LA MARINE A VOILES
Parmi les questions graves et délicates qui se sont agitées de tout temps entre la France et l'Angleterre, celle des forces navales qu'entretiennent les deux puissances est certainement une des plus difficiles et l'une des plus imparfaitement connues d'un côté comme de l'autre du détroit. Des circonstances accidentelles, des passions qui semblent presque ne pas pouvoir être éclairées, tout semble se réunir pour rendre moins accessible à l'immense majorité du public un sujet qu'elle trouve à bon droit très obscur. En Angleterre, les discussions mêmes du parlement, sans tenir compte de ce qui se débite dans la presse ou dans les meetings, nous offriraient pour chaque session des exemples mémorables de ce que j'avance. Toutefois ce serait presque peine perdue de s'y arrêter; ce qui doit surtout nous intéresser, c'est l'état moral que ces discussions révèlent, et qui persiste malgré les démentis que les faits viennent si souvent leur donner. Ces débats et les hérésies qu'ils permettent de manifester ou qu'ils propagent ne sont que les symptômes d'une affection, mais ils ne sont pas l'affection même qu'il nous importerait de con-
naître, et dont il importerait à nos voisins de se bien rendre compte à eux-mêmes.
Les Anglais veulent, et je trouve cette ambition très légitime, conserver la supériorité qui appartient à leur pavillon ; c'est seulement dans les moyens qu'ils prennent ou dans les imaginations qu'ils conçoivent à cet égard qu'il leur arrive de se tromper. D'un côté, ils imaginent trop facilement que cette ambition , si légitime qu'elle soit, peut être convertie en droit rigoureux à l'égard des autres nations, dont les aspirations sont tout aussi respectables que les leurs. De là des prétentions qui blessent les étrangers et que le sentiment de la dignité nationale impose le devoir de repousser comme excessives, quelquefois môme comme outrageantes. 11 n'appartient pas à l'Angleterre, plus qu'à aucune autre puissance, de mesurer à chacun sa part sur les océans, qui sont le domaine commun des nations. D'un autre côté, cet orgueil si porté à s'exagérer lui-même s'allie souvent à des impatiences, à des inquiétudes qui vont jusqu'à prendre les apparences de la faiblesse. C'est l'ordinaire des sentimens extrêmes, et dans la question qui nous occupe il y a des circonstances extérieures qui tendent à produire cet ede!. Le demi-siècle qui vient de s'écouler sans avoir vu surgir aucune grande guerre maritime, mais en donnant lieu presque chaque année à quelque entreprise partielle, a imposé aux Anglais des épreuves qu'ils supportent difficilement. Les arméniens de paix, qui sont devenus le régime ordinaire, permettent aux puissances moindres que l'Angleterre de s'établir sur un pied qui les rapproche d'elle et fait à la longue oublier les différences qui existent entre les moyens des unes et les ressources de l'autre. L'Angleterre craint alors de voir les distances se combler. Que sera-ce si, comme il est arrivé depuis bientôt cinquante ans, les hasards de la politique fournissent à une rivale des occasions plus fréquentes de faire de ces expéditions de détail qui, à défaut d'autres, fixent l'attention générale, font parler les cent voix de la renommée, habituent les esprits à s'occuper d'une autre marine autant et plus peut-être que de la marine anglaise?
Sans doute il existe en Angleterre beaucoup d'hommes assez éclairés pour savoir à quoi s'en tenir sur ce sujet; mais la réorganisation de la milice en 1852, l'armement des volontaires en 1859, sont des symptômes irrécusables d'un état d'irritation, de défiance, et je ne vois personne qui gagne à ce jeu-là, si ce n'est peut-être les amiraux et les capitaines de vaisseau qui, ayant trouvé le moyen d'être à la fois les agens irresponsables et les maîtres absolus de l'amirauté, exploitent la situation au bénéfice de leur arme. Ceux-là peuvent se glorifier devant leurs camarades des sommes énormes
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qu'en pleine paix ils savent tirer des contribuables pour la plus grande satisfaction de l'esprit de corps. Excepté eux, je ne vois personne qui ne soit en droit de se plaindre, d'abord le public anglais, qu'on aigrit et qu'on inquiète à plaisir pour en obtenir de l'argent, puis le public français, qui ressent avec un juste mécontentement les insinuations malveillantes qu'il est nécessaire de propager pour soutenir le système , enfin le public étranger, que l'on trompe ou que l'on jette dans des transes continuelles.
Il y a d'ailleurs au fond de tout ceci un piège qui nous est tendu, sans intention peut-être, mais dans lequel cependant il serait aussi très dangereux de tomber. En entendant les Anglais se lamenter sans cesse sur l'insuffisance de leur armée navale, causée par les développemens que la nôtre est censée prendre, quelques personnes sont exposées à se faire de très décevantes illusions. Elles se disent volontiers qu'on tremble devant le marin français, devant les frégates cuirassées de M. Dupuy de Lomé, les canons rayés du colonel Treuille de Beaulieu! C'est une sorte de courage et de confiance en soi ou dans les autres qu'il ne saurait être raisonnable de stimuler parmi nos compatriotes. Ce n'est pas non plus quand nous avons par devers nous des preuves si positives et si flatteuses de ce que nous pouvons faire qu'il est besoin de nous égarer en courant après des chimères et en cherchant à rabaisser l'étranger. L'histoire à la main, nous sommes en position de mettre notre amour-propre à couvert, peut-être même n'avons-nous à craindre que de l'exalter un peu trop.
Voilà les points que j'ai voulu mettre tout de suite en lumière, et qui m'ont conduit à tenter cet aperçu de l'histoire comparative des deux marines depuis la paix de 1815. C'est un sujet que j'étudie depuis vingt-cinq ans avec un intérêt qui ne s'est jamais démenti, qui s'est ravivé ou éclairé dans de longues navigations, et qui sans doute m'autorise à parler, quand même je ne serais pas assez heureux pour faire partager toutes mes convictions. Au moins ces convictions ne se sont pas formées à la légère, ni pour les besoins de la discussion d'un jour.