UN PORTIER D*UNE NOUVELLE ESPÈCE
Un jieune homme de vingt-trois ans, bien fait, bien mis , bien tourné et ayant une assez jolie figure , sur laquelle cependant on lisait quelque ehose de naïf, que chez un homme on est toujours disposé à prendre pour de la niaiserie, parce qu'on ne peut jamais croire que ce soit encore de la candeur.
Ce jeune homme, qui était fort gentil malgré son air naïf, ou peut-être grâce à cet air-là^ qui lui donnait quelque chose de distingué quand il se trouvait au milieu de gens de son âge; ce
jeune homme , disons-nous... — ne vous intpatientez pas, lecteur, nous allons arriver — venait d'entrer dans la rue des Martyrs et cherchnit le numéro qu'on lui avait indiqué.
Or, si vous habitez Paris, ou si vous y êtes venu quelquefois, vous devez savoir que dans cette ville si renommée, si vantée, si prônée!... excepté par Jean-Jacques Rousseau ; il ne la vantait pas celui-là, mais c'était un homme fort difficile à satisfaire et à contenter. Il était pessimiste, toujours de mauvaise humeur, voyant tout en noir et croyant que le genre humain était occupé à lui faire des méchancetés ; voilà quelle était rhumeur de ce monsieur, qui n'était même pas aimable avec les gens qui lui faisaient du bien. Tout lui était du, et il ne devait rien aux autres.
Je préfère moins de génie et plus de cœur; on l'a appelé l'homme de la nature!... Triste nature alors !
Nous disions donc que, dans Paris, ce qu'il y a de plus difficile à trouver, ce sont les numéros des maisons ; il semblerait pourtant que c'est la chose qui doit surtout se mettre en évidence, et qu'un propriétaire devrait penser que ses locataires recevront quelquefois du monde» et qu'il
sera fort difficile de découvrir où ils demeurent si l'on ne peut pas apercevoir le numéro de la maison.
Eh bien ! il n'en est point ainsi : une maison sera surchargée d'ornements , de corniches ; les boutiques auront des enseignes, des auvents, des tableaux, des tentes ; de belles tentures voltigeront dans les airs et caresseront votre chapeau et quelquefois votre nez lorsque vous passerez dessous ; mais pour des numéros, fi donc!...
C'est la chose à laquelle on songe le moins ; souTcnt ils sont cachés par des étalages ; quelquefois, au lieu de frapper la vue, on a l'idée ingénieuse de les incruster en relief sur la maison, mais on se garde bien de les peindre, et comme ils sont alors de la même couleur que la muraille, il faut que vous ayez de bien bons yeux pour parvenir à les voir ; enfin très-souvent on n'en met pas du tout, ou, s'il y en a, ils sont dissimulés de façon à ce que vous passerez dix fois devant la maison avant d'être parvenu h les voir.
Espérons que cet état de choses changera et que nous aurons en6n partout les beaux numéros blanc et bleu qu'on nous promet depuis longtemps.
Le jeune homme dont nous avons esquissé le portrait s'appelait Benjamin Godichon ; son nom de famille faisait souvent sourire ceux qui le prononçaient, et depuis qu'il était à Paris, Benjamin s'étonnait de l'effet que son nom produisait sur ses amis et dans la société.
Les Parisiens ont le rire si facile, il faut si peu de chose pour provoquer leur gaieté.
— Ah! enfin !••• c'est là !... dit le jeune Benjamin en apercevant le numéro d'une maison devant laquelle il avait déjà passé plusieurs fois sans le voir, parce que d'un côté une hanne et de l'autre une enseigne, qui faisait saillie, semblaient avoir mission de le dérober aux yeux des passants.
Le jeune homme entre dans la maison, se trouve dans une petite cour, et voit une petite porte vitrée au-dessus de laquelle est écrit le mot concierge.
Il court enlr'ouvrir cette porte, et avançant à peine le bout de son nez vers la loge qui est fort sombre et n'exhale pas une odeur embaumée, s'écrie :
— Madame Saint-Lambert, s'il vous plait? Une voix gutturale, perçante, brève et qui
semble partir du fond de la loge, répond :
— C'est ici... c'est ici... c'est ici...
— Diable, se dit le jeune ficnjamin, voilà un concierge qui a peur que l'on ne soit sourd, et qui ne craint pas de se répéter.
Et il reprend :
— Et est-elle chez elle madame Saint-Lambert?
La même voix répond :
— C'est ici... c'est ici... c'est ici...
— J'ai fort bien entendu, concierge, mais je vous demande maintenant si cette dame est chez elle.
— Montez... montez.. .montez...
— Âh! elle y est... fort bien. A quel étage s'il vous plait? Car c'est la première fois que je viens chez madame Saiot-Lambert et j'ignore où est situé son logement.
— Montez, montez, c'est ici... c'est ici... c'est
— Voilà un portier assommant ! se dit le jeune homme eo reculant sa tête de l'ouverture de la loge d'où continuait h s'exhaler un parfum qui prenait aux yeux et annonçait que les habitants de Tendroit cultivaient avec succès le miroton.
— Je ne sais pas ce que oe portier fait cuire
dans sa loge, mais vraiment, cVst une odeur à vous asphyxier. Ah ! je reconnais , c'est de Fojgnon... il en fait des confitures probablement. Comment ces gens-là peuvent-ils vivre là de* dans?... Voyons, il faut pourtant en finir.
Rassemblant son courage, Benjamin Godichon avance de nouveau la tête en disant :
— Voulez-vous bien me dire, s'il vous plaît, à quel étage demeure madame Saint-Lambert ?
— Fermez la porte... fermez la porte... fermez la porte...
— Mais, sapristi ! portier, vous m'impatientez k la fin, je ne demande pas mieux que de fermer votre porte, car il règne dans votre loge une odeur qui prend aux yeux... cela est peu agréable... Âh! fichtre... Répondez donc à ma question d'abord... à quel étage?
— .Montez, montez, montez !...
— Pour le coup, j'en ai assez, se dit Benjamin. Et, refermant avec colère la porte vitrée du
concierge, il se dirige vers l'escalier, bien résolu à porter plainte contre celui qui remplit si mal le poste qui lui est confié.
Après avoir monté un étage, Benjamin s'arrête et réfléchit :
— En me répondant toujours: montez!...
montez!... ce portier n'a-t-il pas voulu me dire que madame Saint-Lambert logeait tout en haut, cl que je devais monter tant que je trouverais des marches... Oh! oui, c'est probablement cela... mais il aurait pu me le dire d'une autre façon... Quelle horrible voix nasillarde et rauquc!... Comment peut-on garder un portier aussi peu honnête avec les personnes qui viennent faire visite aux locataires?
Tout en faisant ces reflexions , le jeune Benjamin s'est remis bravement à gravir les degrés, et comme la maison avait six étages, il monte longtemps; enfin lorsqu'il ne trouve plus de marches h franchir, il s'arrête et regarde autour de lui.
Il est sur un palier assez propre pour son élévation , et sur lequel donnent trois portes : l'une est pourvue d'une sonnette; l'autre n'a qu'un petit bout de ficelle, qui semble ouvrir un loquet; la troisième n'a rien.
Le jeune homme se dirige vers la porte qui, ayant une sonnette et un paillasson, semble annoncer un appartement qui a du moins la prétention d'être propre.
Il sonne ; au bout de quelque temps des pas lents et mesurés se font entendre.
— Elle vient bien doucement! se dit Benjamin, et hier k ce bal elle était si leste, si vive, si sautillante... elle ne pouvait pas tenir en place même quand elle ne dansait pas... ce n*est pas elle qui vient ouvrir, ce doit être sa domestique.
On ouvre. Une vieille femme, coiffée d'un bonnet qui a au moins un pied de haut et donne de l'originalité à une figure déjà passablement grotesque, examine celui qui vient de sonner d'un air assez maussade et lui dit :
— Essuyez vos pieds, j'ai un paillasson pour ce motif.
— Je le vois bien, madame... Pardon, est-ce
— Certainement que c'est ici... je vous attendais depuis longtemps , j'ai envoyé chez vous il y a plus d'une heure... Essuyez donc vos pieds...
— Madame, je ne comprends pas bien... vous avez envoyé chez moi, dites-vous ?
— Deux fois... ma petite-nièce... Vous êtes sans doute un nouveau garçon , car je ne vous connais pas... ça ne fait rien... est-ce que vous aurez la complaisance de me les poser... car ma nièce est si sotte , si intempestive , et d'ail*
leurs... eHe est capable de ne rentrer que ce soir. . .
— Vous les poser... Qu'est-ce que vous voulez que je vous pose...?
— Les sangsues que vous m'apportez ; le docteur m'en a ordonné quinze... & un certain endroit où il m'est impossible de les mettre moimême... car on ne se voit pas par li... et c'est bien dommage.
Benjamin Godichon recule brusquement jusque sur le carré, comme frappé de terreur et s'écrie :
— Certainement, nous nous trompons tous deux... je demande madame Saint-Lambert, estce ici?
— Saint-Lambert! vous n'êtes donc pas le garçon pharmacien qui m'apporte des sangsues ?• . .
— Mais non, madame... et si vous aviez voulu m'écouter.
— Fichez-moi donc la paix, alors...
Et la vieille femme referme brusquement la porte au nez du jeune homme , sans écouter ce qu'il continuait de lui dire.
— Je m'adressais bien, moi !... cette dame qui me propose de lui poser des sangsues... Elle a refermé sa porte avec colère... mais elle est ma-
lade... il faut l'excuser... Voyons... tirons cette ficelle à côté...
Le jeune Benjamin tire la ficelle , un loquet se lève, il entre. Une voix qui part d'une pièce voisine, crie :
— Bar ici... che suis au fond, entrez.
— Diable ! ce n'est point une voix de femme, se dit Benjamin, mais cette dame a peut-être un domestique mâle... un groom... elle était asset bien mise pour qu'on suppose cela... c'est pourtant singulier alors qu'elle loge si haut... mais à Paris maintenant on m'a dit que c'était aussi élégant au sixième qu'au premier. . .
En faisant ces réflexions^ le jeune homme traversait une pièce mansardée et qui n'avait pour tenture qu'un papier décollé en plusieurs endroits, et pour meubles que deux fourneaux en terre,dontrun était cassé... Tout cela s'accordait peu avec la supposition d'un groom.
Dans la pièce du fond était une grande table en forme d'établi, sur laquelle un homme était assis les jambes croisées à la turque. Habillé d'un simple pantalon et d'une chemise, sans gilet ni veste, cet homme, dont le visage était rouge et le nez betterave, ressemblait au premier abord à un masque, il était en train de coudre
un pantalon, tout en chantonnant avec un accent fort prononcé :
« On n' fait bas Tamour tous les chours,
<tr Mais le choucroate on en manche touchours. »
— Bon, me voilà chez un tailleur, à présent ! se dit Benjamin, tandis que celui chez qui il vient d'entrer, lui dit sans lever la tête :
— Che fous tiens, monsir Ghiffretiu... che zuis à fotre dernière chambe... fous Taurez ce zoir, jebouvais bas afant...
— Pardon, monsieur, de vous avoir dérangé, maïs je ne suis pas la personne que vous croyez... et je vois bien que je me suis trompé...
Le tailleur relève la tête et s'écrie :
— Tiens l c'étre bas monsir Chiffretin... c'étre un noufellebratique!
— Non, monsieur, je demande madame Saint- Lambert, qui doit demeurer dans cette maison... mais le portier n'a pas eu la complaisance de me dire à quel étage,
— Matame Saint-Lampert... de la bart de monsir Chiffretin ?...
— Mais non ! ... je vous demande cette dame. . . la connaissez- vous dans la maison?...
— Ché rébonds bus bour les tàmes^ che zuis 1. 3
bas tailleur bour fenimes... che connais bas le Saint-Lambert... foulez-fous que cbe brenae mesure à fous ?
— Eh non , je ne veux pas que vous me preniez mesure, j*ai mon tailleur... d'ailleurs, je n'ai besoin de rien... c'est bien singulier que vous ne eQunaissîez pas une de v^ voisines...
— Je foisine bais... che finis le bantalon bour monsir Chiflb^tin, il sera pien choli!... Voulezfous que che fous prenne mesure pour faire le bareil?...
— Non, monsieur, non... désolé de vous avoir ioiportuné... ne vous dérangez pas de votre ouvrage, je vous en prie... j'ai Thonneur de vous saluer...
— Bonchour, monsir.
£t Benjamin se hâte de sortir de chez le tailleur, qui reprend sa chanson sur l'amour et la choucroute, en continuant de confectionner le pantalon de M. Chiffretin.
Il ne restait plus qu'une porte sur le palier, le jeune homme se demande s'il y frappera ; mais après avoir tant fait que de venir la , il ne veut pas abandonner la partie.
II frappe à la troisième porte. On ne répond pas.
Au bout d*un moment, il refrappe encore. Il entend alors un bruit de pas comme des personnes qui vont, viennent, courent, se sauvent ou se cachent, puis le bruit cesse entièrement, mais on n'ouvre pas.
Certain d'avoir entendu du monde, Benjamin frappe une troisième fois, et plus fortement.
Alors la porte s'ouvre brusquement, une jeune fille i demi vêtue paraît, tenant k sa main une grande jatte remplie d'eau dont elle lance le contenu au nez de la personne qui a frappé, en lui criant:
— Tiens , voilà pour t'apprendre à revenir malgré ma défense, vilain Cotonnet, et si tu refrappes encore... si tu...
La jeune fille n'achève pas, elle a regardé Benjamin, elle s'est aperçue qu'elle avait fait une méprise, elle balbutie :
— Ah! mon Dieu! ce n'est pas Cotonnet!...
— Et quand même c'eut été Cotonnet , dit Benjamin, était-ce donc une raison pour l'arroser ainsi ?
Mais le jeune homme parle inutilement, car la jeune fille, toute honteuse de ce qu'elle a fait, vient de refermer sa porte et de disparaître aussi vite qu'elle était apparue.
— Allons !... ça va bien! se dit Benjamin en tirant son foulard de sa poche et en essuyant de son mieux Feau qu'il a reçue en plein visage. Il faut avouer que je n'ai pas de chance et que lu connaissance de madame Saint-Lambert me coûtera bien des tribulations... Et encore parviendrai-je a la faire^ sa connaissance?... la retrouverai-je cette dame qui m'a bien donné son adresse dans cette maison, et que personne n'y connaît... excepté le portier , puisqu'il m'a répondu trois fois : « C'est ici!... » Mais puisque le portier la connaît^ c'est le principal... c'est qu'elle y demeure, et il faudra bien que je la trouve... Oui... ça m'est égal, dut-on me jeter autre chose à la figure... je brave tout !... Et puis elle était très-gentille, cette petite qui vient de m'arroser... son costume était léger comme celui du tailleur, si ce n'est qu'elle avait un jupon au lieu d'un pantalon. Ah ! c'est bien plus gentil, les jupons !... il est vrai que ce sont les femmes qui les portent... ce serait fort vilain aux hommes... Elle avait de beaux cheveux noirs, cette demoiselle... des yeux noirs aussi et très-brillants, très-animés... des couleurs vives... Je voudrais bien savoir ce qu'elle faisait là dedans et si elle y était seule... Tiens, et madame Saint-Lambert que
j'oublie... C'est celle-Ui qui est jolie... et hier au Château des Fleurs, comme elle me regardait... et en me quittant, je suis très-sûr qu'elle m'a serré la main... Donc, j'ai fait sa conquête... Oh ! il faut absolument que je la retrouve... Tant pis^ je vais sonner au-dessous .
Benjamin Godichon descend lestement un étage. Il y a encore trois portes sur le palier; cette fois, il court sonner à la première venue. On ouvre. Une jeune bonne se présente :
— Madame âaint-Lambert, s'il vous plait?
— Ce n'est pas ici, monsieur.
— - Voulez-vous bien me dire où c'est, s'il vous plall?
— Mais , monsieur, je ne connais personne de ce nom-là dans la maison, et pourtant je connais toutes celles qui l'habitent, je suis bien sûre que vous vous trompez de maison.
— Non, mademoiselle, puisque le portier m'a dit que c'était bien ici qu'elle logeait?
— Ici? dans ce logement...
— Non, mais dans cette maison...
— Je n'y comprends rien, il faut qu'il ait mal entendu. Eh bien alors qu'il vous dise donc à quel étage, à quelle porte... Je crois qu'il vous fait aller, le père Locard.