DERNIER MALHEUR
Témoin de la chute de son maître, le rapin aussitôt s’élança vers lui, mais en s’écriant d'une voix presque joyeuse :
— Morte, monsieur... non pas, s’il vous plaît!... endormie seulement... et cela grâce à ce que j’ai été apprenti apothicaire !...
— Comment ? demandèrent à la fois Edwige et J^britzius.
— C’est bien simple, répliqua Knipp tout en se penchant vers Horace. Tous les valets de l’hôtel étant allés voir pendre mon ami Spadator, l’aubergiste m’a confié l’ordonnance du médecin que j’ai portée moi-mème à la pharmacie voisine.
— Après... après?...
— Le pharmacien ayant déserté son officine h propos de la susdite pendaison, j’ai voulu de mes propres mains exécuter la formule.
— Enfin?..,
— Enfin, comme une telle potion me semblait dangereuse entre les mains de madame la Dogaresse, j’en ai substitué une autre de ma façon... Une autre dont l'a-
bus ne produisit qu’un profond sommeil avec les apparences de la mort. Elle ressuscitera demain matin...
— Merci, merci, mon Dieu! s’écrièrent à la fois la. jeune fille et le vieillard.
— M’est avis, observa tout bas le rapin, qu’ils auraient bien plutôt dû dire : Merci, Knipp!...
Mais presque aussitôt il se redressa en jetant un cri.
. — Qu’y a-t-il donc?
— Mon pauvre maître!:..
— Horace!...
— Sa tète a heurté contre l’angle de ce meuble, il ne me voit pas, il ne m’entend plus, sa blessure s’est rouverte. Du sang... voyez, du sang!...
— Grand Dieu!...
Tous trois se groupèrent confusément autour du grand artiste. '
Hélas!... il n’était que trop vrai.
Horace gisait sans mouvement sur le tapis.
Une livide pâleur couvrait son visage, et, jaillissant à flots de son crâne entr’ouvert , le sang vint rougir la robe blanche d’Edwige.
A cette vue, la- jeune fille chancela, puis s’évanouit entre les bras de son père, qui la reporta vivement jusque sur la couchette.
Que faire?...
Le vieillard réfléchissait.
Puis, comme frappé d’une inspiration subite, il courut ouvrir la porte, appela les envoyés du grandduc qui parurent aussitôt sur le seuil, et d’un ton qui n’admettait pas de réplique:’
—Messieurs, commanda-t-il en indiquant la Dogaresse, ce sommeil léthargique vous permet de facilement exécuter les ordres du grand-duc. Emportez donc cette femme à l’instant, et repartez avec elle sans retard pour le palais du comte de Mansfeld... allez!...
Quelques instants après, la Dogaresse avait disparu.
LA MARCHANDE DK PLAISIRS. 26a
Edwige était étendue sur le' lit, les paupières encore closes.
, Agenouillés tous les deux auprès d’Horace, Fabritzius et Knipp étanchaient le sang de sa blessure, et vainement cherchaient à lui faire reprendre ses sens.
Un médecin avait été appelé, qui rétablit l’appareil, et qui se retira bientôt en hochant la tète d’un air sinistre.
De longues heures s’écoulèrent ainsi.
Horace enfin rouvrit les yeux, promena tout à l’entour un regard étrange.
On lui parla vainement.
Il ne répondit rien.
Pas même à Edwige.
Vers le soir, néanmoins, et quoique toujours muet, il se souleva lentement; il parvint à se tenir debout, il essaya par le salon quelques pas indécis et lourds.
Stupéfaits, anxieux, la jeune fille et les deux hommes le contemplaient à l’écart.
Fabritzius enfin s’approcha d’Horace, et lui prenant doucement la main :
— Mon ami, fit-il, je...
— Taisez-vous!.. . interrompit fébrilement le grand artiste... Taisez-vous, monsieur le chambellan... c’est vous qui êtes cause de tous nos malheurs, taisez-vous, vous dis-je... misérable... taisez-vous!...
A celte inexplicable sortie, le vieillard pâlit tout à coup, et examina plus attentivement Horace.
Knipp à son tour venait de lui saisir la main, Knipp lui disait à son tour :
— Mais vous vous trompez, monsieur... ce n’est pas là le chambellan.
— Fabritzius! interrompit encore le jeune homme en regardant Knipp dans les yeux. C’est vous, mon vieil ami... vous ne savez pas... Ils veulent m’enterrer vivant dans un affreux cachot... Les voilà... Mais vous me sauverez, n’est-il pas vrai? les voilà... cachez-moi bien, Fabritzius !...
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Et, comme un enfant épouvanté, il se blottit derrière Knipp.
— Mon Dieu, .murmura le vieillard. Le docteur nous en avait menacé là-bas, à la première émotion violente.
— Qu’est-ce doue, mon père... balbutia la jeune fille palpitante... qu’estrce donc?
N’osant pas énoncer tout haut encore son horrible soupçon, le marquis de Saint-Fargeau se pencha vers l’oreille d’Edwige, et lui parla tout bas.
— C’est impossible!... se récria-t-elle vivement. Il va me reconnaître, moi... j’en suis certaine... oh!... oui... bien certaine!...
En même temps, elle s’était élancée vers l'artiste, qui se tenait debout maintenant et tout songeur. ,
Mais, au moment de l’aborder, elle s’arrêta tout à coup, elle eut peur, elle murmura en frissonnant :
— Si cependant il n’allait pas me reconnaître, alors, oh!... oui... mon père... c’est qu’il serait...
Le vieillard fit un signe, et la jeune fille poursuivit son chemin.
Elle vint tendrement s’appuyer à l’épaule du' jeune homme, elle lui dit avec une voix qui devait descendre jusqu'au plus profond de sou âme :
— Horace!...
Horace la regarda longuement, et se tut.
— Eh bien?... reprit Edwige avec une plaintive altération dans l’accent. Eh bien!... mon fiancé... ne m’aimez-vous donc plus, moi?...
— Vous...
— Oui...
— Qui... vous?
— Edwige.
— Edwige!...
— Oui... oui...
— Edwige... silence !... silence et prions pour elle. Elle e$t mortel...
— Ahl...
— Oui... morte... et l’autre aussi... c’est moi qui les
ai tuées toutes les deux... et je les aimais bien cependant... Edwige surtout... Morte, mon Edwige, elle est morte !...
Et le pauvre jeune liomme éclata de rire.
Le docteur revint le soir.
Fabritziiis l’avait bien prévu, Edwige l’avait bien deviné !
Horace était fou.
Quelques jours plus tard, la force était revenue au malheureux !
Mais, hélas!... non pas la raison.
Le docteur allemand avouait son impuissance pour une semblable guérison.
— A Paris seulement, disait-il, la science est parvenue à guérir les âmes.
Or, on le saitdéjà, la patrie était rouverte aux émigrés.
— Partons avec lui, résolut Fabritzius. Ne suis-je pas toujours son père?
— Ne suis-je pas toujours sa fiancée? ajouta Edwige.
— Et moi donc, conclut Knipp avec une larme au coin de l’œil, est-ce que quand môme et toujours je ne suis pas sonrapin?...
Le lendemain donc, le marquis de Saint-Fargeau partit avec ses deux enfants pour la France.