‹ La Maremme toscane; souvenirs de voyageChapitre 20 sur 35 · O,7.VJ.0OO · texte numérisé non relu

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Que conclure de ces tableaux, si ce n'est que l'excès de dépense ou d'armement n'est pas de notre côté (4)? Les Anglais qui réfléchissent ou qui étudient en sont tout aussi bien convaincus que nous; toutefois cela leur importe sans doute assez peu, parce que le véritable but de la discussion n'est pas pour eux de chercher à se rassurer sur la question de supériorité relative que ces chiffres font ressortir d'une manière si évidente à leur avantage, mais de nous imposer des limites qu'il ne nous serait point permis de franchir. Alors ils se jettent d'un autre coté, ils nous attribuent mille intentions mauvaises, et par exemple ils nous accusent de conspirer une invasion de l'Angleterre. Je cherche des preuves à l'appui de cette allégation, ou seulement des indices qui semblent lui donner quelque fondement, et je ne les peux pas trouver; c'est cependant avec un tel épouvantai! qu'on agite les populations pour obtenir d'elles les ressources nécessaires à la réparation des désordres et des fautes de l'administration supérieure. Et cependant encore, en présence du témoignage de l'histoire, ne faut-il pas une grande hardiesse pour évoquer un pareil fantôme? Depuis tantôt sept siècles, les invasions des Anglais sur notre territoire ont été innombrables; or nous, quand avons-nous jamais envahi l'Angleterre? De toutes les coalitions européennes que la France a du combattre depuis

ilj Guerre d'Orient.

(2) ld$m.

[2) Guerre d'Italie, expédition de Cochinchioe.

(4) Pour être mémo tout à fait juste, il conviendrait peut-être de réduire ces chiffres de quelque dix millions en ce qui concerne la marine française. Ainsi ils comprennent la solde et l'entretien des troupes dites de la marine, infanterie ol artillerie, lesquelles, comme on sait, ne contribuent en rien, sauf les compagnies d'ouvriers, a la puissance et à l'armement de la flotte. Ces corps ne font en effet de service qu'à terre, dans le» garnisons métropolitaines ou coloniales; ils figurent au budget de la marine surtout parce que le portefeuille dos colonies a presque toujours été réuni dans les mêmes mains que celui de la marine.

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François l" r , coalitions toujours provoquées, soldées et entretenues par l'Angleterre, quelle est celle qui, dans le torrent de nos ennemis, ne nous a pas toujours amené des Anglais en première ligne toutes les fois que notre territoire a été envahi?

On nous dit encore : L'Angleterre exceptée, la France est de beaucoup au-dessus des autres la puissance maritime la plus considérable qu'il y ait dans le monde; si donc elle cherche à développer encore son établissement naval, ce ne peut être que dans des vues hostiles à l'Angleterre. L'argument est spécieux, et peutêtre au premier abord pourra-t-il inquiéter quelque conscience timorée; cependant il ne vaut pas mieux, si même il vaut autant que les autres. Je reconnais à l'Angleterre le droit qu'elle revendique de maintenir sa supériorité , pourvu qu'elle le fasse par son industrie, par son commerce, par son budget, par tous les moyens qu'elle peut tirer de son propre fonds; mais je ne puis reconnaître qu'elle ait le droit de se plaindre, s'il nous convient à notre tour d'entretenir un établissement maritime en rapport avec notre richesse, avec le chiffre de notre population, avec notre position et notre rang parmi les peuples. Et même si nos efforts avaient pour but réel de regagner patiemment la distance qui nous sépare encore de nos voisins, à quel titre pourrait-on nous l'imputer à crime, comme on essaie de le faire? Ce serait une ambition très légitime et très avouable, car je ne sache pas de loi divine ou humaine qui , en accordant le plus à l'Angleterre, impose le moins à la France et au reste du monde.

Pour trancher le différend, des esprits plus souples et plus sociables parmi les Anglais ont inventé une théorie singulière de conciliation, mais que l'on n'est sans doute pas forcé de regarder comme très juste, par cela seul qu'elle jouit d'un assez grand crédit chez nos voisins. Ils nous disent : « Vous avez la plus puissante armée du continent, et nous n'y trouvons pas à redire, parce que vous en avez sans doute besoin pour votre sécurité; eh bien! de même nous avons besoin pour la sécurité de nos intérêts d'avoir une flotte plus puissante que toutes les flottes des autres peuples ensemble; par conséquent, si vous voulez vivre en bonne intelligence avec nous, n'ayez pas de marine qui puisse nous causer aucun ombrage; armez autant de régimens que vous le croirez nécessaire, tandis que nous, de notre côté, nous nous contenterons d'avoir une armée réduite comparativement à la vôtre. » Au fond, c'est un marché que l'on nous propose; mais est-ce un marché bien équitable, c'est-à-dire une convention qui prenne en considération égale la position de chacune des parties? A cet égard, il y a beaucoup à dire.

On a l'air, en gardant pour soi l'empire de3 mers, de nous accor-

der par forme de compensation la suprématie sur le continent. D'abord c'est nous promettre ce qu'on n'a ni le droit ni la puissance de nous donner, et ensuite il ne faut pas que notre amourpropre se laisse tromper par la concession qu'on lui fait en théorie, lorsque l'on paraît s'engager avec nous à ne pas trouver mauvais que nous soyons par terre la puissance la plus considérable du continent européen. Telle n'est pas notre position et telle elle ne peut être. Les bases de'notre établissement militaire sont calculées pour pouvoir appeler sous les drapeaux une armée de 600,000 hommes, tout compris, même la gendarmerie et les vétérans. En cas de danger public, nous ferions plus sans doute; mais nos cadres réguliers ne comportent pas plus, et chacun sait qu'en temps ordinaire l'effectif descend bien au-dessous de ce chiffre. Par contre, les bases constitutives de la confédération germanique sont aujourd'hui fixées de telle façon qu'elle puisse mettre sous les armes 676,769 hommes, sans compter ce qu'elle pourrait faire dans des circonstances extraordinaires. De môme l'Autriche, à la considérer seulement comme puissance isolée, se vantait en 1859 d'avoir 700,000 hommes présens au drapeau; de même encore l'armée prussienne, bien que recrutée dans une population qui n'est pas la moitié de la nôtre, est, sur le pied de guerre régulier, presque aussi nombreuse que l'armée française; de môme enfin la Russie a toujours affiché la prétention de pouvoir mettre sous les armes plus d'un million de soldats.

Si donc nous baissions pavillon devant les récriminations qui se font entendre de l'autre côté de la Manche contre ce qu'on y appelle l'exagération de nos arméniens, et si nous acceptions le contrat que l'on paraît offrir à notre signature , nous devrions nous croire par voie d'induction logique, et de par l'Angleterre, autorisés à sommer toutes les puissances continentales de ne pas entretenir un effectif qui, pour elles toutes réunies, atteignit le chiffre de 600,000 hommes. Il n'est probablement pas besoin de dire comment les Russes et les Allemands accueilleraient de pareilles exigences, ni d'ajouter que, malgré l'esprit du contrat, l'Angleterre se montrerait sans doute très peu ardente à les soutenir. Ne serait-il pas bien plus simple de suivre notre exemple à nous, qui ne songeons pas à réclamer contre l'égalité, ni même contre la supériorité numérique que plusieurs puissances croient devoir maintenir entre leurs armées et la nôtre? Ne serait-il pas surtout plus juste de faire cesser les récriminations amères que l'on voit élever par un budget de 300 à 320 millions de francs et une armée navale de 75 à 80,000 hommes contre une armée navale de 30 à 35,000 hommes?

D'ailleurs il ne faut pas non plus se laisser abuser par la modestie qu'affecte l'Angleterre lorsqu'il est question de son armée.

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En thèse générale et en fait absolu, l'Angleterre entretient sous les armes, dans son vaste empire, plus de troupes régulières que nous ne le faisons nous-mêmes. La garde, l'armée de ligne, l'armée indienne, les régimens noirs et les corps coloniaux forment entre eux un effectif qui s'élève certainement encore aujourd'hui à plus de 400,000 hommes. Si l'on y joint les milices et les volontaires du royaume-uni et des colonies, les pensionnaires de Chelsea, qui peuvent encore être appelés au service militaire, la police anglaise et la constabulary force d'Irlande, qui représentent la gendarmerie inscrite chez nous au budget de la guerre, on arriverait facilement à un chiffre d'environ 800,000 hommes qui pourraient être présens demain sous les armes et sans aucun effort extraordinaire, s'il plaisait en effet à la reine d'ordonner que tous les corps armés et organisés de son empire fussent passés simultanément en revue dans une prochaine journée.

On fera peut-être remarquer que pour produire ce formidable total il faut faire le tour du globe et aller chercher des chiffres jusqu'aux antipodes, qu'il serait peut-être plus convenable de ne considérer que les troupes qui se trouvent ou peuvent se trouver dans les dépendances européennes de la couronne d'Angleterre. C'est ce que l'on dit à Londres et dans le parlement, mais c'est une manière de discuter qui ne peut nous paraître ni juste ni acceptable, parce qu'elle repose sur cette hypothèse, à la fois fausse et blessante pour nous, que ce qui se passe hors de l'Europe ne nous regarde pas, que nous n'avons pas d'intérêts hors du continent. N'est-il pas vrai cependant qu'après celui de l'Angleterre c'est le commerce extérieur de la France qui est le plus considérable du monde? N'est-il pas vrai que sans parler de nos possessions coloniales, qui ont bien quelques droits aussi à notre sollicitude, nous avons encore dans les quatre parties du monde des intérêts qui peuvent être plus ou moins affectés par l'importance des forces militaires que les autres entretiennent même sur les plus lointains rivages? Admettons cependant qu'il ne soit pas injuste de prétendre que, dans l'état militaire des Anglais, nous devions seulement tenir compte de ce qui est en Europe : il ne restera pas moins vrai que si nous voulions répondre aux plaintes de nos voisins par des plaintes, à leurs récriminations par d'autres récriminations, à leurs exigences par des exigences correspondantes, nous ne serions pas embarrassé pour montrer que dans le système de conciliation imaginé et invoqué par l'Angleterre, ce serait encore nous qui aurions le plus de doléances à faire valoir.

Dans ce système singulier, celle des deux puissances qui aurait le plus de torts vis-à-vis de l'autre serait celle qui depuis quelques années aurait développé sur la plus grande échelle l'une ses arrae-

mens maritimes, l'autre son armée de terre. Or, si nous nous reportons à quinze ans en arrière, à 1847, qui fut une année normale où notre marine n'eut pas à faire les arméniens de 1840-41, ni à subir dans ses ressources la réduction que lui imposa la détresse du trésor après 1848, une année où l'Angleterre elle-même n'eut aucune raison ni de diminuer ni d'augmenter ses armemens, on verra que le budget de la marine française en 1847, le nombre de ses bâtimens armés, le chiffre des marins entretenus sous son pavillon, ne diffèrent pas sensiblement de l'état prévu par le budget voté pour l'exercice 1862 (1). Il én est tout autrement pour l'effectif de l'armée anglaise, et surtout pour la proportion de cette armée qui est entretenue en Angleterre, à nos portes mômes. En 1847, l'effectif des troupes régulières qui tenaient garnison dans les villes du royaume -uni se composait en grande partie des dépôts des régimens qui servaient au dehors, et ne s'élevait pas, la garde comprise, au chiffre de 30,000 hommes. En cas d'urgente nécessité, on n'aurait pu y joindre que les pensionnaires de Chelsea, la police et quelques escadrons de yeomanry ou milice à cheval. Aujourd'hui on a réorganisé la milice, plus de cent vingt régimens; on a organisé les ri/lemen volunteers, 170,000 hommes, disait lord Palrnerston dans l'un de ses derniers discours, et, ce qui n'est pas moins important que le reste, la moyenne de l'effectif des troupes de la garde ou de l'armée de ligne qui sont entretenus en Angleterre môme est bien près aujourd'hui de 100,000 hommes, si bien que, dans la discussion du dernier budget, le député de Lambeth, l'honorable M. Williams, s'élevant contre ces armemens exagérés, soutenait en pleine chambre des communes, et sans être contredit par personne, que l'ensemble des corps organisés présens dans les comtés du royaume-uni permettrait d'appeler au premier jour • 400,000 hommes sous les armes. Nous ne nous plaignons pas, et cependant, si nous nous inspirions par réciproque de défiances analogues à celles qui ont cours chez nos voisins, ne pourrions-nous pas leur dire qu'ils prennent leurs dispositions pour avoir toujours une armée de 100,000 hommes au service de la première coalition qui se formera contre nous? Depuis nombre de siècles, qu'y a-t-il dans l'histoire de plus fréquent que les coalitions provoquées par l'Angleterre contre la France, et qu'y a-t-il de plus rare qu'une invasion de la Grande-Bretagne par la flotte ou par les armées françaises?

Si nous sommes entré dans cette longue discussion, c'était pour montrer qu'il n'est pas un des argumens que l'on invoque de l'autre

l; I* bndg«n voté pour 1862 sVlève à la somme de 1-20,015,410 francs.

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côté de la Manche auquel nous ne puissions répondre, ou que nous ne soyons en mesure de rétorquer avec avantage; mais nous ne sommes pas assez inexpérimenté pour croire que notre argumentation, si solide et si loyale qu'elle soit à nos yeux, aura la vertu de convaincre personne, en Angleterre du moins. Les causes de cette situation, les causes vraies, qu'on ne dit pas, ou que du moins on ne dit que très rarement en Angleterre, sont nombreuses et diverses; il nous semble cependant qu'elles peuvent se classer sous quatre chefs principaux : c'est d'abord la défiance instinctive que les formes actuelles de notre gouvernement inspirent à l'opinion de l'autre coté du détroit; ensuite c'est la position intermédiaire que notre marine occupe à une égale distance entre la marine anglaise et celles de toutes les autres puissances ensemble; en troisième lieu, c'est la part de gloire ou d'influence que le hasard des circonstances ou les qualités de nos marins ont value depuis quarante ans à notre pavillon; enfin c'est le mérite relatif de l'administration de notre marine militaire comparé au décousu qui règne dans toutes les opérations et dans le gouvernement général de l'amirauté anglaise. Ses erreurs, qu'elle ne veut naturellement pas confesser, elle essaie de les couvrir en poussant de temps à autre des cris désordonnés contre ce qu'elle appelle la dangereuse ambition ou les combinaisons secrètes de la France, laquelle a cependant ouvert jusqu'ici ses arsenaux à l'investigation des Anglais avec un libéralisme qui n'est pas payé de retour. 11 n'importe : lorsque, par suite de fausses manœuvres ou d'imprévoyance, l'amirauté se trouve dans quelque situation gênante vis-àvis des contribuables, il se rencontre toujours dans le parlement, parmi ceux qui sont actuellement responsables de cette situation ou qui l'ont créée par leur zèle malentendu, quelqu'un qui vient dénoncer une conspiration nouvelle de la France, qui s'écrie que la patrie et la marine anglaise sont en péril. On obtient ainsi beaucoup d'argent; malheureusement aussi on irrite l'opinion, au lieu de l'éclairer, de telle sorte que nous sommes presque autant intéressés que les Anglais eux-mêmes à voir imprimer une direction mieux entendue aux affaires de leur marine militaire.

Il est plus facile de signaler que d'expliquer la défiance que les formes actuelles de notre gouvernement inspirent aux Anglais. Us se disent bien quelquefois eux-mêmes que ce gouvernement ne leur a manqué de foi ni en Grimée ni en Chine, et qu'en 1857, au moment où l'insurrection indienne appelait de l'autre côté du cap de Bonne- Espérance tous les soldats et tous les navires dont l'Angleterre pouvait disposer, ce même gouvernement n'a pas profité de l'occasion pour réveiller quelqu'une de ces questions dangereuses qui sommeillent toujours entre deux nations aussi riches, aussi puissantes,

et dont les intérêts rivaux se poursuivent et s'entremêlent jusqu'au bout du monde. Ce sont des faits et des raisonnemens qui ne peuvent. pas prévaloir contre les sentimens instinctifs des Anglais. Ils se persuadent qu'un gouvernement qui est le maître absolu de ses actes, qui peut prendre constitutionnellement les résolutions les plus considérables dans le plus profond secret, doit être pour eux un sujet d'inquiétude. Vous leur direz que ce gouvernement est bien obligé, comme tous les autres, de compter avec l'opinion publique: ils vous répondront que c'est probablement vrai, mais que ce compte peut très bien ne se régler qu'après les faits accomplis, et que partant il ne leur donne pas de gages suflisans de sécurité. Ils croient qu'on nous mène à la baguette et sans nous laisser aucune participation à nos affaires; ils regardent la centralisation, dont tant d'esprits chez nous sont encore amoureux, comme une machine inventée pour mettre tous les Français sous les armes au premier coup de tambour, à la disposition du génie audacieux ou peu scrupuleux qui voudrait les lancer dans toutes les aventures. ta temps né fait qu'aggraver cette disposition d'esprit. Il y a quinze ans, lorsque l'unité militaire dans la marine était encore le vaisseau de ligne à voiles, et lorsque l'on fixait l'effectif de notre flotte à cinquante-cinq vaisseaux, dont quarante à flot et quinze sur les chantiers, lorsque de plus on votait en bloc un crédit extraordinaire de NO millions de francs pour compléter cet effectif à bref délai, les Anglais nous ont beaucoup moins cherché querelle en cette occasion qu'ils ne l'ont fait dernièrement après les expériences et le succès bien constaté de la seule frégate la Gloire. A cela nous ne pouvons rien, et nous ne voyons de remède chez nous que dans le développement de nos libertés publiques. C'est peut-être la garantie la plus efficace du maintien des bons rapports entre les deux pays. Les traités de commerce peuvent y contribuer et y contribueront sans doute pour une bonne part; mais ils ne touchent pas directement les cœurs, ils ne vont les trouver que par le long circuit des intérêts matériels; ils ne satisfont pas les âmes, ils n'inspirent pas la sécurité morale autant que pourraient le faire quelques pas nouveaux dans la voie qui. a été ouverte par les promesses du 24 novembre 1860 et les projets du 14 novembre 1861.

Cependant, si l'on peut faire beaucoup dans cette direction, il ne faut pas se flatter que l'on arriverait, en la suivant, à des résultats complets. Aussi longtemps que la distribution de la puissance sur les océans n'aura pas été modifiée, nous ne devons pas croire que nous pourrons désarmer la jalousie de l'Angleterre. S'il existait dans le monde plusieurs armées navales d'une force égale à la nôtre, nous ne verrions sans doute pas éclater contre nous ces déclamations qui

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se reproduisent aujourd'hui dans le parlement britannique avec la périodicité la plus fatigante, et c'est une raison de plus encore pour nous d'aider au développement maritime de l'Espagne, de l'Italie et des autres pays; mais, avec la distribution actuelle des forces, ce sera toujours à nous que s'en prendra l'humeur inquiète de nos voisins. La position que l'Angleterre doit à sa marine militaire vis-à-vis du monde entier, nous l'occupons à notre tour vis-à-vis des marines de toutes les autres puissances, l'Angleterre exceptée, et il en résulte d'abord que nous sommes le seul et plus prochain obstacle à la suprématie absolue que l'Angleterre aspire à exercer, ensuite que dans toutes les occasions où les autres peuples, redoutant la réalisation d'un rêve pareil, cherchent une digue ou un rival qu'ils puissent opposer dans l'intérêt commun à l'ambition anglaise, c'est toujours sur nous qu'ils jettent les yeux, nous qu'ils invoquent comme la dernière espérance de la sécurité générale. Le rôle est honorable, et il faut espérer que nous ne le déserterons pas; mais il faudrait aussi méconnaître étrangement le cœur humain et ses passions, qui ne manquent jamais de se faire jour malgré les lois, malgré les traités, malgré les considérations de la politique ou de la morale théorique, pour ne pas comprendre ce qu'une telle situation doit souvent produire d'impatience chez les Anglais. Nos voisins n'étant pas plus que nous des anges, c'est une conséquence naturelle. Avouons même que, si les rôles pouvaient être intervertis, nous penserions probablement comme eux; nous nous exprimerions peut-être autrement, mais au fond nos sentimens pourraient bien être les mêmes que les leurs.

Ce n'est là d'ailleurs que la donnée générale de la situation. 11 semble que, dans le détail, le hasard des événemens se soit plu à multiplier les piqûres que ressent si vivement l'orgueil britannique. A la paix générale de 1815, les Anglais avaient dû se croire en droit de penser que, toutes les marines de l'Europe ayant tour à tour succombé dans les guerres de la révolution, l'empire des mers leur appartenait définitivement; mais voilà que, deux fois abattue par eux, sous Louis XIV et sous Napoléon, la marine française se relève bientôt, et pour jouer sur la scène du monde un rôle qui ne le cède en rien à celui que la marine anglaise elle-même a joué depuis cinquante ans.

Depuis 1815 en effet, la marine anglaise n'a fait sans nous que trois entreprises importantes : le bombardement d'Alger par lord Exmouth, la campagne de 1840 sur la côte de Syrie, la première expédition de Chine en 1842. — Le bombardement d'Alger fut une opération des plus vigoureuses et digne de compter parmi les hauts faits de l'histoire militaire. On n'en saurait dire autant de la cam-

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pagne de 1840, menée pour le compte d'une coalition européenne contre un pacha qui n'avait de la puissance que l'ombre, comme les événemens l'ont démontré. Signalée d'ailleurs par des actes d'indiscipline qui ne peuvent pas être encore oubliés, et commentée comme elle l'a été par sir Charles Napier lui-même dans son histoire de la guerre de Syrie ou dans la chambre des communes, cette campagne n'a rien ajouté à la gloire de l'Angleterre. De môme l'expédition de Chine, difficile peut-être à conduire au point de vue nautique, mais n'ayant pas fourni l'occasion de quelque brillant combat, n'a pas non plus contribué à augmenter le prestige du pavillon anglais. L'opinion, qui se laisse si facilement étourdir par le bruit du canon, ne tient pas un compte assez juste des victoires remportées sur des obstacles tels que ceux dont le caractère et les talens fort distingués de sir William Parker eurent à triompher. Aujourd'hui, et surtout après ce que nous venons de voir réussir à Pékin même, cette expédition est à peu près oubliée. Ajoutez à ce compte quelques escarmouches avec les nègres de la côte de Guinée ou avec les sauvages de la Mer du Sud, le blocus de Naples pour l'affaire des soufres, et celui du Pirée à propos de la misérable affaire Pacifico : vous aurez le tableau complet, si je ne me trompe, de tout ce que la marine de l'Angleterre a fait militairement sans notre concours depuis 1815.

Partout ailleurs, et dans toutes les occasions où elle a agi, nous • avons agi avec elle et en traitant avec elle sur le pied de la plus # complète égalité. Nous combattions à côté des Anglais à Navarin; nous faisions avec eux le blocus des côtes de Hollande en 183*2 et de la côte de Cantabrie pendant la guerre civile en Espagne; en 1845, nous gagnions avec eux la victoire d'Obligado dans le Parana; nous étions avec eux dans le Bosphore, dans la Mer-Noire et dans la Baltique en 1853, 1854 et 1855, à Sébastopol, à Bomarsund, à Kinburn, à Svéaborg; nos marins ont enlevé avec les marins anglais les forts de Canton et de Takou en 1858 et en 1860. Enfin nous sommes avec les Anglais, ou ils ont paru un moment être avec nous, au Mexique en 1862.

Dans toutes ces entreprises, nous avons toujours eu part égale d'honneur; il en est même quelques-unes où notre pavillon a brillé d'un éclat particulier, comme par exemple lors du passage des Dardanelles au mois d'octobre 1853, lors du débarquement à Oldfort en septembre 1854, et en 1855, lors de la prise de Kinburn, où notre marine seule réussit à conduire les batteries flottantes, qui eurent la plus grosse part au résultat. Rappelons encore l'année 1854, où le brave et regrettable amiral Parceval-Deschènes, se trouvant plus tôt prêt que l'amiral anglais et ayant plus de confiance que sir Charles Napier dans la discipline de ses équipages, dut faire une

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certaine violence à son collègue pour l'entraîner devant Cronstadt.

Mais en même temps qu'elle a eu la bonne fortune d'agir de concert avec les Anglais dans presque toutes les occasions où ils ont agi eux-mêmes, la marine française a fait aussi depuis quarante ans un assez grand nombre d'entreprises sans le concours de personne. En 1823, année que l'on peut regarder comme la date de sa renaissance, elle faisait le blocus de Cadix et du Guadalquivir, elle réduisait le fort de Santi-Petri; en 1828, elle conduisait une armée en Morée, et elle commençait ce long et rude blocus qui devait se terminer en 1830 parla prise d'Alger; en 1831, elle s'emparait d'Ancône et forçait l'entrée du Tage; dans les années suivantes, elle livrait je ne sais combien de combats sur la côte d'Afrique; en 1834, elle allait à Carthagène et à Saint-Domingue; en 1839, elle réduisait le fort de. Saint-Jean-d'Ulloa après un brillant combat; en 1841, elle mettait la main sur les Comores, les Marquises et Taïti; en 1844, elle renversait les batteries de Tanger et celles de Mogador, qu'elle occupait; en 1849, elle transportait une armée à Civita-Vecchia; en 1859, elle appuyait à Gênes et à Venise les opérations de l'armée d'Italie, et en même temps elle commençait en Cochinchine l'exécution des desseins qui ont fourni à l'amiral Charner l'occasion de nouvelles victoires. Toutes ces entreprises ont réussi; dans aucune, nous n'avons éprouvé un seul revers, et encore j'en oublie, comme par exemple le développement de nos établissemens de la côte d'Afrique, les divers blocus que nous avons maintenus au Mexique et dans la Plata, l'occupation de la Nouvelle-Calédonie, les expéditions périodiques que nous avons faites pendant tant d'années pour aller protéger notre allié le bey de Tunis , les chàtimens infligés aux pirates de Rabat et de Salé, l'expédition de Syrie, etc.

Ces succès, ces preuves si répétées d'habileté et d'activité persévérantes ont grandement rehaussé aux yeux des peuples l'éclat de notre pavillon ; mais encore une fois il faudrait méconnaître la nature humaine pour ne pas comprendre que, comparant la situation présente avec celle de 1815, l'Angleterre doit voir avec une certaine jalousie ce qui est au contraire pour nous un sujet de satisfaction et de fierté légitime. Si l'on a pu dire avec quelque vérité qu'il y a toujours dans le malheur de nos amis quelque chose qui ne nous déplaît pas, ne peut-on pas retourner la phrase et dire avec une égale justesse que dans les succès d'autrui, voire de nos alliés, il y a toujours quelque chose qui ne nous plaît guère?

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