‹ La Maremme toscane; souvenirs de voyageChapitre 26 sur 35 · IV. — L'AFRIQUE AUSTRALS. — DE L'ALGÉRIE AU SB* ÉGAL PAR TOMROOCTOU · texte numérisé non relu

IV. — L'AFRIQUE AUSTRALS. — DE L'ALGÉRIE AU SB* ÉGAL PAR TOMROOCTOU

Dans l'Afrique australe, l'intrépide Livingstone a poursuivi avec un succès constant ses fructueuses recherches. 11 se proposait surtout de reconnaître les faits hydrographiques particuliers au bassin du Zambèze et de porter au sein des populations indigènes les enseignemens de la morale et de la religion. En juin 1858, le hardi investigateur, quittant Pile de l'Expédition dans le delta du Zambèze, remontait ce grand fleuve, navigable dans toutes les saisons de l'année. Les marécages du delta sont malsains; mais le cours moyen et supérieur du fleuve est d'une grande salubrité. Toute la contrée est fertile; elle produit un coton qui peut rivaliser avec ceux de l'Égypte et des États-Unis. La canne à sucre y croit sans culture. Sur un affluent du Zambèze, le Shiré, l'expédition a découvert un lac important que les indigènes appellent Schirwa. Il est enveloppé de montagnes à une altitude de 600 mètres au-dessus de la mer; il a une longueur de 60 kilomètres sur 30 de large, et les bords sont habités par la tribu des Nanganga, qui a le mérite, si rare en Afrique, de ne pas pratiquer l'esclavage. Au-delà de cette tribu, de l'autre côté du Shiré, s'en trouve une autre qui porte le nom de Maravi, et qui s'étend jusque sur le bord d'un autre lac appelé Nyassa, lequel, on vient de le dire, n'est autre que l'ancien Maravi.

Ainsi se confirment chaque jour les notions peu considérables, mais exactes, que nous a léguées la géographie ancienne. Ptolémée plaçait à la côte orientale un lac qui figure sur la carte de d' Anville sous le nom de Maravi. Pendant dix-huit siècles, la science en a tour à tour admis et nié l'existence; on le rangeait au nombre des inventions fabuleuses à côté des montagnes de la Lune. Or ces montagnes de la Lune, voici que nous les tenons elles-mêmes. Ce lac Maravi, un missionnaire, lointain successeur de Ptolémée, le retrouve; seulement le géographe grec avait commis des erreurs en longitude et en latitude assez pardonnables, puisqu'il fit, un des premiers, usage de ces mesures qui de son temps étaient une invention toute nouvelle.

Le Shiré, à peine entrevu jusqu'ici, est un cours d'eau important et rapide, embarrassé souvent, comme la plupart des fleuves africains, de chutes et de cataractes. Cependant il paraît qu'il possède

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des passes et des canaux naturels qui permettent de le remonter loin. 11 est dominé dans sa partie inférieure par une chaîne de montagnes dont un des sommets s'élève à 1,200 mètres. Les Portugais seuls avaient déjà parcouru quelques parties de cette rivière, et l'on sait que ce peuple a eu le tort et le malheur de maintenir une ignorance systématique sur ses découvertes pendant sa domination en Afrique. Le Shiré se jette dans le Zambèze entre deux points appelés Mazara et Senna. Quant au Zambèze, que l'on connaissait si peu naguère, il a été entièrement reconnu entre Quillimané et Têté; son cours est interrompu en un lieu appelé Cavravassa par une cataracte où il faut recourir pour les embarcations au portage. Le district de Tété est fertile et riche en métaux, mais il a beaucoup à souffrir des inondations qui suivent la saison des pluies. Aussi les indigènes exhaussent-ils leurs maisons par un système de pieux, comme on le fait aussi dans l'archipel de la Sonde. Au-dessus de ce district, le fleuve est interrompu par une autre cataracte d'une étonnante magnificence, à laquelle le voyageur anglais a donné le nom de Victoria. Il a en cet endroit, appelé par les indigènes Mosiotunya, plus de 90 mètres de profondeur sur 1,692 de large; les berges ont 25 mètres de haut. Cette énorme fissure forme brusquement un angle droit; l'eau s'y précipite avec fracas, se couvre d'écume, puis est rejetée subitement à gauche avec des bouillonnemens tumultueux. Ce bassin est dominé par des promontoires chargés de verdure, d'où l'on voit dans le lointain le fleuve, rétréci à la largeur d'une trentaine de mètres, rouler ses eaux verdàtres et encore agitées. Même dans les basses eaux, la masse qui tombe est énorme, et deux colonnes de vapeur qui montent et la dominent reflètent le soleil, et encadrent ce merveilleux paysage dans les splendeurs d'un arc-en-ciel permanent. C'est en novembre 1860 que M. Livingstone a visité cette cataracte de Mosiotunya.

Un autre aflluent de l'Océan-Indien, qui débouche en face des îles Comores, et dont le cours supérieur paraît être en communication avec le lac Nyassa, le Kowuma, a été exploré en 1861 par M. Livingstone, qui l'a remonté sur un petit steamer, le Pioneer, dans une longueur de 50 kilomètres. Ce fleuve, comme le Zambèze, est embarrassé par une succession de bancs de sable d'une vaste étendue. Les bords, d'une rare beauté, s'élèvent à 300 mètres de hauteur, et sont chargés d'une riche verdure. Au-delà du point où l'expédition s'est arrêtée, son lit se rétrécissait, et il coulait plus profond entre des gorges de rochers d'une grande élévation. C'est une prochaine expédition qui décidera si réellement les eaux de ce fleuve communiquent avec celles du Nyassa.

Aux expéditions dans l'Afrique centrale, il convient de rattacher les courses de quelques aventureux chasseurs que leur ardeur entraîne parfois, au profit de la science, par-delà la limite des terres connues. Notre Levaillant, que la passion de cette vie vagabonde mena, à la poursuite des grands animaux, à travers des régions nouvelles, a eu de nombreux héritiers. On a autrefois mentionné les exploits du highlander Gordon Cumming, du Suédois Wahlberg, qui périt écrasé sous les pieds d'un éléphant. Leurs successeurs aujourd'hui s'appellent Green, Baldwin; le plus aventureux de tous, le Suédois Charles Andersson, à qui l'on doit une relation de voyage dont nous avons parlé autrefois, a repris ses courses vagabondes au-delà du pays des Namaquas. Mêlant aux jouissances de la chasse la curiosité géographique, il s'en est allé à la recherche du fleuve Cunéné, dont on possède l'embouchure, mais sans connaître la direction de son cours. Los courses de l'explorateur suédois l'ont conduit près d'un autre fleuve qui ne figurait pas sur les cartes, l'Okavango ou Okavanajo. Ce cours d'eau parait être navigable, et les bords en sont habités par des peuplades agricoles. A l'époque où le voyageur s'avança dans cette direction, le climat était insalubre; mais il pense qu'on y pourrait pénétrer sans danger de juin à septembre. M. Green a visité les districts d'Odonga et d'Ovampo, au nord du fleuve Orange. De leur coté, deux missionnaires, MM. Hahn et Rath, se sont avancés du pays des Damaras dans la môme direction. Ils ont vécu quelque temps au milieu des Bushmen, hommes des bois, cette branche des Hottentots dont on a signalé souvent la misère et l'abjection. Ceux que les voyageurs ont vus leur ont donné, bien que misérables, une moins mauvaise opinion de cette famille africaine. Les missionnaires ont suivi les cours de l'Omuramba et de l'Owampo. Le crocodile s'avance jusque dans ces cours d'eau, mais il y est à sa limite sud-ouest extrême. En juillet 1858, les voyageurs atteignirent les bords d'un lac formé par rOmuramba, et qui n'a guère que 50 kilomètres de circonférence. On croit que c'est celui que M. Galton a déjà signalé sous le nom d'Etosa. Les tribus qui occupent les territoires situés entre l'Odonga et le Cunéné connaissent les armes à feu, et sont en relations avec les marchands portugais. Cette partie de l'Afrique est plus peuplée qu'on ne le pensait; elle est fort riche. Les indigènes Ovarapos exploitent dans leurs montagnes d'abondantes mines de cuivre, et leur sol est très fertile. Le cotonnier y croît à l'état sauvage, et la flore africaine s'enrichira de bien des notions neuves quand les végétaux inconnus et souvent étranges de ces contrées auront été classés.

Parmi les questions africaines, il en est une qui intéresse la France sous le double point de vue de la curiosité scientifique et de

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l'occupation coloniale. Il s'agirait de relier l'Algérie au Sénégal par Tombouctou, la grande ville du Soudan occidental et du Niger. Tel est le but que la France propose avant tout aujourd'hui à l'activité de ses explorateurs. Parmi les hommes qui se sont voués à cette tâche difficile, celui qui donne le plus d'espérances est un jeune Français, M. Duveyrier. Ce voyageur a mis à profit l'expérience et les conseils de son glorieux prédécesseur Barth ; il a appris la langue arabe, et il manie les instrumens scientifiques sans lesquels les plus curieuses investigations sont de peu de valeur. Il y a trois ans que M. Duveyrier a quitté la France, et il ne s'est encore engagé que sur la lisière du désert et dans les premières oasis. 11 s'est vu arrêté par les guerres du Maroc et les inimitiés des tribus du désert; mais ce qu'il a pu faire jusqu'ici a une importance réelle, et donne bon espoir pour la suite de l'entreprise. Parti de Biskra, le jeune voyageur s'est dirigé avec une caravane sur le Djérib, une des provinces les moins connues de la Tunisie, où la première ville à laquelle on arrive par le désert est Nafta , qui compte huit mille âmes et qui n'est pas sans importance commerciale. Le Nefzaoua, district voisin, est une vaste oasis comprenant plus de cent villages. Le sol y est bien arrosé, il a de riches pâturages; les habitans présentent le type nègre, cependant ils parlent l'arabe. Us bâtissent des maisons en brique crue, et il y a au milieu de leurs villages une espèce de forteresse, le bordj\ où leur calife vient s'établir à l'époque de la perception des impôts. Poursuivant sa reconnaissance dans la Tunisie, M. Duveyrier traversa Gabès, qui est bâtie avec les matériaux de l'ancienne Tacapc, sur la côte de là Syrte. La population en est active, et les Juifs s'y trouvent en grand nombre. De Gabès, le voyageur pénétra bientôt, à travers des plaines encore couvertes de débris romains, dans Gafsa, l'antique Capta, ville qui fait un commerce assez actif en dattes, huiles, tapis; puis il rentra à Biskra, ayant fait des observations en longitude et en latitude, recueilli des notions d'histoire naturelle et rassemblé les élémens d'une carte de cette région peu connue.

A son retour, M. Duveyrier reçut du général Martimprey une mission qui avait pour objet de concilier à la France les populations errantes du désert et de faciliter nos relations avec le Soudan. Il devait aller trouver les principaux chefs des Touâregs pour les exhorter à nouer des relations amicales avec notre colonie et à diriger vers elle les caravanes du Soudan. Il se rendit d'El-Oued à R'adamès, espérant pouvoir de là pénétrer dans R'at, puis dans Aïn-Salah, en traversant le Sahara central pour revenir à Tuggurt par El-Golea et Ghardaia. 11 gagna R'adamès par la voie de Berezof , la plus orientale, et qui est tracée dans une des parties les moins connues du

désert. La partie du Sahara que le voyageur franchit était dénuée d'eau douce dans une longueur de 326 kilomètres, et Von n'y voyage que la nuit à cause de l'intolérable chaleur du jour.

R'adamès, aux portes du désert, à deux cent cinquante lieues d'Alger, est enveloppée dans une forêt de palmiers. Toutes les rues sont abritées contre la chaleur. Le voyageur y fut bien reçu et y trouva une occasion de se rendre à Tripoli. 11 visita le Djébel-Néfoussa, contrée montagneuse encore inexplorée, et qui est couverte de ruines romaines. Elle a de nombreux villages; sa principale richesse consiste dans la culture de l'olivier. De retour à R'adamès, M. Duveyrier espérait visiter R'at; mais le fanatisme aveugle des indigènes lui en a fermé les portes et lui a interdit le chemin d'Aïn- Salah, qui promettait une abondante moisson de notions nouvelles. Cependant il résolut de tenter un cflbrt, et s'avança jusque sous les murs de la ville; niais on ne l'y laissa pas entrer. 11 dut se retirer, et son retour s'opéra par Mourzouk et Tripoli; il rentra à Alger à la fin de 1861. Là, le jeune explorateur a payé son tribut au climat de l'Afrique, et quelque temps sa vie a paru en danger. 11 est prêt aujourd'hui à reprendre le chemin sur lequel il a fait déjà de si courageux efforts.

Cette ville de R'at, aux portes de laquelle le voyageur français a dû s'arrêter, avait été ouverte, quelque temps avant son entreprise, à un Arabe algérien, interprète au service de notre armée, qui a rapporté des renseignemens intéressans sur cette ville africaine. L'interprète Bouderba a franchi en quatre mois les 1,395 kilomètres qui séparent Alger de R'at. 11 était parti de Lagouath en août 1858 avec quelques hommes et vingt- cinq chameaux portant de l'eau et des provisions. Ce trajet fut pénible; souvent les puits étaient desséchés, ou ils n'offraient qu'une eau impure. Environ à moitié route, au-delà de Y oued (1) Tarai, dont les berges ont 40 et 50 mètres d'élévation, la caravane gravit le plateau aride de Ter'ourit et parvint au passage appelé /dura- Iledjeren , « difficile à franchir». C'est un rocher haut de 15 mètres, qui est jeté en travers du sillon tracé par les caravanes dans le désert. Au pied de l'idara est un grand amas de cailloux servant à un exercice auquel ont l'habitude de se livrer en ce lieu les voyageurs. Ils lancent pardessus le bloc un de ces cailloux, et s'ils le dépassent et que la pierre retombe de l'autre côté, ce qui est l'indice d'une grande vigueur, ils ont l'honneur d'inscrire leur nom sur le grès tendre du rocher. Plus loin se dresse encore une suite de rochers se rattachant à la chaîne de Ksar-el-Djenouu , qui vient aboutir à R'at.

(1) On donue le nom d'oued au Ht des torrena qui se foraient après» les pluie».

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C'est là que Barth, égaré dans une course imprudente, faillit périr, il y a douze ans, au début de son voyage. Eufin la caravane atteignit R'at. Cette petite ville est dominée à l'ouest par un mamelon couronné d'un bois de palmiers. Elle est habitée par les Touaregs, qui y ont élevé des maisons de pierre, de terre, et de simples tentes de peau de buffle. La population touareg s'y compose de deux races différentes, l'une conquérante, les ilioggar ou nobles, l'autre conquise, les im'rad, qui paie aux premiers une redevance annuelle et leur abandonne le dixième des produits qu'elle vend et achète. Les premiers semblent, par certains caractères, se rattacher aux races blanches, tandis que les seconds sont évidemment de sang noir. La population permanente de la ville ne dépasse pas six cents âmes, mais elle est plus que décuplée par la population flottante des comraerçans, des industriels, forgerons, cordonniers, qui vient des oasis environnantes pour faire le trafic avec R'at. Beaucoup de caravanes viennent du Fezzan, et môme de l'Egypte, du Bornou et du Haoussa. On trouve sur les marchés des soieries, des cotonnades, de la verroterie, et beaucoup d'autres objets. 11 faut aux caravanes huit jours pour se rendre du Fezzan à R'at. Les produits européens sont presque exclusivement de fabrique anglaise. Ils pénètrent par les côtes de Guinée, de Sénégambie, par le Maroc, Tripoli et l'Egypte. Les Anglais ont mis à la poursuite de ce monopole du temps et de la patience, mais ils ont su se rendre maîtres du commerce de tout le centre de l'Afrique. Leur premier soin a été de s'assurer de colporteurs pour traverser ces régions. Ils se sont adressés aux marchands de R'adamès, puis des négocians anglais sont venus s'installer à Tripoli, et ils n'ont pas craint d'ouvrir à leurs sauvages intermédiaires de larges crédits, certains que l'intérêt les leur ramènerait toujours. En effet, il y a aujourd'hui des maisons qui présentent la singulière association d'Anglais avec des Touaregs ou des Arabes, et qui font souvent de grandes fortunes. L'Angleterre n'a pas seulement là des débouchés pour ses marchandises, elle s'y fait aussi de nombreux partisans, qui la présentent aux Africains de l'intérieur comme la nation la plus puissante et la seule amie des musulmans.

Pour avoir le tableau complet des travaux d'exploration dont l'Afrique a été le théâtre dans ces dernières années, il faut ajouter aux recherches que nous venons de retracer celles qui ont eu pour objet les sources du Nil, dont la Revue a récemment entretenu ses lecteurs (1), et aussi les laborieuses et importantes expéditions dont M. le colonel Faidherbe a couvert le bassin du Sénégal, et dont

(1) Voyei la Revue du 1" mars «t du l« avril 1802.

nous avons déjà présenté ici les résultats (1). Plus au sud, sur le Gabon et la Haute-Cazamance, fleuve dont l'embouchure est voisine de Gorée, les ofliciers de notre marine ont encore fait d'utiles reconnaissances, qui ont pour but de placer les populations riveraines sous l'influence française et de rattacher nos comptoirs de cette côte à notre colonie du Sénégal (2).

Nous venons de voir l'Afrique attaquée à toutes ses extrémités à la fois par les nations européennes. Dans ce continent, la nature, puissante comme aux premiers jours, prodigue la force et renouvelle les merveilles de la création primitive pour les plantes, les animaux, pour tous les êtres, l'homme excepté. Celui-ci y vit dans une infériorité manifeste. Pourquoi tant d'abaissement? L'homme, qui ailleurs s'élève a l'intelligence de ce qui est beau et juste, qui sent la vérité, qui sait faire un noble usage de la pensée, poursuivre l'espérance de destinées meilleures, et qui pour cette œuvre a fondé de puissantes sociétés, l'homme, dans une des plus grandes parties du monde, d'une extrémité à l'autre, est chétif, abject, égoïste; il vend son semblable et môme ceux de sa famille, il se déforme le visage, et semble se complaire dans la laideur physique et morale. Cependant nous ne sommes plus au temps où l'on pouvait considérer le noir comme un être de création inférieure, intermédiaire entre l'homme et la bête. La science interrogée a répondu que tout ce qui porte le nom d'homme, inégal aujourd'hui, procède de la môme création, part du môme point, et, à côté de cet arrêt porté par la science, ces élans de pitié, de compassion qu'ont ressentis tous les cœurs élevés attestent encore la communauté d'origine. S'il n'y avait dans notre conscience quelque chose qui nous dît que ces malheureux sont de notre famille, les assemblées des grandes nations, les législateurs, ne se seraient pas levés pour eux, ils n'auraient pas interdit de les vendre et de les traiter en bôtes! Nous sentons aussi qu'on ne peut pas condamner à l'abjection fatale ces êtres infortuhés sans ravaler l'espèce entière, car si l'homme ne pose pas entre l'animal et le dernier de son espèce une infranchissable

[i) Voyei la Hevue du i rr Juillet 1861.

i] Parmi les relations de voyages eu Afrique, il en est encore une qui a paru dans le cours de l'année I8G1 ithe Gorilla country. Explorations and advtntures in parts of Exilât. Africa, hy A. du Chaillu; 1 vol. in -8°, Londres 1801). L'auteur, M. A. du Chaillu, Américain d'origine française, prétond s'être avancé à une grande distance de la côte dan-, la profondeur des forêts, et il rapporte, avec son volume, une carte chargée de noms nouveaux pour la géographie. Malheureusement de nombreuses contradictions se sont él ;vécs contre les assertions du voyageur; la critique géographique a cru y découvrir des erreurs et des invraisemblances; puis les doutes qu'elle avait conçus ont été confirmés par des déclarations de résidens honorahles de la côte du Gabon, qu'on peut voir dans VAthenœum du U décembre 1801.

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barrière, du premier au dernier, descendant par une échelle rapide, il se mêle à tous ces animaux dont sa raison cependant lui atteste l'infériorité, et voilà le roi de la création, cet être à qui sa conscience ouvrait les perspectives du juste et du beau, qui avait le droit d'espérer, de se tourner vers Dieu, le voila rejeté dans le chaos infime des créations primitives! On peut dire que jamais plus grand, plus terrible problème n'a été soumis à notre curiosité, et tous les efforts des peuples civilisés doivent tondre à le résoudre.

L'Afrique est couverte de maux qu'il faut adoucir. Le pire de tous, c'est l'esclavage. Le jour où le noir en sera venu à respecter son semblable, il aura fait vers l'amélioration un pas immense. Pour obtenir un tel résultat, les nations européennes ne doivent cependant pas employer la contrainte. Peut-être un grand déploiement de forces pourrait-il frapper l'esclavage et le faire momentanément disparaître de Zanzibar, un de ses principaux foyers : aussi les Arabes, si habiles à exploiter l'Afrique, ont en horreur les Européens et leur abolition de la traite; mais ce ne sont pas les effets, ce sont les causes qu'il faudrait atteindre. Autrement ni flottes ni traités ne sauraient avoir raison du trafic humain à la côte, et moins encore dans l'intérieur. On essaierait en vain de cicatriser par des procédés violens cette plaie toujours saignante : le remède n'est pas dans la force; s'il peut se trouver à son heure dans la persuasion, la douceur, la bienveillance des enseignemens , cette heure semble bien éloignée encore! Quelle misère, quelle dégradation, quelle négation des devoirs, des sentimens de l'humanité, de la conscience dans ce vaste continent! Les tribus y vivent dans une permanente inimitié; le fort se jette sur le faible et le vend à la première caravane qui passe. Une telle barbarie ne saurait être le terme de la destinée de tant d'êtres humains; c'est à nos sociétés mieux douées, plus favorisde relever ces malheureuses créatures, de tourner leurs regards vers Dieu, et de leur enseigner leurs devoirs. L'énergie de la charité chrétienne n'est pas incapable de ce miracle; mais quel temps, quelles séries de générations, quelle patience et quels efforts ne faudra-t-il pas pour opérer de si grands changemens dans l'histoire du monde! Ne désespérons pas néanmoins; peut-être le redressement de tant de misères et d'horreurs se trouvera-t-il à la dernière étape de la marche que les hommes poursuivent sur cette terre, peut-être sera-ce le couronnement de l'œuvre patiente et graduelle qu'accomplit la civilisation.

Alfred J a cors.

DE LA MUSIQUE

J'ai retrouvé en fouillant de vieux papiers le souvenir déjà ancien d'une conversation sur la musique, dont quelques parties m'ont paru intéressantes et même dignes d'être placées sous les yeux des lecteurs. Mon interlocuteur, un jeune puritain d'humeur tendre et de conscience scrupuleuse, était un ennemi déclaré de cet art enivrant et irrésistible. Contrairement à l'opinion généralement répandue, il voyait dans la musique telle que l'ont faite le progrès des temps et son exil du sanctuaire, non une médiatrice entre le monde terrestre et le monde idéal, mais le plus formidable instrument de destruction morale qui eut jamais été inventé. Son imfigination , ingénieusement sombre, avait même trouvé une explication singulière de la frénésie musicale de nos contemporains et de leur ardeur à répondre aux sollicitations qui leur sont faites chaque jour au nom du dieu, ou plutôt, pour conserver à son langage toute sa couleur mystique et puritaine, au nom du démon de l'harmonie. D'après lui, Satan, instruit par une longue expérience et de nombreux déboires, avait été amené à reconnaître deux vérités essentielles qu'il avait ignorées jusqu'à une époque très récente, ignorauce qui plus d'une fois avait fait échouer les trames les plus fortement ourdies et les stratagèmes les mieux combinés de sa diplomatie. La première de ces deux vérités, c'est que les hommes avaient peur de lui lorsqu'il se présentait devant eux tel qu'il était, et qu'il déclinait son nom et ses qualités. Alors, comme ils savaient à qui ils avaient affaire, ils se tenaient sur leurs gardes et ne lui accordaient que peu de chose. Généralement il lui fallait s'en retourner avec des promesses fort vagues et des gages peu sûrs de fidélité, par exemple le blasphème d'un fou ou le cri de détresse d'un cœur malade. Ajoutez encore que la plupart du temps sa présence agissait

DE LA MUSIQUE

comme un reactif tout-puissant; il paraissait, et le fou qui avait proféré le blasphème évocateur éprouvait une telle secousse, qu'il en était rendu à la raison; il parlait, et le cœur malade qui avait crié vers lui dans sa détresse sentait ses cicatrices se fermer subitement et reprenait confiance en sa force. La seconde vérité que l'expérience lui avait enseignée, c'est que les hommes hésitaient beaucoup à vendre leur âme en bloc, et qu'ils reculaient devant les marchés trop absolus. Tout ou rien n'était décidément pas leur devise. Il leur proposait un marché franc, loyal, sans réticence et sans arrièrepensée : la propriété éternelle d'une âme en échange de la possession temporaire de quelques-uns des biens de la terre. Ils épiloguaient, rusaient, équivoquaient, marchandaient; ils trouvaient le marché trop dur et les conditions trop onéreuses. Ils auraient bien consenti à vendre un quart, un tiers ou môme une moitié de leur âme; mais leur âme entière, c'était trop. Aussi le renvoyaient-ils la plupart du temps sans rien conclure.

Ainsi donc il ne gagnait rien à sa loyauté qu'une réputation d'usurier. Il réfléchit beaucoup et arriva à cette conclusion, qu'il devait désormais éviter de se montrer en personne et de proposer des marchés trop absolus. « J'inventerai, se dit-il, un art qui remplira ces deux conditions et amènera vers moi ces consciences pusillanimes et récalcitrantes sans les effaroucher; je leur achèterai leur âme en détail, atome par atome, un jour un peu de leur énergie virile, un autre jour un peu de leur candeur sauvage, un autre jour encore un peu de leur activité, pratique et de leur ardeur laborieuse. Leur vie filtrera vers moi lentement, goutte â goutte, comme au travers d'une passoire ou d'un tamis au\ pores subtils et invisibles. Puisque ma franchise et ma loyauté leur font peur et leur déplaisent, je saurai leur parler un langage séduisant et les entourer de couronnes et de guirlandes. Mon nom prononcé suffit pour les guérir de leurs blessures et les arracher à leur folie 1... Eh bien! l'art que j'emploierai entretiendra leur folie, la chauffera de rêves ardens, caressera leurs blessures et les arrosera de baumes irritans. Ils trouveront une ivresse dans leurs blasphèmes, et leurs souffrances leur seront une douceur. J'affaiblirai leurs nerfs pour en augmenter la susceptibilité douloureuse, je les rendrai sensibles aux moindres souffles des vents embrasés de mon royaume, et, triomphe plus rare, ce trésor sacré des larmes qui est caché en eux, par lequel ils révèlent tout ce qu'ils ont de divin, l'humaine sympathie, la bonté, le dévouement, ce trésor qui est la rançon de leur âme, la source où elle se purifie et se rend de nouveau digne de Dieu après s'être rendue digne de moi, j'en prendrai possession. Ces larmes précieuses, qui ne sont faites pour couler qu'aux jours solennels de la vie et sous

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