I. — DES RÉCRIMINATIONS DES ANGLAIS CONTRE LA MARINE FRANÇAISE
L'Angleterre ne veut qu'un bien très médiocre à notre marine. C'est un sentiment qui est trop dans l'ordre naturel des choses humaines pour que nous puissions en être surpris; mais, parce que l'infirmité particulière à notre nature nous explique l'existence de ce sentiment, ce n'est pas une raison pour que nous en acceptions
les conséquences, pas plus que dans la vie ordinaire nous ne nous résignons à subir les effets d'une foule d'autres passions qui ne sont pas meilleures, mais qui sont tout aussi naturelles. Cela ne suffit pas pour les légitimer, et si le respect que nous devons à la liberté d'autrui ne nous permet pas de descendre trop profondément dans le cœur de notre prochain pour y rechercher les secrets de sa conscience, il nous appartient cependant aussi, quand ces secrets viennent à éclater au grand jour et se traduisent par des actes ou par des paroles, de les discuter et de les combattre, de les juger et de les condamner suivant les notions que nous avons du juste et de l'injuste.
Ce droit de discussion, les Anglais nous provoquent incessamment, nous et bien d'autres, à en revendiquer l'usage par suite des prétentions de plus en plus excessives qu'ils ne craignent pas d'afficher toutes les fois que des questions relatives à leur mûri ne et à celle des autres puissances viennent à être agitées dans les meetings publics, dans la presse et surtout dans le parlement. Le temps, qui d'ordinaire a la vertu de calmer et de modérer les esprits, ne semble travailler à cet égard qu'à fournir de nouveaux alimens à l'exaltation de nos voisins. Plus nous allons, plus ils deviennent ombrageux, irritables, exigeans. Ce qui n'était, il y a quelques années encore, que le rêve ou l'aspiration d'un grand peuple a fini avec le temps par se changer en maximes que l'on nous donne aujourd'hui pour des principes, et que l'opinion publique de l'autre côté de la Manche regarde presque comme paroles d'Évangile. Autrefois l'Angleterre parlait de la nécessité pour elle de maintenir sa supériorité marilime; c'était d'abord un fait, et ensuite ce fait pouvait se justifier par le droit incontestable qui appartient à chaque puissance de dépenser ses revenus comme elle l'entend, lorsqu'il n'en résulte pour les autres ni dommage direct, ni violation des traités, ni atteinte portée à la liberté d'airtrui. Maintenant nous n'en sommes plus là; maintenant môme c'est tout le contraire : il ne s'agit plus de supériorité à entretenir, il s'agit bel et bien d'une suprématie absolue qu'il faut faire accepter au monde comme un nouveau dogme. La supériorité reconnue, mais seulement relative, la prépondérance môme, mais à la condition qu'on l'obtiendrait seulement par ses propres efforts, ne sont plus choses dont on se contente; on va bien plus loin, on proclame comme un axiome de la jurisprudence internationale la concession faite à l'Angleterre de la domination effective des océans, qui serait fondée non pas seulement sur le fait que l'Angleterre est capable d'entretenir à elle seule une flotte plus considérable que celle de tous les autres peuples ensemble, mais aussi sur le droit que l'Angleterre aurait de limiter et d'arrêter le
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développement maritime des autres nations. Cela nous a été répété sur tous les tons pendant la dernière session, et si quelquefois les principaux personnages de la politique ont bien voulu prendre certaines précautions oratoires pour exprimer de pareilles prétentions, il faut bien reconnaître qu'on retrouve ces prétentions au fond de tous les discours. Si on voulait en citer un exemple, il suffirait de rappeler la réponse faite par lord Palmerston à M. Disraeli, qui proposait, au mois d'août 1801, une entente pour fixer le nombre relatif des bâtimens de guerre à entretenir par la France et par l'Angleterre. Quant à ceux que leur position politique n'oblige pas à la réserve, quant à la masse du public, elle est parfaitement convertie à ce droit nouveau. 11 est bien peu de gens en Angleterre qui ne se soient laissé emporter par le torrent, même parmi les plus libéraux, même parmi ceux que l'on aurait pu croire engagés par leurs antécédens. S'il en est qui, il y a vingt ou vingt-cinq ans, ont professé des principes plus modérés, soyez convaincu qu'aujourd'hui ils ont presque tous fait amende honorable, et, eussent-ils été membres du congrès ou de la société de la paix, ils sont tout prêts aujourd'hui à vous fixer des proportions d'infériorité qu'ils ne permettront à aucun peuple de dépasser. L'année dernière, M. Cobden luimême écrivait que, pour satisfaire à cette nécessité nationale, il était tout prêt à voter des milliards!
Telle est la disposition présente des esprits en Angleterre, tel est le courant des passions dans lesquelles il faut entrer, si l'on ne veut pas s'exposer à perdre son crédit auprès du public. Cela ne rend pas la discussion facile avec nos voisins, et même elle est plus difficile à un écrivain français qu'à aucun autre, attendu que c'est la France et ce qu'elle fait pour l'administration de ses ressources navales qui servent de prétextes à cette ébullition de sentimens de l'autre côté du détroit. Notre marine est dans l'imagination des Anglais ce qu'était aux yeux de Thémistocle la petite île d'Fgine lorsqu'il la contemplait des hauteurs de l'Acropole, un point peutêtre à l'horizon, un point que ses regards ne pouvaient atteindre qu'après avoir passé par-dessus les trois ports d'Athènes, le centre alors d'une merveilleuse puissance, mais un point que ce grand homme ne pouvait contempler sans inquiétude et sans jalousie patriotique. C'est le sentiment avec lequel les Anglais considèrent notre marine. Après des guerres aussi longues que sanglantes, et où la France a toujours été leur principal adversaire, la France se trouve encore être aujourd'hui le seul champion à la fois sincère et armé de la liberté des mers. Que la marine française perde de son importance, et pendant de longues années l'Angleterre sera certaine de conserver dans une douce quiétude et presque sans frais l'empire
absolu des océans, raison d'une prépondérance politique permanente et source d'intarissables richesses ! Gênes, Venise, le Portugal ont disparu du nombre des puissances maritimes; la Russie ne possède qu'une marine officielle qui n'a pas de racines dans la nation; la Turquie, qui devrait être, ne sera rien aussi longtemps que le trône de Constantinople ne sera pas occupé par un prince chrétien; l'Allemagne cherche avec la laborieuse patience qui la caractérise à résoudre le problème de la création d'une flotte allemande; la Hollande et les Scandinaves, toujours dignes d'eux-mêmes et de leurs glorieuses traditions, sont cependant trop peu nombreux et trop peu riches pour avoir aujourd'hui de véritables armées navales; les États-Unis, qui pourraient en avoir une, ne le veulent pas; l'Italie n'est pas encore constituée; l'Espagne commence seulement à sortir de sa longue impuissance. En définitive, il n'y a que la France qui fasse ombre dans ce tableau, si réjouissant pour le cœur d'un patriote anglais. Donc c'est la marine française qu'il faut arrêter dans son développement, d'autant plus que si on laisse aller les choses, si les États-Unis parviennent à rétablir l'ordre chez eux, si l'Italie s'empare enfin de ses destinées, si l'Espagne continue dans la voie de progrès où elle semble entrée depuis quelques années, il n'est pas tout à fait absurde d'imaginer telle hypothèse où ce noyau de notre marine servirait de point de ralliement à tous ceux qui, ainsi que nous, ont besoin pour leurs intérêts et pour leur dignité de jouir de la liberté des mers comme d'une réalité, et non pas comme d'une faculté accordée à leurs sujets ou à leurs pavillons par la tolérance de l'Angleterre.
De là l'aigreur. Cependant tout homme sensé devrait souhaiter le maintien des bonnes relations, qui sont un bienfait pour les deux pays et pour le genre humain tout entier; il devrait donc regarder comme très précieuse, si elle était possible, la conclusion d'un arrangement qui préviendrait le retour des contestations peu amicales que les armemen9 des deux marines provoquent et rendent chaque jour plus vives des deux côtés du détroit. Je ne sais s'il en faut désespérer; mais à moins que les Anglais ne consentent à modifier les doctrines impérieuses et exclusives qu'ils annoncent l'intention de vouloir faire triompher sans égard pour l'indépendance des autres, je considère la chose comme à peu près impossible. L'Angleterre aujourd'hui nous conteste, et chaque jour elle le fait plus vivement, le droit de construire ou d'armer telle ou telle espèce de bâtimens de guerre. Pouvons-nous lui rendre ce droit, lorsque nous la voyons elle-même étonner le monde par la prodigieuse quantité de vaisseaux et de frégates qu'elle vient ou de construire, ou d'achever, ou de convertir en bâtimens à hélice, ou d'armer coup sur coup? Y
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a-t-il donc une jurisprudence qui justifie l'Angleterre lorsqu'elle développe ses arméniens sur une échelle double ou triple des nôtres, et une autre jurisprudence qui nous condamne lorsque nous nous contentons de n'agir que dans une- proportion réduite à moius que la moitié de ce que font nos voisins? Pouvons -nous avec quelque honneur diminuer notre budget, c'est-à-dire reconnaître le bien fondé de l'accusation qui a si souvent retenti contre nous en parlement de développer nos arméniens maritimes dans une proportion qui peut donner de justes sujets d'inquiétude à nos voisins? La moyenne du budget de notre marine flotte depuis longtemps aux environs de 125 millions, celui de la marine anglaise a été poussé et se soutient depuis quelques années au chiffre de plus de 300 millions. Nous entretenons 30,000 hommes «sous le pavillon, l'Angleterre en entretient plus de 75,000. N'est-ce pas à nous bien plutôt qu'il appartiendrait de se plaindre, aussi bien à raison de ces chiffres que des déclamations qui retentissent sans cesse dans les deux chambres de la Grande-Bretagne?
Voici du reste, pour qu'on en puisse juger en toute sécurité de conscience, le tableau comparatif des dépenses des deux marines depuis vingt-cinq ans, et pour que nos voisins n'en suspectent pas la sincérité, nous l'emprunterons à un document anglais (1). Citons d'abord les dépenses faites par les deux marines de 1835 à *8A8 :
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noMMir. d'hommes entretenus