‹ La maréchale de Villars et son tempsChapitre 45 sur 91 · VOLTAIRE · texte numérisé non relu

VOLTAIRE

G*e$t probablement à la cotxr de Scedux que

la maréchale de Villars a rencontré pour la première fois le jeane Arouet, le petit Aroaet, comme on appelait Voltaire, en ce temps-là ( 1 7 1 6- 1 7 1 7 ), où la duchesse du Maine excitait secrètement, dit-on, le poète adolescent a des compositions satiriques contre le Régent. Ces compositions, en quelque sorte avouées, en firent attribuer à l'auteur plus qui! n'y en avait réellement à sa charge, et finirent par irriter le duc d'Orléans, si enclin d'ailleurs à la débonnaireté, en ces matières; si bien quelles valurent aux débuts poétiques d' Arouet les corrections sévères que Ton connaît.

Nous lisons dans Dangeau, sur le i3 mai 1716 : «Le petit Arouet, poète fort satirique uet fort imprudent, a été exilé. On Tenvoie à «Tulle et û est déjà hors de Paris.» Ce lieu dexil fut commué en celui de Suliy-sur-Loire;

\0LTAIKE. 127

puis le poète obtint sa grâce. Mais, sur Tiuiputation d'une nouvelle satire, dont il était cette fois innocent, le fetii Aroaet fut mis à la Bastille.

Il y put se justifier, et il y employa ses loisirs à mûrir le plan de La Ligue, qui fat plus tard La Henriade, Il avait franchi le pas de la célébrité, et, avec une meilleure conduite de son talent, on le revit discret et corrigé à la cour de Sceaux.

Peut-être- ne fut*il présenté au maréchal et à la maréchale de Villars que chez le duc de Sully, prœbe allié d*Abel Servien, dont on connaît les attaches avec les Vendôme, cliez qui Voltaire eut ses entrées de si bonne heure. Toujours est-il que, soit d'un côté soit de Taulre, la maréchale de Villars a dû connaître Arouet bien avant Tannée 1718, qui est l'époque de la première représentation d-Œ^tipe, Dès ce tempsJà Voilaire jouissait d'une réputation de talent et de précocité qui, jointe à sa taille élégante et à son aimable esprit, le faisait rechercher avec un égal empressement des belles dames et des hommes distingués, dans la grande société parisienne, et surtout dans les salons où brillait la maréchale, alors dans toiit Téclat de la maturité. C'est là, dans cette société brillante, élé-

128 yOLTAIRB*

gante, délicate, la fine fleur de la civilisation

française, où Voltaire a pris ces allures et cette liberté de manières, qui, passant des façons dans la langue et le style, ont fait de lui l'un des premiers représentants de la meilleure compagnie de son siècle, et de l'esprit français lui-même, dans ce qu'il a de plus séduisant, de plus sympathique et de plus caractérisé.

Cependant une légende fort accréditée, malgré le ridicule dont elle est marquée, attribue, - sur la foi d'un ouvrage, aujourd'hui reconnu pour apocryphe, une autre et singulière origine aux relations de Voltaire avec la maréchale de Villars.

Essayons de rétablir, à cet égard,. la vérité des choses et des feits. La question n'est pas dépourvue d'intérêt littéraire*

lit :

OBDIPE.

«Ces relations naquirent, a-t-on dit, à la première représentation àiŒdipe, en iyi8. Je passe ici la parole au dernier et plus autorisé

narrateur de cette historiette^.

«Ârouet, dit-il, par une pasquinade que «n'excuse ni n explique son jeune âge, s avisa «de vouloir porter la, queue du grand prêtre, u dans une scène où ce môme grand prêtre ne « devait pas prêter à rire. Etait-ce pour enlever ttà toutes les témérités de la pièce une gravité, (c une conséquence dont il se sentait alarmé, ou Cl bien se souciait-ii aussi peu qu'il le dit du «succès de sa pièce? Ce qu*il y a de certain, «c'est qu'il jouait 1^ un jeu k la faire tomber, «La maréchale de Villars, ayant aperçu ce «manège de sa loge, crut à une cabale, et de-

^ Gustave Desnoiresterres, La jeunesse de Voludre, a* édition, p. i44«

130 OBDIPE.

«manda quel était ce jeune homme dont Tin-

«tentiou ne paraissait que trop manifeste. Son « étonnement fut grand quand on lui répondit «que celait l'autour lui-même. Le contraste «entre tant detourderie et un talent si remar- « quable, où le philosophe le disputait au poète, «émerveilla la maréchale, qui voulut le con- « naître, et lui fit le plus charmant accueil. Ce «fut là lorigjne d*une intimité dont les avan- « lages ne furent pas sans épines. »

A cela je réponds : i*" Que celte histoire singulièrc est uniquement fondée sur la croyance, naguère assez répandue, qu un opuscule ayant pour titre : Commentaire hisfjoricjae , etc., où lavenlure est en ellet racontée « était sorti de la plume de Voltaire. Mais M. Beuchot a victorieusement réfuté cette erreur, et l'intelligent Wagnière, le serviteur judicieux de Voltaire, avait déjà montré fabsurdité de l'histoire ellemême, a* Je réponds enfin que les relations de Voltaire avec les Viliars remontent, par des dates authentiques, à une époque bien antérieure à la première représentation d'Œdipe.

La seule chose assurée, c'est rintérét que prenait la maréchale de Viliars à cette première

GBDIPE. 131

représentation, intérêt fondé, on peut le croire, sur celui qumspirait Voltaire lui-même. Les lectures des premiers ouvrages du jeune Arouet, dans les salons du Temple, de Sceaux, de Mai* sofîis et de Sully, avaient produit une sensation extraordinaire, accrue encore par la hardiesse politique du poète, qui avait été déjà punie de rexil et de la Bastille. On se communiquait dès lors des fragnaent^ Je La Ligue [La Henriade), qui excitaient un véritable enthousiasme.

« Le poème de La Ligue y dit l'avocat Marais, «composé par Arouet, dont on a tant parlé, «se vend en secret; jo l'ai lu, cest un ouvrage a merveilleux, un chef-d'œuvre d'esprit, beau c( comme Virgile ; et voilà notre langue en posu session du poème épique, comme des autres « poésies, n n*y a qu*à la savoir parler, on y trouve 0 tout. On ne sait où Arouet en a pu tant ap- «prendre. G*est comme une inspiration. Qûel «abîme de l'esprit humain! Ce qui surprend, « c'est que tout y est sage , réglé , plein de mœurs ; «on n'y voit ni vivacités ni brillants, et ce n'est «partout qu'élégance, correction, tours ingë- «nieux, qui sentent le génie d'un homme con- « sommé, et nullement le jeune homme. » Telle

132 CËUirK.

était, alors, ropiniou du public lettré àlendroit de Voltaire.

Saint-Simon seul accueillit avec un suprême dédain ce bruit de gloire qui ne venait que de l'esprit, et qui n avait pour objet ni les distinctions de la cour ni la pairie.

Nous lisons dans Dangoau, 3 o novembre 1718; «Les comédiens fiançais, qui jouent tous les « mercredis sur le théâtre de l'Opéra , y jouèrent n Œdipe, où il y avait un monde prodigieux.

«Madame y était dans sa loge avec M. le duc « d^Orléans. M"' la duchesse de Berry n y était «point, parce qu'elle lavoit vu il n*y a que a deux jours, p

Et on eflet, sur le 28 novembre 1718, Dangeau dit que la duchesse de Berry est ailée voir jouer. Œdipe à la comédie française.

Ënlin, sur le samedi, 11 février suivant, Dangeau nous apprend qu'on voulut montrer Œdipe au jeune roi de dix ans, et que la pièce fut jouée à la cour avec un grand apparat et d'unanimes applaudissements. U arriva même quelques accidents à cette représentation, où une trop grande foule d'invités afflua.

Quand on songe aux nouveautés, aux har*

CBDIPE. 133

diesses, dont cette pièce est remplie, on a peine à s^expli'quer cet enthousiasme de la cour; cest un signe de IVpoque. Le peiit-fils de Louis XIV applaudissait à Phiioctète, disant d*Hercule :

Qu*eu88é'je été sans lui? Rien que le fils d'un roi.

Les préparatifs de la représentation Œdipe ont passionné la société contemporaine : les comédiens ne voulant pas se charger d'offrir au public une tragédie tout antique, oii le mot damour n était pas même prononcé, et les salons tenant, au contraire, à ce que Touvrage de Sophocle ne fût pas dénaturé, ce qui était aussi le voeu de 1 auteur. Mais celui-ci fut obligé de faire des concessions. Voltaire nous l'apprend dans une épitre è la duchesse du Maine. « Votre Al- ((tessc se souvient, dit-il, que j'eus l'honneur 0 de lire Œdipe devant elle* Le drame de So- «phocle ne fut assurément pas condamné à ce «tribunal; mais vous et M. le cardinal de Po- «Hgnac, et M. de Malézieu, et tout ce qui «composait votre cour, vous blâmâtes universel- «lement et avec très grande raison, d'avoir proanoncé le mot d'amour dans un ouvrage ou «Sopliocle avait si bien réussi, sans ce malheu-

OBDIPE

« reux ornement étranger. Ët ce qui seul avait

ufait recevoir ma pièce fut précisément le seul • défaut que tous condamnâtes. »

La société de la maréchale de Villars était du parti de Voltaire contre les comédiens, et il lui en revient de Tlionneur. Ce n*est donc pas un incident de la représentation qui a introduit Arouet dans ce monde choisi, où il était caressé, fêté, ûatté, depuis longtemps, lorsque sonna Tannée 1718.

C'est dans celte société que fut composée la pièce suivante , qui a sa place dans le Chansonnier de Maurepas ^ sous la date de 1 7 18 :

Apollon prit un jour Du goût pour la Folie :

Déesse, lui dit-il, j u pour vous de ramour,

« Et moi je vous trouve joli {sic ) « R<^.pliqua-l-elle. Allons , que l'hymen nous engage, n Sans la folie eùt-on connu le mariage? Grossesse viat au bout de <pielque temps. ....

Je veux, dit Apollon, Que cet enfant prime au sacré vallon ,

' Édit de Quantin, t. III, p. io5.

* C'est-à dire : A mon gré. Ancienne acception usitée au XVII* siècle. Vojf. Tallemant des Réaux.

GEDIPB. 13$

Qtt*il surpasse, dès sa naissance.

Poètes présents et passés

Je yewL qu*il ait mon air, mes traits, ma ressemblance

Dit la Folie,

Leurs querelles bientôt se virent terminées

Le grand maître des destinées

De chacun remplit le souhait, La Folie, an Parnasse, accoucha d*Arouet^

' Âu mois de mai 1716, le jeune Arouet fut exilé à

Tulles. Mais son père obtint que cet exil fût transféré à Suliy-sur-Loire. (Voy. Bouchot, Œuvres de Voltaire, 1 1, p. ia8, note 3.) Cest probablement à cette époque qu*il a connu les &milles de Maisons et de Viilars.

On lit dans l'approbation donnée à Fimpression d'Œdipe, que «le public, à la représentation de cette • pièce, s*est promis un digne successeur de Corneille ■ et de Racine, et que la lecture ne rabattra rien de ces « espérances. » — Signé : Houdah de Lamottb. — a décembre 1718.

UNIVER8ITY

PASSION DE YOLTAIRB.

Quoi qu'il en soit, Voltaire, admis dans cette compagnie, conçut pour la maréchale de Villars une passion, «la première, dît Condorcet, et la a plus sérieuse quil eût éprouvée. £lle ne fut «pas heureuse, et Tenleva pendant assez long- «temps à Tétude, qui était déjà son premier « besoin ; il n'en parla jamais, depuis , qu'avec le «sentiment du regret et presque du remords, «mais toujours avec l'expression d'une affection «profonde pour celle qui en fut lobjet. »

La beauté delà maréchale était soutenue par une coquetterie froide, digne et polie. £ile engageait les hommages, tout en les maintenant dans d'étroites limites. Femme de tête, même en politique, comme elle le prouva dans mainte circonstance, elle appuya vivement, dans la question àCEdipe, l'opinion du jeune poète, et ne lui ménagea ni les encouragements ni les applaudissements. Son influence et son appro*

PASSION I>£ YOLTAIBB. 137

bation ne furent donc point étrangères au succès de la pièce. Le fiiubourg SainUGermain, aloiB en construction , essayait son influence littéraire, comme par héritage de la grande Mademoiselle» qui avait tenu célèbre assemblée naguère au Luxembourg; de M""* de Longueville* qui avait passé sa florissante jeunesse k riiôtcl de M. le Prince, dont la terrasse est aujourdhui occupée par rOdéon, et de M"* de Lafayette, dont on peut voir encore la belle demeure au coin de la rue de Vaugirard et de la rue Pérou» La duchesse du Maine habitait alors l'Arsenal.

L'hôtel d'Estrées, rue de Toumon, l'hôtel de Villars, rue de Grenelle, Thotel de Varangeviile, l'hôtel de Gonti', tous deux rue Saint- Dominique, et rbôtel du président de Maisons, rue de FUniversilé, donnaient, au début du siècle, le ton aux beaux esprits, relevant en quelque sorte eux-mêmes de la petite cour de la duchesse du Maine. Le jeune Arouet était f idole de ces brillants salons, où il recherchait le patronage réservé de Fontcnelle. L'influence du palais du Temple et des Vendôme s*y faisait aussi sentir, quoique avec des teintes adoucies.

Voltaire était reçu dans la même intimité

138 PASSION DB VOLTAIAB*

è Maisons quà Vîllars, quà Sully. Il fut malade et fort soigné au château de Maisons, dont la Présidente, esprit fort elle-même, faisait si volontiers les honneurs à Voltaire. Une des lettres du poète atteste les bontés dont il fut Tobjet pendant la maladie dont il s agit. Il était à Mai* sons , à l'époque connue de f incendie du château , et le feu parait même être parti de sa chambre. Cette attache de Maisons resserrait, à son grand contentement, ses relations avec le salon du maréchal, lequel, comme on sait, aimait beaucoup sa belle-sœur.

Epris sérieusement, mais discrètement, de la maréchale de Villars, Voltaire confiait le secret de sa passion à la marquise de Mimeure, épouse spirituelle dua des meilleui*s officiers généraux du maréchal, une des habituées du salon du vieux guerrier, femme aimable et que je soupçonne d avoir approché du premier role, avec Voltaire, après avoir commencé par le second, celui de simple confidente. Il est certain quelle entretenait, quelle excitait même chez le poète une sorte de ressentiment, au sujet des froideurs calculées de la maréchale. Ëlle raillait Voltaire de la constance de ses feux,

PASSION DB TOLTAIBB, 189

et ce dernier semblait en éprouver quelque

honte, à l'ëgard de M"' de Mimeure. En 1717, qu'on se souvienne de la date , Voltaire écrivait & celle-ci : «On ne peut vaincre sa destinée, a Je complais, Madame, ne quitler la solitude «délicieuse où je suis, qiie pour aller & Sully. « Mais M. le duc et M'"^ la duchesse de Sully «vont à Villars, et me voilà malgré moi dans « la nécessité de les y aller trouver. On a su me «déterrer dans mon ermitage, pour me prier tt daller à Villars, mais on ne m'y fera point «perdre mon repos. Je porte h présent un «manteau de philosophe, dont je ne me dé-

« ferai pour rien au monde Je vous prie

« de m'envoyer le petit emplâtre que vous « m*avez promis, pour le bouton qui m*est venu usur l'œil. Surtout ne croyez point que ce soit « coquetterie, et que je veuille paraître à Villars « avec un désagrément de moins. Mes yeux com- «mencent à ne me plus intéresser, qu autant «que je m'en sers pour lire et pour vous écrire. «Je ne crains plus même les yeux de personne, «et le poème de Henri IV et mon amitié pour tt vous sont les seuls sentiments vifs que je me « connaisse. 9

140 PASSION DS YOLTAUOt.

Une autre fois Voltaire, piqué au jeu, écrit à la marquise (i 7 1 7] : a Je vais demain à Villars : «je regrette infiniment la campagne que je «quitte, et ne crains guère celle où je vais* «Vous vous moquez de ma présomption, Ma- «dame, et vous me croyez d'autant plus faible, «que je me crois raisonnable. Nous verrons qui « aura raison de nous deux. Je vous réponds par «avance que, si je remporte la victoire, je nea «serai pas fort enorgueilli. Je vous remercie de «ce que vous m'avez envoyé pour mon œil :

«c'est actuellement le seul remède dont j'aie «besoin; car soyez bien sûre que je suis guéri «pour jamais du mal que vous cmigniez pour « moi; vous me faites sentir que l'amitié est d*un «prix plus estimable mille fois que l'amour. Il « me semble même que je ne suis point fait du « tout pour les passions. Je trouve quil y a en « moi du ridicule à aimer, et j*en trouverais en- «core davantage dans celles qui m'aimeraient. « Voilà qui est fait , j'y renonce pour la vie. »

Les serments d amoureux, serments de toute sorte , on sait comme on les tient; et c'est ainsi que Voltaire a tenu ceux qu'il se faisait à luimême, à l'endroit de la maréchale, et qu'il ex-

Page 1