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LE PÈRE ET LA FILLE

A défaut d’autres qualités, le grand chambellan du moins avait du goût.

Rien de mignon, rien de coquet, rien de joli comme notre marchande de plaisirs !

Blonde comme un épi doré par le soleil d’août, elle a des yeux bleus qui semblent avoir été cueillis parmi les myosotis de quelques-uns de ces ruisseaux où viennent boire les fées allemandes. Sa petite bouche est une fleur animée par le sourire, une fleur vermeille, une fleur parfumée. Les roses les plus délicatement rosées pourraient seules rivaliser avec la printanière fraîcheur de son teint. Bref, c’est un bouquet d’avril. Ajoutez à cela le regard le plus ingénuement espiègle qui jamais ait pétillé sous une paupière de quinze ans, le front le plus pur et le plus prompt à rougir, la lèvre le plus chastement malicieuse où soit venue nicher la chanson en attendant l’amour! Cherchez tout cela, rêvez-le plutôt et vous aurez Edwige.

Moitié Française, moitié Allemande, elle a tout à la fois de folles boucles sur les joues, de longues tresses sur les épaules ; et rien n’est gracieux comme la pétulante façon avec laquelle elle fait voltiger les unes et les autres dans les mille ondulations de sa charmante tôte, que coiffe un léger chapeau de paille de maïs,

d’une forme transalpine. Elle porte la haute chemisette et les longues manches plissées des Suissesses. Son corsage bleu, à passementeries noires, cambre, à la façon hongroise, sa svelte taille qui tiendrait dans les dix doigts. Le reste en français, savoir : son caraco de soie-gris perle galamment retroussé sur les hanches par des rubans bleus ; — sa seconde jupe de même couleur que borde un large velours et qui laisse librement admirer sa petite cheville rondelette et son pied d’enfant; — ses bas de soie gris-perle à coins bleus ; — son étroite mule à talon rouge, ni plus ni moins qu’une bergère de Trianon !

O l’émigration!... Cette adorable jeune fille, que sa beauté fit noble bien plus encore que sa naissance, cette perle .française est marchande de plaisirs sur la terre étrangère!

Oui. — Elle porte sur sa divine épaule un petit tonnelet qui brille comme argent; — oui... elle tient dans ses petites mains, de duchesse une modeste corbeille d’osier !

Seulement, tous les plaisirs se sont envolés déjà, — seulement, corbeille et tonnelet sont à cette heure remplis de fleurs des bois.

Mais... revenons à maître FabritziuS!

A peine avait-il entendu dans la feuillée le gazouillement de la marchande de plaisirs, qu’il s’était vivement mis à courir au-devant d’elle, et que, les bras étendus, il lui avait crié du fond du cœur :

— Edwige... Edwige... Tu reviens enfin, méchante enfant!

— Non... père... répondit-elle en s’arrêtant à peine pour un sourire. Non, — je passe...

— Sans même m’embrasser !

— Oh!... que si... Cent fois pour être restée si longtemps loin de toi... Cent fois pour que tu me permettes de repartir encore.

Elle avait déjà bondi jusqu'auprès du vieil artiste... Elle se haussait déjà sur la fine pointe de ses pieds mi-

gnons pour épargner la moitié du chemin au baiser paternel. ,

— Où vas-tu donc ainsi? questionna Fabritzius.

— Du côté du bois des lilas... J’aime tant les fleurs!

— Prends garde, enfant; tu vas me rendre jaloux!

— Rassure-toi, père. Cet amour-là, je ne le prends pas sur ta part.

— Comment? . . .

— Mais sur celle qu’il y avait là pour ma mère... ma mère que je n’ai pas connue, que je ne dois jamais connaître...

— Ta mère ! fit douloureusement le vieillard, dont le visage se couvrit soudainement d’un sombre nuage.

Et tous deux restèrent un instant immobile^ avec toutes les fleurs à leurs pieds, tous deux silencieux et la main sur le cœur, mais lui les yeux baissés, mais elle les yeux au ciel.

— Ma mère ! poursuivit-elle enfin avec une ineffable douceur. Ma pauvre mère!... Oh! j’y pense souvent... va!... j’y rêve tous les jours. Une mère... ce doit être si bon... ce doit être si doux à aimer... une mère!

— Edwige ! gémit tout à coup Fabritzius avec une suppliante angoisse. Mon enfant... tu me fais mal!

— Pardon! s’écria vivement la marchande de plaisirs en sautant au cou du vieillard, — pardon... mon père!... Je t’avais promis de ne plus t’en parler, je ne t’en parlerai plus! Mais tous les lilas vont se cueillir sans moi, et tu m’as permis d’y aller; n’est-il pas vrai? A bientôt donc... père... à bientôt!

Encore tristement absorbé, le vieil artiste ne répondit pas. La jeune fille songea sans doute que qui ne dit mot consent; et, prompte à mettre à profit le proverbe, elle rejeta lestement le tonnelet sur son épaule, elle le couronna non moins lestement de la corbeille, puis, ramassant deux par deux tous ses premiers bouquets, elle en chargea tour à tour les deux bras du bonhomme en poursuivant avec une enfantine volubilité :

— Garde-moi mes muguets, père... garde-moi mes

jacinthes, garde-moi mes volubilis, mes violettes et mes pervenches... Prends encore... prends toujours... afin que je puisse courir plus vite. Prends-moi toutes mes fleurs des champs! Il me faut de la place pour mes lilas. Oh! les lilas, c’est si joli... les lilas... les lilas!

Et, bondissant comme une gazelle, elle disparut à l’instant à travers les arbres.

Durant toute cette scène, l’inconnu au visage pâle avait écouté, avait regardé, avait paru charmé dans le feuillage qui le cachait à tous les regards.

Jusqu’au départ d’Edwige, il ne bougea pas du taillis. Mais, sitôt qu’elle se fut enfuie, il se glissa lentement sur ses traces en murmurant avec une mélancolique ivresse :

— Puisqu’il ne me reste plus qu’une heure à vivre... qu’elle s’écoule du moins à la regarder encore!

Il suivit donc la jeune fille, mais de loin, mais en rampant de buissons en buissons... mais sans jamais se laisser soupçonner par elle.

Sautillant toujours et fredonnant, Edwige atteignit bientôt la grande route, qui, de ce côté, bordait effectivement une longue et sauvage rangée de lilas, à peine fleuris de la veille.

La jeune fille ravie s’empressa de commencer à cueillir ses bouquets; le jeune homme, ne trouvant plus cette fois à dissimuler sa poursuite, passa de l’autre côté de la route, et se confondit avec des bûcherons qui précisément y travaillaient au bruit des refrains joyeux.

En ce moment, une chaise de poste arrivait au milieu d’un tourbillon de poussière.

Une vieille pauvresse, d’autant plus imprudente qu’elle traînait un petit enfant par la main, voulut se hasarder néanmoins à traverser la grande route.

Les quatre chevaux, lancés à fond de train, approchaient avec la rapidité de la foudre.

L’enfant eut peur et trébucha; la vieille femme perdit

la tête, et restant tout à coup immobile, se prit à crier au secours.

Trop tard... Sa voix se confondit avec le bruit des roues sur le pavé. Trop tard!... le postillon ne pouvait plus arrêter ses chevaux galopant sur une pente rapide.

line personne avait cependant entendu le cri de détresse... une seule... et, sans réfléchir au péril, elle s’était précipitée vers la vieille femme et le petit enfant. C’était Edwige.

Un cri général s’éleva des deux bords de la route.

— Elle va se perdre sans les sauver... Elle est perdue... En effet, affolée par l’épouvante, la vieille femme

venait d’entraîner dans sa chute la jeune fille qu’elle avait éperdûment enlacée dans ses bras... Eu effet, Edwige gisait maintenant dans la poussière et déjà presque sous les pieds des chevaux.

Tout ceci s’était passé en moins d’une seconde.

— Perdue ! répéta la foule stupéfiée.

— Non! cria une voix impérieuse. Non! je la sauverai !

Et, saisissant la hache d’un bûcheron, le pâle inconnu bondit tout à coup vers l’attelage écumant.

Mais, hélas! n’était-il pas déjà trop tard?

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