II. — LUS MISES ET LES rOXDïMES ÉTFIISQIES DE C*IIPIO.UA
De Populonia, je me dirigeai vers Campiglia, où m'attendait un ami établi dans la contrée. Gamba Corta, que les fièvres de la Maremme remplissaient d'épouvante, commençait à regretter l'aspect plus riant de la plage livournaise. Il m'avait demandé instam-
ment son congé, sous prétexte qu'il m'était désormais inutile, et je l'avais renvoyé vers son patron avec la buona mano de rigueur. Pour moi, je m'établis sans façon et sans nulle crainte dans la maison hospitalière qui m'était ouverte. En compagnie du géologue de l'endroit, Yegregio stgnoreTito Nardi, que me présenta mon ami, je ne tardai pas à parcourir les montagnes voisines. Outre la beauté sauvage de leurs sites, elles m'offraient un autre attrait, celui d'une étude sur place, après un intervalle de trois mille ans, des exploitations minérales et métallurgiques des htrusques. Cette grande nation, qui a peuplé la Toscane avant les Romains et commencé avant le peuple-roi la civilisation de l'Italie, n'est encore connue des historiens que sous le point de vue de l'art. Très peu se sont inquiétés de sa langue, qu'on parlait, dit-on, encore au temps d'Auguste; très peu aussi ont pu interroger dans tous leurs détails les événemens eux-mêmes, car l'histoire de l'Étrurie qu'avait écrite l'empereur Claude est aujourd'hui perdue. Il n'a jamais même été question, que je sache, dans aucune étude sur les Étrusques de l'état de l'industrie chez cette nation si avancée, et c'est ce vide que je vais essayer de combler. A défaut d'histoire écrite, les faits parleront d'euxmêmes.
Le génie des Étrusques, population éminemment industrielle et trop peu connue sous ce rapport, a surtout brillé dans le travail des métaux, tels que le bronze ou l'airain. S'il faut en croire Lucrèce, ce métal a chez les anciens précédé le fer, car il est plus facile à travailler. Or la chimie moderne a démontré que l'airain des anciens n'est qu'un alliage dans lequel entre principalement le cuivre, et les mines de cuivre que les Étrusques ont exploitées en Italie sont surtout celles du Campigliais, la partie de la Maremme toscane où j'étais venu planter ma tente.
M. Tito Nardi, qui connaissait par cœur tous les points qu'avaient exploités les Étrusques, me les lit visiter avec une complaisance et une aménité dont je garde encore le souvenir après trois ans. Sur les lianes du Monte-Calvi courent deux rangées parallèles de déblais : ce sont les parties stériles des deux filons excavés par les Etrusques. En certains endroits, des bouches encore béantes conduisent dans l'intérieur des exploitations. Munis de cordes et de lampes, nous descendîmes dans ces profondes cavernes. Il nous fut aisé de suivre sur les parois de la roche métallifère la trace du coin et des marteaux à tête pointue qui avaient jadis servi à désagréger ces masses résistantes. La marque est parfois aussi fraîche que si le travail datait d'hier. Quelquefois aussi l'excavation s'est faite extérieurement, à ciel ouvert, comme disent les mineurs, et alors le filon apparaît dans toute sa puissance et sa hauteur. Le minerai
brille de son éclat métallique dans sa gangue pierreuse et cristalline, et la roche se présente à l'œil sous le véritable aspect que la nature lui a donné. Les travaux des Étrusques se terminent sur la cime du Monte-Calvi, où deux vastes puits, mesurant chacun plus de cent mètres en profondeur, marquent la limite de cette antique exploitation. En quelque point qu'on la visite, elle étonne par son immensité même, et des chambres aux gigantesques proportions vont se succédant, communiquant entre elles par d'étroits boyaux. Ceux-ci se prolongent quelquefois jusqu'à la surface comme des cheminées d'aérage destinées à ventiler les travaux. Autour des chambres, dont la hauteur effraie presque le visiteur, sont disposés des massifs en gradins sur lesquels s'élevaient les ouvriers pour l'abatage du minerai. Mous montâmes sur ces larges marches et visitâmes en détail la partie supérieure des chantiers. Pour ne pas nous égarer dans ce dédale, nous fixâmes de loin en loin des chandelles allumées, (\m nous servirent au retour pour retrouver notre chemin. Rien ne saurait dépeindre la majesté que ces souterrains empruntent à leur silence et à leur immensité, et le bruit monotone de l'eau s' échappant des parois à intervalles réguliers trouble seul le calme de cette étrange solitude. Aucun son du dehors ne pénètre, et les animaux eux-mêmes qui cherchent un abri dans ces cavités ne s'aventurent guère dans l'intérieur. Retenus par une espèce d'effroi, les rats et les chauves-souris s'établissent prudemment à l'entrée des galeries, et ne poussent pas plus loin leur visite intéressée.
Quelquefois l'ampleur des vides inquiétait les mineurs euxmêmes, et ils remblayaient et soutenaient alors une partie de leurs chantiers par des roches stériles et des étais en bois que l'on retrouve encore aujourd'hui en place. Les moellons, au milieu desquels on jetait de la terre ou du sable, ont formé une espèce de béton dur comme le ciment romain, et que l'on ne peut plus détruire qu'à la poudre; les bois se sont en partie carbonisés, mais non pourris. L'eau qui arrive dans ces vides par les fissures du sol traverse un terrain de marbres. Elle se charge de parties calcaires, et, filtrant goutte à goutte dans les excavations, dépose au toit et au seuil des galeries des aiguilles et des stalactites qui finiront par se rejoindre. Les atomes de carbonate de chaux se reforment un à un à mesure que l'eau s'égoutte ou s'évapore lentement. Cependant quelquesunes de ces colonnes cristallines mesurent déjà plusieurs mètres de hauteur, et ces faits nous démontrent que le temps comme nous le comprenons n'est guère un élément avec lequel compte la nature dans les œuvres qu'elle se plaît à créer.
Les mines que les Étrusques ont exploitées à Campiglia sont des