LA TENDRESSE DE BERTHE
Par un hasatd singulier, Benjamin avait trouvé madame Saint-Lambert chez Mabille. ^
Elle n'y avait point cassé de glace, mais elle en mangeait avec Sandarac au moment où son naïf amant la cherchait dans llmmense salle et dans le$ alentours dti cafê.
En apercevant Berthe qui se délectait' sur sa vanille, en face de ce monsieur qu'il sait maintenant n'être pas son oncle, le jeune homiiie éprouve un vif sentiment de dépit, et presque de colère.
Le dloer qu'il a fait lui a aussi monté la tète, et au lieu de se tenir i l'écart, il va s'asseoir à une table en face de sa belle et se fait servir du punch.
Berthe, qui a reconnu Benjamin, est toute surprise de le voir se placer si près d'elle.
Croyant qu'il ne l'a pas vue, elle se donne beaucoup de mouvement, parle très-haut, appelle le garçon, enfin fait tout ce qu'elle juge nécessaire pour être remarquée.
Elle joint k cela une pantomime expressive, des roulements d'yeux, des signes de tête, ce qui voulait dire :
— Éloignez-vous, imprudent!... vous allez me compromettre.
Mais Benjamin regarde tout cela sans s'ëmou- ^ir; il boit tranquillement son punch, se dandine sur sa chaise et parfois même se permet de secouer la tête d'un air presque impertinent.
— Il n'est pas possible ! se dit Berthe, il faut qu'il soit gris... pourvu qu'il ne me parle pas !
Mais l'orchestre joue une valse, et M. Sandarac, valseur intrépide, emmène sa dame vers l'enceinte de la danse. Alors Benjamin quitte aussi sa table en se disant :
— Ah! elle valse! eh bien, je valserai aussi.
moi ; je prouverai k cette dame que je puis bien valser sans elle.
Circulant autour de la danse, le jeune honmie passe en revue les femmes qui se promènent sans cavalier ; il a bientôt remarqué une blonde bien corsée, qui n'a pas la mine farouche ; il va faire sa demande, la blonde lâche aussitôt Famie qui se pendait à son bras et accepte celui de Benjamin. Le jeune couple entre dans l'arène et se met à valser. Benjamin allait mieux depuis que Berthe lui avait donné des leçons ; la blonde allait très-bien, elle semblait collée après son valseur avec lequel elle ne faisait qu'un, et le jeune homme, électrisé par le talent, l'élasticité, le laisser aller de sa partenaire, et peut-être aussi par le punch qu'il venait de boire, n'avait jamais valsé avec tant d'entrain. ^
Mais pendant un temps d'arrêt, pour reprendre haleine, Berthe voit passer son jeune amant entortillé par une blonde qui réalise l'image du lierre et de l'ormeau.
Madame Houssepignole était déjà cerise, elle devient pourpre, elle est furieuse de ce que Benjamin se permet de valser avec une autre femme, et elle craint que cette blonde grimpante ne veuille plus se détacher de lui ; si le
couple était à sa portée , elle craeberait sur la valseuse ; mais comme 0 est déjà loin, elle se contente de montrer Benjamin à Sandarac, en lui disant :
'^ Voisin ce jeune blane^bec là-bas... qui valse avec cette blonde qui a l'air de s*évanouir sur lui ?
— Oui, je les vois, eh bien ?
— Eh bien, ce jeune homme-là s'est permis un soir au Ranelagh de m'appeler volaille parce que je refusais de danser avec lui .
— Ah ! il s'est permis ça?... je vais le rosser.. •
— Non, non... pas de querelles, d'affiiires... on vous ferait sortir du bal, ça ne serait plus amusant... fais-leur une farce, cela vaudra bien mieux... en valsant... tu sais... toi qui es fort.
i^-'^ Compris... tu as raison, ce sera plus driVle et nous allons rire. En avant, et tieàs-toi ferme après moi.
— Ob! tu sais bien que je ne bronche pas. Berthe et Sandarac se remettent en valse, mais
du coin de l'œil le cavalierde l'àndalouse lorgnait les autres valseurs et attendait le couple qifil voulait attaquer; bientôt Berthe feit un signe de tête à son cavalier en lui disant :
— Les voilà!...
En effet, Benjamiti arrivait en tourbillonnant avec sa blonde; celle-ci avait la tête entièrement' posée sur i^épaule du jeune homme', auquel die servait de cravate ; Benjamin respirait cettedàme, avalait même de ses cheveux dont les mèches venaient flotter sur son visage; probablement il trouvait cela bon, car sa figure ëtait radieuse et ses yeux brillaient comme du diamant.
Mais dans le plus beau momebt de son abandon le jeune couple est poussé si vigotireusement par d'autres valseurs, que l'équilibre lui manqué; Benjamin et sa blonde roulent sur le sol, on s'empresse de leà tirer de là , sans qud tous les valseurs leur passeraient silr le corps, car ces gens-là sont pis qu'un régiment de cavalerie; un cheval se détournera pour ne point fouler aux pieds ceux qu'il voit étendus sur son cU&min, mais les valseurs ou les gàlàpéurs iront toujours ! faites-leur place , sinon ils vous écraseront.
Benjamin s'est i*elevé avec le nez meurtri, sa valseuse avec un œil poché, elle quitte aussitôt son cavalier en lui disant :
-^ Quand on ne sait pas se tenir mieux que ça, on ne vient pas valser ici.
Et le jeune homme, qui ne veul finsBë pro-
mener avec son nez enfle, quitte Mabille et rentre chez lui.
Le lendemain, sur les dix heures du matin, Berthe arrive chez son jeune ami, et trouve Benjamin en train de se bassiner le nez.
— Bonjour, petit ami... qu'est-ce que vous faites donc là ?
— Mais vous voyez... je m'imbibe le nez avec de l'eau de sureau...
— Cela vous apprendra h me faire des infidélités, à valser avec des blondes fadasses qui ont l'air de se pâmer sur vous... traître !
— En vérité , madame , je vous trouve étonnante!... vous valsez bien à Mabille, vous, pourquoi donc n'aurais-je pas le droit de vous imiter?. . .
— Mais, petit serpent, vous avez bien vu que jejiT^sais avec mon oncle ^ moi...
— Oh! votre oncle... de la neige!...
— Qu'est-ce que c'est?... oh! grand Dieu! où prenez -vous de telles locutions?,. • quel est ce mauvais genre?... conunecela sent son Rocheville!...
— En effet, c'est lui qui m'a dit que votre oncle... n'était pas votre oncle... mais que c'était un amant ancien.
— Quelle horreur!... d'abord je n'aime pas
tout ce qui est ancien !... mais si tous Toyei ce mauvais sujet, si vous l'ëcoutez, vous êtes perdu, Benjamin... un homme qui n'ouvre la bouche que pour mentir... Dieu! comme votre nez est enfle !
— On s'est jeté sur nous pendant que nous valsions.... on nous a fait tomber... il y a des gens si maladroits... je n'ai pas seulement eu le temps de voir ceux qui m'ont poussé.
Berthe se retourne pour ne point rire, puis elle revient vers Benjamin et lui donne une petite tape sur la joue.
— Je vous pardonne pour cette fois, jeune étourneau, mais à condition que vous n'irez plus à Mabille sans moi... embrassez votre amante... Ah! c'est que je t'aime tant... si je n'avais pas été avec mon oncle, je pulvérisais cette femme qui valsait avec toi... j'aurais eu tort, je lesen|«.. mais je suis tellement jalouse de l'amour de mon Benjamin... laisse donc ton nez, il est assez bassiné!
— Il me fait très-mal.
— A propos, bon ami, je me rappelle que j'ai promis à ma modiste d'aller la payer ce matin... donne-moi donc un petit billet de cinq...
— Est-ce que vous devez cinq cents francs à votre modiste?
— Non, inaig pendaal; que je serai entrain, | je payerai d'autres fournisseurs. . . on m'a dit sou- j vent : Qui paye ses dettes s'enrichit ! et je t'avoue \ que je ne serais pas fâehé de m'enricbir, cela me changerait.
— C'est quCé*. je crois... je suis même sur que je n'ai pas de billets de cinq cents francs...
— Qu'il est candide !... donne moi deux billets jaunes et un de cent... ou de l'or, ou de l'argent, ça m'est égal... je ne suis pas bégueule.
Benjamin se rebassine le nez et reprend :
— Vous m'avez mal compris... j'ai vOubi dire que je n'avais pas d'argent en ce moment... mon père ne m'en a pas envoyé...
— Gomment! ce respectable père est en retard avec son bijou de fils?.. • qu'est-ce que cela veut dir^ ? il se dérange donc ton père ? mais je présume que tu en attends de l'argent. . . on ne va pas laisser un joli garçon (iommetoi dans l'embarras*
— Oui, oui, j'attends des fonds... j'en attends toujours.
-^ Oh! à la bonne heure; eh bien, petit ami, nous ferons comme toi, nous attendrons, et il faudra bien que les fournisseurs nous imitent... C'est ^al, je vais toujours aller me commander un chapeau... ça fera prendre patience à ma mo-
di^^..* BçjQJftiaoin, promets-moi qqe tu ^l'oeouteras ,pa)s les conseils de cet indigpe bli^gâeitr qui se fait appeler Achille... mais dopt je Qe^$erai jamais Ylphigénie,.. Iieifl! eb^r doyi, vous Tojfez que l'on connaît so» Racine!,., Bmbrass^SHSioi) soye? sage, pensez à votre Bertbe, qui se jetter<^it dans le feu poiir vous. . . et dont vous ;0'dppréeiez pais ^S!sez l'amour.
Madame Saint-Lambert a quitté Benj^^iQJln, celui-ci est tout aUeudri par les paroles passionnées que cette 4ame vient de lui adresser; il se repent presque de lui avoir refiusé de l'argent ; mais comme il a aussi la plus grande confi^pce dans Rocheville, et qu'il se sent entraîné .yq^ lui p;9r une SfBQrète sympathie, il se rend au café Anglais où la veille son nouvel ami lui avait donné
rendez-vpus. <
Acbille déjeunait, mais il n'avait pas l'air aussi gai, aussi moqueur que d'habitude; il serre la main deSenjapiin et, tout en lui faisant signe de prendre place devant lui, s'écrie :
— Vous avez bien fait d'arriver, jeune bonune!.., je ne sais pas ce que j'ai ce majtin, mais cela ne va pas.
— Vous n'avez pas d'appétit?.*.
— Si fait,., oh! ce n'est pas cela qui me wan-
que... mais je suis mécontent de moi... j'ai manqué hier une occasion superbe... j'ai agi maladroitement...
— Avec une femme?...
— Justement, mon bon, avec une femme... une simple grisette à la vérité... mais bien jolie! bien séduisante! Enfin, cela se retrouvera, je l'espère... en ce moment j'ai autre chose qui m'occupe !
— Est-ce encore une femme?
— Toujours ! je ne trouve que cela d'amusant au monde... mais cette fois ce n'est plus d'une grisette qu'il s'agit... c'est une dame du grand monde...
— Bah! est-ce que dans le grand monde on peut avoir aussi des bonnes fortunes ?...
. jr- Qu'il est innocent ! encore plus là qu'aUleurs; pardieu! il faut que je vous mène chez les Duchampion !
— C'est une maison où l'on s'amuse?
— On s'y ennuie horriblement au contraire, mais moi je trouve moyen de m'y amuser, je vous indiquerai ce moyen-là. Vous trouverez là des conquêtes à faire...
— Vraiment ! présentez*moi alors... le plus tôt possible...
— Oui, j'ai une idée... une idée bouffonnCc. si vous êtes gentil, nons la mettrons à exëculion... d'aîlletirs il ne faut pas s'étioler dans la société des grisettes el des femmes entretenues... un jeune homme prend là des manières un peu décoHelées, qui dégénèrent quelquefois en mauvais ton, c'est pourquoi il faut de temps à autre se retremper en hauts lieux.
— Dites donc, j'ai trouvé hier Bèrthe à Mabille.
— Ah ! quel hasard!^..
— Vous ne saviez donc pas qu'elle y était?
— Non, vraiment. . . je vous avais envoyé là au hasard... comme Sinagria à Âsnières et Arthur au Château-Rouge ...
— Ah ! c'était pour vous moquer de nous?
— Non... pour rire seulement... eepanai^e Arthut, il est venu ce malin me demander son pistolet...
— Berthe est venue, elle, me demander de l'argent, je lui en ai refusé... sous prétexte que mon père était en retard ; je vous assure qu'elle n'en a pas été moins aimable avec moi pour cela... elle m'a offert de se jeter dans le feu pour moi...
— Très-bien... continuez cependant de lui
refuser des fonds... inventez une histoire... une banqueroute survenue à votre père, et vous yetrez... Mais je vous quitte, je vais aller chez Monbreilly... c'est un singulier garçon, il s'est fâché hier en apprenant que je faisais la cour à une femme qu'il a aimée autrefois... Je vous demande un peu qu'est-ce que cela peut lui faire?., et lors même que nous courtiserions cette dame en même temps, serait-ce une raison pour que deux amis se brouillent?... Est-ce que des geus d'esprit doivent jamais prendre ces choses-IÀ au sérieux?...
— Quelles choses?
— Eh! parbleu! l'amour...
— Ah! alors suivant vous, l'amour... n'est jamais sérieux?
«B*^ Jamais.
— C'est toujours pour rire qu'on le fait?...
— Toujours.
— Tiens! tiens !... au fait ce serait plus amusant... mais quand on se marie...
— Il ne faut jamais se marier par amour, car alors, quand l'amour passe, vous êtes fâché de vous être marié.
— C'est très-profond ce que vous dites là, mais pourtant...
— Au revoir. Benjamin, je n*ai pas le temps de <^U5er davantage aujourd'hui.
Achille a quitte son nouvel ami, et Benjamin sort du café Anglais, en se disant :
— Si je refuse de l'argent à Berthe, ce n'est pas une raison pour ne point lui donner mon portrait que je lui ai promis. Allons prendre séance chez M. Tamboureau... il est midi et demi, il fera peut-être jour chez lui.
Par extraordinaire Tamboureau se levait au moment où Benjamin entre dans son atelier; le jeune Buridan crayonnait en mangeant encore des prunes, fruit pour lequel il avait de la prédilection ; enfin Boucaros était étendu sur le canapé, la tête coiffée d'un morceau de toile à matelas, et il dormait profondément.
— Vous arrivez bien à propos, dit le jeune peintre à Benjamin , nous allons travailler ferme... j'ai fait hier tout le fond de votre portrait... j'y ai mis tout ce que vous m'avez demandé, tenez.
Benjamin est ravi en se voyant près d'un moulin et entouré de tous les animaux que Berthe lui a demandés.
— C'est charmant... comment ! H. Tambou-
reau ? vous avez fait tout cela depuis hier«.. comme vous travaillez vite!
— ^ Il foui bien que je me rattrape sur quoique chose, aujourd'hui je vais vous achever...
— Oh! bravo! tieos!... M. Bouearos dort...
— Oui... il a été malade cette nuit, il es( rentré gentil!., gris comme une grive. .. Encore si ce n'eût été que ça... mais il a voulu dîner quatre fois et ça lui a fait mal...
— Quatre fois!...
— Oui, comme il a été plusieurs fois jusqu'à trois sans en être incommodé, il a voulu voir s'il pourrait pousser cela plus loin.
-^ Tant va la cruche à l'eau , qu'à la fin elle pète ! murmure le petit Buridan en examinant une prune comme s'il mirait un œuf.
— Tais-toi, rapin, et appréte-moi ma palette. .. MTBenjamin, j'ai commandé votre cadre, il sera magnifique!...
— Je m'en rapporte à vous , M. Tamboureau.
— On me l'a promis pour samedi prochain.
— £t vous m'aurez fiai, moi ?
— Vous! parbleu! vous le serez peut-être auj ourd'hui . . . placez-vous !
— Est-ce que monsieur ne dëjeune pas, ce matin? demande M. Buridan en regardant son professeur d'un air goguenard.
— Hom !... je ne sais pas trop si je veux déjeuner... je n'ai pas très-faim... non, décidément je n'ai pas envie de déjeuner •..
— Que je ne vous gène pas, M. Tamboureau, dit Benjamin.
— Non... non... et puis je dîne en ville aujourd'hui... ce sera adroit de ne point déjeuner.. . Buridan, passe-moi quelques-tines de ces prunes que tu as mises dans le bonnet turc...
Le rapin fait la grimace, mais il obéit ; il prend le turban placé près de lui, et dans lequel il y a un quarteron de fausses reines-Claude, grosses comme des noisettes; il le porte à son maître qui en prend deux poignées et se place devant^ n chevalet. Benjamin a pris la pose.
— Un peu plus tourné à gauche, M. Godichon... le bras plus tendu... c'est cela, trèsbien... Elles ne sont pas fameuses tes prunes, Buridan...
— Dame ! on est encore bien aise de les trouver ! murmure le rapin en se hâtant d'avaler coup sur coup celles qui lui restent.
— Qu'est-ce que tu as dit, vassal ? je crois que
le serf a grogné devant son seigneur?... as-tu fini Utéte?
— Pas encore, monsieur.
— Buridan, vous devenez paresseux comme un Spartiate, mon ami !... Prenez garde ! vous n'habitez point en Grèce et vous n'avez point d'ilotes pour vous servir... Â Sparte on affectait de mépriser les arts, les sciences, la littérature... on n'estimait que la rapine et les combats... et la preuve... c'est que les jeunes Spartiates s'exerçaient à la chasse des bétes fauves et à celle des ilotes qu'Us pouvaient traquer et tuer, comme nous autres nous tuons un chevreuil... n'est-il pas vrai, M. Godichon?
Benjamin répond en hésitant :
— Je ne me souviens pas très-bien de mon hi^ro grecque.
— Venez me voir souvent, je vous y remettrai.
— Je n'aime pas les Grecs...
— Ni moi non plus, c'est justement pour cela que j'ai voulu connaître à fond leur histoire, afin de pouvoir répondre à ces gens qui prônent souvent ce qu'ils ne connaissent pas*.. Buridan; lorsqu'un enfant naissait, qu'en faisait-on à Sparte?
— Op le jetait dans uq go^£fre quand il n'ëtait pas biep conformé...
— Quelle canaille que ces Spartiates! dit Benjamin, ils auraient jeté n^on pauvre père dans le gouffre parce qu'il a une jambe plus courte que l'autre.
— Positivement, et pourtant noi^s yoyonsque cela ne l'a pas empêché d'avoir uq Qls très-bien fait... tournez un peu la tête... c'est cela...
{Il chante.)
« Hoo père, tu m'as dû maudire!... »
Le corps moins en arrière... Très-bien...
« Suivez-moi ! . . . suivez-moi ! . . .
D'Âltorff les chemins sont ouverts !. .. »
— Aimez- vous cette musique-là, M. Goqichon?
— Qui, mppsieui*, beaucoup... dans quo| donc est-ce ça?
Tamboureau regarde le p^fond, Regarde sou rapio; puis se tape sqf* les cuisises en s'écriant :
—Comment! vous ne connfiissez pas Gf^Ul^ume TeU!
— Ah! c'est de Gui^auim Tell! oui, oui...
c*est vrai... je Tai vu jouer... mais à Elbeuf...
— Oh ! alors vous avez le droit de ne pas le reconnaître...
Et Tamboureau beugle de plus belle :
« Mon père, tu m'as dû maudire!... »
— Oh ! oui, sacré nom d'un chat î je le noiaudis ! s'écrie Boucaros en se retournant sur le canapé, il n'y a donc pas moyen de dormir un petit moment?... c'est donc toujours ton tour à toi?...
— Taisez -vous, pochard! et rougissez de votre inconduite.
— Je faisais un si joli rêve! quel malheur!... j'étais à table devant un aloyau cuit bien a point...
^«Somment ! tu es malade d'une indigestion et tu rêves que tu manges?
— Ah ouiche!.. une indigestion... jamais! une fausse digestion, à la bonne heure. Tiens, voilà M. Benjamin... ça va bien?
— Très-bien, merci, M. Boucaros.
— Rapin, donne-moi h déjeuner.
— Il n'y a rien ici.
— Gomment! il n'y a rien... est-ce que Tamboureau n'a pas déjeuné?
— Ma foi ! non, je n'avais pas faim. .. à présent il est trop tard.
— Ah ! que c'est joli !... et voilà comme on se perd l'estomac, il ne manquerait plus que de prendre l'habitude de ne plus déjeuner... Tu veux donc avoir tous les vices?. .. mais je ne souffrirai pas, moi, que mon ami se rende malade... Buridan, rapin diligent ! va me chercher de la nourriture.
— Donnez-moi de l'argent...
— Je t'ai dit tout simplement : Va me chercher à déjeuner.
— J'ai bien entendu, et je vou&^ai répondu : Donnez-moi de l'argent.
— Mais, petit môme, où serait le mérite d'aller me chercher à déjeuner si je te donnais de l'argent ?••• Pardieu! je descendrais au café f ~4 au restaurant. .. je n'aurais pas besoin de toi. Tr^ve dans ta cervelle des ressources., . cherche, invente!... je ne veux pas en emprunter h mon ami Tamboureau... pour des raisons... que je ne juge pas convenable de développer ici.
— Moi, monsieur, je ne trouve plus de crédit nulle part.
— Avez-vous besoin d'argent, M. Boucaros? dit Benjamin.
— Oh ! M. Godicfaon... vous êtes Irop bon... mais... je ne veux pas me permettre... Dieu! comme votre portrait est ressemblant! . . . ah! que c'est ça! ah! que c'est ça! c'est un chef-d'œuvre...
— Tais-toi donc, Boucaros, et laisse-nous travailler...
— Je n'ai que quelques napoléons sur moi... en voulez-vous deux?...
— Ça me ferait assez plaisir dans ce moment... mais c'est pour vous rendre que cela m'embarrasserait...
— Rien de plus simple... je vais devoir à M. Tamboureau le prix de mon portrait, je lui donnerai quarante francs de moins et vous les lui rendrez...
— Ah ! comme cela, j'accepte, je veux bien. Tan^oureau fronce le sourcil en regardant
Boii\:aros, il ne parait nullement satisfait de cet arrangement; mais déjà les deux pièces de vingt francs sont passées dans les mains de Boucaros qui a quitté le canapé, et jette de côté son fichu de toile en s'écriant :
— Décidément, j'aime mieux déjeuner dehors qu'ici... ça salirait l'atelier que ce joli petit Buridan a balayé avant-hier... il ne faut pas échiner cette femme de ménage en herbe... et en
culotte... un coup de pied au café des Variétés et je reviens... ob! quel beau porti'ait!... Ab! M. Benjamin, la femme qui aura cela pourra se flatter de vous posséder... c'est vous... que c'en est effrayant... Tamboureau, je suis fier de ton talent!...
— Fiche-nous la paix.
Tout en parlant, M. Boucaros avait lestement fait sa toilette, qui était fort simple; il prend son chapeau et va sortir de l'atelier, lorsqu'on en ouvre la porte, et un monsieur conduisant une dame entre chez Tamboureau.
Dans le petit-maitre sur le retour, qui vient d'arriver, Boucaros a reconnu le monsieur qui, la veille sur le boulevard, a causé quelque temps avec Albert Monbreilly et que celui-ci a nommé M. Valdener. '"A -
La dame qui accompagne ce monsieur doit avoir vingt-sept à vingt-huit ans ; elle est fort jolie, et ses grands yeux noirs ont une expression que l'on admire d'abord, mais qui ne tarde pas à vous fatiguer ; cette dame ayant pour habitude de ne jamais baisser les yeux devant qui que ce soit et paraissant prendre plaisir à fixer les autres jusqu'à ce qu'on s'incline devant son regard.
La toilette de celte dame est extrcmeroeràl élégante, aussi fait-elle une légère grimace en| mettant le pied dans Tatelier, mais déjà Tarnbourcau s'est levé et il a couru au devant è monde qui lui arrive en s'écriant :
— Ah! c'est M. Valdener... comme c'est aima^ ble! . .. mon Dieu! je vous demande bien pardon.. c'est un peu en désordre ici... je me suis M un peu tard... asseyez-vous donc, madame,]^ vous en prie... Burîdan, un fauteuil à inadame..i
Pendant que le peintre et son élève se doni nent beaucoup de mal pour trouver un fauteuil présentable, Boucaros gagne la porte en murmurant :
— Encore des pratiques ! bravo! ça va bien! surtout si elles se conduisaient toutes comme ce pet/*îSrodichon ; ô amour de modèle ! Je te bénis»
Et il s'éclipse en tapant sur son gousset.