‹ La Maremme toscane; souvenirs de voyageChapitre 3 sur 35 · TOME WXIX · texte numérisé non relu

TOME WXIX

sont un préau où je ne puis aller que deux fois la semaine, et cet excellent Ivan est mon gardien. Fouillez ses poches, vous y trouverez un martinet...

Gilbert se retourna pour examiner le groom, qui répondit à son regard scrutateur par un sourire intelligent et jovial. Ivan représentait le type du serf russe dans toute sa beauté originelle. 11 était petit et un peu trapu, mais vigoureux et robuste; il avait un teint frais et reposé, des joues pleines et rosées, des cheveux d'un blond clair, de grands yeux caressans, une longue barbe châtaine à laquelle se mêlaient déjà quelques (ils d'argent. C'était une de ces physionomies telles qu'il s'en rencontre souvent parmi les gens du peuple en pays slave; elle annonçait à la fois l'énergie dans l'action et la placidité de l'âme.

Quand Gilbert l'eut bien regardé : — Cher monsieur, dit-il à Stéphane, je ne crois pasrau martinet d'Ivan.

— Ah! que vous voilà bien, vous autres grimauds de cabinet! s'écria Stéphane avec un geste de colère. Vous admettez sans réflexion et comme paroles d'Évangile toutes les monstrueuses sornettes que vous trouvez dans vos bouquins, et les choses les plus ordinaires de la vie vous apparaissent comme des prodiges absurdes auxquels vous refusez de croire.

— Ne vous fâchez pas. Le martinet d'Ivan n'est pas précisément un article de foi. On peut n'y pas croire sans être pour cela un homme à brûler. Au surplus, je suis tout prêt à revenir de mon hé- • résie; mais je vous confesserai que je ne trouve rien de farouche

ni de rébarbatif dans la figure de ce brave domestique... Dans tous les cas, c'est un geôlier qui ne tient pas de court ses prisonniers ou qui se relâche quelquefois de sa consigne, car il me semble que l'autre jour vous couriez les champs sans lui, et franchement l'usage que vous faisiez de votre liberté...

— L'autre jour, interrompit Stéphane, j'avais fait une folie. Pour la première fois je m'étais amusé a tromper la surveillance d'Ivan. C'était un essai que je voulais faire; mais il m'a mal réussi, et je ne suis pas tenté de recommencer. Voulez-vous voir de vos yeux ce que m'a rapporté ce bol exploit?

Retroussant alors la manche droite de sa blouse de velours noir, il montra à Gilbert un poignet mince et délicat marqué d'un cercle rouge qui devait provenir du frottement prolongé d'un anneau de fer. Gilbert ne put retenir une exclamation de surprise et de pitié, et il se repentit de ses plaisanteries.

— J'ai été tenu pendant quinze jours à la chaîne dans des oubliettes d'où je pensais ne jamais sortir, reprit Stéphane, et j'y ai fait plus d'une réflexion. Ah! vous aviez raison tout à l'heure quand

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voua m'accusiez de répéter une leçon apprise. Le joli bracelet que je porte au bras droit est mon maître à penser, et si j'osais répéter tous les propos qu'il me tient!... — Puis, s'interrompant : — Je mens! s'écria-t-il d'une voix sombre en enfonçant sa barrette sur ses yeux. La vérité est que je suis sorti de ce cachot doux comme un agneau, souple comme un gant, et que je serais capable de faire mille bassesses pour m'épargner l'horreur d'y rentrer. Je suis un lâche comme les autres, et quand je vous dis que je méprise tous les hommes, ne croyez pas que je fasse d'exception en ma faveur!

Et à ces mots il pinça si violemment de l'éperon le flanc de son cheval, q te le fier alezan, irrité par cette brusque attaque, rua et se cabra. Stéphane le réduisit par la seule puissance de sa voix hautaine et menaçante; puis, l'excitant de nouveau, il le lança à bride abattue, et il se donna le plaisir de l'arrêter net dans sa course en lui retirant brusquement la main, et tour à tour il le faisait danser et virer sur place, ou, le poussant au travers de la route, il lui faisait franchir d'un bond impétueux les fossés et les talus qui la bordaient. Après quel jues minutes de ce violent exercice, il le mit au petit trot et s'éloig;)a, suivi de son inséparable Ivan, en laissant Gilbert a ses réflexions, qui n'étaient pas des plus agréables.

Gilbert avait toujours considéré comme le souverain bien le calme habituel de l'esprit, et, par un contrôle sévère exercé sans relâche sur lui-mâme, il en était venu à maîtriser son humeur et ses impressions, autant du moins que le comporte l'humaine infirmité. La pauvreté, qui est une source de dépendance, l'avait contraint d'avoir commerce avec beaucoup d'hommes dont la société ne lui agréait pas, et il avait contracté l'habitude d'observer froidement les caractères, de conserver dans toutes les rencontres la libre possession de lui-même. Aussi était-il fort étonné de ce qui venait de lui arriver. Il avait éprouvé, en conversant avec Stéphane, une inquiétude, un secret malaise qu'il ne se rappelait point avoir jamais ressenti. Le caractère passionné de ce jeune homme, la brusquerie de ses manières, où se m ilait une grâce libre et sauvage, l'exagération de son langage, qui trahissait le désordre d'une âme mal gouvernée, la rapidité avec laquelle se succédaient ses impressions, la douceur naturelle de son langage, dont les mélodies caressantes étaient entrecoupées de bruyans éclats de voix et d'accens rudes et Apres, ses yeux gris qui, dans ses accès de colère ou d'émotion, devenaient presjue noirs et jetaient des flammes, le contraste que faisaient la noblesse et la distinction de son visage et de son maintien avec ce mépris arrogant des convenances où il semblait se complaire, enfin je ne sais quel douloureux mystère empreint sur son front et dans son sourire, tout cela donnait beaucoup à penser à Gilbert et le

troublait profondément. L'aversion qu'il avait d'abord ressentie pour Stéphane s'était changée en pitié depuis que le pauvre enfant lui avait fait voir ce bracelet rouge qu'il appelait son « maître à penser; » mais la pitié qui n'est pas accompagnée de sympathie est un sentiment auquel on ne se livre qu'à regret. Gilbert se reprochait de s'intéresser trop vivement à ce jeune homme, qu'il n'avait aucune raison d'estimer; il s'en voulait davantage encore de ce qu'à sa pitié se mêlaient un secret eflïoi, de secrètes appréhensions. En vérité, il avait peine à se reconnaître; lui, si sage, si raisonnable, il était assiégé de pénibles pressentimens : il lui semblait que Stéphane était destiné à exercer une grande influence sur son sort, à porter le désordre dans sa vie.

11 s'assit sur le revers d'un fossé, au pied d'un grand noyer qui étendait au-dessus du chemin ses branches noueuses et ses feuilles naissantes, d'un brun rougeatre. — Je deviens absurde, se dit-il. Décidément j'ai l'imagination frappée. 11 faut que ce soleil de printemps m'ait échauffé la tête. Peu s'en faut que je ne prenne au sérieux toutes les folles billevesées qui me traversent l'esprit.

Il rouvrit son livre, qu'il n'avait pas cessé de tenir à la main, et il essaya de lire; mais entre la page et ses yeux s'interposait obstinément l image de Stéphane. Il croyait le voir, le teint pâle, l'œil enflammé, sa barrette sur l'oreille, ses longs cheveux châtains tombant en désordre sur ses épaules. Ce sphinx le regardait avec un sourire à la fois triste et railleur, et lui disait d'une voix menaçante ; — Devine-moi, si tu le peux; il y va de ton bonheur.

Tout à coup il entendit de nouveau le trot d'un cheval, et Stéphane reparut devant ses yeux. Le jeune homme, en apercevant Gilbert, arrêta son cheval, et s'écria : — Monsieur le secrétaire, je vous cherchais.

Et, se mettant à rire : — C'est une déclaration bien tendre que je vous fais là. Sachez que depuis longues années il ne m'est jamais arrivé de chercher quelqu'un; mais je n'ai pas été poli à votre égard, et comme je me pique de procédés, je veux obtenir mon pardon en vous flagornant un peu.

— C'est trop de bonté, lui répondit Gilbert. Ne prenez pas cette peine. Le meilleur procédé que vous puissiez avoir à mon é#ard, c'est de vous occuper de moi le moins possible.

— Et vous me rendrez la pareille ?

— Ah! rappelez-vous que les choses n** sont pas égales entre nous. Je ne suis qu'un insecte, il vous est bien facile de ne pas me voir, tandis...

— Votre raisonnement n'a pas le sens commun, interrompit Stéphane. Regardez ce scarabée vert qui traverse le chemin : je le

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vois, et il ne nie voit pas... Mais quittez ce ton persifleur; il ne faut pas sortir de son caractère. Ce qui me plaît en vous, c'est que vous avez dans l'esprit une candeur qui me parait fort divertissante... A propos, faites-moi l'amitié de me dire ce que c'est que ce volume qui ne vous quitte pas, et que vous méditez avec tant d'ardeur. De bonne foi, ajouta-t-il d'un Ion de câlinerie enfantine, qu'est-ce donc que ce livre que vous pressez sur votre cœur avec tant de tendresse?

Gilbert se leva et lui présenta le livre.

— lissai sur les Métamorphoses des Plantes. Ainsi les plantes ont le privilège de se métamorphoser!... Mon Dieu, qu'elles sont heureuses! Elles devraient bien nous dire leur secret.

Puis, refermant le volume et le rendant à Gilbert : — Heureux homme! s'écria-t-il, vous vivez parmi les plantes des bois comme dans votre élément! Ne seriez-vous pas un peu plante vous-même? Je suis sûr que tout à l'heure vous avez suspendu plus d'une lois votre lecture pour dire aux primevères et aux anémones qui tapissent ce talus : « Je suis un de vos frères! » Mon Dieu! que je me repens d'avoir troublé ce charmant entretien ! Et tenez, justement vos yeux sont un peu couleur de pervenche. Cette fleur a beaucoup de mérite : elle a peu de parfum, mais elle n'a pas d'épines... Et vraiment je comprends pourquoi tantôt vous écoutiez d'un air si béat les psalmodies de ces séraphins de carnaval. Dans votre passion pour les plantes, vous en voyez partout, et vous compariez dans votre esprit ces méchans petits rustauds à de beaux lis blancs, emblème de candeur et d'innocence... Et moi, cruel, je suis venu souffler sur vos illusions; je vous ai dit : « Pauvre ingénu, regardez mieux ces anges, vous leur verrez le diable au fond de< yeux. L'humanité n'est pas un parterre de roses et de lis, niais un champ inculte et abandonné, où foisonnent à l'envi l'ortie, la belladone et la froide ciguë...» Oh! comme vous devez maudire mon impertinence et ma misanthropie!

— Rassurez-vous, monsieur, lui répondit Gilbert avec un sourire placide. Vous vous exagérez l'effet que peuvent produire vos paroles. Je les ai prises pour ce qu'elles valent, c'est-à-dire pour des boutades de jeune homme. Je ne sais quelles raisons vous pouvez avoir de mépriser vos semblables; mais l'intempérance de votre langage trahit votre jeunesse et votre inexpérience. A votre âge, on est décisif, tranchant, absolu dans ses jugemens; on érige ses impressions en systèmes, on dogmatise en vers et en prose, on aime les couleurs chargées, on a peu de nuances dans l'esprit et dans le ton. De tout temps, l'intolérance fut le partage des novices; les vieux moines 3ont plus indulgens, ils ne voient pas si facilement le

diable dans les yeux de leur prochain. Que dis-je? ils savent que le diable lui-même n'est pas si noir qu'on le fait. La première jeunesse est la saison des chimères, c'est une loi de nature; seulement il est des chimères couleur de rose, il en est d'autres qui poussent au noir. Les vôtres sont un peu sombres, j'en suis fâché pour vous, mon enfant.

Cette petite admonition , le ton grave et posé dont elle fut prononcée, révoltèrent profondément Stéphane. Il ramena sa tôte en arrière et regarda Gilbert d'un air méprisant, et déjà il se disposait à tourner bride et à fausser compagnie à cet insupportable mentor, quand un coup d'œil qu'il jeta sur le chemin dissipa subitement sa méchante humeur. 11 venait d'apercevoir au loin Wilhelm et ses camarades, qui revenaient de la fête et regagnaient leur hameau.

— Arrivez vite, mes enfans, leur cria-t-il en se dressant sur ses étriers. Arrivez vite, mes agneaux, j'ai des propositions de la dernière importance à vous faire.

En s'entendant héler, les enfans levèrent les yeux, et quand ils eureut reconnu Stéphane, ils s'arrêtèrent et tinrent conseil. Les insolences un peu brutales du jeune Russe l'avaient mis en mauvais renom, çt les petits paysans se détournaient volontiers de leur chemin plutôt que d'affronter son humeur chagrine et sa redoutable cravache.

Les trois apôtres et les cinq anges, après s'être consultés entre eux, se disposaient prudemment à battre en retraite, lorsque Stéphane, tirant de sa poche une grande bourse de cuir, se mit à l'agiter dans l'air en s' écriant : — Il y a de l'argent à gagner par ici. Arrivez donc, mes chers enfans. Je vous jure que vous serez contens de moi.

La grande bourse pleine que Stéphane secouait à deux mains était une amorce bien séduisante pour les huit enfans; mais sa cravache, qu'il tenait serrée sous son bras gauche, était un épouvantai! qui leur prêchait la prudence. Partagés entre la crainte et la convoitise, ils demeuraient cloués sur place, comme l'âne de Buridan entre ses deux bottes de foin; mais Stéphane eut l'heureuse inspiration de saisir sa badine de la main droite et de la lancer sur la cime d'un arbre, où elle resta suspendue. Ce geste produisit un eiïet magique, et les enfans, d'un commun accord, se décidèrent à s'approcher, bien que d'un pas lent et hésitant. Wilhelm seul, écoutant sa rancune ou sa défiance, s'élança dans un sentier et disparut dans le taillis.

La troupe enfantine s'arrêta à dix pas de Stéphane et se forma en groupe. Les plus petits se cachaient à moitié derrière les plus grands. Tous tortillaient entre leurs doigts les bouts flottans de

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leur ceinture ; tous avaient la tête baissée, l'air gauche et honteux, et ne détachaient leurs regards de la poussière du chemin que pour lorgner du coin de l'œil la grande bourse de cuir qui dansait entre les mains de Stéphane.

— Vous, saint Pierre, leur dit-il d'un ton grave, vous, saint Jean, et vous cinq, mes chers angelots du ciel, prêtez-moi une oreille attentive. Vous avez chanté aujourd'hui de très jolis cantiques en l'honneur du bon Dieu : il vous en récompensera un jour dans l'autre. monde; mais moi, les petits plaisirs qu'on me fait, j'en donne tout de suite la récompense. Aussi chacun de vous recevra de moi à l'instant un beau thaler de Prusse, s'il consent à me rendre le petit service que je vais dire. Il s'agit seulement de baiser gracieusement et délicatement le fin bout de mon soulier. Je vous le répète, cette petite cérémonie vous rapportera à chacun un beau thaler de Prusse, et par-dessus le marché vous aurez la satisfaction de vous être rompus a un exercice qu'on ne saurait trop pratiquer dans ce monde, car c'est le moyen d'arriver à tout.

Les sept enfans regardaient Stéphane d'un air interdit et bouche béante. Pas un ne bougeait. Leur immobilité et ces sept paires d'yeux fixes et ronds braqués sur lui l'impatientèrent.

— Allons, mes agneaux ! leur dit-il d'une voix caressante, n'écarquillez pas ainsi vos yeux! On dirait des portes cochères ouvertes à deux battans. Il faut s'exécuter avec aplomb, avec grâce. Eh! bon Dieu! vous en verrez et vous en ferez bien d'autres dans votre vie. Il y a commencement à tout... Allons, dépêchons. Un thaler vaut trente-six silbergros, et un silbergros vaut dix pfennings, et pour cinq pfennings on peut avoir un massepain, une brioche toute chaude ou un petit bonhomme en jus de réglisse...

Kt remuant de plus belle la grande bourse de cuir, il s'écriait : — Oh! le joli son que cela rend! Les jolis tintemens! le joli cliquetis, mes enfans! comme cela caresse amoureusement l'oreille! Toute musique est discordante au prix de celle-là. Rossignols et fauvettes, cessez vos concerts! nous savons chanter mieux que vous. Mes enfans, je suis un ménétrier qui joue sur son violon votre air favori. Allons! commencez le bal, mes amours!

Les sept enfans semblèrent encore incertains. Us étaient rouges d'émotion et se consultaient du regard. Enfin le plus jeune, joli blondin, prit son parti. — Le monsieur a un chevron de trop, — dit-il à ses camarades, ce qui signifiait en bon français : « Le monsieur est un peu fou d'orgueil, la tête lui tourne, il a le timbre fêlé, » et il ajouta en riant : — Après tout, ce n'est qu'une plaisanterie, et il y a un thaler à gagner. — Et parlant ainsi, il s'approcha de Stéphane d'un pas délibéré et planta un grand baiser sur son soulier. La glace

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était rompue : tous ses camarades suivirent son exemple, les uns d'un air grave et compassé, les autres en riant du bout des denus. Stéphane triomphait et battait des mains : — Bravo ! mes chers amis, s' écriait-il, voilà une affaire lestement enlevée! — Et il tira sept thalers de sa bourse; puis, les ayant jetés sur la route avec un geste de mépris : — Or ça, messieurs les apôtres et les séraphins, dit-il d'une voix tonnante, ramassez-moi vite cet argent et détalez à toutes jambes. Vile engeance, allez raconter à vos mères par quelle glorieuse aventure vous avez attrapé cette aubaine!

Et pendant que les enfans gagnaient le large, se retournant vers Gilbert : — Eh bien! l'homme aux pervenches, qu'en pensez-vous? lui dit-il en se croisant les bras.

Gilbert avait contemplé cette scène avec une tristesse mêlée de dégoût. Il eût donné beaucoup pour que l'un des enfans résistât à l'insolente fantaisie de Stéphane: mais, n'ayant pas eu ce contentement, il ne songea qu'à dissimuler son chagrin. — Qu'est-ce que cela prouve? répondit-il sèchement.

— Mais il me semble que cela prouve beaucoup de choses, et entre autres celle-ci : que certains attendrissemens sont fort ridicules, et que certains mentors de ma connaissance qui se mêlent de faire la leçon aux autres...

Il n'en dit pas davantage, car en ce moment un caillou lancé d'une main vigoureuse siffla à ses oreilles et fit rouler sa barrette dans la poussière. Il tressaillit, poussa un cri de colère, et, donnant un grand coup d'éperon à son cheval, il le lança au galop à travers le taillis. Gilbert ramassa la barrette et la remit à Ivan. Celui-ci lui dit en mauvais allemand : — Il faut lui pardonner: le pauvre enfant est malade. — Et il partit en hâte à la poursuite de son jeune maître.

Gilbert courut après eux. Quand il les eut rejoints, Stéphane . était descendu de cheval, et il se tenait debout, les poings fermés, devant un enfant qui, tout essoulllé d'avoir couru, s'était laissé choir d'épuisement au pied d'un arbre. Gilbert reconnut Wilhelm. En s'enfuyant, il avait fait plusieurs accrocs à son mn-benito, ei il considérait d'un mil morne ces déchirures, sans répondre autrement que par monosyllabes à toutes les menaces de Stéphane.

— Tu es à ma merci! lui dit à la (in le jeune homme. Je te fais grâce, si tu me demandes pardon à deux genoux.

— Je n'en ferai rien, répondit l'enfant en se relevant, je n'ai pas de pardon à vous demander. Vous m'aviez frappé de votre cravache, j'avais juré de me venger. Je suis très adroit; j'ai visé à votre barrette, j'étais sûr de ne pas la manquer. Cela vous a rendu furieux, nous voilà quittes. Maintenant je vous promets de ne plus

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vous jeter de pierres, à la condition que vous-même ., vous ne me donnerez plus de coups de cravache.

— Ce qu'il propose est fort raisonnable, dit Gilbert.

— Je ne vous demande pas votre avis, monsieur, interrompit Stéphane avec hauteur, et se tournant vers Ivan : — Ivan, mon cher Ivan, reprit- il, en ce cas-ci tu dois m'obéir. Tu le sais bien, le bûrine ne m'aime pas, mais il n'entend point que les autres me fassent insulte; c'est* un droit qu'il se réserve. Descends de cheval et force ce petit drôle à s'agenouiller et à me demander pardon.

Ivart secoua la tête. — Vous l'avez frappé le premier, répondit-il: pourquoi vous demanderait-il pardon ?

Stéphane épuisa en vain les supplications et les menaces. Le serf demeura inflexible, et pendant ce pourparler Gilbert, s'approchant de Wilhelm, lui dit a voix basse : — Sauve-toi vite, mon enfant: mais rappelle-toi bien ta promesse; sinon, c'est à moi que tu auras affaire.

Stéphane le vit s'enfuir, il voulut s'élancer après lui; mais Gilbert lui barra le passage. — Ivan î s'écria Stéphane en se tordant les bras, ôte cet homme de mon chemin !

Ivan secoua de nouveau la téte. — Je ne veux pas faire de mal au jeune Français, répondit-il; il a l'air bon et il aime les enfans.

Le visage de Stéphane fut bouleversé par le désespoir. Ses lèvres tremblaient. Il regardait tour à tour d'un œil sinistre Ivan et Gilbert. Enfin il se dit à lui-même d'une voix étouffée : — Malheur sur moi! Je suis faible comme un vermisseau, et ma faiblesse n'est pas respectée !

Puis, baissant la tête, il s'approcha de son cheval, se remit en selle et traversa lentement le taillis. Quand il eut regagné la route, regardant fixement Gilbert : — Monsieur le secrétaire, lui dit-il, mon père cite souvent ce diplomate qui disait que tous les hommes sont à vendre, qu'il s'agit seulement de faire le prix. Malheureusement je ne suis pas assez riche pour vous acheter : vous valez beaucoup plus d'un thaler; mais permettez-moi de vous donner un bon conseil. En rentrant au château, répétez au comte Kostia certains propos que j'ai laissé échapper devant vous aujourd'hui. Il vous en saura un gré infini. Peut-être vous nommera-t-il son espion en titre, et, sans se faire prier, il doublera vos appointemens. Le métier le plus profitable, c'est de brûler des chandelles au diable. Vous y ferez merveilles aussi bien qu'un autre!

Sur quoi, ayant salué Gilbert, il s'éloigna au grand trot.

— Le diable! le diable! il ne parle que du diable! se disait Gilbert en s' acheminant vers !u château. Et il ajoutait : — Mon pauvre ami ! te voilà condamné à passer quelques années de ta vie entre

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un tyran qui est quelquefois aimable et une victime qui ne l'est pas du tout !

Au moment où Gilbert rentra au château, M. Leminof se promenait sur la terrasse. Il aperçut de loin son secrétaire et lui fit signe de venir le rejoindre. Ils firent ensemble quelques tours le long du parapet, et tout en marchant Gilbert étudiait le père de Stéphane avec encore plus d'attention qu'il n'avait fait jusqu'à ce jour; ce qui le frappait surtout, c'étaient ces yeux d'un gris un peu trouble, dont les regards vagues, mobiles, insaisissables, devenaient par instans froids et lourds comme du plomb. Jamais du reste M. Leminof n'avait été aussi aimable avec son secrétaire; il lui parlait d'un ton enjoué et le regardait d'un air de bonhomie charmante.

Ils conversaient depuis un quart d'heure quand le tintement d'une cloche les avertit que le dîner était servi. Le comte Kostia conduisit Gilbert dans la salle à manger. C'était une immense pièce voûtée et lambrissée de chêne noir, qui prenait jour sur la terrasse par trois petites baies ogivîdes. Les voussures du plafond étaient recouvertes de vieilles' peintures apocalyptiques que le temps avait écaillées et rongées. Au centre, on voyait l'Agneau aux sept cornes assis sur son trône; autour de lui se tenaient les vingt-quatre vieillards vêtus de blanc. Dans les parties inférieures des pendentifs, les peintures étaient si dégradées que les sujets en étaient à peine rcconnaissablcs. On apercevait çà et là des ailes d'anges, des trompettes, des bras qui avaient perdu leurs mains, des bustes dont la tête avait disparu, des couronnes, des étoiles, des crinières de cheval, des queues de dragon. Ces tristes débris formaient des hiéroglyphes mystérieux et menaçans. C'était une étrange décoration pour un réfectoire.

A cette heure de la journée, les trois fenêtres ogivales ne donnaient qu'une lumière terne et rare; on y avait suppléé par trois lampes de bronze suspendues au plafond par des chaînes de fer, et dont les flammes brillantes ne réussissaient que dilTicilement à éclairer les profondeurs de cette salle caverneuse. Au-dessous des trois lampes était dressée une longue table où vingt convives eussent aisément trouvé place; à l'une des extrémités arrondies de cette table, trois couverts et trois chaises de maroquin avaient été disposés en demi-cercle; à l'autre extrémité, un seul et unique cou T vert faisait face à un simple escabeau de bois. Le comte s'assit et fit signe à Gilbert de se placer à sa droite; puis, déployant sa serviette, il dit sèchement au grand valet de chambre allemand : — Comment

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