‹ La Maremme toscane; souvenirs de voyageChapitre 2 sur 35 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Au commencement de l'été de 1850, un seigneur russe, le comte Kostia Petrovitch Leminof, eut la douleur de voir mourir subitement, et dans la fleur de sa beauté, sa femme, plus jeune que lui de douze ans. Cette perte cruelle, à laquelle rien ne l'avait préparé, le jeta dans un violent désespoir, et quelques mois plus tard, demandant aux distractions d'un lointain voyage le moyen de tromper ses regrets, il quitta, dans l'intention de n'y plus revenir, ses terres, voisines de Moscou. Accompagné de ses deux enfans jumeaux âgés de dix ans, d'un pope qui leur servait de gouverneur et d'un serf nommé Ivan, il se rendit à Odessa, et y prit passage à bord d'un navire marchand en partance pour la Martinique. Débarqué à Saint- Pierre, il se logea dans une maison écartée des environs. La profonde solitude où il s'enferma n'apporta pas d'abord à son chagrin l'adoucissement qu'il en espérait. 11 ne lui suffisait pas d'avoir quitté son pays, il aurait voulu changer de planète, et il se plaignait de trouver partout la nature trop semblable a elle-même. Il ne trouvait aucun site assez étranger à sa destinée, et dans les lieux déserts où le promenait l'inquiétude désespérée de son cœur, il s'imaginait revoir des témoins importuns de ses joies passées et de l'infortune où elles s'étaient subitement englouties.

uxix. — 1" jus 1862. 33

Il habitait depuis un an la Martinique, quand la fièvre jaune lui enleva l'un de ses enfans, et cependant, par une réaction bizarre de son vigoureux tempérament, ce fut vers ce temps même que sa sombre mélancolie se dissipa, et fit place à une gaité amère e£ sarcastique qui était plus conforme à son naturel. Dès sa première jeunesse, il avait eu un goût de plaisanterie, un tour railleur dans l'esprit, assaisonnés de cette grâce ironique dans les manières qui est le propre des grands seigneurs moscovites, et qui atteste une longue habitude de jouer avec les hommes et avec les choses. Toutefois sa guéridon n'alla pas jusqu'à lui rendre les agrémens qu'il portait autrefois dans le commerce de la vie. La souffrance avait amassé en lui un levain de misanthropie qu'il ne prenait pas la peine de dissimuler; sa voix avait perdu ses notes caressantes, elle était devenue rude et saccadée; son geste était brusque et son sourire méprisant. Par momens, toute sa personne annonçait une volonté superbe qui, tyrannisée par les événemens, aspirait a prendre sa revanche sur les hommes.

Si terrible cependant qu'il fût parfois aux personnes de son entourage, c'était un diable civilisé que le comte kostia. Aussi, après un séjour de trois ans sous le ciel des tropiques, il se prit à soupirer après la vieille Europe, et un beau jour on le vit débarquer sur les quais de Lisbonne. Il traversa le Portugal, l'Espagne, le midi de la France et la Suisse. A Bile, il apprit qu'entre Coblentz et Bonn, dans un endroit assez isolé, un vieux château était a vendre. Il se transporta sur les bords du Rhin, acheta ces antiques murailles et les terres qui en dépendaient, sans se donner le temps de débattre le prix ni de visiter en détail le domaine. Le marché conclu, il lit faire en hâte quel pics réparations* urgentes à l'un des corps de logis dont se composait son manoir délabré, qui portait le nom imposant de forteresse du Geierfels, et il ne tarda pas à s'y installer, en se promettant d'y passer le* reste de ses jours dans une retraite paisible et studieuse.

Le comte kostia tenait de la nature un esprit vif et prompt qu'il avait fortifié par l'étude. Il avait toujours aimé de passion les recherches historiques; mais de toutes choses il ne savait et ne voulait savoir que ce que les Anglais appellent the mnttcr of fur/. Il professait un froid mépris pour les idées générales et les abandonnait de grand cœur aux « songe-creux; »»il se gaussait de toutes les théories abstraites et des esprits naïfs qui les prennent au sé- • rieux; il tenait que tout système n'est qu'une déraison raisonnée, que les seules folies pardonnables sont celles qui se donnent pour ce qu'elles sont, et qu» c'est le fait d'un pédant d'habiller ses imaginations en théorèmes de géométrie. En général, la pédanterie

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était à ses yeux le vice le moins excusable, et par là il entendait la prétention de remonter aux principes des choses, « comme si, disait-il, les choses avaient des principes, et comme si le hasard se laissait calculer. » Cela ne l'empêchait pas de dépenser lui-même beaucoup de logique à démontrer qu'il n'y en a point ni dans la nature, ni dans l'homme. Ce sont là de ces inconséquences que les sceptiques ne songent pas à se reprocher; ils passent tous leur vie à raisonner en s* escrimant contre la raison. Bref , le comte Kostia ne respectait que les faits; il estimait qu'à le bien prendre il n'y a que cela dans le monde, et que l'univers, conçu dans son ensemble, est une collection d'accidens qui se contrarient.

Membre de la société d'histoire et d antiquités de Moscou, il avait publié autrefois d'importans mémoires sur les antiquités slaves et sur quelques points controversés de l'histoire du Bas-Empire. A peine installé au fieierfels, U s'occupa de remonter sa bibliothèque, dont il n'avait emporté que quelques volumes à la Martinique. Il donna l'ordre qu'on lui expédiât de Moscou la plupart des livres qu'il y avait laissés, et il envoya d'importantes commissions à plusieurs libraires d'Allemagne. Quand son sérail (c'était son mot) fut à peu près au complet, il se replongea dans l'élude, et en particulier dans sa chère Byzantine, dont il avait l'insigne bonheur de posséder l'édition du Louvre en trente-six volumes in-folio, et il en vint bientôt à former l'ambitieux projet d'écrire une histoire complète de l'empire byzantin depuis Constantin le Grand jusqu'à la prise de Conslantinople. 11 s'éprit si fort de ce grand dessein, qu'il en perdit presque le boire et le manger; mais à mesure qu'il avançait dans ses recherches, il était plus effrayé de l'immensité de l'entreprise, et il conçut le désir de s'assurer l'aide d'un collaborateur intelligent, qui pût accepter une partie de la besogne. Comme il se proposait d'écrire en français son volumineux ouvrage, c'est en France qu'il dut chercher cet outil vivant qui lui manquait, et il s'en ouvrit à l'une de ses anciennes connaissances de Paris, le docteur Lerins. « Depuis près de trois ans, lui écrivit-il, j'habite un véritable nid de hibou, et je vous serais fort obligé de me procurer un jeune oiseau de nuit qui fût capable de demeurer deux ou trois années dans un vilain trou sans y mourir d'ennui. Entendez-moi bien, il me faut un secrétaire qui ne se contente pas d'avoir une belle main et d'écrire le français un peu mieux que moi; je le voudrais philologue consommé et helléniste de première force, un de ces hommes tels qu'il doit s'en rencontrer à Paris, nés pour être de l'Institut, et dont l'enchaînement des causes secondes contrarie la vocation. Si vous réussissez à me découvrir ce précieux sujet, je lui donnerai la meilleure chambre de mon château et douze mille francs

d'appointemens. Je tiendrais beaucoup à ce que ce ne fût pas un sot. Quant au caractère, je n'en parle pas; il me fera l'amitié d'avoir celui qui me conviendra... »

M. Lerins était lié avec un jeune Lorrain, nommé Gilbert Savile, savant de grand mérite, qui depuis plusieurs années avait quitté Nancy pour venir tenter fortune à Paris. A vingt-sept ans, il avait présenté à un concours ouvert par l'Académie des Inscriptions un mémoire sur la langue étrusque qui remporta le prix, et fut déclaré tout d'une voix un chef-d'œuvre de sagace érudition. Il espéra quelque temps que ce premier succès, qui l'avait mis en renom parmi le monde savant, l'aiderait à obtenir quelque poste lucratif et à sortir de la situation précaire où il se trouvait. Il n'en fut rien. Son mérite forçait l'estime; la rondeur de ses manières et le charme de son commerce lui conciliaient la bienveillance; ses relations étaient nombreuses : il était accueilli et caressé. Il obtint même, sans l'avoir recherchée, l'entrée de plus d'un salon où il rencontrait des hommes en position de lui être utiles et d'assurer son avenir. Tout cela pourtant ne lui servit de rien, et de places, point de nouvelles! Ce qui lui nuisait le plus, c'était cette indépendance d'opinions et de caractère qui était dans son sang. Rien qu'à le voir, on devinait en lui un homme incapable de se laisser lier les mains, et la seule langue que cet habile philologue ne pût apprendre, c'était le jargon d'une coterie.

Les difficultés de sa vie avaient rendu sérieux et réfléchi Gilbert Savile, elles n'avaient ni resserré son cœur ni éteint son imagination. Il était trop sage pour se révolter contre sa destinée, mais il était décidé à lui demeurer supérieur. — Tu es ce que tu peux, lui disait-il; mais ne te flatte pas que je te prenne jamais pour la mesure de mes pensées.— C'était une âme singulière que ce Gilbert. Quand il avait essuyé quelque dégoût, quelque déboire, quand il s'était vu frustré dans quelque chère espérance, quand une porte entrouverte s'était brusquement refermée devant lui, il laissait là pour quelques heures ses occupations habituelles, il s'en allait herboriser dans les environs de Paris, et c'en était assez pour lui faire tout oublier.

Après avoir lu la lettre de iM. Lcminof, le docteur Lerins se rendit auprès de Gilbert : il lui peignit le comte Koslia tel que ses souvenirs un peu lointains le lui représentaient, il l'engagea môme, avant de prendre un parti, à peser mûrement le pour et le contre; mais, dès qu'il eut quitté son jeune ami : — Après tout, j'espère qu'il refusera, se dit-il; ce serait une trop bonne aubaine pour ce boyard! De sa figure très moscovite, je ne vois plus qu'une énorme paire de sourcils, les plus touffus, les plus altiers qui furent jamais, et

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peut-être est-ce là tout. Il y a de ces hommes qui sont tout en sourcils I Quel contraste avec notre cher Gilbert! Ce mélange de force et de douceur qui parait en lui, cette noble tête, ce large front ouvert, ces grands yeux bleus où se peignent des curiosités si bienveillantes, cet air de gravité recueillie, souvent égayé par un sourire jeune et frais qui s'accorde •avec la limpidité du regard, cette voix pure, nette, franche, un peu chantante, qui sait donner aux choses de l'esprit comme un accent du cœur,... qu'est-ce que le comte Kostia ferait de tout cela? A ses heures, je ne le nie pas, le comte savait être aimable, gracieux, séduisant; mais la griffe était là-dessous. En vérité, lui donner notre Gilbert, ce serait jeter une perle entre les pattes d'un léopard!

Ainsi raisonnait M. Lerins; mais deux heures plus tard Gilbert reçut une lettre qui le décida à partir pour le Geierfels. Elle lui était adressée par l'un des conservateurs de la Bibliothèque Impériale, et lui annonçait qu'une place vacante au département des manuscrits venait d'être donnée à l'un de ses compétiteurs, moins recommandable par le mérite, mais né apparemment sous une meilleure étoile. Les dernières lignes étaient ainsi conçues : « Ne vous découragez pas; vous avez le bâton de maréchal dans votre giberne. Un homme tel que vous est assuré de son avenir. »

— Us me répéteront cela jusqu'à la veille de ma mort! se dit Gilbert en hochant la tête, et sans plus tarder il courut chez M. Lerins, avec qui il eut un long entretien.

Le docteur essaya d'ébranler sa résolution; puis, voyant que c'était peine perdue : — Mon cher Gilbert, finit- il par lui dire, vous voilà décidé ; permettez-moi de vous donner quelques petits conseils. Ce grand seigneur moscovite avec qui vous allez vivre tête à tête dans une retraite sauvage, j'ai l'honneur de le connaître, et je crois le savoir par cœur. Je vous en conjure, ne vous laissez pas prendre aux grâces de son esprit, aux séductions de ses manières. Pour l'amour de Dieu, n'allez pas aimer cet homme, ne lui donnez pas la cent millième partie de votre cœur; ce serait autant de perdu, et plus tard vous seriez confus d'avoir fait un marché de dupe... Ensuite dites-vous bien que, s'il donne un traitement de douze mille francs à son secrétaire, c'est qu'il entend exiger beaucoup de lui. Donnant donnant, œil pour œil. Et rappelez-vous plutôt ces mots de sa lettre : « Le jeune oiseau de nuit me fera l'amitié d'avoir le caractère qui me conviendra. » Aussi le comte Kostia vous demandera pour douze mille francs d'abnégation. Êtes-vous en fonds? Il faut que la somme y soit. De grâce, soyez conséquent, et, après avoir accepté le marché, n'allez pas disputer pour obtenir un rabais. Ces ergoteries ne vous mèneraient à rien, et votre dignité en souffrirait.

Tel est mon second conseil, et voici le troisième, car encore est-il bon de mettre de la méthode dans ses raisonnemens. Ce gracieux boyard est revenu de tout, c'est le roi des sceptiques, et soyez sûr que le dêniaisemcnt russe atteint des dimensions qui ne se peuvent dire. Cet homme-là n'a aucune croyance, et je doute môme qu'il ait des opinions. Ne lui laissez donc jfas soupçonner vos enthousiasmes. 11 s'en ferait un jouet. Je crois déjà le voir allongeant sur cette proie ses ongles crochus de chat sauvage. Que votre cœur fasse le mort, mon cher Gilbert! sinon, gare aux coups de griffe 1 Et, quoi que vous en puissiez dire, m'est avis que votre âme est une vraie sensitive. Il n'est pas besoin de la pincer bien fort pour la faire souffrir.

— Et maintenant à mon tour, dit M"' Lerins, qui était survenue à temps pour prendre part à la conférence; mon cher monsieur, écoutez-moi bien. M. Lerins s'imagine que le Geierfels est une thébaïde, et moi, je n'en crois rien. Quand M. Leminof était ici, il allait volontiers dans le monde. Je ne prends pas au sérieux ses goûts de retraite. Vous allez voir que vous trouverez là-bas des fôtes, des bals, des galas, des /cavalcades, des Polonaises à l'air penché, des princesses de théâtre, des beautés tongouses, des robes blanches, des chapeaux à panache, des rivières de diamans, des aventures, des billets doux, des airs de guitare,... que sais-je encore? Mon pauvre philosophe, qu'allez- vous devenir dans ce tourbillon? Je crains que la ' tête ne vous tourne , et voici le conseil que je vous donne, — prenez-le pour sage, bien qu'il ne soit pas en trois points, comme le sermon de M. Lerins: — ne faites pas, mon cher monsieur, la sottise de jeter votre cœur au monde: le monde est un chien mal élevé qui ne rapporte pas.

— Voilà bien les femmes ! s'écria M. Lerins en haussant les épaules. Leurs conseils n'ont pas le sens commun. M me Lerins raisonne comme cette brave femme de mère dont le fils partait pour se faire mineur, et qui lui fourrait au fond de sa malle un préservatif contre les coups de soleil !

Gilbert ne pouvait s'empêcher de trouver qu'on le conseillait un peu trop, et que Boileau en parle à son aise, quand il dit :

Aimez qu'on vou» conseille, et non pas qu'on voui loue.

— Si quelque beauté tongouse me brise le cœur, répondit-il en riant à M'"' Lerins, j'en ramasserai soigneusement tous les morceaux, je vous les rapporterai, vous les rejoindrez, et vous m'en ferez un cœur à peu près neuf.

Huit jours après, il était en route.

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A Cologne, Gilbert s'embarqua à bord d'un bateau à vapeur pour remonter le Rhin jusqu'à dix ou douze lieues en amont de Bonn. Vers le soir, un brouillard épais s'étendit sur le fleuve et ses rives. On dut jeter l'ancre et demeurer en panne toute la nuit. Ce contretemps rendit Gilbert mélancolique; il y retrouvait une image de sa destinée. Il avait, lui aussi, un courant à remonter, et plus d'une fois un triste et sombre brouillard était venu lui dérober la vue de son chemin.

Au matin, le temp3 s'éclaircit; on leva l'ancre, et à deux heures après midi Gilbert débarquait à une station distante de deux lieues du Geierfels. Il n'était pas pressé d'arriver. Bien qu'il fût « né tout consolé, » comme le lui reprochait quelquefois M. Lerins, il redoutait le moment où les portes de sa prison se refermeraient derrière lui, et il était disposé à jouir pendant quelques heures encore de sa chère liberté. — Nous allons nous quitter, lui disait-il , prenons du moins le temps de nous faire nos adieux !

Au lieu de louer une voiture pour transporter sa personne et ses effets, il consigna ses malles chez un commissionnaire qui s'engageait à les lui expédier le lendemain, et il se mit en chemin à pied, portant sous son bras une petite valise, et se promettant bien de ne point se hâter. Une heure plus tard, il avait quitté la grande route, et il se reposait dans un humble cabaret situé sur un monticule planté de beaux arbres. 11 se fit servir à diner sous une tonnelle. Son repas se composa d'une tranche de jambon fumé et d'une omelette au cerfeuil, qu'il arrosa d'un petit vin clairet qui ne sentait point l'évent. Ce festin à la Jean-Jacques lui parut délicieux; il était assaisonné de cette liberté du cabaret qui était plus chère à l'auteur des Confessions que la liberté même d'écrire.

Quand il eut fini de manger, Gilbert se lit apporter une tasse de café, ou plutôt de ce breuvage noirâtre qu'on appelle café en Allemagne. Il eut peine à le boire, et il se prit à regretter l'excellent moka qu'apprêtait de ses mains M m * Lerins. Cela le fit penser à cette aimable femme et à son mari. — C'est singulier, se dit-il, ces excellentes gens m'aiment beaucoup et me connaissent bien peu. Tous les conseils qu'ils me donnaient l'autre jour s'adressaient à un Gilbert de fantaisie. Ils ne savent pas à quel point je suis raisonnable. Par momens, il me semble que j'ai déjà vécu une fois, tant mon âme prend aisément toutes les attitudes que commandent les circonstances.

Bientôt Gilbert oublia Paris et M ra * Lerins, et il tomba dans une

vague rêverie. On était dans les premiers jours de mai. Les arbres commençaient à verdoyer. C'était ce moment si solennel et si doux où la terre sort de son long sommeil : elle jette dans l'espace des regards languissans; à travers les ombres qui voilent encore ses yeux, elle entrevoit confusément le soleil; elle reconnaît en lui ce fantôme adoré qui apparaissait dans ses rêves; une joyeuse folie s'empare d'elle, et la vie qui bouillonne dans son sein jaillit en flots de séve dans la tige grandissante des fleurs et dans le tronc noueux des vieux hêtres rajeunis... Et cette séve printanière montait aussi au cœur de Gilbert. 11 en était étourdi, accablé. Une brise caressante jeta comme un soupir dans le feuillage naissant d'un marronnier voisin, et un oiseau se mit à chanter. Il semblait à Gilbert que ce chant et ce soupir sortaient des profondeurs de son être. Dans la rêverie, le cœur répète comme un écho la grande musique de l'univers; il devient semblable à ces coquilles marines d'où l'on entend sortir, en les approchant de son oreille, le confus et majestueux murmure de l'Océan.

Mais la rêverie de Gilbert prit subitement un autre cours. Du banc où il était assis, il apercevait le Rhin, le chemin de halage qui côtoyait ses eaux grisâtres, et plus près de lui la grande route blanche où de pesans chariots et des chaises de poste soulevaient par intervalles des nuages de poussière. Cette route poudreuse absorba bientôt toute son attention. Il lui sembla qu'elle lui faisait les yeux doux; elle l'appelait, elle lui disait : — Suis- moi, nous nous en irons ensemble dans les pays lointains; nuit et jour, infatigables tous deux, nous marcherons du même pas, nous franchirons les rivières et les montagnes, chaque matin nous changerons d'horizons. Viens, je t'attends, donne-moi ton cœur, je suis la fidèle amie des vagabonds, je suis la divine maîtresse des cœurs hardis et forts qui traitent la vie comme une aventure...

Gilbert n'était pas homme à rêver longtemps. Il revînt à lui, il se leva, se secoua. — Tout à l'heure, pensa-t-il, je me croyais raisonnable; il n'y paraît guère. Allons, courage, reprenons notre bâton et partons pour le Geierfels.

Comme il entrait dans la cuisine de l'auberge pour payer son écot, il y trouva le cabaretier occupé à bassiner avec de l'eau tiède la joue saignante d'un enfant. Pendant cette opération, l'enfant pleurait, et le cabaretier jurait. Dans cette minute, sa femme survint : — Qu'est-il donc arrivé à Wilhelm? lui demanda-t-elle.

— 11 est arrivé, répondit-il en colère, que tout à l'heure M. Stéphane passait à cheval dans le chemin du Moulin, l'enfant marchait devant lui avec ses porcs. Le cheval de M. Stéphane s'est ébroué, et M. Stéphane, qui avait peine à le tenir, a dit à l'enfant : — Or

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ça, crois-tu, petit imbécile, que mon cheval soit fait pour avaler la poussière que font tes pourceaux ? Tire au large, pousse-les dans le taillis, et laisse-moi le champ libre ! — Prenez vous-même par le bois, le sentier est à deux pas, lui a répondu l'enfant. Là-dessus M. Stéphane s'est fâché, et comme l'enfant se mettait à rire, il a couru sur lui et lui a cinglé le visage d'un coup de cravache. Mordieu! qu'il y revienne, ce petit monsieur, et je lui apprendrai à vivre. Je prétends l'attacher un de ces jours à un arbre et lui rompre dix fagots de bois vert sur le dos !

— Ah ! prends garde à ce que tu dis, mon vieux Peter! reprit sa femme d'un air d'effroi. Si tu touchais au petit, tu pourrais t'attirer sur les bras de méchantes affaires!

— Qui est ce M. Stéphane? demanda Gilbert.

Le cabaretier, que l'avertissement de sa femme venait de rappeler à la prudence, lui répondit sèchement : — Stéphane est Stéphane, les curieux sont des curieux, et les moutons ont été mis au monde pour être tondus.

Il le lui fit bien voir. Le pauvre Gilbert paya son frugal repas cinq ou six fois ce qu'il valait. — Je n'aime pas ce Stéphane! se ditil en sortant. 11 est cause que je viens d'être rançonné. Est-ce ma faute à moi s'il est haut à la main?

Gilbert descendit le mamelon et se retrouva sur la grande route; elle ne lui plaisait plus, il savait trop bien où elle le conduisait. Chemin faisant, il s'informa s'il y avait encore loin jusqu'au Geierfels. On lui répondit qu'en marchant bien, il y serait rendu en inoins d'une heure. Gilbert ralentit le pas; décidément il n'avait pas hâte d'arriver.

Le printemps avait toujours été sa saison de mélancolie. Quand les arbres se couvraient d'un nouveau feuillage, il eût trouvé naturel que sa vie aussi se mit à verdir; mais il avait beau regarder au bout des branches, il n'y découvrait pas le moindre bourgeon. Il lui paraissait que sa destinée avait une couleur de feuille morte, et cependant il sortait de son cœur des parfums, des bruits de printemps, car, en dépit de tout, ce cœur était resté jeune. — Non, ce n'est pas mon cœur qui est jeune, se dit-il en marchant, c'est mon esprit. Le bon docteur me prend pour une sensitive, il ne se doute pas combien je suis maître de ïnes sentimens. Et, à vrai dire, je n'ai pas de peine à les tenir en échec; ils ne m'ont jamais livré des assauts bien dangereux. J'aurai trente ans, vienne la Saint-Médard , et je ne sais encore que par ouï-dire ce qu'est cette folie que le monde appelle l'amour. C'est un pays de féeries où je n'ai jamais abordé,... car de mes amourettes de vingt ans n'en parlons pas! Elles ne m'ont rien appris là-dessus... Vraiment je

crois que la nature, en me créant, n'a pas voulu se mettre en frais; elle ne m'a pas habillé de neuf, elle a logé dans ma poitrine un vieux cœur qui avait déjà servi. Ce cœur porte les cicatrices de blessures que je n'ai jamais reçues, il a des ressouvenirs lointains de passions que je ne me rappelle pas avoir jamais éprouvées. Dans mon existence actuelle, je ne suis qu'un contemplatif passionné. Puisse mon esprit conserver à jamais sa jeunesse! Éternelle vérité, que mes pensées aient toujours des ailes pour monter à vous!... Et cependant, se dit-il encore, les ambitions de l'esprit sont une source de souffrances. La vie est facile pour les hiboux, les espaces ne les invitent pas; mais l'aigle veut monter au soleil: dût-il retomber l'œil consumé, l'aile brisée, et livrer pour jouet à l'écume des mers sa morne dépouille,... un instant du moins la splendeur de l'empyrée aura étanché les soifs ardentes de sa prunelle, et ses regards auront vidé d'un seul trait la coupe des célestes clartés... Moi, Gilbert, qui ne suis pas de la confrérie des aigles, je les ai souvent suivis de loin dans leurs ascensions aériennes, et plus d'une fois j'ai ressenti les douloureuses voluptés du vertige. Ce sont là les seules aventures de ma vie. Ah! puissé-je ne jamais redouter de si glorieuses fatigues!

Et il ajouta en s'exaltant : — Celui-là seul peut se vanter d'avoir vécu qui un jour posséda la vérité, qui pressa d'une lèvre pure cette sainte hostie, qui sentit sa chair frémir à cet attouchement sacré et la vie divine se répandre comme un torrent dans ses veines embrasées!... Et cependant cela même ne me suffirait pas. Je voudrais trouver l'occasion d'accomplir un acte , un seul acte où je pusse faire passer mon àme tout entière, un acte dont on pût dire: a Dieu était là! » un acte de foi, de dévouement, dont le souvenir répandit comme un parfum sur ma vie. Cette occasion se présentera-t-elle? Hélas! en matière de vertu, la destinée semble me condamner à la portion congrue.

Tout en se livrant à ces réflexions, Gilbert poursuivait son chemin. 11 n'était plus qu'à une demi-lieue du château, lorsqu'il aperçut sur sa droite, un peu au-dessus de la route, une jolie fontaine qu'abritait une grotte naturelle. Un sentier y conduisait, et ce sentier exerça sur Gilbert une attraction irrésistible. Il alla s'asseoir sur le rebord de la fontaine, les pieds appuyés sur une pierre moussue. Ce devait être sa dernière halte, car la nuit approchait. Au bruit de l'eau qui bouillonnait dans le bassin, Gilbert avait repris le cours de sa causerie intérieure, quand il fut tiré brusquement de sa méditation par le bruit du sabot d'un cheval qui gravissait le sentier. Il leva les yeux, et il vit venir à lui, monté sur un grand alezan, un jeune homme de seize ans, dont la figure maigre et pâle était en-

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cadrée de magnifiques cheveux châtain clair retombant en boucles sur ses épaules. Il était petit, mais admirablement svelte et bien pris dans sa taille. Les traits de son visage, quoique nobles et réguliers, éveillèrent chez Gilbert plus de surprise que de sympathie : l'expression en était dure, sèche et chagrine, et sur ce beau visage d'adolescent n'apparaissait aucune des grâces de la jeunesse.

Le jeune cavalier venait droit à lui, et quand il fut à deux pas de la fontaine, il s'écria en allemand, d'une voix impérieuse : — Mon cheval a soif. Mon brave homme, videz-moi la place.

Gilbert ne se dérangea pas.

— Vous le prenez sur un ton bien haut, mon petit ami, répondit-il dans la même langue, qu'il savait fort bien, mais qu'il prononçait à la diable, je veux dire à la française.

— Mon grand ami, combien faites- vous payer vos leçons de .savoir-vivre? lui répliqua le jeune homme en contrefaisant sa prononciation ridicule. Puis il ajouta en français, avec une pureté d'accent irréprochable : — Allons, exécutez -vous lestement, je n'aime pas à attendre! — Et il coupa l'air de sa cravache.

— Monsieur Stéphane, dit alors Gilbert, qui n'avait pas oublié l'aventure du petit Wilhelm, votre cravache finira par vous jouer de mauvais tours !

— Qui vous a donné le droit de savoir mon nom? s'écria-t-il impétueusement en redressant la tête.

— Ce nom est déjà célèbre dans le pays, repartit Gilbert, et vous l'avez écrit tantôt en caractères fort lisibles sur la joue d'un petit porcher.

Stéphane, car c'était bien lui, rougit de colère et leva sacravache d'un air menaçant; mais d'un coup de son bâton Gilbert envoya cette cravache rouler au fond d'un fossé, à vingt pas de distance.

Quand il reporta ses regards sur l'enfant, il se repentit de ce qu'il venait de faire, car sa figure était effrayante à voir; sa pâleur était devenue livide; tous les muscles de son visage s'étaient contractés, son corps était agité de mouvemens convulsifs; il essayait en vain de parler, la voix expirait sur ses lèvres, on eût dit que son âme était près de l'abandonner. Il ôta précipitamment l'un de ses gants et voulut le jeter à la face de Gilbert; mais sa main tremblante le laissa échapper. Un instant il contempla d'un œil de reproche et de mépris cette main fluette dont il maudissait l'impuissance; puis des larmes jaillirent en abondance de ses yeux, il se pencha sur le cou de son cheval, et d'une voix étouffée il murmura:

— Pour l'amour de Dieu, si vous ne voulez pas que je meure de rage, rendez-moi,... rendez-moi...

11 ne put achever; mais déjà Gilbert s'était élancé vers le fossé, avait ramassé la cravache et la lui avait remise, ainsi que le gant. Stéphane lui répondit par une légère inclination de tête, mais sans le regarder. Le jeune cavalier tenait ses yeux attachés sur le pommeau de sa selle; il semblait chercher à reprendre possession de luimême. Gilbert eut pitié de son état, et il se détourna pour ne pas l'embarrasser de ses regards; mais au moment où il se penchait pour ramasser sa canne et sa valise, l'enfant, d'un coup de cravache bien appliqué, lui enleva son chapeau qui roula dans le fossé, et lorsque Gilbert, surpris et indigné, voulut se précipiter sur le jeune traître, il avait déjà lancé son cheval au triple galop; en un clin d'œil, il avait atteint la grande route, où 11 disparut dans un tourbillon de poussière.

Gilbert fut beaucoup plus affecté de cette aventure que sa philosophie ne semblait le lui permettre. 11 se remit en chemin d'un air pensif; il voyait toujours devant lui la figure blême et décomposée de l'enfant. — Cet excès de désespoir, se disait-il, marque une âme orgueilleuse et passionnée; mais la perfidie dont il a payé ma générosité est d'un cœur vil et dépravé... — Et, se frappant le front: — Mais j'y pense : à en juger par son nom, ce jouvenceau pourrait bien être le fils du comte Kostia. Ah ! l'aimable compagnon que j'aurai là pour égayer ma captivité! M. Leminof aurait dù me prévenir. C'était un article à noter dans le cahier des charges.

Gilbert avait le cœur serré; il se voyait déjà condamné à défendre incessamment sa dignité contre les taquineries et les insolences d'un enfant mal élevé, et cette perspective l'attristait. Il se plongea si profondément dans ses réflexions mélancoliques qu'il se trompa de chemin. Il dépassa l'endroit où il devait quitter la grande route pour gravir la colline escarpée dont le château formait le couronnement. Par bonheur, il fit la rencontre d'un passant qui le remit sur la voie. La nuit était déjà obscure lorsqu'il fit son entrée dans la cour du vaste manoir. Ce grand assemblage de constructions discordantes ne lui apparut que comme une masse sombre dont le poids l'écrasait. Il démêlait seulement une ou deux tourelles élancées dont les toits pointus se profilaient sur le ciel étoilé. Au moment où il cherchait à se reconnaître, d'énormes dogues furieux se ruèrent sur lui, et il eût été dévoré, si, au bruit de leurs aboiemens, un valet de chambre haut de six pieds et fort raide d'encolure ne fût sorti au-devant de lui une lanterne à la main. Dès que Gilbert eut décliné son nom, il le pria de le suivre. Ils traversèrent une terrasse, forcés d'écarter à chaque pas les dogues qui grommelaient sourdement; ces aimables hôtes avaient regret au souper dont on venait de les frustrer. A la suite de son guide, Gilbert s'engagea

LE COMTE KOSTIA

dans un petit escalier tournant, et quand ils eurent atteint le palier du troisième étage, le valet de chambre, ouvrant une porte cintrée, l'introduisit dans une vaste pièce circulaire où avait été dressé un lit à baldaquin. — Voilà votre chambre, lui dit-il sèchement, et après avoir allumé deux bougies et les avoir placées sur une grande table ronde, il sortit et ne reparut qu'au bout de vingt minutes, apportant un plateau chargé d'un samovar y d'un pâté de venaison et de volailles froides. Gilbert mangea de bon appétit, et il s'en sut un gré infini — Mes sottes rêveries, se disait-il, ne m'ont pas gâté l'estomac.

Gilbert était encore à table quand le valet de chambre rentra et lui remit un billet du comte; il était ainsi conçu: « M. Leminof souhaite la bienvenue à M. Gilbert Savile. Il aura le plaisir de lui rendre visite demain dans la matinée. »

— Demain nous rentrerons dans le sérieux de la vie, se disait Gilbert en savourant une tasse du thé vert le plus exquis, et vraiment j'en suis bien aise, car je n'approuve pas l'usage que je fais de mes loisirs. J'ai passé toute cette journée à raisonner sur moimême, à disserter sur mon esprit et sur mon cœur. C'est sans contredit le plus sot des passe-temps!. — Et tirant de sa poche un carnet, il y écrivit ces mots : « Oublie-toi, oublie-toi, oublie-toi. » Gilbert en usait comme le philosophe Kant, lequel, ne pouvant se consoler d'avoir perdu un vieux domestique nommé Lampe, écrivait sur son journal : « Souviens-toi d'oublier Lampe. »

Il demeura quelques instàns debout dans l'embrasure de la fenêtre, contemplant la voûte céleste qui brillait de mille feux; puis U se mit au lit, mais son sommeil ne fut pas tranquille : Stéphane lui apparut dans ses rêves... In moment il crut le voir agenouillé devant lui, le visage inondé de larmes, et comme il s'approchait pour le consoler, l'enfant tira de son sein un poignard et lui en perça le cœur.

Gilbert se réveilla en sursaut, et il eut quelque peine à se rendormir.

Un grand plaisir attendait Gilbert à son réveil ; il se leva comme le soleil commençait à paraître, et dès qu'il fut habillé, il courut à la fenêtre pour examiner le paysage.

La rotonde qui lui avait été assignée pour logement formait à elle seule l'étage supérieur d'une tourelle qui flanquait l'un des angles du château. Cette tourelle et une grosse tour carrée, située à l'autre extrémité de la même façade, avaient vue sur le nord , et de ce

côté le rocher était coupé à pic et formait un précipice de trois cents pinds d'un aspect fort imposant. Quand Gilbert mit le nez à la fenêtre, son regard plongea dans le gouffre, où llottait une vapeur bleuâtre que le soleil naissant perçait de ses flèches d'or; ce spectacle le transporta. Avoir un précipice sous sa fenêtre, c'était une nouveauté qui lui causa une joie infinie. Ce précipice était son domaine, sa propriété; ses yeux en prenaient possession. Il ne se lassait pas de contempler ces rochers escarpés comme des murailles, et dont • les parois étaient coupées par des bandes transversales de broussailles et de buissons rabougris. Depuis longtemps il n'avait éprouvé une sensation aussi vive, et il dut convenir que, si son cœur était vieux, ses sens étaient encore tout neufs. Le fait est qu'en ce moment Gilbert, le grave philosophe, était heureux comme un enfant, et en entendant le murmure solennel du Rhin, auquel se mariaient les croassemens d'un corbeau et les cris stridens des martinets qui rasaient de leur aile inquiète les mâchicoulis de la tourelle, il se persuada que le fleuve enflait sa voix pour le saluer, que les oiseaux lui donnaient une aubade, et que la nature tout entière célébrait une fête dont il était le héros.

Ce fut à peine s'il put s'arracher à sa chère fenêtre pour déjeuner, et il était de nouveau en contemplation lorsque M. Leminof entra dans sa chambre. Il ne l'entendit pas venir, et il fallut que le comte toussât trois fois pour lui faire retourner la tète. En apercevant l'ennemi, Gilbert tressaillit; mais il n'eut pas de peine à se remettre. Cependant ce tressaillement nerveux qu'il n'avait pu réprimer avait fait sourire le comte, et ce sourire chagrina Gilbert. Il sentait que M. Leminof réglerait sa conduite à son égard sur l'idée qu'il prendrait de lui dans cette première entrevue, et il se promit de se surveiller beaucoup.

Le comte Kostia était un homme entre deux âges, bien fait, de très grande taille, les épaules larges, un grand air, un front sévère et hautain, un bec d'oiseau de proie, la tète haute et légèrement ramenée en arrière, de grands yeux gris bien fendus d'où sortaient des regards à la fois perçans et incertains, une figure expressive, d'une coupe régulière, et où Gilbert ne trouva guère à reprendre que des sourcils trop touffus et des pommettes un peu trop saillantes; mais ce qui ne lui plut pas, c'est que M. Leminof resta debout en le priant de s'asseoir, et comme Gilbert faisait quelques façons, le comte y coupa court par un geste impérieux accompagné d'un froncement de sourcils...

— Monsieur le comte, lui dit mentalement Gilbert, vous ne sortirez pas d'ici sans vous être assis!

— Mon cher monsieur, dit le comte en arpentant la chambre

LE COMTE KOSTIA

les bras croisés sur la poitrine, vous avez dans le docteur Lerins un ami très chaud. Il fait un cas infini de votre mérite; il a même eu l'obligeance de me donner à entendre que j'étais tout à fait indigne de posséder dans ma maison un pareil trésor de sagesse et d'érudition. Aussi m'a-t-il expressément recommandé d'avoir pour vous les plus grands égards; il m'a fait sentir que je répondais de vous à l'univers, et que l'univers me ferait rendre mes comptes. Vous êtes bien heureux, monsieur, d'avoir de si bons amis; c'est une bénédiction particulière du ciel.

Gilbert ne répondit rien; il se mordait les lèvres et regardait à ses pieds.

— M. Lerins, reprit le comte, m'apprend encore que vous êtes à la fois timide et fier, et il me supplie de vous ménager beaucoup. Il prétend que vous êtes capable de beaucoup souffrir sans en rien marquer. C'est un talent qui aujourd'hui ne court pas les rues. Ce qui me chagrine, c'est que notre excellent ami M. Lerins m'a tout l'air de me considérer comme un loup-garou. Je serais désolé, monsieur, de vous faire peur. — Et se tournant à moitié vers Gilbert : — Voyons, regardez-moi bien; est-ce que j'ai des griffes au bout des doigts?

Le pauvre Gilbert maudissait in petto M. Lerins et son zèle indiscret. — Oh ! monsieur le comte, répondit-il de sa voix la plus nette et de son air le plus tranquille, je ne me défie jamais des griffes de mon prochain. Seulement, quand d'aventure il m'arrivc de les sentir, je crie très fort et je me défends.

Le son de voix de Gilbert et l'expression de son visage frappèrent M. Leminof. Ce fut à son tour, sinon de tressaillir (il ne tressaillait guère), du moins d'être étonné. Il le regarda un instant en silence, puis il reprit d'un ton plus sardonique : — Ce n'est pas tout: M. Lerins (ah ! quel admirable ami vous avez la!) veut bien m'apprendre encore que vous êtes, monsieur, ce qui s'appelle aujourd'hui une belle âme. Qu'est-ce qu'une belle âme? Je n'en sais trop rien... — Y.t en parlant ainsi il avait l'air de chercher tour à tour une mouche au plafond et une épingle sur le parquet. — Que voulez-vous? J'ai sur toutes choses des idées très arriérées, et je n'entends rien au vocabulaire de mon siècle. Je sais très bien ce que c'est qu'un beau cheval, une belle femme; mais une belle âme! Sauriez-vous m'expliquer, monsieur, ce que c'est qu'une belle âme?

Gilbert ne répondit mot. Il était tout occupé à adresser au ciel la prière du philosophe : « 0 mon Dieu! gardez-moi contre mes amis! Je me charge de mes ennemis.»

— Mes questions vous semblent peut-être indiscrètes, poursuivit M. Leminof; prenez-vous-en à M. Lerins. Sa dernière lettre m'a

causé de vives inquiétudes. Il vous annonçait à moi comme un être exceptionnel; il est naturel que je prenne mes informations. Je déteste les mystères, les surprises. J'ai ouï parler d'un petit prince d'Abyssinie qui, pour témoigner sa gratitude au missionnaire qui l'avait converti, lui envoya en cadeau une grande caisse en bois de senteur. Quand le missionnaire ouvrit la caisse , il y trouva un joli crocodile du Nil tout vivant. Jugez de son plaisir! Ce sont de ces aventures qui prêchent la prudence. Aussi, quand notre excellent ami M. Lerins m'envoie en cadeau une belle âme, il est naturel que je déballe avec précaution, et qu'avant d'installer chez moi cette belle âme, je cherche à savoir ce qu'il y a dedans... Une belle âme! dit-il encore d'un ton moins ironique, mais plus sec, à force d'y rêver, je devine que c'est une âme qui a la passion de9 colifichets en matière de sentiment. En ce cas, monsieur, souffrez que je vous donne un conseil. M 0 " Leminof avait un goût prononcé pour les chinoiseries, et elle en avait encombré son salon. Par malheur, j'ai les mouvemens un peu brusques, et il m'est arrivé'plus d'une fois de renverser à terre des guéridons chargés de porcelaines et d'autres babioles. Vous jugez si elle était contente! Mon cher monsieur, soyez prudent, enfermez soigneusement vos chinoiseries dans vos armoires, et retirez- en les clés.

— ■ Je vous remercie du conseil, répondit doucement Gilbert; mais je suis désolé de voir qu'on vous a donné une idée très fausse de moi. Me permettez-vous, monsieur, de me peindre à vous tel que je suis?

— Je n'y vois pas d'inconvénient, dit-il.

— Je ne suis point une belle âme, reprit Gilbert; je suis tout simplement une bonne âme, ou, si vous l'aimez mieux, un honnête garçon qui prend les choses comme elles viennent et les hommes tels qu'ils sont, qui ne se pique de rien, ne prétend à rien, et qui se soucie comme d'un fétu de ce que les autres peuvent penser de lui. Je ne nie pas que, dans ma première jeunesse, je n'aie subi tout comme un autre ce qu'un homme d'esprit appelait Vensorcellemenl des niaiseries; mais j'en suis bien revenu. J'ai trouvé dans la destinée un magister morose, un peu brutal, qui m'a enseigné l'art de vivre à grands coups de martinet. Aussi ce qu'il y avait en moi de romanesque s'est réfugié dans mon cerveau, et mon cœur est devenu le plus raisonnable de tous les cœurs. Si j'avais le bonheur d'être à la fois riche et artiste, je prendrais la vie comme un jeu; mais, n'étant ni l'un ni l'autre, je la traite comme une affaire. Croyez-m'en , monsieur, la vie n'est pour moi qu'une affaire tout comme une autre, ou, pour mieux dire, un peu plus épineuse, un peu plus compliquée qu'une autre, et je n'ai garde de lui reprocher

LE COMTE KOSTIA

de n'être ni une idylle ni un opéra. Seulement, comme il est bon de prendre quelquefois du relâche, quand je veux me reposer de ma grande affaire, qui est de vivre, je ferme boutique et je vais au spectacle... Je porte ici, ajouta-t-il en se frappant le front, un joli théâtre de marionnettes. La scène n'est pas bien vaste, mais mes marionnettes sont gentilles; elles entendent très bien leur métier et jouent avec le même talent la comédie et la tragédie. Je n'ai qu'à dire un mot, et aussitôt elles sortent de leurs boites, se costument, mettent un doigt de rouge, la rampe s'allume, le rideau se lève, la représentation commence, et je suis le plus heureux des hommes!

M. "Leminof n'arpentait plus la chambre. 11 se tenait immobile dans l'embrasure de la fenêtre et regardait dans la vallée.

— Je vous forcerai bien de vous asseoir, monsieur le comte, disait tout bas Gilbert.

— Vous piquez ma curiosité, repartit enfin M. Leminof après un silence; ne me ferez-vous pas voir un jour vos marionnettes?

— Impossible! répondit-il; mon Polichinelle, mes Arlequins et mes Golom bines sont si timides qu'ils ne consentiraient jamais à affronter le feu de vos regards. Sans avoir de griffes au bout des doigts, monsieur, vous me semblez peu complaisant pour l'imagination d'autrui, et à votre seule approche mes pauvres poupées risqueraient de demeurer court : elles savent bien que leur répertoire ne serait pas de votre goût!

M. Leminof se remit à marcher, et en passant devant Gilbert il lui lança un regard à la fois hautain et caressant. C'est ainsi qu'un gros dogue regarde un barbet qui, ne doutant de rien, s'approche familièrement de sa majesté aux crocs pointus et fait mine de jouer avec elle. Il gronde sourdement, mais sans avoir envie de se fâcher. Il y a je ne sais quoi dans l'œil des barbets qui force quelquefois les gros dogues â prendre en bonne part leurs privautés.

— Ah ça! monsieur, dit le comte, de votre propre aveu, vous êtes un parfait égoïste. Votre grande affaire est de vivre, et de vivre pour vous!

— C'est à peu près cela, répondit Gilbert; seulement j'évitais de prononcer le mot, il est un peu dur... Ce n'est pas que je sois" né égoïste, poursuivit-il; mais je le suis devenu. Si j'avais encore mon cœur de vingt ans, j'aurais apporté ici des idées. très romanesques. Vous allez bien rire, monsieur : figurez-vous qu'il y a dix ans je serais arrivé dans votre château avec l'intention très arrêtée de vous aimer beaucoup et de me faire aimer de vous.

— Tandis qu'aujourd'hui...

— Mon Dieu, aujourd'hui je sais un peu le monde, et je me dis

Tom ixxti. M

qu'il ne peut être question entre nous que d'un marché, et que les bons marchés sont ceux qui sont avantageux aux deux parties.

— Quel terrible homme vous faites ! s'écria le comte avec un rire goguenard ; vous détruisez sans pitié toutes mes illusions, vous attentez à la poésie de mon kmel Dans ma naïveté, je m'imaginais que nous allions nous éprendre d'une belle passion l'un pour l'autre. Je projetais de faire de mon secrétaire mon ami intime, le cher confident de toutes mes pensées; mais au moment où je m'apprête à lui ouvrir mes bras, l'ingrat me vient dire d'un ton posé : « Monsieur, il ne s'agit entre nous que d'un marché; je suis le marchand, vous êtes l'acheteur, je vous vends du grec, et vous me le paierez argent comptant. » Peste! monsieur, votre belle âme ne se pique pas de poésie I... A merveille! je prends acte de vos paroles! Il ne s'agit entre nous que d'un marché. Je serai donc, si vous le voulez, l'exploitant, vous serez l'exploité, et vous ne vous plaindrez pas si je vous traite de Turc à More!

— Pardon, répondit Gilbert, votre intérêt bien entendu vous commande de me ménager. Vous me donnerez beaucoup à faire, je ne plaindrai mon temps ni ma peine; mais vous n'aurez garde de m'accabler. Aussi bien je ne suis pas exigeant; tout ce que je demande, c'est que vous m'accordiez chaque jour quelques heures de loisir et de solitude pour regîirder en paix mes marionnettes.

M. Leminof s'arrêta tout à coup et se planta en face de (iilbert, les mains appuyées sur ses hanches.

— Vous vous assoirez, vous vous assoirez, monsieur le comte! murmurait Gilbert entre ses dents.

— A ce compte-là, dit M. Leminof en le regardant fixement, il se trouve que vous êtes un égoïste contemplatif. Au moins j'espère, monsieur, que vous avez les vertus de votre état : je veux dire que, très occupé de vous-même, vous êtes exempt de toute curiosité indiscrète. L'égoïsme ne vaut tout son prix que lorsqu'il est accompagné d'une indifférence méprisante pour les affaires d'autrui. Kcoutez-moi bien : je ne vis pas absolument seul ici; je désire cependant que vous entreteniez avec moi seul des relations suivies. Les deux personnes qui habitent cette maison avec moi ne savent le grec ni l'une ni l'autre; elles n'ont pas le droit de vous intéresser. Rappelez-vous que j'ai le tort d'être jaloux comme un tigre; je prétends donc que vpus soyez à moi sans partage. Et pour vos marionnettes, si vous vous ravisez, vous me trouverez toujours prêt à les admirer; mais vous ne les montrerez à personne, vous m'entendez, à personne!

Le comte Kostia prononça ces derniers mots avec un accent si énergique que Gilbert en fut surpris. Il était sur le point de deman-

tizc

LE COMTE KOSTÎA. 531

der des explications; mais le regard sévère et presque menaçant du comte lui en ôta l'envie.

— Vos recommandations, monsieur, répondit-il, sont superflues. Pour achever mon portrait, je ne suis guère expansif et j'ai peu de liant dans le caractère. A vrai dire, la solitude est mon élément; i, elle a pour moi des douceurs extrêmes. Voulez-vous faire une expé-

rience? Enfermez-moi sous clé dans cette chambre, et pourvu que chaque jour vous me fassiez passer un peu de nourriture par une chatière, dans un an d'ici vous me retrouverez assis à cette table, frais, joyeux et bien portant... A moins toutefois, ajouta-t-il, qu'à mon insu le mal du ciel ne me travaille sourdement. En ce cas, je pourrais bien un beau jour m'envoler par les fenêtres; mais le mal ne serait pas grand. Trouvant la cage vide, vous diriez : « Il a poussé des ailes à ce bon garçon. Grand bien lui fasse! »

— Je n'entends pas cela! s'écria le comte. Monsieur mon secrétaire, vous me plaisez beaucoup, et de crainte d'accident je ferai griller cette fenêtre.

Et à ces mots il attira à lui un fauteuil et s'assit en face de Gilbert, qui eût volontiers battu des mains à ce beau dénoûment; leur entretien ne roula plus que sur Byzance et son histoire. Le comte exposa à Gilbert le plan de ses travaux et lui indiqua le genre de recherches qu'il attendait de lui. Cette conversation se prolongea pendant plusieurs heures, et à peine M. Leminof fut-il de retour dans son cabinet qu'il prit la plume et écrivit à M. Lerins le billet que voici :

« Mon cher docteur, recevez mes remerciemens pour le sujet précieux que vous m'avez envoyé. Je l'aurais fait faire tout exprès qu'il ne serait pas plus à mon goût. C'est précisément l'outil dont j'avais besoin; mais permettez-moi de vous dire que si ce jeune homme me plaît, c'est qu'il ressemble fort peu au portrait que vous aviez bien voulu m'en faire. Vous m'annonciez un héros de Berquin, et je me préparais à vous le renvoyer, car c'eût été à mes yeux un vice rédhibitoire. Mon cher docteur, les jeunes gens d'aujourd'hui sont plus compliqués que vous ne le pensez; la candeur n'est pas leur partage; ils sont tous très forts en arithmétique, et le plus ingénu d'entre eux est pour le moins un Chinois commencé. Ce qui me charme dans votre candide ami, c'est qu'il se démontre lui-même, comme un cornac fait son éléphant. 11 a bien voulu m'expliquer dans le plus grand détail ce petit mécanisme que vous appelez sa belle âme; il m'a fait voir le grand ressort, le mouvement, les engrenages, les aiguilles et la sonnerie. Le plus bel avantage de cette horloge, c'est qu'elle marche au doigt et qu'elle marque toujours l'heure que l'on veut. Avec cela, ce jeune homme me paraît très

heureusement doué; c'est un érudit consommé, qui a le sens juste et l'esprit critique. En vérité, je ne pouvais mieux rencontrer. Adieu, mon cher docteur; comptez sur ma reconnaissance et mettezmoi aux pieds de M"" Lerins, si elle n'a pas oublié son indigne serviteur

« Kostia Petrovitch Leminof. »

Quinze jours plus tard, Gilbert écrivait à ses amis une lettre ainsi conçue : « Madame, je n'ai trouvé ici ni fêtes, ni cavalcades, ni galas, ni beautés tongouses. Qu'en ferions-nous, je vous prie, de ces beautés tongouses? ou, pour mieux dire, que feraient-elles de nous? Nous vivons dans les bois; notre château est un vieux, tout vieux château; le soir, au clair de la lune, il a l'air d'un revenant. Ce que j'en aime le mieux, ce sont de longs corridors sombres où le vent se promène; mais je vous assure que je n'y ai pas encore rencontré de robe blanche ni de chapeau à panache. Seulement, l'autre soir, une chauve-souris qui avait pénétré par un carreau brisé me balaya la figure de son aile, et faillit éteindre ma bougie. C'est jusqu'à présent ma seule aventure... Et quant à vous, monsieur, sachez que je ne me suis point laissé gagner aux séductions de mon tyran, par la raison qu'il ne s'est point donné la peine d'être séduisant. Sachez encore que je ne m'ennuie pas. Je suis content; je jouis de cette tranquillité d'esprit que procure une situation bien définie, bien réglée et après tout très supportable. Je n'ai plus à pousser ma vie devant moi et à lui montrer le'chemin; elle chemine d'ellemême, et je la suis comme Martin son âne. Et puis les plaisirs ne nous manquent pas. Écoutez plutôt.

« Notre château est une longue enfilade de corps de logis lézardés dont nous habitons le seul habitable. Je suis logé tout seul dans une tourelle qui commande une vue magnifique. J'ai un grand précipice sous ma fenêtre. Je peux dire : « Ma tourelle, mon précipice! » 0 mes pauvres Parisiens, vous ne comprendrez jamais tout ce qu'il y a dans ces deux mots : Mon précipice! Qu'est-ce donc qu'un précipice? s'écrie M"*' Lerins... C'est un grand creux. Eh! mon Dieu, oui, madame, c'est un grand creux; mais songez que ce matin ce creux était d'un bleu foncé, et que ce soir, au coucher du soleil, il était... tenez, de la couleur de vos capucines. J'ai ouvert ma fenêtre et j'ai mis le nez à l'air pour humer l'odeur de cet admirable précipice, car j'ai découvert que le soir les précipices ont une odeur. Comment vous dirai-je? C'est un parfum de rochers grillés par le soleil, auquel se mêle un arôme subtil d'herbe sèche. Cela fait un

LE COMTE KOSTIA. 533

mélange exquis. . . J'étais donc à ma fenêtre quand sur ma droite, et à quatre-vingts pieds au-dessous de moi, j'ai vu surgir derrière un buisson de rhododendrons les cornes et la tête d'une chèvre blanche. 11 faut savoir que du côté du Rhin mon gouffre ou mon abîme, comme vous voudrez l'appeler, est flanqué d'un tertre gazonné au penchant duquel serpente un sentier. C'est par là qu'avait grimpé cette amazone à pattes blanches, et de grand cœur elle eût monté plus haut; mais quel moyen? Elle se trouvait au pied d'une formidable corniche de rochers que je défie le plus agile chamois d'escalader. La pauvre chèvre s'affligeait d'être arrêtée par cet obstacle inattendu; dans son dépit, elle se mit à donner de la corne contre le buisson, puis elle me regarda en bêlant, et moi je la regardais en souriant, et par intervalles nous détournions tous les deux la tête pour contempler le fleuve, tacheté de place en place de grandes plaques d'or et de pourpre... De bonne foi, madame, ne m'enviezvous pas ma fenêtre, et ne troqueriez-vous pas contre ma chèvre blanche toutes les marchandes des quatre saisons que vous voyez passer dans la rue Jacob?

« Mais faites avec moi, je vous prie, le tour de notre beau domaine. Le fier rocher dont nous occupons la plate-forme, et qui mérite son nom d'aire de vautour , se termine au nord par ce que vous savez, à l'ouest par une ravine qui le sépare d'autres monticules plus élevés et bizarrement déchiquetés, dont la chaîne accompagne le fleuve dans son cours. Cette ligne de hauteurs n'est pas continue; elle est coupée de gorges étroites qui débouchent dans la vallée et qui laissent arriver jusqu'à nous les derniers feux du soleil. L'autre soir, le couchant était rouge, et l'une de ces gorges semblait vomir des flammes; on eût dit la gueule d'une fournaise. A l'est, le Geierfels domine de ses escarpemens et de sa terrasse le Rhin , dont il n'est séparé que par la grande route et un chemin de halage. Au midi, il communique par des sentiers rapides avec un vaste plateau dont il forme en quelque sorte l'étage supérieur, et qui est recouvert d'une forêt de hêtres sillonnée d'eaux courantes. C'est de ce côté-là seulement que notre manoir est accessible ; mais il n'est pas question d'y arriver en voiture, un baquet même ne parviendrait que difficilement jusqu'à nous, et toutes nos provisions de bouche nous sont apportées à dos d'homme ou de mulet... Des montagnes, des rocher à pic, des tourelles qui surplombent un précipice, de grands bois sombres, d'âpres seutiers, des ruisseaux qui tombent en cascades, tout cela ne fait-il pas, madame, un séjour bien sauvage et bien romantique?... Mais sur la rive droite du Rhin, qui s'étend sous nos regards, c'est tout autre chose. Représentez-vous un paysage d'une douceur infinie, une grande plaine cultivée qui s'élève

par un mouvement insensible jusqu'au pied d'une chaîne lointaine de montagnes dont la croupe onduleuse dessine sur le ciel ses dentelures aériennes. Assurément, madame, les deux rives du Rhin ne sont pas consacrées à la même divinité. Autour du Geierfels, dans l'horreur mystérieuse des bois, règne cette primitive et terrible déesse de la nature dont les servans, farouches comme elle, rougissaient de leur sang la mousse des rochers, tandis qu'autour d'eux des prétresses en délire, les cheveux au vent, semblaient imiter dans leurs danses frénétiques la course désordonnée des astres encore incertains de leur route et les déréglemens de l'antique chaos. Là-bas au contraire, dans la plaine, tout reconnaît l'empire de Cérès, de Cérès la blonde, do Cérès couronnée d'épis, divinité tutélaire et bienfaisante qui prend plaisir aux vapeurs de la terre entr' ouverte par le tranchant du soc, au grincement de la charrue, aux longs mugissemens des troupeaux et aux chansons du moissonneur liant sa gerbe dorée...

<i Juste en face du château, par-delà le Rhin, une bourgade aux maisons proprettes, soigneusement blanchies à la chaux et accompagnées de jardins, se déploie en éventail autour d'une anse arrondie. Sur la droite de ce gros village, une église rustique fait reluire au soleil la flèche de son clocher couvert en zinc; à gauche, de grands moulins à tan laissent tourner nonchalamment leurs roues, et derrière ces moulins, cette église et cette bourgade, s'étend la fertile campagne que j'essayais de vous peindre tout à l'heure, et que je ne saurais trop vous vanter. Oh! le charmant paysage!... Cette après-midi, j'étais occupé à le dévorer des yeux, quand la . chèvre blanche est venue me distraire, suivie à distance par une petite chevrière que je soupçonne d'ôtre fort jolie; mais je les ai oubliées l'une et l'autre en voyant défiler en même temps devant moi, cheminant en sens contraire, un bateau à vapeur qui remorquait lentement une flottille de barques recouvertes de leurs bannes et escortées de leurs allèges, puis un vaste train de bois descendu de la Forêt-Noire et monté par cinquante ou soixante bateliers qui, les uns à l'avant, les autres à l'arrière, dirigeaient sa course à grands coups d'aviron; après quoi mes regards, se détachant des eaux blanchâtres du fleuve, se sont promenés tour à tour sur les molles lenteurs du rivage, sur les sinuosités d'un ruisseau cherchant aventure dans une prairie entre deux rideaux de saules et de peupliers, sur les ombres portées des arbres allongées par le soir, et qui dormaient paisiblement au sein des guérets. Ici un pré vert où broutaient trois moutons roux que gardait une pastourelle assise sur une grosse pierre, tandis que sa vache noire mouchetée de blanc se dressait contre le talus d'un fossé pour mordiller les branches

LE COMTE KOSTIA

gourmandes d'une haie; le long du pré, un bout de chemin creux où cheminait un meunier perche sur un grand cheval gris; plus loin, une chaumine dont le toit laissait échapper un mince filet de fumée bleuâtre qui montait vers le ciel en ondoyant... A quelque distance de moi, un oiseau de proie d'une immense envergure planait lentement au-dessus de la vallée ; ses ailes semblaient immobiles, et, suspendu dans l'air, il y traçait de grandes courbes régulières et concentriques. Assurément il était plongé, comme moi-même, dans une rêveuse contemplation à laquelle il ne pouvait s'arracher, et quand parfois il essayait de rompre le charme qui le tenait enchaîné, et qu'agitant ses grandes ailes il prenait son essor vers le ciel, le charme victorieux triomphait bientôt de ses efforts, il redescendait et se remettait à tournoyer, emprisonné, semblait-il, dans un cercle magique et fasciné malgré lui par les grâces divines de ces rives enchantées.

« Mais ce qui me plaît plus que tout le reste, c'est que le deierfels est, par sa situation, une sorte de foyer acoustique où montent incessamment tous les bruits de la vallée. Cette après-midi, le sourd grondement du fleuve, la respiration haletante du remorqueur, le frémissement d'une cloche dans un lointain campanile, le chant d'urte villageoise lavant son linge dans une fontaine, le bêlement d'un mouton, le tic tac des moulins, les lintemens de sonnettes d'une longue file de mulets halant une barque à la cordelle,' les clameurs retentissantes des bateliers arrimant des futailles dans une gabare,... tous ces bruits divers arrivaient jusqu'à mon oreille en vibrations d'une netteté surprenante, jusqu'au moment où une bouffée de vent les brouillait tout à coup, et ne me laissait plus rien entendre qu'une vague musique qui semblait descendre du ciel; mais l'instant d'après toutes ces voix frémissantes émergeaient de nouveau de ce tourbillon de confuse harmonie, et de nouveau chacune, sonore et distincte, racontait à mon cœur ravi quelque épisode de la vie de l'homme et de la nature... Et puis, quand la nuit vient, madame, à tous ces bruits du jour en succèdent d'autres plus secrets, plus pénétrans, plus mélancoliques. Aimez-vous, madame, le holemcnt de la chouette? Mais il faudrait d'abord savoir si vous l'avez jamais entendu. C'est un cri... Non, ce n'est pas un cri, c'est une plainte douce, étouffée; c'est un chagrin monotone et résigné qui se raconte à la lune et aux étoiles. L'un de ces tristes oiseaux loge à deux pas de moi, dans un creux d'arbre, et la nuit venue il se plaît à chanter un duo avec le vent qui soupire. Le Rhin se charge de l'accompagnement, et sa voix grave, étoffée, fait une basse continue, qui tour à tour se renforce ou décroît... L'autre soir, ce concert vint à manquer; ni le vent ni la chouette n'était en voix. Le Rhin seul

grondait tout bas; mais il me ménageait une surprise, il m'a prouvé qu'il sait faire quelquefois de l'harmonie à lui tout seul. Vei« minuit, une barquette qui portait une lanterne à la proue s'est détachée du rivage et a traversé le fleuve en dérivant, et j'entendais distinctement ou je croyais entendre le clapotis de l'onde sur le flanc du bateau, le bouillonnement du remous qui se formait à l'arriére, le bruit sourd de la rame, quand elle plongeait dans le courant, et, plus doux encore, quand elle en ressortait, le pleur adorable de l'eau qu'elle laissait retomber goutte à goutte... Cette musique-là faisait un bien grand contraste avec celle que j'avais entendue la veille à la même heure. Le vent du nord s'était levé dans la soirée, et vers onze heures il était devenu furieux; il remplissait les airs d'aboiemens funèbres; c'était une rage qui ne se peut dire. Les girouettes grinçaient, les tuiles frottaient les unes contre les autres, les poutres des toitures tremblaient dans leurs mortaises, les murailles tressaillaient sur leurs fondemens. D'instant en instant, une rafale se précipitait sur ma fenêtre avec des hurlemens sauvages, et de mon lit je croyais apercevoir à travers la vitre les yeux sanglans d'une bande de loups allâmes. Dans les courts intervalles où ce grand vacarme du dehors s'apaisait, des murmures étranges partaient de l'intérieur du château; les boiseries faisaient entendre de lugubres craquemens; il n'était ni fente dans les cloisons, ni fissure aux plafonds d'où ne sortit un soupir ou de rauques gémissemens. Et parfois tout cela se taisait, et j'entendais seulement à l'extrémité des corridors comme un léger chuchotement de fantômes qui babillaient dans l'ombre en frôlant les murailles; puis tout à coup ils prenaient leur élan, les planchers tremblaient sous leur piétinement saccadé, ils gravissaient en tumulte l'escalier qui conduit à ma chambre, et venaient s'abattre sur le seuil de ma porte en poussant des lamentations indicibles...

a Mais en voila assez sur la case, direz-vous peut-être; parleznous donc un peu du patron. Cet homme terrible, sachez-le bien, m'est beaucoup moins antipathique que vous ne le pensiez. Et d'abord nous ne vivons pas ensemble du matin au soir. Dès le lendemain de mon arrivée, il m'a remis une longue liste de passages difficiles ou altérés à interpréter et à restituer. C'est un travail de longue haleine auquel je consacre toutes mes après-midi. 11 a fait transporter dans ma chambre quelques-uns de ses plus beaux infolio. Je vis là dedans comme un rat dans son fromage de Hollande. Quant à mes matinées, je les passe dans son cabinet, où nous tenons de doctes conférences, qui édifieraient l'Académie des Inscriptions; mais ce qui est charmant, c'est que dès la tombée de la nuit je puis disposer de moi comme je l'entends. Il a môme été convenu

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que, passé sept heures, je pourrais m'enfermer à clé dans mon réduit, et que sous aucun prétexte nul mortel ne viendrait m'y relancer. C'est un privilège que M. Leminof m'a octroyé le plus gracieusement du monde, et vous jugez si je lui en suis reconnaissant... Ce n'est pas à dire que ce soit un homme aimable, ni qui se soucie de l'être; mais c'est un homme de sens et d'esprit. Il m'a tout de suite compris, et il s'entend à se servir de moi. Je suis comme un cheval qui se sent monté par un habile écuyer.

« Vous lui reprochez, docteur, son déniaisement absolu;... mais on n'est vraiment Russe qu'à ce prix. Qu'est-ce en effet que la Russie? Le trait d'union entre l'Europe et l'Asie. Nous nous croyons, nous autres, bien cosmopolites, parce qu'à force de nous ingénier, nous parvenons à nous convaincre que Dante, Goethe et Shakspeare ne furent pas entièrement dénués de sens commun. Belle plaisanterie que cela! En Russie, on parle plus de trente langues. En Russie, on adore tous les dieux de la terre. En Russie, il y a des Allemands, des Grecs, des Lapons, des Tchouvaches, des Samoyèdes, des Kamtchadales, des Tchoukotches... Un vrai Russe doit avoir autant d'âmes qu'il y a de gouvernemens dans l'empire, il doit déchiffrer à livre ouvert un cœur mandchou ou tchérémisse; il doit honorer la Panagia sans se brouiller avec le Dalaï-Lama; il doit être capable de s'acclimater partout, de se naturaliser partout, de tout comprendre sans se passionner pour rien... — Nous autres Russes, me disait avant-hier M. Leminof, nous sommes appelés à fonder l'unité du genre humain. — Et comment vous y prendrez-vous? — Le moyen est fort simple; nous nous sommes faits les missionnaires de M. Scribe, et nous aspirons à le répandre sur l'Asie. — Et en revanche, ai-je dit, ne répandrez-vous point le Dalaï-Lama sur l'Europe? — Point du tout, m'a-t-il reparti. A chaque peuple son catéchisme. La religion divise les hommes, le vaudeville les unit.

u Mais je me trompe : les Russes ne sont pas condamnés sans appel au déniaisement absolu. Leur cosmopolitisme peut se tourner en un esprit d'universelle sympathie. J'ai connu dans le temps à Paris un Moscovite de Moscou qui était un homme admirable. Il joignait à une intelligence froidement lucide un cœur tendre et chaud, il connaissait tout et ne méprisait rien; il ne se faisait aucune illusion sur les hommes, et il était prêt à se dévouer pour eux; il unissait la tolérance sans limites d'un philosophe à la brûlante charité d'un saint. 11 avait passé sa vie à voir les choses telles qu'elles sont, et il persistait à croire que Dieu est le secret de tout. Je lui demandais un jour quelle mission il attribuait à la Russie; il me répondit par cette définition : « Tout pacifier en comprenant tout... » Utopie ou non, voilà qui vaut mieux que d'aller porter

M. Scribe chez les Mandchoux... Vous n'aimez pas les Russes, mon cher docteur; vous les avez souvent dénigrés devant moi, et je vous laissais dire; mais aujourd'hui que je vis en Russie, je me crois obligé de vous répondre. Vous les appelez des Kalmouks; c'est éluder la question par une calembredaine. Les Russes sont des Occidentaux qui ont les pommettes et l'imagination orientales. Que vous ayez peur d'eux, j'y consens; mais ce n'est pas une raison pour leur dire des injures. La Russie a l'œil perçant et l'ouïe fine; ses regards vont jusqu'à Pékin, et elle emploie ses deux oreilles à écouter tout ce qui se dit en Europe. Oh! soyez sûr qu'elle n'en perd pas un mot. De son côté, elle a beaucoup de choses à nous dire; seulement, pour nous faire ses ouvertures, elle attend le jour où sa voix pourra porter de Constantinople jusqu'à Lisbonne. Tout cela est très inquiétant, mais cela n'empêche pas que le peuple russe ne soit un grand peuple. Les Slaves sont de toutes les races de la terre la plus malléable, la plus flexible; c'est une argile plastique capable de recevoir toutes les empreintes et de revêtir toutes les formes. Aussi possèdent-ils de nature le talent de l'imitation et le don des façons singeresses; mais que cette flexibilité de l'esprit se trouve alliée à un caractère élevé, cette heureuse rencontre produit des effets merveilleux. L'âme d'un Slave qui a de l'âme a plus d'étendue qu'une autre sans être moins profonde, et elle donne à ses vertus une souplesse que nous ne donnons nous autres qu'à nos vices.

« Après ces déclarations de principes, vous allez être convaincus à jamais que j'adore mon tyran. Mettez, si vous le voulez, que j'adore aussi monsieur son fils! A propos, je crois avoir rencontré sur la grande route cet aimable enfant le jour de mon arrivée; mais depuis lors je n'ai pas eu l'avantage de le revoir. J'ai pris tous mes repas dans ma chambre. La salle à manger, m'a-t-on dit, était livrée aux maçons. A l'heure qu'il est, les réparations sont achevées, et dorénavant nous dînerons en famille. Ah! mes bons amis, c'est avec vous que je voudrais dîner demain! Quand boirai-je de nouveau ce café parfumé?... »

Le lendemain était un dimanche. C'était pour Gilbert un jour de liberté. Vers le milieu de la matinée, il sortit pour faire une promenade dans les bois. 11 errait depuis une heure, quand, retournant la tète, il vit venir derrière lui une petite troupe d'enfans qui portaient un costume étrange. Les deux plus âgés étaient vêtus de robes bleues et de manteaux rouges, et leur tête était coiffée de

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bonnets en feutre entourés d'un cercle en papier doré qui figurait une auréole. In autre plus petit portait un scapulaire de couleur grise, où l'on avait peint des diables noirs au milieu de flammes renversées. Les cinq derniers étaient habillés de blanc; leurs épaules étaient ornées dè longues ailes en gaze rose, et ils tenaient à la main des branches de buis en guise de palmes.

Gilbert ralentit le pas, et lorsqu'ils l'eurent rejoint, il reconnut dans celui qui était accoutré du sun-benito le petit porcher maltraité par M. Stéphane. L'enfant, qui, tout en marchant, regardait avec complaisance les flammes et les diables dont sa robe était émaillée, s'avança vers Gilbert, et, sans attendre ses questions, il lui dit : — Je suis Judas Iscariote. Voici saint Pierre, voici saint Jean. Les autres sont des anges. Nous allons tous au village de R... pour prendre part à une grande procession qu'on y célèbre tous les cinq ans. Si vous voulez voir quelque chose de beau, vous n'avez qu'à nous suivre. Je chanterai un solo, saint Pierre aussi; les autres chanteront en chœur.

Là-dessus Judas Iscariote, saint Pierre, saint Jean et les anges se remirent en marche, et Gilbert se décida à les suivre. Les premières maisons du village de R... s'élèvent à l'extrémité du plateau boisé qui s'étend au midi du Geierfels. Au bout d'une demi-heure, la petite caravane fit son entrée dans le village au milieu d'une foule considérable accourue de tous les hameaux environnans. Gilbert s'achemina le long de la grande rue, décorée de tentures et de reposons, et il déboucha sur une place plantée d'ormeaux dont l'église formait un des côtés. Bientôt les cloches sonnèrent à grande volée; les portes de l'église s'ouvrirent, et la procession sortit. En tête marchaient des prêtres, des moines et des laïques des deux sexes, portant des cierges, des croix et des bannières. Derrière eux venait une longue suite d'enfans qui représentaient le cortège de la Passion. L'un d'eux, jeune garçon de dix ans, remplissait le rôle du Christ; il avait la tête couronnée d'épines, et, portant sur son épaule une grande croix de bois, il semblait près de succomber sous le faix. A ses côtés se tenaient les deux brigands, dont l'un grimaçait, tandis que l'autre, les yeux baissés, la tète penchée, semblait en proie au plus profond repentir. Ils étaient entourés de gardes armés de lanoes qui les menaçaient et les insultaient du geste et de la voix; ensuite venait une petite fille dont la robe noire était traversée d'un poignard à l'endroit du cœur. Cette jeune mtrc des douleurs était escortée des douze apôtres. Le cortège était fermé par une longue troupe d'anges tenant à la main, les uns des branches de buis, les autres des encensoirs qu'ils balançaient gracieusement dans l'air. La procession fit deux fois le tour de la place,

puis elle s'arrêta. Les cloches se turent, un orchestre placé sur un échafaud fît entendre une musique douce et pénétrante, et quand le prélude fut achevé, le chœur des anges entonna un cantique à quatre parties qui remua Gilbert jusqu'au fond de l'âme.

Un profond silence régnait dans la foule. Les hdmmes joignaient les mains, les femmes s'agenouillaient. Les jeunes choristes étaient graves, recueillis; au-dessus de leurs tètes inclinées flottaient les bannières où étaient peintes les figures des saints. Par instans un nuage d'encens passait dans l'air; une faible brise faisait frissonner le feuillage ému des vieux ormeaux, et le ciel, d'un bleu pur et sans tache, semblait écouter avidement les pures harmonies qui s'exhalaient de ces lèvres enfantines, et cette autre musique, plus secrète et plus profonde, qui se faisait au fond des cœurs.

Gilbert le philosophe n'était pas de cette race d'esprits affranchis qui, en échangeant la foi contre la sagesse, obéit à une fatalité intérieure qu'elle déplore sans lui pouvoir résister. Ces esclaves dont les chaînes se sont brisées malgré eux regrettent leur antique servage; ils voudraient à tout prix recouvrer leur candeur passée et ces joies saintes dont la religion gratifia leur enfance. Que sont devenues ces extases où les plongeaient le frémissement des cloches conviant les fidèles à la prière, le parfum de l'encens flottant dans les parvis et le rayonnement des ostensoirs dans l'ombre auguste du sanctuaire? Hélas! ils ont senti se tarir dans leur cœur, envahi par la lumière, les sources vives des pieuses émotions et des sublimes transports, et ils maudissent ce soleil implacable qui a desséché la citerne où s'abreuvaient les ardeurs de leur âme. Les voilà condamnés à penser, à raisonner, à discuter, à critiquer, et ils voudraient sentir, aimer, adorer! 0 stérilité désolante de leur cœur! et comme ils donneraient volontiers leur triste sapience pour un élan d'amour et de dévotion!... Ces âmes infortunées sont semblables à des abeilles qui n'auraient reçu du ciel un aiguillon qu'à la condition de perdre cette trompe précieuse dont elles butinaient l'essence odorante des fleurs. Frustrées dans leurs désirs, elles se promènent d'un vol inquiet parmi les jardins du ciel, et contemplent d'un œil morne les plantes aimées qu'un arrêt fatal vient d'enlever à leurs convoitises; parfois, dans leur délire, elles se précipitent sur une de ces corolles embaumées, la froissent de leurs ailes et la transpercent de leur dard acéré, sans en pouvoir aspirer le nectar. Ce n'est pas à coups d'aiguillon que les abeilles célestes composent ce miel divinement parfumé qui répand sur toutes les blessures de l'esprit comme une douceur souveraine !

Gilbert n'avait jamais éprouvé ces combats et ces déchiremens intérieurs; la science et la critique, en pénétrant dans son âme, n'y

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avaient rien troublé, rien dérangé; ses convictions s'étaient transformées par une sorte de métamorphose lente, insensible, dont aucune crise douloureuse n'était venue interrompre ni brusquer le paisible cours. Élevé par une mère dévote, il n'avait jamais eu besoin d'abjurer sa fow; elle avait grandi et mûri avec lui sans qu'il s'en mêlât, et l'on peut dire qu'il était demeuré fidèle à ses premières croyances; seulement il les interprétait autrement, et le sens plus profond qu'il leur donnait les lui rendait plus chères et plus respectables. Gilbert raisonnait beaucoup, et il trouvait toujours Dieu au bout de son raisonnement. Il était ainsi fait qu'il avait pu goûter impunément des fruits de l'arbre de la science; l'épée flamboyante du chérubin ne lui était point apparue ; sa témérité n'avait point été punie des douleurs de l'exil; les jardins fleuris de l'Éden lui étaient restés ouverts; il y rentrait à ses heures et s'y sentait chez lui.

Gilbert regardait donc de tous ses yeux et écoutait de toutes ses oreilles les jeunes choristes. Leur air d'innocence et d'ingénuité, leur maintien modeste, où paraissait une dévotion candide, leurs voix fraîches et argentines, leurs naïfs accens, qui prêtaient un caractère enfantin aux joies et aux douleurs ineffables de la Passion, tout cela lui causait une vive jouissance mêlée d'émotion. Il les comparait en lui-même à ces anges des tableaux de Rubens qui ne sont ni des amours, ni des artistes, ni des abstractions vivantes, mais des enfans ailés qui, sans en démêler le sens caché, se plaisent aux choses divines; ils aiment le Christ, bien qu'ils ne le puissent comprendre ; ils semblent se demander pourquoi il n'a pas des ailes comme eux; ils ne pénètrent pas le secret de son humanité. <« Voltigez, leur dit le Christ en souriant, voltigez, oiselets du ciel, car il appartient aux anges de voler; Dieu et l'homme marchent. »

Au moment où Gilbert était le plus absorbé dans ses réflexions, une voix qui ne lui était pas inconnue murmura à son oreille ces mots qui le firent tressaillir :

— Vous vous intéressez prodigieusement, monsieur, à cette ridicule comédie !

Cette interpellation fit sut Gilbert l'effet que produit une discordance dans un concert. Aussi conçut-il un mouvement de violente irritation contre son profane interlocuteur. Il retourna vivement la tête et reconnut Stéphane. Ce jeune homme venait de descendre de son cheval, qu'il avait laissé sous la garde de son domestique, et il s'était frayé un passage au travers de la foule, sans s'inquiéter des réclamations de toutes les bonnes gens dont il troublait le dévot recueillement.

Gilbert le considéra un instant d'un air sévère, puis, reportant ses regards sur la procession, il essaya, mais en vain , d'oublier l'exis-

tonce de ce Stéphane qu'il n'avait pas revu depuis l'aventure de la fontaine, et dont la présence lui causait en ce moment un indéfinissable malaise. Le regard plein de reproches qu'il avait lancé au jeune homme, loin de l'intimider, ne servit qu'à exciter sa verve railleuse, et après s'être tu quelques secondes, il ^nt en français le monologue suivant, parlant bas, mais d'une voix si distincte, que Gilbert, à son grand chagrin, ne perdait pas un mot :

— Mon Dieu! que ces bambins sont ridicules! C'est qu'ils ont vraiment l'air de se prendre au sérieux! Quels types vulgaires! quelles figures carrées et osseuses ! Leur physionomie basse et stupide ne jure-t-elle pas étrangement avec leurs ailes?... Voyez-vous ce petit gars qui tord la bouche et roule les yeux? Il a un air de componction tout à fait édifiant. L'autre jour, on le surprit à dérober des fascines chez le voisin. Cet ange-là n'a pas besoin d'ailes pour voler... Ah! en voici un autre qui perd les siennes! Oh! le funeste accident ! Il se baisse pour les ramasser. 11 les met sous son bras comme un chapeau gansé. L'idée est heureuse!... Mais, Dieu merci ! leurs litanies sont terminées. C'est au tour de saint Pierre de chanter. Le petit drôle a la voix juste, et il récite couramment sa leçon. On a dû avoir de la peine à la lui mettre dans la tôte. Le magister du village lui aura sans doute appris à coups de trique à avoir de l'âme. C'est un procédé infaillible... Mais tu te désoles trop, mon bon Pierre, ton repentir est excessif. Tu n'as renié ton maître que trois fois. Ce n'est pas la peine d'en parler. Avec trois lâchetés sur la conscience, on est encore une manière d'honnête homme... Savezvous quel est le seul de ces acteurs qui me plaise? C'est Judas. Oh ! pour celui-là, il est tout à fait dans son rôle; il a vraiment la figure de l'emploi. J'ai une affection particulière pour ce jeune-premier. Yoyez comme il lorgne amoureusement la bourse de cuir qu'il tient à la main ! C'est la dame de ses pensées... Le voilà qui commence à chanter. Que va-t-il nous dire?... Juste ciel! il déplore, lui aussi, son péché. Est-ce que la race innombrable des Judas connaît le repentir? Leurs trahisons sont des prouesses dont ils sont fiers... Oh! pour le coup, je retire mon amitié à ce jeune traître -, ses acccns mielleux me révoltent.

Depuis longtemps, Gilbert promenait autour de lui des regards inquiets^ il cherchait une issue pour s'évader; mais la foule était si compacte qu'il était impossible de s'y frayer un chemin. 11 se vit donc forcé de demeurer en place et de subir jusqu'au bout le désolant monologue de Stéphane. Il affectait de ne pas entendre, et dissimulait son impatience du mieux qu'il pouvait; mais elle était si vive qu'elle se trahissait malgré lui, au grand divertissement de Stéphane, qui jouissait malignement du succès de ses lazzis. Heu-

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reusement pour Gilbert, quand Judas eut fini de chanter, la procession se remit en marche pour aller faire une seconde station à l'autre extrémité du village, et il se fit aussitôt un grand mouvement dans l'assistance, qui forma la haie sur son passage. Gilbert profita de ce désordre pour s'échapper, et il se perdit dans la foule, où les yeux perçans de Stéphane ne purent le retrouver.

Il se hâta de sortir du village et reprit le chemin des bois. — Décidément, se disait- il, ce Stéphane est un fâcheux. Il y a trois semaines, il est venu me surprendre auprès d'une claire fontaine où je rêvais délicieusement, et il a mis mes songes en déroute. Aujourd'hui il m'a gâté, par son importun babil, une fête où je prenais intérêt et plaisir. Que me tient-il en réserve pour l'avenir? Le mal est que désormais je serai condamné à le voir tous les jours. Aujourd'hui même, dans quelques heures d'ici, je le retrouverai à la table de son père. Les pressentimens ne sont pas toujours trompeurs; à première vue, j'ai cru reconnaître en lui un ennemi juré de mon repos et de mon bonheur; mais je saurai bien le tenir à distance. M'allons pas nous mettre martel en tète pour une misère. Que serait-ce donc que la philosophie, si le bonheur d'un philosophe était à la merci d'un enfant mal élevé?

Là-dessus, il tira de sa poche un livre qui l'accompagnait souvent dans ses promenades; c'était un voJumc des œuvres de Goethe qui renfermait l'admirable traité de la Métamorphose des plantes. Il se mit à lire, levant de temps en temps le nez de dessus la page pour considérer un nuage voyageant dans le vague des airs ou un oiseau qui voltigeait d'un arbre à l'autre. Il se livrait depuis près d'une heure à cette douce occupation quand il entendit derrière lui le • hennissement d'un cheval. 11 retourna la tète et vit apparaître Stéphane, arrivant bride abattue sur son magnifique alezan et escorté de son groom, qui le suivait à dix pas de distance, monté sur un cheval gris. Gilbert eut un instant l'idée de s'élancer dans un sentier qui s'ouvrait sur sa gauche et de gagner l'épaisseur du taillis; mais il ne voulut pas donner à Stéphane le plaisir de s'imaginer qu'il avait peur de lui, et il continua paisiblement sa route, le visage collé sur son livre.

Stéphane l'eut bientôt rejoint, et mettant son cheval au pas : — Savez- vous, monsieur, lui dit-il, que vous n'êtes guère poli? Vous me quittez brusquement, sans daigner seulement prendre congé. Vos procédés sont bizarres, et vous me semblez étranger aux premières notions du savoir-vivre.

— Que voulez-vous, mon cher monsieur? lui répondit Gilbert; vous avez été si aimable, si prévenant, la première fois que j'eus l'honneur de vous rencontrer, que cela m'a découragé. Je me suis

. dit que j'aurais beau faire, je serais toujours en reste avec vous.

— Vous êtes rancunier, monsieur le secrétaire, repartit Stéphane. Eh quoi! vous n'avez pas encore oublié cette petite aventure?

— Vous ne vous êtes pas rais en peine, ce me semble, de me la faire oublier.

— C'est vrai, j'ai eu tort, répondit-il en ricanant; attendez un moment, je m'en vais descendre de cheval, je me mettrai à genoux, là, au milieu du chemin, et je vous dirai d'une voix lamentable : Monsieur, je suis désolé, navré, désespéré... De quoi? je n'en sais trop rien. Monsieur, dites-moi, de grâce, de quoi faut-il que je vous demande pardon? car, s'il m'en souvient, vous aviez commencé par lever sur moi votre- bâton.

— Je n'avais point levé mon bâton sur vous, répondit Gilbert outré d'indignation ; je me contentais de parer le coup que vous alliez me porter.

— Mon intention n'était pas de vous frapper, répliqua impétueusement Stéphane. Et d'ailleurs apprenez une fois pour toutes qu'entre nous les choses ne sont pas égales, et que quand même je vous provoquerais, vous seriez un misérable de lever sur moi le bout de votre doigt !

'— Oh ! voilà qui est trop fort! s'écria Gilbert en éclatant de rire. Et pourquoi cela, mon petit ami?

— Parce que,... parce que.... balbutia Stéphane, et il se tut subitement. Une expression d'amère tristesse passa sur son visage; son front se crispa, ses yeux devinrent fixes. C'était ainsi qu'avait commencé ce terrible accès de désespoir qui avait si fort effrayé Gilbert lors de leur première rencontre. Heureusement cette fois l'explosion fut moins violente. Le bon Gilbert passa promptement de la colère à la pitié; il se dit qu'il y avait dans ce cœur une plaie secrète, et il en fut plus persuadé encore quand, après une longue pause, Stéphane, recouvrant l'usage de la parole, lui dit d'une voix entrecoupée : — L'autre jour, j'étais malade, cela m'arrive quelquefois; on doit des égards aux malades.

Gilbert ne répondit rien; il craignait d'exaspérer par un mot dur cette âme si passionnée et si peu maîtresse d'elle-même; mais il ne laissait pas de se dire que les jours où Stéphane se sentait malade, Stéphane ferait bien de garder la chambre.

Ils cheminèrent quelques instans en silence, jusqu'à ce que, sortant de son accablement : — Vous avez eu tort de quitter si tôt la fête, s'écria Stéphane d'un ton cavalier; si vous étiez demeuré jusqu'à la fin, vous auriez entendu chanter le Christ et 1ère; c'est un duo délicieux que vous avez perdu...

— Laissons ce sujet, interrompit Gilbert; nous ne pourrions pas

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nous entendre. 11 est un genre de plaisanteries pc tr lequel je me sens peu de goût.

— Pédant! murmura Stéphane en détournant la tète; puis il ajouta en s animant : — C'est précisément parce que je respecte la religion que je n'aime pas à la voir travestir et parodier. Qu'un ange véritable m'apparaisse, et je suis prêt à lui rendre hommage; mais j'enrage quand je vois de grandes ailes de séraphin ajustées avec du fil blanc sur les épaules de médians petits rustres voleurs, menteurs, lâches, serviles et fripons. Leurs airs cafards ne m'en imposent pas; je lis dans leurs yeux la bassesse de leurs inclinations, et les cantiques qui ont passé sur leurs lèvres répandent dans l'air des miasmes impurs qui me suffoquent... En général, continua-t-il avec une véhémence croissante d'accent qui effraya Gilbert, en général je déteste toutes les simagrées, toutes les singeries. J'ai le malheur de percer à jour tous les masques,, et j'ai découvert que tous les hommes se masquent, à l'exception de quelques grands personnages qui se sentent assez forts et assez redoutables pour laisser voir leur visage au public. Ceux-là sont des tyrans qui, le fouet à la main, font adorer aux autres leur laideur naturelle, et devant qui la grande mascarade se confond en révérences et en plongeons. Et telle est la société.

— Ce sont là des paroles bien vieilles pour de si jeunes lèvres, répondit tristement Gilbert. Je soupçonne, mon enfant, que vous répétez une leçon apprise.

— Et que savez-vous de mon âge? s'écria-t-il en colère. Par quoi en jugez-vous? Les visages sont-ils des horloges qui marquent les heures et les minutes de la vie?... Eh bien! oui, je n'ai que seize ans; mais j'ai plus vécu qu" vous. Je ne suis pas un rat de bibliothèque, moi; ce n'est pas dans les in-folio que j'ai étudié le monde. Dieu merci! la bonne Providence, pour favoriser mon instruction, a rassemblé sous mes yeux des échantillons de l'espèce humaine qui m'ont servi à juger du reste, et plus j'ai acquis d'expérience, plus je me suis convaincu que tous les hommes se ressemblent. C'est pour cela que je les méprise tous, tous sans exception.

' — Je vous eu remercie sincèrement pour moi et pour votre groom 1 répondit Gilbert en souriant.

— Ne vous inquiétez point de mon groom, reprit Stéphane en abattant d'un coup de cravache des feuillages qui lui barraient le chemin. D'abord il ne sait guère le français; ensuite j'ai beau lui dire en russe que je le méprise, il ne s'en porte pas plus mal. Bien logé, bien nourri, bien vétu, que lui importent mes mépris?... Et d'ailleurs sachez pour votre gouverne que mon groom n'est pas un groom; c'est mon geôlier. Je suis un prisonnier gardé à vue; ces bois

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