TIMOTHÉE D'EON DE BEAUMONT
D'après la peinture de Dicp.evx, gravée par Cathelin.
l'ère des extravagances (1774-1777) 89
donné une si visible habitude, qu'elle ne me coûte plus rien. 11 me sera cent fois plus facile d'être modeste et obéissante...
« Après le ciel, le Roi et ses ministres, Mlle Bertin aura le plus de mérite à ma conversion miraculeuse.
« Je suis, avec un profond respect, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur.
« Le chevalier d'EoNpour peu de temps encore. »
Le chevalier, on le voit, était dès le premier jour au mieux avec la modiste; il est d'ailleurs écrit dans les Mémoires secrets, sous la date du 7 septembre 1777 : « On sait qu'on lui garnit deux robes chez la demoiselle Bertin, la marchande de modes de la Reine, et qu'il a déjà soupe chez cette ouvrière une fois habillé en homme, et l'autre vêtu en femme, sorte d'accoutrement dans lequel il a fort mauvaise grâce. Quoi qu'il en soit, tout concourt à confirmer que son vrai nom seul est le féminin. »
L'auteur des faux Mémoires de Léonard, qui furetait dans toutes les relations et mémoires du temps, pour y prendre ce qu'il pouvait trouver d'anecdotes à glaner, ne manqua pas de relater le fait, en l'agrémentant selon sa fantaisie, et en y mêlant son personnage, dont la présence est rien moins que prouvée en cette affaire, attendu que le perruquier-coiffeur qui fut chargé d'accommoder au chevalier une « coiffure à triple étage » ne fut pas le célèbre Léonard, mais un artiste capillaire moins réputé, le sieur Brunet, qui exerçait à Versailles, où il demeurait rue de la Paroisse. Toujours est-il que l'auteur des Mémoires fait ce récit assez amusant de la réception du chevalier d'Eon par « l'ouvrière » de la Reine :
« Dans les derniers jours d'août, Mlle Berlin m^engagea à souper chez elle pour le lendemain; me prévenant que je me trouverais avec un convive. Je me rendis donc le jour suivant chez mon amie, et j'y trouvai, en eiret, un officier de dragons, assez laid de figure, mais parfaitement fait, et dont la conversation facile, brillante, universelle annonçait un homme d'un mérite fort étendu... Je crus que le dragon... avait sollicité la main de la marchande de modes, et que celle-ci se disposait à se laisser conduire à l'autel... Plusieurs fois, dans des échappées d'entretien, pendant que les domestiques faisaient le service, je demandai à mon amie dans quel but ce monsieur était là. Mlle Bertin, répondant à ma question par une autre, demanda dans quel but je lui disais cela. Et je répliquai niaisement : « Pour rien ! » Enfin, la mystérieuse modiste finit par me dire : « Demain, Monsieur Léonard, vous connaîtrez le mot de cette énigme... Je vous attendrai encore à souper. »
« Le jour suivant..., je me rendis chez Mlle Bertin... Cette fois, mon amie n'avait pas pour convive le capitaine de dragons, mais bien une grosse, grande, laide dame qui, du reste, ressemblait beaucoup à l'officier de la veille... « Allons, pensai-je, c'est la mère du prétendu... »
« Eh bien, Monsieur Léonard, me dit Mlle Bertin en riant, est-ce que vous ne nous confierez pas le motif de votre préoccupation ?
— « Je présume, Mademoiselle, que vous le soupçonnez un peu.
— « Sans doute ; mais, mon ami, pour un homme attaché à la cour, vous êtes bien peu au courant de ce qui
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s'y passe, si vous ne savez pas que jeudi dernier, on présenta au Roi M. le chevalier d'Eon, dont, par ordre de Sa Majesté, j'ai dû m'ettorcer de faire une femme, — au moins par l'iiabit. Lorsque, liier matin, en traversant mon magasin, vous me demandâtes pour qui étaient les robes que mes demoiselles garnissaient avec tant de célérité, j'aurais pu vous répondre : Pour un capitaine de dragons ; et, Mme la Chevalière vient, pour la première fois, d'endosser les habits de son sexe... »
Il y a certainement pas mal de fantaisie dans ce récit, et, pour le moins, une inexactitude, attendu que le chevalier d'Eon n'avait pas été présenté au Roi ; mais il est certain qu'il avait bien réellement accepté les invitations de la modiste, dont il paraissait priser la conversation, sans pour cela attacher à cette relation d'autre importance ; cet homme n'était pas de ceux dont on fait les Don Juan, et il y avait des aventures qu'il était certainement le dernier à rechercher.
Mais, s'il paraissait satisfait de la modiste, il l'était moins de se voir contraint à accepter ses offices, et peu content de porter les vêtements féminins auxquels les ouvrières de Rose travaillaient si fiévreusement à son intention. « C'est un habit de deuil que je vais porter et non un habit de fête, écrivait-il au comte de Vergennes. Je veux bien me vouer au malheur, mais non au ridicule. »
Il quitta Paris, alla passer quelque temps à Tonnerre où vivait sa vieille mère, et où il arriva le 2 septembre pour y séjourner un mois et demi. Pendant ce temps, Mme Barmant lui baleinait des corsets, et Rose Bertin
surveillait la confection de la toilette qu'elle devait lui livrer. Mais, comme il tardait à revenir, elle lui mandait que sa présence était indispensable pour l'essayage ; il se décida à rentrer à Versailles. Ce fut, comme il l'écrivit, dans des papiers qui ont été conservés, le 21 octobre 1777, qu'il reprit « sa première robe d'innocence pour paraître à Versailles, comme il avait été ordonné par le roi et ses ministres, » une semaine après son retour de Bourgogne.
La robe qu'il endossait ainsi était une robe noire, une « robe de deuil », comme d'Eon écrivait au comte de Vergennes, et comme le constate un rédacteur de V Espion anglais qui écrivait : « Elle est en robe noire, comme veuve du secret de Louis XV... Elle a la gorge couverte jusqu'au menton pour qu'on ne s'aperçoive pas si elle en manque. » C'est ainsi que le 23 novembre, il parut à Versailles. Mais il ne s'habituait pas facilement à ce nouveau costume, comme le prouve la lettre qu'il écrivait à son ancien colonel, le marquis d'Autichamp, et dans laquelle il lui disait: « La perte de ma culotte de peau m'est très sensible. Jamais jupe de soie ou de fil d'or ou d'argent, quoique faite par Mlle Bertin, ne pourra me consoler. »
Mlle Bertin ne demeura cependant pas le fournisseur attitré de la chevalière d'Eon, qui, avec des ressources plutôt modestes, trouvait son profit à s'adresser à une modiste dont les prix étaient plus abordables et, connue sous le nom d'Antoinette Maillot, dont la femme d'un de ses amis, M. Falconnet, avocat, lui avait fourni l'adresse, rue Saint-Paul à Paris.
D'Eon, qui n"était pas une coquette, préférait à la ré-
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putation de la grande modiste de la reine, de moindres tarifs. Il ne tenait à suivre la mode que de loin ; ce n'était pas lui qui allait modifier constamment sa mise et peu lui importaient les inventions nouvelles.
En cette fin de 1777 on en était à la coiffure aux Insurgeas. « C'étoit, dit Fauteur des Mémoires secrets, une allégorie soutenue des divisions de l'Angleterre avec l'Amérique. La première étoit représentée sous la forme d'un serpent si parfaitement bien exécuté, que dans un comité tenu chez Mme la marquise de Narbonne, dame d'atours de Mme Adélaïde, il fut décidé qu'on ne pouvoit adopter cet ornement, qu'il étoit trop propre adonner des attaques de nerfs. En conséquence, l'ouvrière se retranchoit à le vendre aux étrangers jaloux de nos nouveautés ; il avoit été proposé d'en faire l'annonce dans les papiers publics, mais le gouvernement toujours sage et circonspect l'a défendu. On va le voir par curiosité chez l'auteur. »
On fabriquait aussi des Bonnets à Vhérisson. Rose Berlin en expédiait un, entre autres, à Stockholm, à l'adresse de Desland, valet de chambre, coiffeur de la reine de Suède. Il valait 72 livres.
Mme du Barry. — Le pèlerinage de Monflières. — La grande vogue. — Une esclandre a Versailles
Rose Bertin continuait à avoir la confiance de la reine, dans les appartements de laquelle elle travaillait parfois deux ou trois heures. Et la confiance dont Marie-Antoinette Thonorait était, mieux que les poupées à. la dernière mode qu'elle envoyait dans les villes étrangères, la première des réclames.
Qui m'aime me suive et se rallie à mon panache blanc, demeurait la meilleure des politiques, comme bien des femmes l'avaient compris. C'est ainsi que Mme Du Barry qui, à la fin de son règne, c'est-à-dire pendant les dernières années de celui de Louis XV, se fournissait au « Trait Galant » chez la demoiselle Pagelle, l'ancienne patronne de Rose Bertin, dont les derniers mémoires réglés par M.' de Beaujon par ordre du Roi s'arrêtaient au chiffre de 23.777 livres 19 s. 6 d. pour une période de sept mois du 1" octobre 1773 au 27 mai 1774 ; c'est ainsi que Mme Du Barry, après
s'être pendant quelque temps fait habiller chez Beaulard, s adressa à la modiste de la Reine.
Il nous est resté, tant à la Bibliothèque nationale qu'à la Bibliothèque de Versailles (1), une série de relevés établis par la maison Bertin pour le compte de l'ancienne favorite. Ils commencent au !i février 1778 et vont jusqu'en 1792. La Du Barry était une cliente fidèle.
Cependant, bien que le premier de ces mémoires porte la date du li février 1778, il est probable que Mme Du Barry se fit habiller par Bose Bertin dès qu'elle reçut l'autorisation de rentrer à Paris. Mme Du Barry avait été exilée à Pont-aux-Dames du 10 mai 1774 au 2.) mars 1775 ; puis elle s'était retirée à Saint- Vrain, près de Monthléry, et ce fut en octobre 1 776 qu'elle obtint de venir à Paris. Et c'est alors évidemment, que la Du Barry jugea bon de se concilier les bonnes grâces de Rose Bertin qu'on savait en si bons termes avec la Reine. Dans un mémoire de fournitures faites par Le Normand et Cie, de Paris, à Mme Du Barry sous la date de 1777, nous lisons :
Livré à Mlle Berlin :
Octobre 15. — 46 aunes 1/2 gourgourand paille rayé
satin blanc à 10 <65 1.
— 16. — "2 a. Velours de Gênes bleu i
céleste à 3"2 64 1. ^ „ .
! a. taffetas d'Italie verd (
anglois à !' 9 1.)
(1) Bibl. Nat., M' 8157, 8158.
Bibl. de Versailles. M^ n" 402 (254 F). Mémoires d'ouvrages faits par Mlle Bertin M"^^ de modes à Mme du Barry, 1782 à 1792.
Octobre 2a. — 22 a. satin lilas anglois
teinté vert et blanc très
fort à44 1 308 1.
48 a. satin noisette anglois ) 812 1.
très fort à 15 . . . . 252 1.
18 a. satin bleu anglois
et plus loin sur le même mémoire, nous trouvons encore le curieux relevé suivant :
Pour présent à Mlle Berlin :
Décembre 19. — 20 a. satin lilas à 14 1. . 280 1. )
14 a. taffetas blanc à ( 385 1.
Livré à Mlle Berlin :
10 a. satin blanc fort à . 13 1. 130 1.
Ainsi Mme du Barry payait bien réellement par de petits présents les bonnes grâces de la grande modiste. Les visites qu'elle faisait rue St-Honoré la rajeunissaient en la reportant à ses débuts, à cette époque où, n'ayant pas encore, au cours d'une existence aventureuse, conquis les faveurs d'un roi, elle était simple employée chez une des faiseuses du temps.
Les mémoires présentés par Rose Bertin à Mme Du Barry pendant les années qui suivirent s'élevèrent, d'après les relevés que nous possédons encore, aux sommes ci-après :
Du 4 février 1778 au 24 octobre 1779 .... 11.438 1. 9 s.
Fin 1779 231 5
Année 1780 . . • 3.211 11
( Dtbiiolhi'que Xationale. )
LE C(3MT1-: D'AHAXDA Anibassack'iiri d'Espagne .
Année 1782 6.398 1. 2 s.
Rose Bertin n'avait pas une trop mauvaise cliente en Mme Du Barry. Nous trouvons, en effet, dans un mémoire de fournitures faites par Le Normand et Cie, de Paris, à la Comtesse (1), la note suivante : « Payé à Mlle Bertin suivant la reconnaissance de Mme la
Comtesse du 2/i mars 1779 9.837 1.
Ceci prouve que le mémoire commençant au h février 1778, n'était pas la première dette contractée parla Du Barry chez la modiste de la rue Saint-Honoré. En etfet, en tête de ce mémoire (2), il est écrit: « Fourni à Mme la comtesse Du Barry par Bertin « du grand Mogol », et : « Remis un mémoire commençant le 4 février 1778 et finissant au 2/i octobre 1779 montant à lJ.Zi38 1. 9 s.
Reçu à compte le 12 avril 1779 . . 5.837 6
Reste dû sur ce mémoire .... 5.601 1.3 s.
Il est bien évident que les 9.837 livres payées par l'entremise de Le Normand et Cie ne se rapportent pas à ce mémoire.
(1) Bibl. \at.,Ms 8157.
(2) Id., f° 169.
En parcourant ces pièces, il ne sera pas sans intérêt de noter quelques-uns des articles qui s'y trouvent désignés et qui nous donneront un aperçu des tarifs de la première faiseuse de l'époque.
Voici tout d'abord, fourniture du 25 octobre 1779, « un chapeau à grande forme de paille blanche relevé des deux côtés et bordé de ruban bleu et blanc cannelé, moucheté de noir, un gros panache de plumes noires et blanches que Mme la Comtesse a fourni : 24 livres. » Ce qui n'est vraim.ent pas trop cher. Qu'en pensent nos mondaines ?
Du 25 décembre 1779, u un grand manteau de deux taffetas demi-florence blanc, une large garniture de gaze angloise rayée et brochée en chenille ourlée : 42 livres ». Ce n'était point encore une folie.
Du 5 janvier 1780, « un chapeau à grande forme de paille blanche relevée, bordé de ruban noisette, un tour et un nœud de même noisette moucheté, un panache de sept belles plumes blanches de l'aigrette fine au milieu : 120 livres ». Ici le prix est plus élevé, mais il y avait une fourniture de plumes et d'aigrette fine. On remarquera que le chapeau était en paille et qu'il était fourni en plein hiver.
La modiste fournissait aussi des accessoires de toilette. Ainsi le 2 février 1780, elle livrait « pour un serretête, 1 aune et demie large ruban de satin rose et blanc moucheté à 3 livres : 4 l. 10 », ce qui nous fait entrevoir la Du Barry en déshabillé de nuit.
A la même date, elle livrait aussi « pour un nœud d'épée 2 aunes et demie large ruban anglois hlas et blanc moucheté de noir à 2 livres : 5 livres ».
LA GRANDE VÔGUB (1778-I781) 99
Et, parmi le détail d'un « présent fait à Mme la vicomtesse Du Barry,les articles suivants : Une très grosse branche de lilas en batiste à trois
tiges 36 1.
Un pouff ajusté de crêpe moucheté de velours puce, deux rangs de plis de belle blonde grande hauteur à bordure droite et du ruban derrière. ... 72 1. Un demi-bonnet ajusté tout blanc en belle blonde, et gaze d'Italie. Le papillon à gros plis. Des longues barbes à la Paysanne bordées de blonde tombant derrière et du ruban blanc [\S\.
On s'étonnera aussi du prix relativement bas demandé pour « un grand manteau de tatfetas noir, doublé, garni d'une dentelle grande hauteur, fond tulle à mouches et bordure droite » qui fut livré le 6 décembre 1780 et valait 192 livres, ainsi que celui des « chapeaux de belle paille angloise » vendus le 30juin 1781, à raison de 8 livres pièce.
Mais voici la description d'une toilette livrée le 20 janvier 1782 et dont le prix de revient est sensiblement plus élevé, telle que nous la trouvons dans le premier mémoire conservé à la Bibliothèque nationale (M' 8157): « La garniture d'une robe d'étoffe bleue et argent, des gros bouillons le long des devants, en gaze d'Italie, bordés de grosses ruches de crêpe découpé, une guirlande en corde à puits d'argent posée en travers sur tous les bouillons, chacun d'eux séparé par des branches d'épis d'or et des attaches en chatons de pierres bleues mêlées de perles blanches posées à chaque côté de la draperie ; le devant du jupon couvert entièrement d'un tissu de gaze d'Italie, un grand
volant au bas, un entoilage d'argent doublé de crêpe uni et bordé de frange, une grosse guirlande en épis de blé d'or posée au-dessus du volant en forme de coquilles ratacliée par des cordes à puits d'argent et par un gland double d'or et d'argent, les têtes brodées en pierres : garni les manchettes en
frange 900 1.
Un tour de robe de blonde plissée 8 1.
Une pièce de cinq nervures en chatons de pierres bleues mêlées de perles blanches. ... 78 1. Une parure de trois nœuds en crêpe bordée d'un pied de blonde, deux doubles lames d'or sur les bords, et un galon au milieu en pierres et paillettes brodées liS\.
Trois barrières pour la tête de chacune vingt-quatre chatons de pierres bleues mêlées de perles blanches à
30 livres 90 1.
Un tour à la Provençale d'une belle blonde grande hauteur fond d'Alençon à coquilles et un bel entoilage fond d'Alençon plissé au-dessus .... 84 1 . Une fraise de blonde fine à bordure droite et un beau
tulle uni plissé au-dessus 2/i 1.
C'est là, cette fois, ce qui peut s'appeler une importante commande. Mais la Du Barry tirait aussi parti, économiquement, de toilettes déjà portées qu'elle faisait transformer, et nous lisons sur les mémoires de Mlle Bertin : « avoir racomodé [sic] deux chapeaux en fleurs et panache, fourni la paille, du ruban de satin blanc et du velours 15 livres » (7 décembre 1782).
Indépendamment de ce qu'elle avait payé comptant dans les magasins de sa modiste, dont quelques arti-
des relevés à tort sur les mémoires présentés à la Comtesse portent en marge les mots : « nul » ou « vendu », par exemple une fourniture de 733 livres du 27 août 4787 annotée de la sorte : « Toutes cette article a été vendu » {sic) et un chapeau de \h^ livres « vendu » le 20 février 1788; indépendamment, disons-nous, de ces objets et des livraisons antérieures, le compte de Mme Du Barry chez Rose Bertin monta du fi février 1778 au 12 septembre 1792, défalcation faite de l'acompte de 5.837 1. 6 s. versé le 12 avril 1779 à 73.605 \. liS. comme le prouve le relevé de paiements conservé à la bibliothèque de Versailles (1), et dont voici la copie intégrale :
« Mme la comtesse Du Barry doit à Bertin marchande de modes :
Un mémoire jusqu'au "26 février 1782 .... 13.148 1. 9 s. Antre mémoire jusqu'au 19 juillet 178 1. . . . 18.833 19
Autre jusqu'au 12 mars 1790 37.797
Autre jusqu'au 12 septembre 1792 3.823 16
Reçu par M.Bufïault 1.300 1.
Le 2 mai 1782 5.000 I.
Le 4 février 1783 billets des S"
Bœhmer 17.000 1.
Le 18 décembre 1786 3.000 1.
Le o février 1789 3.0(i0 I.
Le 30 mai 1789 3.000 1.
Le 17 mai 1792 1.000 1.
Il semble que Rose Bertin n'ait pas pu liquider son compte avec la célèbre Comtesse, et, la Révolution sur-
102 ROSE nERTlN
venant, que le couperet de la guillotine, en faisant tomber la tête de sa cliente, lui ait valu un bouillon d'une quarantaine de mille francs, qui ne fut pas le seul. En effet, nous n'avons pas trouvé de preuves d'autres paiements elïectués par Mme du Barry ou sur son ordre, que ceux ci-dessus relatés.
Cependant, il est curieux de constater qu'on ne trouve pas de trace de cette créance dans les dossiers constitués après la mort de la modiste, par Grangeret, l'avocat de ses héritiers, dont la collection des impayés appartenant à M. J. Doucet a été gracieusement mise à notre disposition par leur propriétaire, il est donc probable que Rose Bertin, de son vivant, a pu recouvrer le reliquat de 40.305 livres, ou que, tout au moins, sa succession put en obtenir le paiement, et qu'alors le dossier concernant Mme Du Barry aura été supprimé après paiement de la dette, par l'avocat poursuivant.
Nous avons voulu donner un aperçu ù peu près complet des dépenses elfectuées par Mme du Barry au cours des années qui suivirent sa splendeur, après que la mort de Louis XV fut venue sonner Theure de sa déchéance. Nous allons reprendre notre sujet où nous l'avons laissé, c'est-à dire à l'année 1778.
Les victoires maritimes de cette année 1778 et de l'année 1779 firent naître les coiffures à la Boston, à la Philadelphie, à la Grenade, au glorieux d'Estaing, à la Belle-Poule. Le combat où s'était illustré ce navire, sous le commandement de Chaudeau de la Clochetterie, était du 17 juin. Il y eut des Te Deiim, des fêtes, un enthousiasme extraordinaire, surtout à la suite de la prise de la Grenade le 4 juillet 1779.
Les modes variaient toujours à l'infini et constamment, ce qui n'était pas d'ailleurs le propre du dixhuitième siècle. La Bruyère n'a-t-il pas écrit : « Une mode n'a pas détruit une autre mode qu'elle est abolie par une plus nouvelle, qui cède elle-même à celle qui la suit et qui ne sera pas la dernière ; telle est notre légèreté. »
Une des coiffures les plus élégantes que la Reine ait portées, fut celle que l'on appelait « à la reine ». Cette coiffure, qui n'atteignait pas les dimensions outrées de tant d'autres et qui s'alliait d'ailleurs parfaitement avec la taille et le port de tète de Marie-Antoinette, a été dessinée par Le Clere, gravée par Patas pour la Gallerie des modes et costumes français, dessinés d'après nature, publiée à Paris en 1778, et la représentait elle-même. Elle se compose d'un panache en plume d'autruche avec une aigrette de diamants placée au côté gauche de la tête, un ruban de satin cerise dans les cheveux agrémenté d'un jeu de perles qui retombait en girandole sur le front.
Ce même ouvrage contient également une planche gravée par Dupin d'après un dessin de Le Clere et figurant une « marchande de modes portant la marchandise en ville ». Bien que l'accoutrement que nous montre la planche de la Gallerie des modes ne fût certainement pas celui que portait Rose Berlin à l'époque de sa vogue et de son opulence, il n'est peut-être pas sans intérêt, après avoir parlé des coiffures qu'elle composait pour sa clientèle, de décrire le costume des ouvrières qui fréquentaient les ateliers de modes dans les premiers temps du règne de Louis XVI et dont elle em-
ployait une trentaine, costume qui ne devait pas différer beaucoup de celui qu'elle avait porté elle-même, si peu d'années auparavant, au temps où elle était ouvrière chez Mlle Pagelle. Cette description, nous l'emprunterons à la Gallerie des modes :
« Une vaste thérèse (capuchon) de taffetas noir, avec bords relevés, garnis de gaze, lui couvre la tête et dérobe une partie de ses charmes aux regards avides des passants ; mais son mantelet est ajusté de manière à ne rien laisser échapper de l'élégance de sa taille.
« Elle est vêtue d'une robe unie, garnie de pareille étoffe, en plis ronds, ainsi que le volant, et retroussée par derrière avec un ruban en forme de polonaise.
« Mitaines de soie à jour, laissant apercevoir le bracelet ; éventail à papier vert ; contentement sur !e sein; rien ne manque à la petite oye. » On appelait contentement une petite garniture fraisée qui ornait le haut du corsage.
Cette amusante définition peut donner une idée de ce qui distinguait la modiste du dix-huitième siècle. Mais Rose Bertin, devenue célèbre, n'en était plus à tant de modestie.
On a prétendu qu'à l'époque de sa grande célébrité, le comte d'Artois, depuis Charles X, remarqua la modiste de la Reine. R lui aurait même fait un doigt de cour, mais sans succès. Après son aventure avec le duc de Chartres, il n'est pas étonnant que l'altière modiste ait renvoyé le comte d'Artois à ses écuries. Pourtant celte succession de princes du sang portant intérêt à la beauté de Rose Bertin, nous laisse à penser que, peut-être pour un mot aimable prononcé un jour par le prince qui avait
le madrigal aisé, Rose s'en vanta par la suite plus que de raison. Il y a tant de moyens de cultiver la petite Heur de vanité.
En tous cas, elle en était, à la cour, à l'apogée de son influence et de sa réputation ; et elle était assez fine mouche pour ne pas compromettre l'une et l'autre, qui étaient certaines, dans le but de satisfaire le béguin, passager évidemment, d'un prince dont la fidélité à ses conquêtes ne passait pas pour la première vertu. Elle connaissait la valeur de son crédit. Spéculant sur l'influence qu'elle avait auprès de la reine, souvent il arrivait qu'on s'adressait à la modiste pour la prier de transmettre un placet à Sa Majesté, et qu'elle s'en chargeait volontiers (1), très heureuse, au fond, de l'importance d'une telle mission.
En 1778, Marie-Antoinette, subissant les effets de sa première grossesse, s'était fait faire une sorte de lévite. La lévite qui, sous le règne de Louis XV, tombait à la manière d'une robe de chambre et s'arrêtait à mi-jambe avait été modifiée pour la reine : la jupe avait été allongée, et une écharpe formant ceinture l'assujettissait autour delà taille.
A propos de cette grossesse. Rose Berlin devait une fois de plus faire l'épreuve de l'autorité qu'elle s'était acquise sur l'esprit de sa royale cliente.
Elle avait de fréquentes et longues conversations avec la Reine qui la consultait toujours volontiers ; et lui accordait sa confiance, même pour des choses étrangères
(1) Chevalier de Villers, Essais historiques sur la mode fl la loilelle française, t. II, Paris 1821.,
à la toilette. Or comme Marie-Antoinette attendait avec un peu d'appréhension la fin de son état, elle fit part de ses craintes à Mlle Berlin qui lui raconta qu'il existait, dans le voisinage d'Abbeville, une statue miraculeuse de de la Vierge, jouissant d'une réputation séculaire et attirant à la chapelle de Monflières, où elle se trouvait, un grand concours de population, que des pèlerinages nombreux venaient, de toutes parts, implorer sa protection; et que de nombreux malades avaient obtenu leur guérison, au pied de son autel.
« Des documents certains, a écrit l'abbé Mille, établissent qu'à partir de l'an 1599, un pèlerinage s'accomplissait à Monflières, le dimanche qui précédait l'Assomption, en exécution d'un vœu fait à la suite de la cessation d'un fléau qui avait fait périr /i.OOO personnes dans la seule ville d'Abbeville, et 8.000 dans les campagnes environnantes ; ce pèlerinage se faisait sous la conduite d'une Confrérie érigée en l'honneur de Notre- Dame de Monflières sous le titre de Confrérie du quar tier du roy David, et qui subsista jusqu'après la mort de Louis XVI, comme le prouve le dernier procès-verbal de la confrérie, en date du 11 août 1793. »
Rose Bertin persuada donc à Marie-Antoinette de se recommander à la bonne Vierge de Monflières, et réussit si bien à la convaincre, qu'elle se vit chargée par la Reine d'aller, elle-même, porter en otfrande à la Madone une robe de brocart d'or.
Ce fut un voyage délicieux pour Rose que ce retour en Picardie qu'elle avait quittée pleine de courage et de volonté, mais incertaine de l'avenir, il y avait tantôt quinze ans.
Elle fit retenir sa place, au bureau de la diligence qui était chez le sieur Huet, rue Saint-Denis, vis-à-vis les Filles-Dieu (1). Le départ avait lieu une fois par semaine, le vendredi soir à onze heures et demie (2), et la place coûtait seize sols par lieue de poste, c'est-à-dire qu'un voyage comme celui dWbbeville revenait à 36 livres.
Rose Bertin partit donc ; et, pendant les premières heures du trajet, nous voulons croire que, bien emmitoufflée pour se protéger de la fraîcheur nocturne, elle se laissa aller au sommeil, bercée par le bruit cadencé du trot des chevaux et la musique claire et tintinante des grelots qui garnissaient leur harnachement.
Pour faire ce voyage, on sortait de Paris par la porte de la Chapelle et bientôt on passait à Saint-Denis, puis à Luzarches et on atteignait Chantilly, en été où les nuits sont courtes, aux premières lueurs de l'aube. Le voyage se poursuivait, coupé d'attentes dans les relais, où on se délasse en arpentant un moment la grand'route ou en se restaurant un peu dans la grand'salle de quelqu'auberge du Cheval-blanc ou du Soleil-d'or, au papier décoré de chinoiseries fantaisistes et mille fois répétées.
Enfin, avec des chevaux frais, on repartait à grand trot. Les arbres défilaient le long des routes ; à la traversée des villages, le postillon faisait claquer son fouet à grand fracas, des volailles s'enfuyaient éperdues, des gamins couraient en criant après la voiture et la diligence disparaissait au loin dans la poussière. Puis on
(1) Almanach hislurique et' géographique de Picardie, année 1778, Amiens.
(2) Almanach royal, année 1771).
traversait une plaine, et le défilé des arbres continuait au bord de la route. Alors Rose fermait les yeux ; sur cette même route qui la reportait quinze ans en arrière, elle repassait tout le chemin de sa vie; et le sourire fugitif de la satisfaction se posait sur ses lèvres.
Là-haut, sur la voiture, la caisse qui contenait la robe précieuse était sous la bâche avec tout le bagage de la grande modiste, qui songeait au temps où, quittant Abbeville, toutes ses hardes tenaient dans une petite malle longue et basse, au couvercle garni de poils de porc et dans un modeste carton qu'elle portait précieusement sur ses genoux.
La diligence arrivait à Glermont vers midi ; on y dînait ; enfin, après être passé par Breteuil, on parvenait à Amiens, où on arrêtait chez le sieur de Berny, dans la grande rue de Beauvais, pour y dételer. Après une nuit passée à Amiens, on repartait pour Abbeville en descendant la vallée de la Somme, par Picquigny et Flixecourt. Le point terminus du voyage se trouvait dans le quartier de Saint-Gilles si plein de souvenirs pour la jeune Abbevilloise, dans la rue même de Saint-Gilles, chez la demoiselle Tévenart, qui tenait déjà le bureau des diligences à l'époque où Rose Bertin avait quitté le pays.
La robe que la Reine lui envoyait porter à Montlières et ajuster à la taille de la Madone était estimée cinq cents livres. D'après les manuscrits de M. Siffait, conservés à Abbeville, ce fut une dame de cette ville, dont le nom ne nous est p^s connu, qui donna la dentelle pour la compléter. Cette robe servit pour la première fois le 25 mars 1779, jour de la fête patronale de la chapelle de Monflières.
Le vœu de Marie-Antoinette avait été exaucé. Elle avait obtenu une heureuse délivrance ; le 19 décembre 1778, lui était née une fille, Madame Royale, la future duchesse d'Angoulême, et ce fut une parente de Rose, Marie-Françoise Bertin-Havard, qui fut choisie comme gouvernante des nourrices retenues (4).
Rose Bertin s'acquitta donc de sa mission, et, ne s'attardant pas à Abbeville, reprit le chemin de Paris où l'appelaient impérieusement les intérêts d'une maison de commerce en pleine activité et à laquelle elle se sentait réellement indispensable. Le retour s'effectua de la même façon que l'aller, le départ ayant lieu de la rue Saint-Gilles le dimanche à midi, et l'arrivée rue Saint- Denis à Paris le lendemain vers les six heures du soir.
Malheureusement, si la statue de la Vierge de Monflières a pu être conservée et a échappé aux destructions de la période révolutionnaire, cachée qu'elle était audessus d'un four, la robe sortie des mains de Mlle Bertin et offerte par Marie- Antoinette a disparu, sans qu'on ait su aux mains de qui elle avait passé.
Est-ce ce voyage qui lui en donna l'idée, mais à la fin de 1778 on vendait dans les magasins de la rue Saint- Honoré, des bonnets picards en linon? Le 1!x novembre la comtesse de Salles en commandait un de neuf livres, prix abordable.
L'offre d'un bonnet ou d'un chapeau était un cadeau de bon goût, et une gracieuseté bien accueillie lorsqu'il portait la marque du « Grand-Mogol ». Ainsi la mar-
(1) Elle est portée sur l'état des personnes qui servent près Madame, fille du Roy, à raison de 150 livres par an (gages fixes par berceau), et 730 livres pour sa nourriture. Elle mourut le 7 juillet 1782. (Archives Nationales, O' 3798 et 3799).
110 ROSE fiERTiN
quise de Tonnerre offrit un jour à la marquise de Bouzol « un ciuipeau blane, relevé derrière, doublé de taffetas, un bord de ruban blanc et vert autour et de grands nœuds », qui valait dix-huit livres, et à la comtesse d'Equevilly « un demi-bonnet en gaze et blonde » de trente-six livres.
On s'adressait aussi à Rose Berlin pour lui faire garnir les grands habits de présentation qui valaient toujours une forte somme : celui de la comtesse de Montréal, livré le 10 mai 1778, montait à 2. 417 livres.
Nous venons de voir comment les conseils de la modiste de la rue Saint-Honoré étaient écoutés par la Reine de France, et combien son influence et sa réputation étaient grandes à la Cour ; pour en avoir encore une preuve de plus, il suffira de lire ce qu'écrit Bachaumont dans ses Mémoires secrets, où il relate le voyage que firent à Paris le Roi et la Reine pour venir assister au mariage de cent jeunes filles que le Roi avait dotées à Toccasion de la naissance de Madame Royale.
La cérémonie avait lieu à Notre-Dame, et le cortège, composé de 28 carrosses, suivit, pour venir de la Muette, où la Cour se trouvait alors, le faubourg et la rue Saint-Honoré, pour gagner le Pont-Neuf par les rues du Roule, de la Monnaie et le carrefour des Trois- Maries. On raconte que, ce jour-là, qui était le 8 février, il y avait énormément de monde dans les rues pour voir passer le Roi et la Reine, mais fort peu d'acclamations, la police ayant omis d'embaucher des aboyeurs, comme elle avait coutume ; et que cela mécontenta fort Marie-Antoinette qui rentra le soir à la Muette de fort méchante humeur.
Voici donc ce que rapportent à ce propos les Mémoires secrets, sous la date du 5 mars 1779 :
« On a parlé plusieurs fois de Mlle Bertin, marchande de modes de la Reine et qui a l'honneur de travailler directement avec Sa Majesté pour tout ce qui concerne cette partie de sa garde-robe. Son atelier donne sur la rue SaintHonoré. Le jour où la Reine a fait son entrée, elle n'a pas manqué de se mettre sur son balcon à la tête de ses trente ouvrières. Sa Majesté l'a remarquée en passant et a dit : « Âli ! Voilà Mlle Bertin » et, en même temps, lui a fait de la main un signe de protection qui l'a obligée de répondre par une profonde révérence. Le Roi s'est levé et lui a applaudi des mains : autre révérence ; toute la famille royale en a fait autant, et les courtisans singeant le maître n'ont pas manqué de s'incliner en passant devant elle... Autant de révérences qui l'ont extrêmement fatiguée. Mais cette distinction lui donne un relief merveilleux et augmente la considération dont elle jouissait d'avance. »
Il y avait beaucoup de singerie dans cette petite manifestation. Le Roi lui-même n'y mettait sans doute pas énormément de sincérité ; maisseulementle désir d'être agréable à Marie-Antoinette et l'arrière-pensée peutêtre de détourner vers l'art de Mlle Bertin, moins dispendieux, la pensée de la Reine, alors trop portée vers le jeu, et dont il fallait n'occuper l'esprit que de sujets futiles, sous peine de perdre tout empire sur son cerveau d'enfant.
Les mêmes Mémoires secrets, sous la date du 31 mai 1779 parlent encore de la faveur dont jouissait la modiste de la rue Saint-Honoré : « La reine conti-
nue à honorer d'une distinction particulière Mlle Berlin, sa marchande de modes. Dernièrement àMarly, elle avait ordonné au maréchal duc de Duras de la placer au spectacle, et ce seigneur s'est acquitté de la commission avec une distinction bien propre à exciter la jalousie des autres femmes. »
N'est-ce pas là de quoi préciser, d'une façon absolue, Timportance qu'elle avait acquise à la cour ?
11 est vrai que la Reine, qui aimait à jouer la comédie, mais qui la jouait, en somme, tort mal, avait beaucoup de peine à se constituer une salle, chacun essayant de se dérober ; si bien qu'un jour elle ne trouva rien de mieux que de faire entreries gardes du corps, en exigeant que les Suisses remplissent leur service pendant le temps de la représentation.
Qui pouvait se féliciter de ce goût malencontreux de la Reine, si ce n'est son entourage ? Il entraînait des dépenses nouvelles dUiabillements, de déguisements, de coiffures dont chacun tirait des revenants-bons considérables.
En somme Rose Bertin avait pris l'habitude de se considérer comme indispensable.
Ses magasins, d'autre part, ne désemplissaient pas et la plus brillante clientèle s'y coudoyait. Elle comptait toujours au nombre de ses clientes tout l'armoriai de France, et les noms les plus connus de la diplomatie. La femme du ministre plénipotentiaire de Russie, la princesse Raratinsky, entre autres, se fournissait chez elle à cette époque et fut du nombre de ces cUentes dont elle ne put recouvrer les créances. Celle-ci lui devait près de 15.000 livres sur lesquelles elle ne toucha
(liil.liolhniur Xutionitlc.)
(•.Ol'TUUIKHI-: HLKdAN'ri". allant livii r son (iiivrat^c (I)'a|MX's I.i; C.i.i:!»: i)i;i.. Dii'i is so. (177".).)
qu'un acompte de 1.000 livres payé par le prince de Baratinsky. Le reste, représenté par une obligation signée par la princesse, fut perdu. Les réclamations ultérieures demeurèrent sans effet ; les dettes, selon la législation russe, étant prescrites de droit au bout d'un laps de temps de dix ans.
On venait chez elle de toutes parts, et on trouve sur les livres de Mlle Bertin jusqu'au nom de Vestris, le célèbre danseur, qu'on avait surnommé le Dieu de la Danse et qui n'avait pas encore quitté l'Opéra. Le marquis de Boisgelin donnait à sa nièce un chapeau à la Devonshire qui valait 120 livres ; la baronne de la House faisait garnir une circassienne, robe de gaze généralement, qui découvrait la poitrine et la jupe; la baronne de Montviller, fille de Mme de Misery, le marquis de Marbœuf, dont les immenses jardins des Champs-Elysées constituaient une des plus belles propriétés de Paris, la vicomtesse dePérigord, le marquis de Chabrillant se succédaient dans les magasins de la rue Saint-Honoré, et les carrosses armoriés faisaient la queue devant la maison.
A la cour, sa besogne devenait de plus en plus absorbante. Aussi, à l'instigation de Mme Campan, finit-on par lui adjoindre, officiellement à cette époque, le fameux Beaulard, qui depuis longtemps avait manœuvré assez habilement auprès de la Reine et de son entourage pour se faire agréer. Ah ! ce Beaulard, il était le cauchemar de Rose Bertin, le concurrent actif et redouté, avec lequel il fallut bien pourtant qu'elle s'accommodât.
Il est bien certain que Rose fit tout ce qu'elle put pour éviter cet entreprenant collaborateur, et qu'elle
fut particulièrement mortifiée de n'y avoir pas réussi. Mais elle fut assez habile i)()iir ne pas trop montrer son mécontentement à Mme Campan qu'il était politique de ménager. Mme Campan était devenue une des quatre premières femmes de chambre de Marie-Antoinette. Il n'y avait plus de bornes aux inventions incessantes en matière de toilette ; or la Reine et Mme Campan estimaient que réellement Mlle Bertin se trouverait un jour ou l'autre débordée, et qu'on s'exposait à ne pas recevoir à l'heure les fournitures, escomptées pour un jour donné et qui se préparaient dans la ruche enfiévrée de la rue Saint-Honoré.
Cependant Mlle Bertin savait que Beaulard était protégé par Mme de Lamballe, et, « sa colère ne connut plus de bornes, lorsqu'elle sut que cet homme avait été présenté à la Reine parla princesse de Lamballe. Rapporta à S. M. une rose artificielle parfaitement imitée, et qui exhalait un parfum délicieux. La Reine regardait avec plaisir ce chef-d'œuvre, lorsque Beaulard lui fit observer qu'il y avait dans le calice un ressort qu'il fallait presser. Marie-Antoinette y porta le doigt, et aussitôt la fleur, jusque là demi-close, s'ouvrit spontanément, et du milieu sortit le portrait en miniature de S. M. (1) ».
La modiste avait conçu contre la princesse la plus violente rancune. Celle-ci se vit mise en quarantaine, pts'en trouva fort marrie, car elle prétendait ne porter que des chapeaux et des bonnets de la grande marque, et la grande marque, à la cour, c'était celle de Rose
(1} Comtesse d'Adhémab, Souvenirs sur Marie-Anloineile.
Bertin. Il fallut que la Reine se chargeât des négociations. L'affaire prenait autant d'importance qu'un arbitrage international. Enfin après avoir bien chapitré sa modiste, après lui avoir représenté que la mesure ne lui était en rien préjudiciable puisqu'elle conservait son titre de : fournisseur de la reine, et que d'autre part ses commandes n'étaient pas diminuées, elle réussit à convaincre Mlle Rose qui consentit à faire sa paix avec la princesse de Lamballe et à renouer avec elle les relations d'affaires qu'elles avaient eu coutume d'entretenir jusqu'alors.
Néanmoins, l'ère des excentricités touchait à sa lin.
Sans renoncer à la toilette, la reine modifiait, tout au moins d'une façon superficielle, la manière d'être de ses parures. Ce fut, on peut le dire, un brusque changement. On a prétendu qu'elle montra de la simplicité, « lorsque la femme commença à céder la place à la mère (1) ». Ce fut peut-être, en effet, la cause de ce revirement dont nous trouvons les indices dans les Mémoires de Mme Campan :
« Le goût pour la parure auquel la reine s'était livrée pendant les premières années du règne avait fait place à un amour de simplicité porté même à un degré impolitique, l'éclat et la magnificence du trône n'étant jusqu'à certain degré séparés en France des intérêts de la nation.
(( Excepté aux jours de très grandes réunions à la cour, tels que le P" janvier, le 2 février consacré à la procession de l'ordre du Saint-Esprit, et aux fêtes
(1) D'Alméras, les Amoureux ik la reine Marie- Anloinelle.
116 HOSR BERTIN
de Pâques, de la Pentecôte et de Noël, la Reine ne portait plus que des robes de percale ou de taffetas de Florence blanc. Sa coiffure se bornait à un chapeau ; les plus simples étaient préférés, et les diamants ne sortaient des écrins que pour les parures d'étiquette consacrées aux jours que je viens d'indiquer.
« La Reine n'avait pas encore vingt-cinq ans, et commençait déjà à craindre qu'on ne lui fit faire trop d'usage des fleurs et des parures, qui dans ce temps étaient encore réservées à la seule jeunesse.
« Mlle Bertin lui ayant apporté une guirlande et un collier de roses, la Reine l'essayait en craignant que l'éclat de ces fleurs ne fût plus avantageux à celui de son teint. Elle était véritablement trop sévère sur ellemême ; sa beauté n'ayant encore subi aucune altération, il est aisé de se faire idée du concert de louanges et de compliments qui répondirent au doute qu'elle avait énoncé. La Reine, s"approcliant de moi, promit de s'en rapporter à mon jugement lorsqu'il serait temps qu'elle cessât de porter des fleurs. « Songez-y bien, me dit-elle, je vous somme dès ce jour de m'avertir avec franchise du moment où les fleurs cesseront de me convenir. — Je n'en ferai rien, Madame, lui répondis-je aussitôt ; je n'ai pas lu Gil Blas pour n'en retirer aucun fruit, et je trouve Tordre de Votre Majesté trop semblable à celui que lui avait donné l'archevêque de Tolède de l'avertir du moment où il commencerait à baisser dans la composition de ses homélies. — Allez, me dit la reine, vous êtes moins sincère que Gil Blas, et j'aurais été plus généreuse que l'archevêque de Tolède. »
La simplicité de la Reine n'empêchait pourtant pas la fréquence des visites de Rose Bertin à Versailles, aux Tuileries, à Saint-Cloud, partout où se transportait la cour.
Ce fut à Versailles qu'un jour la prédiction de la bohémienne qui avait annoncé à Rose qu'on lui tiendrait la robe à la cour, se trouva réalisée de la façon la plus comique.
Le valet de pied qui, habituellement, suivait Rose Bertin lorsqu'elle se rendait chez la Reine, venait de la quitter ; pour le remplacer, elle avait un brave homme, arrivé tout droit de la campagne que lui avait procuré un de ses amis, un certain M. Moreau Desjardins établi marchand de dentelles à Chantilly et qui employait le frère dans sa maison. Ce garçon, brusquement tiré de son village, se sentait à Paris comme perdu dans un tourbillon. Quand on lui dit qu'il accompagnerait « Mademoiselle » à la cour, il s'en trouva tout bouleversé, et se sentit gauche deux fois plus qu'il ne l'avait jamais été. H alla confier ses inquiétudes à la femme de chambre, qui avait d'autres chiens à fouetter que de rassurer et de renseigner le valet provincial ; et comme elle se moquait de lui : « Mais comment ferai-je, fit-il désolé, quand je serai dans le château? — Eh! tu feras comme les autres, » répondit-elle. R fit comme les autres... Lorsque la voiture fut arrivée dans la cour de Versailles, elle n'était pas la seule. Il observa la tenue des autres valets. De grandes dames descendaient de carrosse ou sortaient de leur chaise ; il voyait défiler devant lui, la plus haute noblesse de France et ses valets les mieux stylés. Enfin, lorsque la voiture fut
lin pou dégagée de l'encombrement, Rose Berlin sauta, d'un pied léger, à terre et commença à gravir les marches de Tescalier conduisant dans la salle des gardes. Elle ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle était l'objet d'une curiosité inaccoutumée. Les uns la regardaient avec ahurissement, d'autres semblaient prêts à partir du fou rire, et ce n'étaient pas les moins impertinents. Interluquce, Rose Rertin, s'arrête, ne comprenant pas, ou plutôt comprenant qu'on se moque d'elle et ne se doutant pas du motif; se retourne et voit... le rustaud qui lui porte la robe, comme venaient de faire les valets des duchesses et des marquises.
Les sourires et les ricanements étaient des piqûres d'amour-propre; mais quelle satisfaction pour elle, de se rappeler la prédiction de la bohémienne enfin réalisée, de se revoir sous sa thérôse de taffetas noir, déballant, un jour d"hiver, les parures des demoiselles de Bourbon et se chauffant les pieds sur les chenets de la princesse de Conti, et de se mirer à présent aux glaces de la Grande Galerie de Versailles dont les plus secrets appartements lui étaient ouverts, et dont elle traversait, sans s'y arrêter, les antichambres, où de très grandes dames attendaient leur tour d'audience !
Aussi ne fut-ce pas sans un certain contentement que quelques instants après, dans le cabinet de la Reine, elle lui narra l'incident, en même temps que la prédiction qu'on lui avait faite à Abbeville quand elle était enfant; la Reine riait franchement de l'aventure lorsque le Roi entra, et, à son tour, se prit à rire à cœur-joie lorsqu'elle lui eut- été contée.
Ce n'était pas seulement dans les glaces de la Grande
Galerie que Rose Bertin pouvait s'admirer au passage, mais aussi dans les œuvres d'art qui garnissaient les salles du palais, lorsque, par exemple, il lui arrivait de passer devant le portrait de la Reine peint par Mme Vigée-Lebrun en 1779, dans lequel la célèbre artiste avait immortalisé les créations élégantes de l'atelier de la rue Saint-Honoré. Ce portrait fut le premier de ceux de Marie-Antoinette qui sortit des mains de la merveilleuse artiste que fut Mme Vigée-Lebrun ; il est fort connu, l'une de ses copies se trouve encore au château de Versailles, car il y en a eu deux copies exécutées par Mme Vigée-Lebrun elle-même, comme elle nous l'apprend dans ses Souvenirs, en nous disant : « C'est en l'année 1770 que j'ai fait pour la première fois le portrait de la Reine, alors dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté... C'est alors que je fis le portrait qui la représente avec un grand panier, vêtue d'une robe de satin et tenant une rose à la main. Ce portrait était destiné à son frère l'empereur Joseph II, et la Reine m'en ordonna deux copies : l'une pour l'impératrice de Russie, l'autre pour ses appartements de Versailles ou de Fontainebleau. » La coiffure de la Reine n'y est pas trop exagérée ; elle se compose d'un pouf léger en gaze de soie de couleur blanche légèrement teintée de vert et ornée d'un panache en plumes d'autruche.
La Correspondance littéraire (1) constate, d'ailleurs, le changement qui se produisit dans le goût général, et l'abandon de la coiffure haute qui faisait place à plus de
(1) Juin 1780.
IJO ROSE BERTIN
simplicité, entraînait en quelque sorte, une réforme générale du costume.
Néanmoins liose Berlin, toujours bien en cour, ne perdait rien de son prestige. Un jour de Tété de 1780, comme elle était allée assister au spectacle à Marly où la cour se trouvait alors, la Reine s'étant aperçue que sa modiste n"était pas très convenablement placée, fit appeler le maréchal de Duras, qui avait été chargé de l'organisation, et lui ordonna de procurer une meilleure place à la protégée, ce dont le maréchal en personne s'acquitta avec beaucoup d'empressement et de galanterie. Cet honneur était l'ait à Rose pour la seconde fois dans la salle de spectacle de la cour ; on en avait fortement jasé la première ; mais à tout on s'habitue, et cela fit beaucoup moins de bruit. La comtesse de Fars, dans ses Souvenirs, relate pourtant le fait avec une certaine humeur : « L'apparition de cette femme au château, ditelle à ce propos, était un événement. La meilleure place au spectacle était réservée à cette grisette, que le duc de Duras conduisait par la main comme chevalier d'honneur. »
Grisette ! la première commerçante de Paris ! du monde entier ! L'intéressée en serait morte de rage de se savoir ainsi traitée.
Alors Marie-Antoinette avait repris goût à la comédie et on jouait partout où se trouvait la cour des pièces de Favart et de Rousseau ou des opéras-comiques de Monsigny : r Anglais à Bordeaux, le Devin de village, Rose et Colas, etc.
Toutes les actrices de ces pièces appartenaient à la clientèle deRoseBertin. C'étaient lacomtessedeChâlons,
(Miifre C.nrnivatel./
ITT'.i LK C.HAl'EVU A LA (IHKNAUK
Mme de Coigny, la duchesse Jules de Polignac, la comtesse Diane de Polignac, la duchesse de Guiche et « cette aimable statue de la Mélancolie, cette pâle et languissante personne, la tête penchée sur son épaule, la comtesse de Polastron (1)». Marie-Antoinette avait, avec raison d'ailleurs, définitivement renoncé à jouer elle-même sur son théâtre.
L'année 1780 se termina par la mort de l'impératrice Marie-Thérèse (29 novembre). Cet événement fit prendre le deuil à la cour, et occasionna un surcroît de travail chez les fournisseurs de la Pieine.
Mais Rose Bertin n'avait décidément pas ce qu'il fallait pour plaire à une clientèle exigeante. Les personnes mêmes de l'entourage immédiat de Marie-Antoinette la supportaient avec impatience, et Mme Campan, dans ses Mémoires, porte sur elle un jugement assez sévère: (( Mlle Bertin se prévalait, dit-on, des bontés de la reine pour afficher un orgueil très visible. Une femme alla un jour chez cette fameuse ouvrière en mode, et demanda des ajustements pour le deuil de l'impératrice. On lui en présenta plusieurs qu'elle rejeta tous. Mlle Bertin s'écria d'un ton mêlé d'humeur et de suffisance : « Présentez donc à Madame des échantillons de mon dernier travail avec Sa Majesté. » Le mot est assez ridicule pour avoir été dit. » Cette réflexion de Mme Campan est un peu dure, on en conviendra; elle était néanmoins méritée. L'anecdote courut la ville ; plusieurs écrivains du temps l'ont rapportée, et nous la retrouvons sous la plume du continuateur des Mé-
(1) Le Théâtre à Trianon.
moires secrets de Bacliaumont à la date du 4 janvier 1781. Rose Bertin n'avait en effet qu'un mot sur les lèvres: sa collaboration avecla Reine. Elle en parlait à tout venant, elle s'en gonllait et on en riait. Peu lui importait, d'ailleurs.
Elle n'avait pas à se plaindre de l'état de ses affaires. Tout allait pour le mieux ; et les fonds affectés à la garde-robe de la Reine devenaient de plus en plus considérables. Nous lisons en effet la note suivante écrite sur un état comparatif de dépense (1) des années 1777 et 1781, établi par Randon de la Tour, trésorier payeur général des dépenses de la maison du Roi et de celle de la maison de la Reine :
« Le supplément de la garde-robe,' qui était en 1777 de 37.406 livres, est porté en 1781 à S/i.OOO livres, partant augmentation : 46. 89/i livres. »
Les États de dépense de la maison de la Reine (2) nous apprennent d'autre part que le total du chapitre de la garde-robe à l'extraordinaire s'est élevé successivement à 194.118 livres 17 sols en 1780 ; 151.290 livres 3 sols en 1781 ; 199.509 livres 4 sols en 1782.
Le 16 mai 1783, la marquise de Grammont, comtesse d'Ossun, dame d'atours depuis 1781, expliquait cette augmentation dans une lettre, datée de Versailles (3).
« J'ai l'honneur de vous adresser. Monsieur, l'état général des dépenses de la garde-robe de la Reine pendant l'année dernière 1 782. Ces dépenses montent beaucoup plus haut que je n'aurais voulu, mais les fêtes
(1) Archives Nationales. Série 0'3793.
(2) Idem.
(3) Idem.
pourM. le comte du Nord et les dispositions que j'avois faites pour le voyage deMarly qui devoit avoir lieu l'automne dernier, m'ont nécessairement fait passer les bornes que je m'étois prescrites. J'ay lieu d'espérer que l'année actuelle sera moins chère par V avance que j'ay des objets choisis pour Marly et qui, n'ayant pas servi, ont été réservés pour ce printemps. Je vous prie de vouloir bien rendre compte de ces circonstances au Roy en prenant les ordres de Sa Majesté pour le supplément de 111.509 livres que je demande, et dont j'ay besoin pour achever de purger les dépenses de cette année. »
On voit que Louis XVI contrôlait la dépense s'il ne la modérait pas.
Cependant accaparée comme elle l'était par le service de la Reine, Rose négligeait forcément un peu le reste de sa clientèle, et ses allures cassantes lorsqu'on lui en faisait le reproche, lui firent perdre plus d'une cliente.
« Les flatteries, les courbettes avaient tourné la tête à la pauvre demoiselle Bertin », écrit dans ses Mémoires la vicomtesse de Fars qui était de celles qui n'aimaient guère la modiste. « Une dame de mes amies vint commander dans son magasin, pendant son absence, un chapeau à la Bertonienne, pour la femme d'un procureur de Bordeaux. » Pierre Montan Berton était ce directeur de l'Opéra, sous l'administration duquel ce théâtre retentit de tout le bruit fait autour des deux compositeurs rivaux Gliick et Piccini. Il venait de mourir (1780) et son nom était, chez la fourmi sa voisine, le prétexte d'une création nouvelle. « Le prix, ajoute
Mme de Fars, fut tixé par Mlle Picot, première ouvrière de la maison, ot acquitte! d'avance par mon amie, qui partit en laissant son adresse. Deux heures après, un domestique, vêtu d'une livrée gros vertà galons d'or, rapporta l'argent qui avaitété donné pour payer le chapeau, il remit un billet de la demoiselle Bertin, fort sottement tourne, dans lequel celle-ci témoignait son impossibilité de travailler pour la femme d'un procureur, attendu que le service de Sa Majesté et de la cour employait tout son temps et celui de ses ouvrières. »
La première fille de boutique, Charlotte Picot, comprit le parti qu'elle pouvait tirer d'une pareille situation. Elle ne se conduisit d'ailleurs pas autrement que Rose Bertin elle-même à l'égard de sa patronne, Mlle Pagelle. Charlotte était une « ouvrière extrêmement adroite, intelligente, et surtout entreprenante », nous disent les Mémoires secrets, qui « s'est prévalue de son talent pour s'établir et a bientôt enlevé la plupart des pratiques de son ancienne bourgeoise. » Ce qui est peutêtre un peu exagéré.
« Elle joignait à de l'intelligence une jolie figure et beaucoup de savoir faire, dit la vicomtesse de Fars : elle quitta donc Mlle Bertin et éleva autel contre autel. »
C'était déjà un motif suffisant pour exciter la colère d'une personne aussi vive que Rose Bertin. Mais il y en avait peut-être un autre, plus grave encore à ses yeux, si toutefois Tau teur des Souvenirs de Léonardéimi bien renseigné, lorsqu'il raconte que Mlle Picot allait jusqu'à insinuer .auprès de celles des dames qui fréquentaient le magasin et qu'elle savait aimer les can-
cans, que « Mlle Bertin, au moment où la maison du roi avait été licenciée parle comte de Saint-Germain, s'était peu souciée de réformer un mousquetaire gris, dont l'entretien eût déjà été fort dispendieux, à cause desescinq pieds, sept pouces et demi, mais qui joignait à cela l'habitude de perdre liuit à dix louis par soirée au pharaon ; ce qui avait fini par lui faire joindre à cette habitude celle de battre Mlle Bertin, toutes les fois qu'il lui arrivait de ne pouvoir alimenter cette fatale passion. »
Que Mlle Bertin ait fait jaser sur sa conduite, cela n'a rien de surprenant. Il eût même été surprenant au contraire, qu'il n'en fût rien, en un temps où Tinconduite était si générale, et où les libellistes attaquaient si rudement dans leurs pamphlets sur ce point, la Reine elle-même et les personnes les plus en vue. Mais il n'est guère admissible que l'arrogante modiste ait jamais souffert de qui que ce soit un traitement semblable à celui que l'auteur des Souvenirs de Léonard prétend qu'elle a subi de la main du mousquetaire gris.
Le hasard voulut, qu'au moment où elle était dans la plus grande exaspération contre Mlle Picot, Bose Bertin la rencontrât à Versailles dans la galerie, et là, cédant à un mouvement de colère, poursuivent les Mémoires secrets, elle « l'a injuriée et lui a craché au visage. Procès en conséquence à la Prévôté de l'Hôtel ; factum de part et d'autre, dont le plus plaisant est celui de la demoiselle Bertin, de la façon de M" Coqueley de Cliaussepierre, dit-on ; enfin est intervenu un jugement le lundi 3 septembre, qui fait défenses à la demoiselle Bertin de récidiver, la condamne à 20 livres d'aumône en-
126 KOSIi liERTIN
vers le Roi, et à tous les dépens. On trouve que, vu le lieu où l'insulte a été commise, le délit n'est pas assez puni ».
On trouvait aussi que, vu la morgue de Mlle Bertin, la solution était plaisante, caries rieurs n'étaient pas tous de son parti, et bien des gens se voyaient vengés de ses impertinences. Les Mémoires secrets, qui rendent compte de l'incident sous la date du 8 septembre 1781, nous apprennent encore qu'il y avait eu appel au grand Conseil, interjeté par Mlle Bertin, et nous disent : « L'affaire devait intervenir mercredi dernier, c'est-à-dire aujourd'hui ; mais la Reine dont on connaît les bontés pour Mlle Bertin, sa marchande de modes, a fait écrire à M. de Nicolaï, le premier président de cette Cour, de venir, avant de passer outre, lui rendre compte de Tétat où l'affaire en était. La cause, en conséquence, a été remise à huitaine. »
D'ailleurs, pour bien mettre cette affaire au point, nous avons les documents des archives de Seine-et- Oise (1) :
C'est d abord la plainte suivante formulée par Mlle Picot :
« A Monsieur le lieutenant général civil, criminel et de police delà Prévôté de rHôtel du Roy et Grande Prévôté de France au Siège de Versailles.
« Supplie humblement Charlotte Picot, fille majeure, marchande de modes, demeurante à Paris, rue Sainte- Honoré, à la Corbeille Galante, paroisse Saint-Germain
(1) Série B. Prévôté de rHôtel. Procédures de 1782 et registre des audiences de 1781-1782. Voir aussi Un moment d'humeur de Mlle hose Berlin, par E. Couard, Versailles, 1894.
LA GRANDE VOGUK (1778-I781) 127
l'Auxerrois, disant qu'ayant fourni des habits aux dames de Vassy, qui ont été présentées à la Cour le quinze avril présent mois, jour de Pâques, la supliante s'est rendue dans la matinée du môme jour, à Versailles, à l'eftet d'y faire ses affaires. Après dîner, la supliante a été à la gallerie du château de Sa Majesté, pour se promener et voir l'effet de ses habits.
« Vers les six heures et demie du soir, la supliante étant dans le salon de jeu de la Reine, attendant le Roy et la famille Royale qui étoientà la chapelle, elle apperçut la demoiselle Bertin, marchande de modes à Paris, rue Saint-Honoré, vis-à-vis Saint-Honoré, accompagnée de deux demoiselles qui se promenoient dans la gallerie. La demoiselle Bertin, en passant devant la supliante, s'est arrêtée. Ta examinée attentivement et a continué sa route, mais, un instant après, la D"'' Bertin est revenue sur ses pas, s'est arrêtée vis-à-vis de la supliante et l'a fixée pendant deux à trois minutes. La supliante s'en étant aperçue a tourné la tête, mais la D"^ Bertin, qui cherchoit les moyens d'insulter la supliante, a saisi ce moment et lui a craché au visage.
« Une insulte aussi grave est infiniment répréhensible à toutes sortes d'égards. Elle a été commise dans le château même de Versailles, dans le salon vis-à-vis Tappartement de la Reine, c'est-à-dire dans un lieu où tout rappelle la Majesté Royale et le respect qui lui est du, raison pour laquelle il est absolument nécessaire de prendre les mesures les plus efficaces pour qu'un pareil scandale ne se reproduise plus, ce qui ne peut être opéré que par la sévérité des peines qui sont à prononcer. D'un autre côté, cracher au visage d'une personne, c'est téraoi-
128 nOSE HERTIN
gner lopins grand mépris pour cette même personne. La siipliante, qui ne s'attendoit pas à une pareille insulte, est tombé évanouie et sans connoissance, et elle auroit péri dans cet état si les personnes qui l'entouroient ne se fussent empressées de lui donner des secours. Ce n'est même que plus d'une demie-heure après que la connoissance lui est revenue et que ses forces lui ont permis de sortir de la gallerie du château de Versailles pour se rendre dans l'endroit où étoit sa voiture, et de là chez elle à Paris.
« La suplianto, jalouse de conserver son honneur et sa réputation, a un intérêt sensible d'obtenir une réparation authentique de l'insulte qui lui a été faite par la D"« Bertin, et c'est pour y parvenir qu'elle a été conseillée de recourir à votre autorité.
(( Ce considéré, Monsieur, il vous plaise donner acte à la supliante de la plainte qu'elle vous rend contre la D"« Bertin, des faits mentionnés en la présente requête ; en conséquence, lui permettre de faire informer desdits faits, circonstances et dépendances par devant vous. Monsieur, pour l'information faite et communiquée à Monsieur le Procureur du Boy, dont la supliante requiert la jonction, être par la suphante et par Monsieur le Procureur du Boy, pris telles conclusions qu'il appartiendra, et par vous. Monsieur, ordonné ce que de raison, sans préjudice et sous la réserve que fait la supliante de tous ses droits et actions, et vous ferez bien. Charlotte Picot. »
Nous apprenons tout au moins par cette pièce quel était l'emplacement exact de la maison de Bose Bertin : « vis-à-vis Saint-Honoré ». Une reste plus rien de cette
{Bibliollinjur Xalioitate.)
POLONNOISE A LA POL l.EÏTK (avec le chapeau à la Ciiciiade)
église qui se trouvait dans le cloître Saint-Honorc (1), non plus que de la maison qu'habitait la modiste, sur l'emplacement de laquelle s'élèvent actuellement les magasins du Louvre.
En réponse aux attaques de Mlle Picot, le défenseur de Mlle Bertin produisit un « Précis pour la demoiselle Bertin, marchande démodes de la Reine, défenderesse, contre la demoiselle Picot, ci-devant son élève et actuellement marchande de modes, demanderesse ».
La Correspondance littéraire en a reproduit quelques extraits. Nous y lisons :
« La demoiselle Picot, c'est ainsi que débute le mémoire de Mlle Bertin, veut couvrir d'opprobre et faire périr celle à qui elle doit son existence et son état. Où trouver des expressions capables de peindre l'horreur de ce procédé? Je n'en veux point chercher, je la plains, mais je dois à la justice, au public qui m'estime, aux grands qui m'honorent de leur protection et de leur bonté, et surtout à moi-môme, demedéfendre d'une accusation si atroce, si fausse, et, j'ose le dire, si invraisemblable.
« Sans suivre ici l'histoire très détaillée de tous les services rendus à la d"'' Picot par la d"" Bertin, histoire assez minutieuse en elle-même, mais où les plus beaux noms de France ont cependant trouvé leur place, nous nous bornerons au fait principal dont voici l'exposé et la justification :
« Je n'ai jamais fait et ne ferai jamais de mal à per-
(1) Elle contenait le tableau de la Présentation au Temple par Philippe de Champaigne et le mausolée du cardinal Dubois par Coustou le Jeune.
sonne, pas même à Mlle Picot. Mais qui pourrait me faire un crime de regarder avec mépris une personne qui doit m'avoir la plus grande obligation, et qui, pour la reconnaître, m'a trompée si cruellement? Je la méprise souverainement, j'en conviens, elle le mérite. Je l'ai trouvée le 15 avril dernier, vers les six heures du soir, dans le salon qui précède la galerie de Versailles; je ne la voyais pas; ceux avec lesquels j'étais, me la nommèrent. Sa vue me révolta, mon estomac se serra, et l'horreur qu'elle m'inspira, me faisant remonter ce que j'avais pris, m'occasionna sans doute sur mon visage un mouvement involontaire de contraction et y peignit apparemmentla révolte et le dégoût qu'elle excitait en moi; mais je ne crachai point, je ne l'aurais pas pu, j'étais pétrifiée, et les personnes qui m'accompagnaient et qui ne m'ont pas perdue de vue, sont prêtes d'en rendre témoignage, et je demande à en faire la preuve ainsi que de tous les faits dont je viens de rendre compte, si on le juge à propos...
« Jignore quels mensonges ont faits la clique et les amis de la d'"" Picot... Mais je suis moralement sûre qu'aucun d'eux n'a dit et n'a pu dire m'avoir vue cracher au visage de la d"* Picot. Moi, commettre une indécence aussi basse! et chez le Roi, près l'appartement de la Reine, qui veut bien quelquefois se servir de moi et s'abaisser jusqu'à m'honorer de sa bonté! J'ose le dire, on ne le croira pas. Mon juge ne l'a pas cru, il a civilisé le procès : au reste mon défenseur discutera tout cela. »
L'audition des témoins cités par Mlle Picot eut lieu le 2S avril. Ils étaient au nombre de cinq.
Jean-Baptiste de Gumin, gentilhomme du Dauphiné, agent de ciiange de la ville de Lyon, déclara s'être trouvé avec sa compagnie composée de M. Thon, marchand d'étoffes de soie à Paris, Mme de Gumin, sa femme et la femme de chambre de celle-ci, « dans le sallon à l'entrée de la gallerie du côté de la chapelle et qui fait face à l'appartement de la Reine ». La déposition du témoin confirme les faits de la plainte, mais elle est en contradiction évidente avec celle-ci, comme d'ailleurs celles de tous les témoins qui suivront au sujet du lieu où l'incident se serait produit. « Dans le salon de jeu de la Reine », dit Mlle Picot. Or le salon de jeu de la Reine était à l'extrémité méridionale de la galerie des Glaces; il est connu sous le nom de salon de la Paix. Le salon qui lui fait face est au contraire dénommé salon de la Guerre. Il fallait que l'évanouissement de Charlotte Picot ait bien troublé sa mémoire, ou qu'elle connût bien peu le château pour confondre ces deux salons; mais la plainte de cette fille qui, pour une avanie, avait pensé « périr » sur la place, nous laisse sceptique sur l'importance de l'affront qu'elle avait subi, et plus porté que ses contemporains, à diminuer la responsabilité de Rose Bertin, quelque tort qu'elle ait eu, parce qu'il nous semble fort que Charlotte Picot n'était qu'une faiseuse, bien aise de l'événement, pour profiter du tapage qui ne devait pas manquer autour de son nom, avec une telle histoire, qui était autant de réclame pour son commerce, à une époque où les Anglais n'avaient pas encore importé les hommes-sandwich, pour les promener en monôme dans la galerie de bois du Palais Royal, le centre alors du mouvement parisien,
comme le sont aujoui'd'liui les grands boulevards, de la porte Saint-Denis à la Madeleine.
Le second témoin cnlendii fut Mme de Gumin, née Catherine Thon, qui dit aussi que l'incident se produisit dans le « sallon qui précède la gallerie du château, » où elle se trouvait « pour voir passer la famille royale qui alloit sortir du salut de la chapelle ».
Aimé Thon dit également que cela se passait « dans le salon qui précède la gallerie du côté de la chapelle, appelé le salon de la Guerre. » C'est précis.
Madeleine Bailly, femme de chambre de Mme de Gumin, sans désigner la salle par son nom, dit que le fait s'est passé dans celle qui précède la, galerie. Dans le trajet de la chapelle à la galerie, que rencontrons-nous avant d'y pénétrer : le salon de la Guerre. C'est donc bien le salon de la Guerre qui fut témoin de l'aftront que la belliqueuse Mlle Bertin infligea à son ex-employée.
Pierre Guertin, commis des sieurs Thon, Joly et Cie, marchands d'étoffes de soie à Paris, rue Traversière, fait une déposition identique à celle de son patron.
Les cinq témoins furent unanimes pour mettre les torts du côté de Mlle Bertin. N'exagérèrcnt-ils point l'incident? N'avaient-ils point quelque intérêt à prendre parti? J'en trouve au moins un qui m'est bien suspect, et celui-là c'est le sieur Pierre Guertin : Que faisait-il à Versailles, ce jour-là, précisément en la compagnie de Charlotte Picot? Tous ces gens, c'est de toute évidence, seconnaissaientplus ou moins directement, comme le prouve surabondamment la déposition du sieur Thon, qu'il n'est pas sans intérêt de reproduire. Celnl-ci
« Dépose que le jour de Pâques dernier, quinze du
présent mois, étant venu à Versailles pour y voir la Cour, et s'étant trouvé sur les six heures ou six heures et demie du soir, à la compagnie des sieur et dame de Gumin. ses beau-frère et sœur, au château de Sa Majesté dans le salon qui précède la gallerie du côté de la chapelle, appelle le salon de Guerre, et étant rangé du côté des croisées qui donnent sur la terrasse, pour y voir passer la cour au retour du salut, il s'est approché de la compagnie du déposant la demoiselle Picot, laquelle était accompagnée du sieur Guertin, commis de lui déposant, lesquels se sont rangés à côté du dit déposant ; que, dans cet instant la demoiselle Picot parlant à lui déposant, il vit venir de la gallerie la demoiselle Bertin, aussy marchande de modes à Paris, laquelle s'étant approchée de ladite demoiselle Picot, s'arrêta quelques minutes et la regarda fixement avec un air de mépris, ensuite lui cracha sur le col du côté de l'épaule gauche en lui disant : « Je tel'avois promis, je te tiens parole >s et ensuite a passé son chemin ; que sur le champ laditedemoisellePicot s'est trouvée mal, qu'on a été obligé de l'asseoir contre une croisée dudit salon, et lui faire respirer de l'eau de Cologne pour la faire revenir ; que, peu de temps après, il a vu, lui déposant, ladite demoiselle Bertin, repasser par le même salon et jeter de nouveau un œil de mépris et dédain sur ladite demoiselle Picot, à laquelle la sa'ur de lui déposant continuoit de luy donner du secours pour la faire revenir de son évanouissement ; qu'après que ladite demoiselle Picot a été revenue de son évanouissement, lui déposant et sa compagnie l'ont quittée. '> Nous espérons que lierre Guertin n'en aura point
fait autant, (iiTil aura salué le sieur Thon, son patron et « sa compagnie, » et quil se sera fait un devoir de prodiguer à la pauvre Charlotte d'autres soins que des vapeurs d'eau de Cologne. C'est égal, le retour de Versailles, après une scène pareille, avec une femme qui en était encore tout énervée et appalie, ne dut point avoir Tattrait de l'aller dans la douce tiédeur d'avril, au long de la grande avenue de Saint-Cloud, tout encombrée de carrosses luxueux, au passage desquels on nommait les plus grands noms de France, et qui montaient au grand trot vers le palais de Versailles, sous la voûte des arbres qu'égayait le vert tendre des premières feuilles.
Le registre des jugements rendus en la Prévôté de THôlel de Versailles contient le texte de deux sentences qui furent prononcées contre Rose Bertin le 18 août par défaut, le l^"" septembre sur opposition. On y verra que le tribunal, appréciant sans doute que le délit commis méritait une sanction, mais jugeant, comme nous, que les témoignages pouvaient n'être que d'une sincérité relative quant à son éclat, estima que la peine ne devait point être excessive et n'infligea plutôt à la défenderesse qu'une amende de principe.
Nous lisons sur le registre de la Prévôté de l'Hôtel la sentence du 18 août, ainsi conçue, et prononcée par le lieutenant général de la Prévôté :
« Nous, sans avoir égard à la remontrance faite par Charbonnier substituant Chevery (1) [d''^ Bertin] avons donné défaut contre Chevery et sa partie, et, pour le
(1) Chevery occupait habituellement pour la communauté des marchandes de modes.
profit, ouï de La Chapelle, substituant le Procureur du Roy en ses conclusions, sans nous arrêter aux conclusions et demandes de la partie de Clievery, portées par ses requêtes des 18 et 19 juin dernier, dont nous l'avons débouté, faisant droit au principal, attendu la preuve résultant de l'information faite à la requête de Bournizet [d"*' Picot j le vingt-trois avril dernier, faisons défenses à la partie de Cbevery de plus à l'avenir insulter la partie de Bournizet, et lui cracher au visage sous peine de punition exemplaire ; et pour l'avoir fait le dimanche jour de Pâques quinze avril dernier, ainsi qu'il est énoncé en la plainte de la partie de Bournizet du dix-huit avril dernier, condamnons la partie deChevery en vingt livres de dommages intérest envers laditte partie de Bournizet, aplicables de son consentement aux pauvres de la paroisse Saint-Germain l'Auxerrois à Paris ; ordonnons que notre présente sentence sera imprimée et affichée tant à Paris qu'à Versailles jusqu'à concurrence de cinquante exemplaires aux frais et dépens de la partie de Chevery; condamnons laditte partie de Chevery aux dépens même en ceux réservés. »
La sentence du 1" septembre confirme purement et simplement celle du 18 août qui, dit-elle, « sera exécutée selon sa forme et teneur ».
Rose Bertin n'était pas femme à capituler. A la nouvelle que la sentence du 18 août était confirmée, il y eut des impatiences et des portes claquées rue Saint- Honoré ; mais à Versailles et partout où ses fonctions l'appelaient auprès de la Reine, la sérénité reprenait place sur le front de Mlle Bertin, qui réussit même à l'intéresser à son procès. « Le plaisant de l'aventure,
racolite la vicomtesse de Fars dans ses Mémoires^ fut que, pendant l'instance, Mlle Bertin sollicita la Reine d'interposer son autorité dans cette alfaire, rassurant que sa dignité royale serait compromise, dans l'affront que recevrait celle qui travaillait avec elle, et, lorsque l'arrêt eut été rendu, Mlle Bertin disait à tous ceux qui lui adressaient des compliments de condoléance : « Hélas ! ce n'est pas moi qui suis offensée, dans tout ceci, mais bien Sa Majesté. »
Décidée à ne point en rester là, elle fit donc appel devant le Grand Conseil. L'arrêt devait être prononcé. La Reine voulut enparler à M. de Nicolai, le premier président de cette cour, qu'elle convoqua à ce sujet. De ce fait Tafifaire fut renvoyée à huitaine. Cependant l'arrêt du Grand Conseil fut prononcé sous la date du 19 décembre. Nous le trouvons dans la collection des Archives Nationales (V 5/894). En voici la teneur :
« Entre la demoiselle Bertin, marchande de modes de la Reine, appellante de sentences de la Prévôté de rHôtel du 1^' septembre 1781, suivant les actes et exploits du 3 du même mois de septembre, et anticipée, d'autre part; et la demoiselle Charlotte Picot, aussi marchande de modes à Paris intimée et anticipante suivant la requête, ordonnance et exploit d'assignation au Conseil des l/i et 15 du même mois de septembre, et requérant la confirmation de laditte sentence avec amende et dépens, d'autre part ; et entre laditte demoiselle Bertin, demanderesse suivant sa requête présentée au Conseil le 11 décembre présent mois, tendante à ce qu'il plaise au Conseil la recevoir en adhérant à l'appel par elle déjà interjette de la sentence, faute de plaider
rendue contre elle en la Prévôté de l'Hôtel le l'^'' septembre dernier, appellant des plainte, permission d'informer, information et sentences par deffaut des 7 et 8 juillet et 18 août dernier, et de toutte la procédure faitte en la Prévôté de THôtel de la part de la demoiselle Picot contre la demanderesse, tenir Fappel pour bien relevé ; faisant droit sur l'appel, déclarer nulles les dittes informations, sentence et toute la procédure faite et rendue en la Prévôté de l'Hôtel et condamner la demoiselle Picot en tels dommages et intérêts qu'il plaira au Conseil arbitrer, applicables de son consentement aux pauvres de la paroisse Saint-Germain l'Auxerrois ; subsidiairement mettre l'appellation et ce dont est appel au néant, émandant décharger la demanderesse de condamnations contre elle prononcées, au principal donner acte à la demanderesse de ce que pour fins de non recevoir en tant que de besoin pour defïenses à la demande formée contre elle de la part de la demoiselle Picot et portées par son exploit d'assignation du l*^' may 1781 elle employé le contenu en la présente requête et ce qu'il plaira au Conseil suppléer de droit et d'équité ; ce faisant, déclarer la demoiselle Picotpurementet simplement non recevable dans saditte demande, fins et conclusions, ou en tout cas l'en déboutter ; et oi^i le Conseil pouroit quant à présent y faire quelque difficulté, sous prétexte des faits faussement et calomnieusement imaginés et témérairement avancés de la part de la demoiselle Picot contre la demanderesse, ce qu'il n'y a cependant pas lieu de présumer, en ce cas, et parce qu'en Cour souveraine il est de la prudence de prendre des précautions et de con-
dure à toutes fins, donner acte à la demanderesse de ce qu'elle dénie fonnellement les faits énoncés en la plainte do la demoiselle Picot du 18 avril 1781, et de ce qu'au contraire elle articule, met en fait-, et offre de prouver tant par titres que par témoins :
« 1" Qu'à l'heure où l'on accuse la demanderesse d'avoir craché au visage de la demoiselle Picot, la demanderesse était dans l'appartement de la Reine, où elle avait ordre de se trouver et d'attendre Sa Majesté au retour du salut, le jour de Pâques, 15 avril dernier, et qu'elle y est restée jusqu'à sept heures du soir ;
« 2° Que, lorsque la demanderesse a passé et repassé dans la gallerie et dans le salon de la Guerre qui conduisent à la chappelle, il n'était que cinq heures et un quart, et qu'elle a passé et repassé sans cracher au visage de la demoiselle Picot, ni sur elle, ni sur qui que ce soit ;
« 3" Et qu'au moment où elle passait, une des demoiselles qui travaille chez elle et qui l'accompagnait ainsy qu'une dame de Lyon, lui fit appercevoir la demoiselle Picot, près de l'un des suisses du château, qui était là pour contenir la foulle et tenir le passage libre, et, à demie effacée par ce suisse, la demanderesse était à plus de six pas de distance de la demoiselle Picot, de manière que, quand bien même la demanderesse aurait un tuyau à la bouche, elle n'aurait jamais pu lancer sa salive à une aussi grande distance, et encore moins l'adresser au visage de laditte demoiselle Picot, et que, si elle eijt craché naturellement et si le crachat eût pu parvenir jusqu'à l'endroit où était la demoiselle Picot, le suisse et les autres personnes qui étaient près
d'elle auraient senty des éclaboussures, s'en seraient plaint, et auraient fait arrêter sur-le-champ la demanderesse ;
« lx° Que la demoiselle Picot présentait à ceux qui passaient et qui allaient à la chapelle l'épaule droite, et non pas l'épaule gauche comme il paraît qu'elle Ta fait dire à ses témoins ;
i< 5° Qu'il y avait plus de soixante personnes dans le salon de la Guerre, lorsque la demanderesse y a passé et repassé le 15 avril 1781, jour de Pâque à cinq heures environ un quart de Taprès midy, en sorte que si la demanderesse avoit réellement craché au visage de la demoiselle Picot, et si le crachat supposé avoit excité une commotion aussi forte que la demoiselle Picot a imaginé de la peindre dans sa plainte, si elle se fût trouvé mal, si elle eût été portée à demi morte dans l'embrasure de l'une des croisées du sallon, si les flaccons avaient été tirés pour la rappeler à la vie, et la faire revenir de son évanouissement^ elle aurait trouvé plus de soixante témoins en état de déposer d'un fait aussi scandaleux et aussi éclatant, qui aurait attiré l'attention de tous les spectateurs, mais dont elle ne s'est avisée d'accuser la demanderesse que trois jours après, et elle n'aurait pas été réduitte aux quatre ou cinq personnages qu'elle a jugés à propos de choisir dans sa société et qu'elle a trouvé le moyen, pendant ces trois jours, de faire entrer dans son petit complot,
« Permettre à la demanderesse de faire preuve des faits contraires à ceux avancés dans la plainte de la demoiselle Picot et de ceux cy-dessus articulés par devant tel de MM. que le Conseil jugera à propos de
commettre à cet effet, pour l'enquête de la demanderesse falle, rapportée et communiquée à M. le procureur général, être par lui requis, et par la demanderesse pris telles conclusions qu'il appartiendra, et dans tous les cas condamner laditte demoiselle Picot en tous les dépens, tant des causes principalles que d'appel, d'une part, et laditte demoiselle Picot, deffenderesse, d'autre part ;
« El entre laditte demoiselle Picot, demanderesse en requête du 17 décembre 1781 , tendante à ce qu'il plaise au Conseil, sans s'arrêter ni avoir égard aux prétendus moyens de nullité, faits allégués et articulés, conclusions et demandes de la demoiselle Bertin, l'y déclarer purement et simplement non-recevable ou en tous cas l'en déboutter, faisant droit sur l'appel principal interjette par laditte Bertin de la sentence de la Prévôté de l'Hôtel du l'"'" septembre dernier, que sur les appels incidents par elle interjettes, par requête du 11 de ce mois, de la plainte, permission d'informer, information et sentence de la Prévôté de l'Hôtel des 18 et 23 avril, 7 et 28 juillet et 18 aoust aussi dernier, et de toute la procédure faite en laditte Prévôté, la déclarer purement et simplement non-recevable dans les susdits appels, et la condamner en l'amende de 75 livres, ou en tout cas mettre l'appellation au néant, ordonner que ce dont est appel sortira son plein et entier effet, condamner laditte demoiselle Bertin aux amendes des susdits appels aux dommages-intérêts de la demanderesse et en tous les dépens, d'une part, et laditte demoiselle Bertin, deffenderesse, d'autre part, sans que les qualités puissent nuire ni préjudicier aux parties ;
« Après que Desnos, avocat de la demoiselle Bertin, assisté de Carteron son procureur, a conclud en ses appels et ses demandes et été ouy ; que Mille, avocat de la demoiselle Picot, assisté de Maillon, son procureur, a conclu en ses requêtes et demandes, et a aussi été ouy ; et que De Vaucresson, pour le procureur général du Roy, a pareillement été ouy ; et que la cause a été plaidée pendant deux audiances ;
« Le Conseil reçoit la partie de Desnos appellante des difterentes sentences dont est question, tient ses appels pour bien relevés, ayant aucunement égard auxdits appels, et faisant droit sur les conclusions du procui'eur général du Roy, déclare nulle la sentence rendue en la Prévôté de l'Hôtel le i'I may 1781, aynsi que tout ce qui s'en est ensuivi ; sauf aux parties si bon leur semble, à suivre les errements de la procédure antérieure à ladite sentence devant le lieutenant général en la Prévôté de l'Hôtel, autre néantmoins que celuy devant lequel a été faite l'instruction sur la plainte de la partie de Mitte, pour y procéder jusqu'à sentence définitive inclusivement, sauf l'appel du Conseil, s"il y a lieu ; condamne la partie de Mitte aux dépens, faits sur la cause d'appel.
« Fait à Paris, au Conseil le 19 décembre 1781. »
L'influence de la Reine était peut-être bien pour quelque chose dans cet arrêt qui, en somme, donnait satisfaction à la demande de Rose Bertin; rinsuffisance des témoignages en faveur de Charlotte Picot, le justifiaient aussi.
En tous cas, la cause occasionna de nouveaux plaidoyers, et, pendant plus de six mois, on instrumenta
pour le plus grand profit comme pour le plus grand divertissement des magistrats, des gens de lois et du publie.
La juridiction de la Prévôté de THôtel avait déjà été tournée en ridicule, notamment par Cochu, avocat au Conseil. On appelait le Prévôt de l'Hôtel, Roi des Ribaiids parce qu'on prétendait que sa principale fonction était de veiller sur les filles de joie qui suivaient la cour. Le procès des modistes était bien fait pour provoquer de nouveau les brocarts du public.
Une nouvelle instance fut donc ouverte en janvier 1782 (1). L'appel de la cause eut lieu en avril, en l'audience tenue par Claude-Joseph Clos, écuyer, conseiller du Roy, lieutenant général civil criminel de police de la Prévôté de l'Hôtel à Paris, une enquête complémentaire fut faite, et on procéda à l'audition de nouveaux témoins. Les assignations requêtes et oppositions se multiplièrent de part et d'autre et le procès dura ainsi jusqu'en 1786, c'est-à-dire plus de trois années, pendant lesquelles la patience des ouvrières de la rue Saint- Honoré et celle des clientes de Rose Rertin durent être soumises à rude épreuve, étant donné l'irritabilité de sa nature.
Plusieurs événements vinrent cependant, au cours de l'année 1781, faire oublier momentanément procès, factums, prévôt de l'Hôtel et gens d'affaires. Le feu prit à l'Opéra.
La maison de Rose Rertin était située rue Saint-Honoré, entre la rue Cliampfleuri et la rue du Chantre,
(1) Archives Nationales, série V", f. 84.
qui ont l'une et l'autre disparu et qui aboutissaient toutes deux en face du pâté de maisons qui existent encore et qui se trouvent entre la rue Croix-des-Petits- Ghampset la rue des Bons-Enfants dont les noms n'ont pas été changés, c'est-à-dire que le magasin de la modiste était à peu près à l'emplacement où se trouve actuellement la porte des magasins du Louvre, dite porte Saint-Honoré.
Or, l'Opéra occupait à cette époque l'emplacement contigu au pavillon du Palais-Royal qui forme l'angle de la rue de Valois, c'est-à-dire très près de la maison de modes. L'incendie qui le consuma fut un feu considérable.
Il y eut des victimes. Mais le nombre en eût été bien plus considérable sans la présence d'esprit du chef de la danse, en scène au moment où l'incendie se déclara. C'était le soir du 8 juin. Il faisait un temps lourd et orageux, et la pluie s'était mise à tomber. On donnait le ballet cVOrphée lorsque le feu prit à une toile de frise. Le chef de troupe ordonna de cesser la danse un peu brusquement, ce qui occasionna des murmures dans la salle, mais la toile fut baissée. Alors on donna l'ordre de couper les cordes auxquelles la toile en- Hammée était suspendue. L'ordre fut mal exécuté ; les cordes ne furent coupées que d'un côté. La toile ainsi suspendue brûla encore plus vite et en moins de deux minutes le théâtre fut embrasé ; et le feu ne tarda pas à gagner la salle. La fumée avait déjà chassé les spectateurs, qui étaient sortis et par leurs cris avaient mis en émoi tout le quartier. Tout le voisinage était aux fenêtres et les rues pleines de monde. Un incendie dans le Paris d'autrefois aux rues étroites, était chose
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effrayante. On avait encore présenta la mémoire le feu qui prit à THôtel-Dieu le 30 décembre 1772, et ce ne fut pas sans des cris d'effroi que tout à coup on vit s'élever dans le ciel une colonne de flammes de plus de 300 pieds, « nuancée de toutes les couleurs, effet de la combustion des toiles peintes à l'huile et de la dorure des loges ». Le Palais Royal courait un grand danger. Le feu prit d'ailleurs à plusieurs reprises dans les combles, mais il fut rapidement éteint. Non seulement le Palais Royal était exposé, mais le quartier tout entier, à cause de la pluie d'étincelles et de flammèches, qui ne cessa de tomber pendant plusieurs heures sur les toits environnants. L'eau manquait absolument dans les réservoirs qui auraient dû être pleins. L'anxiété fut à son comblepcndanttoute la soirée du 8 juin et mèmependant toute la nuit. La (Charpente s'était affaissée vers neuf heures et demie, ce qui avait occasionné un accroissement considérable d'étincelles et augmenté la panique.
Mais comme par bonheur le vent était nul et que la pluie continuait de tomber, la catastrophe se borna à la perte de la salle déjà brûlée en 1773 et reconstruite au même endroit. Cependant on aura idée de l'intensité que dut avoir l'incendie, quand on saura que le 15 juin, au matin, c'est-à-dire une semaine après qu'il avait éclaté, le feu brûlait encore dans les fonds.
Malheureusementilyeutdes victimes, parmi lesquelles plusieurs danseurs. Tout d'abord on découvrit onze cadavres qui furent portés à la Morgue. Le prévôt des marchands, M. de Caumartin, et le lieutenant général de police Le Noir demeurèrent sur les lieux dès le début et y furent presque constamment, tant qu'il y eut du
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danger, à organiser les secours et à tenter le sauvetage des objets qui pouvaient être protégés mais, « l'art des pompiers, dit Mercier, n'a pu sauver que la façade sur la rue Saint-Honoré ».
De ses fenêtres Rose Bertin pouvait voir emporter les cadavres, dont finalement on fit un dépôt dans l'église Saint-Honoré, situéejustement vis-à-vis de ses magasins. Et, comme les recherches se poursuivirent pendant plusieurs jours dans les dépendances de l'Opéra, et dans ses décombres, elle fut le témoin oculaire de ces scènes navrantes, la plus à même d'en conter les péripéties à la Reine qui passait alors à Marly le temps de sa seconde grossesse. L'incendie de l'Opéra de 1781 n'a été, de tous les incendies de théâtres parisiens, dépassé en horreur que par celui de l'Opéra-Comique qui bri^da en 1887 et fit plus de deux cents victimes.
Cependant, malgré la grossesse de la reine, les modes continuaient, disent les auteurs du temps, à exercer plus que jamais le génie inventif des artistes réputés en ce genre.
La naissance du dauphin , survenue le 22 octobre 1 781 , fut aussi un des événements qui détournèrent un moment le public du procès de Mlle Bertin. Cette naissance ne manqua pas d'être d'ailleurs le prétexte de quelques changements dans les modes. Les bonnets à la Henri IV, à la Gertrude, aux Cerises, à la Fanfan, aux Sentiments repliés, à l'Esclavage brisé, à Colin-Maillard disparurent pour faire place à la coiffure au Dauphin puis à celle aux Relevailles delà Reine.
Louise Fusil nous a retracé, dans ses Souvenirs d'une actrice, comment une femme du monde occupait
alors sa journée. Dès son lever elle passait une baigneuse avec un manteau de lit, recevait quelques intimes, après le départ desquels elle s'habillait d'une redingote du matin pour passer dans son oratoire, dont elle sortait pour se rendre sous un léger peignoir dans son cabinet. « Ce joli boudoir avait ses ornements particuliers; les parois étaient garnies de gravures des modes qui s'étaient succédé, et qui paraissent toujours ridicules lorsqu'elles sont passées. On se dit : Ah ! bon Dieu! comment j'ai porté cela, moi? — Oui, Madame, et vous étiez charmante avec cette coiffure. — Cela n'est pas possible. » On faisait une demi-toilette pour aller à la promenade. C'était une redingote large et croisée de taffetas garnis en blonde, la calèche baleinée et le demi-voile pour atténuer le grand jour. L'hiver, la douillette de satin et le capuchon blanc. On rentrait pour dîner; si c'était chez soi, on restait en négligé, à moins cependant qu'il n'y eût un bal ou des visites. Alors, les coiffures, les robes étaient telles qu'on les voit souvent dans nos comédies, à l'exception des chapeaux à la Henri IV qu'on n'y a point encore adoptés. Ces petits chapeaux en velours, relevés sur le devant avec une ganse en diamant ou en perle, surmontés de plumes blanches, étaient de fort bon goût.
a On peut penser, d'après le goût des dames pour le luxe, que c'était surtout à Longchamps qu'il étalait toutes ses merveilles. Longtemps à l'avance, on ne songeait qu'à inventer quelques modes, dont personne n'eût encore l'idée... La marchande de modes, la tailleuse^, étaient achetées à prix d'or, et venaient passer à concerter l'attaque... »
Il était assez facile, on le voit, à des filles entreprenantes comme Charlotte Picot, d'enlever des clientes à Rose Bertin qui, prise par ses occupations auprès de la Reine, ne pouvait satisfaire aux exigences de toutes les mondaines, qui auraient voulu accaparer la célèbre modiste chacnne pour elles seules.
(( Il arrivait cependant (ainsi que dans toutes les combinaisons qui obligent à confier son secret à la fidélité des autres) qu'il était vendu à celle qui doublait le prix ; alors ce n'était pas seulement une défaite, mais une déroute complète, un véritable désespoir. Quelle honte d'arriver à Longchamps, ou au retour dans un salon, et d'y apercevoir cette coiffure, cette robe, qu'on avait rêvées, composées avec autant de soin qu'une déclaration de guerre... On rentrait chez soi humiliée, le cœur froissé d'avoir été précédée ou suivie, après tout le temps employé à cette œuvre mystérieuse ! N'avoir été vue que la seconde, c'était un véritable guet-apens. » Madame « ne reparaissait qu'au bout do quelques jours... » l'amertume de sa déconvenue lui avait donné une migraine atroce dont il fallait se faire plaindre par le nouvel artifice de coquetterie d'un négligé de malade.
« Ce négligé n'était pas celui du matin, ni des jours ordinaires ; il était calculé de manière à annoncer une indisposition, ou une convalescence, à inspirer enfin un grand intérêt. Lorsqu'on voyait une beauté du jour avec un long peignoir de mousseline garni de dentelle et tombant sur des petits pieds chaussés de pantoufles piquées ou fourrées; une grande baigneuse sous laquelle les cheveux relevés avec un peigne et couverts
d'une demi-poudre laissaient échapper quelques boucles de côté ; de longues manches fermées au poignet par un ruban; un fichu noué de même; un petit mantetet blanc ouaté ; un capuchon ou une calèche ; tout cet arrangement qui avait un cachet particulier, ne pouvait désigner qu'une jolie femme indisposée. »
Que de futilité ! que d'enfantillage, d'insouciance frivole, d'insouciance coupable même ! Ces femmes, riches bourgeoises et grandes dames, ne songeant qu'au plaisir, ne songeant qu'à satisfaire leur vaniteuse coquetterie, sans voir que des yeux les contemplaient dont chaque regard était un reproche et une condamnation.
Et Louise Fusil ajoute : « C'est au, milieu de cette vie frivole et inoccupée que la Révolution vint fondre tout à coup sur cette société si futile, et s'abattre sur la tête de ces faibles femmes comme un vautour sur de pauvres colombes. »
La Révolution ! mais ces dépenses inouïes, ce luxe insolent, n'en faisaient-ils pas germer dans le sol la semence obscure?
L'ère des débâcles allait commencer. Il n'est pas de folies que tôt ou tard on ne paye ; et on n'a pas d'idée des excès auxquels certaines femmes se laissèrent entraîner avec ce goût de la mode qui les tenait. On a cité, entre autres, Mme de Matignon qui, en 1782, hors d'état de payer comptant une robe qu'elle avait commandée, Tacheta pour une rente viagère de six cents livres. Encore payait-elle. Mais, combien ne payaient pas, au grand dam de leurs fournisseurs qui avaient beau user de tous les moyens de droit et qui n'étaient jamais certains de recouvrer leurs créances.
La fin des excentricités. — Rose Bertin rue de RicHELLiEU. — Une soi-disant faillite de la modiste (1782-87).
Marie-Antoinette, en 1782, avait imaginé une distraction nouvelle. Comme les petites filles jouent à la marchande, la reine jouait à la laitière, à la bergère, et elle avait pour théâtre de ces récréations tout le village de Trianon. Mais c'était une bergère propre, une laitière coquette, une villageoise en soie, comme celles de Watteau et il lui fallait des toilettes et des chapeaux en conséquence.
Le blanc devint sa couleur préférée. Cette couleur très en vogue à Bordeaux y avait été introduite par les créoles de Saint-Domingue. La toile, le linon, la percale, le calicot, toujours blanc ou rayé de couleurs tendres, supplantèrent les autres tissus pour le plus grand profit de la fabrique de toiles peintes qu'Oberkampf avait fondée en 1750 à Jouy.
On abandonna les fichus pour porter des palatines de duvet de cygne qu'on appelait des chais.
La polonaise et l'anglaise furent les deux robes les
plus répandues. La polonaise, robe très ouverte, avait une jupe assez courte et relevée de façon à former deux pans sur les côtés et un par derrière. Les manches s'arrêtaient au-dessus du coude; un coqueluchon était parfois adapté au corsage. Quant à l'anglaise, c'était une sorte de redingote qu'on portait surtout en promenade.
Rose conservait son monopole et sa notoriété. Rien ne consacre mieux celle-ci, d'ailleurs, que la caricature et la satire. On ne se moque pas des gens obscurs. On ne met pas en scène leur masque transparent. N'est pas chansonné qui veut, à plus forte raison tout le monde ne voit pas son personnage mis à la scène. Rose eut cette chance inouïe, cette réclame sans exemple pour l'époque, le 9 avril 1782, jour où le Théâtre Italien donna une comédie-vaudeville de Prévôt, avocat au Parlement. Cette comédie, sorte de revue allégorique, présentée sans titre, fut donnée depuis sous celui de le Public vengé.
« Le fond du théâtre, lisons-nous dans \di Correspondance littéraire, représente un désert; la Vérité y parait endormie dans les bras du Temps... L'Opinion, le Caprice, girouette tenant le portefeuille du Public, PAmphigouri et toute sa troupe, composée de la Cabale, du Paradoxe, du Nycticorax, du Dramomane, de l'Harmoniche, avaient cherché depuis longtemps à éloigner le Public de la Vérité. Le Génie national exilé par le mauvais goût, revient, après de longs voyages, en France, sa patrie ; il fait fuir tous les fantômes ridicules qui s'étaient emparés du Public, lui ôte les lisières par lesquelles ils le tenaient attaché et le réconcilie avec la Vérité, les Ris et les Grâces... «
N'est-ce point là une satire assez transparente des excentricités passées faite au moment où se manifestait évidemment une réaction du goût vers la simplicité.
« Il y a, coniinuela. Coiv'espondance littéraire, dans le rôle de Mme du Costume, ou de Mlle Bertin, qui, comme de raison, vint aussi rendre compte au Public de ses succès, un madrigal assez agréable pour la rime ; mais la manière dont il est amené est si gauche qu'il n"a fait que peu d'effet :
(Sur Vair de la baronne.)
C'est un mystère ; Trop tard vos cartons sont venus.
C'est un mystère.
Sur une Grâce je voulus Épuiser tous les dons de plaire ; Elle avait tout pris chez Vénus.
C'est un mystère.
Prévôt n'était pas un grand poète, et ces vers-là sont bien médiocres. 11 n'est pas surprenant qu'ils aient reçu un accueil plutôt froid. C'est un mystère qui enveloppe la pensée de Tauteur, assez délicatement pour le rendre un tantinet obscur.
« On trouvera chez moi, dit ailleurs Mme du Costume, des poupées à ressort qui représenteront les mœurs, les conditions, les caractères, et, en six séances au plus, on aura le signalement de toute la nation. »
Le personnage de Mme du Costume avait donc servi de prétexte à un panégyrique de l'esprit nouveau qui semblait devoir régir désormais le royaume du chiftbn.
En apparence, en etiet, les modes étaient plus simples ; Mlle Bertin n'en travaillait pas moins et la dé-
pense de Marie-Antoinette ne s'en trouvait pas diminuée.
Ce n'était pas volontairement que la reine avait abandonné les hauts échafaudages, les pyramides en cheveux surmontés des plumes, fleurs, etc., qui en parachevaient l'édifice. Elle avait, en effet, après la naissance (le Mme Royale en 1778, vu tomber ses cheveux et, malgré tout ce qu'elle fit, n'avait point réussi à en arrêter la chute. C'est alors qu'elle porta la coiffure dite à renfanl qui se composait d'un chignon plat, terminé par une boucle en boudin, dans le genre de celle des perruques d'abbé. Mais cela lui avait appris qu'il y avait moyen de tirer parti de la mode, même en Tutilisant avec simplicité.
Un tableau des galeries de Versailles peut donner une idée de ce qu'était la mode à cette époque. Il représente Mme de Lamballe, une des clientes attitrées de Rose Bertin, et bien qu'il ait été peint par Rioult en 18/i3, tout indique qu'il n'est qu'une reproduction, un agrandissement sans doute d'une miniature du temps faite d'après nature. La coiffure de Mme de Lamballe dans ce tableau se compose diin chapeau de paille recouvert de gaze blanche et orné d'une couronne de fleurs formée de roses, de myosotis et de jasmin. C'est certainement la plus élégante des coiffures sorties des ateliers de la rue Saint-Honoré, et non seulement une des plus élégantes, mais une de celles qui se rapprochent le plus des modes actuelles et la seule, peut-être, qui soit réellement de bon ton.
Alors, on en était tout à fait aux fleurs, aux goûts champêtres ; un air de printemps avait soufflé sur la
wmm
(Bihli'itliriiHC Xatiouale.) (D'après la pi-iiiliux' du chcxalicr l'osr.iN, };rn\rc |)ar A. lÎAitKii ks en 1779.)
mode qui avait bien besoin, en effet, d'être rajeunie, débarrassée des extravagances de plus en plus encombrantes et lourdes des dix dernières années. C'était une transformation complète; mais, nous l'avons dit, il n'en coûtait pas un sou de moins.
En mai etjuin 1781 un voyage que le grand duc de Russie, depuis Paul P'', vint faire à Paris avec sa femme, sous les noms de comte et comtesse du Nord, fut le prétexte de fêtes données en leur honneur à la cour.
La grande duchesse fit faire ses robes chez Mlle Rose et chargea la baronne d'Oberkirch d'en surveiller la confection. Voici ce que celle-ci dit à ce propos dans ses Mémoires. On y trouvera une fois de plus l'impression que faisait Mlle Bertin sur les personnes qui venaient à ses magasins, et on y retrouvera une de ces reparties si coutumières à la patronne du « Grand Mogol ». C'est le 17 mai que Mme d'Oberkirch écrit : « J'allai faire une visite de femme chez Mlle Bertin, fameuse marchande de modes de la reine, selon l'ordre que j'en avais reçu de Mme la grande duchesse, afin de m'informer si ses robes étaient prêtes. Toute la boutique travaillait pour elle ; on ne voyait de tous côtés que des damas, des dauphines, des satins brochés, des brocards et des dentelles. Les dames de lacour se les faisaient montrer par curiosité ; mais, jusqu'à ce que la princesse les eût portés, il était défendu d'en donner les modèles. Mlle Bertin me sembla une singulière personne, gonflée de son importance, traitant d'égale à égale avec les princesses.
« On raconte qu'une dame de province vint un jour
lui demander une coiffure pour sa présentation ; elle voulait du nouveau. La marchande la toisa des pieds à la tète, et, satisfaite sans doute de cet examen, elle se retourna d'un air majestueux vers une de ses demoiselles en disant : « Montrez à Madame le résultat de mon dernier travail avec Sa Majesté. »
Le 8 juin eut lieu le bal otlert au grand duc et à la grande duchesse de Russie, mais la présentation avait eu lieu le 20 mai. Mme d'Oberkirch nous apprend que, ce jour-là, « Mme la grande duchesse était fort parée dim grand habit de brocard bordé de perles, sur un panier de six aunes. Elle avait les plus belles pierreries qui se puissent imaginer ».
La description de la toilette que portait Marie-Antoinette le jour du bal nous a été conservée par le marquis de Valfons :
« La Reine, lisons-nous dans ses Souvenirs, était habillée dans le costume de Gabrielle d'Estrée : un chapeau noir avec des plumes blanches, une masse de plumes de héron, rattachées par quatre diamants et une ganse de diamant ; ayantpour bouton le diamant nommé Pitt, valant deux millions ; un devant de corps tout en diamants, une ceinture de diamants sur une robe de gaze d'argent, blanche, semée de paillettes, avec des bouillons en or rattachés par des diamants. »
Pour assister à ce bal, Mme d'Oberkirch avait essayé deux jours avant, nous dit-elle, « une chose fort à la mode, mais assez gênante ; des petites bouteilles plates et courbées dans la forme de la tète, contenant un peu d'eau, pour y tremper la queue des fleurs naturelles et les entretenir fraîches dans la coitfure. Gela ne réussis-
LA FIN DES EXCENTRICITES l&i
sait pas toujours, mais lorsqu'on en venait à bout, c'était ctiarmant. Le printemps sur la tête, au milieu de la neige poudrée, produisait un effet sans pareil. »
Ce devait être en effet très gracieux ; la mode étant aux fleurs, il fallait s'ingénier à en conserver la fraîcheur, lorsqu'on n'employait pas les fleurs de Joseph Wengel.
Un nommé Joseph Wengel venait, en effet, de mettre dans le commerce les fleurs artificielles, dont il avait puisé l'idée première en Italie, où les nonnes en fabriquaientpourladécoration des autels. Jusqu'alors la fleur naturelle avait, à peu près seule, été employée dans la parure des dames. C'était donc une innovation, que Rose Bertin, et ses émules, s'empressèrent de mettre à profit.
Un recueil fort curieux des échantillons de robes portées par la Reine en cette année 1782 est conservé aux Archives nationales. Les frères Goncourt en ont parlé en ces termes dans leur Histoire de Marie- Anloinelie :
« Les Archives de l'Empire possèdent un curieux volume qui porte sur un de ses plats de parchemin vert: Madame la comtesse d'Ossun. Garde-robe des atours de la Reine. Gazette pour Vannée 1782. Ce sont, collés à des pains à cacheter rouges sur le papier blanc, les échantillons des robes portées par la Reine de 1782 à 178/i. C'est comme une palette de tons clairs, jeunes et gais, dont la clarté, la jeunesse, la gaité ressortent davantage encore, quand on les compare aux nuances feuille-morte et carmélite, aux couleurs presque jansénistes des toilettes de Mme Elisabeth, que nous montre
un autre registre. Reliques coquettes, et comme parlantes à Tœil, où un peintre trouverait de quoi reconstruire la toilette de la Reine à tel jour, presque à telle heure de sa vie ! 11 n'aurait qu'à parcourir les divisions du livre : Robes sur le grand panier, Robes sur le petit panier^ Robes turques, Lévites, Robes anglaises et Grands habits de taffetas ; grandes provinces du royaume que se partageaient Mme Rertin garnissant les grands habits de Pâques ; Mme Lenormand, garnissant de broderies de jasmin d"Espagne les robes turques couleur boue de Paris, et laLevêque, et la Romand, et la Barbier, et la Pompée, travaillant et chiffonnant dans le bleu, le blanc, le rose, le gris-perle semé parfois de lentilles d'or, les habits de Versailles et les habits de Marly qu'on apportait chaque matin à la Reine dans de grands taffetas. »
Nous avons voulu connaître exactement la part revenant à Mlle Rertin dans cette collection, qui mentionnait 97 toilettes et comportait 89 échantillons, dont 78 nous ont été conservés. Les derniers sont de Tété de '178/i. Mais la tenue de ce registre paraît plutôt laisser à désirer et manque de méthode. Si le nom de la couturière figure, sinon pour tous les costumes, du moins pour la plupart, celui delamodisley a étéplus rarement relevé; et, ce n'est que de loin en loin, qu'on rencontre Tindication de telle ou telle toilette (lévite ou grand abis de tafeta (sic), robe angloise ou robe sur le peuti panier {sic) ) garnie par Mme Pompée ou Mlle Rertin. Il s'en trouve ainsi une au nom de la première, six au nom de la seconde, ce qui ne signifie pasqueRose Rertin n'ait, en deux années, garni que six des costumes
de la garde-robe royale : un grand habit de Pâques en satin blanc ; une lévite en soie brune à petites fleurs brochées ; une robe sur le petit panier de gaze de soie blanche ; un grand habit blanc garni en poix (sic) ; une robe turque blanche garnie de fleurs de poix; et une redingote de soie lie de vin.
Ce registre nous est apparu comme un herbier, dont les échantillons auraient été les fleurs bien conservées, d'un coloris frais encore, malgré le temps ; et il nous permit d'évoquer, non seulement la Reine, entourée, fêtée, heureuse encore, dans le luxe de Versailles et le charme de Trianon, devant tous ces tissus, dont ses mains avaient froissé le grain ; mais d'autres mains laborieuses, fixant, d'une aiguille rapide, fleurs, bouillons, guirlandes, perles et passementeries sur toutes ces étoffes chatoyantes, dans le désordre d'un atelier d'où vont sortir d'éblouissantes merveilles.
Une visite chez Mlle Rose s'imposait à tout ce qui portait une couronne et un grand nom.
C'est ainsi que le voyage de la comtesse du Nord à Paris, ses visites rue Saint-Honoré mirent en vogue le nom de Mlle Rertindans la société russe. La princesse Tcherbinine, la princesse Raratinsky, femme de l'ambassadeur, la baronne Benckendorff lui firent des commandes. Parmi celles de cette dernière il y avait deux habits russes dont l'un de satin bleu valait 2/iO livres, l'autre d'étoffe bleue et argent, /i20 livres.
Ces habits russes étaient peu coûteux si on les compare aux grands habits de présentation que Rose Rertin garnissait pour les grandes dames qui devaient paraître pour la première fois devant la famille royale. Un
158 ROSR BERTIN
de ces habits livré à la vicomtesse de Polastron, le 2 décembre 1780 montait à 3.090 livres. En 1782 Rose lui avait fait livrer, vers la fin du mois d'août, un habit de prétresse qui était de 2./i3/i livres et auquel des retouches et modifications faites quelques jours après coûtèrent 1.150 livres.
C'est en cette année 1782, que, toujours à l'affût de l'actualité, et sentant la nécessité impérieuse d'innover, pour garder leur importance et leur bien plus profitable influence sur les femmes, les modistes ne trouvent rien de mieux que de lancer le chapeau à la Marlborough, pour ce que la Reine un jour avait été entendue chantant la chanson populaire de Marlborough. On faisait encore à cette époque des Bonnets à la religieuse. Un Bonnet à la religieuse valait 18 livres.
Puis l'année 1783 vit tour à tour les expériences aérostatiques susciter la mode des coiffures au Ballon, à la Mongol fier, au Globe de Paphos, au globe de Boberl; le succès du Mariage de Figaro, les modes à la Chérubin, à la Suzanne, à la Basile.
D'ailleurs les régents de lamode s'inspirèrent toujours volontiers des pièces à succès pour dénommer leurs combinaisons nouvelles. C'est ainsi qu'on avait vu en 1780, la Veuve du Malabar, de Lemierre, et qu'on vit en 1786 les Amours, de Bayard de Monvel, en 1787, la Brouettedu vinaigrier, deMercier, et Tarare, de Beaumarchais, servir à baptiser les nouveautés de la saison.
Enfin le 13 octobre 1783 les Mémoires secrets rapportent : « On a déjà fait des chapeaux à la Caisse d'Escompte. Ce sontdos chapeaux sans fond.
« Toutes les femmes s'empressent de se coiffer à celte
mode nouvelle , ce qui est un cruel calembour contre les directeurs. »
Il y a quelques années, à la suite d"un krach célèbre, on a revu les chapeaux sans fond. On les appelait chapeaux Comptoir d'Escompte. Plus d'une de nos contemporaines en a porté. Rien n'est donc nouveau sous le soleil, et en matière de mode, comme en bien d'autres choses, nous en sommes à la roue. « Il n'y a de nouveau que ce qui est oublié », disait un jour fort justement Rose Berlin à Marie-Antoinette.
Cette mode n'eut qu'une vogue relative et restreinte. Celle qui eut le plus de retentissement hors de France fut certainement le type à la Marlborough. En eflet « la duchesse de Malborough, petite-fille du fameux général de ce nom, qui l'a fait prendre à son mari... a voulu avoir un recueil de toutes les chansons et pièces, de toutes les farces, de tous les quolibets et calembours auxquels il (Marlboroug) a donné lieu (1). » Mais elle ne se contenta pas de cela. « Elle a, en même temps, chargé Mlle Bertin de lui envoyer un essai de toutes les modes imaginées à la Malboroug, soit à l'usage des femmes, soit à l'usage des hommes (4). »
Cependant le Roi qui s'occupait peu des toilettes de la Reine ne put s'empêcher un jour, c'était au mois de mai 1783, de se moquer d'une innovation qui lui parut plus ridicule que les autres. Voici comment l'anecdote a été contée : « Ces jours derniers, le Roi, en revenant de la chasse, s'est fait faire un chignon à la manière des femmes, et est allé ainsi chez la Reine. Sa Majesté
(1) Bachaumont, Mémoires seerels, 1783 (14 aoùtj.
s'est mise beaucoup à rire et lui a demandé ce que signifioit celte mascarade, si l'on en ctoit revenu au carnaval ?« — Est-ce que vous trouvez cela vilain, lui a dit son auguste époux? C'est une modo que j'ai envie d'amener, je n'en ai encore institué aucune. — Ah ! Sire, gardez- vous bien de celle-ci, elle est affreuse », a répliqué Sa Majesté. « Cependant, Madame, a repris le monarque, il faut bien que les hommes aient quelque manière de se coiffer distinguée de celle du sexe; vous nous avez enlevé le plumet, le chapeau, la cadenette, la queue; aujourd'hui c'est le cadogan qui nous restoit et que je trouve fort vilain aux femmes... » La Reine a senti ce que cela vouloit dire, et n'ayant rien de plus à cœur que de plaire au Roi, a donné ordre qu'on lui défit sur-le-champ ses cadogans et à repris le chignon. Il y a apparence que cette mode adoptée avec fureur à Paris, et fort ridicule effectivement, va tomber au moyen de la plaisanterie du Roi (1). »
Ceci n'était pas une défaite pour Rose Bertin, mais bien pour Léonard. Néanmoins, on a quelque peine à s'imaginer qu'un jour le roi Louis XVI, cahoté aux côtés de l'abbé Edgevvorth, ait pu porter un chignon de femme. Rien n'est cependant plus exact, et plus dans le caractère d'un souverain qui n'aimait point brusquer la reine, même pour ses fantaisies les plus fâcheuses, et ses dépenses les plus folles.
La dépense pour la toilette devenait en effet tellement excessive qu'elle occasionnait ce qu'on a depuis appelé des krachs, dans les familles les plus connues
(1) Bachaumont, Mémoires secrels, 1783 (18 mai).
(Musée Carnavalet.)
Lévilc pelisse à parenieiil et colet garni d'iiermiiu'. (Robe portée par une dame de qualité pendant le deuil de cour de MAHii;-'rni';Ri";sF. n'Au-