CHAPITRE RÉTROSPECTIF
II est sans doute fastidieux de retourner en arrière, mais il faut à l’écrivain et au lecteur le courage de supporter l’ennui de quelques pages rétrospectives, afin d’expliquer et de comprendre le passé, déjà un peu long pour une héroïne de roman, de madame d’Aubemer; car nous né voulons prendre personne par surprise, et nous l’avouons, au risque défaire rejeter ces feuilles
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avec dédain, la maréchale est l’objet de nos prédilections.
Son père, le baron d’ÉIancourt, veuf et retiré du service, habitait une terre éloignée de la capitale ; il crut faire un acte de haute sagesse en nommant un homme d’affaires, dont l’intégrité ne lui était pas douteuse, tuteur de ses deux filles. En chargeant M. Duparc de gouverner leur fortune et de disposer de leur sort, il avait stipulé qu’elles demeureraient au couvent jusqu’au jour de leur mariage. Mesdemoiselles d’Élancourt étaient orphelines depuis cinq ans et l’aînée atteignait sa dix-neuvième année, lorsque M. Duparc lui présenta M. Dermonville comme aspirant h sa main. L’ennui du couvent ne lui permit pas d’hésiter, et elle accepta avec satisfaction l’offre de son tu-
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teur. Peu de semaines après elle épousa M. Dermonville, au grand mécontentement de sa famille, qui n’avait pas été consultée. Le public en général blâma ce mariage ; on trouvait que mademoiselle d’Ëlancourt, fille de qualité, alliée aux premières maisons de France, possédant trente mille livres de rente et une beauté fort remarquable, ne devait pas épouser un homme de quarante-cinq ans dont la seule distinction se bornait à une très-grande fortune ; on aurait pu ajouter beaucoup de bon sens et un heureux caractère, mais ce sont de ces avantages dont on tient peu état dans le monde, et le bruit courait que M. Duparc avait vendu la jeune et charmante Émilie d’Elancourt à beaux deniers comptants. — M. Dermonville entoura sa femme d’un
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grand luxe, établit sa maison sur un pied très-élégant, et elle devint l’arbitre de la mode, sorte d’importance qui absorbe au début de la vie et ne laisse pas aux regrets le temps de se former. Émilie paraissait donc très-satisfaite dans les liens d’une union disproportionnée pour l’âge et la naissance.
Sa sœur Caroline, retenue au couvent
par la volonté expresse du baron d’Ëlaa-
court, passait néanmoins la plus grande partie de ses journées chez madame Dermonville. Elle y fut remarquée par le comte . Gustave de Saveuse, dont bientôt elle partagea le sentiment; Émilie s’en porta protectrice et se chargea de parler h M. Duparc; après quelques légères représentations il accorda un consentement très-
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bénévole, à condition que le mariage se ferait sans aucun retard, voulant éviter, disait-il, les commentaires malveillants des parents de mesdemoiselles d’Elancourt ; les jeunes gens ne demandaient pas mieux, et le marquis de Saveuse eut à peine le temps d’arriver de son château du Limousin, sa résidence habituelle, pour assister à la bénédiction du mariage de son fils.
M. Duparc disait; à la sortie de la cérémonie, avec une expression d’amertume :
a On ne m’accusera pas, au moins, j’espère, d’avoir sacrifié et vendu celle-ci ; M. de Saveuse est jeune et beau garçon, les nouveaux époux pourront s’entretenir ensemble des faits et gestes de leurs ancêtres aux croisades, et, Dieu soit loué 1 le mari ne possède pas un patard. »
Deux années de bonheur s’écoulèrent comme un songe. Les jeunes Saveuse partageaient leur temps entre le château de Saveuse, Magnanville, la magnifique habitation des Dermonville, et Paris, où ils avaient leur établissement personnel ; la naissance d’un enfant venait de compléter leur joie, et madame Dermonville, à qui le ciel n’en avait pas accordé, éprouvait des sentiments presque maternels pour le fils de sa sœur chérie, lorsque ce tuteur si susceptible aux injustices des propos du monde disparut, emportant la plus grande partie de la fortune de ses pupilles, et ayant tellement engagé et dilapidé le reste, qu’elle se trouvait à peu près réduite a néant.
Avec l’intelligence d’un fripon, il avait habilement choisi les maris de mesdemoi-
selles d’Elancourt tels qu’il les lui fallait pour ne point regarder de près dans leurs affaires. Des soupçons, survenus enfin a M. Dermonville, amenèrent une question qui hâta la catastrophe.
Les deux sœurs n’eurent point à en souffrir dans leur bonheur intérieur; M. Dermonville était trop riche et les Saveuse trop généreux; il fallut seulement renoncer à l’établissement de Paris ; le marquis écrivit qu’il aurait bien de la peine à s’affliger de cet événement s’il lui assurait plus longuement à Saveuse la présence de ses enfants ; de son côté madame Dermonville s’empressa de faire arranger dans sa maison un appartement pour le comte et la comtesse Gustave, et témoigna sa joie d’une réunion en- ..
core plus intime ; M. Dermonville s’y prêta
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avec complaisance comme à tous les désirs de sa femme, et les Saveuse s’y installèrent à la mutuelle satisfaction des deux sœurs.
— Les maris se convenaient moins; ils n’avaient aucun rapport de goût ni de relations de société; M. Dermonville était un peu troublé de voir M. et madame de Saveuse appelés fréquemment à la cour, il craignait que madame Dermonville ne se chagrinât de n’y point aller ; cela lui donnait une nuance d’humeur, et, sous prétexte de la différence d’âge, lui faisait affecter une sorte de supériorité vis-'a-vis de son beau-frère do“nt celui-ci, naturellement quinteux et entiché de sa noblesse, était encore plus disposé à s’offenser depuis qu’il se sentait son obligé; aussi la maison de M. Dermonville lui devint-elle insupporta-
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ble ; il y dînait rarement, n’y passait guère la soirée, et ne profitait jamais des loges ni des équipages. M. Dermonville faisait des plaisanteries assez amères sur la façon dont son beau-frère se dérangeait. — Caroline en prenait une mortelle inquiétude, sans oser interroger Gustave sur le changement de ses habitudes, lorsque enfin, dans une explication entre les deux époux, il avoua son antipathie à résider sous le toit de M. Dermonville. Il avait vainement cherché à la combattre, et ne pouvait plus long-
temps la taire a Caroline.
Le printemps amenait naturellement le départ pour le Limousin ; madame Dermonville en voyait approcher le moment avec un extrême regret; elle faisait mille projets pour l’hiver suivant, recommandait
surtout qu’on ramenât le petit Gustave, enfant très-délicat, avant les premiers froids, et le couvrait des plus tendres caresses.
Caroline l’écoutait d’un sourire mélancolique et les yeux pleins de larmes; elle ne pouvait s’associer à tous ces plans de réunion dont elle savait l’illusion. Ëmilie avait remarqué les fréquentes absences de Gustave de Saveuse, elle craignait sa sœur moins heureuse dans son ménage, cette tristesse le lui confirma, et redoubla sa tendresse envers elle. — La correspondance s’établit très-active aux approches de l’automne. — Emilie sollicita le retour, des spectacles se préparaient à Magnanville pour le fêler, chaque jour de retard l’affligeait ; Caroline, de son côté, se désolait en recevant ces tendres effusions, ses réponses
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se ressentaient de la gêne qu’elle éprouvait. Les souffrances d’un commencement de grossesse servirent de prétexte à éviter le séjour de Magnanville, puis la crainte de la fatigue à ne point faire le voyage de Paris.
Fort alarmée d’un état qui exigeait de si grands ménagements, madame Dermon'ville courut, dès le printemps, en Limousin, où elle trouva sa sœur en parfaite santé. Elle en revint avec la promesse que le comte et la comtesse Gustave, et leurs enfants nés et h naître, la rejoindraient l’automne à Magnanville avant leur commun établissement à Paris. La naissance d’un second garçon vers le milieu de juillet sembla préparer la réunion ; mais Caroline arriva seule, on n’avait osé faire voyager les enfants, leur père restait auprès d’eux; madame de Sa-
veuse avait profité d’une course qu’un oncle de son mari faisait à Paris pour venir embrasser sa sœur, elle retournerait avec lui.
Madame Dermonville crut encore, cette fois, à une nécessité forcée, elle ne pouvait douter de la tendresse de Caroline; mais lorsque, pendant deux années consécutives, les prétextes se renouvelèrent, madame Dermonville dut enfin s’en étonner. La correspondance entre les deux sœurs, toujours fort tendre, devint moins active : chacune s’était fait de nouveaux intérêts, de nouvelles relations où elles n’étaient plus eh communauté d’impressions. — Une affaire importante ayant appelé Gustave de Saveuse à Paris, il ne descendit pas chez M. Dermonville, et, se bornant à une visite de cérémonie, il prit son domicile chez un de
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ses parents à Versailles. M. Dermonvilte en montra un ressentiment partagé enfin par sa femme; elle écrivit à Caroline pour se plaindre de Gustave. Celle-ci, ne pouvant consentir à lui trouver des torts, répondit très-froidement, et dès lors la scission s’établit de fait ; on écrivait encore, mais seulement aux occasions.
Madame Dermonville fut désespérée de cette rupture ; toutes ses plus tendres affections étaient fixées sur Caroline, elle avait tardé le plus longtemps possible à reconnaître ce que, très-naturellement, elle appelait son ingratitude, et en éprouva d’abord une vive irritation; puis elle se résigna a croire trouver simple de lui voir chercher le bonheur dans des liens encore plus intimes, mais elle lui ferma son cœur
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et se promit de ne plus lui laisser le droit de le déchirer; la mort du petit Gustave, le seul des enfants qu’elle connût, compléta la séparation ; madame de Saveuse perdit successivement quatre garçons ; une fille, née la dernière, survécut seule et réunit sur sa tête la tendresse passionnée des habitants du château de Saveuse.
Madame Dermonville avait atteint l’âge
de trente-cinq ans , quand la mort de M. Dermonville la laissa maîtresse de son sort et d’une immense fortune qu’il lui légua tout entière. Aussitôt que les convenances le permirent, elle épousa le duc d’Aubemer. Cette union, fondée sur l'affection, la confiance et l’estime réciproque, aurait été parfaitement heureuse, si la privation d’enfants n’y avait apporté quelque regret ,
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elle durait depuis dix ans, lorsqu’une fluxion de poitrine, gagnée en commandant une manœuvre, emporta le duc devenu maréchal d’Aubemer. — Longtemps, la maréchale fut abîmée dans ses regrets ; toutefois elle ne chercha pas de consolation auprès de sa sœur et s’attacha au jeune chevalier d’Aubemer dont nous lui avons déjà entendu parler. — Le temps ayant émoussé sa douleur, elle reprit dans la société du grand monde la place brillante qu’elle y occupait avec un si profond ennui.
Il nous faut encore un peu abuser de la patience du lecteur pour le ramener en Limousin. Un frère du vieux marquis de Saveuse avait, grâce à son nom, épousé la plus riche héritière de sa province, beaucoup moins noble que lui; leur fils suivit
46 LA MARÉCHALE D’AUBEMER le même exemple, et ces deux mésalliances donnèrent a la branche cadette les avantages de la fortune; elle n’en conservait pas moins la déférence que l’on portait alors à l’aîné de la maison et rendait de grands respects au marquis de Saveuse. La mort des quatre garçons de Caroline ayant laissé pour seule héritière du château de Saveuse une petite fille de six ans, le baron de Saveuse la demanda presque officiellement pour son fils Lionel, âgé de dix ans. Cette union devint le rêve de toute la famille; le marquis y voyait la certitude que ses tourelles seraient habitées, entretenues, relevées même, car la modicité de son revenu ne lui permettait pas de soutenir l'antique lustre de ses ancêtres, et l’immense château féodal de Saveuse tombait en débris
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dans bien des parties. Le caractère susceptible de Gustave ne s’était point démenti dans la solitude, et lui faisait d’autant plus souhaiter ce mariage, qu’il comprenait l’importance attachée par le baron a voir son fils propriétaire du berceau de la famille et retrempant son nom dans le sang resté pur de la branche aînée; personne n’apprécierait plus haut les avantages apportés par mademoiselle de Saveuse ; l’orgueil du comte Gustave en était ravi, et c’est avec ces sentiments qu’il s’éteignit dans les bras de sa femme, lui recommandant de préparer leur fille à accomplir cette union dès qu’elle aurait atteint sa dix-huitième année.
Les douces vertus de Caroline lui avaient acquis la plus tendre affection du marquis, elle lui rendait des soins tout à fait filiaux;
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la douleur de la mort de Gustave leur fut commune, et sa veuve demeura la châtelaine de Saveuse. Bien des fois elle avait désiré expliquer sa conduite à sa sœur, mais toujours des scrupules de diverse nature l’avaient retenue. Pendant la vie de M. Dermonville, elle aurait craint de l'indisposer contre un mari pour lequel Émilie n’éprouvait que des sentiments de considération ; car, dans sa prévention favorable à Gustave, elle trouvait à M. Dermonville tous les torts dont la susceptibilité de celui-ci l’accusait. La grande fortune dont madame Dermonville se trouva maîtresse à son premier veuvage, ne permettait pas aux Saveuse de. s’empresser alors de lui rappeler l’existence de parents fort peu riches; les premières avances devaient venir
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de son côté, leur délicatesse du moins en décida ainsi. Le mariage d’Émilie avec le duc d’Aubemer se présenta comme un nouvel obstacle aux yeux de Gustave ; un beaufrère aussi grand seigneur offusquait son amour-propre souffreteux et quinteux, et il ne permit à sa femme aucun essai de rapprochement; Caroline, devenue veuve, en aurait été tentée, si dans les explications il n’avait pas fallu, reconnaître quelques faiblesses b Gustave; peut-ôlre ne se les dissimulait-elle pas, mais sa pieuse tendresse aurait souffert a les avouer; le marquis, de son côté, craignant qu'un rapprochement avec la maréchale ne lui enlevât trop souvent sa belle-fille, l’en éloignait soigneusement, et l’avenir de son enfant étant fixé par la volonté du marquis et les
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ordres du comte Gustave au château de Saveuse, elle-même s’était accoutumée à ne point porter ses regards au delà ; c’est ainsi que la brèche entre les deux sœurs s’étendant, se conservant par le silence et le temps, elles en étaient venues à ne guère s’occuper l’une de l’autre, lorsqu’on songeant à marier le chevalier d’Aubemer, la pensée de lui faire épouser sa nièce vint à la maréchale. L’idée d’établir ce jeune ménage auprès d’elle lui sourit aussitôt; c’était réunir la famille du maréchal à la sienne et confondre leurs intérêts. Madame d’Aubemer se complut dans ce projet : enfant gâtée de la fortune, accoutumée à voir réussir tous ses désirs, elle le regarda comme assuré dès qu’elle l’eut résolu ; mais, toujours irritée contre sa sœur, ce fut au
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marquis de Saveuse que la maréchale écrivit et demanda la main de sa petite-fille pour le chevalier d’Aubemer; il terminait alors ses caravanes à Malte, devait quitter l’Ordre dès qu’il aurait achevé de tenir galère, et le rang de duc lui était assuré au retour. Le marquis refusa au nom de mademoiselle de Saveuse ; un mutuel attachement l’engageait à son cousin Lionel de Saveuse; le violent dépit de la maréchale, h ce refus, ne tarda pas à être absorbé par le chagrin très-vif de la mort du chevalier d’Aubemer, tué en se battant vaillamment contre des pirates barbaresques. — Depuis lors, elle avait émietté sa vie dans les petites affections, dans les petites affaires, dans les petites tracasseries, dans les petites agitations de la société factice du grand monde, s’oc-
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cupant avec anxiété de choses dont elle ne se souciait guère et n’y attachant aucun prix lorsqu’elles avaient réussi, mais où elle ne voulait pas échouer, souffrant enfin
de ce désœuvrement de cœur, de cette so-
litude qui ne laisse ni but, ni récompense aux actions de la vie. — Reconnue toutefois, par le monde, pour une femme parfaitement heureuse, elle aurait eu très-mauvaise grâce à se plaindre; ses meilleurs amis se seraient moqués d'elle.
Tel n’était pas le sort de Caroline; de grands chagrins l’avaient atteinte; mais chaque époque de sa vie se comptait par un dévouement aux autres; elle avait la conscience de son utilité dans le lieu où Dieu avait fixé sa place ; sa tendresse passionnée pour son mari lui avait donné le courage
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de supporter la perte de ses quatre garçons et de lui prêcher une résignation qu’elle puisait dans le désir de la lui inspirer, et lorsque Gustave, moins courageux qu’elle, succomba en lui léguant le soin de la vieillesse de son père et de l’enfonce de sa fille, lui ordonnant de s’occuper de leur bonheur comme elle l’avait fait du sien, elle comprit que sa tâche n’était pas achevée et pouvait encore être douce et belle.
Le vieux marquis adorait sa petite-fdle; il jouissait de tous les agréments de cette jeune rose des bois avec d’autant plus de fierté qu’elle réunissait h sa grâce féminine l’avantage qu’aurait eu un garçon de continuer le nom de Saveuse. Depuis que le mariage avec son cousin avait été proposé et accepté, il n’en avait plus été parlé ;
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c’était un fait complètement acquis aux deux familles.
Lionel de Saveuse, fils unique et fort gâté par une mère commune autant que bornée, était devenu un grand et beau garçon d’un esprit assez ordinaire, trèsvolontaire, et ne cédant guère qu’à l’influence de sa petite cousine, assez flattée de l’exercer pour se croire un véritable attachement envers lui ; ces enfants savaient le lien qui devait les unir, car on ne pensait nullement à en faire un mystère. Parvenu à l’âge de vingt ans, Lionel annonça
la volonté d’épouser sur-le-champ sa cousine; elle en avait à peine quinze; la tendresse maternelle de Caroline s’y opposa ; sa fille était encore frôle et délicate, le souvenir de précédents malheurs inspirait des
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alarmes, elle les fit partager au marquis, et on décida d’attendre la dix-huitième année de la jeune héritière de Saveuse. Lionel se désespéra et sa mère bouda ; le baron, plus raisonnable, éloigna son fils; mademoiselle de Saveuse pleura en lui disant adieu, puis elle n’y pensa guère, puis elle n’y pensa plus du tout, et reprit avec ses occupations ordinaires la sérénité habituelle de son cœur.
L’absence de Lionel durait depuis deux ans lorsque parvint a Saveuse la demande de la maréchale d’Àubemer; le marquis fronça le sourcil en la lisant, et se dit en repliant la lettre et la posant résolûnient sur la table : « Ma petite-fille est mariée. » Sa loyauté cependant ne lui permit pas de disposer du sort de cette charmante enfant
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sans la consulter et de refuser sans son acquiescement une proposition aussi avantageuse; il*avait de plus remarqué, aussi bien que Caroline, combien les lettres de Lionel devenaient plus rares et plus courtes, tous deux s’en préoccupaient, aucun engagement positif n’existait, et on pouvait de part et d’autre renoncer au mariage sans forfaire b l'honneur, si ce n’est aux procédés, en s’appuyant sur cette parole prononcée dès le premier jour, si les jeunes gens se conviennent.
Mademoiselle de Saveuse et sa mère furent donc appelées à prendre connaissance # de la lettre de la maréchale, et le marquis somma sa petite-fdle de prononcer :
« Vous n’avez pas encore répondu, bon papa?
— Non, mon enfant, j’attends de savoir ta volonté et celle de ta mère. »
Madame de Saveuse conserva le silence; mademoiselle de Saveuse la regarda, pensant qu’elle le romprait la première, puis reprit d’un ton parfaitement calme :
« Mais , bon papa , cela ne souffre aucune difficulté; écrivez à ma tante que je reste à Saveuse et que j’épouse Lio nel. »
Le marquis la serra sur son cœur ; toutefois il se crut obligé a lui détailler les avantages qu’elle repoussait, le titre de duc assuré au chevalier d’Aubemer, l’immense existence dont elle jouirait, la brillante situation qui l’attendait à la cour et chez
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la maréchale... Mademoiselle de Saveuse répondit :
« La plus belle des situations, c’est de rester à Saveuse entre maman et vous, bon papa. #
Et, passant ses bras autour de son cou, elle embrassait le vieillard qui l’attirait sur ses genoux en lui prodiguant les plus tendres bénédictions ; madame de Saveuse continuait à se taire ; dans le fond de son cœur, elle trouvait Lionel bien peu digne de posséder le trésor qu’elle lui élevait avec tant de sollicitude ; mais ce trésor serait-il mieux apprécié par un autre et aurait-il plus de chances de bonheur, éloigné de son aile maternelle? Ces questions, elle n’osait les résoudre, et quel que fût le désintéresse-
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ment de sa tendresse, elle préférait les voir décidées par sa fille.
Mademoiselle de Saveuse ayant autorisé et prié le marquis de répondre qu’elle ne pouvait accepter l’honneur de l’alliance proposée par sa tante, sortit de cette conférence de famille avec la plus entière liberté d’esprit et de cœur. Non pas ainsi madame de Saveuse I Elle avait remarqué combien Lionel tenait peu de place dans la décision de la jeune fille; il arrivait bien après maman, bon papa, et même le séjour de Saveuse ; ce sentiment si calme suffiraitil à remplir une vie destinée à la solitude, et compenserait-il le sacrifice que peut-être on regretterait un jour? Qui sait enfin si la vanité maternelle de Caroline ne souffrait pas à son insu de voir enfouies dans
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le fondcTun château de province des grâces qu’elle pensait dignes d’un théâtre plus brillant?... Quoiqu’il en fût, la demande de madame d'Àubemer lui laissa beaucoup de trouble ; sa fille et le marquis, une fois la réponse partie, n’y songèrent plus.
Les années, en s’écoulant, avaient amené le terme de l’exil de Lionel ; la dernière s’était passée à Rome ; sa belle figure et les airs vainqueurs rapportés d’une garnison, sa résidence précédente, lui avaient valu auprès des Italiennes quelques faciles succès dont il tenait grand état : aussi ne fut-il pas très-empressé à profiter de son rappel, et laissa-t-il échapper des soupirs pour la belle Ausonie et pour les sirènes qu’elle enfantait, sous la forme d’une terza donna d’opéra comique, en quelques méchantes strophes;
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elles suffirent à calmer ses douleurs; il se plaignit encore, a ses compagnons de plaisirs, de la tyrannie qui l’arrachait aux pompes de Rome et aux charmes de la signora Nicolina, pour l’enterrer dans ses montagnes en l’enchaînant à un'e rustique cousine, et partit assez consolé et fort content de luimême selon son usage. Ce contentement fut porté à l’excès par la satisfaction évidente du baron à le trouver devenu si bel homme, ainsi qu’il l’exprimait, et l’admiration sincèrement passionnée de sa mère pour sa personne et ses façons. On le produisit pendant quelques jours dans les châteaux voisins, et lui-même s’alla pavaner à Uzerche où il reprit avec un redoublement d’importance la suprématie qu’il exerçait avant ses
voyages au cercle des jeunes gens. Ces
succès incontestés le réconcilièrent avec la province; — Il était d’assez bonne humeur lorsque ses parents l’accompagnèrent au château de Saveuse. Il se rappelait sa cousine assez jolie, et elle lui parut en effet suffisamment bien pour se décider à l’éblouir du déploiement de tout son mérite; mais il fut un peu étonné de se trouver exactement au même point que le Lionel d’il y avait trois ans ; mademoiselle de Saveuse le traitait avec une cordiale amitié, sans qu’aucune admiration nouvelle lui causât le moindre trquble. Elle le questionnait sur Rome et l’Italie. Lorsque ses réponses étaient satisfaisantes, rationnelles, elle écoutait avec intérêt, réservant sa candide inattention pour les charmants papillonnages qu’il essayait autour d’elle. Trop borné pourappré-
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cier la distinction de cette noble simplicité,
il accusait sa cousine d'ignorance, de rusticité, et, malgré les agréments de sa figure, il en était fort peu charmé. — L’intendant de la province, lié depuis longtemps avec le baron de Saveuse, voulut donner un bal pour fêter le retour de Lionel ; les habitants du vieux château durent y assister ; mademoiselle de Saveuse y fut excessivement admirée, tous les jeunes gens de Limoges témoignèrent à Lionel l’envie qu’il leur inspirait en le félicitant de son bonheur. Ces louanges embellirent sa cousine à ses yeux, et il se croyait amoureux de bonne foi, lorsque deux mois plus tard il la conduisit à l’autel où elle jura paisiblement de lui dévouer sa vie. Elle n’avait jamais pensé qu’il en pût être autrement, et sa destinée
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s’accomplit sans lui causer aucun souci. Les quelques jours donnés aux fêtes des noces passés, la comtesse Lionel revint avec délices à sa vie de douce affection et de studieuse occupation. Cette paisible existence ne suffit pas longtemps à Lionel : sous prétexte de rendre des devoirs à ses parents, il passait une grande partie de son temps chez sa mère, à Grosmenil, à Uzerche, à Limoges, où il était accueilli comme un charmant cavalier par les belles dames du canton, et où ses chevaux, qu’il prêtait quelquefois, et la chasse étendue dont il disposait à Grosmenil aussi bien qu’a Saveuse, lui assuraient un succès égal auprès des hommes. Cette prépotence à laquelle la bonne compagnie ne l’avait pas accoutumé, lui rendait fort agréable le séjour de la pro-
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vince, quoiqu’il professât hautement s’y déplaire beaucoup; il n’avouait h personne l’ennui dont il avait été atteint à Paris pendant une dizaine de jours qu’il y avait passés peu avant son mariage; il l’attribuait, h la vérité, aux visites de cérémonies imposées par son père; c’est alors que le baron le présenta chez madame d’Aubemer ; nous avons déjà constaté quel avait été son succès auprès d’elle.
Dix-huit mois écoulés depuis le mariage de Lionel n’avaient rien changé à l’intérieur du château de Saveuse ; mais le baron était mort, laissant à son fils une jolie fortune et une assez grosse somme d’argent comptant qu’il brûlait d’aller manger librement à Paris. Sous prétexted’afîaires de succession, il obtint l’approbation de sa mère; elle se
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chargea d’expliquerau marquis, dontLionel lui-même respectait les volontés, qu’un changement d’air étant propre à fortifier sa petite-fille, il en résulterait peut-être cet héritier qu’il souhaitait avec tant de passion ; c’était la bonne corde h toucher, et la baronne, avec sa grosse finesse vulgaire, l’avait senti. Une fois cette idée admise par le marquis, il devint le plus zélé partisan du voyage. Caroline n’osa s’y opposer; sa fille, élevée par elle h ne point faire les événements plus gros qu’ils ne le sont en effet, se résigna sans chagrin à une absence de quelques semaines qui plaisait h son mari et lui montrerait ce fameux Paris dont tous les habitants des provinces se faisaient une si brillante image lorsque les communications, moins faciles, les en tenaient plus
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éloignés. — Elle n’aurait pas voulu y résider, mais elle était charmée d’aller regarder les lieux dont sa mère l’avait si souvent entretenue, et fit ses apprêts de départ avec la gaieté sereine inhérente à toutes ses actions, la même dont elle accompagnait Lionel jusqu’au bout de l’avenue lors de ses fréquentes excursions dans les environs, la même dont elle saluait son retour, sans se plaindre lorsqu’il l’avait retardé au delà du terme fixé. — La comtesse Gustave observait le calme de cette âme pure dont elle connaissait toute l’énergie, et tremblait à la pensée de voir troubler une vie fondée tout entière sur un sentiment qui n’existait pas. La comtesse Lionel croyait pieusement aimer d’amour le comte Lionel ; sa mère s’y connaissait mieux et comprenait qu’il
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n’en était rien; c’est avec l’inquiétude causée parles réflexions suggérées par cette situation qu’elle écrivit à sa sœur, la maréchale d’Aubemer, la lettre que nous lui avons vu recevoir au moment où commence ce récit.