CHAPITRE IV
C'est le cas de dire comme Ajax dans le divin Homère :
« Grand Dieu, rends-nous le jour pour
voir un juif pleurer! »
— Oui, c'est bien gai, n'est-ce pas, monseigneur, dit le juif après un moment de silence , c'est bien gai , quand on demande un récit qui fasse rire, d'entendre gémir la douleur d'un père; c'est gai comme la trouvaille d'une tombe en cherchant des fleurs pour une fête!
— Elle est donc morte? reprit M. de Saint- André, touché malgré lui de la douleur qui paraissait dans la voix du vieillard.
— Morte... à jamais perdue pour moi! répondit-il.— J'avais une sœur à ïhionville , au moment où l'armée du roi de France vint y mettre le siège...
— Eh! mais, le maréchal commandait dans celte armée, ditSainl-Sornin; oui, monseigneur, j'avais déjà 1 honneur délre de votre suite... Les mousquelades et canonnades y furent bonnes,nous allions à la tranchée avec des violons , comme pour le bal. A la prise de la ville, ce fut une bien autre fête, vraiment! et je me souviens même que j'y fus chargé par un grand per.
sonnage, d'une expédition qui dut lui procurer quelque ajjrément.
— Tais-toi , tais-toi , Saint-Sornin^ dit le maréchal d'une voix légèrement émue. Et la fdie, Isaae, ta fille?...
— Ma fille , répondit le juif d'une voix étouffée , ma fille!... — Je l'ai perdue à cette époque, njouta-t-il en faisant un violent effort pour comprimer le sentiment qui débordait son ûme.
En ce moment, un chant religieux parvint aux oreilles des voyageurs.
— C'est un grand malheur, dit le maréchal qui n'avait pas entendu cette étrange musique , ou qui l'avait prise pour une des modulations de la bise sifflant autour de lui, c'est un grand malheur pour un père... Tu sais, Isaac , que par ma manière de vivre , mes goûts et mes plaisirs, je suis à peu près étranger aux Iranquilles affections du ménage... J'ai une bonne, fidèle et vertueuse femme, qui attend dans la retraite , eu élevant chrétiennement sa fille , que la lassitude et le dégoût du monde me ramènent dans leurs bras; je revenais très-froidement auprès d'elles, tu sais pourquoi; eh bien, la parole , ta voix, m'ont fait comprendre le prix de ce double titre d'époux et de père; et je sens