‹ La marchande de plaisirsChapitre 34 sur 35 · LE PARC DE SAINT-FARGEAU · texte numérisé non relu

LE PARC DE SAINT-FARGEAU

I)ix-huit mois se sont écoulés.

Le printemps fait refleurir les lilas du parc Saint-Fargeau.

Rien de verdoyant, rien de coquet, rien de joli comme ce Trianon de la banlieue parisienne.

Voyez plutôt.

C’est le matin. La rosée perle encore sur les mousses chatoyantes des allées, sur les gazons qu’émaillent alternativement les pâquerettes d’argent et les boutons d’or.

La violette entr’ouvre de toutes parts ses modestes cassolettes de parfum, le myosotis prend son premier bain dans le ruisseau, le marronnier secoue sa fière aigrette au souffle de la brise. Tout est frais, tout est jeune, tout semble sourire, tout ruisselle et rayonne aux premiers rayons du soleil de mai.

Tout à coup, à l’extrémité d’un tunnel de chèvrefeuilles, apparait ün jeune homme à la démarche lente et rêveuse.

Derrière lui... notre rapin, lequel examine avec fatuité certain petit tableau de sa composition.

Un peu plus loin encore, et jouant avec un petit

enfant , trottine allègrement Roschen , enfin devenue madame Ivnipp.

Horace s’est assis sur le gazon, un vrai divan de velours vert.

Le rapin se place à ses côtés, toujours en extase devant son chef-d’œuvre.

— Que regardes-tu là, mon bon Knipp? demande

enfin le maître. >

— Knipp!... oui... s’écrie joyeusement le rapin. Vous me reconnaissez donc ce matin... Bravo... monsieur, bravissimol...

— Ce matin?... murmure Horace. Ah! c’est juste... Il y a des jours où je suis fou !...

— Vous en êtes donc persuadé, maintenant!... Bravo encore !

Que veux-tu?... mon pauvre ami... le docteur me l’a tant répété, que, sous peine de recevoir encore de l’eau glacée sur la tête... il faut bien finir par le croire!...

— Et vous le croyez?...

— Tout à fait...

— De mieux en mieux, conclut le rapin.

Puis, tout bas, il ajouta :

— Quel espoir!...

— Mais que regardais-tu donc tout à l’heure?... reprit le pauvre jeune homme après un silence.

— Ça... monsieur... repartit vaniteusement le rapin... Ça, c’est un agréable croquis que je viens de parachever... C’est une espèce de paysage dont je ^uis des plus satisfaits... Voyez plutôt... monsieur, voyez!...

Il passait en même temps la toile à son maître.

Sur celte toile était assez fidèlement reproduite la modeste habitation du marquis de Saint-Fargeau en Allemagne.

— Pas mal!... fit d'abord assez indifféremment Horace. . . Pas mal pour toi, mon garçon...

Puis, au bout d’un instant, et avec une étrange lueur dans le regard :

— Mais je connais celai... fit Horace. Oui... je me souviens... Attends donc... C’est... c’est...

— C’est une maisonnette de mon pays... monsieur... C’est en effet une maisonnette oh nous allions souvent jadis...

— Oui..: oui... mais cette maison était habitée par quelqu’un...

— Certainement, monsieur... et par des personnes de votre connaissance.

— Ah!...

— Par des personnes que vous aimiez beaucoup.

— Chut!... interrompit en ce moment Roschen, qui venait de survenir avec son bambin dans ses bras... • Chut, mein lieben ! tu sais bien que depuis six mois le médecin a bien défendu qu’on lui parlât de rien...

— Mais le médecin permet aujourd’hui, car c’est aujourd’hui le grand jour!... dit une voix derrière le bosquet.

Et, se dégageant sans bruit du milieu des fleurs, un homme vêtu de noir apparut tout à coup derrière le liane.

— Bah!... fit allègrement Knipp. Ils arrivent doue de là-bas?

Pour toute réponse, le docteur mit un doigt sur ses lèvres, et fut s’asseoir doucement de l’autre côté de son malade.

— Courage!... murmura le rapin à demi voix. Il est admirablement bien disposé ce malin.

Horace, du reste, n’avait rien entendu de ces dernières paroles; il contemplait toujours le tableau, il cherchait à penser.

Cependant, comme le nouveau venu lui touchait en ce moment la main, il releva soudain la têtfe, et san^ avoir besoin de regarder longtemps :

— Ah! fit-il!... c’est vous, docteur?

— Oui, mon ami ! répliqua le médecin qui, sans en avoir l’air, posait imperceptiblement le doigt sur l’artère do son malade. Je viens en passant vous souhaiter le bon-

jour... Mais, je vous en prie, que je ne vous dérange pas... Voyons... que demandiez-vous à Knipp?...

— Nous parlions de ce tableau, fit le rapin.

— De cette maisonnette, précisa l’artiste.

— Et de ceux qui l’habitaient, renchérit Knipp.

— Eh bien!... sourit le docteur.... répondez, meinherr, quels en étaient il y a dix-huit mois les habitants?... Je ne serais pas fâché de le savoir aussi... moi...

— Vous?...

— Oui... Voyons, maître Knipp.

— Dame, monsieur le médecin, il y avait d’abord le marquis de Saint-Fargeau.... un grand seigneur alors émigré, et qui modestement se cachait sous le pseudonyme de...

— Attendez ! interrompit Horace, en travaillant d’un doigt impatient son front songeur... Attendez, ce nom, ce nom... il me semble, Fa... Fa... Fabri... Fabritzius!

— Le souvenir!... murmura tout bas* le savant, dans l’œil duquel venait de passer un éclair de joie.

— C’est cela... monsieur... applaudissait Knipp en battant des mains. C’est bien cela!...

Il y eut un silence.

— Mais, reprit le docteur, mais le marquis de Saint- Fargeau n’habitait pas seul cette maison d’exil, ce me semble?

Le pauvre insensé saisit la balle au bond, et s’écria spontanément :

— Non... pas seul, non... non... Fa... Fabritzius n’élait pas seul!...

— J’en étais bien certain, fit bonassement le savant; il y avait avec lui quelqu’un...

— Mais qui?...

— Oui... qui?... Il me semble cependant que je l’aimais bien...

— Une jeune fille peut-être?

— Une jeune fille... oui... oui... Une jeune fille!...

— Ah!...

— Qui se nommait?...

— Plus tard!... fit le docteur en jetant un doigt sur les lèvres du pauvre insensé dont l’émotion commençait à devenir inquiétante. Plus tard, mon ami, plus tard!

— Et si je veux trouver tout de suite son nom!... se récria violemment Horace. Si je veux au moins me souvenir... Il ne me reste plus que ce bonheur-là!... Mais il me semble... oui... oui... elle était ici, cette jeune fille... Et c’est vous, docteur, qui l’avez fait partir. Oh! c’est bien mal. Mais pourquoi donc?... pourquoi?...

— Parce que j’avais cru remarquer que sa présence journalière devenait moins favorable que contraire au rétablissement de votre santé.

— Ah! comment avez-vous pu penser cela?

— Parce que j’espérais que l’impatience, que la joie de la revoir...

— La revoir!...

— Fabritzius, d’ailleurs, avait besoin de retourner eu Allemagne.

— Ah!...

— Pour s’y marier...

— Se marier... en Allemagne!... lui, Fabritzius!...

— Sans doute... avec une femme qui jadis était un obstacle à votre bonheur, Horace, ayec une femme à qui la présence de sa fille a fait en six mois oublier entièrement ses autres amours... avec la comtesse deMansfeld... -

— Docteur, je ne vdus comprends plus.

— Eh bien! mon ami, songeons à autre chose, à cette jeune fille, par exemple.

— Oui... oui... docteur... à cette jeune fille...

" — Nous parlions tout à l’heure du bonheur que vous

auriez à la revoir.

— Larevoir, docteur, la revoir!... Mais vous savez.bien que ça ne se peut pas, puisqu’elle est morte!...

— Mais...

— Oui! morte, morte, et l’autre aussi, et Fabritzius.

Ils sont tous morts... O mon Dieu, mon Dieu, morts!...

Et le visage du pauvre fou s’attristait au point qu’il allait pleurer.

— Écartons ces sinistres images, fit le médecin avec un geste de découragement... Ne pensons plus...

— Si fait! interrompit l’artiste avec une poétique harmonie dans la voix et dans le regard. Si fait, je veux encore penser à cette jeune fille... Toujours y penser... toujours!... Et c’est étrange cependant... je ne puis pas me rappeler son nom, son nom!... Mais elle... elle... je m’en souviens bien, allez!... Il me semble que je la revois là, là, en rêve!.'.. Hélas! je ne puis plus la revoir autrement, jamais, non, jamais!... Mais la voilà... oui... la voilà bien telle qu’elle, m’apparut pour la première fois dans la vieille forêt allemande, avec ses folles boudes et ses longues tresses blondes retombant des deux côtés de sa gentille coiffure, bleue comme ses yeux bleus, avec son corsage à la Hongroise et sa double jupe aux fraîches couleurs. Oui... oui... la voici bien avec la corbeille qu’achalandait son sourire, avec le tonnelet qu’annonçait sa chanson!... sa chanson... attendez... attendez, je me la rappelle aussi... attendez... il me semble l’entendre encore à travers la feuillée, sa chanson!...

Et l’artiste dressait l’oreille.

Tout à coup, du milieu des lilas voisins, une voix de jeune fille chanta : /

• Voilà l’plaisir. Mesdames,

Voilà l’plaisir.

Horace aussitôt se redressa, stupéfait, palpitant et charmé.

Une seconde fois, le magnifique refrain retentit derrière les massifs de fleurs.

Puis, les lilas s’écartèrent pour donner passage à la fiancée du pauvre fou.

Edwige avait repris la coiffure et la toilette de l’exil ;

elle portait le petit tonnelet sur l’épaule et la corbeille a la main. Elle s’avançait en chantant toujours :

Voilà l’plaisir, Mesdames,

1 Voilà l'plaisirl...

Mais Horace déjà s’était élancé vers elle, Horace la pressait sur son cœur, Horace avait poussé ce cri triomphant :

— Edwige!...

Et il pleurait.

Il était sauvé!...

Derrière la jeune fille, cependant, deux autres personnages avaient paru.

Fabrilzius donnant le bras à une superbe jeune femme.

— Maria!... fit aussitôt Horace avec un certain effroi.

La Doga...

— Non, interrompit vivement le vieillard, non, la veuve du comte de Mausfeld, la marquise de Saint- Fargeau, ma femme !

— Qui venait pour unir, ajouta sereinement la Magdeleine réhabilitée, et pour bénir ses enfants!...

— Oh ! s’écria l’artiste en tombant agenouillé entre le» deux femmes. Oh! taisez-vous... taisez-vous... ne me faites pas redevenir fou de bonheur!...

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