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La marchande de plaisirs

C’est dans l’Allemagne méridionale qu’il faut vous transporter avec moi, c’est dans un petit duché dont le nom doit rester un mystère, afin que je ne sois pas traité d’indiscret par les vieux amis qui m’ont tout dernièrement conté cette trop véritable histoire.

Du reste, superbe pays ; voyez plutôt 1 A l’horizon, les cimes bleues des Alpes italiennes, car nous ne sommes qu’à quinze lieues environ de la frontière lombarde. — A nos pieds, les clochetons gothiques de la capitale qui se mirent coquettement dans ' un doux lac aux flots murmurants ; — sur la hauteur enfin où nous nous trouvons, quelque chose de pittoresque et de majestueux comme la forêt de Fontainebleau.

Au milieu de l’une des clairières, en ce moment encore toute inondée de soleil,., un large parapluie de cotonnade rouge.

Sous ce parapluie, une bonne et souriante figure couronnée de cheveux blancs, un vieil artiste qui crayonne quelque esquisse, sur un grand carton vert glissant toujours de ses genoux.

Un paysagiste peut-être?... Oui, car précisément en. face de son regard s’élève un gigantesque chêne, capable, sur ma foi! d’affoler Calame ou Daubigny.

Mais non... c’est un peintre de genre; regardez au pied de l’arbre?

Sur le tertre verdoyant de mousse et de broussailles, un gros petit homme joufflu s’est endormi, probablement au sortir du cabaret; et l’œil bistré, la face livide, la lèvre pendante, la chevelure ébouriffée, la cravate orageuse, la tête chevaleresquement appuyée contre les jambes tenues en équerre d’un autre ivrogne, dont le reste du corps se perd dans les fantaisies végétales du revers du tertre, il s’abandonne voluptueusement sur cet oreiller burlesque, et ronfle en plein air à se crever les narines.

Le vieux crayonneur sourit parfois aux inévitables ondulations de son modèle, mais il continue de le copier, néanmoins, dans un religieux silence.

, —Ah! je vous trouve enfin, maître Fabritzius!... s’écrie tout à coup à quelques pas une voix éclatante.

Maître Fabritzius bondit aussitôt de dessous son parasol écarlate, et, sans plus de bruit qu’un chat effarouché, trottine lestement à la rencontre du fâcheux, auquel il s’empresse de dire, un doigt sur les lèvres :

— Chut!... chut!... je vous en supplie, monsieur le chambellan!

— Hélas! oui... chambellan... poursuivit le nouveau venu sans daigner mettre la moindre, sourdine à sa piaillarde chanterelle. Grand chambellan, c’est-à-dire le gentilhomme le plus occupé, le plus affairé, le plus turlupiné de tout le duché. Car le grand duc ne peut pas se coucher, ne peut pas s’endormir, ne peut pas s’éveiller, ne peut pas se lever, ne peut pas boire, ne

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peut pas manger, ne peut pas... enfin ne peut rien faire sans votre illustre serviteur.

— Monsieur le chambellan! monsieur le baron! chuchote toujours le vieil artiste avec une pantomime de plus en plus significative.

Mais le maudit babillard n'en continue pas moins comme une clarinette aveugle :

— Je sors de chez vous, mon cher, mais l’on m’a dit que vous campiez depuis ce matin au milieu de ce bois situé presque aux portes de notre capitale, et dans lequel nos petites gens viennent prendre leurs ébats dominicaux. C’était m’enc'anaiiler, moi le grand chambellan. Mais... bast!... Je voulais à tout prix vous voir ce matin... vous d’abord... et puis quelqu’un que je regrette de ne pas rencontrer ici, la charmante Edwige, votre fille. .Où donc est-elle, votre ravissante, votre délirante, votre...

A bout de patience, la main de l’artiste s’enhardit, à la fin, jusqu’à fermer la jacasse bouche du grand chambellan.

— Hein !... plaît-il ! gronde tout aussitôt celui-ci d’un air de hauteur.

— Pardon, monseigneur, balbutie l’autre avec con fusion, mais...

— Il suffit... je pardonne... mais moins à l’artiste qu’à l’émigré français qui s’obstine à nous cacher, sous le modeste pseudonyme de maître Fabritzius, le noble titre que ces misérables républicains...

— Monsieur, interrompit fièrement l’exilé, vous m’aviez promis de ne jamais soulever un entretien qui pourrait m’entrainer à maudire mon pays devant un étranger.

Hâtons-nous de préciser, en passant, que nous sommes au printemps de l’année 1797.

Interdit par l’accent que venait de prendre tout à coup l’émigré français, le hobereau autrichien toussota d’un air d’embarras, puis alerte à changer la conversation :

— Ah ça! fit-il, pourquoi diantre tenez-vous si fort à ce qu’on ne fasse pas de bruit sous ces grands arbres?

— Marchez sur la pointe du pied, répondit le vieil artiste en reprenant son air bonhomme. Retenez même votre souffle et venez regarder en silence.

Mais, tandis que nos deux vieillards vont s’avancer à pas de loup vers le chêne qne vous savez... un regard, s’il vous plaît, un regard observateur sur l’un et sur l’autre?

Tous deux semblent approcher de la soixantaine, mais le Français y marche d’un pas assuré et ferme, tandis que l’Autrichien s’y précipite avec la bouffonne et sautillante allure d’un ci-devant jeune homme. Cheveux blancs, front pur, œil calme et doux, jeune et fin sourire, tout dans le premier concourt à inspirer un respect auquel le malheur lui donnerait droit à défaut d’autre noblesse. Tout, au contraire, chez le second, porte à la caricature : son costume à paillettes et à crachats, son outrecuidante perruque à ailes de pigeon, ses airs impertinents et évaporés, son visage enluminé comme celui d’une vieille coquette, sa voix de castrat, son menton de galoche, et, par-dessus tout, son regard de vieux satyre. C’est une sorte de marquis de Carabas, c’est un courtisan. L’autre est un vrai grand seigneur, caché sous le déguisement provisoire d’un véritable artiste.

Le chambellan aperçut enfin le groupe anacréon tique.

— J’avais à peindre une enseigne de cabaret, expliqua Fabritzius. Que dites- vous de ce Silène ronflant dans les tibias de Bacchus?

Au même moment Bacchus écarta tout à coup les jambes, et patatras! la tête alourdie du pauvre Silène roula dans la ruelle.

Vous croyez peut-être qu’il s’en fâcha? Pas le moins du monde. Sans même entr’ouvrir la paupière, sans la plus minime grimace, sans se réveiller en aucune façon, il étendit mollement les bras en arrière, chercha à tâtons les deux moitiés disjointes de son oreiller, les réunit

de rechef et recommença de plus belle à ronfler avec la béatitude première.

L’invisible Bacchus, de son côté, ne montra pas plus d’émotion, et, sans paraître môme s’apercevoir de l’incident, il reprit dans ce grotesque duo sa partie, à peine interrompue, de basse-taille.

— Très-drôle!... avait d’abord ricané le chambellan. Très-drôle, d’honneur!...

— Est-ce réussi? demanda l’artiste en montrant son esquisse.

— Parfait! parfait!... ne put s’empêcher de reconnaître l’Autrichien.

Mais, s’arrêtant soudain en pleine admiration, il reprit sur un tout autre ton, qu’il s’efforcait de rendre solennel.

— Non, monsieur, non... c’est mal au contraire, c’est fort mal !

— Comment?... interrogea le Français étonné.

— Eh ! mon Dieu, oui, mon cher. C’était là, précisément, le motif de ma visite matinale. Son altesse sérénissime ne voudra jamais entendre parler de vous, tant que vous ne barbouillerez que de ces babioles-là... des enseignes de cabaret!... Et non pas de ces grandes toiles dignes d’orner les palais et les cathédrales ! Hier soir encore, j’ai plaidé vptre cause devant le grand-duc. Et, pour la première fois’ peut-être, il m’a enjoint de me taire, il m’a même tourné le dos, il m’a, je crois, ri au nez! Au nez d’un grand chambellan... c’est très-grave!

— Ainsi, soupira tristement l’artiste, ainsi l’on ne me permet pas même de concourir pour cette nouvelle galerie de tableaux dont vous avez la direction suprême, et que...

— Que voulez-vous? se récria le courtisan. Que voulez-vous? vieil entêté, c’est votre faute.

— Non !... répliqua Fabritzius avec une touchante humilité. Non, c’est le bon Dieu qui le voulut ainsi. Il y a huit années de cela, lorsque je me réfugiai dans ce duché, lorsque je voulus mettre à profit les souvenirs d’une jeunesse artistique, un peintre en renom passa

par cette ville, eut l’occasion de voir mes petits ouvrages, me toucha au front et me dit : « Il y a quelque chose là, mon brave homme, l’on devient grand artiste à tout âge; allez compléter vos études en Italie, je vous promets un brillant avenir. » J’allais partir, j’allais me mettre en route, plein d’espérance et de bon vouloir... Un cri d’enfant me retint, ma fille me tendit ses petits bras, ma fille qui n’avait encore que sept ans, ma pauvre petite fille! Il fallait gagner de l’argent au jour le jour pour la nourrir, pour l’élever, pour la faire grande et belle comme la voilà maintenant! Moi, moi, l’abandonner, même au prix de la gloire, jamais ! Je restai donc... je restai ignorant... pauvre, obscur. Mais je ne me plains pas de mon sort : si je ne suis pas un grand artiste, je suis un heureux père, Dieu soit béni!

— Je le crois, palsembleu! je le crois sans peine! Edwige est une si adorable fillette... quinze ans, des yeux, un teint, des petits petons de Cendrillon! Et puis, quelle fierté sous le simple et coquet accoutrement avec lequel elle débite en plein air ces légers cornets de pâtisserie française qu’elle a nationalisés chez nous, et que, de l’autre côté des Alpes, on appelle galamment des plaisirs.

— Oui, murmura l’artiste gentilhomme avec une rougissante amertume.» oui, la pauvre enfant a voulu gagner sa part dans le budget de l’émigré, et notre misère m’a contraint d’accepter.

— Ne vous en plaignez pas non plus, se récria .l’ Au-, trichien de plus en plus enthousiaste. Mon cher, ne vous en plaignez pas... marchande de plaisirs, sijolie... marchande de plaisirs... eh! eh!... père Fabritzius... si vous le vouliez bien, ce serait peut-être pour vous la renommée... la fortune...

— Gomment? interrompit vivement le père d’Edwige. Gomment donc cela?

Le courtisan parut embarrassé d’abord, puis, prenant son air le plus diplomatique, il répondit en toussotant presque à chaque mot ;

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— Supposez, maître Fabritzius... supposez qu’un homme riche et tout-puissant soit aimé de votre fille... un homme susceptible de vous rendre votre ancien train de grand seigneur, de vous mettre en relations avec les plus illustres maîtres italiens, de vous faire nommer immédiatement peintre du grand-duc. Un homme capable de tout, enfin, un homme comme moi... oui... un homme comme moi, tenez?

Rien d’insinuant comme la voix, comme le regard, comme toute la personne du vieux débauché durant cette cauteleuse et déshonorante ouverture.

Mais, trop naïvement honnête homme pour y démêler le fin mot, le père d’Edwige se contenta de sourire avec une ironique bonhomie et répliqua :

— Vous êtes beaucoup trop grand seigneur; et, permettez-moi de vous le dire, un peu trop de mon âge pour épouser ma fille.

— Épouser... répéta le chambellan tout ébaubi.

Puis, en à-parte :

— Décidément le père ne me comprend pas.

Après quoi revenant vers le parasol écarlate, il reprit tout haut sur un ton badin :

— C’est juste... folies que tout cela! N’y pensons plus... au revoir... mon cher monsieur, au revoir. Yoici l’heure où le grand-duc doit prendre sa pilule purgative; et, si je n’étais pas là... au revoir!...

Et il s’en fut, escorté do l’émigré français auquel il dit encore :

— Mes compliments à la ravissante Edwige. J’emporte le regret de ne pas l’avoir rencontrée comme d’habitude auprès de vous.

— Elle avait à débiter sa corbeille de plaisirs, repartit Fabritzius, et sans doute après à la remplir de toutes les violettes des bois qu’elle aura ramassées là-bas sous la mousse.

|& — Très-bienj conclut à voix basse l’Autrichien, qui s’empressa de disparaître dans sa direction première, mais pour revenir bientôt en tapinois vers celle que ve-

nait d’indiquerlepère d’Edwige, et cette fois eu ajoutant tout bas :

— Voyons si la fille me comprendra mieux. — Pourquoi pas? — Les jolies filles t’ont toujours compris à demi mot... fortuné chambellan...

Quant au vieil artiste, il revint à ses crayons, à son modèle.

Silène ronflait toujours, mais hélas! il avait changé d'oreiller.

Voici oomment :

Dans les derniers instants de l’entretien des deux vieillards, les broussailles du tertre s’étaient écartées tout à coup pour donner passage au torse et à la tête du Bacchus se réveillant enfin.

Torse vêtu de la noire livrée de l’extrême misère.

Magnifique tête d’artiste ou de poète... tète pâle et ravagée moins encore par le vice que par la douleur... tête que nul n’eût pu contempler sans une sympathique tristesse !

Le pauvre jeune homme (à peine paraissait-il avoir trente ans) écarta d’abord de ses blanches mains la longue chevelure noire qui bouclait fantastiquement sur son vaste front d’ange déchu, puis il promena tout à l’entour un regard ébloui comme au sortir d’un beau rêve.

Dans ce mouvement, ses deux genoux se séparèrent quelque peu, et la tête de Silène tomba lourdement dans l’intervalle.

Rappelé par cet étrange contact à la réalité, notre Bacchus en guenilles aperçut enfin le compagnon inconnu que lui avaient sans doute donpé les hasards d’une nuit à la belle étoile.

— Pauvre garçon!... sourit-il alors avec une amère indulgence.

Et, sa main allant chercher sur le tertre une forte pierre revêtue de mousse, il y posa, sans se déranger encore, la tètè abandonnée du ronfleur, et se releva sans bruit en ajoutant au milieu d’un soupir de regret et presque d’envie ;

— G’est si bon de dormir!...

Puis, après s’ètre éloigné précautionneusement :

— Dormir?... poursûivitril avec abattement. Toujours dormir!... Oui... Pour purifier une âme perdue daus la fange... il n’est que l’éternel sommeil !... Et sitôt la nuit venue... à l’une des branches de ce chêne... Mais pourquoi donc attendre encore?... Je ne vois plus personne... à l’instant... oui... à l’instant !

• Ces dernières paroles avaient été murmurées avec une surexcitation fébrile, et presque aussitôt le canon d’un pistolet brilla dans sa main crispée.

C’est en ce moment que Fabritzius revenait vers son groupe de moitié détruit.

Masqué déjà dans les taillis, le jeune homme n’avait pas vu l’importun.

Non... car, tandis que l’arme fatale montait à son front impassible, il murmurait encore, et avec la douceur éplorée du cygne à l’agonie :

— Suprême minute d’une existence déjà briséel...

Oh ! si tu m’envoyais du moins cette blanche apparition qui parfois traversait en souriant la sombre fantasmagorie de mon ivresse... Oh!... mais tu ne viendras

pas cette fois, ange du ciel ! , ,, . . ?

Et déjà son doigt s’appuyait sur la détente.

Tout à coup ce joyeux chant français s’éleva dans les buissons d’alentour :

Voilà l’plaisir, mesdames,

Voilà l’plaisir !

— Elle!... s’écria le jeune homme stupéfait à la fois et ravi. Encore elle!...

En même temps, et prompt comme la pensée, il se dissimula sous le feuillage, tandis que s’approchait de plus en plus l’harmonieuse et fraîche voix de jeune fille qui poursuivait ainsi sa chanson :

N’en mangez pas, mesdames,

Ça fait mourir I '

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