‹ La maréchale d'Aubemer nouvelle du 18. siècleChapitre 1 sur 17 · LES PLAISIRS D’UNE MAITRESSE DE MAISON · texte numérisé non relu

LES PLAISIRS D’UNE MAITRESSE DE MAISON

a Mon Dieu, comme ce bruit m’importune! » dit la maréchale d’Aubemer en se levant du fauteuil où elle lisait, assez nonchalamment, le dernier discours prononcé à l’Académie ; et le posant sur une étagère de Boule ornée de bronze doré, déjà chargée à ses diverses tablettes d’un livre d’histoire, d’un roman nouveau, de plusieurs

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brochures, d’un ouvrage à l’aiguille et d’un volumineux tricot : « Qui fait donc tout ce tapage? demanda-t-elle h un de ses gens qui répondait à sa sonnette; voilà une heure que j’en suis assourdie.

— Ce sont les tapissiers qui enlèvent les tapis du grand salon, madame la maréchale, et décrochent les portes qui ouvrent dans la galerie.

— Auront-ils bientôt fini?

— Je ne pense pas, madame la maréchale, ils ne font que commencer. »

La maréchale se rassit dans son fauteuil d’un air de mélancolique résignation.

« Quelle fantaisie absurde 'a moi de donner des bals ! et pour qui? et pourquoi?...

Ah ! ce sera bien le dernier, j’en réponds. » Elle reprit sa lecture, puis la quitta :

«Allons voir, pourtant, sc dit-elle, ce que font ces ouvriers, éviter quelque bêtise,.. Puisque enfin je donne ce sot bal, il le faut convenablement arrangé. »

Les tapissiers ne faisaient aucune bêtise ; ils démeublaient les appartements, accrochaient les lustres de relais, plaçaient des gradins pour l’orchestre, pour les fleurs, dressaient les tables des buffets et du souper.

Tout se préparait selon l’habitude des fêtes données fréquemment par la maréchale depuis nombre d’années : il n’y avait rien à reprendre; elle revint nonchalamment au salon qu’elle habitait le matin ; il n’était point soumis aux dérangements imposés h ses voisins plus magnifiques et moins confortables. — Assise sur une pe-

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tite chaise devant le feu, les coudes sur ses genoux, la tête dans ses mains, madame d’Aubemer se prit à réfléchir profondément. Le résultat de ses méditations fut de faire appeler son maître-d’hôtel et de lui donner de nombreuses instructions sur la façon dê distribuer les rafraîchissements.

Au dernier bal, elle avait un peu d’encombrement : elle pensait y remédier en installant un second buffet à l’extrémité des appartements. M. David y trouvait des impossibilités : comment le service y arriverait-il? cela ne s’était jamais fait... La maréchale, assez impatientée de ces objections pour négliger de prendre son inantelet, le conduisit vivement dans les salons et lui prouva qu’en se servant d’un escalier de dégagement rien ne serait plus

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facile. M. David fut forcé d’en convenir; mais il faudrait que madame la maréchale en prévînt elle-même mademoiselle Julie, qui ne permettait à personne de passer par cet escalier. Il conduisait chez elle, et elle n’entendait pas qu’on le salit. La maréchale ouvrit une porte qui donnait dessus, le vit très-bien ciré et couvert d’un tapis, haussa imperceptiblement les épaules et dit :

« Cela ne fait rien, David, je veux un buffet là, et servi par cet escalier.

— Ce sera fait, madame la maréchale. »

Et M. David s’éloigna en se répétant à lui-même que les fantaisies de madame devenaient de jour en jour plus étranges.

Madame d’Auhemer avait été saisie du froid en traversant ces grandes pièces dont

on avait ouvert les fenêtres pour éviter la poussière, elle se sentit beaucoup de malaise. S’enveloppant dans son mantelet et rapprochant son fauteuil du feu, elle reprit sa lecture qu’un plateau couvert de lettres vint interrompre : « Encore! » s’écria-telle, en jetant un regard de détresse sur sa table à écrire, déjà encombrée de billets.

Tous, dans des termes plus ou moins familiers, plus ou moins exigeants, demandaient, au nom de sentiments éminemment touchants, des invitations au bal pour des danseurs charmants qu’il fallait encourager au goût de la bonne compagnie; des demoiselles naïves à leur premier début; des jeunes femmes accomplies, dont l’éclat parerait la fête; voire même pour de vieux parents n’allant plus dans le monde, mais

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ayant pourtant un vif désir de voir encore une fois ce qu’il présentait de plus brillant, etc., etc. Les nouveaux billets étaient de la même nature; on attendait les réponses. La maréchale en donna quelques-unes de favorables pour s’éviter l’ennui d’écrire, non sans penser combien cela lui ferait de tracasseries vis-à-vis de personnes précédemment refusées. Puisant de la résolution dans son humeur, elle dit en réponse à d’autres :

« Je suis sortie, et si on revient, je ne serai pas rentrée; faites fermer ma porte,»

et elle reprit le malencontreux discours qu’elle avait commencé avec intérêt, mais qui souffrait de ces contrariétés multipliées; elle voulait pourtant en pouvoir parler à l’auteur, et tournait négligemment les

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pages, afin de tomber sur quelque phrase a effet dont elle pût se servir vis-h-vis de lui, lorsque la duchesse de Montford fut annoncée.

« Chère amie, je sais que votre porto est défendue, je sais que vous ne donnez plus de billets pour votre bal de demain; en conséquence, j’entre, et je viens en prendre deux, » dit-elle en s’avançant vers la table où il y en avait une pile; et, s’emparant de deux : « Vous allez me demander pour qui?... je n’en sais rien. » La maréchale sourit.

« J’aime mieux cela, j’en aurai la conscience plus h l’aise vis-h-vis de ceux h qui j’ai dit, très-véridiquement, l’impossibilité d’en donner. Expliquez-moi seulement pourquoi vous tenez, jusqu’aux voies de fait in-

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clusivement, à réussir pour des inconnus?

— En vérité, je n’y tiens pas du tout,

mais je n’ai pu faire autrement. Henri

d’Eslouteville m’a ordonné d’emporter ces billets, et ce qu’il veut s’accomplit toujours, je ne sais comment. » Une légère nuance d’amicale ironie glissa sur le visage de la maréchale.

Le comte Henri d’Estouteville était incontestablement l’homme le plus à la mode de toute la France, et, pour le moment, l’amant très-affiché de la princesse Simon de Montford, belle-fille de la duchesse.

Jusqu’à lui, les titulaires de ce poste, assez fréquemment renouvelés, n’avaient obtenu que les mépris et les sarcasmes de la duchesse; mais M. d’Estouteville mettait tant

d’adresse et de bonne manière dans sa

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conduite, qu’il régnait despotiquement a l’hôtel de Montford. Il maintenait la princesse Simon dans des procédés plus respectueux envers sa belle-inère et une attitude plus convenable vis-à-vis du monde : quant

au prince Simon, on ne pouvait deviner

s’il était instruit de la conduite de sa femme, et moins encore s’il y portait le plus mince intérêt.

« Pourquoi donc ne m’avez-vous pas envoyé cet irrésistible d’Estouteville en personne?

— Parce qu’il a dit que votre porte serait fermée, que vous seriez sortie, malade, impatientée, récalcitrante... que sais-je...

que moi seule je réussirais à vous séduire ou h vous violenter... enfin parce qu’il a conclu que je vinsse, et me voilà... 11 a eu

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raison, puisque j’emporte les deux billets.

— Vous savez à qui ils sont destinés?

— Non, mais très-certainement à gens fort convenables.

— Si vous étouffez tous à ce maudit bal,

ce ne sera pas de ma faute, souvenez-vousen! Malgré toute cette maussaderie dont M. d’Estouteville a sûrement fait un récit’ fort divertissant, j’ai eu la main forcée de tous côtés.

— Ah ! vous voilà grognon ! fi ! cela est laid et ne vous sied nullement; vous ne savez comment vous y prendre. Soyez tranquille, ma chère, votre bal sera charmant, et les compliments du lendemain vous feront oublier les tracasseries de la veille ; je vous ai toujours vue comme cela.

— C’est un peu vrai, reprit la rnaré-

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chale à demi-voix; mais, ajouta-t-elle plus haut, chaque fois l’ennui de la veille est plus grand, la fatigue du jour plus pénible, et le succès du lendemain plus indifférent ; aussi c’est bien le dernier bal que je donnerai de ma vie.

— Allons donc ! c’est encore là un propos de la veille. Vos bals sont les plus charmants de Paris ; toute la jeunesse vous en demandera, et vous ne la refuserez pas. »

La maréchale secoua la tête d’un air mélancolique. Le bruit des marteaux s’étant rapproché en cet instant, elle s’écria vivement :

« Entendez-vous cet affreux vacarme?

c’est une part des plaisirs de la fête ! ! ! »

Madame de Montford se prit à rire.

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<s Ma chère maréchale, vous avez le spleen ; vous n’ètes pas assez enfant gâté pour vous laisser agacer à ce point de quelques invitations forcées et de quelques coups de marteau obligés dans votre état naturel : voyons, calmez-vous. Que lisiezvous là? le discours de M. ***; ah 1 ce n’est que justice, car il est votre ouvrage.

— Quoi, le discours?

— Non, l’académicien.

— Comment pouvez-vous répéter une semblable sottise, et vous, qui êtes mon amie, me prêter un pareil ridicule?

— Moi, qui suis votre amie, je ne vous veux point si facile à irriter. Où serait le grand mal que l’intérêt d’une personne aussi distinguéé que vous tournât à profit ' aux gens pour qui elle en professe un très-

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vif? Vous n’êtes vraiment pas raisonnable aujourd’hui; je ne puis vous passer cette façon amère d’envisager une existence aussi douce que la vôtre, aussi libre...

— Ah! oui, très-libre assurément.

— Aussi brillante, aussi enviée, aussi...

Eh bien, qu’avez- vous? vous allez vous impatienter?... n’avez-vous pas, de l’aveu de tout le monde, la maison la plus agréable de Paris, la seule où l’on cause?

— J’ai, en effet, le droit d’écouter la personne la plus ennuyeuse du cercle, tandis que des gens d’esprit s’entretiennent h quelques pas de moi ; c’est le bénéfice acquis d’une habile maîtresse de maison.

— Alors sortez, et allez porter chez les autres une distinction qui est partout recherchée.

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— Je suis trop vieille, les années me pèsent.

— Mais je suis votre aînée, et je porte les miennes fort légèrement.

— Ah! vous,, c’est différent, vous avez de l’ambition pour votre mari, des devoirs de cour, des enfants...

— Une belle-fille, n’est-ce pas?

— Mais cela même porte avec soi une sorte d’intérêt... moi, je n’ai h m’occuper que de moi-même ; et cet égoïsme forcé, que vous qualifiez de liberté, m’est insupportable; il nie fait prendre à dégoût cette maréchale d’Aubemer à laquelle je dois exclusivement penser.

— A cela, ma pauvre amie, je n’ai rien à objecter; vous êtes, en effet, fort isolée;

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mais ne pourriez-vous pas vous entourer un peu davantage?

— On ne se donne pas à volonté des intérêts factices : j’ai essayé, rien ne m’a réussi. Je m’étais attachée à ce pauvre chevalier d’Aubemer, je faisais des romans sur lui, je voulais l’adopter, le marier, et vous savez comment le loyal garçon a péri...Ç’a été ma dernière illusion... et ma dernière espérance!...

— Mais vous avez madame votre sœur, veuve comme vous : pourquoi ne vous en rapprocheriez-vous pas?

— Depuis vingt-cinq ans, Caroline est enfermée dans ses montagnes. Nous n’aurions pas une idée en commun, nous nous serions mutuellement insupportables ; et puis, elle adore sa fille.

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— Allons! voilà qu’après m’avoir envié nies enfants, vous querellez votre sœur d’aimer les siens 1 Mais cette nièce elle— meme?... il m’est revenu qu’elle était bien.

— Oh! faites-m’en grâce!... une péronnelle qui a refusé le pauvre chevalier d’Aubemer pour épouser son cousin, ce beau fils que vous avez vu, je crois, chez mol l’année dernière. Il ne m’a pas fallu plus d’une demi-heure pour le prendre à guignon.

— Décidément, vous êtes mal montée ; j’en reviens à mon premier dire, ma trèschère, vous avez le spleen : j’espère dans vos habitués du soir pour vous distraire et le dissiper.

— Mes habitués du soir! est-ce que je puis rester chez moi dans un pareil

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boulvari?... et je n’ose aller nulle part dans la crainte de rencontrer des gens qui me feront la grimace, ou me demanderont des invitations pour demain.

— Venez dans ma loge à la Comédie- Italienne : ces jeunes dames ont une partie entre elles, j’y serai seule et nous nous barricaderons. »

Cette fin de dialogue se tenait près de la porte par où la duchesse allait sortir; elle s’ouvrit, et un domestique présenta un plateau portant une seule lettre : la maréchale recula.

a Je n’y suis pas, je n’en veux pas !

— C’est par la poste, madame la maréchale. ,

— En vérité, dit madame de Montford en riant, vous avez la lettrophobie, chère

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amie. Décidément, venez-vous aux Italiens?

— Qu’y donne-t-on ? »

Tandis que ces dames discouraient sur l’emploi de leur soirée, madame d’ Aubemer, avec cette oisive curiosité qui porte h étudier comme une énigme, les lettres qu’à l’instant on doit ouvrir, inspectait le timbre de celle qu’elle tenait à la main. D’un mouvement rapide elle se rapprocha de la fenêtre en la décachetant, et jeta vivement un regard sur les premières lignes.

« C’est l’écriture de ma sœur, dit-elle, je ne l’avais pas reconnue sur l’adresse, et le timbre d’Uzerche m’avait alarmée... Tenez, madame de Montford, écoutez cette première phrase et jugez si j’ai raison en affirmant qu’il n’y a plus rien de commun entre ma sœur et moi... Je connais trop le

20 LA MARÉCHALE D’AUBEMER cœur de ma chère Emilie, pour penser que le monde ait pu réussir à le gâter ou même à l'altérer... Le monde qui gâte le cœur ! y a-t-il une idée plus provinciale?... quoi de commun entre le monde et le cœur?... En vérité, ce* pauvre monde, calomnié par le vulgaire, n’a d’autre tort que d’être profondément ennuyeux.

— En cela, je suis entièrement de votre avis, et pour ne pas recommencer a vous gronder, je me sauve et vous espère ce soir au spectacle.

— Je ne sais.

— Bah ! venez.

— Nous verrons. »

Madame d’Aubemer retourna vers la fenêtre pour achever la lecture de la lettre ; mais le jour était tombé, elle la posa sur la

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cheminée, s’assit sur sa petite chaise devant le feu et se mit à tisonner. « Cette pauvre Caroline ! se dit-elle mentalement h la suite d’une longue et vague rêverie, c’est certainement ce que j’ai le mieux aimé pendant bien des années! » Les souvenirs de jeunesse qui avaient produit cette réflexion l’amenant au désir de lire ce que sa sœur lui mandait, elle sonna et demanda des lumières. Tandis qu’on les apprêtait, M. David vint prévenir que les ouvriers avaient fini ; y avait-il d’autres ordres à leur donner?

« Les fenêtres sont-elles fermées, David?

— Oui, madame la maréchale.

— Mon mantelet, le capuchon sur ma tête ; là, c’est bien. »

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Ses précautions prises, à cette fois, madame d’Aubemer inspecta soigneusement tous les arrangements commandés, s’assura que les buffets étaient préparés où elle les avait indiqués, donna minutieusement des ordres pour le service du lendemain, revint à son fauteuil retrouver un bon feu avec un sensible plaisir, et la lettre avec bien moins d’attendrissement qu’elle n’en éprouvait au moment où M. David en avait arrêté la lecture.

« Je connais trop le cœur de ma chère » Emilie pour penser que le monde ait pu » le gâter ou même l’altérer, c’est donc » avec une entière confiance que j’y viens » faire appel. — Ma fille se rend à Paris » avec son mari ; je vous la recommande, » ma sœur, non pas pour la mener à l’Opéra

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» et la faire prier au bal, mais pour veiller » maternellement sur elle ; vous voyez à » quel degré je compte sur votre bonté et » sur celte tendre amitié qui a trop long- )> temps régné entre nous pour se "pouvoir » jamais effacer. — Je vous confie non-seu- » lement ce que j’ai de plus cher, mais ce » qu’il y a de plus sacré, une jeune femme » qui n’a pas connu de chagrin et ne sait » pas qu’il en peut arriver. — Chère sœur, » aimez-la, protégez-la dans un monde où » elle va être si étrangère et peut-être si » étrange; j’ai besoin de m’appuyer sur » l’espérance de votre sollicitude pour pren- » dre un peu de courage à voir partir mon » enfant. — Bonjour, chère Ëmilie, Caro- » line vous presse tendrement sur un coeur » dont il vous est donné de soulager l’in-

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» quiétude et l’amertume en acceptant sa » demande. »

« Encore un ennui ! pensa la maréchale ; cela m’ira bien de promener une petite provinciale, tout occupée de m’employer a lui procurer des permissions pour voir tout ce qu’on ne montre pas, et des places pour tous les spectacles où l’on n’en trouve plus !... Heureuse encore si j’en suis quitte pour cela! elle va peut-être s’installer à mon coude, m’appelant ù tout propos :

a tante Emilie » ou « madame la maréchale » selon qu’elle est la Grâce ou la Muse d’Uzerche, selon qu’elle vise au naïf ou au sublime!... Parfaitement heureuse!!... je lui fais mon compliment de trouver le bonheur à être la femme du comte Lionel de Saveuse... cela me donne sa mesure...

Après tout, elle ne connaît pas autre chose, et ilyades gens qui le trouvent très-beau...

A propos, il n’y a rien dans la lettre sur la figure de la petite... non rien... elle est sûrement tout au moins laide... peut-être affreuse... pas affreuse, sa mère aurait dit quelques mots pour en affaiblir l’impression... une figure très-ordinaire. — Caroline a pourtant raison, c’est quelque chose de sacré, le bonheur d’un jeune cœur ! mais comment veut-elle que je le lui garantisse?

Hélas ! le bonheur n’est-il pas fondé sur des illusions, et qui les a jamais conservées?... Allons, je ferai de mon mieux... Mais voilà un lourd fardeau me tombant sur les bras...

je voudrais n’y plus penser... à chaque jour suflit sa peine. » Et madame d’Aubemer reprit résolument, la lecture si souvent in-

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terrompue, tournant les pages sans leur prêter la moindre attention.

« Je ne ferai ma toilette qu’après dîner, »

dit-elle à mademoiselle Julie qui se présenta à la porte pour annoncer que l’heure en était dépassée. Elle ne se mit point à table, se fît apporter un bouillon dont elle avala quelques cuillerées, et se renfonça dans son fauteuil . Sa vue fatiguée ne lui permettait pas de lire longuement à la lumière, elle eut recours au tricot qui stationnait sur sa table et se plongea de plus en plus dans les idées tristes ; avant neuf heures elle passa dans sa chambre et sonna ses femmes :

« Je ne sortirai pas ; je vais profiler de ce que ma porte est fermée pour me coucher; j’ai mal 'a la tête et décidément mal à la gorge. *

— Cela n’est pas étonnant à la façon dont madame met la maison sens dessus dessous, » répondit mademoiselle Julie d’un ton colère.

Madame d’Aubemer comprit que David n’avait pas gardé le secret sur l’escalier.

La révélation étant faite, elle trouva inutile d’y revenir et garda le silence, que mademoiselle Julie imita d’un air rogue. L’ordre fut donné de taire l’indisposition de la maréchale, dans la crainte que le bruit, s’en répandant, n’amenât quelque incertitude sur la soirée du lendemain parmi les élus de la mode, espèce de monde qui connaît son importance, veut être prié partout, accorde souvent sa présence, toujours sa critique, mais peut se dégoûter à la moindre difficulté, et que la maréchale, malgré

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sa haute position sociale, tenait pourtant à posséder a son bal.

Madame d’Aubcmer passa une mauvaise nuit, un violent mal de tète s’était ajouté le matin au mal à la gorge. Le même scrupule qui avait dicté le silence de la veille l’empêcha d’envoyer chercher son médecin; elle garda le lit, servie par des gens tous plus maussades les uns que les autres; enfin, à l’aide d’eau de Heurs d’oranger, d’éther, et surtout d’une forte volonté, elle se mit en état de se lever, fit une toilette simple, mais riche et noble, et vers dix heures entra dans ses salons splendidement éclairés. Elle y avait été précédée par quelques mères de fdles laides ou peu riches qui avaient voulu leur ménager de bonnes places, bien assurées que les danseurs ne

viendraient pas les rechercher dans la foule. — La maréchale jeta un coup d’œil savant autour de ses appartements, et, voyant qu’il n’y avait rien à reprendre, sembla s’occuper exclusivement d’une compagnie dont elle ne se souciait guère, et point du tout du matériel dont elle se souciait fort.

Bientôt les véritables élégants arrivèrent et la fête s’anima. — Après avoir dit très-sin-, cèrement à la duchesse de Montford qui se retirait vers minuit : « Vous êtes bien heureuse de vous en aller, je voudrais pouvoir en faire autant, » la maréchale n’épargna aucun soin pour prolonger son bal. — Le bruit, habilement répandu, d’un déjeuner à la polonaise devant être servi à six heures, retint beaucoup de monde ; toute nouveauté séduit à Paris; on voulait pouvoir raconter

le lendemain le déjeuner à la polonaise. 11 fut très-bon, très-recherché, comme l’avait été le souper. Tout avait pleinement réussi, madame d’Aubemer eut entière satisfaction .

A huit heures du matin elle rentrait dans sa chambre exténuée de fatigue ; ses femmes la déshabillèrent presque sans connaissance. Il n’y avait plus d’obstacle h

faire appeler son médecin. Il lui trouva une forte fièvre ; le* soir, elle était dangereusement malade.

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