‹ La Maremme toscane; souvenirs de voyageChapitre 21 sur 35 · M. - LES DERSIERS JOURS DE LA MARINE A VOILES · texte numérisé non relu

M. - LES DERSIERS JOURS DE LA MARINE A VOILES

Nous venons d'exposer les faits qui, depuis quarante ans, ont frappé les imaginations des multitudes. Si nous entrions plus pro-

fondément dans la question, si nous descendions dans l'examen des choses qui doivent agir plus sérieusement encore sur l'esprit d'un public éclairé comme celui de la chambre des lords ou de la chambre des communes, il y aurait peut-être à constater des résultats plus significatifs et plus éloquens. Les fumées du canon de Navarin portent à la tète des masses, que le fait matériel de la victoire suffît à émouvoir, tandis que les faits moins bruyans qui révèlent un grand travail intérieur et des progrès incessans éveillent à plus juste titre l'attention des hommes d'état.

Sous ce rapport, nous avons donné beaucoup à réfléchir aux Anglais depuis quarante ans, car notre marine est en droit de prétendre, saus exagération je pense, que depuis 1820 il n'en est aucune qui ait autant contribué aux progrès qui ont été faits dans tous les départemens de cette noble profession ; je ne sais môme s'il ne serait pas exact de dire qu'à elle seule elle y a contribué plus que toutes ses rivales ensemble. Et ce n'est pas un médiocre titre de gloire, car cette période a été signalée par les révolutions les plus complètes qui soient encore survenues dans cette branche de l'activité humaine.

Parlons d'abord de la marine à voiles, dont cette période a vu la fin, mais seulement après l'avoir portée à son point de perfection suprême.

Nos lecteurs n'ont sans doute pas oublié le triste tableau que, dans les Souvenirs d'un Amiral^ le plus jeune et l'un des plus distingués de nos amiraux d'aujourd'hui a tracé des sentimens qui assiégeaient en 1818 l'un de ses prédécesseurs, lorsque, envoyé sur la côte de Barbarie pour y régler quelques affaires d'accord avec les Anglais, il comparait son vaisseau, le pauvre Centurion, au vaisseau que montait son collègue étranger (1). C'était une humiliation profonde et d'autant plus poignante qu'elle avait plus de raison d'être. Il n'y a que les esprits élevés et les vrais patriotes pour sentir ces choses comme il convient, et surtout pour oser les dire. La douleur qu'ils en éprouvent est comme un aiguillon qu'ils tiennent à conserver dans le cœur pour s'exciter eux-mêmes à mieux faire. D'ailleurs, en exhalant leur chagrin, ils savent bien qu'ils ne donnent pas un atome de force de plus à leurs rivaux, qu'ils ne peuvent décourager que ceux qui se découragent d'eux-m-mes, et qu'au contraire ils inspirent le feu sacré à toutes les nobles âmes. Par compensation aussi , il n'y a pas de gens comme ceux-là pour jouir délicieusement de la régénération et des succès obtenus par le travail sous les plis d'un pavillon respecté. C'eût été un spectacle charmant que de voir le vénérable amiral dont je regrette que M. Jurien de La Gravière

(1) Voyez la Revue des Deux Mondes du 15 janvier 1800.

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ait voulu maintenir jusqu'au bout l'anonyme venir rendre visite, vingt ans après la croisière du Centurion, à la flotte qui battait en 1839 les mers du Levant. 11 a laissé un des noms les plus respectés et les mieux portés de la marine, et sa joie eût été grande de contempler l'escadre de l'amiral Lalande, d'autant plus que, si je ne me trompe, il avait contribué, comme préfet du cinquième arrondissement maritime, à la préparer, à l'armer, à l'équiper. Alors il n'y avait plus de Centurion, mais il y avait le Triton, Y Hercule, le Diadème, le Généreux, le Santi-Petri , le Jupiter, le Montebello, le Suffren, Ylénu, le vaisseau favori de l'amiral Lalande, commandé par l'officier de sa prédilection, l'actif et intrépide amiral Bruat.

Ceux qui n'ont connu l'amiral Lalande qu'à la chambre des députés, lorsqu'il avait quitté son commandement, ont peut-être quelque peine à se faire une idée juste du mérite de cet homme éminent. La guerre aux portefeuilles n'était pas son affaire, et je reconnais qu'il la lit médiocrement. C'était à son bord, au milieu de ses équipages et de ses officiers, qu'il eût fallu le voir. Là, il était l'homme de la situation, the righl man in the right place, comme disent les Anglais. On lui a rendu justice dans la Revue (1) avec une autorité dont il ne me convient pas de prétendre confirmer les arrêts; mais je ne saurais résister au désir de raconter, moi aussi, l'impression que l'homme et la flotte ont produite sur mon esprit. Ce sont choses du temps passé, et d'un passé qui, de toute façon, est déjà bien loin de nous, mais à cause de cela môme il se présente sous un aspect de renouveau qui m'autorise sans doute à insister.

L'amiral Lalande excellait à éveiller, à entretenir, à aiguiser les amours-propres et les rivalités, à complimenter ceux qui avaient réussi, mais en ayant toujours soin de leur faire voir qu'ils pouvaient encore apprendre quelque chose; il aimait à encourager ceux qui montraient de la bonne volonté, mais qui n'étaient pas encore parvenus au niveau général où il avait élevé ses vaisseaux. Le travail était la base du système, et il est peu de chefs qui aient jamais su en obtenir autant de leurs subordonnés. Avec l'amiral Lalande, on travaillait toujours, au mouillage comme sous voiles, sous voiles comme au mouillage, et de plus il n'était peut-être aucun de ses navires sur lequel il ne tînt pas en haleine une ou même plusieurs commissions chargées d'étudier un procédé, une manœuvre, un engin nouveau : occupation et moyen de se distinguer pour les jeunes officiers dont il observait ainsi le zèle et l'aptitude. Lui-même au début il s'était posé vis-à-vis de ses capitaines comme un marin qui, sachant conduire une frégate ou un vaisseau, ne savait cependant pas encore par expérience ce que c'était qu'une armée navale, mais qui était bien

(1) Voyex l'Escadre de la Méditerranée dans la Revue da l» août 1852.

décidé à l'apprendre. Ses capitaines étaient devenus ses collaborateurs, et en voyant leur amiral faire acte de modestie avec eux ils ne craignaient pas de se mettre à l'école avec lui. Les exercices et les manœuvres étaient incessans; aussi les Anglais, qui n'auraient peut-être pas su obtenir de leurs équipages une résignation pareille à celle que les nôtres montrèrent alors, tournaient-ils souvent en moquerie l'éternelle répétition de ces exercices si monotones; ils demandaient en plaisantant quand ces écoliers auraient fini leurs études. Un jour sir Charles Napier répondit que ces écoliers étaient passés maîtres.

On a dit que cette manière de faire ne saurait être érigée en système, et qu'elle ne pourrait pas devenir la règle d'existence d'une armée navale permanente. Je l'admets sans peine, et je suis persuadé que si l'amiral Lalande fût resté plus longtemps à la tête de la flotte, il eût lui-même changé ses procédés; mais quelle est la valeur de cette observation, qui d'ailleurs ne porte pas juste? En effet, elle suppose quelque chose qui n'existait pas lorsque l'amiral Lalande prit le commandement de la station du Levant, c'est-àdire une armée ou du moins une escadre permanente. Quand le hasard des événemens fit maintenir une division dans les mers du Levant et quand l'heureux choix du ministre nomma l'amiral Lalande au commandement de cette division, il en était à peu près de notre marine comme de l'armée anglaise avant la guerre de Crimée, lorsque le duc de Wellington disait à la chambre des lords : « Vous avez des bataillons, de beaux et de bons bataillons; mais vous n'avez pas d'armée. Tout cela manque d'organisation générale et de cohésion. Vos généraux d'aujourd'hui ne savent eux-mêmes rien de plus (pie l'école de bataillon. Si demain je conduisais six mille hommes dans Hyde- Park, il faudrait que j'eusse bien de la chance pour mettre la «main sur un général qui tût capable de les en faire sortir sans hésitation et sans fausse manœuvre. » De même nous entretenions alors déjà quelque deux cents bâtimens armés, mais on n'en réunissait jamais un certain nombre qu'en vue de circonstances passagères et qui ne pouvaient donner lieu à un travail d'ensemble suivi. Le grand niérite de l'amiral Lalande, c'est d'avoir montré par d'admirables résultats les avantages que l'on pouvait tirer de l'existence d'une escadre permanente, et de l'avoir si bien prouvé que l'institution qui lui a survécu ne sera plus désormais abandonnée. Avec lui, l'escadre de la Méditerranée, l'escadre d'évolution, comme on voudra l'appeler, a traversé l'âge de la jeunesse ardente, inexpérimentée, et elle a pu atteindre la maturité vigoureuse et réfléchie; mais lorsqu'il fallait lui donner un corps, lorsque surtout il fallait faire vite, autant pour répondre aux exigences de la politique extérieure que pour séduire à l'intérieur ceux qui tenaient les cordons de la bourse, il

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n'y avait pas 'de trop de toutes les passions et de toutes les ardeurs que l'amiral Lalande sut exciter autour de lui.

Ce fut un moment de jeunesse et d'entrain, d'espoir et de confiance que ceux-là qui en ont été témoins ne sauraient se rappeler sans plaisir et sans émotion. C'était aussi un moment d'épanouissement fougueux où les talens formés dans les navigations solitaires des années antérieures, où toutes les belles choses préparées dans les méditations du cabinet aussi bien que dans le secret des arsenaux depuis que M. Portai avait réconcilié la France avec la nécessité d'avoir une marine, se montraient au jour et venaient s'unir dans un harmonieux ensemble avec une facilité qui excitait de douces surprises. On refaisait pratiquement la tactique, on la refaisait sous voiles (1); on remaniait complètement l'organisation du personnel des vaisseaux et la confection des rùles d'équipage, on fondait l'école des canonniers marins, on trouvait des règles à l'important service de l'état-major-général, on fixait des modes uniformes de service, d'existence et de manœuvres à bord de tous les bâtimens; on perfectionnait l'hygiène aussi bien que la discipline et l'instruction des équipages, etc. Et tandis que l'on travaillait si bien à bord, les arsenaux ne demeuraient pas oisifs. Les vaisseaux et les frégates que les ports remettaient à la flotte pouvaient soutenir hautement la comparaison avec tout ce que l'étranger nous montrait. Il n'y a pas de présomption à soutenir qu'entre tous les vaisseaux français que j'ai nommés plus haut, il n'en était pas un, pas même le vieux Triton, qui ne fût presque un chef-d'œuvre d'architecture navale, comparé au Pembroke, au Mindcn, au livlleisle, à YEdinburgh et autres, qui comptaient à la même époque dans l'escadre de l'amiral Stopford (2). Les deux plus beaux navires qu'il eût alors sous ses ordres étaient deux vaisseaux neufs construits par sir W. Symonds, le prédécesseur de sir Daldwin Walker et de l'amiral Robinson au poste de sun cyor of the navy. Ils s'appelaient le

M] C'est après avoir été attaché à IVtat-major de l'amiral Lalande que l'amiral Chopart, alors lieutenant de vaisseau, publia sur la tactique de la marine à voiles un livre que les gens du métier regardent comme le clief-d'œuvre du genre. Depuis, l'amiral Chopart a «-té cher d'étal- major de l'escadre d'évolution. 11 a dû |>ar conséquent contribuer pour sa part aux études qui se poursuivent depuis plusieurs années sur la tactique des Hottes à vapeur. C'est une singulière fortune dans la vin d'un officier, et qui moutre encore mieux peut-être que tout ce que nous pourrions dire l'importance des révolution* qui se sont accomplies depuis si peu d'années dans la marine et qui sont presque entièrement le résultat d'études ou d'inventions françaises.

(2; On peut dire, je crois, quo les Anglais le r«con naissaient eux-mêmes. Deux de ces navires, sinon tous les quatre, appartenaient à la catégorie de vaisseaux que l'on désignait dans la marine anglaise sous le nom de the forly thievrs (les quarante voleurs). C'étaient quarante vaisseaux qui avaient été commandés en bloc vers la fin des guerres maritimes de l'empire, et dout pas un seul, au dire des marias anglais, u'a été au-dessus du médiocre.

Vanguard et le Rodney; je les ai vus, je les ai visités' avec soin, et je n'imagine pas qu'ils eussent pu être mis en parallèle avec le Jupiter et l' lêna par exemple, qui n'étaient cependant pas des vaisseaux neufs. A bien plus forte raison le cédaient-ils aux nouveaux vaisseaux que nous avions mis en chantier depuis une douzaine d'années, et dont on comptait déjà deux échantillons dans la flotte de l'amiral Lalande, le Suffren et Y Hercule. Je n'oserai pas dire que ces bàtimens fussent en tous points et sous tous les rapports supérieurs à tout ce que l'on connaissait; mais on peut affirmer sans crainte de se tromper qu'ils présentaient une somme de qualités telle qu'on n'en avait jamais encore rencontré l'égale dans tout ce qui avait flotté sur les océans. Cela était vrai surtout, si pour les juger on se plaçait au point de vue des conditions nouvelles de la guerre que la marine française aurait pu être appelée à faire. Pourvus de vastes carènes, ils portaient plus de vivres, d'eau et de rechanges que tous les navires que l'on avait construits jusqu'alors. Larges de bau, ils déployaient avec leurs murailles à faible rentrée des ponts qui paraissaient en ce temps-là grands comme des champs de bataille, qui fournissaient des garanties exceptionnelles de solidité à la puissance des mâtures, qui donnaient à l'envergure des voiles une largeur inusitée. Rien qu'à les voir, même de loin, l'œil le plus inexpérimenté ne pouvait pas ne pas en admirer l'imposante allure et les proportions magnifiques (1).

(tj Le Suffren, de 90 canons, et VHercule, de 100, appartenaient à une famille de vaisseaux qui étaient connus dans le langage familier des marins sous le nom de vaisseaux de la commission, parce qu'en effet leur» plans définitifs auraient été arrêtés sous la restauration par une commission d'ingénieurs où siégeait l'illustre Sané. La révolution qui est survenue dans les constructions navales par suite de l'emploi de la vapeur n'a pas laissé à ces vaisseaux le temps d'établir la réputation qu'ils eussent certainement acquise, si les choses avaient suivi leur cours ordinaire. La plupart d'entre eux n'ont jamais été armés, ou ne l'ont été que pendant fort peu de temps comme navires a voiles; ils ont presque tous été transformés en navires à hélice, quelques-uns même l'ont été sur 1rs chantiers avant d'avoir été finis. Ils forment aujourd'hui le plus grand nombre de nos vaisseaux a vapeur. Le nom du Suffren est cependant bien connu de tout le monde. Lancé à l'eau en 18*28, il a eu le privilège d'être le premier et le dernier armé do» vaisseaux de son espace. Il a fini sa carrière le I" janvier 18fi0, comme vaisseau-école des canonniers marins, après trente ans et plus du service le plus actif, conservant jusqu'à la fin de rares qualités. On n'a sans doute pas oublié non plus le fleuri IV, de 100 canons, qui, armé pour la première fois en I8;»0 par l'amiral de Gueydon et commandé en 1853 par l'amiral Jehenne, figurait avec honneur dans la flotte de l'amiral Hamelin. On se rappelle que ce vaisseau, surpris devant Eupatoria par le coup de vent de novembre 1854, fut lancé par la violence de la tempéfc» dans l'intérieur des lianes qui encombrent cette pla^, a P'us de 100 mètres de distance du point le plus proche où il aurait pu trouver, même après avoir été déchargé, une profondeur d'eau suffisante pour flotter. Il résista cependant à une pareille épreuve, en ce sens que s'il fallut l'abandonner comme vaisseau, il ne se laissa cependant pas démolir par cette tempête, ni par celles qui suivirent, si bien que jusqu'à la fin de la guerre de Crimée il

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Mais ce n'était pas seulement à l'extérieur qu'il fallait voir nos vaisseaux; il valait surtout la peine de les visiter à l'intérieur pour juger des progrès sérieux que nous avions fait faire à tous les détails du matériel et de l'armement (1). Tandis que les Anglais, s'en tenant aux traditions de Nelson, semblaient conserver avec opiniâtreté les engins et la manière de faire du commencement du siècle, lorsque, môme sur leurs vaisseaux neufs, comme le liodney et le Vanguard, ils en étaient encore à se contenter pour leurs canons des batteries à silex et des cornes d'amorce (2), lorsque leurs cales rappelaient encore scrupuleusement les dispositions du bon vieux temps, lorsque leurs états-majors, logés aristocratiquement dans les batteries de leurs vaisseaux, refoulaient les équipages dans les cales et dans les faux ponts, chez nous tout était nouveau, ou du moins très considérablement perfectionné. C'était dans le gréement le système de ridage à vis de M. Painchaud substitué aux anciens caps de mouton, c'était dans la cale et dans le faux pont un arrimage sur de nouveaux plans, des installations qui ne laissaient pas un pouce d'espace de perdu, qui assuraient une meilleure conser-

fut occupé par une garnison, et fit le service d'uu fort détaché qui couvrait les approches d'Eupatoria, admirable preuve du mérite et de la solidité de» constructions françaises! — La même commission avait aussi arrêté les plan» de trois modèles de frégates qui ne lui ont pus fait moins d'honneur : des frégates de 60 canons, comme la Ilelle-Ponle ; des frégates do 50, comme la Gloire, la Dana*, la Cléopâtre; des frégates de 40, comme Y Africaine et YÊrigane-, ayant toutes des qualités tris éminentes pour les divers emplois auxquels elles étaient destinées; celles du troisième rang surtout ont laissé chez les marins de très profonds souvenirs pour leur manière de se comporter à la mer en toute circonstance.

(i) Reconnaissons toutefois, malgré la réputation qui survit encore à la fameuse corvette la Diligente, que nous avons toujours moins bien réussi que nos voisins dans la construction des bàtimens légers. Même YEurydice, YArlémise, la Mayonnaise, qui étaient de petites frégates, quoique le caprice du langage administratif les qualifiai de corvettes à gaillards, n'out jamais égalé leurs semblables de la marine anglaise, telles que Ylris, etc. Mais c'est particulièrement pour les bricks, les goélettes, les cutters, que les constructeurs anglais se sont montrés plus habiles que les nôtres. Le fait est, je crois, généralement reconnu par les officiers de notre marine, comme la supériorité de nos vaisseaux et de nos frégates est presque universellement admise eu Angleterre. Je ne connais que M. Lindsay qui ait mis en doute ce dernier point. Je me rappe l! •. en effet les remarques peu obligeantes qu'il fit duns un discours public en 1858, lorsqu'au retour des fêtes de Cherbourg il cherchait à rabaisser tout ce qu'il avait vu chez nous. Il disait entre autre choses qu'il y avait assisté au lancement d'un assez pauvre vaisseau, la Ville-ile-Nantex . mais je me rappelle aussi la réponse qui lui fut faite par l'amiral Napier dans une lettre publiée par le Times, et qui contenait cette phrase, empreinte d'une franchise très catégorique : Never in your lift, never you saw sn fine a two decker (de votre vie, vous n'avez vu un aussi beau vaisseau à deux batteries).

(2} Étant en rade de Hong-kong en 1815, j'ai encore vu tirer un salut par la frégate anglaise qui commandait la station à l'aide de barres de fer roupies au feu de la cuisine! Je ne l'eusse peut-être pas cru, si on me l'eût raconté; mais j'étais de ma personne présent dans la batterie où l'on employait sous mes yeux ce procédé tout à fait primitif.

vation du matériel , qui permettaient de distribuer aux équipages les rations de pain frais que l'amirauté anglaise se décide aujourd'hui seulement, en 1862, à vouloir introduire dans le régime de ses marins. C'était encore pour la manœuvre des ancres le cabestan Barbotin et le stoppeur Legoff, qui sont devenus depuis d'un usage universel dans toutes les marines militaires et commerciales du monde; c'étaient enfin dans chaque détail des appareils nouveaux ou très perfectionnés et confectionnés toujours avec une exactitude, un soin, une excellence qui faisaient l'admiration des gens du métier. Le mot n'est pas trop fort. Au mois de juillet 18A4, en arrivant dans les mers de l'Indo-Chine, c'est-à-dire assez longtemps après que l'on avait procédé à la vente des objets provenant du sauvetage de la frégate la Magicienne , perdue en 1842 sur le banc de Palawan. j'eus le plaisir de constater l'impression que cette vente avait produite sur le public. Dans ces régions, où tout le monde entend quelque chose aux affaires de la marine, mais où notre pavillon était encore peu connu, on avait été frappé des qualités supérieures que présentaient tous les détails de l'armement qui avaient passé par le feu des enchères; les Chinois eux-mêmes y avaient été sensibles malgré le mépris qu'ils affectent pour ce qui vient de l'étranger, et ils avaient acquis une partie de ces épaves. Deux ans après la vente, l'effet durait encore.

Toutefois ce qui attirait surtout les regards de l'observateur et ce qui eût mérité une mention spéciale, c'était le service de l'artillerie. Quoique nous n'ayons pas inventé la poudre et que les étrangers aient connu l'usage du canon longtemps avant nous, c'est cependant une arme que la France a peut-être contribué et vient encore de contribuer à perfectionner plus qu'aucune autre nation. L'artillerie ne pouvait pas rester en arrière des progrès qui s'accomplissaient autour d'elle: bien loin de là, elle avait subi une rénovation presque complète. Nous étions restés fidèles au vieil affût marin, qui, même aujourd'hui, est encore ce qu'il y a de plus parfait dans le genre; mais hors de là tout était nouveau : les bouches à feu, les calibres, les étoupilles fulminantes, les percuteurs, les hausses de mire, les projectiles incendiaires, percutans ou asphyxians, la confection des gargousses, l'aménagement des poudres et des boulets dans les soutes, etc., etc. Tout cela était nouveau et nous appartenait, comme appartenait à un officier français, le général Paixhans, l'invention des canons qui avaient enfin permis l'emploi des obus dans l'artillerie des bâtimens de mer. Le canon rayé a maintenant supprimé de fait tout ce matériel , qui n'aura pas régné plus de trente ans; mais au moment où il parut pour la première fois, et c'est sur nos flottes qu'il parut, il apportait un élément de supériorité réel et d'autant plus considérable que l'instruction des officiers et

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des hommes y marchait de pair avec le perfectionnement des armes. La théorie était rectifiée, simplifiée; la charge simultanée, due à l'esprit inventif du lieutenant de vaisseau, aujourd'hui amiral, Labrousse, passait dans la pratique sous le patronage de l'amiral Lalande, ainsi que beaucoup d'autres améliorations de détail qui contribuaient toutes à assurer dans des proportions inconnues jusqu'alors la rapidité et l'exactitude du tir. La capitulation de Saint- Jean -d'L'lloa venait de prouver que tous ces changemens soutenaient avantageusement l'épreuve des faits. En trois heures et demie de combat, une corvette, deux bombardes et trois frégates, présentant à l'ennemi un front de 96 bouches à feu et lançant daus cet espace de temps 302 bombes, 177 obus et 777 boulets, avaient réduit une forteresse qui montrait 186 pièces en batterie, et qui passait pour inexpugnable (1). A cette occasion, le duc de Wellington disait à la chambre des lords que « la prise de la forteresse de Saint-Jean-d'LMIoa par une division de frégates françaises était le seul exemple qu'il connût d'une place régulièrement fortifiée, prise par une force purement navale. »

Au reste nous avons par devers nous une preuve qui me semble beaucoup plus convaincante encore du mérite de tous les changemens que nous avions introduits dans l'armement de nos vaisseaux : c'est qu'à la fin, le bon sens pratique des Anglais l'emportant sur leur orgueil, ils s'étaient résignés à faire ce qu'ils avaient déjà fait depuis longtemps pour les canons Paixhans, c'est-à-dire à imiter sur leurs vaisseaux beaucoup des choses qu'ils avaient vues sur les nôtres. Au mois de juillet 1853, ayant fait le voyage de Portsmouth pour assister à la revue que la reine allait passer de la flotte de la Manche, j'obtins de l'obligeance de l'amiral Corry, qui môme voulut bien me faire accompagner par un de ses officiers, la per-

(Ij C'était, sans tenir compte de» mortiers, un tir moyen do plus de deux coups par pièce engagée et par cinq minutes, même en y comprenant les intervalles de temps pendant lesquels l'amiral Charles Baudin fit suspendre le feu pour laisser la fumée se dissiper ufin de rectifier le pointage. Avec nos cauons rayés à chargement par la culasse, nous sommes arrivés aujourd'hui à une moyenne de trente-huit secondes par coup tiré ; mais pour l'époque c'était un résultat très considérable, d'autant plus quo ce tir si rapide s'exécuta sans donner lieu, comme dit le rapport, au plus léger accident. L'effet du tir no fut pas moins remarquable que sa rapidité. Il produisit dans la forteresse quatre explosions de magasins à poudre, dont l'une fit sauter le cavalier du bastion de Saint-Crispin. Une tradition constante dans la marine attribue l'explosion de ce cavalier à un obus parti de la corvette la Créole, que commandait alors M. le prince de Joinvillc, ayant pour second M. l'amiral Romain-Dcsfossés. Le combat avait commencé vers deux hcun-s et demie, et lorsqu'il se termina vers six heures, les bombardes continuant seules à lancer encore quelques bombes dans la forteresse, celle-ci ne tirait plus que d'un petit nombre de pièces. Au commencement de l'action, elle en avait cent quatre-vingt-six en battorif. Voyez le rapport de l'amiral Baudin, à qui revient le principal honneur de cette Journée.

mission do visiter en détail tous les bàtimens de son escadre. Je consacrai naturellement beaucoup de temps au vaisseau amiral le Prince- Regent, qui passait pour un modèle. C'était, comme notre lèrwy un ancien vaisseau à trois ponts qui avait été rasé et ramené comme lui à 90 canons ; mais ce n'était pas le seul rapport qu'ils eussent ensemble : pour les détails de la tenue, de l'armement et des dispositions intérieures, le Prince-Regent rappelait d'une manière frappante tout ce que j'avais vu quinze ans auparavant sur Vlèna de l'amiral Lalande, et à coup sûr il ne rappelait en rien la Princes* Charlotte, le vaisseau de l'amiral Stopford, qui commandait en même temps que l'amiral Lalande dans les mers du Levant. Pour les yeux les moins exercés, la tradition était rompue dans la marine anglaise, et l'imitation de l'étranger était flagrante. Notre amourpropre pouvait être très flatté, mais encore une fois il n'y avait rien dans ce succès qui dut inspirer aux Anglais des sentimens de sympathie bien vifs pour notre marine. C'était le contraire qui devait arriver, surtout quand les Anglais comparaient avec tout ce qu'ils qu'ils nous avaient pris ce qu'ils avaient produit eux-mêmes de nouveau depuis la paix. Je me trompe peut-être, et il est possible que je pèche par ignorance involontaire; mais j'ai beau fouiller dans ma mémoire, dans mes notes ou dans les livres, je n'y puis voir, depuis la paix de 1815 jusqu'à cette époque, que trois inventions anglaises qui fussent passées dans la pratique : le système de M. Cuningham pour prendre des ris dans les huniers sans être obligé de faire monter les hommes dans la mâture, l'appareil de M. Cliflbrd pour amener et hisser les embarcations par tous les temps, enfin le boulet percutant de l'amiral Moorsom, qui paraît d'ailleurs n'avoir pas joui d'un grand crédit en Angleterre même, et qui passait en France pour une copie plus ou moins heureuse des boulets du même genre inventés par M. Billette. Aujourd'hui l'artillerie rayée l'a mis hors d'usage; mais je ne sais pourquoi, à notre tour, nous n'avons pas importé chez nous les inventions de MM. Cuningham et Cliflbrd. La persistance avec laquelle on les applique chez nos voisins, car elles viennent d'être encore appliquées à bord de la frégate cuirassée le Warrior et de ses frères, doit inspirer la croyance que ce sont des inventions utiles.

Tel fut le brillant mouvement dont l'amiral Lalande a eu plus que personne le droit de revendiquer la gloire. Il en eut le sens et l'intelligence; il sut saisir l'opportunité qui s'offrait pour le tenter, il eut la finesse et la force de caractère qu'il fallait pour le faire réussir en entraînant les autres, tous ceux du moins qui avaient du talent, du cœur ou de la bonne volonté, et heureusement le nombre de ceux-là était grand. Il y avait peut-être alors dans la flotte des

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hommes de mer aussi habiles que lui; mais il n'y avait pas un homme comme lui pour réunir en un vigoureux faisceau tous les talens épars autour de lui sans inspirer de défiance à aucun amourpropre légitime, pour entrer dans l'intimité de ses inférieurs sans rien compromettre de la dignité du commandement, pour enflammer les imaginations par l'éclat des succès obtenus, pour opposer à tous les contre-temps une bonne humeur plus sereine et plus enjouée. 11 savait rendre aimable l'austérité du devoir. Le pays doit une reconnaissance sérieuse à sa mémoire, et aujourd'hui, si nous avons remplacé ses canons et ses vaisseaux par des canons et des vaisseaux encore plus parfaits, si nous employons des instrumens très supérieurs à ceux qu'il contribua tant lui-même à perfectionner, il convient de se souvenir aussi que le germe de la plupart de ces progrès se retrouve dans les travaux de l'amiral Lalande, comme dans les qualités que déploient nos officiers et nos matelots sur toutes les mers du monde on peut deviner encore les traditions de son école.

En résumé, cette période que nous avons cru pouvoir appeler les derniers Jours de la marine à voiles a été aussi le commencement d'une ère nouvelle pour notre armée navale. L'impulsion donnée a la marine n'a pas cessé de se faire sentir depuis. L'escadre de la Méditerranée ou l'escadre d'évolution, entretenue sous tous les. régimes et commandée par des hommes de mérites divers, n'a pas cessé de produire des fruits excellens. Soit qu'avec l'amiral Lalande elle pose les bases sérieuses de la discipline et de l'organisation d'une armée navale agissante, soit qu'avec M. le prince de Joinville, lors de l'apparition des grands bàtimens à vapeur, mais à roues, elle s'ingénie à trouver pour les deux services de la voile et de la vapeur les combinaisons qui ont produit de si bons résultats pendant la guerre de Crimée, soit qu'avec l'amiral Le Barbier de Tinan elle étudie la tactique des vaisseaux à hélice, nous la voyons toujours à la téte de son art, perfectionnant les méthodes, développant les principes, révélant les progrès à faire, sachant ramener à un corps de doctrines générales les idées nouvelles qui se manifestent, et qui subissent avec quelque avantage les épreuves de la pratique. Ceci nous mène à parler plus particulièrement de la marine à vapeur et de la part que la France peut réclamer dans les merveilleux progrès que ce nouveau moyen d'action navale a faits depuis un si court espace de temps.

Xavier Raymond.

LA

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