‹ La Maremme toscane; souvenirs de voyageChapitre 24 sur 35 · II. — LE COMMERCE DES ESCLAVES. — M<BCHS INDIGENES · texte numérisé non relu

II. — LE COMMERCE DES ESCLAVES. — M<BCHS INDIGENES

En poursuivant leur itinéraire à travers l'Unyamwezi, les voyageurs anglais ne s'appliquaient pas seulement à recueillir des informations sur les indigènes, ils examinaient aussi avec attention la faune et la flore des régions qu'ils traversaient. De la flore il y a peu à dire : elle est semblable à celle des contrées voisines. La faune offre certaines particularités. Le nyanyi, cynocéphale rouge ou jaune, qui atteint la taille d'un grand chien, est la terreur des districts qu'il habite, et les femmes surtout doivent craindre d'approcher de sa retraite. En troupe, ces cynocéphales ne redoutent, assuret-on, ni 4e lion ni le léopard. Il existe un singe d'une autre espèce, appelé dans le pays mbega. C'est le même que le docteur Livingstonc a vu clans l'Afrique australe, où on l'appelle polumé. Il est remarquable par sa peau, d'un noir luisant, sur laquelle s'épand une sorte de chevelure blanche comme la neige. C'est un joli animal, très propre, toujours occupé à polir sa belle robe. On le persécute pour sa dépouille; mais, suivant un dire des Arabes qui sent un peu la fable, le polumé ne veut pas la livrer, et quand il se sent frappé à mort, il la déchire lui-môme. Ce joli quadrumane vit sur les arbres, sans descendre à terre, et ne se nourrit que de jeunes feuilles et de fruits.

Dans le voisinage de ITnyanyembé, on trouve, disent encore les Arabes, une espèce de chien sauvage très féroce, haut de dix-huit pouces. Ces animaux se rassemblent en troupes de vingt à deux cents pour se jeter, avec d'affreux hurlcmens, sur les bétes et même sur les hommes. Les oiseaux aquatiques, gibier toujours préparé pour le chasseur, abondent sur les moindres mares. Les autruches sont devenues rares. Des libellules au fin corset, aux ailes puis-

fi8A IILVIL DES DEUX MONDES.

santés, trois fois grandes comme les nôtres, voltigent à travers les joncs et les fleurs aquatiques. La famille des papillons est innombrable, riche et variée à l'infini. Dans toutes ses créations, l'homme excepté, la nature déploie, à ces latitudes, la puissance, la richesse, la force, sous l'influence des pluies et du soleil immodérés de l'équateur.

Les voyageurs suivaient un chemin parallèle au cours du fleuve Malagarazi, le plus puissant affluent du lac Tanganyika. Ils coupèrent plusieurs cours d'eau tributaires du fleuve, traversèrent le district de Kinavvani et parvinrent , le 13 février 1858, sur une hauteur d'où une longue ligne blanchâtre se dessinait dans le lointain. Ils obtenaient enfin la récompense de leurs peines et de leurs efforts : le grand lac se déroulait sous leurs yeux. Rien, paraît-il, de pittoresque et de magnifique comme le Tanganyika, enveloppé dans sa ceinture de montagnes et illuminé par les splendeurs d'un soleil tropical. En bas et autour, l'œil contemple sur le premier plan les pentes abruptes et raides de la montagne au pied de laquelle court, avec de nombreux détours, le sentier des piétons, bande étroite et toujours fleurie de gazon couleur émeraude. Au-dessous s'étend une ceinture resplendissante d'un sable jaune bordée tantôt par des joncs épais et tantôt frappée par les vagues claires et brillantes. Plus loin, en face, s'allonge la vaste nappe d'eau, d'un bleu doux et lumineux, qu'un le^rr vent du sudest frise d'une écume couleur de neige. A P arrière-plan se desstae un mur haut et droit de montagnes à teintes d'acier, éclairé par de vifs reflets, et découpant sur une atmosphère d'azur ses échancrures rudes et sévères. A l'opposé, du côté du sud, sur un terrain bas, le Malagarazi court avec violence, et décharge dans le lac ses eaux saturées d'une argile rougeâtre. Là s'allongent les pointes et le cap d'Lguhha, et si la vue plonge au-delà, elle entrevoit un groupe de petites îles tachant le lointain horizon des flots. Les villages, les cultures, les nombreux canots des pécheurs, le bruissement éloigné des vagues battant la plage, tout cela donne à ce magnifique paysage le mouvement, la variété, la vie. En même temps les mosquées, les kiosques, les palais, les villas, les jardins, les vergers semés dans la campagne, complètent, par leur contraste avec la magnificence et les profusions de la nature, ce merveilleux spectacle. «Quel charme, s'écrie M. Burton, que l'aspect des rians rivages de cette puissante crevasse que l'on appelle Tanganyika après les baies silencieuses de PAfrique orientale avec leurs palétuviers semblables à des spectres, après la monotone traversée du désert, les jungles sans fin, les rocs sombres, les plaines brûlées du soleil , les marécages couverts de grandes herbes plates ! C'est la

LA RÉGION DES GRANDS LACS

joie de l'œil et de l'âme, l'oubli des fatigues, des dangers, dos incertitudes du retour, et le moment de braver plus de périls encore. — Tous mes compagnons partageaient la vivacité de ma jouissance. » Les courageux explorateurs se rendirent au village le plus proche du point où ils avaient touché le lac; ce n'est qu'un amas de quelques huttes de gazon, appelé Ukaranga, abri temporaire des caravanes qui vont à l'autre bord. De là ils gagnèrent Kawelé, ancienne ville aujourd'hui dépendante de la ville nouvelle Cjiji, qui est le centre le plus important du commerce du Lac.

L'jiji n'est pas le nom seulement d'une ville, mais aussi d'une province dont elle est le chef-lieu, et que l'on appelle quelquefois d'un autre nom, Manyofo. Les Arabes, qui rendent à l'Europe le service d'ouvrir et de préparer les voies en Afrique, ont pénétré seulement en 1840 dans l'Ljiji, dix ans après leur admission dans l'Lnyamwezi. Us jugèrent que cette ville serait un marché bien placé pour le commerce de l'ivoire et des esclaves avec les populations riveraines du lac. Leurs caravanes y font en effet de fréquentes visites durant la belle saison, de mai en septembre. On peut juger de la fertilité de cette province par ses vastes forêts et par la puissance et la variété de ses fougères, lille doit à la grande humidité du sol et aux ardeurs du soleil africain une fécondité qui produit des végétaux presque sans culture; mais le climat n'est pas sain durant la saison humide. Le long des bords du lac, il y a des champs où le riz monte à huit et à neuf pieds. Les habitans lui préfèrent cependant le sorgho, bien que les déprédations des singes et les dévastations des éléphans leur fassent subir des pertes considérables. Le principal grain est le holrus, qu'on a wi employé à la fabrication du pofitbi. Le millet ne croit pas dans ces contrées.

Les bazars d'iijiji sont bien approvisionnés de cannes à sucre, de tabac et de coton, de miel, de poisson, de bestiaux, parmi lesquels figurent les moutons à longue et lourde queue. 11 y a aussi une espèce de petits bœufs, avec une bosse peu proéminente, originaires des montagnes du karadwah. Ils sont d'un prix très élevé; une seule vache n'est pas estimée moins que le prix d'un esclave adulte. Les indigènes mangent toute espèce d'animaux, depuis l'éléphant jusqu'à la fourmi termite, qui est un fléau de ces régions; on y trouve aussi le tse-tse, cette mouche étrange, funeste exclusivement aux animaux domestiques, qui désole l'Afrique australe et le Haut-Nil.

Ujiji est le centre du commerce d'ivoire qui se fait à plusieurs milliers de kilomètres autour du lac, et aussi le grand marché d'esclaves. Les tribus d'I'rundi, d'Uhha, d'Uwira, de Mariengu, lui en fournissent une quantité considérable. Il y a lutte d'activité et de fourberie pour cet anicle humain entre les Arabes et les mar-

chands indigènes. Ceux-ci augmentent leurs profits en favorisant l'évasion des captifs, et les Arabes qui n'ont pas le soin de tenir à la corde ou à la chaîne leurs esclaves sont sûrs d'en perdre vingt pour cent avant le passage du Malagarazi. Aussi le marché d'IJjiji n'a pas bonne réputation , et les Arabes cherchent une autre place pour y transférer leurs transactions. Le prix des esclaves est très variable, suivant Aq chiffre des demandes; mais il n'est pas fort élevé, et comme les noirs sont revendus à Zanzibar au prix de 15 à 30 dollars, il en résulte que la traite, qui réalise cinq ceuts pour cent, est d'un assez bon profit.

L'esclavage semble être aussi vieux que les sociétés africaines, ce qui n'a rien de particulier ni d'étonnant, car les plus nobles races à leur enfance, et môme à des âges de plein développement comme la Grèce et Rome, n'ont pas été exemptes de ce crime. Pour toute l'Afrique, il est encore dans sa pleine vigueur, et c'est la cause la plus énergique de la dégradation du continent noir; de là résultent les luttes acharnées de ses innombrables tribus, avec une excitation permanente de toutes les mauvaises passions. Comment ces hommes pourraient-ils être relevés, s'ils se traitent eux-mêmes en brutes? Toutefois 11 est juste de reconnaître que, si l'esclavage est fréquent en Afrique, il n'y est cependant pas universel. Quelques tribus l'ont rejeté spontanément ou sous une influence extérieure; telles sont, à la côte est, celles des Wahinda, des Watosi et des Wagogo. M. Livingstone a vu aussi dans l'Afrique australe des peuplades qui ne connaissent pas l'esclavage. 11 paraît que dans cette partie du continent ce sont les marchands portugais qui l'y ont surtout propagé. Les Arabes tiennent un vilain rôle dans ce trafic; ils en sont les principaux entremetteurs, et c'est le plus riche des profits qu'ils font en Afrique. Ce ne sont pas seulement les prisonniers qui sont livrés à l'esclavage, mais aussi les païens les plus proches. M. Burton cite des tribus où l'oncle a droit de vente sur ses nièces et ses neveux. Dans l'Afrique même, l'esclavage présente assez de douceur. Il est rare qu'un maître traite durement des hommes jetés dans une condition où il pourrait si facilement tomber lui-même. Le commerce se pratique de tribu à tribu, et les noirs qui sont vendus sur les grands marchés de la côte viennent souvent de très loin. Les principaux marchés de l'est sont l'île de Kasengé, Ujiji, Unyanyembé et Zungomero. Les Arabes y vont choisir les meilleurs sujets, qu'ils transportent à Zanzibar, le plus grand entrepôt du continent africain.

Les causes qui fomentent les guerres entre tribus ne sont pas politiques; ce ne sont guère non plus les rivalités des chefs : par-dessus tout, c'est le désir de se procurer de la marchandise humaine, le

LA RÉGION DES GRANDS LACS

rapt des enfans et le vol des bestiaux. Il y a des tribus pastorales, les Wamasaï, les Wakvvafi, les Watuta, les Warori, qui prétendent qu'elles ont seules le droit de posséder des troupeaux, — droit qui leur a été transmis héréditairement, disent-elles, par leurs premiers ancêtres, créateurs des animaux. Les enlèvemens d'enfans sont très fréquens : il y a des razzias organisées pour cet objet. L'ivoire sert souvent de prix pour les échanges. Il serait difficile de fixer une valeur moyenne à une marchandise aussi variable que les esclaves. Toutefois à Zanzibar on paie généralement de 15 à 30 dollars un enfant; un homme de vingt-cinq à quarante ans vaut de 13 à 20 dollars; plus vieux, il tombe de 10 à 13. Les esclaves instruits dans quelque métier sont payés de 25 à 70. Le prix des femmes est ordinairement d'un tiers supérieur à celui des hommes. Les droits payés à Zanzibar varient suivant la provenance des sujets : les Wahio, les Wagindo et autres importés de Kihva ne paient qu'un dollar; de Mrima et de la région maritime, il en paient deux, et trois de rt/nyamwezi, d'Ljiji et des autres régions de l'intérieur. Au dépôt central d'Lnyanyembé, les prix sont beaucoup moins élevés. Il y a aussi des marchés où les hommes sont vendus plus cher que les enfans. Dans les moins chers, par exemple à Karagwa et à Urori, on a un enfaiit pour trois vêtemens et une petite mesure de grains de corail ; un homme coûte le double, et on ne prend pas les vieux noirs. Le nombre des esclaves annuellement introduits à Zanzibar varie entre dix et vingt mille. La perte par mort et par évasions n'est pas évaluée à moins de 30 pour 100.

Sur les bords du lac Tanganyika aussi bien que sur tout le reste du continent, les familles noires sont très diverses et très nombreuses. La science se perdrait à tenter l'explication de cette ethnologie africaine. Les Wajiji sont une population rude et très barbare; les chefs se couvrent les bras, la poitrine, le dos, de tatouages en lignes, en cercles, en raies entre-croisees. Ils se frottent d'huile; leurs cheveux, coupés ras, sont disposés en croissans, en ronds, en étoiles, en lignes elliptiques. Ils ont très peu de poils sur la figure, et s'y appliquent, hommes et femmes, de la terre rouge ou de la craie, ce qui les rend hideux. Les plus riches portent des étoffes de coton achetées aux caravanes. Les femmes font usage d'une robe appelée tobé; les pauvres gens portent des peaux de moutons, de chèvres, de cerfs, de léopards, de singes, attachées avec des cornes sur les deux épaules, et dont ils laissent la queue et les jambes pendre derrière eux. A L'jiji, on fabrique avec les filamens intérieurs de l'écorce de certains arbres des étoffes qui ont l'avantage d'être imperméables. Pour leur donner de la souplesse, on les graisse avec du mauvais beurre.

Dans l'Unyamwezi, il y a deux races distinctes, les Wakimbu et les Wanyamwezi. Les premiers ne sont pas indigènes; ce sont des immigrons qui obtinrent la permission de s'établir dans ce pays il y a une vingtaine de mmikas, c'est-à-dire de saisons de pluie; on compte ainsi les années par saisons dans cette partie de l'Afrique. C'est une population pauvre, adonnée aux travaux pénibles. Les tribus Wanyamwezi, propriétaires indigènes du sol, sont la race typique de cette partie de l'Afrique. L'activité, le commerce, une industrie relative, assurent leur supériorité sur les autres races. Ces indigènes sont couleur de sépia, et leurs traits ne portent pas les caractères sémitiques des populations du littoral. Leurs cheveux crépus sont tressés en boucles ou en nattes et pendent comme des franges sur leur cou. C'est une population grande et vigoureuse. Les femmes sont remarquables par l'allongement des seins; les hommes portent sur la figure une double ligne de coupures détendant depuis les tempes et le sourcil jusqu'à la mâchoire inférieure. Quelquefois une troisième ligne marque le front jusqu'à la naissance du nez. Les hommes se décorent en se frottant la face de charbon de bois; les femmes préfèrent le bleu, et se font autour des yeux de petites cicatrices perpendiculaires de cette couleur. Les Wanyamwezi se déforment les dents, comme tant d'autres sauvages; ils leur donnent une forme triangulaire, et les femmes s'arrachent les incisives inférieures, ce qui les rend hideuses. Ils s'élargissent aussi les lobes des oreilles. Leurs vêtemens consistent en peaux et en étoffes pour les gens riches; les femmes portent un lobé bien drapé; les enfans sont nus, et les jeunes filles ne se couvrent pas la poitrine. Les petits enfans sont portés sur le dos de leur mère dans un sac rattaché au cou. Les ornemens favoris consistent en corail rouge et en colliers d'œufs de pigeons, de coquilles, de dents de jeunes hippopotames. Des anneaux de cuivre massif entourent les poignets et les avantbras, des cercles d'ivoire sont placés au-dessus du coude, les chevilles sont entourées de clochettes et d'anneaux de fil de cuivre et de fer. Beaucoup portent des charmes donnés par le mganga, sorcier et médecin. Les armes des Wanyamwezi consistent en longues lances, en arcs, en flèches barbelées et empoisonnées; ils ont aussi des couteaux, des haches. Cette race est belliqueuse et douée d'un grand courage.

La femme près de devenir mère quitte sa hutte et se retire dans les jungles; elle revient quelques heures après, portant dans un sac sur son dos le nouveau-né. Les jumeaux, très communs dans la race cafre, le sont beaucoup moins ici; on en tue toujours un. Si une femme meurt sans enfans, le veuf peut réclamer des parens le présent qu'il leur avait donné pour l'obtenir en mariage; c'est l'en-

LA RÉGION DES GRANDS I.ACS

fant qui hérite. Les naissances sont célébrées par de copieuses libations de pombê. Les mères allaitent leurs enfans jusqu'à la fin de la seconde année; à l'âge de quatre ans, l'enfant commence à s'exercer avec de petites flèches et de petites lances dont la grandeur et le poids sont augmentés graduellement. C'est toute son éducation. Les noms sont souvent empruntés aux visiteurs arabes. La circoncision n'est pas en usage. L'enfant est la propriété de son père, qui a le droit de le vendre ou de le tuer. Dans les contrées plus septentrionales, notamment dans l'L'sukuma, on retrouve un singulier usage, que déjà le docteur Baikie avait remarqué sur le Niger : c'est l'héritage par le neveu maternel ; l'enfant hérite du frère de sa mère. Par une autre coutume qui semble la ruine de toute organisation sociale, les Wanyamwezi abandonnent leur succession aux enfans illégitimes qu'ils ont eus d'esclaves ou de concubines; ils disent que c'est parce que ceux-là sont dénués de ressources et de protection. Dès que les garçons peuvent marcher, ils s'assemblent en troupes. A l'âge de dix ans, tous gagnent leur vie, ils secouent la dépendance paternelle, se bâtissent une hutte et plantent leur tabac.

Les filles demeurent jusqu'à leur puberté dans la maison paternelle; ensuite toutes celles d'un même village qui sont à l'état adulte, généralement au nombre de sept ou onze, se réunissent et se bâtissent chacune une hutte où elles puissent recevoir leurs amans hors de la surveillance de leur famille. Quand une d'entre elles est sur le point de devenir mère, le jeune homme qui a eu des rapports avec elle est tenu de l'épouser sous peine d'amende, et il en paie une aussi au père, si la femme meurt dans l'enfantement. Pour épouser, le jeune homme a également un prix à payer, qui varie, suivant les avantages et les qualités de la jeune personne, entre une et dix vaches. La cérémonie du mariage est célébrée à grand renfort de tamtam par des danses et une consommation considérable de pombê. La polygamie est en usage pour les gens riches. L'homme a la charge des bestiaux, de la volaille; c'est la femme qui travaille la terre. Chacun cultive son tabac. Les veuves quittent leurs demeures et se livrent à la prostitution.

Autrefois, quand un indigène était mort, ses proches traînaient le cadavre par la tête dans une jungle, où les hyènes et autres bêtes fauves ne tardaient pas à le faire disparaître. Les Wanyamwezi étaient opposés à la combustion pratiquée par les Arabes et la traitaient de profanation. Cependant ce mode a fini par prévaloir et s'est imposé à ces Africains. Aujourd'hui le mort, le visage tourné vers le village où est née sa mère, est brûlé avec ses armes. Si c'est un personnage d'importance, on égorge en son honneur un bœuf et une

tomb nm. U

brebis qui servent à un festin de funérailles, et on enveloppe ses cendres de leurs peaux. Les chefs de ces peuplades, qui prennent uniformément le titre de sultans, sont également brûlés, et trois femmes esclaves sont jetées vives dans leur bûcher : on veut leur épargner, dit-on, les ennuis de la solitude. De larges libations de pombê, comme toujours, complètent la cérémonie.

On sait combien les sauvages de l'Afrique sont passionnés pour les danses et pour la grossière musique qui les accompagne. Ceux de l'est et du centre ne le cèdent sur ce point à aucune autre peuplade. Quand la lune commence à se lever, ils secouent leur torpeur ou quittent leurs jeux, et, bondissant comme des chacals, appellent à grand bruit d'instrumens les filles, qui accourent et dansent tantôt seules, tantôt mêlées aux hommes. La musique se compose des combinaisons de sons les plus monotones : c'est une sorte de récitatif coupé par des chœurs chantés à voix très basse. Les instrumens de musique, très primitifs, sont cependanWiombreux; ils sont d'importation étrangère et viennent de la côte ou même de Madagascar. On remarque dans cet orchestre barbare le zezé ou banjo, instrument monocorde assez semblable au rubbah arabe, qui parait être le rude ancêtre de la guitare espagnole. C'est un long manche sur lequel court une corde rattachée à une gourde; il parait que le zezé peut donner six notes. Le kinanda est une sorte de prototype de la harpe ou de la lyre; il consiste en une boite longue do treize pouces, large de cinq ou six, profonde de deux, ot qui n'a pas moins de onze ou douze cordes. L'artiste en joue à l'aide d'un archet long d'un pied, tenant l'instrument dans la main gauche. Comme le zezè, le kinanda est enrichi d'ornemens en cuivre. 11 y a aussi des tambours qui n'ont de peau que d'un côté, et encore le piiddle, le stool, le kidete, le sauge, qu'il serait trop difficile de décrire.

L'industrie de ces sauvages consiste dans la fabrication de quelques nattes, d'étoffes d'écorce, de poteries. LTjiji donne un excellent cuivre rouge, les armes sont faites du fer indigène; mais le produit où ces Africains excellent, ce sont les pipes. Ils en font de toutes formes et de toutes grandeurs, et souvent de fort élégantes; ils les teignent de diverses couleurs et les ornent de tubes de cuiyre ou de fer.

Page 1