de la Reine sont du même style et de la même façon que le pouf qui la coiffe.

Marie-Antoinette avait donc définitivement adopté ce genre de coiffure, « c'était son diadème favori », disait Bouilly qui, racontant sa présentation à la ReinCj nous apprend qu'elle portait ce jour-là un pouf en velours noir; ce furent à peu près les dernières modes auxquelles elle se tint, avant de ne plus coiffer que les bonnets de la prisonnière.

C'est encore Rose Bertin qui confectionna quelquesunes de ces coiffures dont la Reine devait recouvrir des cheveux blanchis dans l'angoisse de l'agonie royale.

Non, la Reine n'avait pas retiré sa confiance à sa modiste. Et si, un jour, elle put soupçonner ses intentions et se montrer méfiante à son égard, à la suite de

quelques racontars, c'était assez compréhensible à une époque, où elle avait le cœur meurtri par les insinuations perfides, les outrages continuels dont ses ennemis l'abreuvaient, et qui réussissaient peu à peu à la rendre tellement impopulaire, que ce fameux tableau, dont nous avons parlé, et dans lequel Mme Vigée-Lebrun Ta représentée, entourée de ses enfants, ne fut pas exposé dès l'ouverture du Salon qui s'ouvrit au mois d'août 1787, mais seulement quelques jours plus tard, tant on avait redouté les outrages de la populace.

En 1788, Mme Vigée-Lebrun peignait, une dernière fois, le portrait de la Reine pour le baron de Breteuil. Comme on l'a vu par ce qui précède, la Reine ne posa pas pour ce tableau, et l'artiste se servit des dessins qu'elle avait dans ses cartons. Sauf la couleur du corsage et du pouf qui sont en velours bleu, la coupe en est à peu de chose près la même que dans le grand portrait mis au Salon de 1787; cependant le pouf est dépourvu de fourrure.

La Reine, découragée, ne voyait plus la vie comme autrefois; et tout concourait en cette année 1787 à lui faire oublier le plaisir, à lui faire renoncer à ce qui jusqu'alors avait occupé son esprit. En juillet, lorsqu'elle perdit sa dernière fille, la petite princesse Marie-So4)hie-Hélène-Béatrix, âgée de onze mois, elle courut s'enfermer dans la paix de Trianon, où elle appela Mme Elisabeth par une lettre qui contenait plus de larmes que de mots: « Nous pleurerons sur la mort de ma pauvre petite ange, lui disait-elle. J'ai besoin de tout votre cœur pour consoler le mien ».

Alors, le règne des futilités et des chilfons était fini.

bien fini, et l'astre de Mlle Bertin pâlissait étrangement. Comme bien d'antres, elle était une victime des événements.

Le commerce subit, en effet, le contre-coup de tout ce qui se passa pendant plusieurs années. Pour en donner l'idée, qu'il nous suffise de citer ces lignes extraites du Journal politique ou Gazelle des Gazelles publié à Bouillon, sous la date de la seconde quinzaine de septembre 1789 :

« Les marchands de Paris commencent à se plaindre qu'ils ne vendent point, et qu'ils ne trouvent plus de crédit dans les manufacinres. Ce dernier fait est malheureusement trop vrai. Une autre particularité non moins affligeante, c'est que plusieurs seigneurs renvoient beaucoup de leurs gens ; il en est qui en ont renvoyé jusqu'à quarante. »

Ainsi les nobles, les gens riches restreignaient leur dépense par tous les moyens, et ce n'était pas, en présence d'une pareille situation, que pouvaient prospérer les commerces de luxe du genre de celui qu'exerçait notre modiste.

La malignité publique semblait, d'autre part, s'ingéniera la poursuivre, ce qui ne pouvait que porter au paroxysme l'irritabilité de son caractère.

Comme elle revenait d'Angleterre, où elle allait relativement souvent, et où elle possédait d'ailleurs un pied à terre, le bruit se répandit qu'elle avait été arrêtée et conduite à la Bastille. Le libraire Hardy, en rapportant la rumeur qui courait à ce sujet, le fait, sous la date du 2k janvier 1788, en intitulant cette nouvelle : « Les demoiselles Berlin et Lenoir, soi-disant mises à

la Bastille. Pourquoi ? » Ce qui n'indique pas que le sieur Hardy ait eu grande confiance dans cette nouvelle aventure imputée à Rose, et qu'il se contente de consigner en ces termes dans son journal :

« 11 couroit un bruit que les demoiselles Bertin et Lenoir, marchandes de modes de la Reine, venoient d'être arrêtées et mises à la Bastille, la première des deux à son retour de Londres où elle étoit allée soidisant faire emplette de rubans, de gazes et autres marchandises analogues à son commerce, qu'elle n'avoit pas apportées seules, mais accompagnées d'un certain nombre d'exemplaires de plusieurs imprimés de la plus grande force contre Sa Majesté, dont elle avoit été sollicitée de se charger en Angleterre, par la dame de Lamotte, avec laquelle elle avoit eu l'imprudence de s'aboucher, pour les faire passer en France, et les y distribuer; projet que des délations secrètes, antérieures à son arrivée dans la capitale, avoient fait échouer dans tout son entier. On vouloit aussi que la détention d'un libraire, arrêté depuis-peu rue de la Barillerie, eût quelque rapport à l'affaire des demoiselles Bertin et Lenoir (1). »

Le libraire Hardy nomme encore la demoiselle Bertin, marchande de modes de la Reine, preuve que les iiîcidents qui s'étaient passés un an plus tôt à propos de la soi-disant faillite n'avaient rien changé à sa situation de fournisseur attitrée de la Cour.

En somme l'histoire de l'arrestation de Mlle Bertin était de la pure fantaisie. Cependant il n'y a pas de

(1) Bibl. nat., Ms. français 6686.

fumée sans feu. L'importation clandestine du mémoire de Mme de Lamotte avait bien eu lieu. La police avait réellement mis la main sur la personne qui paraissait être cliargée de l'introduire en France. Pourtant^ ce n'était pas Mlle Bertin, non plus que Mlle Lenoir qui avaient été arrêtées, mais bien une autre marchande de modes, nommée Henriette Sando qui demeurait rue des Haudriettes, n° 5, à l'enseigne : A a goût de la cour. Elle fut arrêtée sous le nom de comtesse Anselme. Elle était liée avec plusieurs femmes de la Cour. « On a trouvé parmi ses papiers, dit l'auteur de la Bastille dévoilée, beaucoup de lettres d'elles, remplies d'expressions affectueuses : c Mon cœur, venez me voir, je vous enverrai ma voiture. — Voulez-vous aller au spectacle ? Je vous donnerai ma loge. » Le motif de tous ces petits soins venoit de ce qu'il étoit dû à Mlle Sando, et qu'on cherchoit à la payer en complimens plutôt qu'en argent. » La personne qui subit la prison en même temps qu'elle n'était que sa femme de chambre, la nommée Mangin. Elles furent rendues à la liberté trois mois après leur incarcération, le 8 avril 1788.

Le mémoire de Mine de Lamotte, cause de toute cette affaire, était fort rare alors, mais depuis il est devenu fort commun. Mme Campan dit qu'elle en a vu dans les casiers de la Reine un manuscrit qui avait été apporté de Londres et portant des corrections de la main de M. de Galonné, dans les endroits où l'ignorance des usages de la Cour avait fait commettre à Mme de Lamotte de trop grossières erreurs. Pendant ce temps, la Reine continuait à s'occuper de réduire sa dépense. Le 16janvier 1788, un édit portant suppres-

sion de charges dans sa maison pour 1.206.600 livres avait été publié. On remarqua que Marie-Antoinette affectait une simplicité de plus en plus grande. Le 23 juin notamment, comme elle était venue visiter les Invalides, le bruit se répandit que sa mise des plus modestes faisait un contraste frappant avec celles de Mme Royale, de Madame et de Mme Elisabeth qui raccompagnaient et qui étaient dans des costumes de la plus grande cérémonie, ce que le libraire Hardy ne manque pas de relater dans ses mémoires.

Rose continuait cependant, bien que sur une moins grande échelle, à faire des affaires un pou dans toute l'Europe. Elle livrait à une cliente anglaise un bonnet h V ordre de la Jarretière. Elle habillait la duchesse de Wurtemberg qui, avant d'être épousée par le duc, en 1786, avait été longtemps sa maîtresse et était connue sous le nom de comtesse de Hohenheira. C'est d'elle que Marie-Antoinette parlait dans une lettre qu'elle écrivait" à Marie-Thérèse le 27 février 1776, en disant que le duc « traîne partout sa maîtresse, qui est une comtesse d'assez mauvaise mine ». Rose faisait encore toutes les fournitures relatives à la toilette de Mlle de Luxembourg, lorsqu'elle épousa M. de Cadaval, ainsi que de Mme de Luxembourg à propos de cette cérémonie. Pour Mlle de Luxembourg, la robe d'accord était de 1.359 livres, la robe de noces (une robe turque) de 4.556 livres dont 980 pour la couturière, la robe de lendemain de 1.593 livres dont 84 pour la couturière, des poufs, des toquets, des chapeaux de paille variant de 39 à 200 livres.

Et comme, dans la haute société, on n'avait pas en-

core cessé de recevoir, la modiste avait de temps; à autre à garnir des robes de bal. Un liabit de bal pour Mme de Rochefort livré en février valait 637 livres.

La situation tinancière de Mile Rose, devenue évidemment beaucoup moins brillante qu'elle ne l'avait été, n'était pas encore à cette époque si mauvaise en somme, puisqu'au cours des années 1788 et 1789, elle lit d'imi)ortants placements de fonds sur des immeubles parisiens.

Elle achetait le -23 février 1788, dans la nie du Mail, une propriété pour le prix de 287.700 livres (1). Cet immeuble, qui se trouvait situé vers le milieu de la rue, au n** 43, aujourd'hui le n° 27, était occupé par le Bureau général de transport et était connu sous le nom d'Hôtel des Chiens. Ce bureau de transport était une compagnie autorisée pour le transport intérieur de ballots, paquets, meubles et marchandises d'un quartier de Paris à l'autre, quelque chose comme l'entreprise des colis postaux, telle qu'elle existe de nos jours. En outre le Guide des Amateurs et des Étrangers voyageurs à Paris, publié en 1787, donnait sur cette agence les renseignements suivants :

« Les étrangers et les personnes de province qui font partir avant eux leurs effets ou marchandises, faute de savoir en quel endroit de la ville ils logeront, pourront, avec une lettre d'avis, adresser leurs effets en droiture à M. V. de Vallon, directeur général du Rureau de transport intérieur de Paris, rue du Mail, n'' 43. »

Ceci vous explique pourquoi Rose Rertin, encombrée

(1) Archives de la Seine. Minutes des lettres de ratifications n» 2369.

du provincial gauche et emprunté qu'était le jeune de Chateaubriand, lorsqu'elle arriva avec lui de Rennes, l'avait amené tout droit dans cette rue du Mail ; c'est qu'elle pouvait lui indiquer, à deux pas de son hôtel, l'endroit où il devrait se rendre pour se faire délivrer son bagage.

L'année suivante, Rose Bertin faisait encore l'achat d'un immeuble important de la rue de Richelieu.

Le 27 janvier 1789, M. Bochart de Saron avait été nommé premier président du Parlement; et, à ce titre, il avait droit d'être logé au Palais. Il quitta donc la maison qu'il habitait rue de Richelieu et la mit en vente. Cette maison avait été construite vers 16/i0 par Charles de Pradines. Elle existe encore sous le n° 26. En 1823 elle fut acquise par le célèbre acteur Charles- Gabriel Potier, qui donna son nom au passage Potier qui met en communication, en traversant l'immeuble, la rue de Richelieu avec la rue Montpensier (1). Rose Bertin se rendit acquéreur de cette maison le 24 du mois d'avril 1789, moyennant la somme de cent quatre-vingt mille livres. L'acte de vente portait :

« Vente devant M^ De la Cour, notaire à Paris, du vingt-quatre avril 1789.

« Par Monseigneur Jean-Raptiste-Gaspard Bochart de Saron, premier président au Parlement de Paris, y demeurant à l'hôtel de la première présidence, enclos du Palais.

« A demoiselle Marie-Jeanne Bertin, marchande de

(1) Potier débuta au théâtre qui avait été fondé sur le boulevard du Temple par Beaurivage sous le nom de Théâtre des Associés et qui, sous la direction de Prévost, en 1799, avait pris celui de Théâtre sans prétention.

LES DERNIÈRES ANNÉES DE lA MONARCHIE 2'07

modes de la Reine, demeurant à Paris, rue de Richelieu... »

Cette pièce officielle, mentionnait encore le titre de marchande de modes de la Reine, que réclamait l'adjudicataire. Cela ne suffirait-il pas à infirmer tous les bruits malveillants qui couraient sur son compte depuis deux ans, si nous n'en avions pas déjà d'autres preuves ? Rose Rertin opéra donc un nouveau déménagement et quitta la maison de M. de Maussion, pour transporter son commerce dans celle qu'elle venait d'acheter au président Boohart de Saron.

« La devanture de sa boutique avec ses trois arcades à la romaine, style Louis XVI, a été conservée par la gravure, bien qu'elle n'offrît rien qui puisse nous sembler remarquable (1). »

Au mois d'août suivant elle y était définitivement installée; mais le prix d'achat ne fut pas immédiatement versé, et, lorsqu'on 1793 le séquestre fut mis sur les biens de Bochart de Saron, elle était encore créancière de 100.000 livres environ. Pour se libérer elle avait même passé un acte dont on trouve mention dans les dossiers du séquestre, conservés aux Archives (2) et dont voici les termes :

« Je soussigné, directeur de l'agence des droits d'enregistrement et domaines nationaux y réunis, chargé de l'Actif des Émigrés, reconnois que le citoyen Duchatel, chef du bureau de l'Actif et du Passif des Émigrés, m'a remis un contrat de vente par Jean-Baptiste-Gaspard

(1) ViTU, la Maison mortuaire de Molière, Paris. 18S0.

(2) Archives Nationales, série T., 1604, n» 53.

Bocbai't de Sarron, mort par la loi dernière à Paris,

rue section de .

« A Marie-Jeanne Bertin, d'une maison sise rue de la Loi et portant Constitution de quatre mille quatre cent ivres de rente perpétuelle au profit dudit Bocliart pour restant du prix de la ditte maison.

« A Paris, ce 28 prairial l'an deuxième de la République française une et indivisible. Signé : Gentil. » Alors les événements commençaient à se précipiter. Dans les premiers mois de 1789 rien cependant n'aurait pu faire prévoir l'importance du mouvement qui allait se produire. « On avait cependant vu briller depuis plusieurs mois les éclairs précurseurs de l'orage, mais personne ne le pressentit, a écrit te comte Louis-Pliilippe de Ségur. On croyait que des réformes salutaires termineraient les embarras passagers qu'éprouvait notre gouvernement. C'était une époque d'illusions... » Cependant quelques étrangers trouvaient prudent de quitter la France, comme le prouve cette lettre, que la comtesse Razomowsky écrivait de Genève à Rose Bertin, le 10 janvier 1789, et dans laquelle nous trouvons ces mots : « Vos troubles de Paris m'ont cruellement chassée de votre royaume, ce qui m'afflige, mais j'espère que je ne tarderai pas à y revenir (1) », et la comtesse terminait en transmettant à Mlle Bertin mille amitiés de la part de son mari. Ces troubles-là n'étaient rien encore.

En effet, il n'y avait aucun changement dans les habitudes de la Cour, où le cérémonial habituel conti-

(1) Collection J. Doucet. Rose Bertin, Dossier n" 592'»*s.

f Bibliolhl'qur Xatiotiale ■)

MA1',I]:-ANT()1N1:TTI-: (en rob.' sur paiiiiT.) (D'apiùs 11' ik'ssiii lie Li; ('.i.i;i!i;, giavc par Le IjKav.)

niiait à être observé. C'est ainsi que le 20 janvier 1789, Rose fournissait à la duchesse douairière d'Harcourt un habit de cérémonie destiné à la duchesse de Croy qui devait être présentée à la Reine (1).

L'insouciance était telle, dans certaines familles, que, malgré les avertissements qu'apportaient journellement les événements politiques, le langage des journaux et le bruit de la rue, on continuait à s'amuser, à rire, à jouir de l'existence, comme si rien ne la menaçait. « Un des salons à la mode les plus goûtés des jeunes dames, écrit Mme de Laage dans ses Mémoires^ étoit celui de lady Kerry. La bande joyeuse s'y donnoit rendez-vous deux fois par semaine pour jouer au creps et au cavagnole. » Et c'était une partie de la clientèle restée fidèle à Mlle Rertin qui s'y retrouvait. Lady Kerry était du nombre, la comtesse de Laage également; et entre deux parties on y devisait encore de la coquetterie à la mode, et l'on pensait à parer de bonnets audacieux ou jolis des têtes dont la Révolution naissante avait compté les jours.

Il y avait un peu partout des bals et des fêtes. La marquise de Menou, au commencement d'avril, avait prié à danser la plus brillante société. La comtesse de Laage, de goûts plutôt simples, se demande si, « au milieu des dames parées de colliers de diamants et de guirlandes de fleurs tout au travers des robes », elle y passera inaperçue « avec un habit blanc tout uni, un bandeau de perles, une seule grande plume blanche et un collier de velours noir. » Huit jours plus tard, le duc de

(1) Collection Doucel id., Dossier n" 208.

210 ROSE RERTIN

Dorset donnait une fête à l'occasion du rétablissement du roi (l'Angleterre, Georges III (1), et Mme de Laage y paraissait dans la même toilette avec seulement deux plumes de plus sur la tête.

Enfin les États Généraux étaient convoqués. Le 4 mai eut lieu la procession des trois ordres à Versailles. Mme de Laage avait prêté son habit de présentation à Mme de Polastron. Au milieu des grands habits dont un grand nombre sortaient des ateliers de Rose, celui-là, qui y avait été également confectionné, u brillait », écrivit-elle, à régal des neufs du jour.

Elle nous donne aussi une brève description de la toilette que portait Marie-Antoinette pour paraître à la cérémonie du lendemain 5 mai : « La Reine était mise à merveille ; un seul bandeau de diamants, avec sa belle plume de héron, l'habit violet et la jupe blanche en pailleté d'argent. Le Roi portait le Régent à son chapeau. »

Ce fut la prise de la Bastille qui marqua réellement le début d'une ère nouvelle pour la politique intérieure comme pour la mode. Finis les poufs et les bonnets au lever de la Reine, fini le lUxe et l'originalité des accoutrements. On porta des bonnets à la Bastille^ décorés de la cocarde nationale, et on mit des bonnets

(1) Georges III avait subi au printemps de 1788 les premières atteintes de la maladie mentale dont il devait soufl'rir jusqu'à la fin de sa vie. La déclaration d'indépendance des colonies anglaises en Amérique avait surexcité une irritabilité préexistante. Au mois de décembre 1788, la crise avait pris une tournure des plus graves; mais, peu à peu, cependant, Georges III se rétablit, et, le 10 mars 1789, il put reprendre l'exercice de ses fonctions. C'est cet événement, qualifié heureux, que célébrait par une fête l'ambassadeur d'Angleterre en France, John Frederick Sackville, duc de Dorset (ambassadeur de 1783 à 1789).

à la citoyenne en gaze blanche, d'une simplicité antique. La toile de Jouy triomphait définitivement des étoffes de soie; ce n'était plus du fait d'un caprice royal, mais de la volonté populaire.

Le sceptre de la mode échappait aux mains de celle qui l'avait si longtemps tenu, et qui, épouvantée, voyait^ de jour en jour, grossir son passif. De petites bourgeoises, des femmes du peuple ne se seraient pas aventurées dans des magasins réputés pour l'élévation de leur tarif. Nous avons vu que déjà de grandes dames étrangères avaient jugé prudent de quitter la France. Prudence ou couardise, la noblesse (rançaise ne tarda pas à en faire autant. Cédant aux instances de la reine en personne, la duchesse de Polignac émigrait pour l'Allemagne dans la nuit du 16 au 17 juillet; le 8 août, on signalait le passage à Bonn de la princesse Louise de Condé en route pour Coblentz avec la princesse de Monaco et la marquise d'Autichamp; le 5 septembre la comtesse d'Artois partait pour Turin; la noblesse de France s'éparpillait aux quatre coins de l'Europe; Londres, Bruxelles, Worms, Manheim, Strasbourg, plusieurs autres villes voyaient affluer les émigrés; et un vide inquiétant, que Thistoire ne saurait juger avec trop de sévérité, se faisait autour du couple royal.

Comment un commerce de luxe eût-il pu demeurer prospère dans de telles conditions? Dans le magasin de plus en plus déserté, devant la porte duquel les carrosses arrêtés se faisaient rares, l'active commerçante, pour la première fois de sa vie, trouvait le temps de reviser ses livres de comptes et d'y pointer les commandes qui, depuis des années, demeuraient impayées.

sans qu'elle ait pu, pour la plupart de celles-ci, s'occuper d'en poursuivre le remboursement. Rose Bertin, comme une rentière, pouvait alors, assise derrière ses vitres, perdre une heure à regarder tomber la pluie.

Royaliste par conviction comme par intérêt, la modiste de la Reine ne pouvait plus suivre dans leurs fantaisies les innovations qu'apportaient dans les modes du jour les tragédies de la veille. Ce n'est pas elle qui eût pu mettre à son étalage les rubans vendus par une modiste de ses voisines, au lendemain du massacre de Foulon, dont la tête venait d'être promenée dans Paris. On lit à ce sujet dans les souvenirs de la comtesse d'Adhémar : « Une marchande de modes de bon goût (je lui ai entendu donner cette qualification, on la nommait la Gautier, elle logeait à Tangle des rues Neuvedes-Petils-Champs et Richelieu) mit en vente des rubans sang de Foulon. Ils firent fureur. Le mot est vrai encore. »

« Après la prise de la Bastille, ces dames portaient des boucles d'oreilles et des bagues faites avec des pierres enchâssées dans de l'or. On appelait cela des bijoux à la constitution (1). »

« Palloy, chargé de la démolition, fît sculpter sur des pierres de cet édifice de petites Bastilles qu'il envoya à chaque chefli-eu de département (2) » et, pendant plus d'une année, tous les arts s'empressèrent de célébrer la prise de la Bastille.

La situation de Rose Bertin, de moins en moins brillante, n'était pas encore tout à fait désespérée. Ne gar-

(1) Roussel d'Epin'al, le Château des Tuileries, t. II.

(2) Jd. (note).

dait-elle pas sa clientèle étrangère? En 1790, nous relevons sur ses livres les noms de la marquise de Castel Fuerte, une Sicilienne, celui de la princesse russe Lubomirska, alors à Genève, etc. N'avait-elle pas encore, en France même, des clients qui n'avaient point émigré? A Abbeville, par exemple, la marquise de Crécy, la baronne Duplouy, Mme d'Hautcourt, lui demeuraient fidèles; de grandes dames, comme la présidente d'Ormesson, étaient toujours à Paris. Le 5 juillet 1790, Rose Bertin confectionnait encore un grand habit pour la vicomtesse de Preissac, qui allait être présentée à Marie- Antoinette. La vicomtesse de Preissac devait émigré r l'année suivante en Angleterre et y mourir, laissant impayé l'habit de présentation qui valait 1.218 livres, somme que Rose Bertin ne put jamais réussir, comme bien d'autres d'ailleurs, à recouvrer.

Celte présentation fut une des dernières qui eurent lieu à la Cour; et l'habit de Mme de Preissac le dernier de ce genre qui sortit des ateliers de la rue de Richelieu. Par contre on y chiffonnait des « cocardes nationales ». Il s'en lit un assez grand commerce pendant cette année 1790 et les suivantes.

Le Cabinet de modes du 5 novembre 1790 constatait, non sans une arrière-pensée mélancolique : « Nos mœurs commencent à s'épurer; le luxe tombe. » Le rédacteur avaient conscience des excès où les modes avait entraîné la société du dix-huitième siècle, et en cela il montre un esprit judicieux et clairvoyant ; mais cet abandon des habitudes de luxe ne pouvait être que préjudiciable aux intérêts de tout un commerce qui occupait à Paris dinnouibrables ouvrières, remuait dimpor-

tants caj)ilaux et justifiait Texistenco de journaux spéciaux du genre du Cabinet de modes.

Au mois de mars 1790, le Roi et la Heine, jugeant que la situation s'aggravait, pensèrent qu'il serait politique d'intéresser à la cause de la monarchie quelquesuns des députés les plus en vue des États Généraux, notamment Mirabeau. Des démarches, auxquelles le comte de La Marck et l'ambassadeur d'Autriche, Mercy- Argenteau, furent intimement mêlés, commencèrent. Si on pouvait en croire l'auteur des Souvenirs de Léonard, celui-ci, ainsi que Rose Bertin, auraient été employé à ces négociations. On sait comme il faut avoir foi dans toutes les histoires que contiennent les soidisant Souvenirs du coiffeur de la Reine, cependant il faut admettre que Mme Campan et Mlle Bertin, et Léonard lui-même qui se vante, purent non pas jouer un rôle capital, mais avoir dans cette affaire l'occasion d'éclairer la Reine sur la situation politique, sur tout ce qu'on répétait en ville, sur tout ce qu'on savait par la rumeur publique qui ne pénétrait pas jusqu'aux souverains, parce que trop de gens autour d'eux, avaient intérêt à en étouffer le bruit. «La Reine, est-il dit dans les So«yenirs, avait eu par Mme Campan, par Mlle Bertin et par moi quelques données sur l'admission de Mirabeau dans l'intimité du duc d'Orléans. » Le rôle que Mlle Bertin put jouer dans celte affaire se borna évidemment à éclairer la Reine, qu'elle approchait si facilement, sur ce qui se passait; elle causait si souvent et si familièrement en somme avec Marie-Antoinette ; elle avait, avec cela, trop de bon sens, pour que, tout en faisant un essayage, tout en chiffonnant un ruban, elle ne lui ait

pas trahi ses angoisses, répété ce qu'on disait de tous les points. Ses confidences, ses conversations déterminèrent, en partie tout au moins, la décision prise par la Reine, de chercher un appui, pour la monarchie, auprès du tribun qui semblait alors tout-puissant.

Des conférences eurent lieu entre Mercy et Mirabeau chez La Marck à l'hôtel Charost, rue du faubourg Saint- Honoré. Marie-Antoinette de son côté recevait La Marck dans l'appartement de Mme Thibaut, sa première femme de chambre. « Mme Thibaut, a écrit La Marck, était une bonne vieille femme, vêtue aussi simplement que la femme de chambre la plus ordinaire. Quand elle parlait de la Reine, elle disait : Ma maîtresse. » Elle liit du voyage de Varennes, et s'efforça de préparer Tévasion du Temple. C'était une femme dévouée, et cliente ellemême, cliente modeste, de Rose; c'est par elle bien certainement que celle-ci se trouve mêlée à quelques démarches confidentielles, au sujet de ces pourparlers délicats. Mais ce fut tout, le rôle de la modiste se borna là.

Au cours de cet été de 1790, la Reine fit une excursion à Rellevue. Cette excursion eut lieu avec une escorte de garde nationale. La comtesse de Roigne raconte qu' '< elle était en Pierrot de linon blanc, brodé en branches de lilas de couleur, un fichu bouffant, un grand chapeau de paille, dont les larges rubans de lilas flottants se rattachaient par un gros nœud à l'endroit où le fichu croisait. »

Mais, autour de la Reine, les courtisans se faisaient de plus en plus rares. On évitait de se montrer aux Tuileries; et les sentinelles qui veillaient aux portes du

jardin, avaient reçu des consignes : Interdiction d'y pénétrer à quiconque ne portait pas la cocarde nationale, « la cocarde nationale, dont souvent la petitesse échappait au regard, ou que le mépris plaçait sous une toufle de rubans », a dit l'Anglaise Hélène Willams. Alors le garde, d'un ton brusque criait : « Citoyenne, votre cocarde! » et quand la cocarde ne se trouvait pas, il n'était pas permis de pénétrer au jardin des Tuileries. Le commerce des cocardes était le seul que les événements faisaient prospérer. Mais le profit à en tirer était maigre.

11 est vrai qu'il y avait des gens qui ne cachaient pas leurs cocardes, bien au contraire. En avril 1791, ne lisait-on pas dans le Journal de la cour de la ville : « On ne conçoit rien à la coquetterie des aristocrates qui font faire des cocardes nationales d'une grosseur et d'un prix si considérables qu'on en voit des grosses comme des choux, et qui coûtent au magasin desTrois- Pigeons, dix-huit francs la pièce. » Chez Rose Bertin, où il s'en vendit un certain nombre, toutes n'atteignirent p:is un tel prix : le 24 mars 1790, la comtesse de Conway en payait une 7 Hvres; la comtesse Gentinne, le 19 février 1791, en commandait une de 6 livres ; la comtesse Gouvernet y mettait 9 livres ; et le 1 /i mars 1 792, Vestris, le fameux Vestris, de l'Opéra, pour la, même somme, s'en faisait confectionner une de ruban de satin violet, rose et blanc, ce qui était un peu fantaisiste.

Bien des femmes, qui n'avaient pas de convictions politiques, arboraient cette cocarde par coquetterie ; elles étaient si Jolies sous le soleil, les trois couleurs; or, pendant le printemps de 1791, on profitait d'un ciel

(Miisi''e Carnavalet.)

« LA JEUNE SOPHIE montrant à son favori le rendez-vous du plaisir au Théâtre des Variétés amusantes; pour jouir de ce brillant spectacle, elle est habillée d'un juste à la Suzanne de Figaro ».

(Dessiné par Watteau, gravé par Bacquay.)

magnifique : « vers les premiers jours d'avril 1791 , le temps était superbe, l'air chaud (1), » et il y avait foule sur les promenades, aux Champs-Elysées, aux Tuileries, partout où l'on aimait à se montrer.

A cette époque, la Reine, que des préoccui)ations autrement graves éloignaient de tout ce qui avait fait sa distraction et son agrément pendant si longtemps, donnait ses commandes à la demoiselle Noël, à la demoiselle Mouillard, à la dame Pompey (2) et à la dame Eloffe ; celles-ci cependant ne paraissent pas lui avoir vendu autre chose que des rubans, des fichus, des écharpes et quelques bonnets; ces modistes étaient plutôt chargées de réparations et de menus travaux; la modiste Rose Berlin, le couturier Sarrazin, tailleur du Roi, demeuraient les fournisseurs en titre de la Cour, et les commandes un peu importantes leur étaient uniquement réservées.

La Reine n'avait toujours pas abandonné Mlle Berlin. Toutes les histoires qu'on avait racontées, tous les bruits qui avaient couru, n'avaient été que de la pure fantaisie. Nous le répétons une fois de plus, parce que nous avons eu entre les mains le « Mémoire des fournitures faites à S. M. la Reine Marie-Antoinette par Mlle Berlin depuis le l""" janvier 1791, jusqu'au 10 août 1792 (3). » L'existence de ce mémoire est la preuve irréfutable que la disgrâce de la modiste n'était qu'une invention. L'avocat des héritiers Bertin, M® Grangeret,

(1) Comtesse d'Adhémar, Souvenirs sur Marie-Anloinette, t. IV.

(2) Mme Pompey, rue de l'Orangerie à Versailles, était déjà marchande de modes de la Reine en 1784. Arch. nat. Prévôté de l'hôtel, série O' 3704.

(3) Collection de M. J. Doucet. Dossier 596.

a établi un état récapitulatif des fournitures faites et des sommes payées depuis Tannée 1788 jusqu'au 10 août 1792, qui nous fixe on ne peut plus exactement sur la dépense de la Reine pendant cette période.

La pièce suivante (1) nous semble donc intéressante à reproduire à ce point de vue :

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