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— Si je savais cela... oh! mais vous avez raison, mademoiselle, je me lasse de sonner, de frapper partout, je redescends parler au portier, au père Locard, comme vous Fappelez, il faudra qu'il s'explique, ce.tte fois, et s'il s'est joué de moi, il verra que je ne suis pas de ces gens qui souffrent qu'on se moque d'eux.
— Allez, monsieur, vous ferez bien, d'abord c'est un grippe-sou que ce portier-là.
Le jeune homme descend vivement les cinq ctages, il arrive dans la cour, il court ouvrir la porte vitrée du concierge , et bravant cette fois l'odeur de l'oignon, passe entièrement sa tctc dans la loge, en s'écriant :
~> Portier, il faut en finir... voilà une heure
que je frappe à toutes les portes de votre maison...
— Montez ! . . . montez ! . . . montez ! . . . répond de nouveau la voix nasillarde dont on n'aperçoit pas le propriétaire.
— Merci, j'ai bien assez monté comme cela, j'ai été jusqu'au sixième. Je vous ai demandé madame Sain^Lambert...
— C'est ici!... c'est ici!... c'est ici!...'
— Eh bien, puisque c'est ici... à quel étage... à quelle porte dois-je m'adresser?... Je n'ai pas
cnvie de me tromper encore... J'ai eu assez d'aventures comme cela... Voyons, voulez-Tousbien me répondre... CTù diable vous cachez -vous donc?... Père Locard, car je sais votre nom, maintenant...
— Fermez la porte... fermez la porte... fermez la porte...
— Ah! c'est trop fort... vous vous moquez de moi... insolent... drôle... je vous ferai bien sortir de votre loge, moi...
Et le jeune Benjamin, furieux, se dispose k pénétrer dans la loge du concierge, lorsque des éclats de rire frappent son oreille ; il se retourne et aperçoit dans la cour un jeune homme fort élégant, fort beau garçon, qui se tord de rire en le regardant et s'adosse contre le mur pour se livrer tout à son aise i sa gaieté.
Benjamin regarde ce monsieur, il s'arrête, il ne sait plus ce qu'il veut faire : il lui semble que c'est de loi que ce monsieur rit, el cela le pique ; d'un autre côté , il brûle de rosser le portier. Il fait un pas dans la loge, en criant :
— Où vous cachez-vous donc, canaille que vous êtes?... Montrez-vous, qu'on vous voie un peu...
*— Montez !... montez!... montez !...
— Vous êtes donc dans une soupente que votre voix part d'en haut?... Ah! quelle fichue odeur... j-ai les yeux qui pleurent!...
Benjamin ressort de la loge, les yeux rouges comme ceux d'un lapin.
Le beau monsieur rit encore plus fort.
Notre Jeune amoureux n'y tient plus, il s'avance vers l'inconnu en lui disant :
— Est-ce de moi que vous riez, monsieur?
— Oh! oui... hi... hi... hi... oh! oui!...
— Est-ce parce que je veux corriger cet insolent portier que vous riez tant?
— Justement... Ah! ah! ah!... je n'en peux plus... il veut battre le portier... c'est pour en mourir!...
— Monsieur, savez-vous bien que je n'aime pas que l'on s'amuse à mes dépens ?...
— Oh!... ah! ah! ah!... dites tout ce que vous voudrez... Vous ne m'empêcherez pas... Il veut rosser le portier... Ah ! ah ! ah !...
— C'est bien , monsieur, tout à l'heure nous
aurons aussi une explication tous deux... Mais il
faut d'abord que j'en finisse avec ce drôle !
Et le jeune Benjamin retourne à la porte de la loge et se met à crier :
— Père Locard, je vous ordonne de sortir !..,
ou je vais chercher h garde... Je saurai bien
avoir raison de vous...
' — Ah ! ah ! ah !... il veut chercher la garde...
ce serait délicieux... ohl... Ah! je n'en puis
plus.
En ce mpnient un homme en veste^ en casquette, entre dans la cour, et apercevant Benjamin qui donne de grands coups de poing sur les vitres de la loge, ce qui a dëji attiré plusieurs locataires aux fenêtres, court bien vite se mettre entre lui et la porte vitrée, en lui disant :
— Monsieur, que demandez-vous?... Ne faites donc pas tant de bruit... vous attirez tout le monde aux fenêtres.*.
— Qu'est-ce que cela me fait?... Laissez-moi tranquille... je veux rosser le portier... Sortez, pèreLocard...
— Mais, monsieur, c'est moi qui suis Locard, le portier... Pourquoi donc voulez* vous me battre?...
— Vous... vous êtes le portier?... Mais alors celui qui occupe votre loge... où cela empoisonne l'oignon... qui est-il?... C'est celui-li^ que je veux... quil me faut...
Le portier, car c'est bien lui qui vient de rentrer, semble très-embarrassé et ne sait que ré-
pondre ; mais pendant qu'il cherche une défaite, le monsieur qui riait tant s'est approché, puis, faufilé lestement dans la loge du concierge, de laquelle il ressort bientôt, ayant sur un de ses bras un gros perroquet gris qui baisse le nez d'un air sournois, et qu'il présente h Brajamin , en lui disant :
— Tenez, monsieur, voilà le portier que vous vouliez absolument rosser et faire arrêter par la garde...
Benjamin regarde le perroquet ; il ne sait s'il doit en croire ses yeux. Hais en ce moment le malin oiseau se met à crier de nouveau :
— Montez... montez... montez... c'est ici... c'est ici... c'est ici...
Il n'y avait plus à douter.
Le jeune Benjamin a un moment envie de rire comme le monsieur qui tient le perroquet ; mais au lieu de céder à ce premier mouvement, qui est toujours le bon, comme vous savez, il pense qu'il ne doit point souffrir qu'on se soit ainsi moqué de lui, et s'écrie d'un ton aigre :
— Comment, portier, votis quittez votre loge et vous mettez à votre place un perroquet! Ceci me semble un peu sans gêne...
— Mon Dieu , monsieur, je vous demande
mille excuses , répond le portier d'un ton suppliant* Mais tout cela est la faute de monsieur que Toilà, ()ui loge dans la maison et qui a eu l'idée d'apprendre à son perroquet tous ces mots que disent souvent les concierges ; si bien que quand monsieur veut m'envoyer en commission, comme aujourd'hui , il me descend son oiseau , en me disant : u N'aie pas peur, Jacquot te remplacera ; on ne se doutera pas que tu es sorti... et pour plus de sûreté , écrase quelques oignons dans ta loge, cela ôtera Tenvie d'y entrer aux personnes qui passeront. » C'est encore ce que j'avais fait aujourd'hui...
— Oh! sapristi, je m'en suis aperçu... Ah! c'est vous, monsieur, qui avez des idées aussi originales?
— Il me semble, monsieur, que l'idée n'est pas si mauvaise... Voyons, franchement, n'y avez-vous pas été trompé vous-même?
— Oui, monsieur* Oh! j'y ai été parfaitement trompé !
— Est*ce qu'il n'y avait pas de quoi pouffer (le rire quand vous vouliez à toute force faire sortir le père Locard?
— Oui, monsieur, je comprends que cela devait vous amuser beaucoup, vousl
— Si monsieur voulait bien me dire maintenant ce qu'il demande dans la maison ? murmure le portier d'un ton humble.
— Ah ! c'est juste... Qui je demande? eh parbleu ! madame Saint-Lambert.
Le concierge semble un instant chercher dans sa mémoire, puis enfin il s'écrie :
— Ah ! oui, monsieur, madame Saint-Lambert... Oui! oui! elle est chez elle... je pense qu'elle doit être chez elle... C'est au quatrième, la porte à droite.
— Ah! c'est bien heureux.
— Qu'est-ce que vous dites donc, vieux Locard? dit le monsieur au perroquet.
Et, s'adressant à demi-voix au portier :
— Vous avez une madame Saint-Lambert dans la maison... et depuis quand? Je ne connais pas cela, moi !
Mais le père Locard se rapproche de son locataire et lui glisse quelques mots dans l'oreille.
Alors celui-ci part d'un nouvel éclat de rire, en s'écriant :
— Ah! très-bien! compris... connu... C'est une seconde édition du perroquet!
Benjamin avait presque oublié l'histoire du por-
lier, et il se disposait h remonter rescalier, lorsqu'il entend le monsieur élégant rire de nouveau aux éclats en le regardant.
Celte fois le jeune homme n'y tient plus, il court d'un air Curieux contre celui qui lui rit encore au nez, et lui dit :
— Quant à vous, monsieur, j'espère que demain matin vous voudrez bien me rendre raison de vos mauvaises plaisanteries...
— Tout à vous quand vous voudrez, monsieur. Tenez, voilà ma carte; du reste, je demeure dans la maison, et cela ne vous dérangera pas, puisque vous venez... chez madame... Saint- Lambert... Ah! ah! ah!...
— Oui, monsieur, oui, demain vous aurez ma visite. . .
— Âh ! donnez-moi donc votre carte aussi, que je sache un peu à qui j'aurai affaire?...
— C'est juste... Voilà ma carte, monsieur.
Benjamin a fouillé dans sa poche et remis sa carte à ce monsieur.
A peine celui-ci a-t-il jeté les yeux dessus, qu'un fou rire lui prend de nouveau et qu'il se jette sur un banc en s'écriant :
— Godichonl... il s'appelle Godichonl... Ah! 1. 3
dëcidément, ce jeune homme a juré de me faire mourir de rire.
Benjamin grimpe l'escalier, rouge de colère, et poursuivi par les éclats de rire du beau monsieur.