‹ La mare d'Auteuil (volume 2)Chapitre 26 sur 28 · COLÈRE DE CORALIE · texte numérisé non relu

COLÈRE DE CORALIE

Âugusta est arrivée chez elle sans trop savoir comment elle a fait sa route; elle était si préoccupée et elle marchait si vite que le chemin ne lui a pas paru long.

Cependant, quoiqu'elle eût défendu à Achille de la suivre, elle ne pensait pas qu'il aurait tenu compte de cette défense, et lorsqu'elle est devant sa porte, elle tourne la tète et regarde derrière elle... mais elle ne voit personne, absolument personne.

Un profond soupir s'échappe de sa poitrine, ce qui nous prouve que quand une femme vous dit : «( Je vous défends de me suivre ! >» cela veut dire : « J'aurai très-mauvaise opinion de yous si vous ne me suivez pas. »

Le portier arrête Augusta pour lui dire que mademoiselle Coralie est venue s'informer si elle était rentrée, qu'elle paraissait fort en colère, qu'elle avait annoncé qu'elle reviendrait le lendemain matin.

« Voilà Coralie qui croit maintenant que je lui ai enlevé son amoureux... que je me suis fait reconduire par ce monsieur pour qu'il me fasse la cour!... se dit Augusta en montant se coucher. Tout cela n'est pas vrai, cependant !... mais le monde aime tant à penser le mal. . . Quand jft 4irai à Coralie ce qui s'est passé , eUe ne voudra pias me croire... Comment donc faire?... M. AchiHe n'est pas, je pense, capable de dire ce qui n'est pas... Mais le croira-t-elle... lui , qu'elle sajt si habitué à mentir ?

i^ Ah ! j'ai eu tort d'accompagner Coralie et d'aller au Château des Fleurs... J'ai eu tort doublemei^t , car jp savais qu'il y serait, ce M. AchiUe*.. Jfe 4eyais éviter de me retrâiuvc? ^vec ce jeune homme qui m'a déjà donné un rendez-vous...

qui m'a parié d*amour... et bien loin de \k ! c'est parce que je savais qu'il viendrait à ce jardin qUe j'y suis allée...

«cQh ! j'ai mal fait... je mérite ce qui m'arrive... je ne puis m'en prendre qu'à moi... »

Et avant de se coucher Augusta va se mettre k genoux devant le portrait de sa mère qu'elle regarde avec amour, en lui disant :

— Pardonne-moi , ma chère maman « j'ai eu tort de céder au désir de me retrouver avec «se M. Achille... qui veut me séduire... me tromper... Ah! je resterai sage... comme si tu vivais encore...

tt Tu aurais rougi de ta fille si elle s'était mal conduite... Je ne veux pas t'affliger^ là oÛ tu es maintenant. Mais donne-moi de la forée... j^our que je chasse de mon âme l'image de ce jeui^ homme, qui malgré moi y revenait sans cesse... Je n'ai que ton souvenir pour appui... Car mon père m'a abandonnée... comme il t'avait abandonnée, toi, si bonne, et qui jusqu'à ton dernier moment espérais qu'il reviendrait vers nous. Mon père ! ... il ne vient plus me voir. . . cela lui déplaît de me rencontrer... et moi, qui l'aime, malgré son indifférence, car une filkdoit toujours aimer son père... je suis obligée d'agir de rusë^.. de ine

cacher pour tâcher de l'apercevoir, pour guetter son passage!... Oh! tout cela est bien triste, n'est-ce pas, ma mère?... Veille donc sur (a fille... si malheureuse de t^avoir perdue! »

Le lendemain, il est & peine huit heures, lorsque Augusta entend frapper fortement à sa porte ; elle s'empresse d'aller ouvrir et Coralie entre chez elle.

La petite fleuriste a les sourcils froncés , les lèvres pincées ; elle s'efforce de paraître calme , mais il est facile de voir que cette tranquillité apparente cache un volcan qui ne demande qu'à faire irruption.

— Ah ! c'est toi , Coralie ?

— Oui, mademoiselle... Est-ce que vous ne m'attendiez pas? j'avais pourtant dit hier au soir a votre suisse que je viendrais ce matin .

Et tout en parlant, les yeux noirs de Coralie examinaient tous les coins de la chambre, comme pour s'assurer si quelqu'un n'y était pas caché.

— En effet, mon suisse y comme tu veux bien le nonuner, m'avait dit que tu devais venir, mais je ne croyais pas que tu serais si matinale.

— Je vous dérange peut-être?

Et cette fois Coralie se penche pour regarder dans la ruelle du lit.

— Pourquoi me dérangerais-tu? est-ce que tu m'empêcheras de faire mon déjeuner ? Mais qu'est-ce que tu regardes dans mon lit... et jusque dessous ?

— Je regarde si M. Achille n'est pas par la ! ^ Ah ! Coralie !

— Oh ! ne faites pas vos mines , vos grands airs , vos mensonges , tout cela ne me trompera plus; je vous connais maintenant, mademoiselle Augusta, et je suis venue pour vous dire tout ce que je pense de votre conduite.

— Tu méconnais!... Eh bien, alors...

— D'abord, mademoiselle, je vous défends de me tutoyer ; on ne tutoie que ses amies ; et je ne suis plus la vôtre, je ne suis plus celle d'une perfide, d'une traîtresse, d'une fausse.

— Ah! Coralie, que c'est mal de me donner tous ces noms-lh, à moi !

— Je vous en donnerai bien d'autres ; est-ce que par hasard vous avez cru que vous m'enlèveriez mon amant à mon nez, et que je ne dirais rien?... Oh! c'est trop fort... avec votre air de sainte nitouche , vous menez les choses lestement.

— Mais encore une fois, Coralie, écoutez-moi.

— Je ne veux pas que vous m'appeliez Coralie

tout court , vous pouvez bien dire Tnadenloiselle... Je la suis autant que vous... et peut-être plus que vous! Oh ! c'est affreux; si je vous avais trouvée hier au soir avec lui, je crois que je vous aurais arraché les cheveux; vous êtes bien heu> reuse que je me sois raisonnée , mais an moins je vous dirai tout ce que je pense, cela me soulagera ; encore^ si je vous avais caché ma liaison avec M. Achille! . . . mais vous saviez qu'il était mon amant.

— Votre amant!

— Oui 9 sans doute... faites donc un air étonné.

— Vous me disiez qu'il vous faisait la cour, voilà tout.

— Oh! que c'est joli!... et quand vous Tavcz Mssé éhez moi l'autre soir^ vous n'avez pias deviné ce qui allait se passer ?

— Non, mademoiselle^ car, si j>e l'avais deviné, je vous jure bien que je ne serais pas allée avec vous au Château des Fleurs.

— Mais, voyez donc ! je crois que c'est mademoiselle qui va me faire des reproches. Je ne m'étonne plus, si on m'a dit si souvent qu'on vous avait rencontrée près de la mare d'Auteuil; il parait que ce ne sont pas des mensonges, et

que c'est le lieu habituel de vos rendez-vous !

— Coralie! c'est mal ce que vous me dites li.

— Oh ! ce que vous avez fait hier, c'est bien plus mal, car moi, mademoiselle, j'ai pris quelqu'un qui était libre, je n'ai pas fait comme vous, qui prenez l'amant de votre amie.

— Vous vous trompez, mademoiseRe, vous êtes dans l'erreur, je n'ai jamais cherché à vous enlever l'amour de ce monsieur.

— Faut-il être effrontée ! c'est quil n'est pas permis de se moquer des gens , comntie on s'est moque de moi hier... D'abord, ce scélérat d'Achille me lâche son Danois millionnaire pour que je m'en aille polker, très-bien. Voilà ce monsieur, qui a l'air béte comme pkrsieurs pots, qui, tout en polkant, se met à me parler de mes six oncles, de mon air distingué , de ma famille ; fouvrffis des oreilles, je me disais : < lï n'est pais possiMe, la musique me fait entendre de traters. » Tout à coup nous entendons un pétard , une détonation, tout le monde dit :

« — C'est le feu !

<( On court, mon Danois m'entraine avec la foule. Quand nous sommes huches sur des chaises, rien ne part ; on se met à dire :

«( — Ce n'était pas le feu.

<( C'était une fausse alerte. Je m'écrie :

n — Retournons près de notre société.

c[ Nous retournons à la place où je vous avais laissée... bonsoir, plus personne. On retire un pétard; cette fois c'était bien le feu, je dis au Danois :

M - Allons le voir, ensuite nous retrouverons bien Achille, il sait que nous sommes ici, certain nement lui et mon amie ne s'en iront pas sans nous.

«c Nous retournons au feu , j'ai beaucoup de peine à avoir une chaise. Le Danois m'avait placée justement derrière une énorme femme, dont le postérieur masquait tout le feu d'artifice. J'avais peu d'agrément , et au bouquet , cette dame , à force de gigotter, défonce sa chaise et se trouve au milieu comme ces petits enfants qui ne savent pfts encore se tenir et que l'on met là-dedaos pour qu'ils ne tombent pas.

u Le Danois voulait absolument la retirer de là, je lui dis :

a — Laissez donc cette dame jouer à la petite fille, allons rejoindre notre monde.

(c Nous allons à la danse, nous ne vous trouvons pas, nous attendons, personne. Pendant ce tempslà le monde filait, bientôt il ne reste plus que nous et cet imbécile de Gotonnet , que je voyais

se glisser derrière les arbres, et me regarder en dessous ; n'y tenant plus, je me décide à aller à lui, je l'aborde en lui disant :

« — Savez-vous où est Augusta ?

« Il devient tremblant comme un lièvre et me répond enfin :

« — Il y a longtemps qu'elle est partie...

« — Elle est partie !...

« — Oui, avant le feu, avec M. Achille Rocheville, ils se sont eu allés tous les deux en courant... Je les ai vus passer la grille et descendre vers la route.

«t Vous concevez qu'il n'y avait plus à en douter.

K Je reprends le bras du Danois qui restait là comme un jobard en murmurant :

« — Et mon pistolet! il a emporté mon pistolet ! Je n'ai plus mon pistolet... ^

(( — Mon Dieu ! monsieur, lui dis-je, je pense que vous n'aviez pas l'intention de vous servir ce soir de votre pistolet ; venez, allons-nous-en , il n'y a plus personne ici... Je suis pressée d'être chez moi.

>( Nous partonsje laisse là Gotonnet qui avait l'air d'un saule pleureur. Ce monsieur millionnaire m'enmenait et me faisait trotter sans me proposer une voilure.

« Je troavai cela par trop Danois , et je lai dis :

(( — Monsieur , j'ai mal aux pieds, et je ne me soucie pas de faire près d'une lieue à patte , car je demeuré dans la même maison que M. Achille, rue des Martyrs, et ce n'est pas ici k côté.

« Le Danois se décide alors i me faire monter dans un milord , et il s'y place k côté de moi en murmurant :

u "^ Je n'ai pas mon pistolet :

a J'avoue que j'en étais bien aise, car ce jeune homme a l'air si braque qu'il me faisait peur. Nous sommes arrivés ici, mais vous n'étiez pas rentrée, il parait qu'on vous avait emmenée souper. »

— Ah! mademoiselle!

«:7- Je vous conseille de prendre un air; il n'était pas rentré non plus, lui, ce montre. J'ai congédié le Danois qui ne parlait que de son pistolet et m'eùnuyait beaucoup, j'ai écouté... guetté... je n'ai pas entendu rentrer M. Achille. C'était bien clair, il a couché avec vous !

Augusta fait un mouvement vers le portrait de sa mère comme si elle voulait la supplier d'attester son innocence , mais presque aussitôt elle retombe sur sa chaise en versairt un torrent

-^ iU —

de tanoes e\ sans avair la foveeéefrmoaeeT un moi.

Coralie s'arrête, la vue de la douleur qu'elle vient de causer à celle qui fut son amie senAle mettre fin à sa colère.

Elle vei^ quelques instants sans parier; au bout d\iB moment elle reprend d'un ton plus cahne.

— Je sais bien que tout ce que je pourrai dire maintenant n^ fera rien, et que les bommes ne valent pas la peine qiie l'on se tourmente pour eux ; maïs, je le répète, de yo^e part eela m'a été sensible, carnousavionsété amies... Vousm'auriez dît franchement : « Je Faime aussi ce M. Achille, il m'a dMinédans l'œil, c'est phis ibri que moi; » alors je ne v<ous aurais pas engagée à venir av«c moi au Château des Fleurs, et s'il m'avait un jour quittée pour vous, j'en aurais été moins surprise; mais, le lendemain de notre liaison... le knden^i^n même me l'enlever, ne pas me le laissa m moins une semaine l Ah! voilà ce que je ne p^js pas excusar.

« Au reste, il est probable que vous ne le cap* tiverez pas longtemps non plus, vous, oe beau mç^ieur!... Au train dont il y va... c'est comme un chemin de fer avec lui!... Qu«Ue locomotive...

« Adieu, mademoiselle Auguste, je vous ai dit tout ce que j*ayais à vous dire; i présent, je m'en vais. >»

Auguste pleurait toujours.

Cependant, lorsqu'elle voit Goralie prête à sortir, elle se lève vivement en s'écriant :

— Goralie, je suis innocente.. • M. Achille n'est point mon amant, il m'a trompée pour m'emmener, mais je vous assure que je ne l'ai point écouté, et si vous vouliez m'entendre...

— A d'autres, mademoiselle, ce n'est pas à moi qu'il faut dire de ces choses-là...

» D'ailleurs , je me rappelle maintenant mille choses qui auraient dû m'ouvrir les yeux et me faire voir que vous étiez amoureuse de ce monsieur; ne vous donnez pas la peine de me faire dç§ histoires ! Je puis être votre victime, mais je ne serai pas votre dupe. Adieu. »

En disant cela, Goralie sort de l'appartement dont elle referme avec violence la porte après elle.

Augusta retombe sur sa chaise et tourne ses yeux pleins de larmes vers le portrait de sa mère en murmurant :

— Toi, au moins, tu sais que je suis innocente.

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