‹ La marchande de modes de Marie-AntoinetteChapitre 9 sur 12 · L. MiGNOT, curé · texte numérisé non relu

L. MiGNOT, curé

Rose Bertin bénéficia, au même titre que tous ceux qui avaient acheté des biens confisqués aux congrégations, des dispositions contenues dans le texte du Concordat de 1801 , aux termes desquelles l'Église catholique renonçait à toute revendication des biens qui lui avaient été enlevés, en ratifiait la vente, et ipso fado, levait toutes les excommunications encourues de ce chef.

La mort de Mlle Bertin réveilla un moment la chronique endormie sur son compte. Quelques journaux lui consacrèrent des filets nécrologiques.

Le Journal de l'Empire du 5 octobre 1813 annonce en ces termes, la nouvelle de son décès :

« Parmi les pertes que viennent de faire les arts, on doit compter Mlle Bertin, justement célèbre par la prépondérance qu'elle donna aux modes françaises et par les services qu'elle a rendus au commerce. Elle est morte le 22 septembre dernier à sa maison d'Épinay. Le goût et le talent de cette ingénieuse modiste ont été célébrés en beaux vers par notre Delisle. Elle fut toute sa vie un modèle de bienfaisance et de piété filiale. Sa vie privée offre une foule de traits dignes d'occuper une place dans les annales de la vertu. Ils ne seront point

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perdus ; un homme de lettres qui en fut le témoin se fait un devoir de les recueillir et les publiera incessamment. »

Il y atout lieu de présumer que cet homme de lettres n'est autre que Peuchet qui se retira, à plusieurs reprises, au cours d'une vie publique quelque peu mouvementée, dans une petite propriété située àÉcouen et qu'il alVectionnait particulièrement. Or Écouen n'est pas tellement loin d'Épinay où Mlle Bertin vivait dans la retraite, pour que Peuchet n'ait pas franchi plus d'une fois la distance qui séparait les deux villages. Quelles qu'aient été ses fonctions sous la Révolution et sous l'Empire comme administrateur du district de Gonesse, aussi bien que dans l'administration de la police dont il fut archiviste, Peuchet conservait au fond du cœur une certaine fidélité à l'ancienne monarchie. 11 devait, sous ce rapport, s'entendre merveilleusement avec la modiste de la Reine.

heJournaldes Arts, des Sciences et de laLittéraiure du 10 octobre 1813 relate aussi le décès de Mlle Bertin eu ces termes : « Le même journal [Journal de F Empire) annonce la mort d'une ancienne marchande de modes, nommée Mlle Bertin, et assure qu'un homme de lettres s'occupe déjà de son oraison funèbre. Cet article de nécrologie appartenait de droit au Journal des Dames. » Le rédacteur n'a pas l'air d'être bien tixé sur la personnalité de Mlle Bertin, «ne ancienne marchande démodes. Heureusement qu'elle n'était plus là pour en être mortifiée.

Mais, à rencontre du proverbe qui dit que nul n'est prophète dans son pays, le Journal dWbheville du 9 oc-

tobre 1813 lui consacra un élogieux article nécrologique. « Cette annonce dans le Journal d'Abbeville est d'autant plus à signaler qu'elle est la seule de ce genre qui figure pendant cettto année 1813 dans cejournal, qui se bornait alors presque exclusivement à des annonces judiciaires (1). » La voici :

« La demoiselle Bertin était d'Abbeville; le hasard l'avait fait naître dans une classe obscure. Â-t-on besoin de titres de naissance quand on n'emprunte rien à ses ayeux et quand on a été célèbre surtout par les vers de rémule de Virgile? C'est avec sensibilité et plaisir que nous consignons ici cet éloge funèbre qui sera avoué dans la patrie de Mlle Bertin, comme ailleurs, et qui doit l'être plus particulièrement ici de tous ses compatriotes qu'elle a obligés ou fêtés dans des circonstances publiques ou particulières, dont la mémoire ne doit pas périr. »

Le baron Duplouy pouvait applaudir aux paroles du rédacteur du Journal d'Abbeville, lui que son amitié pour Mlle Bertin avait peut-être incité à écrire ces lignes.

Mais, n'est-il pas curieux de voir l'importance que les publicistes du premier empire attachaient à la poésie de Tabbé Delille, cet « émule de Virgile » ? Il semblerait que Bose Bertin n'eût Jait de bruit dans le monde que parce qu'elle avait inspiré quelques vers au poète Delille. Et pourtant, elle avait, pendant tout son règne, courbé les plus grands noms de France sous le joug frivole de la mode dont elle avait été l'ingénieuse et dispendieuse inspiratrice. A Abbeville sa réputation lui

(1) Note de M. Delignières lue à la séance de la Société d'Emulation d'Abbeville, 3 mai 1906.

avait procuré et conservé une nombreuse et fidèle clientèle, et, certainement, si elle avait été célèbre, c'était plus par sa personnelle imagination dans l'exercice de son métier, que par les .vers médiocres du poète de V Imagination.

Enfin, le rédacteur de VAlmanach des Modes pour 181/i ajoutait à son article consacré aux marchands de modes, alors en exercice, ces quelques mots : « Nous ne terminerons pas cet article, sans parler de Mlle Bertin, autrefois marchande de modes de la Reine et de la Cour, retirée depuis nombre d'années, et morte, il y a environ trois mois, dans une maison de campagne qu'elle possédait à quelques heures de Paris. Après avoir été longtemps la marchande de modes la plus célèbre de la capitale, elle en est devenue Tune des femmes les plus généreuses. Sa vie a été honorée de plusieurs traits de dévouement, de délicatesse et de bienfaisance qui mériteraient d'être connus, et dont le simple récit ferait l'éloge de son cœur mieux que tout ce qu'on pourrait en dire. »

La succession Bertin. — Le jugement de Sainte Beuve SUR LES Mémoires.

Rose Bertin laissait deux neveux: Claude-Charlemagne et Nicolas ; l'un n'avait que des filles, l'autre n'avait que des fils, et deux nièces, qui avaient aussi des enfants.

Les héritiers trouvaient dans la succession une quantité de créances qui allaient être l'objet de réclamations et même de poursuites. Quelques-unes de ces créances ne devaient se trouver liquidées que trente ans après. Ce ne fut, en effet, qu'en 1842 que fut réglée celle du comte et de la comtesse de Gouy O'Mahony et en 1843 celle de la comtesse de La Tour, née Polastron, qui était de 1.329 livres, remontant à 1789, et qui, par suite d'une transaction avec les héritiers de la comtesse» morte le 9 juillet 1842, fut liquidée par le paiement d'une somme de 675 francs aux héritiers Bertin.

Ce fut principalement Charlemagne Bertin qui s'occupa des affaires de la succession, aidé dans ses démarches et à titre de conseil par l'avocat Petit d'Aute-

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