‹ La Maremme toscane; souvenirs de voyageChapitre 13 sur 35 · LA VOIE KVILIENNE. — POPII.ONIA · texte numérisé non relu

LA VOIE KVILIENNE. — POPII.ONIA

Gamba Corta m'avait été présenté par il signor De' Verchi, l'heureux patron de l'hôtel Victoria-et- Washington. Cet hôtel, l'un des plus élégans de Livourne, attire, à la faveur de sa double enseigne, les Anglais et les Américains qui abordent en Toscane. Us y fraternisent à la table d'hôte, ils y vivent porte à porte, en bons voisins. J'étais venu me perdre au milieu d'eux par suite d'une vieille habitude, car j'étais déjà le client du signor De' Vecchi à l'époque où son hôtel, plus modeste, dédié seulement à la Victoire, et non à la reine d'Angleterre, ne portait encore que le nom d'Albergo délia Viltoria. Mon hôtelier occupait alors l'entrée de la rue Ferdinande, et n'étalait pas sur les quais l'orgueilleuse façade de sa maison.

Le voiturin que m'avait proposé De' Vecchi, fidèle à l'heure du rendez-vous, vint me prendre devant l'hôtel, et nous sortîmes bientôt de la ville par la Porte-Maremmane. Là j'eus toutes les peines du monde à faire comprendre à un douanier récalcitrant qui bouleversait ma malle qu'un vêtement dont il voulait me faire payer la sortie avait déjà été porté. Douce compensation qu'offrent au voyageur les douaniers d'un port franc de l'ennuyer quand il quitte la ville, s'ils ne le tracassent pas à l'entrée! Gamba Corta criait comme moi, et déplorait en termes énergiques l'incident malheureux qui marquait d'un si fâcheux début notre course vers les maremmes. Le trop fidèle agent du fisc se rendit de guerre lasse à nos raisons, et mon cocher, autant pour célébrer sa victoire que pour réparer le temps perdu, fit claquer son fouet et lança ses chevaux au galop. Nous entrâmes en triomphateurs sur la voie tëmilienne , tracée le long du littoral. Elle a été ainsi nommée parce qu'elle occupe, sur une grande partie de son parcours, l'emplacement même de l'an-

cienne voie Emilih Scaurra, qui de Home conduisait dans les Gaules en suivant le bord de la mer.

L'aspect de la route au sortir de Livourne est des plus ravissans. Aux flancs des montagnes se dessinent d'élégantes villas, de gracieux jardins, et le tableau a pour cadre ce beau ciel d'Italie célébré par tant de poètes. A droite s'étend la mer, séparée de la route par une faible distance. La Gorgone et la Capraia apparaissent au loin, élevant au-dessus des ondes leurs rocs dénudés, jadis repaire des pirates, aujourd'hui refuge des contrebandiers et des pêcheurs. Gamba Corta, joignant à sa qualité de voiturin celle de cicérone, me déclina le nom de ces deux îles. Comme tout bon Toscan, il savait par cœur des vers de Dante; de plus, il était Livournais, et il lança avec le poète irrité l'anathème contre Pise :

Poiclit" i vicini a te punir son lenti, Movasi la Capraia e la Gorgnna, E faccian siepe ad Arno in su h focc, SI ch'egli annieghi in te ogni p-rsona (t).

Gamba Corta ne prolongea pas la citation, et s'interrompit pomme montrer l'ermitage de la Madone de Monte-Nero, au pied duquel nous passions en ce moment. L'église est en grande vénération auprès des gens du pays, et la madone à laquelle elle est dédiée est pour les matelots livournais ce que la vierge de La Garde est pour les marins de Marseille. Il y a mieux : tous à Livourne, Grecs schismatiques et unis, Arméniens, Maronites, Turcs euxmêmes, aussi bien que catholiques romains, rendent à Notre-Dame de Monte-Nero le culte le plus assidu. Et comment en serait-il autrement? « La Vierge un jour, me raconta mon voiturin, laissa Jérusalem et s'éleva dans les airs. Fatiguée de son vol, elle vint s'abattre sur Monte-Nero et ordonna à un Livournais qu'elle y rencontra de lui bâtir un temple en ce lieu. Klle orna elle-même sa chapelle d'une vierge noire sculptée par saint Luc, auteur de tant d'autres tableaux et statues représentant la mère du Christ. » A des faits si pieux, qui aurajt pu refuser sa croyance, hormis quelqu'un de ces Juifs endurcis, très nombreux à Livourne?

A peine Monte-Nero eut-il disparu derrière nous, que nous arrivâmes au Romito, puis «à Castiglioncello, poste de douane et station militaire fortifiée. La route est ouverte dans un terrain montagneux très accidenté, tombant d'aplomb dans la mer. Les serpentines d'un vert sombre apparaissent ça et la, roches aujourd'hui solides, mais sorties jadis à l'état pâteux de ce grand laboratoire toujours en

il; Dante, la Comtdia, — Inferno, chant xxntn, ver» 81-8*.

travail au centre de notre globle. Comme pour témoigner de l'énorme degré de chaleur qu'elles possédaient aux temps primitifs, les serpentines ont calciné toutes les couches du terrain de sédiment qu'elles ont traversé. Ce terrain a pris la couleur rouge de la brique cuite, ses élémens constitutifs ont été modifiés, et les nouvelles roches qui se sont ainsi produites ont reçu des géologues toscans le nom caractéristique de gnbbro rosso. La serpentine et le gabbro rouge sont généralement métallifères. C'est dans ces roches que se rencontrent une partie des gisemens de cuivre de la Toscane, et, non loin du point où nous étions, se trouvent les fameuses mines de Monte-Catini , qui donnent à leurs trois heureux propriétaires plus de douze cent mille francs de bénéfices nets par année.

De Castiglionccllo nous descendîmes à Yada, aujourd'hui rade presque déserte, autrefois port important au temps de l'occupation romaine. Ce lieu est nommé par Strabon, ainsi que le fleuve Cecina, que nous ne tardâmes pas à traverser sur un bac. Les dernières pluies avaient emporté le pont jeté sur ce capricieux cours d'eau. Nous dételâmes à Cecina, qui a pris le nom du fleuve sur lequel elle est bâtie. Pendant que mon automédon soignait ses bêtes et commandait le repas, j'allai visiter les hauts- fourneaux. Je n'eus pas besoin de me les faire indiquer; ils dominaient la plaine, et les inugissemens de la machine soufflante, qui lançait l'air par les tuyères, s'entendaient d'une lieue à la ronde. On traite dans ces fovers le minerai de l'île d'Elbe. Ces mines renommées appartiennent à la Toscane depuis l'époque des Médicis, et c'est l'un des grands-ducs de cette famille qui a eu le premier l'idée de construire une usine à Cecina.

L'île d'Elbe, voisine de cette partie du rivage, ne tarda pas à rn'apparaître sur la mer, quand nous quittâmes le relais. Je distinguai d'une façon de plus en plus nette le mont Cainpana et le mont Volterraio détachant sur l'azur du ciel, l'un ses pics dentelés de granit, l'autre sa cime arrondie de roches serpentineuses. Au pied du dernier de ces massifs, la ville de Porto-Ferrajo, voilée dans un rideau de vapeur, semblait sortir du sein des 6aux, tandis que les marines de Rio et de Porto-Longone, les deux rades les plus fréquentées de l'île, restaient encore cachées à ma vue. Sur la terre ferme, une ligne continue de montagnes bornait brusquement l'horizon. Perchés sur les hauteurs se montraient quelques villages aux blanches maisonnettes, entre autres celui de Gherardesca. Le château domine le bourg de sa massive construction. 11 rappelle un . grand nom et une grande infortune que Dante a rendus à jamais célèbres dans l'épisode si connu d'Ugolin. Ugolino délia Gherardesca possédait en eflet ce fief au xni« siècle. Une plaque de marbre

que j'ai vue scellée dans un mur de la cour du château constate que la postérité de Gheiardesca ne s'est pas éteinte tout entière dans la tour de la Faim, comme les vers du poète florentin pourraient le faire croire. Un membre de la famille a été miraculeusement sauvé, et le nom d'iigolin de Gherardesca est encore aujourd'hui porté avec honneur par le chef d'une des grandes familles de Florence, propriétaire du château de ses aïeux.

Dans les plaines, au pied de ces montagnes, sont de vastes champs depuis peu défrichés et plantés surtout de maïs, de blé et de pommes de terre. On y cultive aussi l'olivier et la vigne, qui donnent d'excellens produits. Ces champs s'étendent jusqu'aux dunes et aux étangs de la mer, et le long de la route je voyais des corps de fermes d'une élégante architecture où résident les métayers. Le style que les Toscans ont adopté pour ces constructions est des plus heureux. A l'intérieur, le parquet est en brique rouge; les murs, crépis à la chaux, sont souvent ornés de fresques, et les plafonds sont en forme de larges voûtes, sous lesquelles on respire une agréable fraîcheur. Ces métairies ou fattorie appartiennent pour la plupart à de riches Pisans, entre autres le comte AUiata et le chevalier Serristori. Les gardes, le baudrier en sautoir, coupé sur le milieu par une plaque luisante de laiton portant les armoiries de leur maître, nous regardaient curieusement passer, car à l'époque de l'année que j'avais choisie on ne voit guère les touristes parcourir la Maremme. Sur le devant de la ferme, les animaux de basse -cour se disputaient quelques grains oubliés, pendant qu'autour des colombiers, formant l'une et l'autre aile de la maison, volaient en se poursuivant les pigeons et les tourterelles. Sur la porte, entourée d'une bande d'enfans, se montrait la feemière, fidèle compagne du métayer. Tout cet ensemble rustique composait un fort gracieux tableau, ayant pour horizon d'un côté les verdoyantes montagnes, et de l'autre la nappe azurée de la mer.

Gamba Corta, que cette scène champêtre laissait indifférent, fouettait et excitait ses chevaux. 11 avait hâte d'arriver à San-Vincenzo, deuxième rêlais de la route où il est de tradition qu'on donne le picotin aux bètes pendant que le voiturin avale le bicchierino de rigueur. L'auberge où nous nous arrêtâmes avait pris le nom d'Albergo reale depuis que l'ancien grand-duc, dans une de ses courses en Maremme, s'y était arrêté pour souper et passer la nuit. Le vieux Léopold aimait ainsi arriver à l'improviste sans se faire annoncer, et savait toujours se contenter de ce qu'il trouvait au logis. Sa suite se montrait souvent plus difficile, mais le prince laissait murmurer. 11 est d'usage en Toscane, quand un souverain a séjourné ainsi dans la première maison venue, ne fût-ce que pour

s'y reposer un instant, de célébrer avec pompe cet événement, et, afin que le public n'en ignore, de relater les circonstances qui s'y rapportent sur une immense plaque de marbre exposée en lieu apparent. L'aubergiste de San-Vincenzo n'avait eu garde de manquer à cette coutume. Il est seulement probable qu'à cette heure la plaque a été enlevée et prudemment reléguée au grenier.

J'étais en train de déchiffrer péniblement cette inscription lapidaire, d'un style des plus obscurs, quand Gamba Corta, tout guilleret, vint me prévenir qu'il était à mes ordres. Je montai en voiture, et nous continuâmes notre route. Aux allures rapides que nous prîmes dès le début, je n'eus pas de peine à reconnaître les bons effets du picotin et du bicrhierino. A peine avions-nous parcouru un mille, allant ce train de poste, que Gamba Corta, se retournant vers moi, me montrait sur une butte élevée une autre ville et un autre château : c'était Campiglia. En Livournais bien appris, qui connaît ses proverbes, il me jeta par la portière le dicton qu'on a fait sur cette localité :

Il pian di Campiglia, Tingrassa, ti piglia;

ce qui, traduit en bon français, signifie que la plaine de Campiglia vous engraisse et vous tue, en d'autres termes qu'on y prend ces fièvres intermittentes des maremmes sous l'effet desquelles à la longue la chair se gonfle par l'appauvrissement du sang et la prédominance de la lymphe, maladie incurable qui vous conduit peu à peu au tombeau.

La Maremme toscane, au milieu de laquelle nous nous trouvions, commence, à proprement parler, à partir de la Cecina. Une végétation et un relief du sol particuliers caractérisent celte région de l'fitrurie. Le terrain est d'abord en plaine, puis légèrement ondulé. 11 se termine par une rangée de collines et de montagnes élevées, presque partout couvertes de maquis, ainsi nommés de l'italien macchic. Ce sont des bois de bruyères, d'arbousiers et autres taillis, auxquels se mêlent diverses variétés de chênes, notamment le chêne vert. Parfois se montre aussi le chêne blanc, dont la dénomination toscane de roverc est calquée sur le latin robuc. Des lièvres et des lapins sauvages, des perdrix, des merles et des grives, enfin des sangliers en assez grand nombre, vivent dans les maquis. Quelques vipères à la morsure venimeuse et quelques tarentules sont les seuls hôtes malfaisans de ces bois. Sur le rivage règne une sorte de cordon littoral formé par l'accumulation des sables. La dune s'avance, insensiblement poussée par les vents du large. Devant elle s'étendent des marais aux eaux basses, stagnantes et délétères. Il s'en dégage •

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REVtîE DES DEUX MONDES.

des émanations putrides, cause prédominante des fièvres qui désolent ce pays , d'où la malaria éloigne la majeure partie des habitans pendant quatre ou cinq mois de l'année.

Le climat de la Maremme n'a pas toujours été aussi malsain et le sol toujours aussi inculte. On sait que l'état d'abandon où furent laissées les terres de la Toscane ne date que de la décadence de l'empire romain. Aux beaux temps de la république, l'tëtrurie était l'un des greniers de Rome. A l'époque des Étrusques, la splendeur et les richesses de ces contrées étaient plus grandes encore. C'est là en effet que florissait la ville fameuse de Vetulonia, l'une des douze capitales ou hirumomrs de l'tftrurie du centre. Les ruines de cette cité sont aujourd'hui perdues, et c'est en vain que les antiquaires ont cru les rencontrer soit sur les bords de la Cornia, soit dans l'emplacement de Massa maritime, la Maxsa Vcterumsis des Romains. On a été plus heureux pour d'autres villes étrusques de la Maremme, et a Rosello on a trouvé de nombreuses ruines qui rappellent l'éclat du passé. Populonia, la Puplttna des Rasènes, nommée par Virgile, est encore debout aujourd'hui à la même place et avec le même nom. Son enceinte de murs pélasgiques n'est qu'en partie détruite, et comme à Volterra, la Vôlathri des Étrusques, cette enceinte fait honte au peu d'étendue de la ville actuelle. Toutes ces cités si puissantes répandaient autour d'elles le mouvement et la richesse, tandis que de nos jours les hommes ont presque disparu de ces contrées, chassés par l'insalubrité du climat.

Je n'avais pas entrepris mon voyage avec l'intention de rechercher après tant d'autres l'emplacement de Vetulonia, et d'enrichir l'archéologie de cette importante découverte. Néanmoins je ne pouvais passer au pied de Populonia, qui m'apparaissait sur une hauteur, sans me sentir pris d'un vif désir de la visiter. Ici aucune fouille n'était à faire, la ville étalait généreusement ses ruines. Je donnai donc l'ordre au cocher de tourner à droite, et bientôt, laissant la voie Émilienne, nous arrivâmes devant l'ancien port de la ville étrusque, aujourd'hui Porto-Baratti. Comme au temps de Strabon, qui a fidèlement décrit le havre et la ville qui le domine, on fait toujours dans ces parages la pêche du thon avec grand profit (1). Le phare dont parle le voyageur grec a disparu, et l'on en trouverait sans doute les ruines en cherchant bien au fond de la mer. Les usines à fer que cite encore Strabon sont également absentes. Dans l'antiquité, elles projetaient l'éclat de leurs feux sur ces rivages, et écriraient, elles aussi, les navigateurs qui fréquentaient la mer tyrrhénienne. L'île d'Elbe, d'où l'on tirait le minerai, avait elle-

(1 , Strubon, Géographie, liv. v, chap. 2.

même ses fours métallurgiques : de là, selon Diodore de Sicile, le nom d\£thalia, c'est-à-dire l'île brûlée ou l'île des feux, que lui avaient donné les Grecs.

On voit encore le long du rivage, à Porto-Baratti, les scories provenant des fours à fondre le fer que les Étrusques avaient construits à Populonia. Sur une longeur de plus de six cents mètres et une hauteur moyenne de deux existe un immense dépôt de matières ferrugineuses que viennent battre les eaux de la mer. ('.à et là se retrouvent aussi les pierres dont les fours étaient bâtis. Elles ont été fortement calcinées par la flamme, et présentent même sur plusieurs points un commencement de fusion. Les scories analysées indiquent chez les fondeurs étrusques une connaissance parfaite du traitement du minerai de fer. On sait d'ailleurs comment les scories se forment dans tout travail métallurgique : c'est la partie terreuse et stérile du minerai qui se combine dans la fusion avec les métaux étrangers et une certaine portion du métal utile. Étant plus légère que ce dernier, elle surnage et se sépare de lui à la coulée. Dans le travail des usines à fer étrusques, le rôle de la scorie était un peu différent, car les anciens ne traitaient pas le minerai comme on le fait aujourd'hui dans les hauts-fourneaux où l'on obtient la fonte. Ils retiraient dans une première fusion une masse de fer spongieux dont ils extrayaient par compression la scorie adhérente; on réchauffait ensuite cette masse dans un deuxième foyer pour l'étirer en barres sous le marteau. On produisait de la sorte un fer doux ou aciéreux suivant les cas, et les instrumens de ce curieux travail, le marteau, l'enclume et les tenailles, sont encore représentés sur les monnaies de Populonia. Il n'y manque que le dessin des fours, et il est probable qu'ils devaient ressembler à ceux que divers pays, notamment la Catalogne et la Corse, ont continué d'employer jusqu'à ce jour. Le combustible en usage était le bois et le charbon de bois, dont on retrouve encore des débris au milieu des tas de scories. Il est facile de s'assurer par l'examen des rondins carbonisés que les essences qui végétaient à cette époque dans la Maremme étaient les mêmes qu'aujourd'hui. Les soufflets étaient alors inconnus, et pour lancer l'air dans le foyer, on comptait sans doute sur la brise de mer, ce qui explique la position littorale des usines de Populonia.

Après la conquête de l'Étrurie, les Romains laissèrent ces fours allumés, et nous voyons dans Tite-Live qu'à l'époque de la seconde: guerre punique, Populonia fournit à Scipion l'Africain tout le fer dont il avait besoin pour son expédition contre Carthage (1). Sylla ravagea la ville étrusque, mais dut respecter ses usines, dont l'uti-

(1) Titc-Livo, déc III, liv. vin.

lité était si grande pour Rome. Ces fours restèrent également allumés sous les empereurs. Un voyageur latin, Rutilius Numatianus, qui passa en cet endroit vers le v r siècle de notre ère, et qui a laissé de sou voyage une pittoresque description, parle en effet du travail du fer à Populonia. En supposant que l'invasion des Barbares ait mis fin à ce long travail métallurgique, il n'en reste pas moins très curieux, non-seulement par la manière si intelligente dont il a été conduit en ces temps reculés, mais encore par la durée de dix ou douze siècles sans aucune interruption qu'on lui attribue.

Après avoir longuement visité les ruines de ces fonderies étrusques, jt* gravis à pied la montée qui conduit à Populonia. Les chevaux, fatigués d'un voyage un peu long, purent ainsi souiller tout à leur aise. (ïamba Gorto marchait à côté d'eux, faisant claquer son fouet. Dilettante comme tous ses confrères, il sifflotait, pour égayer sa marche et exciter ses bètes, le brindisi de /// Truriatn. Tout entier à ses chants, il s'inquiétait peu des Étrusques et de leur glorieux passé. Cependant de temps à autre il daignait jeter un regard sur les pans de murs cyclopéens qui d'un côté bordent la route. D'immenses blocs à paremens polygonaux sont entassés les uns sur les autres, s'emboitant avec une parfaite régularité. C'est à peine si Ton aperçoit les joints. Aucun ciment ne relie entre elles ces énormes masses, et après trois mille ans elles sont encore en place comme au premier jour. De quels puissans engins devaient être munis les hommes de cette époque pour traîner à cette hauteur et disposer si bien d'aussi lourds matériaux! En quelques endroits, le chemin est parqueté de larges dalles, découpées en polygones comme la façade des murs. Puis la muraille et le parquet disparaissent tout à la fois. Les Barbares, et après eux les habitons aussi peu policés auxquels Populonia a successivement donné asile, n'ont pris aucun souci de ces restes d'une civilisation à la fois si ancienne et si avancée, et tour à tour ils se sont servis d'une partie des matériaux étrusques pour élever leurs petits monumens. Le Colisée lui-même n'a-t-il pas été exploité comme une carrière, et n'a-t-il pas fourni pour une large part à la construction des palais édifiés à Rome pendant le moyen âge et le commencement des temps modernes?

On entre à Populonia par une porte ouverte dans le mur qui entoure la ville moderne, car les murailles étrusques comprennent un trop grand espace pour la population actuelle. Au bruit que fit la voiture daus la principale et je dirais presque l'unique rue sur laquelle la porte donnait accès, tout le monde se mit aux fenêtres : chacun voulait voir le forestière , l'étranger qui arrivait. Aucune auberge n'existant dans l'endroit, j'allai frapper à une maison hospitalière dont on m'avait donné l'adresse à Livourne. Le seigneur

du lieu, le chevalier Desiderii de Pise, était absent; mais le majordome me reçut avec autant d'amabilité que son maître aurait pu le faire. Il indiqua la remise au voiturin, et après un instant de repos il me proposa d'aller jouir du coucher du soleil sur la terrasse du château.

Gomme nous passions dans le jardin, il me montra un boulet qui était venu s'y perdre en 1812, lancé par une frégate anglaise. Du balcon du château, on dominait la mer, et la vue s'étendait au loin. Sur le premier plan, on distinguait l'île d'Elbe, et auprès d'elle, comme deux fidèles satellites, Palmaiola et Cerboli. La Pianosa, aux terres basses, apparaissait sur l'eau comme une ombre indécise. On embrassait d'un seul coup d'œil presque toutes les lies qui composent l'archipel toscan. Sur le dernier plan se dressait, comme une forme vague, l'île de Corse, dont les pitons élevés se détachaient plus nettement, colorés des derniers feux du jour. Le soleil venait de disparaître; mais quelques nuages, qui s'étaient tout à coup formés à l'horizon, lui empruntaient leur teinte vive et rougeâtre. Sur la terre ferme, la ville de Piombino, voisine de Populonia, restait entièrement masquée par les montagnes du littoral. On avait peine à apercevoir le port et quelques navires au mouillage. Les bateaux pécheurs avaient laissé tomber leurs voiles et regagnaient le rivage à la rame. La mer était calme, aucune ride ne se formait à sa surface, et une douce brise parfumait et rafraîchissait l'air. Tout entier à ce grand spectacle, je me reportais par la pensée aux temps de l'ancienne Étrurie. Je voyais les trirèmes quittant la rade de Populonia et sillonnant la mer Tyrrhénienne. Les unes voguaient vers l'île d'Elbe pour y porter des vivres et embarquer le minerai de fer; d'autres, plus hardies, s'avançaient vers la haute mer, et allaient échanger les produits de l'Étrurie du centre contre ceux de l'Étrurie du nord. Dans ces parages éloignés llorissait Luna, riche en métaux comme Populonia, et produisant l'argent, tandis que celle-ci fondait le fer. Luna avait en effet pour armes un croissant, l'emblème de Diane, à qui était dédié l'argent. Les relations de Populonia avec l'Étrurie du sud avaient dû être non moins fréquentes, et le commerce des Etrusques dans la mer Tyrrhénienne avait sans doute présenté autant d'activité que celui des Phéniciens le long des rivages de l' Egypte et de la Syrie.

Pendant que j'étais plongé dans ces réflexions, et que je comparais avec tristesse la décadence du présent avec la grandeur du passé, la cloche du dîner sonna. Le majordome avait amené un nouveau convive, et le curé du village vint prendre part au repas. Le festin fut des plus gais, et, comme on le pense, la conversation roula tout entière sur les Étrusques. Le curé, en sa qualité de latiniste, cita

Virgile. Il rappelait avec orgueil que Populonia avait jadis fourni à tànée pour la conquête du Latium six cents jeunes guerriers, juste le double de ce qu'avait donné l'île d'Elbe, malgré ses inépuisables richesses minérales.

S^sccntos illi dederat Populonia mater

Fipprtos bclli juvenc», ast llva ireoonto*

Insula, inexhauslis Chalybum ponerosa mctallis (I).

Au milieu de ces dissertations savantes que ne put interrompre ni la fumée des cigares, ni la flamme d'un punch à l'italienne, notre réunion se prolongea bien avant dans la nuit. Le majordome et le curé m'apportèrent des médailles et des monnaies, des scarabées gravés sur des pierres dures et rappelant ceux de l'Égyptè, enfin une foule d'objets d'art de tout genre. 11 y avait des miroirs métalliques en bronze, si communs chez les Etrusques, des vases en terre ou en métal, des chaînes et des anneaux en or du travail le plus délicat. Je passe sous silence l'arsenal obligé des piques, des sabres et des casques tout vert-de-grisés, et qui eussent suffi et au-delà, arrangés en panoplies, à orner un musée d'amateur. Je touchai à tout, j'examinai tout avec un soin curieux; mais les monnaies attirèrent principalement mon attention, car c'était la première fois qu'elles passaient sous mes yeux. Elles sont presque toutes à l'effigie de Vulcain, qui personnifie le travail des métaux dans les religions antiques des Phéniciens, des Etrusques et des Grecs. Les monnaies de Populonia, comme pour mieux expliquer encore ce que la tète du dieu forgeron signifie daus ce cas, portent pour emblèmes le marteau, l'enclume et les tenailles. Le nom de Populonia, en étrusque Pupluna, est gravé autour de la pièce, et se lit de droite à gauche, comme l'écriture des langues orientales. Les caractères rappellent ceux que les Grecs ont plus tard employés, "et le mot de Pupluna a, d'après certains archéologues, la môme signification que le mot metulla des Grecs et des Latins. Pupluna était en effet pour les étrusques la ville aux mines : elle faisait le commerce des métaux, et elle jouissait, avec Volterra, du droit de battre monnaie pour toute la confédération du centre. Quelquesunes de ces monnaies sont en or ou en argent; presque toutes sont en bronze et d'un volume et d'un poids que les énormes baioqucs de la Rome d'aujourd'hui n'égalent qu'à moitié. La valeur est indiquée en unités du temps par des boules en relief venues sur l'exergue à la fonte, ou au moyen du poinçon, "car très peu de monnaies sont fondues. Quelques signes particuliers, par exemple des étoiles, se font aussi remarquer à côté des emblèmes précédemment décrits. Il

(!) Ênéide, liv. x, ver» 172.

est difficile de deviner ce que veulent dire ces signes. La tôte de Vulcain est quelquefois remplacée par une tôte de Minerve étrusque coiffée de son casque, comme la Minerve athénienne. Sur l'exergue est la chouette, l'oiseau fidèle de la déesse. Enfin on a aussi représenté sur ces pièces une figure de gorgone tirant la langue.

Le majordome et le vieux curé avaient mêlé leurs monnaies étrusques, à la fois si curieuses et si intéressantes, avec des médailles romaines. Ils ne faisaient aucune différence entre celles-ci et les premières, confondant la tôte des césars et celle de Vulcain. Le puplitna des sous étrusques et le S. C. (StnaliU-Cotmdtâ) des as romains avaient à peine frappé leurs yeux. Ceci prouve qu'on peut citer à propos Virgile et professer pour les Étrusques une grande admiration, sans rien entendre à la chronologie.

Le lendemain d une journée si bien remplie, j'allai visiter au dehors de Populonia, dans une vigne du chevalier Desidcrii, une magnifique mosaïque. Klle date certainement de l'époque étrusque et représente une grande pèche. La barque apparaît au milieu de la mer ballottée par les vagues, pendant que les pêcheurs tirent leurs filets. Sous 1 eau, suivant l'usage admis par les mosaïstes représentant ces sortes de scènes, nagent différens poissons. Quelques-uns sont parfaitement réussis. Cette mosaïque devait faire partie d'une chambre de bain, comme des restes de canaux découverts dans le voisinage semblent l'indiquer. Malheureusement le propriétaire n'a nul souci de ses richesses souterraines; il ne veut faire entreprendre aucune fouille, et la mosaïque reste à moitié cachée sous la terre. On ne la découvre qu'aux rares voyageurs que le hasard ou l'étude amène à l'opulonia. Un seau d'eau jeté à la bâte sur le dessiti, d'après la méthode italienne, lui rend momentanément un peu de sa netteté; puis on recouvre le tout de terre jusqu'à une prochaine visite. Cette admirable relique reste ainsi exposée à toutes les 1 intempéries. Klle a été par hasard découverte quand on a creusé le sol pour y planter la vigne , et la bêche du vigneron l'a en partie dégradée. A côté est un pan de mur auquel sont adossées des arcades qui paraissent dater de l'époque romaine. Elles sont tapissées de lierre, et composent une ruine de l'effet le plus pittoresque.

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