Monture et fourniture d'un Bonet de
linon 5 9
gbra g Monture et fourniture d'un Bonet de
linon . 5 9
Ce mémoire a été omis dans le liordereau du C. Cleri et fait suite à celui du même bordereau N'ie.
Verdier 55
Dans le même dossier (Fi 1311), figure un autre état relatif à cette période, et sur lequel nous relevons une somme de 115 livres 17 sols au compte de Mme Pompey, marchande de modes (l'état porte Lompey, marchand de modes). Rose Bertin n'était donc pas la seule modiste admise à fournir les prisonnières du Temple. Il y en eut une troisième, la dame Augier, qui donne son adresse rue Saint-Nicaise n° 22, et dont deux mémoires de fournitures faites, le premier en août et septembre 1792, le second en janvier 1793, sont conservés également dans un dossier des Archives nationales (F/i 1313). Ils s'élèvent le premier à 518 livres 6 sols, le second à 49 livres. -
(Collection J. DoncetJ
PORTHAIT 1)1-: liOSl-: 15i:i\TIX (IVint vers 1701.)
A partir du 5 octobre 179'2, il n'y a plus de traces de fournitures eftectuées au Temple parla maison Bertin. Il y en eut peut-être encore, mais les factures n'avaient pas été présentées, lorsqu'il fut question de faire le procès de la Reine. On a raconté que la modiste savait qu'une enquête aurait lieu, qu'elle connaissait d'avance dans quel esprit devaient opérer les commissaires enquêteurs, et qu'elle se trouva un soir dans une grande agitation.
Ses livres de caisse portaient encore mention de sommes assez importantes et dues par Marie -Antoinette. Gratter, surcharger, il n'y fallait pas songer, les enquêteurs eussent vite fait de remarquer l'irrégularité de tenue de ces livres et d'en soupçonner le motif. C'était, en forçant ratTenlion, C(>ii)pr(*nieltrtî ia Rt^ne encore plus aux yeux de Fouquier-Tinville. Elle n'avait donc pas d'autre moyen d'effacer les dettes de la Reine que d'en anéantir les preuves. Mais, en même temps, tout ce qui, porté sur les mêmes livres, lui était encore dû par d'autres clientes, s'en allait en fumée, et la perte menaçait d'être considérable. Partagée ainsi entre son intérêt personnel et la reconnaissance qu'elle devait à Marie-Antoinette pour tous les bienfaits dont elle l'avait comblée, pour tout l'argent qu'elle lui avait fait gagner, pour la réputation à laquelle, grâce à la confiance de la Reine, il lui avait été donné d'atteindre dans le monde entier, gloire désormais posthume, mais qui chatouillait encore vivement son orgueil, Rose Bertin n'hésita pas et, dans un bel élan de sa nature généreuse, brûla de ses mains ceux de ses registres de commerce où figuraient encore des sommes portées au compte de Marie-Antoinette et non acquittées.
Telle est du moins Thistoirequi se racontait et qu'elle avait bien garde de démentir. La marquise de Courtebourne y faisait encore allusion en 1817, lorsqu'elle écrivait à Grangeret, l'avocat des héritiers Bertin : « Mlle Bertin était la délicatesse et l'honnêteté même, d'après ce que j'en ai toujours entendu dire. Sa conduite pour notre malheureuse Reine ne l'a que trop prouvé. »
Cependant ce qu'elle put cacher ou détruire n'était certainement pas d'une bien grande importance. Le gouvernement révolutionnaire pouvait connaître toute la dépense de la Reine jusqu'au 10 août 1792, les derniers mémoires non payés et relatifs aux deux dernières années du règne de Louis XVI étant aux mains d'Henry, liquidateur de la liste civile; et les dépenses ultérieures, faites au Temple, pouvant être facilement contrôlées par les geôliers de la prison royale. Tout ce qu'elle eût pu faire, eût été de s'entendre avec Henry, pour qu'il ne produisît pas les mémoires qu'il détenait, et c'est peut-être ce qui sepa ssa, attendu que ces mémoires, non soldés, coûtèrent à la modiste plus de 35.000 livres, qu'à sa mort elle n'était pas arrivée à recouvrer.
Mais il n'était pas question du procès de la Reine, lorsque la modiste fit à Paris la courte apparition que l'on sait, en décembre 1792 et janvier 1793. Elle ne put donc pas, à l'époque du procès, brûler de ses mains ses livres de commerce, puisqu'alors elle était à Londres, et dans Timpossibilité de rentrer en France, où des mesures nouvelles avaient encore été prises contre les Français inscrits sur la liste des émigrés.
Il y avait déjà huit mois qu'elle était à Londres, lorsque fut votée, le 17 septembre 1793, la loi des suspects, dirigée contre les citoyens qui avaient émigré depuis le 1"' juillet 1789, et même contre ceux qui étaient rentrés en France dans les délais fixés par la loi du 8 avril 1792. Un arrêté du Conseil général de la Commune du 16 octobre -1793, le jour même de l'exécution de ]\larie-Antoinette, vint encore aggraver la situation des commerçants de Paris qui, comme Rose Bertin, se trouvaient à l'étranger, en décidant que tout marchand établi depuis au moins un an qui quitterait son commerce serait réputé suspect et arrêté comme tel(l).
Comment rentrer en France dans ces conditions? Comment penser échapper à la surveillance de la police, armée déjà du décret voté par l'Assemblée le 29 mars 1793 ordonnant « que les propriétaires et principaux locataires de maisons seraient tenus d'afficher sur la porte extérieure, dans l'endroit le plus apparent, et en caractères bien lisibles, les noms, surnoms, prénoms, âge et profession de tous les individus résidant actuellement et habituellement chez eux (2) ».
Certes, il n'y avait pas à songer à passer entre les mailles d'un lilet aussi serré que celui qu'avait tressé contre les suspects la police de la Révolution.
Pour la seconde fois, son absence lui épargna la vue d'une scène tragique qui, comme le massacre de la princesse de Lamballe, et plus encore, eût été particulièrement cruelle à son cœur, et à laquelle, étant donné
(1) V. Actes de la Commune.
(2) Dauban, la Démagogie en 1793.
260 ROSE lîERTIN
l'itinéraire suivi par le cortège qui menait Marie-Antoinette à la guillotine, elle n'aurait pas pu se dérober entièrement.
Lorsque la charrette fatale qui voiturait l'Autrichienne tout le long de la rue Saint-Honoré, passa devant l'ancienne maison de Rose Berlin, la ci-devant Reine ne put voir aux fenêtres que des visages étrangers ; peut-être, pensa-t-ello cependant au jour où, se rendant à Notre-Dame, par cette route, elle s'était retournée dans son carrosse pour applaudir sa modiste. Depuis lors, Rose Berlin avait transporté son commerce plus loin, mais sur ce chemin, tout, pour la Reine, était prétexte à de douloureux retours sur le passé ; et quelques instants après, à l'angle de la rue de Richelieu, songeant aux heures lointaines de Trianon, peut-être revit-elle une jeune et jolie femme, insouciante et gaie, suivie d'une cour élégante et joyeuse, se promenant sous l'ombrage des allées du hameau et laissant la traîne de sa robe de linon fleuri, balayer les premières feuilles mortes.
Où étaient les robes légères, les grands habits, les poufs et les plumes d'antan ? Qu'étaient donc devenues les dernières fournitures faites au Temple ? En quelles mains étaient-elles passées? Dans l'inventaire des effets de la Reine, établi après son exécution, pour toute coiffure, il n'y avait qu'une coiffe de linon.
De toutes les élégances, que restait-il désormais?
Que restait-il de cette société qui avait achalandé le commerce de Mlle Bertin et qui, pendant tant d'années, lui avait permis de mener grand train? Le couperet de la guillotine achevait la perte de son commerce, en dé-
cimant les derniers débris de cette clientèle, dont l'émigration lui avail enlevé déjà une bonne partie. Elle y perdait de grosses sommes ; la plupart des fugitifs, dans la précipitation du départ, n'ayant pas pris le temps, ou ne possédant pas les moyens de régler leurs dettes.
La princesse de Lamballe avait été massacrée, la duchesse d'Orléans était prisonnière, la guillotine avait fait tomber les têtes de Marie-Antoinette, de Mme Elisabeth, de Mme Du Barry, du général de Custine, du président d'Ormesson, etc.; Mme Auguier (1), femme de chambre de la Reine, s'était tuée en se jetant, de peur d'être arrêtée, par une des fenêtres des Tuileries.
D'autre part, la liste des émigrés s'était allongée de jour eu jour; parmi eux, la maison Bertin pouvait compter entre autres la comtesse Béon de Béarn, dame dhonneur de Mme Adélaïde, la comtesse de Bercheny, la marquise et la duchesse de Ghoiseul, la marquise de Chabrillant, la duchesse d'Harcourt. Mlle Dillon, le baron Duplouy, le comte et la comtesse de Duras, le comte de ïhiard, premier écuyer du duc d'Orléans, la comtesse de Gonzague, la comtesse de Laage, le comte Auguste de Lamarck, le duc et la duchesse de Luxembourg, la marquise de Marbœuf, la marquise de Margency, la marquise et la comtesse de Menou, la comtesse de Montalembert, le baron de Nansouty, la vicomtesse de Polastron, la marquise de Pompignan, la vicomtesse de Preissac, la duchesse de Polignac, le comte d'Artois, la princesse de Rochefort, la comtesse de Rochechouart, la marquise de Tonnerre, la comtesse
(1) Mme Auguier, sœur de Mme Campan, était la mère de la Maréchale Ney. (Voir Mém. de Mme Vigée-Lebrun.)
(ie Vergennes et môme un marchand de modes de Dijon, nommé Thévenard, qui mourut le 20 août 1793 à l'hôpital auibulant de l'armée du prince de Condé à Schifferstadt. 11 (igurait au nombre des clients de Rose Bertin au moins depuis 1782.
Ce qui n'était pas mort ou émigré, se terrait. Alors, dans leurs carions couverts de papier à ramages, comme dans des tombeaux dignes de leur fragilité futile, dormaient sous la poussière les derniers colifichets de Rose Berlin.
Cependant, tandis que le chargé d'afîaires de la grande modiste poursuivait activement à Paris le recouvrement des sommes que les émigrés lui devaient encore et produisait ses mémoires au bureau de la liquidation de leurs biens, Rose Bertin continuait tant bien que mal à s'occuper, dans la mesure du possible, de ses rentrées en pays étranger.
C'est ainsi qu'elle fit, de Londres, le 13 février 1793 un envoi de 9. 762 livres, le 23 mai 1793 un envoi de 20.000 livres ; le 27 mai, un autre envoi de 2.000 livres ; le 28 août, un autre, de 13.091 livres. Elle fit encore passer par mandats ou autrement plus de l/i.OOO livres, ainsi que l'attestent les états conservés aux Archives nationales (1), et, par une note qui s'y trouve également, il est établi que « la citoyenne Marie-Jeanne Bertin a payé dans sa maison de Paris, depuis juillet 1792 jusqu'à fin décembre 1793, vieux style, Zi75.3Zi3 livres !i sols 8 deniers à de pauvres ouvriers sans-culottes,
(1) Archives Nationales. Comité de Sûreté générale, série F" 4596, et Émigration (Seine). Police générale, série F', 5612.
gaziers, rubanniers, agrémentistes, fleuristes, plumassiers, brodeurs, ouvrières, presque tous chargés de famille ».
Parmi les créances dont Martincourt eut à s'occuper, il y en avait de fort anciennes. Le marquis de Chabrillant devait 378 livres et la dette remontait k l'année 1779. Le marquis, qui avait des succès auprès des femmes, fréquentait les coulisses et avait eu successivement pour maîtresses Rosalie Laguerre et Mlle Guimard, de l'Opéra. C'est à l'une d'elles sans doute qu'était destiné l'objet qu'il avait commandé rue Saint-Honoré et... oublié de payer. Il n'était pas le seul à avoir de ces oublis.
La marquise de Bouille, qui mourut en 1803 sans que Rose Berlin ait rien pu obtenir d'elle, avait ouvert en mars 177 h un compte qui, jusqu'en 1786, s'était élevé à 6.791 livres. La comtesse de Salles devait l.l/i8 livres pour un mémoire relatif aux années 1778 à 1781 ; le comte et la comtesse de Duras 7.386 livres réparties dans les années 1774 à 1789 ; le comte Auguste de Lamarck, 1.558 pour des commandes eflectuées en 1774- 1775 ; le chevalier de Saint-Paull.3Zi3 livres: il s'agissait de fournitures faites pour une amie de la princesse de Laval en 1778. La vicomtesse de Polastron avait laissé un arriéré de 19.960 livres, la princesse de Rochefort, de 10.90/1 livres, la marquise de Tonnerre, de 10. 9Zi6 livres parmi lesquelles une somme représentant le montant de fournitures faites à propos du voyage de la cour à Fontainebleau en 1775, et bien d'autres.
Il était évident que le recouvrement de ces sommes, qui n'avaient pu être touchées depuis si longtemps, tandis que les débiteurs jouissaient de pensions, de rêve-
264 nOSE nERTIN
nus de prébendes et occupaient les places les plus lucratives de la monarchie, devenait bien problématique et, de fait, la malbeureuse Rose but un bouillon considérable.
Lorsqu'elle mourut, ses héritiers poursuivirent tous ses débiteurs et parvinrent à se faire régler une partie des sommes qu'on lui devait encore en 1813. Néanmoins, il resta, malgré tout, pour /i90.000 francs d'impayés.
La situation des maisons de modes allait, à Paris, de mal en pis. Une à une les boutiques des grandes couturières et des modistes étaient obligées de fermer, le chitïVe des affaires ne suffisait même plus à supporter le poids des loyers.
Cependant Rose Rertin n'était pas femmeà se laisser décourager, et à perdre son temps en vaines lamentations. Elle avait été hardie, entreprenante, pendant toute sa vie, active elle demeura pendant toute cette période qui montra à leur réelle valeur le caractère des gens. Les masques qu'impose la société mondaine n'é" talent plus de saison, et les âmes, veules ou courageuses, paraissaient à découvert.
Les brouillards de la Tamise et l'atmosphère enfumée de Londres n'étaient pas capables de changer l'humeur de Rose ; et si elle déplorait parfois de se trouver éloignée de la rue de Richelieu et privée du bon air d'Épinay, elle avait trouvé le moyen de continuer la vie remuante qu'elle menait en France.
Aussi d'une part, continuait-elle à entretenir des relations d'affaires avec la clientèle étrangère, de l'autre, mettait-elle la plus grande constance à poursuivre le
recouvrement des sommes qui lui étaient dues en Russie, en Suède, en Espagne, etc. En outre elle demeurait en rapports constants avec Martincourt. De ce côté, il lui fallait agir avec la plus grande prudence. En effet « celui qui arrivait d'un pays lointain, et avait à remettre une lettre rue de Richelieu, devait savoir, avant de se mettre en course pour la chercher, qu'elle s'appelait rue de In Loi : car la demander sous son ancien nom suifisait pour le faire arrêter, et le mettre en suspicion (1) ». C'est ainsi qu'elle se servit d'un jeune Anglais, chez la mère duquel elle habitait, pour faire passer à son homme d'affaires le mémoire des fournitures faites par elle à la comtesse de Dannzic, ambassadrice de Prusse. Nous avons vu qu'il existait une lettre de la comtesse (2) dans laquelle celle-ci écrivait: « Pendant mon séjour à Rruxelles, Mlle Rertin se chargea de quelques fournitures pour moi, qu'elle me fit enfin passer par une marchande de modes de Paris, en me faisant prévenir que des affaires pressantes l'avaient obligée de partir dans la nuit même pour Londres, d'où elle comptait retourner sous peu. » Il s'agissait là de commandes faites en août 1792, lors du passage de Rose à Rruxelles ; elles furent hvrées du 25 octobre au 16 décembre, comme en fait foi le mémoire s'élevant à 2.581 livres et sur lequel figure la note suivante : « Ce mémoire est extrait d'un petit livre apporté par le fils d'une dame chez laquelle a demeuré en Angleterre la demoiselle Rertin ».
(1) Duchesse d'Abrantks, Histoire des Salons de Paris, l. III.
(2) Collection de M. J. Doucet. LeUre du 8 mars 1819.
Elle multiplie alors déplus en plus les lettres de réclamations aux clients qu'elle avait à l'étranger. Elle écrit à Fernando Correa, ambassadeur de Portugal à Stockholm en le priant de remettre les 9.996 livres qui lui étaient dues aux mains de ]\1. de Chapeau-Rouge, banquier à Hambourg, et annonce qu'ayant formé le projet d'aller bientôt dans cette ville, elle espère que le dépôt de cette somme sera effectué chez son banquier, et que, dans le cas contraire, elle est décidée à pousser jusqu'à Stockholm pour se faire rendre justice. Elle alla effectivement en Allemagne, mais il n'apparaît pas qu'elle ait poussé jusqu'à Stockholm. En tous cas, elle ne trouva pas l'argent dont elle avait tant besoin chez le banquier de Hambourg.
Alors, elle était réellement acculée et cherchait à faire feu de tout bois. M. des Entelles a rappelé son passage à Manheim à cette époque dans une lettre où il dit: « En émigration, j'ai beaucoup rencontré Mlle Berlin, à Manheim, où nous demeurions, et pendant quinze jours, à la même auberge, nous mangions tous les jours ensemble (1). » Il la connaissait d'ailleurs depuis longtemps, appréciait sa conversation, et se rappelait avec plaisir le temps où il la voyait chez la Reine. Il ajoute même que plus tard, à Pétersbourg, il la vit encore fréquemment.
C'est que les rapports qu'elle entretenait avec la haute société russe avaient toujours été empreints d'une intimité toute particulière ; et que ses intérêts dans ce pays étaient considérables.
(1) Collection de M. J-. Doucet. Dossier n» 196.
ROSE BERTI>f SOUS LA REVOLUTION 267
Mais avant d'entreprendre ce voyage en Russie, Rose Bertin avait donc écrit lettres sur lettres pour exposer à sa clientèle la situation dans laquelle elle se trouvait par suite des événements politiques. Dans une de ces lettres écrite en 1797 à la princesse Galitzin, sœur du général, par laquelle elle lui réclamait 2.600 livres, elle disait: « Les circonstances fâcheuses dans lesquelles je me trouve, m'engagent à profiter du départ de M. le prince de Kourakin pour vous adresser une demande si longtemps attendue (1). »
« Permettez-moi, écrit-elle encore à la princesse Galitzin, de vous faire la confidence que je remis à M, le comte de Schouvalofif 80.000 livres pour empêcher le jour même la vente au Mont de piété des effets précieux qu'il y avait engagés, tels que sa plaque, ses épaulettes et ses croix (2). »
Il s'agissait du comte André Schouvaloff, mort en 1789 et qui avait été très connu à Paris, où il menait la vie large, trop large comme on le voit. 11 fréquentait assidûment les gens de lettres; Marmontel, Helvétius, Chamfort, La Harpe et Voltaire comptaient au nombre de ses relations et il était un des assidus du salon de Mme du Defifant. C'était lui qui avait écrit VÉpître à Ninon, qu'on attribua à Voltaire. Mais il ne se bornait pas à ces fréquentations qui ne l'auraient point amené à obérer son budget au point d'en être réduit à porter au Monl-de-piété ce qu'il pouvait avoir de précieux.
Ainsi, tandis que ces princes russes menaient à Paris la vie à grandes guides, laissant plus ou moins de leurs
(1) Collection J. Doucet. Dossier ô92'>'8.
(2) M. (Dossier 649).
plumes dans les lieux où Ton s'amuse et où l'on se ruine, et étalant un luxe au-dessus de leurs moyens, ils trouvaient encore auprès de la modiste qui, réellement, était toquée d'eux, un apport financier, dont ils i)erdaiont bien rapidement le souvenir quand sa générosité avait épargné à leur nom la honte des enchères publiques.
Le 12 juin 1793 c'est au comte de Czernitcheff fils qu'elle réclamait 8.800 livres qui lui restaient dues par ses parents. Ceux-ci, du moins, payaient leurs dettes. Ils lui avaient dû jusqu'à près de 21.000 livres et la mort stnile les avait empêchés de se libérer. « La confiance dont M. le comte et Mme la comtesse m'avaient honorée pendant vingt ans (1) », écrivait-elle à leur héritier, pensant ainsi donner plus de poids à sa requête ; mais de ce côté, elle n'eut encore que des déceptions.
La mauvaise fortune semblait s'acharner après elle. Le 20 décembre 1793, la veuve Leleu et C'% banquiers, versaient pour le compte de la Reine de Suède 20.105 livres aux mains du fondé de pouvoirs qui s'occupait à Paris des intérêts de la modiste. Mais, la loi était formelle; et Martincourt dut en eftectuer le dépôt à la Trésorerie Nationale. Ce versement était la conséquence de la réclamation formulée le 17 février précédent par l'intermédiaire de Leleu, banquier rue des Jeûneurs, auprès de S. M. le roi de Suède. Le récépissé signé par le citoyen Cornu est daté du 16 fructidor an II (2 septembre 179/i), et la citoyenne Bertin figurait alors sur la liste des émigrés, comme le constate une lettre
(1) Collection J. Doucet. Dossier 649.
du '27 mai 1795 dans laquelle il est dit : « Alors portée sur la liste des émigrés », mention qui, d'autre part, indique qu'à cette dernière date elle avait réussi à faire radier son nom de cette liste de proscription.
Cependant l'Administration continuait ses opérations de confiscation. Nous trouvons dans les Archives nationales les preuves de son activité :
Comité de siireté générale.
« Du 14 prairial Tan second de la Rép. franc., une et indivisible « A la commission des revenus nationaux
« Citoyen L. Aumond.
« Nous apprenons que la nommée Bertin. marchande de modes de la ci-devant cour, et qui estémigrée, possède une maison près de Franciade, indépendamment de celle qu'elle avoit à Paris. Nous appelons ton attention sur les mesures qu'il est instant d'adopter pour mettre ces immeubles à la disposition de la République.
« Les deux représentants du peuple, membres du comité de Sûreté générale.
" Signé: Elie Lacoste, Louis (du Bas-Rhin).
DUBARRAU, AmAR, VûULLANU (1). »
Les archives de la Seine nous apprennent quelle fut la suite donnée à l'avis du Comité de Sûreté générale :
(1) Archives^ Nationales. Comité de sûreté générale, série F',
270 rose bertin
Egalité, Liberté.
Les Administrateurs de r Enregistrement et des Domaines nationaux
Au citoyen Gentil, directeur, à Paris.
Paris, le 3 Messidor,
an 2 de la République française
une et indivisible.
« Les commissaires des revenus nationaux viennent de nous annoncer qu'ils sont instruits par le comité de Sûreté générale que la femme Bertin, marchande de modes, émigrée, possédait près Franciade, une maison indépendamment de celle qu'elle avait à Paris, qu'il a écrit au département pour savoir si ces deux immeubles sont sous la main de la nation, et, dans lex^as où ils ne le seroientpas, les commissaires nous recommandent de concourir en ce qui nous concerne à l'exécution de cette mesure.
« Tu voudras bien écrire sur-le-champ à notre préposé à Franciade, pour savoir si la maison decampagne de la marchande de modes Bertin est dans la main de la République, en quoi consiste cette maison et les diligences qui ont été faites pour en tirer parti, si elle est garnie de meubles, si les scellés y ont été apposés par le district, et dans ce cas, s'il se propose de faire inventaire des etfets et de faire procéder à leur vente ; tu lui prescriras de te fournir ces renseignements le plus tôt possible, et tu voudras bien nous les transmettre.
« Nous te prions aussi de nous rendre compte des diligences qui ont été faites relativement à la Maison de Paris (1). »
Suivent les signatures.
Le directeur de rEnrcgistreinciiL Lrunsmettait deux jours plus tard les ordres des commissaires :
Paris, le 5 Messidor, an 2 de la Rép. française une et ind.
« Le directeur de l'Enregistrement, etc., au citoyen Brute.
« Informés par le comité de Sûreté générale que la femme Bertin, marchande de modes, émigrée, possédait près Franciade une maison, les commissaires des revenus nationaux ont écrit au département pour savoir si cet immeuble est sous la main de la Nation, et dans le cas où elle n'y seroit point, ils recommandent à l'agence nationale de concourir, en ce qui la concerne, à l'exécution de cette mesure.
« Pour répondre au vœu de la commission les administrateurs de l'agence nationale désirent savoir si la maison dont il s'agit, laquelle est située à Épinay, est dans la main de la République, en quoy elle consiste, si elle est garnie de meubles, si les scellés y ont été apposés par le district, et dans ce cas s'il se propose de faire l'inventaire des effets et de faire procéder à leur vente.
« Tu voudras bien te procurer et me transmettre le plus tôt possible ces renseignements (1). »
Le lendemain un ordre plus carégorique était expédié à ce sujet :
6 Messidor, an 2.
« Le D. de l'Ad. au C. Sapinaut. « Tu voudras bien aller en avant et faire les pour- (1) Archives de la Seine, Carton 709.
suites nécessaires contre l'émigrée, tille Bertin, ci-devant marcliande de modes. Tu me rendras compte de ce que tu auras fait à cet égard. »
Pendant ce temps, Rose Bertin, avait ouvert à Londres un atelier bien modeste à côté de ce qu'avaient été ceux de la rue Saint-Honoré et de la rue de Richelieu. Et de là, elle continuait à servir sa clientèle étrangère. « Envoyé de Londres à Mme la comtesse, 25 juin 179/i », lisons-nous sur un relevé de fournitures faites à la comtesse de Razoumowsky. Enfin, elle vivotait et montrait, du moins, une énergie qui eût pu servir d'exemple à d'autres émigrés.
Mais les événements se précipitaient. Le tribunal révolutionnaire s'était, de ses doigts sanglants, marqué lui-même. Il pouvait s'acharner encore à son œuvre maudite, frapper en aveugle, accumuler les cadavres, la mort rôdait dans le prétoire aussi menaçante pour les juges que pour les accusés. Lescharrettes pouvaient se succéder sur le chemin de l'échafaud, et. le 7 thermidor, emporter encore quelques-uns des anciens clients de Rose ; de la dernière fournée, en effet, étaient le comte de Clermont-Tonnerre, le comte de Thiard, la princesse de Chimay, que Rose avait tant fréquentée pendant la période oîi elle avait été dame d'atours de Marie-Antoinette ; la Terreur avait vécu ; le lendemain, Robespierre tombait, et la France se reprenait à respirer, à espérer, à vivre.
La nouvelle de la mort du tyran était bien faite pour réjouir Rose Bertin qui entrevoyait déjà la possibilité de rentrer à Paris.
Elle fit reprendre avec plus d'activité que jamais les
démarches commencées dans le but d'obtenir sa radiation de la liste des émigrés. Claude-Charlemagne Bertin, Tun de ses neveux, ainsi que Martincourt, son dévoué correspondant, s'y employèrent avec la plus grande et la plus louable activité.
Une première requête, dont nous respecterons l'orthographe, fut rédigée, et adressée au Directoire du département de Paris (1) :
« La citoyenne Bertin, marchande de modes de Paris, étoit chargé d'engagements considérables envers des ouvriers et artisants vrais sanculotte qu'elle employé depuis plus de vingtemps. Voyant son commerce absolument anéanti en France, elle est allé avec passeport chercher en pays étrangers la deftaite de marchandises qui lui rcstoientet don le produit lui étoit indispensable pour faire face à ces dettes.
« Les circonstances de la guerre l'ayant empêché de placer ces marchandises aussi promptement qu'elle l'espéroit, elle s'est vu dans la malheureuse alternative ou de prolonger son séjour chez l'étranger ou de manquer à ces engagements.
« Des malintentionnés, sans doute ces débiteurs ; et peut-être des ci-devants l'ont dénoncé comme émigré au mois d'octobre 1792. Elle a alors recouru à voire justice, et après le plus mûr examen, vous avez décidé par un arrêté du 27 novembre 1792, qu'elle étoit en possession de son état civil. Depuis ce temps, elle a continué de faire des remises à sa maison de Paris, et, à l'aide des opérations faites par les personnes char-
(1) Archives Nationales. Comité de Sûreté Générale, série F^,
2T4 ROSE BERTÎN
gées de ces affaires, elle est parvenue à payer /i75.3Zi3 livres à ses créanciers pour la plupart nécessiteux et qu'elle auroit entraîné dans sa ruine, si elle n'avoit pris le parti d'aller chercher au dehors une deffaitte qu'elle ne pouvoit espérer dans son pays.
« Cependant des débiteurs de mauvaise foi, refusant de la payer en supposant émigré, au mépris de l'arrêté du Directoire qui la déclare en possession de son état , elle croit devoir remettre sa position sous les yeux de l'administration et réclame de nouveau sa justice, requerrant que son nom soit rayé de la liste d'Émigré dans le cas où elle y auroit été comprise par suite de dénonciation de quelques malveillants.
« La justice qu'elle sollicite intéresse non seulement les nombreux créanciers qui lui reste à satisfaire, mais encore quatorze ou quinze parents née comme elle sans fortune et qui n'existent depuis vingt ans que par son secours, fardeau qui joint à la mauvaise foi de ses débiteurs, lui laissera à peine le juste nécessaire.
« Elle joint ici les sommes qu'elle a remise à sa maison de Paris depuis sont départ et celles que les personnes chargé de ses affaires ont payé. »
A cette requête était joint l'État des envois de fonds effectués de Francfort et de Londres dont nous avons parlé, une note d'acomptes payés à divers ouvriers et fournisseurs s'élevant à 73.503 livres 19 sols^ 3 deniers, et un autre État de paiements sur lequel nous relevons les quelques sommes suivantes :
« Une reconnaissance du citoyen Moreau,
marchand de blondes 66.625 liv.
(i Trois quittances de la section de la Montagne : en don volontaire. . . 300
« Deux quittances d'Épinay pour frais de guerre 75
« Trois quittances pour biens nationaux. 12./i00
c( Une quittance du maçon d'Épinay pour te bm-nage déterre de biens nationaux. 360
I) Une quittance de l'arpenteur pour lesdites terres 100
(( Donné six chemises ne^uves à la section de la Montagne le 29 brumaire. »
Ainsi, elle ne manquait pas de mentionner les dons patriotiques qu'elle avait consentis en différentes circonstances, non plus que l'achat qu'elle avait fait à Épinay de terres contisquées à la congrégation des Mathurins d'Emile (Montmorency). Tout cela, n'étaient-ce pas des preuves de civisme ?
Cependant la première requête n'eut pas le succès qu'en attendaient ses auteurs. L'affaire fut renvoyée au Comité de Sûreté générale.
Les administrateurs du département de Paris, qui avaient été appelés à juger du bien-fondé des réclamations de Rose Bertin, tout en reconnaissant que sa requête leur semblait justifiée, n'osaient se prononcer formellement. On se rendra compte des réticences qu'ils émettaient par la lecture de la lettre suivante (1) :
(1) Archives Nationales. Emigrés série F' 3361.
Bureau du contentieux
des Émigrés.
Dertiii, marchande de Modes.
« Département de Paris
Paris, le sept fructidor de l'an II, de la République française une et indivisible.
« Les administrateurs du département de Paris aux citoyens représentants du peuple, composant le comité de Sûreté générale de la Convention nationale.
« Un arrêté du Directoire, citoyens, en date du 27 septembre 1792, motivé sur l'article 6 de la loi du 8 avril, relative aux négocians, a fait mainlevée du séquestre qui avoit été mis sur les biens de la citoyenne Bertin, marchande de modes de la ci-devant Capet.
« Mais depuis, et en vertu de la loi du 28 mars 1793, elle a été portée sur la liste des émigrés, et les scellés ont été réapposés de nouveau chez elle.
« Elle en demande aujourd'hui la levée, et la radiation de son nom de la liste, sur le fondement qu'elle n'est allée chez l'étranger en juillet 1792 qu'en vertu de passeport, et pour récupérer des sommes immenses qui lui sont dues. Elle est encore actuellement en Angleterre, d'où elle a déjà fait passer près de 500.000 livres à sa maison de commerce, dont il paroit en avoir été payé 80.000 à des ouvriers braves sans-culottes, qu'elle employait depuis vingt ans ; et elle annonce que son séjour forcé et prolongé en Angleterre, n'a d'autre cause que l'envie de satisfaire à ses engagemens, et surtout de s'acquitter envers des ouvriers nécessiteux, auxquels elle doit encore des sommes considérables.
« Nous pensons, citoyens, que la loi du 28 mars n'a
rien changé à la condition de la femme Bertin, puisqu'elle est partie avec passeport, et pour cause de commerce ; et que l'envie qu'elle a déjà manifesté de satisfaire ses créanciers et des ouvriers indigens pouvoit être un motif d'exception à la loi du 23 octobre 1792; mais comme cette femme, par état, approchoit la cour et les grands, nous avons sursis à prononcer jusqu'à votre décision, et que nous ayons acquis la certitude ([u'il n'existe contre elle aucuns faits qui puissent la faire suspecter de conspiration et de contre-révolution. Votre réponse nous servira de base. »
« Signé: Garnier, E. J.-B. Maillard, Houzeau, Damesme. »
L'affaire étant ainsi portée devant le comité de Sûreté générale, les demandeurs durent libeller une nouvelle requête, dans laquelle il est dit (1) :
« Les parents et les créanciers de la citoyenne Bertin réclament la justice du Comité de Sûreté générale en sa faveur.
« Elle est sortie en remplissant les formes de la loi pour les commerçans, a emmené avec elle quatre ouvrières avec passeports de leur section visés parla Municipalité de Paris, étant dans l'habitude d'envoyer des factrices en pays étranger, ainsi que ses livres en font foi.
c< Une erreur sans doute l'a fait mettre sur la liste des émigrés, quoiqu'à la fin de septembre 1792 le département ait pris un arrêté en sa faveur qui lui assure
(1) Archives Nationales. Comité de Sûreté générale, série F^»
278 ROSE BKRTIN
son étafc civil ; et, sans la guerre qui l'a empêchée de vendre ses marchandises aussitôt qu'elle le désiroit, elle seroit déjà rentrée, rapportant la plus grande partie de ce qui lui étoit dû par l'étranger.
« Le conspirateur Momoro, ennemi de la République et des avantages que le commerce pouvoit lui procurer, a fait un rapport au département, où, ne pouvant déclarer cette citoyenne émigrée, puisqu'elle a rempli toutes les formalités de la loi pour les commerçans, mais, poursuivantses infâmes projets contre-révolutionnaires, a fait renvoyer l'atfaire au Comité de Sûreté générale, ce qui retarde depuis trois mois le paiement de cent perres de famille, créanciers de cette citoyenne ; qu'on vouloit, par là, exciter au mécontentement, mais qui ne pouvant croire que les grands principes qui font la gloire du Comité de Sûreté générale et la seureté des républicains, le fasse regarder comme suspect un individu qui, par ses talens, a fait fleurir le commerce national et fait entrer en France des sommes considérables, et qui, dans ce moment, à l'âge de cinquante ans, force nos ennemis à être tributaires de notre industrie et fait un échange de leur or contre les boulets que leur lance la République.
« La preuve de son amour pour son pays et de son civisme est le désir de son retour dans sa patriCr vu qu'elle pourroit former un établissement avantageux avec ses marchandises et les fonds qu'elle pourroit y toucher, si elle ne préféroit à tout une honnête médiocrité dans sa patrie où elle a acheté des biens nationaux, et, notamment, la veille de son départ 23 arpens à Épinay qui, ses dettes payées, feront tout son avoir.
« Ses parens ne disent rien de tout ce que sa maison a donné en gratifications à sa section, en argent, cbeniises et objets de tout genre pour les frais de la guerre.
« Le Comité voudra bien observer que, sans cet incident, cette citoyenne alloit rentrer en France, et qu'elle y seroit depuis plus de six mois avec la plus grande partie de ses créances étrangères, qui seroient perdue pour la République, si le comité deSeureté générale ne lui rend justice d'après la loi. »
On voit que les requérants évitent de parler de Tap'parition que Mlle Berlin fit à Paris au cours de l'hiver 1792-93, ce qui laisserait à penser qu'à cette époque elle repartit pour Londres sans faire viser à nouveau le passeport qui lui avait été délivré en juin, et qu'elle quitta la France à ce moment, avec une certaine précipitation, à laquelle les événements de janvier ne furent peut-être pas étrangers.
L'enquête se poursuivit activement ; et avec la plus grande circonspection de la part de l'Administration, ainsi qu'il résulte d'une note du comité de législation insérée dans le dernier de l'affaire, et ainsi conçue :
« N. B. 11 existe au comité de salut public, section des relations extérieures, une lettre d'un émigré dans laquelle il est question de la citoyenne Bertin.
« Il paroit fort important de ne pas prononcer sur cette affaire avant d'avoir vu la lettre. Il convient d'en demander copie au comité du S. P. »
Cette lettre ne contenait rien de compromettant pour la modiste, attendu qu'elle obtint le 16 janvier 1795, c'est-
à-dire au bout de deux ans d'exil en Angleterre, l'arrAté suivant (1) :
« Du 27 nivôse an 111 de la République française.
« Vu le mémoire de la citoyenne Marie-Jeanne Bertin, marchande de modes à Paris, par lequel elle demande la radiation de son nom de la liste des émigrés, et la levée des scellés réapposés sur sa maison de campagne à Ëpinay; ensemble: 1" l'arrêté du Directoire du 27 novembre 1792 qui la réintègre dans la possession de ses meubles à Épinay et les pièces y mentionnées : 2° son livre de commerce et un état des sommes qu'elle a fait passer à sa maison de commerce à Paris depuis son départ montant à près de 500.000 livres ; 3" un apperçu des sommes qu'elle a fait payer à ses ouvriers et artisans, monlant à près de 80.000 livres ; 4" une liasse de lettres de change acquittées depuis son absence ; 5" une autre liasse de quittances relatives aux biens nationaux par elle acquis; 6° une autre liasse de quittances de dons patriotiques pour frais de guerre ; T minute de la lettre écrite le 7 fructidor au comité de Sûreté générale de la Convention pour savoir s'iln'existoit aucune suspicion de contre-révolution et conspiration contre la citoyenne Berlin ; 8° la réponse du comité du 19 vendémiaire portant qu'il n'existoit aucune dénonciation contre elle ; 9° le certificat de la section de la Butte-des-Moulins du 6 nivôse, vérifié au département le 9, qui prouve que la citoyenne Berlin est connue depuis vingt ans pour être dans l'usage d'aller et faire le commerce chés l'étranger.
(1) Archives Nationales. Emigration (Seine). Police générale, Seine F?, 5612.
' Bihiioth'-ijdf Xationale.) DUCHESSK DE DKVONSIIIRI-:
« L'Agent national entendu,
« Le département, considérant qu'il résulte des pièces cy-dessus que la citoyenne Bertin est notoirement connue pour être dans l'usage, depuis vingt ans, d'aller chés l'étranger et y faire le commerce, que son absence a été déjà jugée non émigration, et qu'il n'existe contre elle aucune dénonciation qui puisse la rendre suspecte, arrête que son nom sera rayé de la 18'' partie de la liste des biens des émigrés arrêtée le 29 août 1793 (V. S.), et pour statuer sur sa demande en mainlevée de séquestre, la renvoyer! se pourvoir devant le bureau du Domaine national du département de Paris, surseoit néanmoins à Texéeution du présont arrêté, conformément à l'art. 22 du titre III de la loy du 26 brumaire dernier, jusqu'après la décision du comité de législation de la Convention nationale, à l'etfet de quoi expédition dudit arrêté sera envoyée tant audit comité qu'au bureau du Domaine national. »
Le certificat délivré par la section civile de la Buttedes-Moulins, en date du 6 nivôse, et dont il est question ci-dessus portait les signatures de neuf témoins parmi lesquels ceux de Roch Omont, qui était employé de la maison Bertin, Jean-Pierre Messin, bijoutier, et Pierre- Joseph Richard, pensionnaire de la République, qui habitaient rue de la Loi, n» 12/i3, c'est-à-dire la maison même de la modiste ; Luc-Joseph-Charles Corazza, le limonadier bien connu qui occupait le n" 12 dans la « maison Égalité » (1), c'est-à-dire dans le Palais-Royal.
L'arrêté du comité de législation, qui raye définitive-
(1) Archives Nationales. Émigration (Seine). Police générale, série F^ 5612, et série F' 5837.
inenl Marie-Jeanne Bertin de la liste des émigrés, porte la date du 11 pluviôse an III (31 janvier 1795) et lessignatures de « David de l'Aube, rapporteur, Eschasseriaux jeune, Pépin, Louvel, Durand-MaiUane (1) ».
Rose Bertin était donc rayée de la liste des émigrés. Elle ne devait pas tarder à obtenir la levée du séquestre mis sur ses biens, comme il résulte des pièces conservées aux Archives de la Seine, et portant les dates des 7 et 19 ventôse an III (26 février et 10 mars 1795) dont la teneur suit. La procédure était assez rapide, comme on le voit.
« Liberté. — Égalité
« Bureau du Domaine National du Départcmenl de
Paris.
« Vu la pétition de la citoyenne Marie-Jeanne Bertin, marchande de modes à Paris, présentée par le citoyen Martincourt, son fondé de procuration. Par laquelle il demande la remise entre ses mains d'une somme de trois mille sept cents quarante-quatre livres six deniers payée à la caisse du citoyen Matagon, receveur des domaines, par plusieurs locataires de laditte citoyenne Bertin pour prix du loyer de maisons à elle appartenant.
« 2° Trois quittances formant au total la somme de trois mille sept cent quarante-quatre livres six deniers délivrées par le citoyen Matagon, en datte la première du dix-sept messidor an deux de la somme de cent cinquante livres au profit du citoyen Marion; la deuxième du vingt-cinq dudit mois de la somme de trois mille
(1) Archives Nationales. Emigration (Seine). Police générale, série F? 5612, et série F" 5837.
ROSE BERTIN SOUS hK REVOLUTION 283
quatre cent trente et une livres dix sols six deniers au profit du citoyen Laurent, et la troisième du vingt-six frimaire an trois de cent soixante-deux livres dix sols au profit du môme, lesdittes sommes dues pour prix de loyers échus de maisons appartenantes à laditte citoyenne Bertin.
« 3"^ L'expédition de l'arrêté du Comité de législation de la Convention nationale en datte du 11 pluviôse dernier, qui ordonne que le nom de laditte Marie-Jeanne Bertin soit rayé de la liste des émigrés^ que le séquestre apposé sur ses biens sera levé et que les sommes provenantes de ce séquestre qui auroient pu être versées dans la caisse publique lui seront restituées.
« Le bureau du Domaine national du département de Paris,
« Arrête que le citoyen Matagon, receveur de ce domaine, remettra à la citoyenne Marie-Jeanne Bertin ou au citoyen Martincourt, son fondé de pouvoir, la somme de trois mille sept cent quarante-quatre livres, qui a été versée dans sa caisse par les citoyens Laurent et Marion, débiteurs de loyers envers la citoyenne Bertin, suivant les quittances dudit citoyen Matagon, cy devant visée. Lequel remboursement lui sera passé en compte en rapportant quittance en forme au pied du présent, dont une expédition sera adressée au directeur de Tenregistrement pour son exécution.
« Fait à Paris, le sept ventôse an U\ de la République française.
« Pour copie conforme : Signé : Guillotin, Remesve. »
Le remboursement était ordonné sous certaines réserves, quelques jours après.
Paris, 19 Ventôse, an III.
« Le citoyen Gentil au citoyen Berthon, receveur des domaines nationaux.
« En conséquence de l'arrêté du bureau du domaine national du département de Paris, en date du IG ventôse p* mois, je te prie de remettre à la citoyenne Marie-Jeanne Bertin, ou au citoyen Martincourt, son fondé de pouvoir, la somme de trois mille sept cent quarante-quatre livres, qui a été versée dans ta caisse par les citoyens Laurent et Marion, débiteurs de loyers envers la citoyenne Bertin, suivant tes quittances en date du 17 et 25 messidor, l'an II, et 26 frimaire, Tan III, lequel remboursement te sera passé en compte en rapportant quittance en forme au pied dudit arrêté.
« Tu m'informeras de l'exécution, et avant tout tu m'accuseras la réception de cette lettre, mais je t'observe que, s'il a été fait des dépenses, soit pour réparations, pour peinture, pour les contributions, enfin pour oppositions entre les mains des locataires, il faudra en déduire le montant sur les oJlxli livres, ainsi que la remise du receveur. »
Lorsque Rose Berlin eut pris connaissance du succès des démarches de ses parents et amis, elle s'empressa de faire ses préparatifs de départ. Elle quittait sans regret la ville hospitalière où elle avait trouvé refuge, où elle laissait toute une colonie française appartenant à la plus haute société et parmi laquelle elle comptait plus d'une cliente. Cette société menait une existence extraordinaire; sans moyen d'existence, ou presque, on y recevait, on y faisait toilette. Mais par quels moyens soutenait-on cette façade? Rose Bertin,
pour ce qui la concernait, eût pu le dire. La comtesse de Boigne nous a fait un tableau de la société des émigrés de Londres, qui ouvre des aperçus bien curieux sur ces gens et montre cà quels expédients ils recouraient. « J'ai vu, dit-elle, la duchesse de Fitz-James établie dans une maison aux environs de Londres, et conservant ses grandes manières, y prier à diner tout ce qu'elle connaissait. Il était convenu qu'on mettrait trois scliellings dans une tasse placée sur la cheminée, en sortant de la table. Non seulement, quand la société était partie, on faisait l'appel de ces trois schellings, mais encore, lorsque parmi les convives il y avait eu quelqu'un à qui on croyait plus d'aisance, on trouvait fort mauvais qu'il n'eût pas déposé sa demi-guinée au lieu de trois schellings, et la duchesse s'en expliquait avec beaucoup d'aigreur. Cela n'empêchait pas qu'il n'y eût une espèce de luxe dans ces maisons (1). »
On n'avait pas le moyen de louer des carrosses, on montait bravement, en grande toilette, coiffé, paré, pomponné sur l'impériale des voitures publiques, à la grande stupeur des Anglais. Enfin on sacrifiait lout au besoin de paraître, à l'illusion de la fortune. D'ailleurs on ne consentait pas à admettre que cela pût durer. « Toute personne qui louait un appartement pour plus d'un mois était mal notée; il était mieux de ne l'avoir qu'à la semaine, car il ne fallait pas douter qu'on ne fût toujours à la veille d'être rappelé en France par la contre-révolution (2). »
(1) Récits d'une tante. Mémoires ds la comtesse de Boigne, née dOsmond. Paris, 1907, t. I, 8°.
(2) Récits d'une Tante. Ibid.
28fi ROSE BERTIN
Rose Bertîii, dn moins, vit bientôt pour elbe ce vœu réalisé. Néanmoins sa siluation était rien moins que brillante et Martincourt, poursuivant inlassablement le recouvrement des sommes qui lui étaient dues, pouvait écrire le W mars 1795 à la comtesse Skavronsky à Naples, sans mentir et même sans exagérer : « M. Perregaux que j'ai vu il y a deux jours m'a dit n'avoir point de fonds à vous, ni ordre de payer ; il m'a aussi appris la perte que vous avez faite, dont Mll'C Berlin sera très affligée. Les circonstances actuelles ont entièreTnent perdu l'état de cette demoiselle qui est accablée de créanciers (1). »
Le commerce allait être long à se relever de la crise qui avait fait sombrer tant de fortunes et ruiné tant d'entreprises, de manufactures, d ateliers qui vivaient sur le luxe et subissaient les contre-coups des événements. Les toilettes étaient bien modestes en l'an IIL Dans les comptes de Joséphine de Beauharnais qui fut une des clientes de Rose, on trouve bien qu'elle employait pour sa toilette une pièce de mousseline d-e 500 livres, un schall de 270, un grand seliall de 1.200, six aunes de taffetas Florence gris à 1 .320 livres et deux paires de bas de soie gris à coins de couleur de 700 livres. Mais il fallait tenir compte de la valeur courante des assignats, dont la dépréciation était si considérable qu'en messidor an III (juillet 1795) le louis d'or de 2^ livres valait environ 808 livres en assignats. A ce taux la paire de bas revenait environ à 10 livres 8 sols, ce qui n'était encore pas un prix de bazar; mais
(1) Collection de M. J. Doucet. Doésier Rose Berlin, n°-646.
le grand scliall coûtait 38 livr^es 12 sols, somme dérisoire ; et ce n'était pas avec de pareils taiifs qu'une maison pouvait rapidement se remonter.
Cette dépréciation du papier monnaie ne fit que s'accroître, si bien qu'en l'an IV on en aiTiva, à Paris, à donner 18.000 livres en assignats pour la valeur d'un simple louis.
Il ne faut donc pas prendre pour exactes les sommes apparemment formidables portées sur les mémoires des commerçants. A quel prix serait monté un chapeau confectionné avec toute la recherche et l'art de l'époque inoubliable des poufs, en un temps où, pour le blanchissage d'une chemise, on demandait 50 livres, 250 pour une livre de viande ou de chandelle, 1.400 pour une livre de sucre, 2.000 pour une paire de souliers, 3.000 pour un chapeau ordinaire, 8.000 pour une aulne de drap d'Elbeuf, et 50 pour une pomme de reinette?
Telle était la situation du commerce au moment où la ci-devant modiste de la reine allait rentrer dans sa maison de Paris. Elle quitta Londres sans regret, elle devait rentrer à Paris sans joie.
Pour gagner la mer, elle passa, comme c'était son chemin, par Canterbury et s'y arrêta. Elle avait d'ailleurs des motifs de le faire, et ces raisons étaient dans les excellents rapports qu'elle avait toujours entretenus avec le baron Duplouy qui s'y était réfugié. Le baron Duplouy, d'une famille abbevilloise qu'elle comptait au nombre de ses clients les plus anciens etlespluslidëles, s'y trouvait, comme tant d'autres émigrés français en Angleterre, dans une situation fort gênée.
« Mlle Berlin, au moment de sa rentrée en Fj*anoe,
288 ROSE HERTIN
écrivait-il, revenant de Londres et passant par Canterburyoù je demeuroisavec ma famille, m'avoitpris pour 600 livres de broderies et de marchandises que je négociais avec un associé que j'avois à Hambourg, en me promettant bien de me faire tenir cette somme aussitôt mon arrivée à Paris, d'où elle soUiciteroit le paiement de ce que je lui devois si elle ne pouvoit voir M. et Mme de Belloy, mes beau-père et belle-mère, à son passage à Abbeville.
« Ayant effectivement trouvé Mme de Belloy à Abbeville, cette dame lui avoit remis cent louis d'or pour nous les faire passer le plus tôt possible, ce qu'elle a positivement promis, mais ce qu'elle a oublié d'exécuter comme pour le montant de nos marchandises (1). »
Rose Berlin avait-elle oublié? c'est improbable. Mais elle était en compte avec le baron Duplouy qui lui devait une assez forte somme, et elle attendit l'occasion de pouvoir retourner elle-même en Angleterre pour régler cette atïaire. Et de fait, comme le baron Duplouy le reconnaît, la discussion se termina par un versement de 600 livres effectué par la baronne Duplouy.
« Étant venue de Paris me voir avec M. Bertin, l'aîné de ses neveux, continue le baron Duplouy, pour me demander le paiement du billet et compter avec moi des sommes ci-devant mentionnées qu'elle reconnaissait bien avoir reçues, mon épouse et moi lui avons remis six cents louis. »
Il n'est pas étonnant, dans ces conditions, que Rose Bertin ait différé la solution de cette affaire. A peine
(1) CoUeclion de M. J. Doucel. Dossier n» 240.
arrivée à Paris, et après s'être abouchée avec Martincourt, elle comprit que son industrie ne pouvait prospérer tant que la situation générale demeurerait aussi incertaine qu'elle l'était encore. Elle préféra donc remettre à plus tard la réouverture définitive de sa maison de modes, et elle entreprit pendant l'été de 1795 un voyage en Europe, au cours duquel elle visita TÂllemagne et la Russie.
Servit-elle d'intermédiaire entre les émigrés et les parents qu'ils avaient en France? on ne saurait l'affirmer, mais il est avéré qu'elle en aida plusieurs de ses deniers. C'était toujours la même nature, généreuse et ne sachant pas compter. Dès qu'elle recouvrait quelque créance, dès qu'elle se sentait de l'argent dans les mains, son goût de la dépense la reprenait, et il lui coulait dans les doigts, souvent, il est vrai, pour faire du bien autour d'elle, pour aider des amis ou des clients malheureux ; il n'en manquait pas à cette époque.
Les émigrés avaient, elle le savait par expérience, énormément de mal à vivre. A Hambourg, Mme de Couchant avait ouvert un atelier de marchande de modes; elle obtenait même un grand succès ; une demoiselle de La Trémoïlle servait chez elle comme demoiselle de boutique, mais tous n'avaient pas la chance de pouvoir exercer un métier; c'était l'exception. Et Rose, plusieurs fois, se laissa émouvoir par des misères de grandes dames, d'autant plus frappantes qu'elles avaient vécu dans un luxe plus grand.
Le Massacre de la rue de la Loi. — Dernières années DE Rose Bertin. Sa mort a Epinay (1795-1813).
Peu à peu cependant, péniblement^ la vie reprenait son cours normal. Vers la fin de 1795, Rose Bertin, se réinstalla dans son magasin de la rue de la Loi. Mais jamais elle ne reconquit la vogue, la grande vogue qu'elle avait eue sous Tancien régime. L'ancien régime ! pour elle c'était tout Tenthousiasme de la jeunesse, tout le tapage du succès, tout ce qu'on voit, dans le temps, derrière soi, dont on n'a pas pu arrêter la fuite, dont on n'a pas suffisamment joui au moment oîi il était loisible d'en profiter, et qui ne laisse dans l'esprit désabusé qu'une indescriptible tristesse et qu'une amertume profonde.
Être partie de rien, avoir jonglé avec des millions et en être réduite à compter sa dépense, à l'heure où bientôt allait sonner la cinquantaine, n'était pas pour donner à Rose des pensées bien joyeuses.
Elle ne trouvait plus de consolations que dans son petit Trianon reconquis, dans cette maison d'Épinay, que la Révolution n'avait pas eu le temps d'aliéner, ou
que des complicités locales avaient protégée ; et, en 1796, elle vint s'y fixer d'une façon à peu près définitive, ne conservant plus à Paris qu'un pied-à-terre pour lui permettre d'exercer sur son commerce la surveillance nécessaire, et où elle ne passa plus guère que Thiver.
Les souvenirs et les relations de famille ne lui manquèrent pas dans le village dont Marie-Marguerite Mequignon, sa mère, était native.
La maison où elle passa les dernières années de sa vie était située au lieu dit : Le village, dépendant de la commune d'Épinay. Elle existe encore, et se trouve enclavée dans un établissement connu sous le nom de Villa Beau-Séjour, dont l'entrée se trouve dans la rue du Bord-de-l'Eau qui descend de la route nationale de Paris au Havre par Pontoise, jusqu'aux berges de la Seine, à peu de distance du château où vécut le roi d'Espagne, Don François d'Assise, et que la commune d'Épinay a acheté pour en faire son hôtel de ville.
Des fenêtres, la vue s'étend sur la plaine de Gennevilliers jusqu'à Paris qui s'estompe dans le lointain.
Au pied des murs du jardin qui s'étage jusqu'aux berges, la Seine coule; et le voisinage de l'eau rend frais et agréable pendant les chaleurs de l'été la propriété assez modeste, mais confortable, où Rose Bertin prit sa retraite.
Épinay n'était alors qu'un petit village. La population s'est beaucoup accrue depuis. Ce n'était pas une simple fantaisie qui y avait amené Mlle Bertin. Elle savait n'y être point isolée. Elle qui avait vécu dans le bruit de la cour et de la ville, dont l'existeoce avait été une perpétuelle agitation, n'aurait pu se résoudre à se voircon-
292 ROSE HERTIN
fince dans un isolement absolu; d'autre part il pouvait lui paraître bon, après avoir assisté à toutes les tragédies de la Révolution, de se retrouver saine et sauve, dans cette paix campagnarde, auprès des siens.
Plusieurs de ses parents, en efïet, habitaient Épinay. Des tombes du cimetière actuel portent encore le nom de Méquignon, qui avait été celui de sa mère ; les cousins de la grande modiste étaient restés dans le pays. En outre, un de ses neveux, Claude-Charlemagne Bertin, y possédait une propriété que longeait également la rue du Bord-de-lEau. La maison dont l'entrée se trouve au n° 1 de la rue de Paris, maintenant assez délabrée, est occupée par des ménages ouvriers.
Rose Bertin n'avait donc que quelques pas à faire pour se rendre chez son neveu Cliarlemagne.
Cependant, elle continua à se partager encore entre la campagne, où elle se reposait, et Paris où elle continuait à diriger son commerce.
Malgré tous les événements qui avaient bouleversé la vie publique, son nom demeurait célèbre, et sa réputation était telle, qu'un jeune poète, amoureux sans doute, dédiait, en étrennes à une marchande de modes du Palais-Royal une chanson intitulée L'esprit à la mode qui paraissait dans IdiPeiite poste de Paris ou le Prompt Avertisseur du 8 pluviôse an V (27 janvier 1797) et ne manquait pas, pour flatter évidemment la personne à laquelle il destinait son œuvre, de faire allusion à ses talents en la comparant à Rose Bertin.
Voici cette chanson dédiée : « A Mlle Eulalie, marchande de modes à la mode. Galerie de bois du Palais- Royal, y
Air : Pourriez-vous bien douter encore...
Chez vous, où président les Grâces,
Aimable émule de Berlin,
Nos belles vont devant vos glaces
Se parer, du soir au matin;
Chez vous, toujours on s'accommode,
Chez vous, tout est à juste prix;
Et dans ce magasin de mode.
On trouve un magasin rlesprils.
Sur les traces de la folie, On voyait la mode autrefois; Et la femme la plus jolie Suivoit ses ridicules loix.
Mais, en connaisseur, je vous jure, Tout est changé, sans contredit; Chaque belle dans sa parure Met aujourd'hui certain esprit.
L'esprit est la seule parure Dont femme doive se vanter; L'esprit, belles, je vous assure, A vos charmes sait ajouter; Un esprit lourd est incommode; Un esprit léger nous séduit.
Et l'on ne peut être à la mode, Belles, quand on n'a pas d'esprit.
Ces vers sont à double sens; l esprit, en effet, était une petite plume qui se mettait alors dans la coiffure des femmes. Le morceau est signé Marant fils.
Rose Bertin retrouvait quelques clients. La comtesse Dillon La Tour du Pin Gouvernet, dont le mari avait été ambassadeur à la Haye sous Louis XVI, et qui alors avait pour marchande de modes habituelle une demoiselle Gosset demeurant près de TOdéon, et n'achetait chez Mlle Bertin que ce qui avait rapport aux habits de
29} POSE RERTIIV
cour, eut l'occasion d'aller faire quelques menus achats dans son magasin vers le mois de septembre 1797. La conversation entre les deux femmes roula surtout sur le passé; Rose avait connu sa cliente depuis l'enfance de celle-ci. Elle l'entretint beaucoup de sa situation, de l'état précaire de son commerce ; allusion discrète à ce que la comtesse Gouvernet lui devait encore. Mais bien trop politique pour aborder brusquement la question, elle ne toucha pas un mot des 2.500 livres dont elle avait cependant grand besoin. Les clients étaient des oiseaux trop rares par ces temps incertains, pour les effaroucher dès le premier abord.
Cependant bien peu nombreuses étaient les grandes dames qui s'étaient fournies chez elle autrefois et qui revenaient à son magasin; sa principalç occupation était toujours le recouvrement de ses vieilles créances et les années se suivaient sans grande amélioration.
Les modes en 1797, d'un style très différent de ce qu'elles avaient été du temps où Mlle Bertin en était une des inspiratrices, n'en étaient pas moins excentriques. Il semblait qu'après la contrainte que les femmes avaient dû s'imposer sous ce rapport, pendant la Terreur, elles cherchassent à se dédommager d une simplicité, dont le seul souvenir rappelait des jours à jamais maudits. En 179/i, a dit la vicomtesse de Fars, « la pauvreté régnait chez tous les gens de bien; ceux qui avaient soustrait quelques parcelles d'or, revêtaient la livrée de l'indigence; il fallait éviter tout luxe qui eût fait soupçonner des richesses. »
En 1797, les toilettes au contraire affectaient un caractère qui était bien loin de la simplicité, et, celles qu'on
portait à Paris, étaient même un sujet d'étonnement pour les personnes nouvellement débarquées de leur province; elles avaient du mal à s'y faire; MmedeCliastenay le dit bien dans ses Mémoires : « Les spadrilles ou cothurnes, les tailles courtes, les robes décolletées, les manches au-dessus du coude, les coitfures grecques, tout me semblait tellement théâtral que je ne pouvais imaginer qu'Henriette (sajeune sœur) osât se montrer de la sorte. Mon frère me condamna cependant à prendre dès le lendemain un extérieur tout semblable, et j'étais tellement provinciale que j'eus une peine extrême à m'y accoutumer. »
A cette époque, c'est-à-dire au commencement de 1798 se place un fait inouï, qui eut pour théâtre la maison même de Mlle Bertin.
Une partie de celte maison était louée à un glacier napolitain qui s'appelait Garchi, et qui jouissait d'une grande vogue. Or, le 15 janvier 1798, rétablissement de ce glacier fut envahi et saccagé par une bande de malfaiteurs, dans des conditions qui font de cette aventure une véritable histoire de brigands, et qui montrent combien Paris était peu sûr à cette époque. Une feuille qu'on vendit dès le lendemain donne tous les détails du drame de la rue de la Loi. Nous ne croyons mieux faire que de la copier intégralement, car elle reproduit fidèlement les détails fournis par les rapports de police (1) :
« Détail très exact du massacre qu'a eu lieu la nuit dernière à Paris, rue de la Loi n° 'J2Z|3, division de la
(1) Archiv. Nat. Police i^énérale. Affaires politiques, série F' A,
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butte des Moulins, chez le citoyen Carchi, limonadierglacier, et le nombre des personnes assommées et des assassins arrêtés, leurs noms et leurs demeures.
Le 26 nivôse présent mois
« Vers les dix heures du soir, dix hommes vêtus de houpelandes et coëffés en partie de bonnets à poils, sont montés chez le citoyen Carchi, glacier, rue de la Loi, n" 1243, et se sont assis à la grande table d'un des salions au premier étage; ils ont pris chacun une glace et un petit ver de liqueur, qu'ils ont aussitôt payrs. Un instant après, deux autres hommes, vêtus en uniforme et couverts d'une houpelande, sont venus se placer à une table voisine.
« A peine ces deux derniers étaient-ils assis, qu'un des premiers a attaqué et injurié très haut et très grossièrement l'un des deux derniers venus ; aussi-tôt le citoyen Carchi a prié cet homme de se taire en lui recommandant le respect dû dans une maison honnête. Sur cette invitation, l'agresseur s'est retiré avec sa société, et les deux autres ont passé dans la salle de billard.
(' Dans cet intervalle, douze à quinze hommes, encore vêtus de même, montaient l'escalier au moment où le citoyen Fournier, aide de camp du général Augereau, sortait avec trois de ses amis. Un des hommes qui montaient en fixant les quatre qui sortaient, dit à l'un d'eux : Voilà une figure qui me déplaît, et lui lança en même tems un coup de bâton sur la tête. Le citoyen Fournier et ses amis, aussi étonnés qu'irrites d'une action semblable, se mirent aussi-tôt sur la défensive;
mais plus de trente hommes, à-peu-près costumés de même, et tous armés do sabres, ou de bâtons qu'ils avaient tenus cacbés jusqu'alors sous leurs lioupelandes, tombèrent à coups redoublés sur ces quatre personnes, ainsi que sur toutes les autres attablées dans les divers salions au nombre de vingt environ, massacrèrent et brisèrent impitoyablement tout ce qu'ils rencontrèrent.
« Plusieurs des spectateurs, qui ne se doutaient de rien, ont été les principales victimes.
« Le citoyen Fournier et ses amis ont été mutilés de coups de sabre, le citoyen Colavier, négociant, demeurant rue du Mont-Blanc, maison garnie, a un morceau du bras gauche emporté, un coup de pointe dans les côtes gauches, la ligure coupée, la tète et les cuisses mutilées.
« Le citoyen Fanatieu, demeurant hôtel de la Souveraineté, rue de la Loi, a la cuisse gauche coupée jusqu'à l'os et tons les autres membres hachés.
« Les citoyens Faure, Lierval, Cantin, Chosy et Lamotte sont grièvement blessés.
« Trois autres personnes dont on ignore le nom et ce qu'elles sont devenues, se sont précipitées par les croisées pour se sauver, et quoique déjà couvertes de blessures, puisque des ruisseaux de sang marquaient leurs traces, ont été assommées, dans la rue, par des complices ; un s'était jeté dans la rue de la Loi, et les deux autres dans celle Montansier.
« La citoyenne qui était au comptoir, en l'absence de la citoyenne Carchi, a été tellement froissée par ces assassins qui sont venus sur elle, qu'elle était couverte de sang, au point que son schal blanc dont elle était vê-
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tuo, qui est maintenant déposé chez le juge de paix, est entièrement rouge.
« Une autre citoyenne, demeurant faubourg Montmartre, et qui sortait, allait aussi devenir la proie de ces assassins, qui l'avaient déjà couverte de leurs sabres, sans la protection de l'un d'eux qui l'a pris sous sa sauve-garde.
« Le citoyen Carchi, qui avait employé tous les moyens concilialoires, et qui avait déjà reyu un nombre considérable de coups de bâton, n'a trouvé son salut que dans la fuite, en crevant un paneau et en se précipitant la tête la première sur une galerie, et encore les assassins voulaient- ils lui couper les jambes, au moment qu'il tombait.
« La citoyenne Carchi, accouchée depuis six jours seulement, était dans son lit, l'étage au-dessus, et avait perdu connaissance, en entendant les cris de ceux qu'on massacrait et les hurlemens des massacreurs.
« Quelques-uns de ces scélérats se sont portés, pendant l'expédition de leurs complices, dans le laboratoire, près la salle du billard, et ont volé les cuillères d'argent qui étaient dans un des tiroirs qu'ils ont ouverts pendant que d'autres retenaient le garçon du fourneau, le sabre sous la gorge.
« Un boucher voisin, étant accouru au bruit pour secourir, a lui-même été frappé à la porte de la maison par l'un des conjurés, d'un coup de sabre qui l'a mis hors d'état de se défendre.
« Plusieurs tables à dessus de marbre, des glaces, des chaises, des statues, des quinquets et autres crystaux, ont été brisés; et les monstres enragés ont déployé
tant de force et de colère, qu'on a trouvé ce matin dans les débris un morceau d'une lame de sabre tout ensanglanté, et l'on a peine à se figurer l'horreur que présentaient des appartemens semblables, où tous les meubles étaient brisés et renversés, et dont le parquet, les croisées et les balcons étaient couverts du sang des victimes, ainsi que les pavés même de la cour et de la rue.
(( Ce n'est qu'au bout d'une heure, qu'il est survenu une force armée suffisante pour dompter cette bande d'assassins, dont quatre seulement ont été arrêtés et conduits de suite par-devant le général de division Moulins, en son quartier général, quai Malaquais. On ne doit même l'arrestation de ces quatre monstres, qu'au courage des citoyens Benard et Guichard, adjudans, qui, après avoir sommé les mutins de se rendre, ont tombé dessus le sabre à la main et les ont désarmés, malgré la plus vive résistance ; tous les autres se sont sauvés.
« Cette force armée, malheureusement venue trop tard, était composée de trois détachemens, dont un de vétérans ; le second de garde nationale sédentaire et le troisième de troupe soldée, qui ont été obligés de foncer la bayonnette au bout du fusil.
« On n'a pu trouver de commissaire de police dans ce moment sur l'arrondissement, mais le citoyen Decourchant, juge de paix de la division de la Buttedes-Mouhns, est survenu aussi-tôt qu'il en a été averti; à son arrivée, il a trouvé les victimes étendues sur le plancher dans divers endroits de la maison, et quatre des assassins entre les mains de la force armée.
« Le ministre de la police, aussi-tôt instruit, a
envoyé de la force armée, qui a resté cantonnée toute la nuit aux environs de la maison; et le général Bonaparte a envoyé aussi, vers 9 heures du matin, pour connaître les faits bien exacts. On assure qu'il a été aussi indigné qu'affligé de ce malheur.
« Nous ne nous permettrons aucunes réflexions sur cet événement; mais nous nous plaisons à croire que le gouvernement saisira cette occasion pour faire un exemple qui garantisse à l'avenir la sûreté des personnes et leurs propriétés, et la punition d'aussi grands coupables, qui sont incontestablement guidés par des motifs bien punissables.
« Nous pouvons assurer l'exactitude de ces faits, car ils nous ont été communiqués par des témoins oculaires et par le citoyen Carchi lui-même. »
Cette affaire causa un bruit considérable, et Bérard (du Rhône) fit même, à ce propos, arrêter, par le conseil des Cinq-Cents, l'envoi d'un message au Directoire.
Enfin, on parvint à démêler que tout le mal avait été causé par des querelles politiques, dont le café Carchi était fréquemment le théâtre.
Les anciens émigrés, les royalistes, s'y rencontraient volontiers. L'établissement de Carchi ou Carchi était un des endroits les plus à la mode. « C'est là l'école du bon ton et des jolies manières », lisait-on dans le Courrier français du h fructidor an III (21 août 1795 . « Vous verrez comme on y voltige, comme on y papillonne; c'est une fureur; et grâce à la mode, l'industrieux glacier fait fortune. » Et le même journal imprimait quelques jours après : « Qui n'a pas pris une glace chez Carchi est un sot. »
On estimera qu'un pareil locataire était une bonne fortune pour Mlle Bertin.
Déjà en 1796, la maison Carchi avait été le théâtre d'un petit incident qui, d'ailleurs, n'eut pas de suites immédiates, et que raconte ainsi l'Ami des loisûu 47Brumaire an V (7 novembre 1796) : « ... Un patriote entre dernièrement chez Garchi ; il avait les oreilles de chien et le costume complet ! il demande des nouvelles des armées ; un jeune homme charmant lui répond : « Elles sont bonnes, nous avons battu les républicains sur le Rhin. » Le patriote surpris reprend : « Ai-je donc Thonneur de parier à un Autrichien ? » Cette répartie inattendue donna de l'humeur aux habitués du café, qui dirent tous ! « Ah ! sûrement, c'est un traître, il faut le chasser. »
Voilà bien l'origine de l'échauftourée du 15 janvier 1798. Il faut la chercher dans l'antagonisme existant entre les patriotes et les ci-devant. Les patriotes voulurent un jour prendre une revanche de l'attitude que les royalistes habitués de la maison Garchi affectaient à leur égard, et, s'il y eut de l'argenterie dérobée dans les tiroirs, si le citoyen Quentin se vit dépouillé de dix pièces d'or de vingt-quatre francs et d'une montre d'argent, c'est que parmi les individus soudoyés pour donner une leçon aux consommateurs habitués de la maison, se glissèrent, comme il était inévitable, quelques vauriens.
Dès le lendemain, l'affaire était déjàtirée au clair par Tenquéte de la police et rAmi des lois pouvait écrire :
« On nous assure que l'artaire du café Garchy, dont nous avons parié hier, n'était point, dans son origine,
un projet de vol, comme nous l'avons annoncé... Aujourd'hui, une autre version, qui nous paraît assez vraisemblable, présente cet événement comme la suite d'une querelle politique, engagée entre des républicains et des émigrés ou leurs partisans; on prétend que ceux-ci étaient les agresseurs, et que M. de Rochcchouart, dont l'émigration n'est pas équivoque, a figuré dans cette affaire, qu'il y a porté les premiers coups, et qu'il est enfin succombé sous le fer de ceux qu'il avait attaqués. L'aide de camp d'Augereau, qui s'est trouvé dans cette mauvaise compagnie, est un nommé Fournier, connu par sa fatale adresse dans les combats singuliers; son patriotisme éprouvé nous ferait balancer en faveur de ceux avec lesquels il se trouvait, si son étoiirderie ne détruisait pas toutes les conjectures qu'on pourrait tirer de ses opinions politiques. On assure que Rocbechouart est mort de ses blessures. »
Les deux fils du directeur Rewbel étaient sortis un quart d'heure avant le bruit.
Quant au glacier, il ne demeura plus longtemps le locataire de Mlle Bertin, et il transporta, peu de temps après, son commerce et sa renommée à l'angle du boulevard Montmartre et de la rue de Richelieu, où il fonda Frascati, établissement immédiatement célèbre et qui, plus que jamais fut le rendez-vous de prédilection de tout ce qui, dans le parti royaliste, était prêt à conspirer contre le gouvernement de la République.
L'Almanach du Commerce de Paris, qui se publiait pour la première fois en 1797, et qui fut, sous la direction de J. de Latynna, le précurseur de notre Bottin, donnait, dans sa liste des négociants, l'adresse de:
« Bertin, marchande de modes, rue de la Loi, 1243, Butte-des-Moulins. »
La division de la Butte-des-Moulins était un des quatre quartiers qui constituaient alors le 2" arrondissement. L'adresse ne figurait pas snvVAlmanach du Commerce publié l'année suivante.
Bose Bertin ne s'était cependant pas retirée. La preuve en est qu'en 1799, elle fournissait à l'Impératrice d'Autriche un schall de dentelle qui valait 960 livres ; pour l'Espagne elle exécutait d'assez importantes commandes qui étaient expédiées au cours des années 1799 à ISOii tant au nom de Gamain, l'intendant de la duchesse d'Ossuna, qu'à ceux de la duchesse de l'Infantado, de la marquise de Campo l'Angel, ambassadrice d'Espagne en Portugal, et de la duchesse de Berwick.
Il semblait que la grande vogue d'antan allait lui revenir. Hélas ! si son nom faisait toujours marque à l'étranger, en France, il n'en était plus de même, et la grande modiste de Marie-Antoinette pouvait déjà assister au lever d'un astre nouveau, à la renommée grandissante d'un concurrent dont le nom devait égaler le sJen, de ce Leroi qui allait devenir le couturier officiel de la cour fastueuse de Napoléon, de ce Leroi qui allait ôter des épaules de l'impératrice Joséphine, pour les couvrir de brocart, les schalls que Bose Bertin avait vendus à Mme de Beauharnais.
Néanmoins, comme nous venons de le dire, elle avait conservé sa réputation hors des frontières. Elle fournissait même certains négociants quiécoulaientses créations, entre autres un nommé Bernard qui avait un magasin à Madrid et, ce qui n'était pas sans intérêt pour
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Rose, ses entrées à la cour du roi d'Espagne dont il avait obtenu pour sa fille la place de raccommodeuse de dentelles.
Le 7 janvier 1802, il annonçait que la cour d'Espagne devait aller au-devant de la « prétendue du prince des Asturies », qu'il y aurait des fêtes et qu'il espérait bien faire des affaires à cette occasion.
Bernard était mieux qu'en termes d'affaires avec la maison de modes ; et, dans ses lettres adressées « rue de la Loi, ci-devant de Richelieu, maison de Beauviilier, restaurateur », il n'oubliait jamais d'ajouter un mot aimable pour le personnel: « Je vous prie de dire mil cbose obligente à Mlle Pauline, sans oublier ces demoiselles et Mme Bauché(l). » Il y avait chez Rose Bertin un personnel, bien peu nombreux en' somme, si on le compare à celui qu'elle employait sous le règne de Louis XVI.
Dans l'espoir d'augmenter le chiffre de ses affaires, elle avait adjoint à son commerce, la vente d'objets divers, tels que des peignes d'acier, des éventails, des boites d'or et de la bijouterie.
Rose Bertin recouvrait cependant, de temps à autre, quelques-unes des sommes un moment compromises par la Révolution. En 1801, la marquise d'Harcourt et sa fille faisaient acquitter leur arriéré. De son côté la modiste payait difficilement ce qu'elle devait. Elle mettait plus d'un an à régler le prix de quelques meubles qu'elle avait achetés à un nommé Vogin de Saint-Germain-en-Laye, un lit chinois, une table en acajou, un
(1) Collection de M. J. Doucet. Dossier 44.
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écran en lac, un méchant tableau représentant « l'Ane et la Laitière », etc., le tout montant à hli francs sur lesquels elle n'avait versé qu'un acompte de hS francs. Mais c'était peut-être aussi un calcul, car elle se trouvait vis-à-vis de Vogin, qui lui devait plus de 5.000 francs, dans la même situation que vis-à-vis du baron Duplouy.
Il est extraordinaire, et cela prouve combien parfois elle se montrait imprudente en affaires, qu'elle ait pu consentir un crédit pareil à un homme comme Vogin, qui après avoir été cuisinier chez M. de Livry, puis chez le Maréchal de Noailles, avait tenu un établissement de bains au Pecq où il avait fait de mauvaises affaires. Grâce à la bonté de Rose Bertin, qui ne le poursuivit pas, au moment où il se trouvait le plus gêné, près d'être saisi, il put se relever, et en 1805, il s'était remis à flot et tenait rue du Ponceau, au n° /i2, une maison à l'enseigne du Bon Gras-Doiible . Alors seulement Mlle Bertin, cherchant à rentrer dans son dû, et Vogin discutant quelques-unes de ses prétentions, ils choisirent, d'un commun accord, Charles de Polignac comme arbitre, mais à la mort de la modiste l'aftaire n'était pas encore solutionnée.
Le précieux Almanach du commerce pour l'an X, paru en 1801, donnait dans une liste d'adresses de « citoyens non commerçans » !e nom de « Madame Bertin, rue de la Loi, 1243, Butte-des-Mouhns ». Cette indication était reproduite dans V Almanach pour l'an XI. Elle ne se trouve pas dans les listes de V Almanach pour l'an XII. Mais, par contre, nous y relevons, pour la première fois, le nom de Bertin, linger à la même adresse.
Cela ne veut pas dire qu'en 180,1 Rose Bertin avait
fermé boulique. Il s'agit plutôt d'une omission éeVAlmanach dans les listes de commerçants. Mais pour que cette omission ait pu se produire, il faut admettre que la réputation de la maison était bien tombée.
Quant à la mention de VAlmanach de Tan XII, elle a trait au neveu de Rose, Louis-iNicolas Bertin, qui s'établit en effet en 1803. 11 exerçait son commerce dans le magasin même qu'avait occupé sa tante, mais il n'était en somme que le prête-nom de celle-ci et en réalité que son employé. Beaucoup d'atfaires en etîet continuaient à être traitées par Rose Bertin en personne, comme en font foi les dossiers de sa succession. Chez Bertin, linger, on ne vendait pas que de la lingerie ; on vendait aussi toutes sortes de bibelots. Le l*"" janvier (11 nivôse an XI) la princesse de Gargorowsky achetait « une petite commode en verre imitant la lacque de Chine avec des figures en or » d'une valeur de 600 livres. Le 11 février, la belle duchesse de Devonshire, qu'on surnommait la « reine de Londres » et qui, pendant l'émigration, avait été particulièrement accueillante pour les Français, faisait l'emplette d'une « corbeille formant vase de paille représentant des paysages, le tout en paille », pour 1/i/i livres, et « un modèle de la Bastille en fonte dorée » pour MO livres. Cela devenait un petit bazar, ce qu'on eût appelé du temps de Marie-Antoinette : un petit Dunkerque.
Tout semblait fait pour contrarier les intérêts de la malheureuse Rose: ce n'était pas suffisant qu'elle eût eu à supporter et les mauvais payeurs de l'ancien régime, et les conséquences inévitables de la Révolution : les guerres de l'Empire elles-mêmes allaient lui causer
préjudice, en l'empêchant, tout d'abord, deconlinnor à fournir les cours des pays en guerre avec la France, ainsi que les hauts personnages de ces pays, Espagne, Autriche, etc., qui demeuraient jusque-là, pour elle, de fidèles clients ; ensuite, d'opérer des recouvrements dans ces mêmes pays. C'est ainsi que, le 1!i mai 180/i, un cHent qu'elle avait à Vienne et qui lui devait 7.350 livres, M. de Lancry, lui écrivait: « Nous adressons par ce courrier à M. l'abbé Daniel, notre ami commun, une traite et nos comptes ensemble, avec prière de vous solder non seulement le capital, mais les intérêts que nous vous prions de recevoir à 10 p. 100 par an. » Rose Bertin ne vit rien de cette somme. J.a lettre était datée de Saint-Pétersbourg, et la guerre était dans le Hanovre ; partout ailleurs, en Allemagne, si elle n'était pas etïective, elle existait à l'état latent. Les fonds ne parvinrent jamais à destination.
Ainsi, elle avait beau faire : sa situation ne s'améliorait pas. Et constamment, et sanssuccèsd'ailleurs, elle allait criant famine, non pas chez la fourmi, sa voisine, mais chez tous les désœuvrés de la noblesse, incapables de se relever eux-mêmes du coup qui les avait submergés. Quelques-uns cependant, plus entreprenants, conspiraient contre l'Empire, ce qui ne leur servait d'ailleurs à rien. Leur mouvement, dirigé d'Angleterre par le comte d'Artois, ne pouvait être qu'impopulaire à l'époque du camp de Boulogne et ne pouvait aboutir qu'aies faire soupçonner, à tort ou à raison, d'être soudoyés par l'argent anglais. C'est ainsi que les Polignac furent incarcérés à la suite de la conspiration de Pichegru.
Et, un jour que Rose Bertin avait écrit à la comtesse de Gouy O'Mahony, elle recevait de Fontainebleau, où le comte avait été exilé, une réponse de sa femme, datée du 21 juin 1805 et conçue en ces termes : « Je ne puis vous rendre, Mademoiselle, la peine que me cause la lettre que je viens de recevoir de vous; on me la renvoyé de Paris, elle m'arrive à l'instant et je n'en perds pas à y répondre et à vous dire que mon cœur saigne de ne pouvoir venir à votre secours, dans la position cruelle où vous vous trouvés, mais, hélas ! la mienne n'est pas plus heureuse (1). ->
C'est dans VAlmanach du Commerce pour 1806 que nous trouvons pour la première fois l'adresse de B'^rtin linger, marchand de modes, rue de la Loi, 26. Cependant la maison n'avait pas changé, c'est le numérotage de la rue qui avait été modifié. En 1787, les portes des maisons avaient été numérotées en suivant un ordre tout différent de celui admis en 1805 et depuis. Le premier numéro de la rue se trouvait à gauche, c'est-àdire, pour ce qui est de la rue de la Loi, ci-devant rue de Richelieu, à l'angle de la rue Saint-Honoré ; la maison suivante portait le n° 2 et ainsi de suite jusqu'à l'extrémité gauche de la rue ; la série se continuait ensuite sur l'autre côté, et en revenant sur ses pas, on arrivait au dernier numéro qui faisait vis-à-vis au premier. Le n° 26 de la rue de la Loi s'appliquait donc au même immeuble que le n° 12/i3 qu'il portait auparavant.
En 1807 VAlmanach du Commerce conimne à citer Bertin, marchand de modes, rue de la Loi, 26, mais
(1) Collection de M. J. Doucet. Rose Bertin, dossier ITS*»
dans la liste des non conimerçans, il imprime « Berlin Mlle, rue de Richelieu, 2G ». La rue reprenait alors son ancien nom et les indications des années 1808 et suivantes ne mentionnent plus la rue de la Loi. La vieille royaliste qu'était Rose Bertin éprouva la satisfaction un peu puérile de voir son adresse publiée avec le nom que portait sa rue sous l'ancien régime ; et si elle avait été de ces gens qui se contentent de mots, c'eût été pour elle une petite revanche innocente et gratuite de tout le tort que lui avait causé la Révolution, en lui arrachant une à une toutes les têtes qu'elle avait si longtemps parées, avec le concours de Léonard, de fleurs, de gazes, de plumes, de linon, de perles et de poudre à la maréchale. 11 n'y avait plus grand danger sous l'Empire à se montrer royaliste quand on s'appelait Rose Bertin, et les complots qui pouvaient se tramer entre elle et Mme d'Houdetot sous les grands arbres d'Épinay, ne conduisaient pas les conspirateurs aux fossés de Vincennes.
Épinay était en eflet la retraite qu'avait choisie cette femme, remarquable à des titres bien différents de Rose Bertin, et où, après la mort de Saint-Lambert, son compagnon fidèle, elle vécut encore dix années, triste et le cœur en deuil, mais quand même enjouée, souriante et aimable. Cependant, pour d'autres motifs que Rose, l'existence ne lui laissait plus que des regrets, et comme Rose, elle pouvait regarder, dans le jardin de sa vie, tourbillonner, innombrables, les feuilles mortes.
En 1808, Rose Bertin, dont le nom était plus que tout autre, connu des princes étrangers, vendait à la Reine d'Espagne divers articles dont six éventails très riches
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d'une valeur de 120 francs et'une robe en tissu d'argent et soie blanche de 550 francs. La Reine d'Espagne, Marie-Louise, se trouvait alors avec son mari Charles IV, qui venait d'abdiquer, au château deCompiégne, refuge offert par l'Empereur au Roi par le traité de Rayonne dont l'article V stipulait que « le Palais impérial de Compiègne, les parcs et forêts qui en dépendent, seroient à la disposition du roi Charles, sa vie durant ». En somme ce n'était qu'une prison dorée sur laquelle la police impériale avait toute facilité d'exercer sa surveillance. ^
« La Reine d'Espagne, Marie-Louise, vive et petite, avait de l'esprit et du caractère, a écrit M. J. Vatout, elle avait conservé tout le feu de son regard, elle aimait la toilette, et laissait voir qu'elle ne'négligeait aucun des moyens de lutter contre les ravages du temps. » Née en 175/i, elle avait alors cinquante-quatre ans, et le désir d'une robe en soie blanche et tissu d'argent montre assez sa coquetterie et son souci de paraître jeune.
Rose avait ainsi quelquefois encore de ces satisfactions d'amour-propre. Son nom n'avait pas sombré dans l'oubli, puisque des princes s'en souvenaient encore. Elle avait d'autres satisfactions que celles-là; et ces dernières, elle les trouvait dans les bons rapports qu'elle entretenait avec ses neveux, dont l'un habitait à deux pas de sa maison d'Épinay, et dont l'autre dirigeait la maison de commerce, lorsqu'elle était à la campagne. Elle les trouvait aussi dans de bonnes et anciennes amitiés comme celle du baron Duplouy qui était aux petits soins pour elle. Dans une lettre de J808, il lui ex-
LE MASSACRE DE LA RUE DE LA LOI Sll
prime le regret de ne l'avoir pas trouvée chez elle à Paris, et de n'avoir pas pu aller jusqu'à Épinay, tandis qu'il était de passage dans la capitale. Dans une autre lettre de la même époque, il lui écrit: « Mlle Vecliard, à qui je vous prie de faire mes amitiés, m'ayant mandé que vous aimiez beaucoup la perce-pierre, j'en ai fait arranger un petit baril à Saint-Valéry. Je l'ai adressé à Mme Berlin, votre nièce, de peur que vous ne soyez à la campagne lors de son arrivée. Vous aurez soin de faire remettre à mesure un peu de vinaigre dans le petit baril pour la conserver bonne (1). »
Duplouy, il est vrai, pouvait bien envoyer un barillet de perce-pierre à Rose Bertin, il demeurait encore son obligé. Mais s'il ne lui remboursait pas ce qu'il lui devait, il ne cherchait qu'à faire avec elle un arrangement et, le 5 août 1812, il lui proposait pour se libérer, une obligation à terme pour une partie de la créance, et une rente sur l'État d'un revenu de 150 francs pour le reste. Rose d'ailleurs n'apportait aucune âpreté dans ses revendications auprès de ses clients et des amis qu'elle avait obligés et qui lui devaient de l'argent. Bien au contraire, elle rendait encore ou cherchait à rendre service dans la mesure de ses moyens et aussi souvent qu'elle le pouvait. Sous ce rapport, lorsqu'elle fut morte, les gens furent unanimes à le reconnaître. La comtesse de La Tour, née Polastron, l'écrivait en 1 820 : « Mlle Bertin, avant sa mort, venait me voir quelquefois, et elle connaissait si bien ma position que, loin de me rien demander, elle m"a fait des offres de service, que je
(l) Gollecliou de M. J. Doucet. Rose BeiUn, dossier N° 210.
n'ai point acceptées, ignorant quand je pourrais m'acqiiitter. Je n'en conserve pas moins une éternelle reconnaissance ; j'aime à payer cet hommage à sa mémoire (1). »
Le dernier portrait que nous connaissions de Mlle Bertin date des dernières années de sa vie. Nous l'avons vu dans les greniers du Musée Carnavalet, dont il n'a pas encore été descendu.
Esprit bizarre, compliqué et original, Mlle Bertin avait posé devant le peintre avec un casque d'officier de cavalerie sur les genoux. Elle n'était cependant plus à l'âge des idylles. Que signifiait donc ce casque entre ses mains? L'explication nous en est fournie par le Bulletin des Musées, année 1892, dans lequel nous trouvons, relativement à cette peinture, la note suivante : '
« Rose Bertin, modiste de la Reine. Grand portrait assez singulier provenant de la famille. La célèbre modiste, qui tenait conseil avec Marie-Antoinette sur le fait de chiffons et fanfreluches, était alors âgée d'une soixantaine d'années et retirée à Épinay, où elle était devenue la providence des pauvres, tout en restant assez coquette. L'idée bizarre lui prit de se faire peindre en Vénus ornant de plumes le casque de Mars. Rien à dire de la robe blanche chamarrée d'or et de cabochons, qui laisse à découvert ses bras et son ample poitrine ; c'est la mode de 1803 ; mais le casque est d'un pompier idéal. C'était, dit-on, le casque d'un de ses neveux, officier de cavalerie. Le plumet rouge et vert pourrait peut-être faire reconnaître le corps. Malgré les outrages
(1) Collection de M. J. Doucet. Rose Bertin, dossier N° 401.
du temps qui l'ont tlétrie, mais point maigrie, l'exmodiste royale ressemble encore d'une manière frappante au charmant portrait que fit d'elle Janinet, au temps de sa splendeur, petite gravure en couleurs, que la folie des enchères pousse aujourd'hui à six et sept mille francs. La peinture, non signée, est passable. C'est, pour la petite histoire, un document précieux. »
Ce n'était pas la mode de 1803, mais celle de 1810 à 1813. Le casque, un casque de carabinier, nous fixe approximativement sur l'époque où le portrait du Musée Carnavalet fut peint. En effet, un décret du 24 décembre 1809, réformant la tenue des carabiniers, leur donnait le casque et la cuirasse, qu'ils n'avaient point portés jusqu'alors. Or, Rose Bertin avait un petit-neveu officier de carabiniers. Elle en était assez flère ; ce portrait le prouve surabondamment.
Mais Rose Bertin approchait du terme de sa vie.
Elle n'allait plus que de loin en loin à Paris, et même l'hiver, elle demeurait « au village d'Épinay » (1) qui, en 1813, vit disparaître coup sur coup, et la vieille comtesse d'Houdelot, qui avait atteint un âge avancé (elle avait, lorsqu'elle mourut le 28 janvier, quatre-vingt-trois ans), et la modiste de Marie-Antoinette, à peine au seuil de la vieillesse.
L'acte mortuaire de celle-ci, daté du 22 septembre et conservé à l'Hôtel de Ville d'Épinay, est ainsi libellé :
« L'an mil huit cent treize le vingt-deux septembre à cinq heures du soir en la Mairie et par-devant nous Jean-Louis-Ântoine Gilbert, adjoint du Maire de la com-
(1) Collection J. Doucet. Rose Bertin (dossier, N" 240).
mune d'Épinay-sur-Seine, département de la Seine, arrondissement communal de Saint-Denis, faisant en l'absence dudit Maire les fonctions d'ofticier de l'état civil, sont comparus les sieurs Louis-Nicolas Bertin âgé de quarante-cinq ans, marchand de modes, demeurant à Paris, rue de Richelieu, n** 26, neveu, etClaude-Charlcmagne Bertin, âgé de quarante et un ans, propriétaire, demeurant à Épinay, aussi neveu. Lesquels nous ont déclaré que demoiselle Marie-Jeanne Bertin, leur tante, âgée de soixante-six ans, propriétaire, demeurant en cette commune, née à Abbeville, département de la Somme, le deux juillet mil sept cent quarante-sept, fdle de défunts Nicolas Bertin et de Marie-Marguerite Méquignon, est décédée en son domicile ce matin à neuf heures, et ont les déclarants signé avec noiis le présent acte, après que leur en a été fait lecture. — Signé : L.- Bertin, C.-C. Bertin, Gilbert. »
Deux jours après les cloches sonnaient à l'église de Saint-Médard d'Épinay-sur-Seine. La foule qui suivait le cercueil de Rose se composait surtout de gens du village où elle avait vécu ses dernières années et où, comme partout, elle avait su, avec son caractère ouvert et généreux, se faire, malgré ses boutades et sa brusquerie, plus d'amis que d'ennemis.
Bien qu'elle eût, au temps de la Révolution, fait l'acquisition de biens d'Église, appartenant aux Mathurins d'Emile (Montmorency), elle fut, suivant l'expression consacrée, admise aux honneurs de la sépulture chrétienne, comme en fait foi le certificat qui nous a été fourni par le curé actuel d'Épinay et ainsi conçu :
a L"an 1813, le -vingt-quatre septembre a été inhu-
mée par moi soussigné : Marie-Jeanne Berlin, lille majeure décédée en cette commune, à l'âge de soixantesix ans, en présence de M. Louis-Nicolas Bertin, son neveu, demeurant à Paris, et deM. Claude-Charlemagne Bertin, aussi son neveu, demeurant en cette commune, lesquels ont signé : Bertin, Bertin, Paurez, curé. » « Pour copie conforme, Épinay, le 30 octobre 1908.