‹ La maréchale de Saint-AndréChapitre 64 sur 145 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

«ion pour reconstruire le noble manoir et pour vous le montrer tel qu'il était quinze ans après être sorti des habiles mains de Philibert Delorme.

Il faut au moins ce laps de temps pour qu'un édifice apparaisse à l'œil dans sa complète beauté, et sharmonise entièrement avec le paysage et le ciel. Dans notre France, leur fond vaporeux convient mal à la couleur vive et tranchante des pierres neuves , et quinze ans ne sont pas de trop pour donner à un monument les teintes grises ou rougeâtres qui en fondent les lignes architecturales dans le vague des lointains et des nuages, et l'agrandissent encore en empêchant Tœil de s'arrêter au point précis de leur terminaison. Trop jeune encore, il n'a point non plus cet encadrement de verdure que lui font ses parcs et ses jardins, cette essentielle partie d'une maison comme Anet ; tout est nu autour de lui : c'est le nid loin de la branche et du feuillage qui doivent Tabriler. On peut, en le voyant, admirer l'habileté de l'oiseau qui l'a construit, mais pour se faire une juste idée de son génie , il faut voir le petit palais avec ses entourages de feuilles et de mousses , avec ses clartés de soleil lui arrivant à travers les percées du feuillage ,

merveilleuses avenues qui lui donnent pour perspectives le nua[je dans le ciel , la cime des lointaines forêts et le ruisseau au fond de la vallée.

Or , en Tan ^564 , rien ne manquait au château d'Anet de ce qu'il faut à un monument pour que toute la pensée de l'artiste qui Ta conçu soit comprise : tout le plan de cette noble et {ïalante création avait eu sa réalisation entière, c'est-à-dire que le temps y avait mis la dernière main. L'architecture , qui crée pour l'avenir, ne regarde pas seulement le temps comme un juge, elle lui donne à faire une part de son œuvre : elle lui laisse achever sa tâche.

Le manoir avait même, à cette époque , cette magie du souvenir qui donne une voix aux pierres et fait parler si éloquemment les palais. Le souffle de la fortune avait passé sur ces tourelles, agitant l'existence qu'elles abritaient et faisant tourner autour d'elle les opinions , les affections, les dévouements aussi facilement que le vent dérange les girouettes nombreuses attachées aux flèches de l'édifice.

En effet, à l'époque où commence notre récil, Diane de Poitiers avait vu s'éclipser son nstre de fortune et de faveur. La lance de Mont-

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gommery, en portant Henri II par terre, y avait jeté aussi la grandeur de la lavorile, et elle avait fait tonjher, parconlrc-coup, tous ces masques d'admiration , de condescendance , d'amitié et de dévouement que sa faveur, son litre de duchesse, sa puissance, avaient cloués si loni}temps sur le visafre des hommes de cour. L'indifférence et Toubli de ceux qui ne lui devaient rien, la haine et le mépris de ceux qu'elle avait obligés , avaient tout naturellement pris le dessus. La maîtresse d'Anet , auprès d'eux, avait même perdu son titre : ce n'était plus, pour les uns , que la Valentinois ; pour les aulres , ce n'était que la Diane! Dans ce revirement de fortune, le lieu qu'elle habitait fut aussi dénommé : la (latterie avait fait Dianel d'Anet ; quand elle s'éloigna, le vieux et simple nom élait revenu au manoir.

La solitude et la paix régnaient maintenant au château. Dans la journée, plus de fanfares de chasse se perdant au loin dans les bois, plus de galantes chevauchées dans les avenues, plus de pages, d'écuyers, de beaux chevaux, de mules enrubanées encombrant les cours ; plus de belles et rieuses dames caquetant aux fenêtres, et cherchant de TomI quels jounes maîtres font cara-

coler et fringuer leurs alezans sur le friche; le soir, plus de ces brillantes et joyeuses clartés qui pétillaient à toutes les croisées du manoir, plus de ces ombres élégantes qui se dessinaient en passant sur les rideaux des galeries et des salons , annonçant à ceux qui regardent du dehors qu'on se dirige vers la salle du souper , ou que le moment est venu d'aller entendre Ballazarin et sa bande de violons venue de Piémont par les soins de M. de Brissac, ou que l'on va commencer la représentation de Cléopàtre , que Jodelle, son auteur, aidé de ses amis, Rémi Belleau et Jean de la Péruse, doivent jouer pour la seconde fois devant Henri 11.

Le château ne voit plus rien de semblable; ses croisées ne brillent plus que du reflot des rayons du couchant, Iherbe pousse entre les larges pierres de ses cours, et, dans ses hautes galeries, Ton entend jiour tout bruit le va-etvient de quelque horloge qui marche encore , et le gazouillis des hirondelles nichées en dehors, dans les cintres de leurs fenêtres.

De loin en loin , un vieux serviteur, quelque sévère matrone , un grave peîsonnage vêtu de noir, monte lentement les degrés qu'eilleuraient autrefois le velours et le satin des dames, et où

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