chapitre de Metz ; c’est un excellent homme
et bien plus savant qu’il ne se donne pour être : j’ai eu occasion de lui demander des recherches dans les archives de Lorraine, et... »
Madame d’Aubemer, qui se souciait peu des archives de Lorraine en ce moment, coupa court à la conversation, congédia
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M. Chevreux, sous prétexte de fatigue, et écrivit à l’abbé Blondel de venir immédiatement chez elle :
« Mon cher abbé, lui dit-elle, depuis de bien longues années que j’observe le monde, j’ai constamment remarqué qu’il y a, dans
les affaires les plus compliquées, un moment où tous les embarras se' peuvent éviter; mais lorsqu’on ne le saisit pas, il arrive des malheurs irrémédiables : voyons donc si nous en sommes encore à ce point, et si, en nou^ expliquant, de vous à moi, avec une entière franchise, nous ne parviendrons pas à nous entendre utilement.
Je désire extrêmement le mariage de ma nièce avec Henri d’Eslouteville ; j’ai lieu de croire que lui le désirait également il y a peu de jours, et qu’elle y espérait son
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bonheur. Qu’est-il survenu à la traverse?
Est-ce un caprice d’amoureux? A-t-il un motif impérieux pour rompre avec nous?
Ce mariage, enfin, dont on parle, doit-il véritablement s’accomplir? Vous devez tout savoir, répondez-moi avec la même franchise que je vous parle.
— Hélas ! madame la maréchale, je ne le puis à mon amer regret : Henri est le plus honnête, le plus délicat et le plus malheureux des hommes; il adore madame votre nièce, et il se sacrifie au devoir et à l’honneur.
— Ce sont là de fort beaux mots qui ne signifient rien du tout, mon cher abbé.
Il faut absolument que vous vous expliquiez plus clairement. A moinsqu’il ne se soit amusé à séduire la pupille de son père, ce
qui est à peu près impossible, l’honneur ne peut lui faire une loi de l’épouser s’il s’en trouve malheureux.
— Malheureux? Oh oui 1 Malheureux h en mourir, je crains, reprit l’abbé d’une voix émue.
— Je vous en conjure donc, au nom de
votre affection pour lui, au nom de celle que je porte à ma nièce, qui peut-être en mourra aussi (vous voyez que je vous parle comme à un confesseur), je vous en conjure, dites-moi ce qui décide Henri. »
L’abbé Blondel avait promis le secret, il comptait le garder; mais, poussé ainsi jusque dans ses derniers retranchements, et véritablement inquiet de l’état de désespoir où il voyait Henri, il se décida à confier à madame d’Aubemer la cruelle posi-
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tion de son ancien élève. L’abbé n’avait pas grande considération pour le marquis, son manque de délicatesse l’avait peu étonné; mais il savait en même temps combien il tenait à conserver l’opinion publique en sa faveur, et il le croyait trèscapable de vouloir maintenir l’honneur de l'homme mondain, même aux dépens d’un crime. Il ne pouvait donc que pleurer avec.
Henri sans oser l’engager à la rébellion dont le résultat pouvait amener une aussi funeste catastrophe ; et le marquis, trèspersuadé que les chagrins d’amour laissent peu de traces, acceptait le sacrifice de son fils sans le moindre scrupule. Une des principales douleurs de Henri était la pensée que Gudule devait le mépriser, et le respect filial défendait de l’éclairer.
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L’abbé pensa pouvoir, sans trahir la confiance mise en lui, profiter de cette occasion pour faire parvenir la vérité h madame de Saveuse : lui apprendre combien la conduite de Henri était digne d’éloges, sa situation de pitié.
La maréchale lui prêta une profonde attention. Lorsqu’il eut terminé sa relation, elle le remercia de sa confidence, promit ' un secret absolu, et ajouta :
« Ce sera* une grande satisfaction pour madame de Saveuse, de savoir combien son attachement est justifié par le mérite de Henri ; je la ressens vivement aussi, soyezen sûr. »
L’abbé Blondel ne prétendait pas autre chose, et pourtant, sans se rendre bien compte de son impression, il sortit de chez
la maréchale, froissé et désappointé. Il était tard, l’abbé retourna à l’hôtel d’Estouteville où il avait son domicile, ruminant, à part lui, s’il parlerait à Henri de la conférence d’où il sortait ; il n’était pas encore décidé lorsqu’il reprit son poste auprès du lit, où un peu de lièvre et beaucoup de désir de solitude retenaient son jeune et triste ami.
A sept heures, le mardi matin, madame
d’Aubemer entrait dans l’étude de son no-
taire. — M. Norbert devait sa charge à l’amitié de M. Dermonville, qui, en mourant, lui avait recommandé sa veuve. Cet ordre de son patron avait été fidèlement accompli, M. Norbert s’était identifié aux intérêts de madame Dermonville. Le maréchal d’Aubemer lui ayant aussi donné toute
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sa conGance, il était resté l’ami, le conseil de madame d’Aubemer, et, quoique leur âge ne fût pas fort différent, il se considérait comme son tuteur, et elle lui en reconnaissait les droits; aussi n’était-ce pas sans quelque embarras qu’elle se présentait devant lui.
. « Hé, bon Dieu ! madame la maréchale,
qui peut me valoir l'honneur de votre vi-
site à pareille heure? s’écria M. Norbert, en recroisant soigneusement sa robe de chambre à ramages qui couvrait un costume noir de la meilleure tenue, et se rasseyant à son bureau, après avoir avancé un fauteuil h la maréchale.
— Mon bon monsieur Norbert , je suis
pour vingt-quatre heures à Paris, il fait
bien beau, mais si chaud que je n’ai pu
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dormir... J’ai songé toute la nuit à faire mon testament, et je suis venue en causer avec vous.
— C’est bien, cela, c’est très-bien ; c’est une idée fort sage ; • ces sortes d’actes se font beaucoup mieux en pleine santé. Vous aviez un testament que vous avez détruit après la mort de M. le chevalier d’ Aubemer... Nous allons prendre l’état de vos biens, et vous pourrez agir en connaissance de cause. »
M. Norbert s’était levé et se dirigeait vers le carton qui portait en grosses lettres moulées : Madame la maréchale d’Auhemer pour étiquette ; mais sa cliente l’arrêta.
« En pensant à tout cela, je me suis rappelée que vous trouviez souvent à redire aux dépenses où m’entraîne Magnanville,
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et comme je sais que M. Dumas, le riche banquier, en a grande envie, je viens vous prier, mon excellent ami, d’aller chez lui ce matin, dit la maréchale d’un air câlin et en parlant plus vite, « et de lui offrir Magnanville a la seule condition qu’il m’en donnera cinq cent mille francs dans la journée même.
— Magnanville vaut beaucoup plus de cinq cent mille francs, répondit froidement M. Norbert.
— C’est égal.
— Non pas, non pas, s’il vous plaît, cela n’est pas égal du tout.
• — Mais il me faut absolument cinq cent
mille francs aujourd’hui. .
— Absolument?
— Absolument!
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— C’est bien singulier! En avez-vous emploi?
— Assurément, emploi indispensable.
— Et cela vous rapportera ?
— Beaucoup de satisfaction.
— Hum! fit M. Norbert.
— Mon cher monsieur Norbert, vous connaissez mon entière confiance en vous ; mais je ne puis vous en dire davantage, et il me faut cinq cent mille francs : vendons Magnanville.
— Laissons là Magnanville, c’est impossible.... Cinq cent mille Irancs placés à beaucoup de satis faction t... Si vous comptez faire des affaires pareilles, je vous engage à prendre un autre conseil, madame la maréchale.
— Mais, mon cher bon monsieur Nor-
bert, vous le savez, je n’ai jamais eu d’autre volonté que la vôtre pour ma fortune, comprenez donc combien il mô faut un motif impérieux pour être aussi décidée.
— C’est donc une question dç vie ou de mort? dit dédaigneusement le notaire.
— De vie ou de mort! répliqua sérieusement la maréchale.
— Pour vous ?
— Pour moi et pour d’autres.
— Ce n’est pas une de ces fantaisies à se passer tout de suite, tout de suite, dans la matinée, crainte de ne vous en plus soucier la semaine prochaine, comme vous m’avez fait l’honneur de me le dire une fois pour la laiterie en porcelaine de Chine?
— Vous me reprochez toujours cette malheureuse laiterie.
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— C’est qu’elle a coûté quarante-sept mille francs!
— Je ne me doutais aucunement du prix, j’en ai été très-honteuse, et me suis laissé gronder autant que vous avez voulu; mais ici je sais ce que je fais : mon bonheur est attaché à la nécessité de ce que je vous demande comme une preuvre d’amitié.
Allons, mon bon monsieur Norbert, passez votre habit, ma voiture est à la porte, elle vous mènera chez M. Dumas et je vous attendrai ici.
— Je n’irai pas chez M. Dumas, dit résolument M. Norbert.
— Mon cher monsieur Norbert, je vous en supplie; jusqu’ici, vous l’avouerez, je ne me suis jamais permis aucune transaction que sous votre bon plaisir...
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— C’est bien pour cela que n’ai pas besoin d’aller chezM. Dumas, grommela Norbert entre ses dents.
— Mais enfin, au bout du compte, ajouta la maréchale un peu impatientée, ma fortune est à moi, j’en puis disposer !
— Ah ! bien oui! il ferait beau voir! Si je vous avais laissée gouverner votre fortune, reprit avec chaleur M. Norbert, ce ne serait pas cinq cent mille francs, ce serait cinq cent mille liards que vous ne trouveriez point aujourd’hui ; vous seriez comme ce marquis d’Estouteville, que vous avez peut-être rencontré dans mon escalier : depuis cinq jours, il cherche partout trente mille francs pour les frais de noce de son fils, et il ne peut pas trouver un
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patard ; mais celui-là y est trop bien accoutumé pour en prendre aucun souci : il a eu beau faire sonner bien haul les deux millions de la future, qui les a pourtant bel et bon, personne n’a voulu s’y'fier.
— Mademoiselle de Toreignstein a deux millions?
— Oui, bien comptés.
— C’est énorme deux millions!
— C’est une fort grosse dot.
— Cela s’appelle être millionnaire, dit la maréchale en soupirant.
— Oui... à peu près... mais je ne sais pourquoi vous avez l’air tellement stupéfaite d’une pareille fortune. Vous êtes bien autrement riche.
— Moi?
— Vous.
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— Mais j’ai à peine trois cent mille livres de rente à manger?
— C’est pour cela, reprit M. Norbert en souriant, qu’avec vos réserves, vos habitations, vos paraphernaux, vous avez un fonds de plus de huit millions de fortune.
— J’ai huit millions! Ah! que j’en suis aise! » s’écria la maréchale en frappant des mains.
M. Norbert ne l’avait jamais vue attacher de prix à l’argent que pour le dépenser. Il la considéra d’un air étonné, et, reculant un peu sa chaise, il articula avec encore plus d’effroi que d’émotion :
« Est-ce que vous allez vous marier? »
La maréchale éclata de rire.
« Non, non, mon bon Norbert; ne prenez pas une figure si épouvantée : vous me
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croyez un peu folle, je le vois, maisjen’extravague pas jusque-là.
— Allons, reprit M. Norbert, en rapprochant son fauteuil de la table, allons, tant mieux, il y a remède à toute autre fantaisie. »
La maréchale, le voyant un peu radouci, recommença ses sollicitations et en revint à M. Dumas.
« Ne parlons plus de M. Dumas ni deMagnanville ; puisqu’il vous faut cinq cent mille francs, je tâcherai de vous les trouver.
— Mais cela sera-t-il possible pour aujourd’hui?
— Où est la difficulté, avec des biens dans l’état où sont les vôtres? »
M. Norbert ouvrit un tiroir de son bureau.
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« Vous les voulez absolument aujourd’hui?
— Oh ! oui, mon cher monsieur Norbert, aujourd’hui, ce matin, tout de suite, dit la maréchale en avançant les mains.
— L'a ! l'a ! ne regardez pas tant ce tiroir, ils n’y sont pas, j’y prenais une liste de créances à recevoir; mais ce n’est pas pour aujourd’hui, il me faut du temps pour trouver l’argent et pour légaliser la transaction; je voudrais emprunter sur notre crédit, je serais fort contrarié d’hypothéquer vos biens... Vous êtes bien sûre qu’il vous faut celte grosse somme aujourd’hui même?
— Oh ! oui, bien sûre; ne revenez pas sur vos paroles, vous avez dit que cela, ne faisait pas difficulté.
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— Allons, vous l’aurez, reprit M. Norbert en arrachant un soupir du fond de sa poitrine, mais pas avant ce soir. »
La maréchale fut obligée de se contenter de celte promesse ; elle passa la journée à préparer son départ pour le Limousin. La soirée s’avançait, et son anxiété devenait extrême, lorsque M. Norbert parut enfin avec son premier clerc et tous les papiers nécessaires à la transaction. La maréchale s’empressa de signer; mais M. Norbert ne lui lit grâce d’aucune formalité : il fallut
compter tous les billets, lire tous les actes, il était plus de onze heures lorsqu’il se leva, et pendant qu’il arrangeait son portefeuille, il dit :
« A présent, madame la maréchale, que je vous ai obéi, permeltez-moi de vous rap-
peler que, pour réparer cette large brèche, il faudra être plus raisonnable. A l’avenir plus de laiteries, plus de laboratoires improvisés pour servir dix jours, plus de...
— Non, non, non, mon cher Norbert, j’ai bien autre chose en tête dorénavant!
— Je ne vois pas que les nouvelles fantaisies soient moins onéreuses que les anciennes, » murmura M. Norbert en faisant sa révérence et en jetant un coup d’œil xie regret sur les cinq cent mille francs qu’il laissait derrière lui. En traversant le vestibule, M. Norbert glissa dans l’oreille de son clerc :
« Nous avons heureusement quelques
économies que je lui fais faire de temps en
temps sans qu’elle s’en doute, et je pense
bien que les réserves des bois de Franche-
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Comté couvriront le déficit; mais je ne veux pas qu’elle le sache. Que diable! il ne faut pas qu’elle recommence ; je ne lui aurais pas cédé si facilement cette fois même, si je n’avais démêlé qu’il y a quelque belle action là-dessous... C’est une si excellente dame! »
Le lendemain à sept heures du matin, madame d’Aubemer fit arrêter sa berline, attelée de six chevaux de poste, b l’hôtel d’Estouteville; elle demanda l’abbé Blondel, et lui remit un paquet pour Henri d’Estouteville, il contenait les cinq cent mille francs et ce billet :
« Dites à votre père, mon cher Henri,
» que ma nièce est beaucoup plus riche » que sa pupille et remettez-lui cette
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» somme; n’hésitez pas à l’accepter, ce » n’est pas à vous que je la donne, c’est à » Güdule, dont je vais demander les re- » mercîments à Saveuse où je vous al- » tends. »
La maréchale voyagea rapidement; cependant, en arrivant h Saveuse, elle aperçut sur le perron Henri d’Estouteville entre Gudule et sa mère; les deux jeunes gens, se précipitant au-devant d’elle au moment où l’on ouvrait sa portière, tombèrent à ses pieds et dans ses bras.
« Ah ! ma tante, nous vous devons tout !
— Depuis que je te connais, chère enfant, tu donnes de l’intérêt h ma vie et un motif h mes actions : c’est moi qui suis en reste avec toi. »
LA MARECHALE D’AUUEMER
Henri baisait les mains de la maréchale; tous étaient aussi attendris que joyeux :
Caroline pressa sa sœur sur son cœur :
« Je suis encore plus généreuse que toi, mon Émilie, car je ne t’envie pas ce que tu fais pour elle. »
Madame d’Àubemer tressaillit légèrement... Une autre avait donc plus de droit qu’elle à se réjouir de ce bonheur qu’elle venait d’assurer?... Arrêtons-nous là :
peut-être trouverions-nous dans ces paroles de Caroline un nouveau germe de désenchantement pour la maréchale; il y a de certaines tristesses inhérentes à certaines situations qui se peuvent pallier, mais ne se détruisent jamais.
Bien assuré d’un secret obstiné, le marquis d’Estouteville accepta la somme don-
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née, et, lorsqu’il vint assister au mariage de Henri, il avait si complètement oublié toute cette affaire, il se montra si fort h son aise, si affectueux, si aimable, si rempli de facile et gracieuse bonhomie, qu’il laissa de véritables regrets en s’éloignant de Saveuse. Quelques semaines plus tard, l’abbesse de Saint-Joseph ayant fait comprendre à la petite de Toreignstein combien un mari de cinquante ans était préférable à un mari de vingt-cinq, le marquis épousa sa pupille, en riant dans sa barbe de l’invention spirituelle dont il s’était fait doter par son 61 s.